Et maintenant, quelle stratégie de l’Etat Islamique ?

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7 decembre 2015

Source : http://echoradar.eu

A la suite des attaques du 13 novembre, on a lu finalement peu d’analyses de la stratégie de l’État Islamique (EI). Certains ont remarqué un « changement de stratégie ». Disons qu’il y a eu une rupture apparente. Toutefois, celle-ci est-elle significative de la stratégie de long terme de l’organisation ?

Daesh exécute une trentaine d'otages éthiopiens chrétiens en Libye.

Daesh exécute des otages éthiopiens chrétiens en Libye

En effet, jusqu’à présent, l’Etat Islamique s’était démarqué d’Al Qaida (AQ) en inventant une stratégie « au près », visant à contrôler un territoire d’où s’étendre. Il avait ainsi tiré profit de deux États en guerre civile où les conditions politiques sont plus celles d’États faillis que d’États solides : Irak et Syrie. En Irak, la division du pays en trois régions et la domination du parti chiite à Bagdad laissaient la question des Arabes sunnites ouverte. C’est ce terreau qu’a utilisé l’ex « Al Qaida en Irak » pour renaître et se transformer, très probablement avec l’aide des cadres husseinistes qui apportèrent organisation et structuration militaire. En Syrie, la guerre civile qui perdure laissa le champ à de nombreux groupes rebelles, tout sauf unifiés. Aussi l’EI s’étendit-il peu à peu des deux côtés de la frontière. Personne n’y faisait attention jusqu’à ce que l’EI (alors EIIL, en Irak et au Levant, avant de simplifier en EI) prenne le contrôle de villes importantes en Irak (Mossoul, Falloujah) et de vastes portions de territoire en Syrie, quitte à combattre les Al Qaidistes syriens (front Al Nusrah) et les autres rebelles, même islamistes.

L’établissement d’un territoire propre s’accompagnait d’une communication stratégique extrêmement performante, visant à attirer des combattants. Ainsi, l’EI était un importateur de combattants sur le noyau central de la lutte, le califat, plus qu’un exportateur de combat. Il acceptait certes les allégeances mais sans vraiment chercher à les organiser.

Toutefois, depuis un an, Daesh ne progressait plus. Certes, il a pris Palmyre… Mais il a perdu Kobané, Singar, des localités en Irak, Bajai, Ramadi est assiégé, et même l’armée syrienne le grignote à l’est d’Alep. Il fait l’objet de frappes de plus en plus concentrées, plus seulement en Irak de la part des Américains, mais désormais aussi en Syrie.

C’est probablement en réaction à ce lent recul que l’EI a orchestré les attaques contre la Tunisie, la Russie (avion sur le Sinaï), Beyrouth, Ankara et Paris (au passage, malgré l’émotion, Paris ne fut qu’une cible parmi d’autres). Le but consiste bien à « reprendre l’initiative » sur un autre plan, conformément à toute stratégie qui cherche avant tout à surprendre l’ennemi et à contourner ses points forts. Mais ne risquait-il pas par là d’augmenter le front de ses ennemis ? c’est bien sûr ce que l’on peut constater en première analyse. Pourtant ce risque fut pris afin d’alimenter le discours général de l’EI et conserver son attrait auprès des jeunes enfants sans collier, prêts à rejoindre la rébellion. Constatons de plus que pendant ce temps là, Al Qaida progresse ou se maintient, en Syrie, au Yémen (beaucoup), au Maghreb…

Ainsi, il y a une sorte de passage de la stratégie « au près » à une stratégie plus décentrée. Non pas « au loin » puisqu’il ne s’agit pas de frapper les États-Unis, mais l’Europe et les voisins. Une stratégie « au milieu » ?

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Voici pour l’état des lieux. Mais cette réaction dit-elle tout de la stratégie de l’EI ? Il ne semble pas. En effet, pendant que les esprits se concentrent sur le marathon diplomatique de Paris ou sur la situation en Syrie, ils détournent leur attention d’autre lieux. Notamment de la Libye qui paraît constituer le prochain champ d’expansion de Daesh (ce billet a été largement rédigé avant la campagne de presse de cette semaine sur la situation en Libye). En effet, il semble qu’il y ait désormais là-bas de 3000 à 5000 combattants affiliés à l’EI. De même, il s’agit désormais d’un contrôle opérationnel, chose fort distincte des rapports entretenus avec les autres groupes affiliés. On note ainsi l’envoi non seulement de cadres mais aussi de combattants, principalement locaux (libyens, tunisiens ou égyptiens)

Vu de l’EI, la situation libyenne présente de nombreuses opportunités, bien que le pays soit fort éloigné du califat. Beaucoup ont noté la possibilité de tenir de nouvelles ressources : on parle ainsi beaucoup des champs pétrolifères, parfois de la main-mise sur les trafics de réfugiés. IL s’agit là de cibles particulières, certes, mais qui n’expliquent pas à elles seules la nouvelle stratégie de Daesh. De même, évoquer la fragilité des États environnants (Tunisie, voire Égypte et Algérie) constitue certes un terreau important, mais il signifierait que l’EI aurait pris un contrôle suffisant de la Libye pour s’étendre. Or, ce n’est pas le cas et les milices jihadistes qui sévissent en Algérie ou en Tunisie demeurent encore marginales. Cependant, il ne fait pas de doute que la Libye présente un double avantage : constituer d’abord un État failli qui a « raté » sa révolte arabe ; mais aussi un État voisin de la Tunisie qui est la seule à inventer un contre-modèle. De ce point de vue, la Tunisie constitue un objectif important dans la stratégie jihadiste puisqu’il s’agit de montrer que les masses musulmanes n’ont que le choix entre des régimes corrompus « à la solde de l’Occident » ou un chaos indescriptible, et que seul l’EI est capable de rétablir l’ordre. Voici pour l’objectif politique.

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Pour l’objectif stratégique, beaucoup ont évoqué la possibilité de relier les territoires de l’EI, notamment avec une jonction avec Boko Haram. Cet objectif me semble hors de portée à court et moyen terme et ne me paraît pas motiver le choix de l’EI. Rappelons tout d’abord la différence faite par l’EI entre les combattants arabes et les autres : ainsi, d’après les témoignages, ceux qui viennent d’Europe sont souvent affectés à des tâches annexes et ne participent pas directement aux combats. On peut imaginer le dédain envers des combattants d’Afrique noire. Il est douteux que la jonction avec Boko Haram, en Afrique sub-saharienne, constitue un objectif conséquent pour le « califat », qui ne rêve que de réunir le monde musulman traditionnel, donc Machrek et Maghreb.

Il reste que là n’est probablement pas le principal. Vu de l’EI, compte-tenu de la pression ressentie sur le territoire actuellement contrôlé, vu l’espèce de grande coalition (faible, mais grande) qui est en train de se mettre en place, il est urgent d’ouvrir un deuxième front afin de diviser les efforts ennemis. Là réside probablement le principal objectif d’Al Baghdadi : avoir un deuxième pilier de la lutte, qui puisse désorienter les efforts ennemis mais aussi prendre celui-ci à revers.

Compte-tenu de la sensibilité européenne à la question migratoire, on peut alors imaginer que les Européens veuillent se concentrer sur la Libye plutôt que sur le Proche-Orient, ce qui permettrait à l’Etat Islamique d’y durer et de trouver de nouveaux relais de progression.

O. Kempf

 

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