En République démocratique du Congo, les médias blanchissent les États-Unis

Par FAIR

07/03/2014

Source : http://www.acrimed.org

English : In the democratic Republic of the Congo, the media whiten the United States

En République démocratique du Congo, nous dit FAIR dans cet article paru en janvier dans Extra !,
son magazine mensuel, les médias américains n’ont pas manqué une
occasion de saluer la contribution récente des Occidentaux à
l’apaisement – temporaire – des tensions dans la région, oubliant de
rappeler simultanément le rôle de ces derniers dans l’exacerbation des
conflits au cours des deux décennies précédentes.Cette vision partiale, puisque partielle, est révélatrice d’un
certain opportunisme médiatique : elle permet aux journaux en question
de se ranger à tous les coups du côté des vainqueurs et donc d’écrire
l’histoire d’une façon pour le moins contestable. Car en matière de
géopolitique, l’amnésie journalistique est sans doute plus fâcheuse
encore qu’ailleurs : rendre compte du présent en occultant (sciemment ou
non) le passé, c’est se condamner, ainsi que ses lecteurs, à une vision
mutilée et manichéenne de la réalité historique, les journalistes se
contentant de distribuer bons et mauvais points a posteriori,
sans se soucier des cécités qui sont les leurs, et de leurs
conséquences, y compris médiatiques. Nous vous proposons cette
traduction en français de l’article original avec l’autorisation de son
auteur, Steve Rendall. (Acrimed)

Les
médias américains n’ont pas tari d’éloge sur les États-Unis et leurs
alliés au sein de l’Otan pour avoir pesé de tout leur poids au cours de
l’année écoulée afin de mettre un terme à une insurrection sanglante en
République démocratique du Congo (RDC). Malheureusement, les
journalistes ont généralement oublié de préciser que ces mêmes pays
avaient attisé les conflits dans cette région depuis deux décennies en
donnant carte blanche à leurs alliés dans cette zone.Le 5 novembre 2013, la milice M23, soutenue par le Rwanda, a déposé
les armes. Cette milice, parmi les plus redoutées en RDC, fut une des
nombreuses organisations paramilitaires appuyées par les alliés des
États-Unis que sont le Rwanda et l’Ouganda tout au long d’un conflit
régional vieux de 17 ans (voir l’article du New York Times du 6/11/13).

Pendant 20 mois, la M23 a assassiné des civils, eu recours au viol,
et a enrôlé de force des enfants au combat, ne rendant les armes
qu’après l’interposition de la brigade d’intervention de l’ONU (composée
presque exclusivement de soldats africains) à la suite d’une série de
défaites militaires subies par l’armée régulière congolaise.

On a largement salué la pression occidentale sur le Rwanda visant à
faire céder la M23 (voir notamment les articles parus dans le New York Times du 6/11/13 et le Christian Science Monitor
du 7/11/13). En effet, à la suite d’un rapport de l’ONU rendu le
15/11/12 qui mettait en évidence le fait que la M23 avait été soutenue,
entraînée et chapeautée par le Rwanda, les États-Unis ainsi que
certains de leurs alliés occidentaux ont imposé des sanctions à ce pays,
cessant de lui envoyer de l’aide, ce qui a privé la M23 d’un appui
logistique considéré comme déterminant par beaucoup.


Ce que les grands médias ont négligé – l’un des multiples aspects
qu’ils négligent systématiquement sur le conflit en RDC –, c’est le rôle
durable joué par les États-Unis et leurs alliés occidentaux dans la
protection et le financement des soutiens de la M23 et des organisations
paramilitaires brutales qui les ont précédés dans la région.

Comme l’a expliqué le 12/12/13 dans un communiqué de presse
l’association « Friends of the Congo », organisation militante basée à
Washington, les efforts des États-Unis et de la Grande-Bretagne visant à
obliger le Rwanda à couper les ponts avec la M23 ont été récompensés « après 17 ans pendant lesquels le régime rwandais est intervenu régulièrement en RDC en ayant pratiquement carte blanche. »

 

Les enjeux économiques et financiers liées aux ressources
incroyablement riches du Congo sont tout aussi souvent négligés ; ces
dernières aiguisent les appétits depuis que Joseph Conrad a écrit à
propos du Congo à une époque plus ancienne et plus sanglante encore
qu’il fut l’objet « du pillage le plus ignominieux ayant jamais défiguré la conscience humaine ».
Au temps où Léopold, roi des Belges, sévissait au Congo, le caoutchouc
et l’ivoire figuraient parmi les richesses les plus prisées du Congo ;
aujourd’hui, le Rwanda – et d’autres – cherchent à faire main basse sur
les ressources du Congo que sont l’or, les diamants, le tungstène, le
coltan (minerai utilisé dans l’électronique) et le bois précieux.

Un rapport des experts onusiens datant de 2001 a condamné le Rwanda,
l’Ouganda et le Zimbabwe pour le pillage des mines et autres ressources
du Congo, vendues ensuite aux multinationales. Or ces mêmes ressources
continuent de susciter conflits et interventions à l’est du Congo.

Le récit du New York Times (6/11/13) de la reddition de la M23
soulignait la pression occidentale ponctuelle mise sur le Rwanda, en
oubliant le soutien régulier de ces mêmes Occidentaux au Rwanda et à
l’Ouganda, principaux responsables des violences persistantes à l‘est du
Congo. Cet oubli de la part du grand journal new-yorkais donnait le
sentiment que les États-Unis et leurs alliés occidentaux étaient les
héros dans cette histoire, qu’après avoir révélé les agissements de la
M23 et le soutien du président rwandais Paul Kagame à celle-ci, le
boulot avait été fait, et bien fait.

De la même façon, le Washington Post a omis de mentionner le soutien ancien des Occidentaux au Rwanda tout en présentant la reddition comme « l’heure de vérité » qui montrerait si « oui ou non le gouvernement et les rebelles seraient capables de trouver une issue politique » au
conflit. Tout cela n’est sans doute pas faux ; mais comment les
lecteurs pourraient-ils saisir la complexité d’un tel accord s’ils
ignorent que ces diplomates missionnés par les gouvernements occidentaux
soufflaient sur les braises au côté du Rwanda dans les mois qui ont
précédé cet accord ?

En 2012, les États-Unis ont tenté d’empêcher la diffusion d’un
rapport mettant au jour les liens entre le Rwanda et la M23 (voir le
numéro du Guardian du 21/6/12). Ce fut un épisode parmi d’autres
au cours duquel les États-Unis sont intervenus pour prendre la défense
du Rwanda et de ses opérations illégales. Les États-Unis ont donné des
millions de dollars sous forme d’aide militaire au Rwanda alors que l’on
savait, preuves à l’appui grâce notamment au rapport des experts
onusiens datant de 2001, que ce pays encourageait la violence et les
pillages.

En passant d’un soutien prudent à l’égard du Rwanda à des pressions
et des sanctions diverses, les États-Unis et leurs alliés ont sans doute
fait ce qu’il fallait faire. Et ce changement de stratégie doit être
souligné et salué.

Il est néanmoins compliqué de voir dans la transformation de
l’attitude américaine un retournement majeur sans savoir ce qui a
précédé, à l’époque où les États-Unis soutenaient sans réserve le Rwanda
et les violences perpétrées.

Steve Rendall

Traduit par Thibault Roques

 

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