Innover plus pour tuer plus

Par Jean-Paul Hebert et Philippe Rekacewicz

Pour http://www.monde-diplomatique.fr

Que retiendra-t-on de l’histoire du XXe siècle ? Loin des lieux communs consensuels, « Le Monde diplomatique » publie un atlas « critique » qui revient sur des événements travestis, sur des évolutions occultées : des dictatures du « monde libre » à l’insurrection oubliée du Cameroun, de la révolution des transports à la fin de l’économie dominée par l’agriculture. Marqués par les première et seconde guerres mondiales, puis par la fin de la guerre froide, les conflits ont évolué au gré des changements politiques et des révolutions technologiques. L’art de la guerre s’est perfectionné grâce à l’intelligence humaine, mais le nombre de victimes n’a pas diminué pour autant, au contraire…

Au total, le XXe siècle aura connu cent quarante conflits environ, dont deux « mondiaux » et quinze faisant plus d’un million de morts. On en compte vingt-cinq avant 1939 et cent quinze depuis 1945. La cadence s’accélère au fur et à mesure des progrès dans la mise au point d’armements nouveaux, de plus en plus coûteux et sophistiqués, au moins jusqu’à la fin de la guerre froide. Après 1991 et l’effondrement soviétique, les conflits interétatiques ont fait place, de plus en plus, à des guerres civiles.

Au moment de la première guerre mondiale, de nouvelles caractéristiques apparaissent qui s’affirment dans les décennies suivantes. La production d’armement acquiert son caractère industriel de masse : entre 1914 et 1918, la France fabrique ainsi 51 700 avions et affecte 1,8 million de personnes à la production de guerre. C’est aussi l’entrée dans la troisième dimension, à la fois dans l’air avec les avions et sous l’eau avec les sous-marins. La mécanisation, à travers les chars, révolutionne la cavalerie. Les communications, essentielles pour diriger les tirs d’artillerie, ne se font plus par estafettes et clairons, mais par téléphone (trente mille sont en dotation à la fin de 1918).

Un affrontement Est-Ouest
qui croise les guerres
de libération nationale

 

C’est également la course au gigantisme (calibres, tonnages, cadences de tir des mitrailleuses) et aux armes « nouvelles » (chimiques). Toutes ces caractéristiques seront portées à leur paroxysme dans cet autre conflit total et de masse qu’est la seconde guerre mondiale.

La défaite russe devant le Japon en 1905 constitue une première mise en cause des puissances traditionnelles et la première défaite de « l’homme blanc ». Au cours des guerres de résistance coloniale de la période 1918-1939, les insurgés remportent parfois des batailles, mais pas la victoire totale (guerre du Rif (1)). Les guerres civiles se distinguent par leur âpreté (en Russie, en Chine), tandis que celle d’Espagne (1936-1939) préfigure le grand affrontement de 1939-1945.

L’arme chimique est utilisée massivement pour la première fois durant la première guerre mondiale et les civils en sont déjà victimes. Son usage s’étend durant les guerres coloniales, œuvre des Britanniques en Irak ou de l’Italie en Libye. Guernica (2) inaugure les bombardements aériens à grande échelle sur le Vieux Continent, et cette pratique se généralise lors du second conflit mondial, lequel porte à un niveau seuil le développement des armements classiques.

Les armes inventées alors accélèrent la mutation : radar, avion à réaction, roquette antichar, pistolet-mitrailleur, mitrailleuse lourde, lance-flammes, bombe incendiaire, bombe superperforante de dix tonnes, premiers engins filoguidés, missiles (V1 et V2), sonar, dispositif à infrarouge, systèmes de détection électromagnétique, etc. La dimension industrielle change encore d’échelle : l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’URSS produisent chacun environ cent mille avions ; les Etats-Unis, trois cent vingt mille. Des chaînes de montage américaines sortent également deux millions de camions, autant de jeeps, deux cent vingt mille blindés… Les bombardements de masse sur les villes (Londres, Dresde) prennent une ampleur inédite. Enfin, les deux engins atomiques largués sur le Japon font entrer le monde dans l’ère nucléaire et l’équilibre de la terreur.

Après la seconde guerre mondiale, le face-à-face de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) et du pacte de Varsovie se joue donc sous menace nucléaire. Washington et Moscou accumulent trente mille têtes stratégiques et vingt mille têtes tactiques, largement suffisantes pour détruire plusieurs fois la planète, gelant les conflits dans la zone européenne qui sépare les Deux Grands mais les exportant à la périphérie, dans ce que l’on appellera le tiers-monde. L’affrontement idéologique croise les guerres de libération nationale, notamment en Indochine.

Ces conflits constituent alors des terrains d’essai pour les armes nouvelles et les doctrines d’emploi : en Algérie, la France théorise l’utilisation tactique des hélicoptères et les principes de la guerre « contre-révolutionnaire », tentant ainsi de répondre aux stratèges chinois ou vietnamiens de la guerre « révolutionnaire ». Au Vietnam, l’US Air Force emploie pour la première fois les bombes « intelligentes » (guidées avec précision) et organise l’usage à grande échelle d’armes chimiques (« agent orange » pour défolier (3)). La guerre de juin 1967 au Proche-Orient inaugure les premiers missiles antinavires.

Forte concentration des
dépenses militaires dans
les pays les plus riches

 

La fin de la politique de dissuasion des Deux Grands qui accompagne l’effondrement de l’Union soviétique ouvre une période de désordre : désormais les conflits échappent à tout contrôle et, de plus en plus, les guerres civiles se substituent aux conflits interétatiques. Parallèlement, avec la guerre du Golfe (1991) et les « guerres humanitaires » se perfectionnent les missiles antimissiles et de croisière et se généralise l’usage de munitions guidées avec précision — les fameuses « frappes chirurgicales » qui, pourtant, n’épargnent pas les civils. Que ce soit contre la Serbie (1999), l’Afghanistan (2001) ou l’Irak (2003), la disproportion des forces est telle que l’issue ne fait aucun doute, même si les armées victorieuses ne sont pas forcément capables de transformer l’essai et de garantir le contrôle des « vaincus ».

Au Proche-Orient s’expérimentent, de façon continue, les techniques de guerre urbaine : armes de terreur contre les populations non combattantes (bombes au phosphore, obus à fléchettes, munitions DIME [Dense Inert Metal Explosive], etc.), utilisation de boucliers humains, bulldozers géants, passage à travers les murs des maisons, utilisation de drones de surveillance et de frappe, quadrillage social satellitaire, contrôle de l’information, assassinats ciblés.

Ces nouvelles techniques deviennent indispensables dans les guerres menées par les troupes occidentales en Afghanistan ou en Irak, d’autant que les matériels ultrasophistiqués inventés pour affronter l’Armée rouge se révèlent souvent inopérants.

En revanche, les insurgés utilisent des techniques rudimentaires mais efficaces, comme les engins explosifs improvisés (improvised explosive device [IED]) enterrés au long des routes ou, bien sûr, les attentats-suicides. Pour y répondre, les Etats-Unis se servent de plus en plus des drones (4) et des assassinats ciblés de « terroristes », au risque souvent de se tromper d’objectif et de tuer des civils.

Quant au prix des armes, il explose. Ainsi le coût d’un seul bombardier B2 dépasse-t-il le budget militaire annuel de cent vingt-deux pays, alors même que son usage, en dehors d’un conflit entre les Etats-Unis et la Chine, apparaît pour le moins problématique. La concentration des dépenses militaires s’accroît : à l’échelle mondiale, le budget des Etats-Unis en représente la moitié, celui de dix Etats les trois quarts.

La surveillance spatiale généralisée, jointe aux armes à énergie dirigée et aux matériels sans équipage, ouvre de nouvelles perspectives pour tuer plus loin, plus vite et plus cher. Si ces techniques sont souvent incapables de répondre aux défis des insurrections populaires, elles ne réduisent pas non plus le nombre de morts parmi les civils, qui restent les premières victimes des guerres.

Jean-Paul Hebert et Philippe Rekacewicz

 

Chercheur au Centre interdisciplinaire de recherche sur la paix et d’études stratégiques (Cirpes), Jean-Paul Hébert est décédé le 21 juillet 2010. Il venait tout juste de livrer une version de cet article, publiée dans L’Atlas Histoire.

(1) Dans les années 1920, les tribus du Rif marocain s’opposèrent aux colonisateurs espagnol et français, sous l’égide d’Abd El-Krim.

(2) Le 26 avril 1937, l’aviation allemande, engagée aux côtés des putschistes espagnols, bombarde le village basque de Guernica, faisant des centaines de morts. Ce crime sera immortalisé par un tableau de Picasso.

(3) Lire Francis Gendreau, « Au Vietnam, l’“agent orange” tue encore », Le Monde diplomatique, janvier 2006.

(4) Lire Laurent Checola et Edouard Pflimlin, « Drones, la mort qui vient du ciel », Le Monde diplomatique, décembre 2009.

Voir aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de novembre 2010.
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