Kazakhstan : L’état d’urgence déclaré après les troubles de Zhanaozen

Ecrit par Adil Nurmakov · Traduit par Claire Ulrich

[Liens en russe ou en anglais] Le Kazakhstan  se préparait à de grandes célébrations du 20ème anniversaire de l’indépendance quand une grève-marathon (qui dure depuis sept mois) des employés licenciés par une filiale de la compagnie nationale du pétrole, dans l’ouest du pays, a explosé en violents affrontements avec les forces de d’ordre. Il semble que des provocateurs, pour l’instant non identifiés, aient joué un rôle.

La grève a commencé au printemps 2011 pour demander une augmentation des salaires et de meilleures conditions de travail dans la province du Mangistau. Le gouvernement n’est pas intervenu, considérant ce conflit social comme une affaire entre la  compagnie et de ses employés. Plus tard, certaines des revendications ont été satisfaites, et la plupart des employés ont repris le travail. Ozenmunaigaz (OMG), la société d’exploitation de pétrole de la ville de Zhana Ozen (presque 100 000 habitants), est resté le seul site en grève.  Les employés non affectés à l’exploitation du pétrole n’étaient pas satisfaits des concessions accordées et ont demandé des augmentation de salaires. Le tribunal administratif local a jugé que leurs revendications étaient injustifiées et a déclaré la grève illégale. Les observateurs ont relevé que les meneurs de la grève ont été induits en erreur par la formulation ambiguë des déclarations d’augmentation de salaire et avaient demandé plus que la législation ne l’autorisait.  Les salariés de cette ville, où OMG est presque l’unique employeur, ont été licenciés et le leader d’un syndicat non autorisé a été emprisonné. Une grève-occupation larvée, dans un camp de tentes dressé sur la place centrale de la ville, a commencé.

L’occupation de la place par les presque mille salariés licenciés a aggravé peu à peu l’insécurité dans la ville, la situation s’est détériorée et est devenue impossible à gérer. Le 14 décembre, deux jours avant la fête de l’Indépendance, le journal Respublika a publié un appel à manifester à  Zhanaozen, signé par un groupe anonyme, “un groupe de résidents de la province de Mangistau”. Pour la première fois, l’appel de Zhanaozen présentait des revendications politiques et l’article était titré “A bas Nazarbayev [président du Kazakhstan]. Les tracts distribués en ville demandaient aux manifestants de se rassembler sur la place centrale le 16 décembre, jour de la fête de l’Indépendance.

La veille du jour dit, le compte Twitter officiel des grévistes, @zhanaozen [russe], prévenait ses abonnés que les autorités demandaient aux grévistes de libérer la place pour les cérémonies. Les grévistes ont refusé de lever le camp et par crainte d’être évacués par la force, durant la nuit, ils ont appelé leurs camarades à se mobiliser. Au matin du 16 décembre, cependant, rien ne s’est passé. Le camp des grévistes était intact, et les cérémonies (une parade et un concert) ont commencé. On a peu d’informations encore sur ce qui s’est passé ensuite, mais des témoins et des journalistes du journal Respublika et de la chaine par satellite K+ (tous deux financés par M. Ablyazov, un ancien banquier possédant un grand réseau de contacts politiques et financiers au Kazakhstan) sont devenus virtuellement les seules sources d’informations au cours des deux journées suivantes. Selon eux, les troubles ont été causés par un groupe de provocateurs.  Le défilé et les cérémonies se sont achevés par de violents affrontements (vidéo). Des hommes armés de bâtons et de cocktails Molotov ont attaqué les civils et auraient poussé les grévistes à détruire le podium du concert,  à brûler des voitures et vandaliser des bâtiments de l’administration.

En l’absence d’informations données par l’agence de presse d’état, débordée par la fête de l’Indépendance, Twitter, Facebook, et les vidéos étiquetées  “K+” sur Youtube sont devenus les seules sources d’informations – et de désinformation. Le mot clic  #zhanaozen sur Twitter les  16 et 17 décembre débordait de tweets alarmants (la plupart anonymes) sur “la guerre civile à Zhanaozen”, “des massacres”, et un nombre de victimes en constante augmentation. L’incertitude a encore augmenté quand Twitter a été bloqué (ainsi qu’un certain nombre de médias russes et kirghizes) au soir du 16 décembre. L’opérateur national de téléphonie a nié avoir procédé à un blocage, mais les sites indisponibles étaient accessibles quand on utilisait un logiciel de contournement de la censure.

Beaucoup d’internautes  soupçonnent une campagne bien orchestrée sur le Net contre le gouvernement, destinée à manipuler l’opinion publique, et soulignent que les médias officiels étaient totalement occupés par les festivités de quatre jours de l’anniversaire de l’Indépendance, destinées à louer le président au pouvoir depuis l’indépendance en  1991. La rhétorique d’une telle campagne avancent-ils était de tracer un parallèle avec le massacre de Andijan en Ouzbékistan en 2005. Cette campagne a immédiatement trouvé un écho auprès de plusieurs petites ONG et de certains blogueurs en Russie, en Ukraine et en Europe. Le député européen socialiste irlandais Paul Murphy a rapidement  qualifié les événements de “massacre” au Parlement européen. Paul Murphy s’est rendu à  Zhanaozen une fois au courant de cette année. Sa visite avait été très couverte par la chaine K+ et le journal Respublika.

La réaction officielle du gouvernement est arrivée au soir du 16 décembre, avec la conférence de presse du Procureur général Askhat Daulbayev. Il a reconnu que 10 personnes avaient péri et que d’autres avaient été blessées lors des affrontements avec la police. Selon lui, celle-ci avait été dans l’obligation d’utiliser des armes contre les hooligans qui avait brulé des voitures de police, des locaux de l’administration locale, un hôtel privé et pillé des magasins et des distributeurs de billets. Le manque d’informations a provoqué l’agitation de la ville voisine de Shetpe et de Aktau, le chef-lieu de la province. Pete Leonard, correspondant de l’agence de presse AP au Kazakhstan, suit les événements sur Twitter aujourd’hui depuis Aktau. Il a cité les propos de Vladimir Kozlov, le chef du parti d’opposition non autorisé Alga, qui parle d’une  “réelle possibilité de provocation” de la part “de jeunes qui étaient saouls dans la foule avec des pierres à la main et qui ne font pas partie à priori des grévistes de la compagnie pétrolière“.

Dimanche 18 décembre, le blocage de Twitter a été levé, après que le président Nazarbayev ait ordonné l’ouverture d’une enquête sur les incident de Zhanaozen et décrété l’état d’urgence jusqu’au 5 janvier, ou jusqu’à ce que la situation s’apaise. Il a présenté ses condoléances aux familles des victimes et a clairement fait la distinction entre le conflit social et les “bandits qui ont tiré parti de la situation”. Il est à noter que la veille, le ministre de l’intérieur Kalmukhanbet Kassymov appelait les grévistes des “organisateurs de pogroms” quand il a fait son rapport sur la situation à  Zhanaozen, où 70 personnes ont été arrêtées par ses services. Les autorités ont donc répondu, quoique tardivement, aux interrogations de la population, mais n’ont pas déclaré de deuil national ni n’ont accepté de nommer des représentants de la société civile dans la commission spéciale d’enquête mise en place. Le gouvernement invite les journalistes et l’ Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe à se rendre à Zhanaozen, dans un effort apparent de transparence. Mais on ignore toujours qui sont les victimes et dans quelles circonstances précises ils sont morts.

Les débats sur une éventuelle opération de propagande ou de contre-propagande sont toujours aussi enflammés sur le groupe Facebook Zhanaozen, et des mises à jours peuvent être consultées directement sur Twitter sous le mot clic #zhanaozen. Les blogueurs et observateurs débattent actuellement de différentes hypothèses : d’une possible provocation d’oligarques kazakhs exilés à l’étranger jusqu’à une conspiration et de l’implication de puissances étrangères, ou même les deux à la fois. Nous vous tiendrons informés des suites sur Global Voices.

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