La Disneyfication du Tibet , ou comment le tourisme devient un outil de l’occupation

Par Pearl Sydenstricker est un nom de plume d’un reporter qui a demandé toute latitude pour écrire anonymement pour protéger ses sources en Chine et au Tibet.           Traduction : Pierre Guerrini

12/03/2014

Source : http://blogs.mediapart.fr

English : The Disneyfication of Tibet , How tourism has become a tool of occupation.

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Les touristes chinois Han déferlent sur le Tibet, mitraillent de photos l’intérieur des temples, restant ostensiblement bouche-bée, ébahis, stupéfaits devant des rituels sacrés, et se gaussent ouvertement de cette culture.

Dans l’est du Tibet, en haut d’une montagne, il est un lieu où les cadavres sont  – il s’agit d’un rituel tibétain très ancien – donné en pâture aux vautours. C’est un coin de verdure épaisse vertigineusement à pic au-dessus duquel flotte,  au vent qui souffle sur ces hauteurs,  une bande de drapeaux de prière blanchis par le soleil.

Sur cet étal du temps, les corps des trépassés sont à la découpe.

Traditionnelles   » sépultures de ciel  »  Tibétaines qui  ritualisent la remise et la restitution à la nature de la vie humaine, au lieu que de la nier. Au lieu de la crémation,  ou de mettre le corps dans une boîte, protectrice, les Tibétains les donnent à manger, morceaux après morceaux, à toute une armada de volatils, à toute une bande de charognards, d’oiseaux lourds et massifs aux cris rauques, dont les abrupts avoisinants gardent en mémoire l’écho qui, inlassablement, s’y répercute.

Maintenant, et désormais, le gouvernement chinois a fait de ce rite sacré, un spectacle de 5 $ pour les touristes chinois Han.

Les vautours sont toujours les premiers à arriver, bien avant les moines et les entrepreneurs de pompes funèbres. Ou plus exactement, l’officiant, préposé et habitué à  » la découpe « .  Après que le corps soit démembré, découpé savamment, les oiseaux se déplacent lourdement sur le sol, et commencent par les yeux et les morceaux plus  » faciles « , doigts, oreilles, orteils. Les entrepreneurs de pompes funèbres sont là avec des maillets et des haches pour découper le corps en morceaux adaptés et veillent à ce que rien ne soit laissé pour compte.

Cœurs et âmes sensibles s’abstenir. Tibetan Sky Burial.

Il est difficile de regarder, et, naturellement, ce n’est pas comme un enterrement, en ce que les membres de la famille et les amis n’ y assistent d’ordinaire pas. Les seuls Tibétains sur place sont le moine récitant des prières rituels, l’entrepreneur des pompes funèbres, et, bien sûr, le corps du défunt.

Mais il y a aussi deux douzaines de touristes, tous en provenance de Chine, ici, à n’en pas perdre une miette. Encouragés par le gouvernement chinois, ils sont arrivés dans des 4X4 arborant les emblèmes et drapeaux d’un club de hors-piste. L’inhumation se passe au milieu d’un brouhaha de cris, de rires d’incrédulité et les ronflements et les déclics des appareils photo et des i Phones enregistrant l’évènement,  pour une fois rentré,  le mettre en ligne.

Les billets à $5 la place pour le spectacle sont livrés avec une carte documentée sur l’endroit.

Si la question de qui les vend se pose, la réponse est le monastère, tombé bien bas, chu en enfer, vendu au gouvernement. Les habitants m’informent qu’il y avait une querelle dans la ville entre les partisans de ce monastère, responsable de vendre, et l’autre monastère dans la ville, qui tente, de façon impossible, de maintenir un minimum d’indépendance.

( Vous pouvez aisément deviner lequel  a cinq toits dorés, et quel autre sa toiture sommairement maintenue  par des blocs de cailloux. )

Quoiqu’il en soit, les deux monastères sont maintenant inondés, noyés sous des hordes de touristes. La ville monastique autour d’eux a doublé de taille en, à peine, deux ans. Des lotissements de nouveaux hôtels sont en construction, au financement facilité et stimulé par des prêts bon marché généreusement  octroyés par le  gouvernement chinois.

C’est la politique du gouvernement :  le tourisme est un   » pilier de l’économie  »  officiellement désigné au Tibet.  Le but est d’attirer quinze millions de touristes par an, d’ici 2015,  dans la   » Région Autonome du Tibet ,  » dont la population est de, seulement, trois millions. Au premier semestre 2013,  le nombre des touristes,  à Lhassa,  a fait un bond de 36 pour 100, selon les médias d’État.

Plutôt que de menacer les moines tibétains avec les troupes de l’armée, le gouvernement les étouffent sous, les noient avec, des flopées de touristes sans gêne, s^r de leur fait et de leur droit, qui plus-est autoritaires et vindicatifs, qui témoignent de leur engouement et de leurs sympathies viscérales pour les tenues para-militaires qu’ils déclinent sous tous les modes, de la tenue de camouflage à la tenue de combat, sweats et ceintures, des pieds à la tête, des bottes au chapeau , comme si chacun y allait de sa partition dans ce registre.

Dans les médias chinois, les Tibétains sont toujours dépeints comme les pauvres, bénéficiaires de l’aide chinoise. Leurs costumes sont drôles, ridicules , leurs croyances culturelles désespérément   » arriérées « , selon les dire des touristes.  Un villageois avec lequel j’échange, dans le Hebei, à  des milliers de miles de là, se plaint que ses impôts vont pour la charité faite à cette population lointaine. Le gouvernement semble avoir brossé  une caricature un peu comme les « reines de bien-être  » de Ronald Reagan – représentant les Tibétains comme des paresseux.

Pas de surprise, alors, que les Chinois Han se répandent en bruyantes conversations, sur leur téléphone cellulaire, au beau milieu des salles de prière et  marchent, déambulent, en dépit des horaires et des cérémonies qui s’y déroulent, déambulent, comme à une foire de bestiaux de province, au beau milieu d’un parterre de pèlerins, et interrompent  délibérément ces rituels  « sacrés, riches de multiples superstitions » .

Alors que je marche dans le Barkhor, le tout nouvellement reconstruit   » vieux quartier historique  » de Lhassa, l’un des sites les plus sacrés et les principales destinations touristiques de tout le Tibet,  des véhicules blindés grondent et ronflent  parmi des stands de souvenirs passés.

Je compte quarante-sept postes de police dans un demi-mile carré, tous clairement marqués sur les cartes touristiques mis à disposition dans les rues , comme à Disneyland.

Les touristes peuvent remplir leur rôle dans la parade de la puissance paramilitaire, mais il n’est  un secret pour personne que les vrais paramilitaires sont, eux, également présents. Très présents.

Partout où je vais, je vois plus de bunkers que d’écoles. Une police avec boucliers marchent en formation dans les rues. L’écho matinal au travers des  villes des exercices militaires. Même un jeune homme que  je suppose être un randonneur bénévoles se révèle être est, en fait, un agent du siège de la sécurité publique à Beijing.

« Sécurité d’abord » ou  « Sécurité d’abord » est un slogan de propagande omniprésent.

Slogan présent partout, sur les panneaux routiers,  les écrans de télévision en masse, aux hauts-parleurs  intégrés qui jouent des mélodrames populaires de l’armée de libération. Sur les uniformes scolaires. Apposé sur les nouveaux postes de police et les bâtiments gouvernementaux autour de Llasa.

Une jeune femme tibétaine  me dit que le slogan « Sécurité d’abord » est devenu « la blague locale .

 

Alors que les Chinois Han profitent pleinement de leur toute nouvelle liberté de voyager, les tibétains sont maintenus sur place,  et leur vie régie par la force. Pour des exigences de contrôle draconien et de surveillance continue, les nomades sont obligés de vivre dans des logements insalubres, où le drapeau chinois flotte sur le toit. Chaque ménage tibétain est tenu de placer, bien en vue, un portrait encadré des quatre derniers dirigeants de la Chine, leurs visages superposés dans les nuages au-dessus d’une image de tibétaines et tibétains heureuses et heureux dansant sur la place Tiananmen.

Les chinois en sont à tenter de forcer les yaks à s’installer dans un seul endroit. Dans la campagne de Gansu, à une soixantaine d’heure de route de Lassa.

Il est devenu très difficile pour les tibétains de se déplacer. Quant à penser quitter le pays … !

Leur appartenance ethnique Tibétaine est portée et inscrite sur leurs cartes d’identité, que la police inspecte et vérifie aux points de contrôle à l’extérieur de Lhassa, et à la frontière de la Région autonome du Tibet. Il est de même difficile pour la plupart des tibétains de pénétrer dans Lhassa, et en particulier pour les pèlerins qui poursuivent,  prosternés, leur route et chemin vers leur capitale religieuse.

Les tibétains deviennent une minorité dans Lhassa elle-même, parce que le gouvernement encourage des foultitudes de Hans à s’installer dans la région, offrant promotions et créant des postes dans la bureaucratie,  ouverts seulement aux Hans, et desquels la majorité des tibétains sont exclus.

Le gouvernement devrait obtenir un crédit pour injecter de l’argent au Tibet, mais les habitants me disent que celui-ci file en pots de vin dans le plus grand projet de construction en cours.

Le gouvernement a récemment  » rénové  »  le Barkhor.  Dont  » le centre a vocation a être animé avec les entreprises  » a déclaré un présentateur de TV en circuit fermé, dans un programme destiné aux étrangers.   » Aujourd’hui, il a un look complétement différent. Tous les fournisseurs et sous-traitants ont été relogés à proximité, et  les allées sont plus spacieuses pour les pèlerins et les visiteurs.  » dit-il dans une gestuelle grandiose et emphatique.  » Le projet fera de Barkhor une destination touristique haut de gamme.  »

Alors que je pratiquais des circonvolutions nocturnes avec des pèlerins âgés et quelques jeunes qui se livraient à des prosternations, nous sont parvenu, un brouhaha, d’abord diffus et vaguement confus, puis qui s’est fait plus intense d’un combat au corps à corps qui se révélèrent être le fait de violences policières et d’exactions. Parvenus à l’angle proche de l’un des temples les plus sacrés de tout le Tibet, nous les vîmes, tout en noir, distribuer coups de poings et porter cous de couteaux à d’invisibles adversaires.

Un jeune garçon en uniforme de l’école se trouvait, comme un chien à l’arrêt, en face d’eux, stupéfait, jusqu’à ce qu’un véhicule vint s’immobiliser juste derrière lui et lui intime l’ordre de déguerpir. Un randonneur chinois happé par la scène fut rappelé à l’ordre par son ami  » Tu n’es pas autorisé à voir ça !  » .

Dans un train, j’ai engagé une conversation avec une routarde chinoise Han, qui répondait au prénom anglais de Sarah, agée de vingt-six ans, originaire de la capitale côtière de la province de Jinan.

J’ai dit que Lhassa était tendue .

–   » Oh , vous voulez parler de l’armée et de la police police militaire.  »

Elle rit et me dit alors, comme pour expliquer une idée très simple à un enfant :  » Nous nous sentons très détendue ici . C’est une ville très sûre. Si nous nous sentons floués par un vendeur, nous pouvons en appeler à une hotline, et ils ont plutôt tendance à être de notre coté.  »

Sarah portait un foulard rose avec des motifs tibétains, et autour de ses deux poignets, des bracelets de prières.

 » Je suis un bouddhiste ,  » dit-elle fièrement . « C’est dans le cœur.  »

Elle a expliqué la présence militaire :   » Avez-vous entendu parler de l’indépendance du Tibet ?  Les gens voulaient diviser le pays et de s’opposer à l’unification de la mère-patrie. Nous n’avons vraiment pas aimé comme ça .  »

Au cours de son voyage d’une semaine au Tibet, Sarah est restée dans une auberge Han, et s’est exclusivement nourrie de nourriture chinoise à chacun des deux repas quotidiens de son séjour.

Des guides touristiques tibétains m’ont dit que les touristes chinois Han emploient des guides Han, s’ils ont des guides à tous. Le développement dirigé par l’État de l’industrie du tourisme semble bénéficier bien davantage aux Hans qu’aux Tibétains, et il s’administre avec de très fortes doses de propagandes.

En fait, alors que le tourisme est en pleine progression, les hôtels dont les propriétaires sont tibétains sont en passe de perdre leurs clients, qui, pour la plupart étaient des touristes étrangers. La nouvelle attraction touristique de cette année à Lhassa est une reconstitution de l’histoire de la princesse Wencheng, l’épouse chinoise d’un empereur Tibétain,  base de la propagande gouvernementale chinoise. Le spectacle est chorégraphié par le réalisateur Zhang Yimou dans un style similaire à celui de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de 2008 à Pékin.

La Propagande chinoise représente les Tibétains comme éternellement gais, chantant et dansant avec gratitude qui culmine chaque année le 28 Mars ,  » Journée de l’émancipation des Serfs .  »  J’ai vu une nouvelle affiche dans toutes les villes du pays, y compris à Lhassa et Pékin, montrant trois  femmes avec de longues tresses et des coiffures, agenouillées et souriantes.    » Chantez une chanson de montagne pour le Parti « ,  avec le mot « parti » mis en évidence en majuscules bien rouges et frontales.

La plupart des Tibétains sont traités comme des prisonniers politiques, interdits de passeports leur permettant de quitter le pays légalement. Il y a dix ans , les Tibétains ont fui de toute façon. Le jeune et le fort, le hardi traversaient l’Himalaya à pied, généralement en hiver, quand la neige était dense et ferme. Aujourd’hui,  peu l’osent. Ou l’oseraient. Les gardes frontières sont autorisés à tirer à vue. Et,  en raison de l’influence grandissante et menaçante de la Chine dans l’ensemble de la région, les Tibétains qui tentaient de fuir par le Népal sont parfois pris et remis à la police chinoise.

Pour illustrer la situation , un petit homme d’affaires tibétain présente la paume de sa main :  les pays voisins sont comme les doigts sous le contrôle de la paume , dit-il. Les Tibétains qui ont quitté le pays dans les années 1990 me disent qu’ils regrettent d’y être retournés. Maintenant, il est impossible de sortir, disent-ils.

Un tibétain me demande , « Si la Chine est une grande famille, comme la propagande l’affirme, quel genre de père a besoin de caméras de surveillance dans chaque chambre ?  »

A l’extérieur des enceintes militaires, des sentinelles armées de mitrailleuses se tiennent dans des boîtes de verre pare-balles.

C’est un coup de théâtre, comme quelques-uns des postes de police dans le Vieux Quartier affichant leurs armes Taser,  matraques,  bâtons et d’autres de formes diverses et variées,  droits,  dans les fenêtres .  « Les policiers sont nécessaires parce que le Dalaï-lama Lama continue à fomenter des troubles   » m’a précisé, dans un train, un voyageur Han.

Plus de 120 Tibétains se sont immolés, ces derniers dix-huit mois, pour protester contre le gouvernement chinois.  Dans le Sichuan, les jeunes moines m’ont montré des photos de deux de leurs amis, posant devant des décors de bâtiments européens et, vêtus de sweats, à côté de découpes de stars du basket-ball américain.  Puis, l’hiver dernier, ses amis ont bu de l’essence et se sont fait exploser ensemble, et envoyèrent des panaches de fumée noire visible, selon des éleveurs, à travers de toute la vallée.

–  « Pourquoi ont-ils fait ça ?   » ai-je demandé aux jeunes moines.

–   » Je ne peux pas l’exprimer en chinois ,  » me dit l’un des deux.  Mais il a écrit ensuite une note en tibétain :    » Il va sans dire, sans aucun doute que ces deux hommes, Konchog Oeser, et Lobsang Dawa, espèraient, du fond de leur cœurs, qu’à la fois Sa Sainteté le Dalaï Lama et Sa Sainteté Kirti Rinpoché, en particulier, prennent en charge la direction de l’ensemble du Grand Tibet … Pour faire en sorte que la religion tibétaine et la culture tibétaine puissent à nouveau s’épanouir, et s’établisse la liberté pure, non pas en paroles, mais dans la réalité.  »

Les touristes chinois ne nourrissent aucune sympathie  pour les Tibétains.

–  » Les Tibétains ne valorisent pas la vie humaine »,  dit une institutrice de soixante-deux ans, en visite depuis Pékin.  Je l’ai rencontrée près d’un grand centre d’accueil et d’un parking fraîchement asphalté, à l’entrée du monastère de Labrang dans le Gansu. Coiffée d’un chapeau de camouflage de style militaire, elle montre des sculptures de beurre de yak comme preuve évidente de la « diversité de la culture chinoise.

 » Comme nous nous promenons le long des murs colossaux et blanchis à la chaux du complexe labyrinthique, elle dérange des moines et les sort de leur travail et de leur prière, et ce de façon insistante pour qu’ils passent dix minutes à poser pour des photos avec elle.  Sur un cliché, elle se tient, le coude bien déployé et appuyé sur l’épaule de l’un des moines,  l’arrière de la tête.    » Ils n’apprécient pas ce que le gouvernement leur a donné » dit-elle.   » Et maintenant, nous allons même payer leurs salaires .  »

( En fait, des fonctionnaires du Parti communiste sont positionnés en permanence à l’intérieur des monastères tels que le monastère de  Labrang et contrôlent en permanence leurs finances. ).

Elle m’initie, fait montre très bruyamment, de son savoir, à voix haute, m’enseigne, à l’image de la déferlante du flux de Hans, sans que son flot de paroles ne tarisse un instant, les us et coutumes, significations et autres sens multiples du bourdonnement de la prière qui emplit la salle de réunion, jusqu’à ce qu’ un moine affligé et n’en pouvant plus, ne lui désigne la porte. Ne se résolve à la vouloir jeter dehors. Elle virevolta tout aussitôt autour de lui et fit crépiter le feu nourri de son appareil photo en mode rafales.

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