Autodialogue à propos de New Babylon

Voici un autodialogue qui m’a sembler intéressant je vous le poste en entier .

Autodialogue à propos de New Babylon
  • – Tu as toujours affirmé que New Babylon ne pourra jamais être réalisée dans la société actuelle et que, dans les conditions sociales existantes, ton projet de toute façon ne fonctionnerait pas. Il s’agit donc d’un projet utopique. Ceci dit, je dois remarquer que, depuis plus de douze ans, tu t’occupes de ce projet, comme si tu te détournais des problèmes de l’homme actuel, comme si tu les fuyais. Au lieu de se réfugier dans une culture qu’il invente de toutes pièces, l’artiste, à mon avis, se doit de chercher l’expression artistique de la culture dont il fait partie.
  • Cette alternative n’existe malheureusement pas. Je ne vois pas aujourd’hui de culture dont on pourrait faire partie et c’est précisément la raison pour laquelle j’ai pris le chemin de la New Babylon. On ne peut pas choisir entre la culture existante, et une culture, disons post-révolutionnaire, qui reste à inventer. Le choix réel, c’est entre l’abandon complet de toute activité créatrice et la préparation d’une culture future, désirable, bien que non encore réalisable. I1 est vrai qu’il faut croire au succès de la révolution pour choisir cette dernière position.
  • – Comme protestation contre la société actuelle, ce que font d’autres artistes, détournement de l’art, démonstrations des « arteurs », occupation des musées, me semble plus efficace que la création d’une image de société future, qui risque d’être idéalisée.
  • Le fait que personne ne se montre choqué prouve plutôt l’inefficacité de ce genre de manifestations. Ce n’est pas l’abandon de l’esprit créateur mais cet esprit lui-même qui menace la société bourgeoise. La non-participation peut être honnête, mais certainement pas efficace. Pour changer la société, avant toute chose, il faut de l’imagination.
  • – Ce que tu dis me semble inconséquent. Si tu récuses toute activité artistique moderne, comment peux-tu prétendre être un défenseur de la créativité? Au nom de quoi remplaces-tu l’art par New Babylon?
  • L’art n’est qu’une forme historique de la créativité. Cette forme est typique de ce que j’appelle la société « utilitariste », la société dans laquelle la quasi-totalité de l’humanité est forcée de produire pour subsister. Dans la société utilitariste, l’esclavage des masses laborieuses est la condition même de la liberté relative de l’individu créateur. Si l’énorme potentiel créateur des masses est un jour éveillé et mis en action, ce qu’on appelle « art » aujourd’hui perdra toute signification.
  • – Il est bien possible que l’avenir voie se réaliser une culture des masses. Mais comment reconnaitre aujourd’hui la forme qu’elle prendra demain? Avec New Babylon, ne risques-tu pas de dicter aux masses un comportement qu’elles doivent encore inventer?
  • Tu sembles penser que, une fois la culture des masses établie, le comportement sera réglé à jamais, tout comme les farces répressives du passé ou du présent ont voulu et essayé de le faire. C’est le contraire qui est vrai: la créativité des masses libérées interdira tout mode fixe de comportement. C’est dans le changement continuel du comportement que se situe la vie ludique qu’est la vie à New Babylon. Le projet n’envisage que la création des conditions matérielles pouvant assurer le libre déploiement des activités ludiques. La planification telle qu’on la connaît se révélera caduque. Il faut en étudier dès maintenant une autre, pouvant développer le décor de la liberté.
  • – Mais comment peut-on connaître dès maintenant ces conditions? Tes plans et tes maquettes donnent l’impression d’un monde technocrate, dont l’échelle seule éveille la peur. Mais l’homme futur n’aura-t-il pas besoin d’un environnement moins artificiel, plus lié à la nature?
  • La peur de la technologie est réactionnaire. La libération des masses est rendue possible par le développement technique uniquement. Sans l’automation de la production, le potentiel créatif des masses reste une illusion. Pour New Babylon, la technologie est une condition sine qua non. D’ailleurs, je pense que la nature ne pourra plus offrir le décor satisfaisant pour l’épanouissement culturel du monde à venir.
  • – Mais si le comportement des masses à l’avenir, et le décor artificiel qui doit le favoriser, sant tous les deux des facteurs inconnaissables, à quoi bon alors donner comme tu le fais des images, ou des illustrations de la vie newbabylonienne?
  • Mon projet sert surtout de provocation. Les villes, telles qu’on les connaît, ne pourront jamais devenir l’espace pour une vie ludique des masses. Pour créer cet espace dans une période post-révolutionnaire, on aura besoin d’un principe nouveau d’urbanisation basé sur la socialisation de la terre et des moyens de production. L’essentiel dans New Babylon, c’est son principe urbanistique.
  • – La structure de New Babylon est un réseau, tandis que les villes existantes sant centralisatrices. Est-ce que cette différence est vraiment essentielle lorsqu’it s’agit d’une vie ludique?
  • Grâce à l’automation des moyens de production, l’homme cesse d’être producteur. II n’est plus contraint à se fixer, sédentaire. Sa vie peut redevenir nomade comme elle t’était avant le néolithique. Indépendant de la nature, il peut créer à volonté son entourage. Le réseau newbabylonien représente le tracé de son passaqe sur la surface de la terre. Dans les plans, on peut distinguer nettement ces tracés urbanisés et le paysage naturel ou artificiel qu’ils découpent.
  • – Mais on ne peut quand même pas passer ainsi sa vie, en suivant ces tracés! Tout le monde éprouve le besoin de se concentrer sur une activité quelconque, de conserver les biens acquis ou fabriqués. Les nomades eux-mêmes …
  • Si les hommes conservent des biens et les prennent avec eux quand ils se déplacent, c’est parce que ces biens sont difficiles à acquérir ou à remplacer. On ne transporte pas ce qu’on trouve partout en abondance. La question est donc de savoir s’il sera possible de produire en abondance les biens dont l’homme a besoin pour vivre convenablement partout ou il veut aller. Est-ce de l’utopie que d’affirmer que les conditions d’une telle abondance sont là, à condition de rationaliser la production, ce qui est possible seulement dans le cas d’une économie socialisée?
  • – Mon objection principale est autre: chacun éprouve de temps en temps le besoin d’être seul, de s’isoler pour faire l’amour, pour se reposer ou en cas de maladie. Etre continuellement en route est impossible, insupportable. Tu parles de la masse, mais cette masse est composée d’hommes différents les uns des autres, avec des besoins différenciés. New Babylon n’offre pas de possibilité pour la retraite individuelle.
  • En vérité la société actuelle nous oblige à nous isoler, nous impose la solitude par manque de communication. Or la communication est la première condition de la créativité. Actuellement l’espace social des individus est extrêmement limité, et sans rapport avec l’espace réel. A New Babylon ces deux notions d’espace se recouvrent grâce aux fluctuations de la population. Tu vois naître un problème, là ou je ne vois que la solution d’un problème. Il va de soi que la retraite temporaire de l’individu est facilement réalisable, à New Babylon comme dans tout autre système d’urbanisation.
  • – La plus grande partie de l’espace urbain à New Babylon est donc destinée à l’usage collectif, en tant qu’espace social. Mais quel rapport cet espace a-t-il avec une culture des masses? Ne faut-il pas craindre que tous ces contacts éphémères entre les individus freinent la créativité plutôt qu’ils ne la stimulent?
  • Dans la structure sociale actuelle, chaque individu se trouve en compétition permanente avec tous les autres. Une perte considérable de puissance créatrice en est la conséquence. Par contre, dans une collectivité dynamique, la composition de toutes les forces créatrices offrira à l’individu même un matériau inépuisable d’inspiration. L’acte individuel se perdra sans doute, mais ce qui en résultera est une activité infiniment plus riche et plus variée. C’est un processus qui dépasse largement les capacités de l’individu solitaire, et qui lui permettra d’atteindre un niveau plus élevé que son palier personnel.
  • – Mais ce phénomène ne pourrait-il pas se produire dans un environnement tout autre? Dans celui qui existe déjà, je pense par exemple à certains happenings.
  • C’est un mauvais exemple, parce que le happening ne fonctionne pas, précisément par manque de communication sociale. Malgré les intentions des artistes, les happenings restent des spectacles pauvres, pour des spectateurs passifs. La construction urbaine est l’expression et l’image de la structure sociale qu’on ne peut pas changer sans changer d’abord la société. Mes projets ne sont pas de simples constructions architectoniques. II s’agit de constructions de base pour une plus grande liberté, pour une plus grande flexibilité de milieux très variés, qui se composent et se décomposent continuellement. Les véritables constructeurs de New Babylon, ce seront les Newbabyloniens.
  • BIBLIOGRAPHICAL REFERENCE
    Constant, ‘Autodialogue à propos de New Babylon’, in Opus International Nr 27 (September 1971) 29-31, 79-80. Reprinted in New Babylon, Constant, art et utopie. Textes situationnistes (Paris 1997) 113-116. Translated in English in Constant’s New Babylon. The Hyper-Architecture of Desire (Rotterdam 1998) 212-213; online on NotBored. The Dutch translation is published in Constant : New Babylon (Den Haag 1974) 71-72.

Direct Source : http://members.chello.nl/j.seegers1/doc_si/doc_constant1971-01.html

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