Internet, une mémoire dangereuse ?

par Olivier Bailly (son site)

Emmanuel Hoog est président-directeur-général de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA) depuis 2001. Il répond ici aux questions d’Olivier Bailly.
Peu avant son arrivée l’Institut a entamé un programme intense de numérisation son fonds audio-visuel. A l’heure actuelle 3 millions 500 000 heures issues de notre patrimoine sont numériquement sauvegardées. En 2015 835 000 heures analogiques en danger le seront.
La question de la mémoire, de l’histoire, de l’archivage est donc centrale pour Emmanuel Hoog qui vient de faire paraître Mémoire année zéro (éditions du Seuil), un ouvrage dans lequel il met en relation le devoir, voire l’injonction mémorielle, en gros le passé recomposé, soumis tant à la fiction nationale qu’aux diktats communautaristes, et le présent éternel que représenterait le Net (d’où le récurrent « droit à l’oubli », fameuse tarte à la crème du moment).
La France serait donc bloquée. Elle se réfugie dans son passé », « ne parvient plus à se situer ni dans l’espace (le monde) ni dans le temps (l’histoire) », écrit Emmanuel Hoog.
Est-ce un problème réel ? S’il est, est-il passager ? S’il ne l’est pas est-il inventé de toute pièce ? Selon Emmanuel Hoog « La crise actuelle est avant tout culturelle, le défi est alors simple : saurons-nous créer cette République culturelle si porteuse d’espoir, capable de nous remettre dans les chemins de l’histoire ». Un problème de représentation. Peut-être, sûrement, faut-il sortir des sempiternels oppositions simplistes dont on a le secret. Ni Marie Ndiaye ni Eric Raoult ?

Olivier Bailly : Vous citez Claudel en exergue de votre livre : « …Ce qui a existé une fois fait partie pour toujours des archives indestructibles ». Comment comprendre cette citation au regard du droit à l’oubli ?
Emmanuel Hoog : L’oubli ce n’est pas la destruction, mais la capacité à trier, et à mettre de la distance et de l’ordre. L’oubli c’est aussi la possibilité donnée à chacun d’entre nous d’avoir un droit de regard sur son existence et de ne pas être en permanence sous la lumière de tous, dans le présent mais surtout dans le passé.
C’est permettre l’émergence, à l’ère du numérique, d’une forme de citoyenneté. L’Internet est un espace magnifique de consommation et de communication, de débats aussi, mais où le droit s’exerce beaucoup moins que dans la vie non virtuelle. Je pense que le droit à l’oubli, mais plus généralement un habeas corpus numérique, c’est-à-dire quelque chose qui autorise à exister en tant qu’être humain et citoyen sur le net et à y avoir une véritable personnalité morale, me paraît être essentiel. Sur Internet il y a selon moi un phénomène insupportable qui est la forte présence de l’anonymat, des surnoms, etc. C’est une contrepartie qui vient du fait que, comme l’oubli ou le tri n’existe pas, on avance masqué.

OB : Il faut donc organiser ou cartographier Internet. Mais qui devra selon vous s’en charger ? Est-ce que cela doit venir d’en haut ?
EH : Il faut qu’il y ait une langue commune ou plutôt un normalisation. Il existe déjà des normes sur l’Internet. L’Icann par exemple. Il existe toute une série de dispositifs qui créent des points, qui organisent. Faire croire ou croire qu’Internet est un phénomène de génération spontanée ce n’est pas vrai, il y a des sociétés derrière, il y a des entreprises, des économies, il y a de l’échange, de la valeur donc déjà beaucoup de normes techniques existent. Il y a déjà beaucoup de travaux qui vont dans ce sens de la cartographie d’Internet.

Je pense qu’il est absolument indispensable d’offrir une forme de représentation – et une forme de représentation d’un objet invisible c’est par définition une norme communément admise, un langage commun. Dans le livre j’évoque les navigateurs qui partaient en mer vers des terra incognita. Le travail des hommes a tout simplement été de cartographier. Ils ont pu aussi s’organiser et maîtriser l’inconnu. Le fait de ne pas pouvoir donner à Internet une représentation visible contribue à tous les fantasmes comme celui de la liberté ou de l’horreur et du monstre froid. C’est comme la forêt sauvage, c’est parfait pour les contes de fée. Cela contribue à maintenir tout ça dans un âge infantile. Ce média ou cet espace va passer à l’âge adulte et l’âge adulte c’est, à un moment, une capacité à se représenter.

OB : Quand vous dites qu’il y a des entreprises derrière le net, on le sait bien, mais on sait aussi qu’il y a des citoyens qui échangent. C’est aussi ça le Net
EH : Ce n’est pas le président de l’INA qui a mis ses archives en ligne en essayant d’avoir une vraie stratégie sur le Net qui va le critiquer. Néanmoins dans la vie réelle je ne vois pas les gens se masquer et donner un faux nom quand on leur demande comment ils s’appellent. Ça me dérange. Je pense aussi, sur toute la partie offre légale en ligne ou éducation qu’on est à des niveaux de balbutiement. Il y a à la fois un niveau de partage avec des gens qui offrent quelque chose, mais en même temps toute source d’information ne se vaut pas, il y a des questions de hiérarchie et d’organisation du savoir qui se posent. Ce n’est pas contradictoire avec l’idée de liberté. Un point d’équilibre n’est pas encore trouvé.

OB : Pour en revenir au droit à l’oubli il y a des moments dans la vie sociale et politique ou il ne vaut mieux pas oublier… Dans le débat démocratique Internet permet de ressortir des affaires opportunément oubliées par les politiques, notamment, ce que ne permet pas la presse.
EH : Oui et non. Tous les jours vous avez des procès qui arrivent dans la vie réelle et la justice n’oublie pas. Et d’ailleurs elle est plutôt lente. Il y a quand même quelque chose aujourd’hui qui m’interroge, c’est-à-dire le niveau d’éruptivité très forte. D’un seul coup vous êtes face à une espèce de scandale qui monte avec d’un 150 000 connections, des blogs partout, des hurlements, etc. l’ensemble très largement nourri de l’idée qu’il y a un complot, qu’on nous cache tout, qu’heureusement qu’Internet est là…

Ce sont d’ailleurs des affirmations assez largement peu démontrées qui appartiennent plus à une forme de croyance qu’à une forme de réalité technique. Passés par l’écrit les gens ne se régulent pas. Est-ce une bonne chose ? Je n’en suis pas sûr. Quand on est face à quelqu’un on essaye de se tenir, on tient son langage, on se discipline.
Je suis optimiste de nature. Je ne critique pas Internet – cela n’aurait aucun sens, ce serait comme de critiquer l’eau ou la pluie. Cela appartient à notre société et une partie de notre développement économique, individuel, social, amical, culturel passera par Internet, mais ce que je constate c’est qu’aujourd’hui nous avons un média qui a à peine une dizaine d’années dans sa version de masse, la vidéo est là depuis à peine quatre, cinq ans et de manière massive depuis deux, trois ans. Tout cela est très frais, très neuf.
On a encore à apporter collectivement à cet espace de la réflexion, de l’organisation, des éléments de contrepoids et de contre-pouvoir, des phénomènes de modération, des questions autour de la pérennité effectivement de l’information, le droit de chaque individu à reprendre la main sur un certain nombre de données qui lui appartiennent, le droit à connaître la personne qu’on a en face de soi afin de ne pas avoir affaire à des anonymes.

OB : Vous consacrez un chapitre entier à l’identité nationale. Le titre de votre chapitre, l’Impasse identitaire, en dit assez sur vos convictions sur le sujet Vous avez écrit ce livre quelques mois avant le débat organisé par le ministre Eric Besson. Pensez-vous qu’il prenne la question par le bon bout ?
EH : Il y a un problème de manière. Je crois que la vraie réponse aux questions identitaires n’est pas normative ou sécuritaire, mais culturelle et sociale. La remise de mon manuscrit remonte au mois de juin donc il n’y est pas question du débat actuel, mais je pense que ne pas s’interroger ou dire qu’à l’heure de la mondialisation (le débat sur l’Europe l’a montré), la quête parfois un peu vaine et maladroite de la nostalgie montre qu’il y a un rapport des Français au présent, à la mondialisation.

C’est une société qui a été impacté de manière très forte, qui a connu plusieurs chocs de mémoire, plusieurs chocs culturels assez régulièrement et comme ce sujet-là on considère qu’il est tabou, pas juste ou dangereux ou anxiogène on le met de côté. A force on a du refoulé. Après ça sort dans tous les sens, n’importe comment, avec éventuellement des effets collatéraux non désirés. Peut-être que cela mérite un débat plus calme et serein, mais comme on aime bien ce qui choque, on aime bien l’emporte-pièce, on aime bien aller vite et faire des effets d’annonce…

Pour moi l’identité c’est de la modernité. L’identité de la France c’est aussi Internet. Si l’identité se confond avec l’histoire, la mémoire ou la nostalgie alors effectivement là on a un côté très franchouillard. C’est une évidence, mais la soif d’avenir, d’aller de l’avant, de s’inventer une aventure personnelle ou collective est un signe de force. Si demain est un sujet d’inquiétude permanent, si l’autre est un sujet d’inquiétude permanent, si sortir de sa frontière ou de chez soi est un sujet d’inquiétude permanent alors on a des phénomènes de repli identitaire ou de repli vers le passé, sur la nostalgie. Être bien dans son identité c’est une force. Ces phénomènes de repli sont plutôt des expressions d’une identité qui va mal.

OB : Vous écrivez dans votre livre que tout fait mémoire. Tout en revanche ne fait pas histoire. Comment travaille l’historien, aujourd’hui, avec Internet ?

EH : C’est un vrai défi. Je pense qu’au fur et à mesure qu’on stocke, qu’on fait mémoire, qu’on appréhende de plus en plus d’objets, il faut en contrepartie augmenter le niveau, le financement, le besoin d’éducation et d’université, etc. Parce qu’il faut qu’en même temps la société de l’Internet, du virtuel, de la mémoire partagée ne se déconnecte pas de la société de la convivialité, du partage et de la connaissance, sinon on va partir dans une virtualisation de plus en plus forte. Il faut que le réel continue à grandir aussi rapidement que le virtuel en tous les cas dans sa capacité à trier, à médiatiser, à rendre nos sociétés intelligentes ou intelligibles à nous-mêmes.

Paradoxalement on aura de plus en plus besoin d’historiens. Mais alors l’historien qui autrefois avait pour reconstituer le XIIIème siècle les cathédrales, quelques parchemins va se retrouver, pour décrypter le XXIème sicèle avec des sources documentaires invraisemblables. D’où la nécessité du tri et de l’organisation. Là où on avait besoin de quelques centaines d’historiens nouveaux par an, il en faudra encore plus pour rendre le monde intelligible.

OB : Cela annonce-t-il l’émergence de nouveaux métiers liés à la connaissance ?

EH : Je pense. Bientôt, le moteur de recherches ne suffira plus à être une forme de tri et d’organisation du savoir et que l’on aura des gens ou même des sociétés qui vont se créer pour organise, trier, compulser. Ce seront des formes d’archivistes de l’Internet, des archivistes dans le sens moderne, des « recherchistes », des gens qui possèdent une vision documentaire et organisée. Aujourd’hui, vous, vous êtes tout le temps dessus. Vous avez probablement une cartographie de l’Internet ou d’une partie de l’Internet qui vous intéresse le plus, mais qui est une vraie richesse en soi. Vous avez un formidable capital dans le cerveau.
Ce savoir-là va se démocratiser parce qu’une partie de votre connaissance va pouvoir être rendue accessible, mais néanmoins c’est un besoin. Plus l’information va arriver, plus il y aura de gens qui vont gagner du temps. Et le moteur de recherches ne fera plus gagner. Quand vous tapez une requête et que Google affiche qu’il y a 100 000 occurrences et 36 pages, par définition vous regardez les trois premières, il y a un moment des gens vont se dire peut-être qu’à partir de la 3ème page il y a des choses formidables, mais je n’ai pas le temps donc il va falloir que je trouve quelqu’un ou un autre moteur de recherches… Tout cela va venir.

Crédit image : Miss Tic/stockbanddonne

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