Quand le ministère des droits des femmes dépolitise les discriminations salariales

Par

21/04/2014

Source : http://www.crepegeorgette.com

English : When the ministry of women’s rights depoliticises wage discrimination

 

Il est assez souvent coutume, face aux luttes contre les discriminations, quelles qu’elles soient, de les dépolitiser.
Des viols ? L’oeuvre de quelques désaxés.
Des discriminations à l’embauche ? l’oeuvre de vieux barbons sexistes non représentatifs de quoi que ce soit.
Des inégalités salariales ? Le manque de confiance en soi des femmes.
(et cela marche évidemment avec tout :
– du racisme ? Oeuvre de quelques extrémistes mais notre belle France n’est pas comme cela.
– de l’homophobie ? Oeuvre de quelques extrémistes  mais notre belle France n’est pas comme cela.
on décline cela à l’infini).

 

Cette pensée a de nombreux avantages. Elle permet de faire d’un système politique – ce que sont le sexisme et le racisme par exemple – une affaire d’individus où le groupe dominé est presque autant responsable de son sort que celui qui le discrimine.  Elle sert aussi à éviter à nos politiques d’engager une quelconque action collective puisqu’il suffit aux individus de se prendre en main.

Le Ministère des droits des femmes nous rappelle cette évidence ; quand même les femmes y sont un peu pour quelque chose dans cette histoire de discrimination. Je cite « Savez-vous en effet que les différences de confiance en soi entre femmes et hommes peuvent expliquer jusqu’à 4,5 des 25 points de l’écart salarial ? Toutes les études sont concordantes. L’une d’elles montre que les hommes sont 9 fois plus enclins à demander une augmentation de salaire que les femmes. » On imagine un coquinou de chef de cabinet, tout fier de ses « études concordantes » débouler l’air enthousiaste « les gars j’ai enfin résolu le problème de la discrimination ; il faut enseigner la confiance en soi ».

Banco, est mise en branle une agence spécialisé dans le jeu en ligne et le pari sportif (cela ne s’invente pas) pour pondre une application. L’avantage de ce genre de choses est que cela ne coûte pas cher (beaucoup moins que de s’attaquer aux entreprises), cela permet une jolie conférence de presse et surtout cela fait d’un problème social majeur, une affaire de comportements individuels facile à régler.
En plus cela tombe bien. Comme  beaucoup de femmes sont déjà totalement persuadées que ce qu’elles peuvent subir en matière des sexisme est de leur faute, le MDDF enfonce le clou en leur envoyant ce message très positif « si tu avais eu confiance en toi, cela ne serait pas arrivé ». (connasse).

Alors au fond me direz-vous quel est le problème ? Parce que oui en effet les femmes sont souvent élevées à moins demander, avoir moins confiance en elles, à sous-estimer leur valeur. Oui. Simplement depuis que cette évidence a été sortie (scoop je pense qu’il en est de même pour tous les groupes dominés ; étonnamment à force qu’on te prenne pour une merde, tu peux te voir comme telle. Incroyable), elle est devenue la solution à tout.
Plus besoin de s’emmerder à coller des amendes aux entreprises, plus besoin de faire des lois contre la discrimination, plus besoin de la Halde, plus besoin de conventions avec des entreprises, plus besoin de mises en demeure, plus besoin de sanctions, il suffisait de dire qu’en insufflant aux femmes (mais vous pouvez tout à fait remplacer femmes par noirs, musulmans, transsexuels, ouvriers, handicapés ; magique cela marche pour tout !) un peu de confiance en soi et les choses iraient beaucoup mieux.
On est en plein dans la pensée magique du « quand on veut, on peut » « tu ne l »aurais pas un peu cherché quand même ».

On fait donc de la discrimination à l’embauche, de l’inégalité salariale, un problème individuel qui serait, comme par hasard c’est tout de même un manque de pot, l’apanage des femmes. Nul part n’est même évoqué le genre ; il faut dire que le gouvernement tente de faire oublier ce mot par tous les moyens. cela aurait été un moyen de faire comprendre qu’on n’est pas dans une affaire individuelle mais dans un système social.
Ainsi on met soigneusement sous le tapis – car on ne va tout de même pas emmerder les entreprises, on est socialiste oui ou merde – le patronat en faisant porter au salarié la responsabilité de sa propre discrimination.
Epoque de l’individualisme à tout crin, on crée des solutions individuelles – chacune consulte son application sur son smartphone – au lieu de créer des solutions globales.
Evidemment on s’attaque à la paille au lieu de la poutre au lieu d’évoquer le temps partiel, au lieu d’évoquer les préjugés communs qui font qu’on considère une femme comme moins méritante qu’un homme, au lieu de durement sanctionner les entreprises qui discriminent à l’embauche. Vous remarquerez que le ministère a très peu communiqué sur les sanctions à l’égard des entreprises tant il est compliqué d’expliquer qu’on en a sanctionné DIX (sachant que 700 ont eu des mises en demeure qui ont du leur faire très très peur). N’allons pas nous plus nous intéresser aux femmes qui occupent beaucoup plus que les hommes des temps partiels (5 fois plus) ou font beaucoup moins d’heures supplémentaires (« mais qui va s’occuper des enfants ? »).
J’ai téléchargé la dite application.
Telle une malade, j’ai eu à pratiquer un « autodiagnostic ». J’ai ainsi appris grâce à cette application que je ne devais pas « physiquement me laisser chosifier ». Ainsi tout tranquillement j’apprends que je dois revêtir une certaine tenue (être modérée me dit-on) et arborer un certain langage corporel. « il faut sourire un peu, être avenante, mais pas trop, pour ne pas envoyer le signal qu’on peut être une proie facile« .

Essayons de décortiquer cette phrase et pourquoi elle pose un problème. Oui dans un cadre où on a admis et considéré que le sexisme est un impondérable avec lequel il faut composer, alors cette phrase doit s’appliquer. Mais le ministère des droits des femmes ne peut pas et ne doit pas renvoyer ce message là. On ne peut dire aux femmes – même si dans les faits c’est souvent vrai –  qu’il faut composer avec le sexisme et dans certaines entreprises, si tu souris trop tu passeras pour une salope qui veut de la bite.  On ne peut pas envoyer ce message là sans dire qu’il n’est pas normal de devoir en permanence être dans le contrôle. Tout le problème de cette section « savoir faire face au sexisme » c’est qu’elle aurait sa place dans un bouquin de développement personnel à 5 euros écrit en 3 minutes par un DRH qui se prend pour le sel de la terre, pas par un ministère censé défendre les intérêts des femmes et lutter contre le sexisme.

Examinons le conseil suivant « le plus sûr, est, sans raideur excessive ni froideur exagérée en d’arborer un sourire aimable, nécessaire pour créer un bon climat de dialogue, tout en posant ses limites ».
Je défie quiconque de trouver ce sourire. Je me demande combien de femmes vont, en utilisant cette application, s’angoisser et se rendre responsables de situations sexistes qu’elles ont vécues. Je me demande combien  vont encore se dire qu’elles ont échoué.

Suit ensuite une page pour « répondre aux agressions sexistes ». Je cite « restez subtile et mesurée. Essayez de recadrer sans blesser. Ne cherchez pas à humilier la personne au risque de la transformer en ennemi déclaré et de devenir un monstre soi même« .
(là j’ai refermé l’application pour vérifier si je n’étais pas dans un manuel du savoir-vivre de Nadine de Rothschild ; on n’est jamais à l’abri d’un erreur de téléchargement).
Quand je vous parlais de dépolitisation. Le sexisme n’est pas une affaire individuelle où celles et ceux qui le sont, sont des « monstres ». Cette application passe à côté d’une chose essentielle ; que les femmes prennent confiance en elles (ah merde c’était son but ? oups). Beaucoup de femmes qui vivent une situation sexiste auront tendance à la minorer, ou à s’en rendre coupables ; il aurait donc été important de leur expliquer qu’elles sont légitimes, qu’elles subissent sans doute du sexisme et que cela n’est pas normal. Cette application semble dire – et quand c’est fait par le ministère des droits des femmes c’est couillon –  qu’il faut faire avec le sexisme. Ainsi je cite « Un comportement trop vindicatif sera beaucoup moins accepté chez une femme que chez un homme » ainsi l’application en conclut que « en cas de désaccord, soyez amicale, chaleureuse, à l’écoute et surtout pas agressive« . Il ne faudrait en effet surtout pas changer les règle du jeu, les questionner, les trouver injustes et chercher à les changer ; voilà le message que nous renvoie le ministère des droits des femmes ! ce serait une entreprise lambda qui nous renverrait ce message, encore une fois pourquoi pas. mais le MDDF ?

J’ai ensuite abordé (je rappelle toujours que nous sommes sur une application faite par le ministère des droits des femmes) intitulée « trouver la leader qui est en vous ». Je cite « que vous dit votre voix intérieure ? Ecrivez les pensées que vous entretenez à propos de vous même. Sont-elles plutôt positives ou négatives« .  (là j’ai fermé à nouveau l’application pour vérifier si je ne lisais pas John Gray Mars et Vénus).
Toute la section est agrémentée de conseils débilitants au possible sur le « leadership », « la pensée positive » et autres scléroses mentales.

Je ne résiste pas au plaisir de vous citer le passage sur les hommes dans « Savoir faire face au sexisme ».
« Rappeler aux hommes qu’ils sont des pionniers, depuis toujours ».
Les femmes en sont là aujourd’hui, en partie grâce aux partenaires masculins – à la maison et au travail – qui les ont accompagnées pendant et pour les révolutions des cinquante dernières années. Il est encore rare que derrière une femme à succès ne se cache pas un homme  éclairé, progressiste« .
(là j’ai refermé l’application car je me suis demandée s’ils n’avaient pas inventé un nouvel émétique).
il serait quand même étonnant de se dire qu’on a réussi seules (gourdasses qui avions confiance en nous) ; réussir sans un homme ? Allons donc !

S’en suit un conseil où on nous explique que les blagues sexistes c’est ringard et dépassé (je vous ai déjà parlé de la dépolitisation ?).

En bref que dire.
Le MDDF envoie aux femmes et au féministes qu’on doit  faire avec le sexisme, que le monde de l’entreprise est un monde masculin (et blanc et hétéro etc) et qu’il convient de jouer selon ses règles et de ne surtout pas en changer. Jouer selon les règles patriarcales permet juste de subir du sexisme bienveillant mais pas de ne plus subir de sexisme.
Cette application place les femmes en tant que responsables au premier chef des discriminations qu’elles peuvent subir. L’indigence des conseils prodigués, au lieu de les aider, va simplement les faire se sentir davantage coupables.

Une idée ? Lisons ce lien :  La mission de contrôle des accords sur l’égalité femmes-hommes exercée par la DIRECCTE ; des pénalités et la publication des noms des entreprises ne respectant pas l’égalité professionnelle (tip ; la mise en demeure ne fait pas très peur). (en revanche c’est sûr que le MEDEF risque de quelque peu protester).

 

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