Black heart, white men, Cinq siècles de présence occidentale en Afrique Centrale

Source : http://www.arte.tv/guide/fr/045705-001/black-heart-white-men-1-2

23 Dec 2015

En deux volets, « Black heart, white men » (Coeur noir, hommes blancs) raconte la colonisation du plus grand pays d’Afrique centrale, la République démocratique du Congo, et la manière dont elle a façonné l’histoire sanglante et hors norme de cette nation géante. Cinq siècles de violences et de cohabitation entre Noirs et Blancs.

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Vote sous le feu en Centrafrique

Par Par Marco LONGARI

12/2015

Source : http://blogs.afp.com

Des civils se mettent à l'abri pendant l'attaque d'un bureau de vote dans le quartier PK5 de Bangui pendant le référendum constitutionnel, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Des civils se mettent à l’abri pendant l’attaque d’un bureau de vote du quartier PK5 de Bangui pendant le référendum du 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

 

BANGUI, 16 décembre 2015 – Je suis en Centrafrique depuis environ deux semaines. C’est un pays compliqué à couvrir : on a la sensation que quelque chose bout en permanence ici, que rien n’est stabilisé. Il faut toujours être sur ses gardes. On ne peut jamais se détendre, car on sent que quelque chose de fâcheux peut arriver à tout moment. Et ce dimanche 13 décembre, nos craintes se confirment.

La situation en Centrafrique est compliquée. Ce pays de 4,8 millions d’habitants est en proie aux troubles depuis qu’en mars 2013, des rebelles principalement musulmans de la coalition Séléka ont renversé le président chrétien François Bozizé, au pouvoir depuis dix ans. Les exactions commises sur les civils, notamment les chrétiens, ont entrainé des représailles féroces sur la communauté musulmane dès que la rébellion a été chassée du pouvoir, début 2014.
Patrouille sénégalaise dans les rues de Bangui, le 10 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Une patrouille sénégalaise dans les rues de Bangui, le 10 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

 

Depuis trois ans, les violences entre groupes chrétiens et musulmans n’ont jamais cessé. En ce moment, c’est ce qu’on appelle un « conflit de basse intensité » : il n’y a pas de ligne de front, pas de combats quotidiens. Mais on sait qu’à chaque coin de rue, il y a des hommes armés qui peuvent à tout moment semer la mort.

 

Rebelles et bandits

 

Les forces internationales de maintien de la paix sont partout. La Mission des Nations Unies en Centrafrique compte plus de 11.000 casques bleus déployés à travers le pays, dont une grande partie du territoire est contrôlé par des rebelles ou par des bandits. Beaucoup ici ont intérêt à faire capoter le processus de normalisation pour continuer leurs trafics d’or ou de diamants, ou pour éviter d’avoir affaire un jour à la justice pour leurs innombrables crimes contre les civils.
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Les musulmans sont minoritaires en Centrafrique. Dans la capitale Bangui, la plupart d’entre eux vivent dans le quartier PK5 qui était, avant la crise, le véritable poumon économique de la ville. C’est là qu’éclate la fusillade.

Ce dimanche, les Centrafricains sont appelés aux urnes pour un référendum sur la nouvelle constitution, prélude à l’élection présidentielle prévue le 27 décembre. Les autorités espèrent que ce processus électoral aidera à mettre un terme aux violences qui ont fait environ 5.000 morts en trois ans et ont forcé un Centrafricain sur dix à fuir. La majorité des musulmans qui habitent au PK5 sont en faveur du texte, mais une minorité est contre.
Devant le bureau de vote de l'école Baya Dombia à Bangui, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Devant le bureau de vote de l’école Baya Dombia le jour du scrutin (AFP / Marco Longari)

 

Plus tôt dans la journée, des camions de l’ONU sont venus déposer le matériel de vote à l’école Koudoukou. Accueillis à coups de pierre par un groupe d’individus opposés au référendum, ils ont dû rebrousser chemin sans décharger. Plus tard, des personnes exigeant de pouvoir voter se sont rassemblées. Dès le matin, donc, la tension commence à monter. Et cela ne s’arrange pas au fil des heures.

 

Milice d’autodéfense

 

Alors que des électeurs attendent devant l’école le retour du matériel de vote, des soldats de l’armée centrafricaine arrivent. Ils sont rejoints par des miliciens musulmans armés appartenant à une organisation d’autodéfense du PK5, des civils brandissant des kalachnikovs et des grenades. Ils prennent position autour de l’école dans le but d’effectuer une démonstration de force.
Une électrice se dirige vers un bureau de vote à Bangui, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Une électrice se rend aux urnes à Bangui, le 13 décembre (AFP / Marco Longari)

 

Finalement, le bureau de vote est déplacé jusque dans l’école Baya Dombia, un établissement décrépit situé non loin de là. Le matériel de vote est livré, les électeurs font la queue et commencent à exercer leur devoir civique. Un contingent de l’ONU composé de soldats sénégalais, burundais et congolais surveille les opérations. Tout se déroule comme prévu.

 

Roquettes contre les électeurs

 

Et soudain, tout bascule. On entend d’abord des tirs d’armes automatiques. Quelques personnes courent se mettre à l’abri, sans vraiment paniquer car entendre des coups de feu est quelque chose d’habituel en République centrafricaine. A ce moment-là, je me trouve près de la porte d’entrée de l’école. Je prends des photos de gens en train de se mettre à couvert.
Des civils se mettent à l'abri pendant l'attaque d'un bureau de vote dans le quartier PK5 de Bangui, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Des civils tentent de se mettre à l’abri pendant l’attaque du bureau de vote l’école Baya Dombia à Bangui pendant le référendum du 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

 

Puis ce sont les RPG qui entrent en action. Les roquettes visent clairement l’école, les électeurs. Les balles sifflent. Une roquette heurte un palmier devant l’entrée de l’école, à moins d’une quinzaine de mètres de la foule. L’arbre est coupé en deux par l’impact. C’est étrange, les deux morceaux du tronc se séparent et tombent au ralenti sous les crépitements des balles. C’est là où les gens commencent à réaliser la dangerosité de la situation, à crier et à s’enfuir. C’est la panique générale.

Au moment où l’attaque s’intensifie, je suis revenu à l’intérieur de l’école pour retrouver mes collègues. Je me mets à l’abri dans la cage d’escalier, qui est l’endroit que je juge le plus sûr.
Des civils et un casque bleu sénégalais se mettent à couvert pendant l'attaque d'un bureau de vote dans le quartier PK5 de Bangui, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Des civils se mettent à couvert pendant l’attaque (AFP /Marco Longari)

 

Des soldats sénégalais qui défendent le bureau de vote se précipitent vers la foule pour l’éloigner de la cour de l’école. D’autres prennent position et se mettent à riposter. La fusillade dure trois ou quatre minutes. Je retraverse la cour de l’école à découvert pour photographier les soldats qui tirent. Je suis moins inquiet pour ma sécurité que pour celle des gens autour de moi, car ils sont pris au dépourvu et ne savent pas quoi faire. Des blindés de l’ONU se dirigent droit vers l’endroit d’où viennent les tirs. Les assaillants semblent battre en retraite car tout à coup l’attaque s’arrête.

 

Catastrophe évitée de justesse

 

Le plus étonnant, c’est qu’au plus fort de la fusillade, quelques jeunes musulmans qui s’étaient mis à couvert sont sortis de leurs abris en levant le poing et en criant : « on va voter ! » Cela en dit long sur la lassitude et la colère des habitants, qui se sentent pris en otage par les auteurs de violences.
Des casques bleus sénégalais ripostent aux tirs de roquette et d'arme automatique des assaillants du bureau de vote (AFP / Marco Longari)

Des casques bleus sénégalais ripostent (AFP / Marco Longari)

 

« On a trop souffert. Ceux qui tirent sont des criminels qui veulent le chaos, mais nous ne pouvons plus le supporter », raconte Mahamat Youssouf, un marchand, à ma collègue de l’AFP Célia Lebur à un autre endroit de la ville. « Nous aussi nous sommes Centrafricains, et nous voulons la paix ! »

A l’école Baya Dombia, on n’est pas passés loin de la catastrophe. Si une des roquettes avait atterri dans la foule, le bilan aurait été lourd. Par chance, personne n’est blessé dans cette attaque. Les casques bleus ont fait du bon travail pour mettre les gens à l’abri dès le début de la fusillade, alors même que personne ne comprenait encore très bien ce qui était en train de se produire. Après l’attaque, le vote est suspendu et reporté au lendemain.

Mais ce jour-là, cinq personnes sont tuées dans d’autres incidents dans le quartier PK5.
Vote à l'école Koudoukou du quartier PK5 de Bangui, le 14 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Après la suspension du vote dans le bureau attaqué, les électeurs se rendent aux urnes à l’école Koudoukou du quartier PK5 de Bangui le lendemain, 14 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

 

Je ne suis pas fâché de quitter la Centrafrique après deux semaines, même si j’y retournerai certainement. Un sentiment d’insécurité règne dans la ville. Un couvre-feu est instauré toutes les nuits, et il faut faire très attention à tout ce que l’on fait. Dans certains quartiers, la population est ouvertement hostile aux journalistes. Il est extrêmement compliqué de travailler. Ce n’est toutefois pas tellement le cas dans le quartier musulman, où nous sommes plutôt les bienvenus. Nous sommes dans une enclave, et les habitants veulent qu’on raconte leur histoire.

En Centrafrique, on peut sentir que les plaies sont encore loin d’être refermées, que la colère et la violence couvent. J’ai couvert plusieurs conflits majeurs en Afrique, ainsi qu’à Gaza, en Libye, en Syrie, en Géorgie et au Kosovo. L’attaque de ce bureau de vote du PK5 n’est certainement pas la pire situation dans laquelle je me sois trouvé. Mais dans l’échelle ascendante du pire, je luis accorderais peut-être la note de huit sur dix. C’est un moment très effrayant, avec des tirs de roquette dirigés directement contre nous. Si une de ces roquettes avait atterri dans la foule, cela aurait été un carnage.

 

Marco Longari est le responsable photo de l’AFP pour l’Afrique, basé à Johannesburg. Suivez-le sur Twitter (@mlongari) et sur Instagram. Ce texte a été écrit avec Yana Dlugy et traduit de l’anglais par Roland de Courson à Paris.
Queue devant un bureau de vote de Bangui, le 14 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Le bureau de vote de l’école Koudoukou, le 14 décembre (AFP / Marco Longari)

A propos de l’AFP

L’Agence France-Presse (AFP) est une agence de presse mondiale fournissant une information rapide, vérifiée et complète en vidéo, texte, photo, multimédia et infographie sur les événements qui font l’actualité internationale. Des guerres et conflits à la politique, au sport, au spectacle jusqu’aux grands développements en matière de santé, de sciences ou de technologie.

38 millions de personnes déplacées dans leur propre pays

Par Eleonore Abou Ez avec AFP

12/05/2015

Source : http://geopolis.francetvinfo.fr

Des déplacés irakiens
Des déplacés irakiens fuyant les violences à Ramadi en avril 2015. © AFP / Ahmad Al-RUBAYE

GEOPOLIS – Les multiples conflits dans le monde ont grossi les rangs des civils forcés de quitter leur foyer. Rien qu’en 2014, 11 millions de nouvelles personnes ont dû fuir la violence. Il y a au total 38 millions de déplacés internes, selon un rapport annuel de l’ONG norvégienne IDMC.

Ils sont syriens, irakiens ou soudanais et sont réfugiés dans leur pays.
Les conflits perdurent et les chiffres de l’exode explosent. Les déplacés recensés par l’Observatoire des situations de déplacement interne (IDMC) atteignent un nouveau record pour la troisième année consécutive.

Ils représentaient, en 2014, l’équivalent des populations cumulées de Londres, New York et Pékin. «Il s’agit des plus mauvais chiffres concernant les personnes forcées à se déplacer depuis une génération, ce qui prouve que nous avons complètement échoué à protéger des civils innocents» regrette Jan Egeland, secrétaire général norvégien pour les réfugiés (NRC).

Le Moyen-Orient et l’Afrique en première ligne
Deux grandes régions dans le monde sont particulièrement concernées par ce fléau.

Le Moyen-Orient, où ce sont les civils irakiens qui ont le plus souffert des déplacements internes en 2014, avec au moins 2,2 millions de personnes supplémentaires contraintes de fuir les zones contrôlées par les djihadistes de Daech. La Syrie détient de son côté un record mondial avec un déplacement qui touche près de 40% de sa population.

L’Afrique subsaharienne, où les conflits au Nigeria, en Centrafrique ou au Soudan du Sud ont jeté sur les routes des centaines de milliers de personnes. La région comptait en 2014 plus de 11 millions de déplacés dans 22 pays.

Les personnes nouvellement déplacées selon régions

Les personnes nouvellement déplacés par régions  © capture d’écran du site IDMC

En Europe aussi
Le rapport de l’organisation IDMC souligne que l’Europe est pour la première fois depuis dix ans, le théâtre de déplacements forcés massifs en raison de la guerre en Ukraine qui a poussé plus de 640.000 à fuir leur foyer en 2014.

Un nombre qui a doublé depuis le début de 2015.

En plus des 38 millions de déplacés internes, il faut ajouter près de 12 millions de réfugiés dans un autre pays que le leur, selon les chiffres du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR).
Ce qui fait au moins 54 millions de déracinés dans le monde.

Guerre de l’ombre au Sahara

Documentaire de Bob Coen et Éric Nadler

2015

Source : http://info.arte.tv

 

La guerre pour contrôler les ressources du XXIe siècle a déjà commencé. Et l’Afrique, comme à l’accoutumée, est aux premières loges. Depuis des décennies, la France n’est plus la seule à avoir des vues sur le continent. Dès les années 1960, la découverte d’immenses gisements de pétrole dans le golfe de Guinée attire un nouvel acteur aux besoins inextinguibles, les États-Unis. Peu à peu, la première puissance mondiale s’implante en Afrique. Le 11 septembre 2001 marque un tournant. Pris de vitesse par la Chine sur le continent, Washington met un pied au Sahara dans le cadre officiel de sa « lutte contre le terrorisme ». En 2007, l’administration Bush renforce son instrument politico-militaire, à travers Africom, visant notamment à quadriller la région. Mais derrière ce combat se cachent d’autres batailles : la zone saharienne contient les plus grandes réserves pétrolières d’Afrique, mais aussi de l’uranium, du fer, de l’or… Parallèlement, la France renforce sa présence militaire sur le continent.

Une militarisation croissante de l’Afrique

Passionnant, ce documentaire inscrit les dernières opérations militaires dirigées par les États-Unis et la France dans ce contexte de contrôle des ressources africaines : la Libye est un producteur majeur de pétrole, le Mali abrite d’importantes quantités d’uranium, alors que le Centrafrique occupe une place stratégique dans la région. Les réalisateurs Bob Coen et Éric Nadler donnent la parole à de nombreux intervenants pour montrer comment les grandes puissances industrielles se positionnent. Cent trente ans après la conférence de Berlin, qui vit les pays occidentaux se partager le « gâteau » africain, l’histoire se répète, invariablement.

  Coproduction : ARTE France, Crescendo Films (France, 2013, 54 mn)

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Fallait-il tuer Kadhafi ? L’Union africaine court-circuitée par l’intervention occidentale

Par Jean Ping

08/2014

Source : http://www.monde-diplomatique.fr

 

L’élimination de Mouammar Kadhafi, le 20 octobre 2011, a signifié la fin de son régime despotique, mais pas celle du chaos en Libye. Les dégâts collatéraux des raids aériens occidentaux affectent aujourd’hui tous les riverains du Sahara. Afin d’éviter un tel désastre, l’Union africaine avait proposé une solution politique, en passe d’aboutir au moment de l’intervention étrangère ; ce dont témoigne un acteur de premier plan.

En 2011, en l’espace de seize jours, deux incursions militaires étrangères lourdes ont eu lieu dans l’espace souverain de l’Afrique, sans que l’Union africaine (1), considérée comme quantité négligeable, ait été consultée. Entre le 4 et le 7 avril, les troupes françaises intervenaient en Côte d’Ivoire. Quelques jours plus tôt, à partir du 19 mars, les forces de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), principalement françaises et britanniques, avaient commencé à bombarder la Libye. Pour l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki, ces événements ont illustré « l’impuissance de l’Union africaine à faire valoir les droits des peuples africains face à la communauté internationale (2) ». Pourtant, fait ignoré par les médias, dans ces deux conflits, l’organisation dont j’ai présidé la Commission de 2008 à 2013 avait formulé des solutions pacifiques concrètes, que les Occidentaux et leurs alliés ont écartées d’autorité.

Dès les premiers jours de l’année 2011, tout avait basculé en Afrique du Nord. Le 14 janvier, le président tunisien Zine El-Abidine Ben Ali prenait la fuite. Médusée, l’Europe n’intervint pas. Le 10 février, en Egypte, M. Hosni Moubarak démissionnait. Le 12 février, la contestation gagnait la Libye voisine. Pour les Occidentaux, ce dernier soulèvement fut une aubaine : il leur permit de jouer à bon compte les héros humanitaires et de faire oublier leur soutien aux autres régimes dictatoriaux. Avec le vote de la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU), le 17 mars, ils pensaient avoir obtenu un feu vert pour entamer une danse macabre autour du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi.

« Afghanistan de proximité »

Parmi les protagonistes de ce conflit figuraient en premier lieu le Conseil national de transition (CNT) et ses révolutionnaires hétéroclites, qui avaient pour seul objectif commun de se débarrasser du tyran. Pour y parvenir, un soutien extérieur leur était indispensable (3).

En second lieu intervenaient la coalition occidentale et son bras armé, l’OTAN, qui firent irruption, tels des justiciers, dans cette nouvelle bataille des sables. Elles entendaient réagir avec férocité aux agissements de Kadhafi et, comme avec Saddam Hussein, l’éliminer définitivement. Mais, pour se débarrasser d’un seul homme et arrêter un massacre de civils, fallait-il engager une guerre punitive de cette ampleur et commettre un autre massacre de civils tout aussi innocents ? On jouait avec le feu, et on pouvait déjà prévoir le chaos qui, comme en Somalie, en Irak, en Afghanistan et ailleurs, en résulterait.

Le camp occidental comptait naturellement sur le grand frère américain, la « nation indispensable », selon l’expression de l’ancienne secrétaire d’Etat Madeleine Albright. Il se trouve cependant que, à ce moment-là, M. Barack Obama dévoilait sa nouvelle doctrine de pivotement vers l’Asie-Pacifique (4). L’Amérique, engluée dans ses problèmes intérieurs nés de la crise économique et financière, éprouvait le besoin de se replier quelque peu sur elle-même. Elle avait de ce fait décidé d’exercer désormais son leadership mondial « depuis l’arrière » (leading from behind ). Abandonnant les traditions de sa diplomatie, la France, elle, prit la tête de la coalition internationale antikadhafiste. Elle dirigea les hostilités « de l’avant », et par procuration internationale.

Mais qui allait gouverner la Libye post-Kadhafi ? Qui saurait apaiser les tensions interrégionales, intertribales et interreligieuses qui naîtraient inéluctablement de la terrible confrontation à venir ? Comment éviter le chaos à l’intérieur et la déstabilisation à l’extérieur, notamment au Sahel ? Telles étaient les questions essentielles que nous nous posions au sein de l’Union africaine.

La résolution 1973 se contentait d’exiger un cessez-le-feu et d’interdire tous les vols dans l’espace aérien libyen pour protéger les civils ; elle excluait le déploiement d’une armée d’occupation. Sans utiliser leur droit de veto, la Russie et la Chine, faute de réponses sur les moyens envisagés pour mettre en œuvre cette résolution, avaient prudemment opté pour l’abstention (comme l’Allemagne, le Brésil et l’Inde). L’intervention militaire, avec le recours aux forces spéciales sur le terrain, l’aide aux rebelles ou les attaques aériennes contre les troupes et les centres de commandement, constitua donc pour ces deux puissances un camouflet et un détournement de procédure. Jamais il n’avait été question de se débarrasser de Kadhafi ou d’imposer un changement de régime.

Les agissements occidentaux, jugés illégaux et immoraux par beaucoup, suscitèrent de très nombreuses réactions internationales, comme celle, particulièrement acerbe, de M. Mbeki : « Nous pensions avoir définitivement mis un terme à cinq cents ans d’esclavage, d’impérialisme, de colonialisme et de néocolonialisme. (…) Or les puissances occidentales se sont arrogé de manière unilatérale et éhontée le droit de décider de l’avenir de la Libye (5). » Ce coup de sang illustrait un sentiment d’humiliation largement partagé.

Pour nous, de toute évidence, le spectre de la guerre civile, de la partition, de la « somalisation », du terrorisme et du narcotrafic planait sur la Libye. Pourquoi étions-nous alors les seuls à le voir ? Allait-on se battre là-bas pour la défense de la démocratie, pour le contrôle du pétrole, en fonction de sordides considérations électoralistes (M. Nicolas Sarkozy était déjà en précampagne pour l’élection présidentielle de l’année suivante), ou encore pour tout cela à la fois ? N’y avait-il pas, à ce stade, d’autres voies possibles que les bombardements massifs ?

L’Union africaine en était persuadée. C’est pourquoi elle opta pour une réponse plus politique que militaire et concentra ses efforts sur l’élaboration d’une feuille de route, adoptée le 10 mars. Ce document comportait essentiellement trois points : une « cessation immédiate des hostilités » ; un dialogue en vue d’une « transition consensuelle » — c’est-à-dire excluant le maintien au pouvoir de Kadhafi — ; et l’objectif ultime : l’instauration d’un « système démocratique ». L’Occident voulait supprimer un homme ; l’Union africaine entendait changer un système.

Comme pour la court-circuiter, les bombardements de l’OTAN débutèrent le 20 mars, le jour même où nous nous apprêtions à nous rendre à Tripoli, puis à Benghazi, pour tenter de mettre en œuvre cette feuille de route.

Le 19 mars, le comité des chefs d’Etat (6) mandaté par l’Union pour persuader les deux parties du conflit libyen d’accepter les termes d’une solution politique se réunissait à Nouakchott, en Mauritanie, après une première rencontre à Addis-Abeba, en Ethiopie, au siège de l’organisation. Au beau milieu des délibérations, M. Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU, voulut de toute urgence s’entretenir au téléphone avec moi. Il participait ce samedi-là, à Paris, à un autre sommet international réunissant les dirigeants arabes, européens et nord-américains pour « décider et agir collectivement sur l’application de la résolution 1973 ». Les gouvernements présents à Paris, m’annonça-t-il, l’avaient expressément chargé de me demander de dissuader nos représentants de se rendre à Tripoli et à Benghazi. Il invoqua une raison claire : « Les opérations militaires de l’OTAN vont commencer aujourd’hui. » Un scénario semblable, visant à marginaliser l’ONU et les médiations de l’Union africaine, a eu lieu en Côte d’Ivoire (7), démontrant que, pour certaines puissances, aucune autorité internationale n’est supérieure à la leur.

Pour nous, ce ne fut que partie remise. Le 10 avril, les représentants de l’Union africaine se posaient à Tripoli pour rencontrer Kadhafi. Le lendemain, à Benghazi, nos voitures furent encerclées dès l’aéroport, et nous fumes conspués jusqu’à notre arrivée à l’hôtel où devaient se tenir les pourparlers. « Bernard-Henri Lévy est sans doute à la manœuvre, peut-être ici, dans cet hôtel », pensai-je. M. Moustapha Abdeljalil, président du CNT, et son équipe engagèrent les discussions sous la pression ininterrompue d’une foule de manifestants agressifs, qui hurlèrent jusqu’à notre départ. Résultat : Kadhafi accepta notre proposition, mais la réponse du CNT fut négative. Les pyromanes venaient de l’emporter sur les pompiers, et l’affrontement sur la négociation.

Avec le recul, on relèvera que l’Union africaine fut la seule organisation internationale à proposer une issue politique. Sans doute parce que l’Afrique avait vécu des expériences analogues et en conservait les stigmates indélébiles. Que l’on se rappelle le drame que connaît depuis plus de vingt ans la Somalie, abandonnée de tous, à la suite de la désastreuse opération militaire américaine « Restore Hope », en 1993. Que l’on considère aussi le chaos irakien et la désintégration actuelle de cet Etat (8).

En Libye, comme nous l’avions prévu, le rêve européen a également tourné au désastre. Les appareils d’Etat ont implosé au profit des seigneurs de la guerre, des clans mafieux et des terroristes islamo-affairistes ; le pillage des stocks d’armes a transformé ce pays en un gigantesque arsenal à ciel ouvert ; les filières d’immigration clandestine se sont multipliées (9). Au point que la Libye est devenue, pour reprendre l’expression d’un ancien patron des renseignements français, « l’Afghanistan de proximité des Européens ».

Nous en avions averti le monde entier : cette bombe à retardement finirait par exploser entre les mains de ses artificiers, qui ne savaient pas l’histoire qu’ils écrivaient. La proposition africaine dont personne ne voulait entendre parler visait à persuader Kadhafi de suivre soit la voie de l’exil extérieur empruntée par M. Ben Ali, soit celle de l’exil intérieur, comme M. Moubarak. Il devait renoncer de lui-même à ce qu’il lui restait de pouvoir afin d’épargner à son peuple les malheurs et les humiliations d’une intervention étrangère, ainsi que les affres d’une guerre civile dont l’issue lui serait fatale.

Derrière le prétexte humanitaire

Nous nous sommes mis à la recherche de possibles lieux d’accueil. Pour l’exil intérieur, nous avions proposé Sebha, capitale de la région du Fezzan, proche des pays amis d’Afrique noire — notamment le Tchad. Pour l’exil extérieur, la Turquie avait décliné notre offre. Le Venezuela s’était proposé, mais c’était trop délicat. L’Egypte avait été contactée, mais les partisans de Kadhafi avaient rejeté cette proposition…

La diplomatie reste l’arme principale de notre Union. Notre logique est celle de la « paix préventive », et non, comme cela est devenu trop souvent le cas en Occident, celle de la « guerre préventive », dépourvue de toute légitimité. Pourquoi ne nous a-t-on pas laissé une chance de mettre en œuvre notre plan, que Kadhafi avait fini par accepter ? Curieusement, aujourd’hui, on n’entend plus beaucoup « BHL », le philosophe hyperactiviste et va-t-en-guerre français, sur la situation en Libye. Il s’est tourné vers d’autres fronts : Syrie, Ukraine (lire « Médias français en campagne ukrainienne »)…

Parmi les autres acteurs stratégiques figuraient les Etats arabes et leur organisation régionale. Contrairement à l’Union africaine, la Ligue arabe s’était pratiquement alignée sur la position occidentale, le Qatar se montrant le plus belliciste. Quant à Kadhafi lui-même, il ne pouvait comprendre que, dans un monde devenu village planétaire, tous les peuples aspirent à la liberté, à la dignité et à la justice. Sa réaction au soulèvement populaire venait d’un autre temps : la répression, rien que la répression.

Ce curieux personnage semblait pourtant au faîte de sa gloire. Il était redevenu fréquentable et entretenait les meilleures relations avec les puissants de ce monde : que l’on pense à son séjour à Paris fin 2007, et à sa célèbre tente bédouine plantée à quelques pas des Champs-Elysées, ou encore au voyage de M. Sarkozy à Tripoli en juillet de la même année ; aux bonnes notes du Fonds monétaire international, ou encore aux excellents rapports du dirigeant libyen avec l’Italie de M. Silvio Berlusconi. Kadhafi collaborait même avec les services de renseignement américains, britanniques et français. Et puis tous les rêves grandioses du « Guide » s’effondrèrent comme un château de cartes, emportés par le « tsunami arabe ». On se lève avec le monde à ses pieds, on se couche avec une pluie de bombes au-dessus de la tête.

Le 20 octobre, l’aviation française interceptait le convoi du chef libyen. S’échappant à pied, Kadhafi était repéré, atrocement battu par un groupe d’insurgés et finalement tué. On découvrit que la « guerre humanitaire », drapée dans les bons et nobles sentiments du nouveau principe de la « responsabilité de protéger » — adopté par les Nations unies en 2005 —, n’était en réalité qu’une mystification. Elle dissimulait une politique de puissance classique visant à renverser un régime et à assassiner un chef d’Etat étranger. Avec, cette fois, le feu vert de l’ONU.

Jean Ping

Ancien ministre des affaires étrangères gabonais et ancien président de la Commission de l’Union africaine. Auteur d’Eclipse sur l’Afrique. Fallait-il tuer Kadhafi ?, Michalon, Paris, 2014.

(1) En 2002, l’Union africaine a succédé à l’Organisation de l’unité africaine (OUA), fondée en 1963. Elle regroupe cinquante-quatre pays du continent, tous représentés à la Conférence des chefs d’Etat, son instance dirigeante, tandis que la Commission est son organe exécutif.

(2) Thabo Mbeki, « Union africaine : une décennie d’échecs », Courrier international, Paris, 27septembre 2012.

(3) Lire Serge Halimi, « Les pièges d’une guerre », Le Monde diplomatique, avril 2011.

(4) Lire Michael T. Klare, « Quand le Pentagone met le cap sur le Pacifique », Le Monde diplomatique, mars 2012.

(5) Thabo Mbeki, « Union africaine : une décennie d’échecs », op. cit.

(6) MM. Jacob Zuma (Afrique du Sud), Mohamed Ould Abdel Aziz (Mauritanie), Denis Sassou Nguesso (Congo), Amadou Toumani Touré (Mali) et Yoweri Museveni (Ouganda).

(7) Lire Anne-Cécile Robert, « Origines et vicissitudes du “droit d’ingérence” », Le Monde diplomatique, mai 2011.

(8) Lire Gérard Prunier, « Terrorisme somalien, malaise kényan », et Peter Harling, « Ce qu’annonce l’éclatement irakien », Le Monde diplomatique, respectivement novembre 2013 et juillet 2014.

(9) Lire Patrick Haimzadeh, « La Libye aux mains des milices », Le Monde diplomatique, octobre 2012.

Lire aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de septembre 2014.

Comment marchés financiers et multinationales accaparent aussi les mers et les océans

Par Sophie Chapelle

19/09/2014

Source : http://www.bastamag.net

 

Les terres agricoles ne sont pas les seules cibles de puissants intérêts privés, de grandes entreprises ou de gros investisseurs. Littoraux, mangroves ou récifs coralliens sont aussi convoités. Au nom de la défense de l’environnement et de la préservation de la biodiversité, la mise en place de quotas de pêche, de réserves naturelles maritimes ou d’élevages géants favorisent le contrôle des bords de mer et des eaux continentales par une poignée d’acteurs privés. Aux dépens des communautés locales et des millions de petits pêcheurs qui vivent de la mer et voient leurs droits et leurs cultures bafoués. Un nouveau rapport lève le voile sur cet accaparement des mers.

Mais comment donc des intérêts privés peuvent-ils accaparer les océans ? Il ne s’agit pas – encore – de ses fonds marins, mais de ses ressources dont dépendent 800 millions de personnes, habitant les littoraux et vivant de la pêche. Rivages côtiers et eaux continentales, estuaires, lagunes, deltas, zones humides, mangroves, ou encore récifs coralliens, sont concernés. Comment se traduit cet appropriation d’un bien commun ? Un rapport, intitulé « l’accaparement global des océans » vient d’être publié par des organisations internationales, en collaboration avec le Forum mondial des peuples de pêcheurs. [1] Il pointe les nouveaux maux qui menacent la vie des communautés des bords de mer, du Chili à la Thaïlande en passant par l’Europe du Nord ou les côtes africaines.

Ces maux ont pour nom quotas de pêche, conservation du littoral ou aquaculture. Derrière l’argument environnemental et l’impératif écologique, ces nouvelles réglementations contribuent à déposséder les populations de leurs moyens de subsistance, de leurs modes de vie, voire de leurs identités culturelles, au profit des logiques de marché, de l’industrie de la pêche et de gros intérêts privés. Un accaparement qui a aussi des conséquences sur notre manière de nous nourrir.

« ‘L’accaparement des mers’ – sous la forme d’accords d’accès déséquilibrés qui nuisent aux pêcheurs artisanaux, […] et de détournement des ressources au détriment des populations locales – peut s’avérer une menace aussi sérieuse que ‘l’accaparement des terres’ », lançait dès octobre 2012 Olivier de Schutter, ancien Rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation. [2] Sur les bords de mer, les pêcheurs artisanaux sont ainsi en train de perdre leurs droits établis de longue date. Des droits coutumiers qui leur permettaient d’avoir accès à des zones de pêche et des plans d’eau, ainsi qu’aux terres côtières qui les bordent. En cause, « les modifications des cadres juridiques qui leur imposent un droit de pêche géré par le marché ».

Des quotas de pêche aux mains des gros industriels

En Afrique du Sud par exemple, la politique des quotas individuels mise en place en 2005 a entraîné une exclusion du jour au lendemain de 90 % des 50 000 pêcheurs artisanaux du pays. Ces derniers sont devenus des pêcheurs « locataires » contraints de payer des sommes « exorbitantes » auprès de « quelques propriétaires des milieux aquatiques ou pêcheurs à cols blancs qui possèdent et assurent l’allocation des quotas », fustige le rapport.

« Depuis le milieu des années 1980, il y a eu un changement marqué dans les pratiques des États en faveur de la privatisation de la gestion des pêches », observent les auteurs. Comment cela fonctionne-t-il ? L’État accorde des droits de pêche (quotas [3]) permanents aux pêcheurs. Il établit ensuite un marché en vue de permettre aux nouveaux propriétaires d’acheter, de louer ou de vendre leur quota. Cela a conduit à des phénomènes de concentration sans précédent.

En Islande, les dix plus grandes sociétés de pêche détenaient plus de 50% des quotas en 2007. Au Chili, quatre entreprises contrôlent 90% des quotas [4]. Les conséquences sur les pêcheurs artisanaux sont immédiates. Au Danemark, la flotte des pêcheurs artisanaux s’est effondrée en 2005. Ce processus pourrait être accéléré par le Partenariat mondial pour les océans, initié en 2012 par la Banque mondiale, qui vise à privatiser les régimes de droits de propriété sur les ressources halieutiques.

Les autochtones exclus de la conservation du patrimoine marin

La création de « zones de protection marine », telles que les sanctuaires côtiers ou les réserves, participe au phénomène d’accaparement des mers. L’accès à ces zones est interdit ou restreint pour les pêcheurs artisanaux dans un but de « conservation » de la nature. C’est ce qui s’est passé en Tanzanie par exemple, avec la création du parc marin de l’île de Mafia. « Des entreprises touristiques étrangères se sont implantées, bannissant l’accès aux sites terrestres et littoraux, y compris les récifs coralliens les plus productifs, les forêts de mangrove et les plus belles plages – qui étaient auparavant sous les régimes de propriété traditionnelle des communautés locales », souligne le rapport. D’ici 2020, la Convention des Nations Unies sur la diversité biologique prévoit qu’au moins 10% des aires marines et côtières soient conservées [5].

Des zones côtières sont également privatisées. En Ouganda, le gouvernement a alloué une partie des terres côtières du lac Victoria à des investisseurs dans le tourisme et l’aquaculture. A peine remis du tsunami de 2004, des communautés de pêcheurs sri-lankais ont subi la mise en œuvre de nouveaux plans d’urbanisme. Des centres touristiques de luxe sont sortis de terre sur un quart de la péninsule de Kalpitiya où vivent quelques 13 000 pêcheurs. Plus de 2 500 familles ont été expulsées de leurs terres et se sont vues refuser l’accès aux zones de pêche. « Les pêcheurs peuvent même être poursuivis pour intrusion illégale. Par exemple, les clôtures de fil de fer barbelé érigées le long de la bande côtière par l’hôtel Bay Watch Eco de l’entreprise Hasan Gaate les empêchent d’accéder à la bande côtière pour pêcher », témoigne un pêcheur. Sur place, le Mouvement national de solidarité pour la pêche lutte pour récupérer leurs terres et regagner l’accès aux zones de pêche.

Vers la financiarisation des océans

Industries et grandes entreprises ne lorgnent plus seulement sur l’immense stock potentiel de carbone des forêts humides (notre précédente enquête). Des forêts de mangrove sont elles-aussi transformées en zones protégées pour « compenser » les émissions de gaz à effet de serre des entreprises polluantes, comme Rio Tinto à Madagascar par exemple [6]. Ces projets, portés par des ONG de conservation, s’inscrivent dans le programme « Initiative Carbone Bleu » appuyé par l’Onu [7]. «  Ce programme vise à financiariser le carbone stocké, séquestré ou libéré des écosystèmes côtiers ou marais salés, des mangroves et des herbiers marins », souligne le rapport. De l’Indonésie aux États-Unis en passant par le Sénégal, l’Union internationale de conservation de la nature a commencé à évaluer les stocks de carbone des écosystèmes marins.

La Banque mondiale s’emploie, elle, à développer des « obligations bleues » proposées sur les marchés financiers. Les investisseurs connaissent déjà les « obligations vertes » dont la valeur est estimée à 40 milliards d’euros en 2014 [8]. Soixante obligations vertes ont ainsi été émises par la Banque mondiale pour financer, explique t-elle, des « projets sobres en carbone susceptibles de contribuer à l’adaptation au changement climatique ». Elle envisage aujourd’hui d’étendre le financement de la protection des océans par le biais de ses nouvelles « obligations bleues ». La Banque mondiale fait valoir que « le capital financier à grande échelle et le secteur privé sont essentiels pour parvenir à une meilleure protection et une meilleure gouvernance des ressources marines ». On y croit très fort.

Un saumon d’élevage sur cinq appartient à un milliardaire chypriote

De puissantes entreprises prennent progressivement le contrôle des ressources halieutiques. Une poignée d’entre elles ont fait main basse sur les chaînes de production. Ainsi, le groupe norvégien Marine Harvest (indirectement contrôlé par le milliardaire John Fredriksen, un armateur pétrolier d’origine norvégienne installé à Chypre) produit un saumon d’élevage sur cinq consommés dans le monde ! Les trente plus gros fournisseurs de crevettes d’élevage produisent un cinquième de la production mondiale ! Les trois premières sociétés de thon en conserves pêchent un tiers des thons capturés dans le monde ! La multinationale asiatique Thai Union Group contrôle 20% de la transformation de thon en conserves…

Cette concentration permet à ces grosses entreprises de définir leur modèle de production, depuis la sélection des espèces jusqu’aux techniques utilisées. « Ce régime halieu-alimentaire contrôlé par les multinationales modèle et stimule la demande croissante de certains produits de la pêche aujourd’hui, tant au Nord qu’au Sud », analyse le rapport. Les envies de consommer du thon rouge frais, de la perche du Nil, des crevettes, du saumon ou de l’huile de poissons riche en Oméga-3 sont le fruit de campagnes marketing savamment orchestrées. En amont de la chaine, ces demandes nourrissent une pression croissante pour l’extraction de ressources halieutiques par l’industrie. Une extraction qui repose en grande partie sur la pêche en haute mer avec des chaluts de fond destructeurs de fonds marins.

Quand les poissons d’élevage menacent les poissons sauvages

Les multinationales de pêche telles que Marine Harvest en Norvège, Nippon Suisan Kaisha au Japon et Pescanova en Espagne, de même que les grands détaillants comme Walmart ou Carrefour, contrôlent une grande partie du marché aquacole. Au cours des vingt dernières années, la contribution globale de l’aquaculture à la production mondiale de poissons pour la consommation directe est passée de 10 à 50%. La production commerciale est centrée sur l’élevage de 25 espèces – principalement le saumon, les carpes, les tilapias, le pangasius, les palourdes et les crevettes. Mais le déversement incontrôlé de ces espèces non-indigènes dans les eaux douces ou les océans perturbe les écosystèmes locaux et régionaux.

Dans le Pacifique, les pêcheurs autochtones du Chili et de la Colombie-Britannique ont ainsi vu leurs stocks de pêche épuisés en raison de l’élevage industriel du saumon. En cause : la transmission d’une maladie apparue dans les élevages (dite maladie « ISA ») au milieu naturel, ce qui a provoqué une surmortalité des poissons sauvages. La pollution générée par le rejet de produits chimiques, de matières fécales et d’aliments piscicoles dans le milieu aquatique – les produits chimiques anti-salissures, les antibiotiques, les colorants, et les tonnes d’azote et de phosphore – favorisent le développement d’algues toxiques. L’élevage potentiel de saumons génétiquement modifiés dans l’océan Atlantique par la firme AquaBounty pourrait exacerber ce type de problème (lire aussi notre article).

La face cachée de la pêche

L’aquaculture industrielle perturbe également la pêche artisanale en fermant l’accès aux zones côtières et intérieures. Les zones humides fragiles de l’Équateur ont ainsi été dévastées par l’élevage de crevettes : la superficie nationale des mangroves a été divisée par trois ! Les conditions de travail associées à ces chaînes sont par ailleurs épouvantables, comme l’a récemment montrée une enquête du Guardian en Thaïlande (voir notre article). Journées de 20 heures, tortures et assassinats sommaires, ouvriers enchaînés pour les empêcher de s’évader, absence de paie pendant des mois, fourniture d’amphétamines pour « tenir le coup »… A l’autre bout de la chaine, les détaillants se fournissant auprès de l’entreprise incriminée refusent de faire le lien avec leurs pratiques commerciales, notamment la pression sur les coûts.

Les auteurs du rapport appellent à ce que la question de la pêche artisanale soit traitée « comme une affaire de droits de l’Homme plutôt qu’une question purement économique ». Face à la perte des droits d’accès des petits pêcheurs, le rapport relève l’existence des « droits territoriaux d’exploitation par les pêcheurs ». Ces droits sont déjà inscrits dans les législations de la pêche de plusieurs pays, comme en Afrique du Sud par exemple. Là, des zones prioritaires ont été définies pour les pêcheurs artisanaux accompagnées d’une série de mesures adaptées aux pratiques de pêches locales. La taille des bateaux comme celle des engins ont notamment été limitées.

Les formes de luttes sont diverses face à des menaces elles-aussi très variées. La construction des grands bassins aquacoles, d’industries extractives ou de grands projets hydroélectriques concourent à saper les écosystèmes. Au Nigeria, les pêcheurs essaient d’intenter une action contre la société pétrolière Shell concernant la pollution de leurs zones de pêche. Au Venezuela, les organisations de pêcheurs ont obtenu une loi interdisant la pêche avec des chaluts de fonds. Face à la menace que l’accaparement des mers fait planer sur la sécurité alimentaire, la résistance s’organise en faveur de droits collectifs pour les pêcheurs.

Sophie Chapelle
@Sophie_Chapelle

Photos :
- Une : Pêcheurs aux Îles Canaries (CC : marcp_dmoz)
- « Kings of sea » : CC / Neloqua
- Tressage de filet : CC / YLegrand
- Elevage de crevettes en Equateur : CC / cristô

Notes

[2Voir ici.

[3Les noms utilisés sont variés. Aux États-Unis, le programme de privatisation est appelé Partage des Captures. En Islande et en Nouvelle-Zélande, il s’appelle Quotas Individuels Transférables (QIT). La Commission européenne a fait allusion aux Concessions de Pêche Transférables (CPT) et l’Union africaine à la Pêche fondée sur la richesse.

[4Voir ici.

[5Voir ici

[6Voir ici.

[7« Blue Carbon Initiative » est une collaboration entre l’UICN, Conservation International et la Commission océanographique intergouvernementale de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, le social et la culture. Voir le site.

[8Voir ici

 

Erythrée : l’exode de ceux qui n’ont plus rien à perdre

Par Stefania Summermatter

16/09/2014

Source : http://www.swissinfo.ch

 

Fuyant le régime d’Isaias Afewerki, des milliers de jeunes Erythréens défient chaque mois les tireurs d’élite et passent la frontière avec l’Ethiopie. Ici commence le voyage vers l’Europe. Des camps de réfugiés du Nord aux faubourgs d’Addis Abeba, il y a ceux qui se préparent à traverser le désert et la Méditerranée et ceux qui attendent depuis des années un billet pour la Suisse. swissinfo.ch est allé à leur rencontre.

Jeunes Erythréens dans le camp de réfugiés de Mai-Aini, au nord de l'Ethiopie. (Reuters)

Jeunes Erythréens dans le camp de réfugiés de Mai-Aini, au nord de l’Ethiopie.

(Reuters)

Mebrathon nous a donné rendez-vous dans un parc à la périphérie de la ville. Le taxi se fraie un passage entre les ouvriers des chantiers et les mendiants qui tendent la main pour quelques birr, la monnaie locale.

Avec ses plus de trois millions d’habitants, Addis Abeba est en proie à la fièvre de l’immobilier: les vieux quartiers font place aux hôtels, aux immeubles résidentiels et aux grands magasins. Au cœur de la capitale éthiopienne, à 2330 mètres au-dessus du niveau de la mer, s’incarne l’ambition de développement d’un pays entier, dont 30% des habitants vivent encore en-dessous du seuil de pauvreté.

Mais pour les réfugiés érythréens, Addis est avant tout une ville étrangère, parfois hostile, un lieu de passage et d’attente. Le téléphone sonne: c’est Mebrathon. «Je préfère qu’on se voie dans un parking. Il y a trop de gens ici, je ne me sens pas en sécurité».

D’origine érythréenne, Mebrathon a 39 ans et le regard perdu. Il parle à voix basse. «Je suis arrivé en Ethiopie il y a un an et demi, mais après-demain, je pars. Je n’en peux plus de rester ici à me tourner les pouces». Il a déjà préparé son sac: une paire de jeans et un t-shirt, une bible et quelques sous. Un passeur l’emmènera au Soudan, puis un autre en Libye. De là, il attendra un bateau pour traverser la mer et rejoindre l’Italie. Le voyage prendra des mois.

 (swissinfo.ch)

(swissinfo.ch)

Un peuple entier aux travaux forcés

Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), ce sont plus de 4000 Erythréens qui passent chaque mois clandestinement les frontières avec l’Ethiopie ou avec le Soudan pour fuir le régime totalitaire d’Isaias Afewerki. Le premier et unique président de l’Erythrée indépendante a militarisé la société, avec la rhétorique d’une situation de «ni guerre ni paix» avec l’Ethiopie.

Les raisons de l’exil

Depuis son indépendance en 1993, l’Erythrée est dirigée d’une main de fer par l’ancien leader révolutionnaire Isaias Afewerki, 59 ans, formé dans la Chine maoïste. Son régime est considéré comme l’un des plus répressifs et des plus paranoïaques du monde; le pays est un des dix plus pauvres du globe. En juin 2014, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations unies a décidé d’ouvrir une enquête sur la situation en Erythrée, ce qu’il n’avait fait jusqu’ici que pour la Syrie et la Corée du Nord.

Tous les citoyens, hommes et femmes, doivent servir dans l’armée ou dans une entreprise d’Etat pour une durée indéterminée, comme des travailleurs forcés. Les fugitifs et les déserteurs sont considérés comme des ennemis du peuple. Ceux qui sont pris le payent par la prison et parfois par la vie. Le Rapport 2013 d’Amnesty International sur cette dictature oubliée de l’Occident est très clair.

Mebrathon a été enrôlé dans l’armée à 16 ans. «Au début, j’étais de garde sur la frontière avec l’Ethiopie. Nous avions l’ordre de tirer sur quiconque tentait de passer. J’ai travaillé jour et nuit pour un salaire de 450 naktfa, soit environ 30 dollars». La première fois qu’il a cherché à s’échapper, il avait un peu plus de 30 ans. Mais les soldats l’ont pris, mis dans une cellule souterraine et torturé. Mebrathon allume une cigarette et l’on peut voir que ses poignets portent encore la marque des menottes.

Sa seconde fugue l’amène à Asmara, sa ville natale, où il se terre trois ans dans la clandestinité. «Je ne dormais jamais deux nuits au même endroit. Je travaillais comme serveur, avec de faux papiers. Mais quand l’armée a commencé à interroger ma famille et que la ville a été complètement militarisée, il était devenu trop dangereux de se cacher et j’ai cherché un passeur pour aller en Ethiopie». La traversée lui a coûté 2000 dollars, envoyés par sa sœur des Etats-Unis, pour 18 heures de marche entre postes de contrôle et snipers embusqués.

 (swissinfo.ch)

(swissinfo.ch)

Un camp sous le soleil

D’Addis Abeba, nous nous rendons dans le nord, dans la région historique du Tigré. Nous sommes à quelques kilomètres de la frontière, qui a été en 1998 le théâtre du conflit entre l’Ethiopie et l’Erythrée. Sur cette terre semi-aride, où le soleil ne laisse aucun répit, les réfugiés trouvent un premier asile, temporaire. Une fois passée la frontière, l’armée éthiopienne les accompagne jusqu’au centre d’enregistrement d’Endabaguna.

Première étape: l’Ethiopie

Le choix de l’Ethiopie ou du Soudan comme première destination de fuite est dicté par la proximité géographique et les liens culturels et familiaux. Ces dernières années toutefois, la frontière soudanaise est devenue de plus en plus dangereuse: les Erythréens risquent d’être rapatriés de force ou enfermés dans des camps avant d’être vendus aux Bédouins. Beaucoup optent donc pour l’Ethiopie, même si cela signifie une étape de plus sur la route vers l’Europe.

Avec plus de 620’000 réfugiés recensés, dont 100’000 Erythréens, l’Ethiopie applique une politique migratoire des «portes ouvertes», explique Michael Owor, responsable de la section du Tigré du HCR: «On ne renvoie personne». Politique certes généreuse, mais qui se heurte à la machine bureaucratique et policière de l’Etat éthiopien, aux manques de moyens et aux restrictions imposées aux Organisations non gouvernementales, pratiquement absentes des camps du nord.

Nous arrivons à Endabaguna à l’heure du repas. A peine entrés, nous sommes pris en charge par les autorités, qui gèrent les camps. Pas de photos, pas d’interviews avec des réfugiés, nous ne sommes pas particulièrement les bienvenus. Plusieurs centaines d’Erythréens sont assis sous un dais, attendant leur ration de nourriture. Le centre n’a pas de vraies structures d’accueil, les réfugiés n’y resteront en principe que quelques heures, le temps d’une première audition. Mais les camps sont pleins, et parfois, ils devront y passer des semaines.

Un peu plus loin, dans un bâtiment jamais fini, qui n’est plus qu’une structure de briques nue, un jeune garçon dort à même le sol. Il a passé la frontière seul, il y a quelques jours. Ce n’est pas un cas isolé: depuis le début de l’année, le HCR enregistre une forte augmentation des mineurs non accompagnés, en Ethiopie comme au Soudan.

Grandir dans un camp, sans papa ni maman

Entre soif d’eau et soif de vie

Suivant la route des migrants, nous nous dirigeons vers le camp de Hitsats, ouvert l’an dernier. C’est ici que l’on amène généralement les nouveaux arrivants. La route de terre serpente dans la montagne, puis redescend pour traverser des villages aux cases faites de rondins de bois.

Le prix du voyage

Erythrée – Ethiopie (Soudan): 1500 – 2000 dollars

Ethiopie – Soudan: 1500 dollars

Soudan – Libye: 1500 dollars

Libye – Italie: 2000 – 2500 dollars

Pour payer les passeurs, les migrants érythréens font généralement appel aux ressources de membres de leur famille, le plus souvent établis à l’étranger. Mais beaucoup sont contraints à s’endetter, ou à prolonger la durée du voyage en travaillant sur des chantiers en Libye ou au Soudan.

Avec une population de quelque 20’000 personnes, Hitsats pourrait être considéré comme une petite ville. Mais si les autres camps ont au moins quelques structures – un dispensaire, une école, un petit magasin -,ici, ce minimum fait simplement défaut. «Parfois, il n’y a pas assez d’eau potable et d’énergie pour tout le monde. La région est pauvre en ressources naturelles et il faut les partager entre les réfugiés et les communautés locales. Les moyens financiers manquent pour offrir une réponse adéquate», déplore Michael Owor.

A l’abri des regards indiscrets, Danait nous emmène dans sa tente, qu’elle partage avec une dizaine de réfugiés, hommes compris. Assise sur son matelas, elle raconte son quotidien monotone, en agitant continuellement sa jambe, dans des tremblements de nervosité. «Dans les camps, nous sommes comme des végétaux. Nous nous levons dès que le soleil commence à poindre, nous prenons le petit-déjeuner et nous restons assis à parler de notre avenir. Toujours les mêmes questions, les mêmes histoires. L’après-midi, nous allons nous promener au village, jusqu’à l’heure du souper. Puis, nous attendons de dormir, un œil toujours ouvert».

Avec son léger accent lombard, Danait a étudié à l’école italienne d’Asmara et a reçu une bourse pour aller à l’Université de Rome. Mais obtenir un visa de sortie d’Erythrée est impossible quand on est jeunes, en bonne santé et apte au service militaire. Elle a donc aussi revêtu l’uniforme. Comme tous les adolescents érythréens, Danait a fait sa dernière année d’école au Centre de formation militaire de Sawa, entre crayons et fusils. Puis elle a été embauchée comme domestique: «Le sergent voulait plus que simplement un repas… et donc, je me suis enfuie». Danait n’est au camp que depuis quelques mois, mais son ami Teddy y a déjà passé des années. «J’ai cherché à rejoindre Israël, mais j’ai été enlevé dans le Sinaï et ramené ici».

Un visage sombre s’encadre dans l’ouverture de la tente. Le responsable du camp nous invite à le suivre dans son bureau. «On pourra y discuter plus tranquillement», dit-il. Et garder le contrôle de la situation.

Les réfugiés que nous avons rencontrés ne font pas confiance aux autorités – accusées de toucher des pots-de-vin – et ne se sentent pas en sécurité dans les camps. «Il y a des histoires de femmes violées et de réfugiés enlevés qui circulent. Le soir, je ne sors jamais seule», affirme Danait. Des histoires dont le HCR a connaissance, mais qu’il relativise. Plus tard, le responsable régional de l’Administration pour les affaires des réfugiés et des rapatriés (ARRA) démentira l’accusation de corruption, tout en reconnaissant qu’il est particulièrement difficile de garantir la sécurité dans les camps. «Vu la forte présence de jeunes hommes seuls, les cas de violence sont plus nombreux que dans les camps accueillant majoritairement des familles avec enfants».

Rester en Ethiopie n’est pas une option

Pour la majorité des réfugiés érythréens, l’Ethiopie n’est pas une destination privilégiée, mais une étape obligatoire pour aller plus loin. D’une part, la crise en Erythrée qui traîne désormais depuis des décennies et l’absence de perspectives de changement excluent la possibilité d’un retour. De l’autre, l’Ethiopie offre peu de débouchés et ceux-ci sont souvent bien moins attrayants que l’image idéale que se font ces migrants de l’Europe.

Destination Europe

Depuis qu’Israël a construit un mur de 230 kilomètres à sa frontière avec l’Egypte, ainsi rendue pratiquement imperméable, la route de la Méditerranée est la plus utilisée par les Erythréens. Le nombre de personnes débarquant sur les côtes italiennes a augmenté de manière considérable, également en raison du chaos qui règne en Libye et de l’opération Mare Nostrum, lancée en octobre 2013 par l’Italie pour secourir les migrants en mer.

«Les jeunes de vingt ans rêvent d’avoir une famille, un emploi, un diplôme. Il est compréhensible qu’ils essaient de quitter les camps, parce qu’ici, il n’y a aucun avenir. Mais le rôle du HCR avec ces camps et d’offrir une réponse ponctuelle à une urgence humanitaire. Rien de plus», rappelle Ramsey Bryant, responsable de la section protection du HCR au Tigré.

En Ethiopie, les réfugiés n’ont pas de liberté de mouvement. L’Etat autorise ceux qui ont de graves problèmes de santé à vivre en ville et offre la possibilité à une poignée de jeunes de poursuivre leurs études. Ce programme est réservé aux Erythréens, en vertu d’une culture commune qui facilite – peut-être – l’intégration. Ils sont un peu plus de 300 à en bénéficier, soit 0,3% des 100’000 réfugiés enregistrés.

Celles et ceux qui n’entrent pas dans cette catégorie ne pourront quitter les camps que s’ils démontrent qu’ils ont des moyens suffisants pour s’en sortir. C’est le cas de Jamila* et de Sophia*, qui ont fui l’Erythrée pour rejoindre leur frère Asmaron* en Suisse. Nous les rencontrons à notre retour dans la capitale, deux filles perdues dans une ville trop grande.

Le rêve de s’envoler pour la Suisse

Jamila était encore mineure quand elle a traversé la frontière, il y a un an. Depuis, elle n’a plus lâché la main de sa sœur Sophia. C’est elle qui mène l’entretien, sur la défensive, l’ombre d’un soupçon planant sur son visage. «Comment pouvons-nous être sûres que vous n’êtes pas envoyés par l’ambassade?» Le temps d’un café, l’atmosphère se détend. Sur le fourneau à charbon, Jamila fait chauffer les légumes de la veille et un épi de maïs. Puis elle nous tend une portion, enveloppée dans l’injera, la crêpe traditionnelle de farine de teff [céréale locale]. Un geste de bienvenue auquel nous répondrons deux fois, comme le veut la tradition.

La

La « coiffeuse » des deux sœurs: peu d’objets, et un grand désir de normalité.

(swissinfo.ch)

Cette pièce de trois mètres sur quatre contient tout le présent des deux sœurs. Elles s’en sortent avec 100 dollars par mois. «C’est peu, mais nous essayons de faire avec». Dans la capitale, elles ne connaissent quasiment personne, elles ne parlent ni anglais ni amharique, la langue officielle de l’Ethiopie. «Au début, on avait peur de sortir, mais maintenant, nous commençons au moins à pouvoir nous orienter dans le quartier et dire quelques mots».

Un Erythréen sur cinq a déjà fui

La population de l’Erythrée est estimée à cinq millions de personnes. Un cinquième au moins a trouvé refuge à l’étranger, en particulier au Soudan, en Ethiopie, en Israël et en Europe. La Suisse, avec la Suède, la Norvège, l’Allemagne et les Pays-Bas, fait partie des destinations privilégiées des Erythréens sur le Vieux Continent.

Durant les sept premiers mois de l’année, 4043 Erythréens ont déposé une demande d’asile en Suisse. Ces cinq dernières années, 65% environ des requérants érythréens ont obtenu l’asile politique, malgré la suppression de la désertion et de l’objection de conscience de la liste des motifs d’asile, approuvée par le peuple suisse le 9 juin 2013.

(Source: Office fédéral des migrations)

Parties d’Erythrée en août 2013, Jamila et Sophia attendent depuis des mois une réponse de l’Office fédéral des migrations à Berne. En Suisse, leur frère a déposé une demande de regroupement familial. «Notre rêve, c’est de pouvoir étudier et de pouvoir aider nos parents en Erythrée».

Les deux jeunes femmes ne savent pas à quel stade en est leur procédure. Elles sont nerveuses et elles ont peur. Elles ne savent pas non plus qu’Asmaron, leur frère, devra prouver aux autorités qu’il a un travail et un logement adéquat pour les accueillir et subvenir à leurs besoins. Pas évident quand on est en Suisse avec le statut de réfugié ou une admission provisoire…

A quelques blocs de là, nous rencontrons Senait, 26 ans. Il y a quelques semaines, elle a reçu un appel de l’ambassade: sa demande d’asile a été refusée. Son mari, qui est en Suisse depuis plusieurs années, a tenté de la rassurer. «Il m’a dit qu’il ferait recours. Il ne veut pas que je parte pour la Libye, parce que c’est trop dangereux. Mais qu’est-ce que je fais ici toute seule? Si j’arrive à traverser la mer et arriver jusqu’en Suisse, ils ne me mettront pas dehors…. N’est-ce pas?»

«Entre les mains de Dieu»

Les migrants savent ce qui les attend sur la route de l’Europe. Les naufrages en mer, les réserves d’eau qui ne suffisent pas pour traverser le désert, les prisons libyennes ou le risque d’être enlevé au Soudan et vendu aux Bédouins du Sinaï. Comme Milena et ses quatre amis. «Nous avons passé plus d’une année enfermés dans une prison. J’ai été battue et violée», raconte-t-elle crûment, en nous regardant droit dans les yeux.

Selon les organisations de défense des Droits de l’homme, ce seraient des dizaines de milliers de migrants qui ont ainsi été capturés depuis 2009, érythréens pour la plupart. L’histoire est toujours la même: «Pendant qu’ils nous torturent, ils appellent notre famille pour exiger une rançon». Le chiffre varie entre 30 et 40’000 dollars, que les gens réunissent en sollicitant les parents, les amis et les usuriers. Ceux qui survivent finissent souvent dans les geôles égyptiennes, en attente d’être expulsés, pour se retrouver en Ethiopie.

Senait a entendu ce genre d’histoire plus d’une fois. Mais tant pis, sa décision est prise. Deux jours après notre départ, elle est partie elle aussi. Première étape: le Soudan. De là, elle organisera le reste de son périple. «Le plus difficile, c’est de trouver un passeur de confiance. Mais j’ai demandé un peu autour de moi et j’ai déjà quelques noms». Est-ce qu’elle a peur? «Bien sûr que j’ai peur. Mais je n’ai plus rien à perdre et ma vie est désormais entre les mains de Dieu».

*Prénoms fictifs

Par Stefania Summermatter, de retour d’Ethiopie, swissinfo.ch
(Traduction de l’italien: Marc-André Miserez)

Ce reportage a été réalisé dans le cadre d’En Quête d’Ailleurs (eqda), un projet d’échanges entre journalistes suisses et des pays en voie de développement.

 

Compétition pour les terres arables

Source : http://ddc.arte.tv

04/2014

L’acquisition de terres cultivables par des investisseurs étrangers est un phénomène qui connaît aujourd’hui une ampleur sans précédent. Le Dessous des Cartes consacre deux numéros au commerce des terres arables et s’intéresse, dans ce premier volet, aux facteurs qui ont relancé la quête mondiale de terres agricoles, ainsi qu’aux acteurs de ce marché.

La United Fruit Company en Amérique centrale, en 1930

En 1930, la United Fruit Company était implantée dans neuf pays d’Amérique centrale. La première compagnie bananière du monde, américaine, avait échangé la construction de lignes de chemin de fer contre l’obtention de centaines de milliers d’hectares de terres dans ces pays. Au Honduras, par exemple, près d’un quart des terres agricoles lui appartenait. Les investissements étrangers dans le domaine foncier agricole ne sont donc pas un phénomène récent.

Les données de Land Matrix

Entre 2000 et 2014, dans le monde, les acquisitions (pour l’achat ou la location) de foncier agricole à grande échelle ont concerné 36 millions d’hectares, soit à peu près la superficie de l’Allemagne. Au total, sur cette période, on compte près de mille transactions foncières signées, selon Land Matrix qui est la base de données la plus fiable sur cette question.

Pourquoi cette compétition croissante pour l’accès aux terres ?

 

D’autres contraintes viennent s’ajouter à cette hausse de la demande alimentaire mondiale. Tout d’abord, toutes les terres émergées ne sont pas cultivables : seul un tiers le sont. Et si l’on considère l’ensemble de ces terres cultivables, seulement 40 % sont cultivées. Donc plus de la moitié des terres cultivables de la planète ne sont pas cultivées !

Des terres cultivables non cultivées

D’autres contraintes viennent s’ajouter à cette hausse de la demande alimentaire mondiale. Tout d’abord, toutes les terres émergées ne sont pas cultivables : seul un tiers le sont. Et si l’on considère l’ensemble de ces terres cultivables, seulement 40 % sont cultivées. Donc plus de la moitié des terres cultivables de la planète ne sont pas cultivées !

Les terres arables destinées à la production d’agro-carburants

Par ailleurs, les acquisitions de terres arables ne concernent pas seulement les cultures alimentaires. Elles sont aussi destinées à la production d’agro-carburants. Sur 100 hectares ayant fait l’objet d’une transaction entre 2000 et 2014, 11 sont uniquement consacrés aux cultures vivrières, 31 aux agro-carburants et 23 aux cultures à double usage (c’est-à-dire vivrières et agro-carburants) comme le soja, le maïs, l’huile de palme ou la canne à sucre.

Les pays “cibles” qui vendent ou louent leurs terres

Depuis 2000 dans le monde, 74 pays cibles ont loué ou vendu des terres arables. Ce sont majoritairement des pays du Sud, où le climat, les coûts de la main d’œuvre et la fertilité des terres permettent de produire à des prix compétitifs. On peut repérer sur cette carte les dix principaux pays qui ont loué ou vendu des terres. La Papouasie Nouvelle-Guinée et l’Indonésie occupent les deux premières places, avec respectivement 3,8 et 3,6 millions d’hectares loués ou vendus depuis 2000.

Les pays “investisseurs” qui achètent ou louent les terres

Voici maintenant les 93 pays (ou territoires) investisseurs, c’est-à-dire les pays dont sont originaires ceux qui achètent ou louent des terres. On repère sur la carte les dix principaux pays investisseurs, notamment les États-Unis qui occupent la première place avec plus de 7 millions d’hectares achetés ou loués dans le monde depuis 2000.

Les investissements fonciers américains dans le monde

Regardez les destinations des investissements américains. L’Afrique centrale représente un tiers des hectares achetés ou loués, et ces investissements américains concernent la production agricole, la production d’agro-carburants, l’extraction de bois de construction et la préservation des espaces naturels avec le tourisme.

De qui viennent les investissements fonciers internationaux ?

Les investisseurs privés représentent environ 90 % des investissements fonciers étrangers. Il y a les firmes d’agrobusiness, évidemment, et de plus en plus d’acteurs financiers comme les fonds spéculatifs. Les investissements publics représentent quant à eux les 10 % restants. Les États – via des agences d’État ou des fonds souverains – louent ou achètent des terres pour renforcer leur sécurité alimentaire, c’est à dire pour sécuriser leurs approvisionnements et faire face à la hausse du prix des matières premières.

L’émergence d’un marché Sud-Sud

Pour finir, si on reprend notre carte des pays investisseurs, et que l’on y superpose celle des pays cibles, on voit que la géographie des investissements fonciers internationaux est dominée par les pays émergents. Donc, l’essor du marché international des terres arables correspond de plus en plus à l’émergence d’un marché Sud-Sud.

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L’aide au développement : Un cadeau empoisonné ?

Un documentaire de Peter Heller

Source : http://www.arte.tv

 

De l’effet délétère de l’aide au développement et de certains projets humanitaires… À travers trois exemples africains, le documentariste Peter Heller montre comment des investissements inappropriés, une méconnaissance des modes de vie locaux, les sécheresses récurrentes, les atteintes à l’environnement et la corruption ont conduit à des situations dramatiques.

Le diagnostic de l’agronome René Dumont dans son livre alors fort décrié L’Afrique noire est mal partie (1962) semble ne rien avoir perdu de sa pertinence. Bien que 1 000 milliards de dollars aient été distribués en Afrique en cinq décennies, les pays ayant reçu le volume d’aide le plus important continuent de végéter. À travers trois études de cas, le documentariste Peter Heller, qui ausculte le continent africain depuis trente ans, montre comment des investissements inappropriés, une méconnaissance des modes de vie locaux, les monocultures de rapport au détriment de l’agriculture vivrière, les sécheresses récurrentes, les atteintes à l’environnement, l’absence d’activités de transformation et de valorisation des matières premières et la corruption ont conduit à des situations dramatiques. Au Kenya, les populations proches du lac Turkana ont des traditions pastorales et lorsque des spécialistes du développement venus de Norvège ont voulu les convaincre de devenir pêcheurs et de transformer du poisson, rien ne s’est passé comme prévu. Au Mali, le barrage de Manantali, érigé sur le fleuve Sénégal avec l’aide d’entreprises allemandes, suisses et sénégalaises, qui fournit en électricité le Mali, le Sénégal et la Mauritanie, a englouti des villages entiers. Mais les populations déplacées, faute de recevoir les terres de remplacement promises et d’accéder à l’irrigation sont devenues dépendantes de l’aide alimentaire. Quant à la Tanzanie, elle avait misé sur le collectivisme et les cultures de rapport, notamment le coton. Mais la chute du cours mondial a ruiné nombre de paysans. L’espoir renaît pourtant grâce à la production de coton bio qui fédère aujourd’hui 2 000 agriculteurs.

Un documentaire de Peter Heller (Allemagne, 2011, 85 min.)

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http://future.arte.tv/fr/lutte-contre-la-faim

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Nourrir à tout prix

Réalisation : Yves Billy, Sylvain Roumette

2014

Source : http://www.arte.tv

Photo : © Yves Billy

Serons-nous capables de nourrir les 9 milliards d’individus qui peupleront la planète en 2050 ? Du Niger à l’Inde en passant par les États-Unis, un état des lieux scrupuleux des nouvelles logiques à l’oeuvre dans l’aide alimentaire, et une étude des options qui se dessinent pour l’avenir du monde agricole.

Chaque jour, la planète accueille près de 220 000 nouvelles bouches à nourrir alors que plus d’un milliard d’individus souffrent toujours de la faim. Parallèlement, les pays industrialisés, pourvoyeurs de l’aide alimentaire via les surplus, voient leurs réserves agricoles diminuer. Les recherches scientifiques de ces dernières années montrent néanmoins que la quantité importe moins que la qualité pour traiter les victimes de malnutrition aiguë ou chronique. Dans le sillage de la firme normande Nutriset, qui produit le Plumpy’Nut, référence des RUTF (« ready-to-use therapeutic food »), les grands groupes agroalimentaires commencent ainsi à investir le marché du nutritionnel en s’appuyant sur leurs réseaux de distribution en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud. De leur côté, dans la Silicon Valley, des start-up financées par les géants du numérique (Bill Gates, Google, Facebook…) élaborent des produits nutritionnels « high-tech » censés résoudre les problèmes alimentaires mondiaux. Mais si ces initiatives semblent plus adaptées aux besoins des populations, elles risquent d’aggraver la dépendance des pays du Sud vis-à-vis de solutions ponctuelles et de mettre en péril l’investissement dans les cultures vivrières…

Enjeu crucial

Agriculture biologique, aliments fortifiés, OGM; spéculation sur les terres arables, croissance démographique galopante… : du Niger à l’Inde en passant par les États-Unis, Yves Billy et Sylvain Roumette étudient les facteurs qui ont conduit à la redéfinition des paradigmes de l’aide alimentaire, et explorent les options qui se dessinent pour l’avenir du monde agricole. Alors que 72 % de la nourriture produite en 2013 provient des petites fermes, donnerons-nous les moyens aux paysans, soumis à la menace des expropriations, de développer les cultures vivrières ? Étayée par des chiffres édifiants et des témoignages d’experts, une enquête rigoureuse sur un enjeu crucial du XXIe siècle.

Un documentaire de Yves Billy et Sylvain Roumette (France, 2014, 75 min.)

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« Ces gens-là sont morts, ce ne sont plus des migrants »

Par Jean-Marc Manach

31/03/2014

Source : http://www.monde-diplomatique.fr

English : « These people are dead, they are no longer migrants »

Le 3 octobre 2013, un chalutier transportant cinq cent réfugiés venant pour majorité de l’Erythrée et de la Somalie tombait en panne à deux kilomètres de l’île italienne de Lampedusa. Espérant alerter les secours, un passager mit le feu à une couverture. Le bateau s’embrasa, certains passagers sautèrent dans l’eau, d’autres se ruèrent sur l’un des côtés du navire, qui se retourna. Cette tragédie, qui fit plus de trois cent soixante morts, fut largement relayée dans les médias. Jamais on n’avait autant parlé des risques pris – et des drame vécus – par tous ces réfugiés qui cherchent à gagner l’Europe au péril de leur vie.

Une équipe de journalistes européens révèle aujourd’hui que plus de vingt-trois mille hommes, femmes et enfants sont « morts aux frontières » de l’Europe, depuis l’an 2000, soit plus de 50 % de plus que les estimations dont on disposait jusqu’alors.

Pendant des mois, ils ont cherché à vérifier (« fact-checker ») les deux bases de données de référence en la matière : celle d’United, qui fédère plus de cinq cent cinquante organisations non gouvernementales (ONG) européennes, et Fortress Europe, créée par un journaliste italien, Gabriele del Grande.

La première, qui n’a pas été mise à jour depuis octobre 2012, répertoriait dix-sept mille trois cent six victimes depuis 1993 – dont quinze mille cent soixante-dix-huit depuis l’an 2000. La seconde dénombre dix-neuf mille cent quarante-quatre morts et disparus depuis 1988 – dont treize mille six cent quatre-vingt-trois depuis l’an 2000. Nous n’avons pu analyser que les données postérieures à l’an 2000, mais en fusionnant leurs deux bases de données, et après avoir éliminé les doublons, vérifié les données, nous avons découvert que nos bases de données cumulées, « The Migrants Files » comportait vingt-trois mille deux cent cinquante-huit morts et disparus documentés, soit 53% de plus que celle d’United, et 70% de plus que celle de del Grande… sachant que ces bases de données ne répertorient que les morts et disparus documentés, et que nombreux sont ceux qui disparaissent, en mer et dans le désert notamment, sans laisser de traces.

En 2011, une carte interactive réalisée par OWNI révélait que la majeure partie d’entre eux mourraient noyés, mais que des centaines de réfugiés étaient également morts de faim ou de soif, de froid, d’hypothermie, étouffés dans les camions qui les transportaient, en sautant sur un champ de mines ou préférant se suicider que d’être reconduits à la frontière.

Notre enquête révèle aujourd’hui que, sur les vingt-trois mille morts et disparus documentés depuis l’an 2000, près de six mille cinq cents l’ont été au large de Lampedusa, plus de deux mille deux cents aux Îles Canaries, et plus de mille cinq cents dans le détroit de Gibraltar.

En visite à Lampedusa, suite à la tragédie d’octobre dernier, José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, déclarait que « l’Union européenne ne peut pas accepter que des milliers de personnes meurent à ses frontières ». En décembre 2013, l’UE lançait officiellement son nouveau système de surveillance des frontières extérieures de l’Europe (Eurosur), conçu en 2008 pour « réduire le nombre d’immigrants illégaux qui entrent dans l’UE sans être découverts, réduire le nombre de décès d’immigrants illégaux en sauvant davantage de vies en mer (et) renforcer la sécurité intérieure dans l’ensemble de l’UE, en contribuant à prévenir la criminalité transfrontalière ».

Or, notre enquête révèle également qu’aucun des pays membres, aucune instance européenne, pas plus que l’ONU, ne s’est jusqu’ici doté d’un outil destiné à mesurer l’ampleur de la tragédie. Frontex, l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des Etats membres de l’Union européenne, ne collecte de son côté de statistiques que sur les seuls réfugiés interceptés et reconduits à la frontière, jamais sur ceux qui ont perdu la vie. Interrogé sur cette myopie, un des membres de l’agence a reconnu, sous couvert d’anonymat, que « le travail de Frontex, c’est la lutte contre l’immigration illégale, pas le sauvetage en mer, et ces gens-là sont morts, ce ne sont plus des migrants », avant de reconnaître que ses collègues et lui ne voient pas bien, en l’état, comment Eurosur, tel qu’il a été développé depuis, pourrait sauver des vies.

« The Migrants Files » est un projet porté par les agences de datajournalisme Journalism++ SAS, Journalism++ Stockholm et Dataninja, les médias Neue Zürcher Zeitung, El Confidencial, Sydsvenskan et Radiobubble, ainsi que les journalistes indépendants Jacopo Ottaviani et Jean-Marc Manach. Il a été soutenu par une bourse de JournalismFund.eu. Seize étudiants du laboratoire de journalisme de données de l’université de Bologne ont contribué à ce projet en vérifiant la validité d’un échantillon d’évènements, sous la supervision du professeur Carlo Gubitosa.

La Corne d’Afrique et la malédiction du pétrole

Réalisation : Alexandre Trudeau  , Jonathan Pedneault

2012

Source : http://www.arte.tv

Capture de La Corne d'Afrique et la malédiction du pétrole_Arte_2014_01_14_23_26.mp4Depuis la découverte d’hydrocarbures dans la Corne de l’Afrique, la région, déjà mise à mal par les conflits « internes » aiguisés par les appétits extérieurs, est devenue plus stratégique encore. Les pays occidentaux n’y règnent plus en maîtres. De nouvelles puissances mondiales, notamment la Chine, entrent dans le jeu, attirées par les ressources disponibles de la région. Sur le pourtour de l’océan Indien, des mouvements politiques d’opposition se réveillent, tandis que les bouleversements politiques dans le monde arabe modifient les alliances et les forces en présence. Et la « communauté internationale » vient de reconnaître son échec relatif dans la lutte contre la piraterie qui sévit sur le golfe d’Aden et l’océan Indien. Dans un contexte d’insécurité généralisé, les réalisateurs canadiens Alexandre Trudeau et Jonathan Pedneault ont interrogé politiques et experts internationaux pour comprendre comment la course aux ressources énergétiques a forgé de nouvelles règles du jeu.

Voir le Documentaire ICI ou ICI