Biélorussie : les bonnes affaires du réseau Loukachenko

Par Journalism++, @Yakwala, Charter 97 et la contribution d’Anastasiya Valeeva
Traduction : Sebastian Seibt / FRANCE 24   Supervision éditoriale : Marie Valla / FRANCE 24       Conception, graphisme et développement : Studio graphique, FRANCE 24

Source : http://webdoc.france24.com

 

Le président biélorusse Alexandre Loukachenko et ses proches auraient, depuis 1994, siphonné près de 10 milliards de dollars d’argent public.

Alexandre Loukachenko a une longévité au pouvoir sans égal en Europe. Il a été élu président de Biélorussie il y a près de 20 ans. Pour certains, un savant mélange de justice sociale et d’autoritarisme est au principe de ce succès hors-norme. Notre enquête sur les flux financiers qui transitent autour du président biélorusse prouve que la vérité est ailleurs.

  • Alexandre Loukachenko assiste à la parade militaire commémorant le fête de l’indépendance le 3 juillet 2009 à Minsk.
  • Alexandre Loukachenko en visite au Kremlin le 25 décembre 2013

 

Alexandre Loukachenko et son entourage ont établi une sorte de kleptocratie similaire, toute proportion gardée, à ce qui se passe en Russie depuis l’effondrement de l’URSS et la montée en puissance des oligarques. La petite élite gravitant autour du pouvoir présidentiel en Biélorussie a su construire tout un ensemble de structures off-shore pour faire fructifier ses affaires et, malgré les sanctions européennes, capter à son profit une partie des richesses du pays.

Le territoire biélorusse, méconnu, aussi grand que la Grande-Bretagne, suscite plutôt moins d’intérêt (du moins sur l’Internet) qu’Andorre, principauté minuscule nichée au cœur des Pyrénées. Mais les temps sont peut-être sur le point de changer. Car Minsk aspire désormais à jouer un rôle clé dans la région en se proposant de faciliter les relations entre la Russie de Vladimir Poutine, l’Union européenne et l’Ukraine. Au passage, le président Loukachenko espère sans doute se racheter un semblant de virginité diplomatique.

L’élection présidentielle de 2015 devrait d’ailleurs être un test pour le régime. De nombreux observateurs craignent d’ores et déjà que le pouvoir ne reparte à la chasse aux opposants et ne réprime dans la violence toute forme de protestation un peu trop voyante à son goût, comme il l’a fait en 2010. A l’heure où l’Union européenne s’efforce de repenser son rôle et son engagement sur ses frontières orientales, il nous a semblé opportun de reprendre l’ensemble des informations disponibles sur le fonctionnement du régime biélorusse.

Cette enquête a été financée par The Journalism Fund et Canal France International et coordonnée par Journalism++ and @Yakwala. Elle repose essentiellement sur des sources accessibles à tous. Beaucoup d’articles ont, depuis une vingtaine d’années, décrit les méfaits du pouvoir biélorusse. Mais jusqu’à présent, aucune analyse complète de ces données n’avait été réalisée.

Cette démarche a permis de mettre au jour un réseau d’intérêts si complexe que la tâche de tout démêler ne sera, probablement, jamais complète. Afin d’aider les journalistes et observateurs souhaitant s’appuyer sur ce travail ou le prolonger, nous publions une base de données sur les acteurs (personnes et entreprises) de la scène biélorusse à l’adresse suivante : Detective.io/detective/belarus-networks. Si vous voulez nous aider à compléter le tableau, vous pouvez nous envoyer un courriel à belarus-networks@Detective.io

1. Les « Minigarques »
« Je hais la Biélorussie »

a déclaré un beau jour de 2011 la fille de Vladimir Peftiev considéré comme l’homme d’affaires le plus puissant du pays.

Cette dernière a grandi à Malte, un petit pays européen souvent considéré comme un paradis fiscal, où son père habitait et travaillait au début des années 2000. Les multiples activités de Vladimir Peftiev lui auraient permis d’amasser plus d’un milliard de dollars. En revanche, contrairement à des oligarques russes comme Roman Abramovitch ou Boris Berezovski (avant sa chute), Vladimir Peftiev n’a jamais été très loin de son mentor, Alexandre Loukachenko. Et c’est probablement à sa demande qu’il est revenu s’établir en Biélorussie en 2007.

La carrière de Vladimir Peftiev a commencé en 1993 lorsqu’il a fondé la joint-venture BeltechExport. Comme son nom ne l’indique pas, cette société était spécialisée dans la vente des munitions de l’ex-Union soviétique à qui voulait bien en acheter (la Biélorussie a joué un rôle important dans le secteur de l’industrie de l’armement et la défense de l’Union soviétique). Après l’arrivée au pouvoir d’Alexandre Loukachenko en 1994, Vladimir Peftiev a réussi à se faire accepter au sein du clan du nouveau maître de Minsk alors qu’il était, auparavant, un proche de l’ancien Premier ministre Vyacheslav Kebich.

C’est aussi à cette époque qu’il est entré en contact avec le célèbre trafiquant d’armes Viktor Bout. BeltechExport a fourni de l’armement à bien des pays dont la Chine par exemple, et probablement, la Corée du Nord. L’entreprise de Vladimir Peftiev a aussi joué un rôle dans la vente d’avions de chasse à la Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo. Et ce sont ces avions qui ont servi à bombarder l’armée française à Bouaké, en 2004.

Ce filon des stocks d’armes soviétiques n’étant pas inépuisable, Peftiev a diversifié ses activités. À partir de 1998, l’homme d’affaires biélorusse s’est intéressé au secteur des télécoms en participant à la création de Mobile Digital Communications (MDC). Cette joint-venture a créé une entreprise prometteuse : Velcom. L’opérateur téléphonique a fini par s’imposer pour devenir le plus important du pays. Il dispose aussi d’une distillerie, Aquadiv, à travers sa holding Beltech Holding

Vladimir Peftiev s’est surtout montré prudent en associant des membres de la famille Loukachenko à ses affaires. Dimitri Loukachenko, l’un des fils du président, est le co-fondateur avec Vladimir Peftiev de Sport-Pari, une société de pari sportif. Lilia Loukachenko, la femme du fils aîné, est devenue quant à elle directrice d’Eastleigh Trading, l’un des véhicules financiers de cet homme d’affaires et de réseaux. Cette façon de choyer l’entourage direct d’Alexandre Loukachenko a probablement permis à Vladimir Peftiev de ne pas finir en prison, mais ne lui a pas évité de tomber en disgrâce à partir des années 2000.

Spécificité biélorusse, et contrairement aux autres anciennes républiques soviétiques, les oligarques locaux ne se sont pas enrichis grâce à la privatisation des monopoles d’Etat. En outre, la vieille maxime soviétique selon laquelle l’État peut disposer à sa guise de tous les biens du pays car l’État est source de toute la richesse est encore ancrée dans les mentalités biélorusses. Comme Alexandre Loukachenko représente l’État, il s’est en quelque sorte arrogé le pouvoir de distribuer richesses et direction d’entreprises nationales à ceux de son clan. D’où cette dénomination de “minigarques”, inventée par le chercheur britannique Andrew Wilson, pour désigner cette caste de riches biélorusses gravitant autour de la présidence.

Un exemple parmi d’autres : l’homme d’affaires Nicolay Vorobey, qui dirige Interservice Group, s’est vu attribué une entreprise à titre gracieux par le régime, en 2012. Nicolay Vorobey est, bien sûr, un ami proche du président.

L’État sait se montrer généreux, mais sait aussi faire valoir ses intérêts. Il est, certes, toujours difficile de remonter le fil des circuits financiers impliquant des ressortissants biélorusses en raison des nombreux détours dans des paradis fiscaux, notamment britanniques. Mais plusieurs entreprises privées sont soupçonnées d’agir pour le compte exclusif de l’État. Et c’est précisément ce qui semble s’être passé à l’occasion du différend entre Minsk et Moscou sur les importations de pétrole.

Un accord spécial entre la Russie et la Biélorussie permet à Minsk d’importer du pétrole russe sans avoir à payer de taxes dessus. La Biélorussie doit, en contrepartie, reverser à Moscou les éventuels droits de douane perçus lors de l’exportation de produits pétroliers qui en dérivent. Une disposition que certaines sociétés biélorusses essaient de contourner en changeant le pétrole en produits chimiques non soumis à l’impôt. Elles s’estiment donc fondées à exporter sans n’avoir rien à reverser à Moscou.

Cette interprétation aurait permis à la Biélorussie d’engranger 1,5 milliard de dollars rien qu’en 2012, d’après certaines estimations, soit l’équivalent de la moitié de la croissance économique du pays cette année-là. Les entreprises impliquées dans cette affaire appartenaient toutes à Yury Chizh et Nicolay Vorobey, deux minigarques proches d’Alexandre Loukachenko.

Le président biélorusse d’ailleurs a mis en place un système très sophistiqué pour s’assurer de la loyauté des minigarques à son endroit (ou à l’égard de sa famille). Les titres de propriétés, sur un bien ou une entreprise, ont une utilité finalement relative dans le pays. Faire allégeance au pouvoir reste le meilleur moyen de garder sa fortune. Alexandre Loukachenko ne se prive pas, le cas échéant, d’envoyer ses soutiens les plus fidèles en prison s’ils tombent en disgrâce. Comme Andrei Shirai l’a découvert à ses dépens.

Dans les années 2000, ce sont, peu ou prou, tous les négociants d’armes – le produit d’exportation biélorusse par excellence – qui ont été arrêtés et condamnés. Y compris Youri Chizh, l’un des favoris actuels du régime, qui aurait passé du temps à l’ombre en 2010, d’après certains observateurs biélorusses. Seul Vladimir Peftiev semble avoir pu échapper à ce coup de filet.

2. Les liaisons étrangères
  • Le président russe Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko participent à un match de hockey avec le champion russe Vyacheslav Fetisov à Sotchi le 4 janvier 2014.
Le président russe Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko participent à un match de hockey avec le champion russe Vyacheslav Fetisov à Sotchi le 4 janvier 2014.

La Biélorussie est un pays qui, sous le règne d’Alexandre Loukachenko, s’est de plus en plus replié sur lui-même. Cette autarcie revendiquée, souvent commentée dans les travaux universitaires, ne s’applique absolument pas aux flux financiers. La vente de l’opérateur téléphonique Velcom montre à quel point Alexandre Loukachenko et ses proches savent composer avec les intérêts européens et profiter de tous les avantages offerts par les paradis fiscaux. C’est ce qui s’est produit en 2007 lorsque l’opérateur autrichien Mobilkom a racheté Velcom faisant, au passage, les affaires de ressortissants biélorusses, autrichiens et syriens.

À l’origine de cette opération, on retrouve, comme souvent, l’omniprésent Vladimir Peftiev. C’est lui qui a fondé, en 1998, Velcom à travers sa société BelTelecom. Il s’est associé, à cette occasion, à SBT, un groupe suisse appartenant aux frères Samawi, deux ressortissants syriens. Dix ans plus tard, afin de contourner la procédure de l’appel d’offre public, BelTelecom a cédé ses actions pour 400 millions d’euros à SBT qui les a, ensuite, revendues à Mobilkom pour 690 millions d’euros. Au final, pour les partenaires, une bagatelle de près de 300 millions d’euros à se partager.

Les frères Samawi ont, ensuite, pris goût aux affaires biélorusses. Ils ont investi dans plusieurs projets immobiliers à Minsk grâce à une société écran basée à Chypre. Khaled Samawi, l’un des fils d’Ead Samawi et galeriste de réputation internationale, est, quant à lui, soupçonné d’avoir bénéficié du  soutien de la fille d’Alexandre Loukachenko pour ouvrir une galerie d’art en Biélorussie (contacté par mail, Khaled Samawi nie cette information).

Et que dire de Martin Schlaff, cet homme d’affaires sulfureux, surnommé le “seul oligarque d’Autriche” ? Sa participation active et ses bons conseils dans le cadre de la vente de Velcom en 2007 lui ont rapporté 1,8 million d’euros. En 2002, il s’était chargé d’organiser des vacances pour Alexandre Loukachenko dans les Alpes autrichiennes. Ce dernier à été convié en qualité de président du comité olympique biélorusse à rencontrer ses homologues autrichiens. Au passage, il a également pu parler affaires avec Leo Wallner, directeur du comité olympique autrichien, mais aussi (et surtout) dirigeant du groupe des Casinos d’Autriche.

« Nous avons agi dans l’intérêt de l’économie autrichienne »

a déclaré après-coup Leo Wallner.
3. La duplicité européenne
Alexandre Loukachenko accueille à Minsk le 26 août 2014 le président ukrainien Petro Porochenko, le président kazakhe Nursultan Nazarbaïev et l’ancienne chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton.

Après les élections présidentielles de 2001, le gouvernement biélorusse a décidé de ne pas renouveler les visas des représentants de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) présents sur son territoire. En réaction à l’arrêt brutal de la mission de l’OSCE, l’Union européenne et les États-Unis ont décidé d’imposer un gel des avoirs et une interdiction de séjour pour 50 ressortissants biélorusses, dont Alexandre Loukachenko.

Ces sanctions ont été levées, une première fois, en 2003 puis réinstaurées en 2006 après l’élection présidentielle. En 2008, elles ont de nouveau été suspendues en échange de la libération de prisonniers politiques. Pour certains, l’utilisation des sanctions comme monnaie d’échange a démontré, à cette occasion, son efficacité. Reste qu’en 2010, le régime biélorusse s’est lancé dans une politique de répression de l’opposition sans précédent depuis les années 1990. L’Europe a, de ce fait, réinstauré les sanctions et les a même renforcées : toutes les personnes liées de près ou de loin à la répression sont interdites de séjour en Europe et leurs comptes en banque doivent être gelés.

Si l’interdiction de séjour a bien été appliquée, le gel des avoirs semble avoir été beaucoup moins efficace. Le minigarque Vladimir Peftiev gérait encore, en 2012, ses affaires au travers de structures basées à Malte. Les îles Vierges britanniques (des territoires sous juridiction d’un État européen) ont largement été utilisées par des ressortissants biélorusses pour continuer à faire des affaires en toute impunité en Europe.

D’après les diplomates américains, les familles peuvent, également, se révéler utiles aux dignitaires biélorusses qui se retrouvent sur la liste noire européenne ou craignent d’y être inscrits. Les filles de l’ancien Premier ministre biélorusse Sergei Sidorsky ont, ainsi, été soupçonnées de blanchir de l’argent en Allemagne, peut-on lire dans des câbles diplomatiques américain rendus publics par le site WikiLeaks.

Certains gouvernements européens se démènent, en outre, pour faire passer leurs intérêts économiques avec la Biélorussie avant l’application des sanctions contre le régime. La Slovénie a tout fait, en 2012, pour que le minigarque Youri Chizh puisse continuer à faire des affaires en Europe – notamment avec le magnat slovène Janez Škrabec, PDG de Riko, une société de BTP.

Des parlementaires français ont également mené une délicate mission en Biélorussie pour, notamment, plaider la cause d’entreprises tricolores comme Bouygues. Difficile de dire si et à quel point les considérations économiques ont pu influencer la position diplomatique de pays, comme la France, lors des négociations sur les sanctions contre la Biélorussie. Nous avons présenté une demande au Conseil de l’Union européenne pour connaître la position de chaque État par rapport aux sanctions contre Minsk. Celle-ci a été rejetée en septembre 2014.

Reste que les sanctions peuvent être efficaces. L’homme d’affaires biélorusse Anatoly Ternavsky, sur la liste noire européenne, a pu s’en rendre compte. Il avait un différend, en 2013, avec un oligarque russe au sujet du contrôle d’une entreprise chypriote qui disposait d’actifs en Russie. Anatoly Ternavsky possédait des parts dans la société chypriote à travers une structure enregistrée aux îles vierges britanniques. La cour suprême chypriote a jugé qu’il ne pouvait pas agir en justice contre ce ressortissant russe car cela reviendrait à lui permettre de faire des affaires en Europe.

Pour le journaliste indépendant et militant en faveur des droits de l’homme, Alexander Atroshchankau, ces sanctions ciblées restent un bon moyen de pression dès lors qu’il s’agit d’obtenir des résultats concrets, en particulier des gages de bonne volonté de la part du régime en matière de libération de prisonniers politiques. Mais cette approche trouve vite ses limites à quelques mois des élections présidentielles de 2015. Et reste susceptible d’ajustements permanents. Alexandre Loukachenko, qui se pose aujourd’hui en intermédiaire entre Russes et Européens, le sait pertinemment. Les Européens cherchent d’abord et avant tout la paix et la stabilité avec leurs voisins.

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