Les Nouveaux Loups De Wall Street

Réalisé par Ivan Macaux avec Ali Baddou
Produit par CHENGYU PROD, avec la participation de CANAL+

29/04/2015

Source : http://www.canalplus.fr

Depuis la crise des subprimes en 2008 et la dépression qui s’en est suivie, on pensait que les leçons avaient été tirées… Mais, pour certains, une nouvelle pratique financière pourrait avoir des effets aussi dévastateurs. Cette pratique porte un nom : le Trading Haute Fréquence (THF).

Aujourd’hui, dans l’univers de la finance, les ordinateurs ultrarapides commandent 70 % des opérations boursières aux États-Unis et déjà 40 % en Europe. Ils interviennent sur les marchés pour acheter et vendre à la vitesse de la lumière.
Ces opérations sont réalisées en microsecondes…
Les programmeurs de ces machines sont devenus « les nouveaux loups de Wall Street ».

Les traders en chair et en os ont déserté la Bourse au profit d’ordinateurs toujours plus puissants guidés par des formules mathématiques : les algorithmes.
Les règles de fonctionnement ne sont connues que par un petit monde très fermé et peu accessible. Un monde dans lequel ces traders haute fréquence n’agissent que pour un profit immédiat.
Cette révolution pourrait se révéler dramatique. Certains estiment que la Bourse est désormais truquée… Il y a quelques mois, un journaliste américain, Michael Lewis, exprimait cette thèse dans un livre retentissant, « Flash Boys ».

Des États-Unis (New York, Connecticut, New Jersey, Chicago) à la Grande-Bretagne (Londres), en passant par les Pays-Bas (Amsterdam) et la France, Ali Baddou nous emmène au cœur du système à la rencontre de ces nouveaux loups de Wall Street qui gouvernent désormais le monde de la finance. Certains parlent pour la première fois et dévoilent une partie de leur stratégie ou de leur technologie !

Bienvenue dans ce monde d’une extrême modernité où l’économie réelle s’efface au profit de la spéculation à tout prix. Bienvenue dans ce que certains surnomment le « turbo-capitalisme ».


Alternative Player 1 , 2

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« Blackstone, vous ne volerez pas nos vies ! »

Par

18/03/2015

Source : http://www.habiterlaville.fr

blackstone

Une manifestation s’est déroulée mardi à Madrid, New York et Londres, pour dénoncer ce fonds vautour qui spécule sur la crise immobilière.

De Madrid à New York, de Barcelone à Chicago, de Londres à Gérone… tous unis contre Blackstone ! Aux quatre coins de la planète, des centaines de citoyens se sont mobilisés, mardi, contre le plus grand fonds d’investissement au monde. Une manifestation transnationale lancée par la Plateforme espagnole contre les expulsions, la PAH, pour protester contre le rachat au rabais de milliers de logements dans ce pays par ce fonds vautour.

Blackstone est en passe d’acquérir 90 % des actifs immobiliers de CatalunyaCaixa, banque sauvée par les fonds publics après la crise de 2008. Cette vente, qui doit être définitivement scellée le 1er avril, permettrait à cet ogre financier de prendre possession, avec la bénédiction du gouvernement Rajoy, et à vil prix, d’un portefeuille de 90 000 emprunts hypothécaires. 90 000 dettes contractées par des familles fragilisées par le chômage de masse et l’austérité généralisée. «Parmi elles, 35 000 sont déjà en situation d’impayés, et près de 40 000 sont en difficulté», rapporte Carlos Macias, porte-parole de la PAH, qui craint une avalanche d’expulsions. Une entrevue officieuse avec les dirigeants espagnols de la firme américaine, anciens de Lehman Brothers, n’a pas rassuré ce militant pour le droit au logement. «Ils nous ont clairement dit que leur but, c’est de libérer les appartements le plus vite possible pour faire des affaires.»

Des vies entières 
hypothéquées…

« Buy it, fix it, sell it», résume en anglais la devise de la firme, qui possède déjà 85 milliards de dollars d’actifs immobiliers à travers le monde. «Acheter, réhabiliter, et vendre», donc. Et qu’importe si ces «biens immobiliers» sont encore habités. Ce n’est pas un problème, en Espagne, où la loi, particulièrement scélérate, permet de lancer une procédure d’expulsion après trois mois d’irrégularités dans le paiement d’un emprunt. Une aubaine dans un pays en crise. Une fois les familles mises à la rue, les banquiers et les financiers passent deux fois à la caisse. Ils récupèrent le bien saisi, et peuvent en outre continuer à réclamer le montant de la dette initiale aux emprunteurs. Des vies entières se retrouvent ainsi hypothéquées…

« En attendant que la vente à Blackstone soit effective, la seule chose promise aux familles concernées, explique Carlos Macias, c’est un “contrato de espera”, un répit jusqu’au mois de juin. En échange, les familles se voient imposer un loyer bien plus élevés que les mensualités de crédit. Et elles doivent s’engager à renoncer à leur droit constitutionnel de manifester.»

Vu l’argent public investi pour sauver les banques espagnoles (12 milliards d’euros uniquement pour CatalunyaCaixa), le gouvernement devrait leur imposer de louer les logements saisis avec des bas niveaux de loyers, plaide la PAH. Elle demande surtout la suspension de la vente à Blackstone. Ce serait une véritable catastrophe dans ce pays qui reste le leader mondial des procédures d’expulsions. Leur nombre a encore augmenté de 7 % en 2014. Au total, 496 049 familles ont été jetées à la rue depuis 2008, d’après les derniers chiffres publiés vendredi par le ministère espagnol de la Justice.

« Nous avons déjà vu par le passé comment Blackstone fonctionne aux États-Unis, a expliqué Rob Robinson, du mouvement Take back the land, qui a apporté son soutien aux militants espagnols dans une vidéo diffusée hier sur YouTube avant d’aller manifester devant les locaux de la firme sur Park Avenue, à New York. Aux USA, Blackstone dépense jusqu’à 100 millions de dollars par semaine pour acheter des biens saisis après la crise des subprimes. «Le même scénario, prévient l’activiste, est en train de se dérouler en Espagne.»

Blackstone n’est pas le seul à jeter son dévolu sur la péninsule Ibérique. Goldman Sachs, la plus grande banque au monde, a aussi racheté, l’an passé, 289 immeubles HLM dans la capitale espagnole. 3 000 logements publics cédés pour 200 millions d’euros par la région autonome de Madrid. Une belle affaire.

Les loups de Wall Street vont-ils racheter le pays de Gaudi ? «Logements sociaux, crédits hypothécaires, parcs immobiliers des banques restructurées, lignes de métro, les fonds vautours rachètent tout», raconte un militant de la PAH de Madrid. «On recherche de plus en plus de transactions en Europe, où il y a des affaires à faire auprès des banques en restructuration», s’était confessée Joan Solotar, cadre dirigeante de Blackstone, il y a quelques mois sur la chaîne CNBC. Elle avait aussi  avoué s’intéresser, du haut de sa tour de Manhattan, aux rues espagnoles. «Après la crise, les prix sont très, très bas», avait-elle ajouté. N’est-ce pas risqué, relance la journaliste américaine ? «Les niveaux de prix sont tellement bas que, même si ça se passe mal, vous pouvez conserver le patrimoine (…), mais nous pensons que nous allons pouvoir valoriser ce patrimoine dans quatre ou cinq ans.» C’est, concluait-elle, une «question d’offre et de demande».

Pour ça, on peut faire confiance à Blackstone et aux autres fonds vautours. Après avoir racheté à tour de bras après la crise, les fonds d’investissement décrochent aujourd’hui le jackpot. Ils ont dégagé 428 milliards de dollars de cash l’an dernier, soit un bond de 30 % en une seule année. Quant à Stephen Schwarzman, le PDG de Blackstone, il a empoché 690 millions de dollars en 2014, ridiculisant le patron de Goldman Sachs, qui doit se contenter de 30 millions de dollars par an…

Pierre DUQUESNE

Le business des faillites ? « La plupart des grands noms du capitalisme hexagonal ont bâti leur fortune de cette manière ».

Source : http://terrainsdeluttes.ouvaton.org

05/03/2015

Entretien avec Cyprien Boganda

Tapie, Pinault, Bolloré… La plupart des chefs d’entreprise érigés en modèle dans les années 1980 ont bâti leur fortune sur les mises en faillite de fleurons traditionnels de l’industrie française. Dans son livre, Le business des faillites, Cyprien Boganda revient sur l’histoire de ce business tout particulier qui est aujourd’hui peuplé d’une galaxie d’intermédiaires de toutes sortes.

Votre livre commence par revenir sur l’histoire du business des faillites en France. Quand a émergé ce marché et quels sont les premiers à se lancer dans ce business au cynisme sans faille ?

Ce business s’est développé dès la fin des années 1970. A  cette époque, la crise économique frappe la France de plein fouet et le nombre de faillites explose: plus de 20 000 en 1980 contre 10 000 dix ans plus tôt. Dans ce contexte, des hommes d’affaires en devenir décident de se lancer dans la reprise d’entreprises en difficultés. Leur stratégie est simple : racheter une société en dépôt de bilan pour une bouchée de pain, la restructurer à la hache, puis la revendre quelques années plus tard, en réalisant une plus-value au passage. Pour que l’opération soit juteuse, il faut choisir sa cible avec soin. En général, ce sont des entreprises endettées mais disposant d’actifs de valeur, ou des sociétés dont les difficultés résultent avant tout d’une mauvaise gestion. La plupart des grands noms du capitalisme hexagonal ont bâti leur fortune de cette manière : François Pinault, Bernard Arnault et Vincent Bolloré, pour les plus connus.

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Tous ont bénéficié des largesses des pouvoirs publics. Les gouvernements de gauche comme de droite ont préféré confié la restructuration des canards boiteux à ces repreneurs, quitte à les subventionner. François Pinault, par exemple, a bénéficié de 250 millions de francs d’argent public en rachetant Isoroy, un gros fabricant de contreplaqué. Selon les sources de l’époque, il a supprimé un millier d’emplois (sur 4 000) avant de revendre l’entreprise pour une somme conséquente. Certains évoquent le chiffre de 950 millions de francs…

Evidemment, tous ces hommes d’affaires ont préféré gommer ces épisodes peu reluisants de leur biographie. Bernard Arnault déteste qu’on lui rappelle les origines de son empire. Il faut pourtant se souvenir que LVMH, géant du luxe tricolore, s’est construit sur les décombres d’un ancien fleuron du textile en faillite, Boussac. Après avoir la main dessus au milieu des années 1980, Arnault s’est débarrassé de toutes les marques qui ne l’intéressaient pas pour ne conserver que les plus rentables : Dior, le Bon Marché, etc.

Heureusement pour lui, les journalistes le renvoient rarement à cette période. Cette indulgence ne date pas d’hier. En regardant les grands médias de l’époque, on est frappé du pouvoir de fascination que les repreneurs exerçaient sur les journalistes. Vincent Bolloré, surnommé « le Petit prince du cash-flow » par la presse économique, était invité en héros sur tous les plateaux télés. Son emploi du temps était scruté à la loupe, depuis son jogging matinal jusqu’à ses dîners en famille… On était vraiment en plein mythe du « self made man » à la française.

Les choses ont un peu changé depuis, parce que le business du sauvetage d’entreprises s’est transformé. Dans les années 1980, il était relativement artisanal. Avec le temps, il s’est professionnalisé, jusqu’à devenir une industrie à part entière. Les Bernard Arnault de la grande époque ont été remplacés par des fonds d’investissement modernes et discrets, spécialisés dans le rachat d’entreprises en difficultés. Aux côtés de ces fonds de « retournement », des dizaines de cabinets ont vu le jour, dans différents secteurs.

Quels sont aujourd’hui les cabinets les plus actifs sur ce marché ? Quelles sont leurs méthodes ?

Les professionnels du sauvetage d’entreprises, friands de terminologies anglo-saxonnes, parlent de « restructuring » pour désigner leur marché. Le terme est plus élégant que « restructuration » mais les réalités sont les mêmes. Restructurer une entreprise, c’est retrouver le chemin de la rentabilité par tous les moyens : suppressions de postes, réorganisations de services, vente d’actifs, renégociation de dettes. Pour réaliser ces opérations parfois complexes, les directions font appel à de nombreux acteurs, qui travaillent souvent en étroite collaboration.

Les cabinets d’audit sont les experts du chiffre. Ils sont chargés d’éplucher les comptes d’une entreprise pour passer en revue les principaux « coûts » : achat de matières premières, frais de personnel, frais généraux, etc. Ils surveillent également la trésorerie de l’entreprise et bâtissent des business plan. A l’issue de leur mission, ces cost-killers peuvent préconiser à la direction des mesures radicales, sur le mode : « Il nous semble que votre masse salariale est trop élevée, il serait bon de la réduire de tant. Voici les postes sur lesquels on peut jouer »… Les missions de ce type sont coûteuses. En moyenne, elles mobilisent cinq ou six personnes et sont facturées autour de 900 euros de l’heure. Quatre géants se partagent le marché de l’audit à travers le monde : KPMG, Ernst&Young, Deloitte et PwC. La France compte aussi des acteurs de taille plus modeste mais en pleine croissance, comme Eight Advisory.

Autre famille d’acteurs, les managers de crise. Appelés au secours par les directions ou les actionnaires, ils débarquent dans l’entreprise en crise, prennent la place du dirigeant et se débrouillent pour redresser les comptes, quel qu’en soit le prix. En moyenne, la durée d’une intervention est de huit mois. Pour redresser la barre d’une entreprise, ils peuvent être amenés à prendre des décisions brutales : mise en place d’un plan social, réorganisation du temps de travail, rupture de contrat avec des fournisseurs. Un manager réputé facture au moins 1 500 euros la journée. Les cabinets les plus connus sont Valtus, NIM ou MCG Managers.

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Les restructurations comportent toujours une dimension juridique. L’avocat intervient tout d’abord pour orienter le chef d’entreprise dans le labyrinthe du droit. C’est lui qui l’aidera à choisir entre les différentes procédures collectives encadrant les entreprises en difficulté : redressement judiciaire, conciliation, etc. C’est surtout lui qui joue le rôle du scribe : il tient le stylo à chaque étape du plan de redressement, et ce type de procédures génère des kilomètres de paperasse. En cas de vente de l’entreprise en difficulté ou de renégociation de dette, il rédige les contrats. Enfin, les cabinets d’avocat conçoivent les plans de sauvegarde de l’emploi (PSE), qui peuvent compter plusieurs centaines de pages. Les honoraires atteignent, là encore, des sommes colossales (500 euros de l’heure). Pour le PSE d’une multinationale, un cabinet peut toucher jusqu’à 500 000 euros.

Vous évoquez aussi dans votre ouvrage le caractère trouble de certaines décisions prises par la justice consulaire. Est ce que vous pourriez nous dire quels sont les problèmes principaux que pose le système français de mise en faillite ?

Les tribunaux de commerce occupent une place centrale dans le business des faillites. Les repreneurs viennent y faire leur marché depuis des décennies. Au nombre de 134, ces tribunaux hérités du Moyen-Age décident du sort de plus de 50 000 entreprises tous les ans. Lorsqu’une société ne peut plus payer ses dettes, elle est placée en redressement judiciaire. A l’issue de la procédure, les juges tranchent entre trois options : la liquidation, la poursuite d’activité avec la même direction ou la cession à un repreneur. Nommés par les tribunaux de commerce, les administrateurs judiciaires assistent ou remplacent les chefs d’entreprise pendant toute la durée de la procédure.

Pendant des siècles, personne ne s’est réellement soucié du fonctionnement de la justice commerciale. Très peu coûteuse pour l’État, puisque les juges sont bénévoles et que les administrateurs sont rémunérés directement par les entreprises en dépôt de bilan, elle était par ailleurs réputée pour son efficacité et sa discrétion. La crise économique du milieu des années 1970 change la donne. Les tribunaux se retrouvent submergés par un flot continu d’entreprises en déconfiture. Si l’on cherche aujourd’hui à dresser un bilan chiffré de cette justice, ce n’est pas très brillant : 70% des entreprises placées en redressement judiciaire sont liquidées à l’issue de la procédure. En moyenne, ce sont plus de 100 000 emplois qui sont détruits chaque année.

Il est bien évident que ces mauvais résultats s’expliquent en partie par la fragilité des entreprises qui arrivent à la barre des tribunaux. Mais il faut aussi, à mon avis, s’interroger sur le fonctionnement même de cette justice, qui n’a d’équivalent nulle part ailleurs. En France, les juges siégeant dans les tribunaux de commerce sont eux même issus du monde de l’entreprise : dirigeants de sociétés (principalement), cadres d’entreprises, commerçants. En clair, ce sont des patrons qui jugent d’autres patrons ! Les risques de conflits d’intérêts sont omniprésents. Il n’est pas rare de voir des dirigeants d’entreprises liquider des concurrents. Dans d’autres cas, les juges sont directement liés aux entreprises en dépôt de bilan. Cela a été le cas récemment dans l’affaire Doux, un gros producteur de volaille breton placé en faillite en 2012. L’entreprise a été démantelée par le tribunal de commerce de Quimper, alors même qu’une solution alternative existait. Mais cette solution impliquait que Charles Doux, dirigeant et actionnaire ultra-majoritaire, accepte de passer la main. Plus d’un millier d’emplois ont été supprimés dans l’opération, soit le tiers des effectifs. Quelques semaines plus tard, un article du « Télégramme de Brest » a révélé que sept juges consulaires sur seize entretenaient des liens plus ou moins étroits avec le groupe Doux. On trouvait par exemple son directeur juridique et l’un de ses principaux commissaires aux comptes.

Pour mettre un terme à ces situations ubuesques, il faudrait limiter le pouvoir exorbitant des juges consulaires, en introduisant dans les tribunaux des magistrats professionnels totalement indépendants des entreprises. C’est ce que l’on appelle l’échevinage, pratiqué en Alsace et en Moselle depuis le XIXe siècle. Au cours des trente dernières années, plusieurs responsables politiques ont tenté de faire évoluer la justice commerciale, mais toutes les tentatives se sont heurtées au puissant lobby des juges consulaires.

On a beaucoup parlé de l’affaire Mory Ducros récemment. Est ce que cette faillite annonce une nouvelle façon de faire des affaires sur les restructurations ?

Je crois surtout que cette histoire illustre une pratique apparue il y a une dizaine d’années en France, qui consiste à sous-traiter la liquidation d’une entreprise à des repreneurs. L’épisode Mory Ducros débute fin 2009. DHL, géant de la logistique, annonce son intention de céder son activité de messagerie (transport de colis). Cela fait des années que le groupe veut se débarrasser de sa filiale, plombée par de lourdes pertes. Pour appâter les candidats au rachat, DHL promet de laisser dans les caisses de l’entreprise la somme de 200 millions d’euros. En 2010, le fonds de retournement Caravelle finit décroche le gros lot. Ducros Express voit le jour, bientôt rebaptisée Mory Ducros à la suite de la fusion avec une autre société. Trois ans plus tard, Mory est placée en faillite. Que s’est-il passé ? Pourquoi DHL a-t-il vendu son entreprise de messagerie à Caravelle, pourtant dénué de la moindre expérience dans le secteur ? Les syndicats soupçonnent en réalité DHL d’avoir sous-traité la restructuration de l’entreprise au fonds de retournement, pour éviter d’assumer le coût et les désagréments d’un plan social. Il est difficile aujourd’hui d’être affirmatif, dans la mesure où une procédure de justice est en cours. Si jamais la manipulation était avérée, elle rappellerait une autre affaire emblématique, l’affaire Samsonite. En 2005, cette usine située dans le nord de la France avait été revendue par le bagagiste américain à un duo de repreneurs peu scrupuleux, qui se sont chargés de liquider le site.

Propos recueillis par Terrains de Luttes

Puissante et incontrôlée : la troïka

Réalisation : Arpad Bondy; Harald Schumann

24/02/2015

Source : http://www.arte.tv

Pour obtenir les prêts dont ils ont besoin pour faire face à la crise, les Etats européens doivent se soumettre aux exigences de trois institutions phares qui forment la troïka : le Fonds monétaire international (FMI), la Commission européenne (CE) et la Banque centrale européenne (BCE). Voici une enquête édifiante sur le rôle controversé de cette troïka.

Les Banksters: Voyage chez mes amis capitalistes

Les Banksters

Biographie, Document, Essai

Les Banksters: Voyage chez mes amis capitalistes

  • Auteur : Marc Roche
  • Editeur : Albin Michel
  • Édition : 27 Août 2014
  • Longueur : 240 Pages
  • ISBN : 2226248587
  • EAN : 978-2226248589

 

Résumé :

Je suis un libéral qui a toujours admiré le monde financier et ses opérateurs. Je n’aurais pas, sinon, choisi de couvrir pour Le Monde depuis 25 ans l’univers de Wall Street et de la City.
Mais depuis la crise, je suis un libéral qui doute, un déçu du capitalisme, un angoissé de l’avenir. J’ai cherché à comprendre les racines profondes de cette transformation personnelle.
Ce carnet de route sans complaisance est à la fois un voyage intérieur et une enquête sur un monde très fermé, celui des Banksters, dominé par l’opacité et… l’impunité.
Car tout a changé le 15 septembre 2008.

Ce livre est, avant tout, un coming-out : celui d un prosélyte du capitalisme en pleine crise de foi.

Installé au coeur de la City, dont il connaît parfaitement les rouages depuis 25 ans, Marc Roche n’en a pas moins, à l’instar de tous les autres « spécialistes », sous-estimé les tensions du système. Comment tant de signaux d’alarme ont-ils pu à ce point passer inaperçus ? La raison est simple : c’est que les « maîtres du monde » hedge funds, traders, politiques, banquiers et gestionnaires ont tout fait pour minimiser leur responsabilité. Pourtant, c’est leur prise de risques inconsidérés qui a provoqué la plus grande crise économique depuis 1929.

En identifiant les principaux acteurs et leurs motivations, les faits marquants, les choix et surtout les erreurs commises, Marc Roche met des visages sur les évènements et les moments décisifs. Il nous raconte aussi l’instabilité croissante qui domine les marchés et décrypte le casino qu’est devenue la planète financière. Un casino où les joueurs peuvent faire sauter la banque à tout moment !

Document très renseigné sur les ficelles du capitalisme, ce témoignage très personnel est là pour rappeler que, contrairement aux apparences, rien ou presque n’a changé depuis le krach de 2008.

Biographie de l’auteur
Après avoir couvert Wall Street, Marc Roche est aujourd’hui correspondant du Monde à Londres. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages remarqués, parus chez Albin Michel, dont Le capitalisme hors la loi (2011) et l enquête sur Goldman Sachs, La Banque (2010).

CONNEX :

DL : EPUB

SwissLeaks – HSBC : une banque au lourd passé et au présent sulfureux

Par Eric Toussaint

09/02/2015

Source : http://cadtm.org

La banque HSBC est revenue sur le devant de la scène. Selon les informations publiées par plusieurs organes de presse le 9 février 2015, 180,6 milliards d’euros seraient passés, à Genève, par les comptes HSBC, entre le 9 novembre 2006 et le 31 mars 2007 (soit en moins de 5 mois !) |1|. Mohamed VI roi du Maroc, des vedettes du monde du spectacle, de multiples sociétés privées, auraient confié à HSBC la mission de dissimuler au fisc et à la justice de leur pays une partie de leurs revenus. Dans l’article ci-dessous, nous revenons sur l’histoire passée et récente d’HSBC, une des principales banques privées à l’échelle mondiale.

Le sigle HSBC signifie “Hong Kong and Shanghai Banking Corporation”. Dès ses origines, la banque est mêlée au commerce international de drogues dures. En effet, elle a été fondée dans le sillage de la victoire britannique contre la Chine dans les deux guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1860). Ces deux guerres ont joué un rôle décisif dans le renforcement de l’empire britannique et dans la marginalisation de la Chine qui a duré environ un siècle et demi. Au cours de ces deux guerres, le Royaume-Uni a réussi à imposer à la Chine d’accepter les exportations britanniques d’opium en provenance de l’Inde (qui faisait partie de l’empire britannique). La Chine a bien tenté de s’opposer au commerce de l’opium mais les armes britanniques, avec le soutien de Washington, ont eu le dessus. Londres a créé une colonie à Hong Kong et, en 1865, est fondée la Hong Kong and Shanghai Banking Corporation par un commerçant écossais spécialisé dans l’importation d’opium (à l’époque, 70 % du fret maritime qui passait par Hong Kong concerne l’opium venu des Indes). Depuis ce moment, l’histoire de la banque a suivi étroitement la politique extérieure du Royaume-Uni et les intérêts du grand patronat britannique en Asie. Après 1949 et la victoire de la Chine de Mao, la banque se replie sur Hong Kong, resté territoire britannique. Ensuite, entre 1980 et 1997, elle développe ses activités aux États-Unis et en Europe. Elle ne déplace son siège social de Hong Kong à Londres qu’en 1993, avant la rétrocession du territoire à la République populaire de Chine réalisée en 1997. HSBC reste incontournable à Hong Kong dont elle émet 70 % des billets de banques (le dollar de Hong Kong). Hong Kong constitue un élément clé dans la chaîne du blanchiment d’argent accumulé par la nouvelle classe dirigeante chinoise. Rappelons que le groupe mondial HSBC employait 260 000 personnes en 2014, est présent dans 75 pays et déclare 54 millions de clients |2|.

HSBC impliquée dans d’autres crimes financiers

En plus du blanchiment d’argent de la drogue et du terrorisme |3|, HSBC est impliquée dans d’autres affaires : la manipulation du marché des taux de change (l’affaire a éclaté en 2013 et porte sur un marché quotidien de 5 300 milliards de dollars) |4|, la manipulation des taux d’intérêt interbancaire (dont le Libor) |5|, la vente abusive et frauduleuse de dérivés sur les taux d’intérêt, la vente abusive et frauduleuse de produits d’assurances aux particuliers et aux PME au Royaume-Uni (la FSA, l’autorité de contrôle britannique, a poursuivi HSBC dans cette affaire qui a révélé que la banque a vendu des assurances ne servant à rien ou si peu ! |6|), la vente abusive de Mortgage Backed Securities aux Etats-Unis, la manipulation du cours de l’or et du cours de l’argent (l’affaire a éclaté en janvier-février 2014 |7|) et l’organisation à une échelle massive de l’évasion fiscale des grosses fortunes (voir ci-dessous).


Hervé Falciani, le Edgar Snowden d’HSBC ?

Hervé Falciani, un citoyen franco-italien, a travaillé aux services informatiques de HSBC Suisse à Genève de 2006 à 2008. Avant de quitter la banque, il a copié 127 000 fichiers qui relient HSBC à des opérations massives de fraude et d’évasion fiscale dans laquelle elle joue un rôle souvent actif. Il s’installe en France. La Suisse décide de l’arrêter et lance un mandat d’arrêt international via Interpol pour « soustraction de données », « violation du secret bancaire et du secret commercial » et « présomption de service de renseignements économiques ». Il faut souligner que la Suisse n’a pas attaqué HSBC.

Début 2009, le domicile niçois de Falciani fait l’objet d’une perquisition effectuée par la police locale. Les infos qu’il détient sont explosives : parmi les 127 000 fichiers se trouvent des exilés fiscaux français (8 231 selon Falciani), belges (plus de 800), espagnols (plus de 600 noms), grecs (la fameuse liste dite Lagarde car la ministre française l’a remise aux autorités grecques en 2010, elle contient environ 2 000 noms), allemands, italiens, mexicains, états-uniens… Hervé Falciani remet tout ou une partie des informations qu’il détient aux autorités françaises et à celles d’autres pays.

Ensuite, selon ses dires, il collabore avec les autorités de Washington auxquelles il livre des informations qui font avancer l’affaire du blanchiment par HSBC de l’argent des cartels de la drogue du Mexique et de Colombie. Puis il se rend en Espagne en 2012 afin de collaborer avec les autorités espagnoles. Il y est d’abord arrêté en application du mandat d’arrêt lancé par la Suisse. La Suisse insiste pour que l’Espagne lui livre Hervé Falciani, ce que l’Espagne refuse en mai 2013 car la justice espagnole le considère comme un témoin privilégié dans plus grandes affaires de fraude et d’évasion fiscale |8|. En effet, la communication aux autorités espagnoles des données dérobées par H. Falciani avait permis dès 2011 de découvrir une grande quantité d’argent (environ 2 milliards €) déposée en Suisse par des membres de la famille d’Emilio Botin, le président de Santander (la première banque espagnole). Celui-ci, acculé, a versé aux autorités espagnoles 200 millions € d’amende. Les données livrées par H. Falciani ont également débouché sur le scandale du financement frauduleux du Parti Populaire, le parti du premier ministre Mariano Rajoy |9|. La justice espagnole fournit une protection policière permanente à Hervé Falciani. Les autorités belges et françaises rencontrent H. Falciani et utilisent les données fournies, instruisent des dossiers. Il n’est pas du tout certain que cela débouchera sur des condamnations pour fraude car il est plus que probable que des arrangements financiers (en Belgique, cela s’appelle des régularisations fiscales) permettront aux fraudeurs d’y échapper.

Il faut souligner que, dans cette affaire, non seulement la Suisse cherche à arrêter le lanceur d’alerte, c’est le cas également en Grèce où la justice a arrêté l’éditeur de la revue « Hot Doc », Kostas Vaxevanis, parce qu’il avait osé publier en octobre 2012 la liste Lagarde-HSBC-Falciani que les autorités grecques avaient égarée depuis trois ans |10|. Suite aux réactions citoyennes en Grèce et sur le plan international, le journaliste a finalement été acquitté lors de son procès. Il n’est pas facile de dénoncer une banque et les riches fraudeurs qu’elle protège ou, ce qui revient à peu près au même, de dénoncer les riches fraudeurs qui protègent les banques et leur sacro-saint secret bancaire. Il y a bien une véritable symbiose entre les grandes banques et la classe dominante, comme existent des passerelles permanentes entre les gouvernants et les grandes entreprises, en particulier celles de la finance.
HSBC a décidé de contourner une directive de l’Union européenne
En 2013, l’Union européenne a annoncé qu’elle fixait une limite aux bonus que pouvaient recevoir les dirigeants et les traders d’une banque. Le bonus ne peut pas être supérieur au double de la rémunération salariale fixe. Si un dirigeant a une rémunération fixe de 1,5 million d’euros par an, les bonus ne pourront pas dépasser 3 millions d’euros (donc une rémunération totale de 4,5 millions). Qu’à cela ne tienne, la direction d’HSBC a annoncé en février 2014 qu’elle allait fortement augmenter la rémunération fixe de ces dirigeants afin que leur bonus ne soit pas réduit |11|.


Conclusion

La banque HSBC devrait être fermée, sa direction devrait être licenciée sans indemnité et poursuivie en justice. Le mastodonte HSBC devrait être divisé sous contrôle citoyen en une série de banques publiques de taille moyenne dont les missions devraient être strictement définies et exercées dans le cadre d’un statut de service public.

Notes

|1| Voir notamment http://www.lemonde.fr/economie/arti…

|2| Voir son site official : http://www.hsbc.com/about-hsbc

|3| Voir Eric Toussaint, « Les barons de la banque et de la drogue », publié le 14 avril 2014, http://cadtm.org/Les-barons-de-la-b…

|4| Voir Eric Toussaint, http://cadtm.org/Comment-les-grande…

|5| Voir http://cadtm.org/Les-grandes-banque… publié le 30 avril 2014

|6| Le Monde, “Cernée par les scandales, HSBC ternit un peu plus la réputation de la City”, 1er août 2012.

|7| Financial Times, “Fears over gold price rigging put investors on alert. German and UK regulators investigate”, 24 février 2014.

|8| Le Soir, « Vol de fichiers bancaires chez HSBC : le récapitulatif », 8 mai 2013, http://www.lesoir.be/239380/article…

|9| Le Monde, « Evasion fiscale : le parquet espagnol s’oppose à l’extradition de Falciani, ex-employé de HSBC », 16 avril 2013 http://www.lemonde.fr/europe/articl… The New York Times, « A Banker’s Secret Wealth », 20 septembre 2011, http://www.nytimes.com/2011/09/21/b… « The French government passed on to Spain data that it had obtained from Hervé Falciani, a former employee in HSBC’s Swiss subsidiary, naming almost 600 Spanish holders of secret bank accounts. Among those was one belonging to the estate of Mr. Botín’s father. » http://www.nytimes.com/2011/09/21/b…

|10| Kostas Vaxevanis, « Pourquoi j’ai publié la liste Lagarde », The Guardian, 31 octobre 2012
« http://www.presseurop.eu/fr/content…

|11| Financial Times, “HSBC plans to sidestep EU Bonus cap revealed”, 25 février 2014.

Eric Toussaint, auteur de Bancocratie (Editions Aden, Bruxelles, 2014), maître de conférence à l’université de Liège, est porte-parole du CADTM international et membre du conseil scientifique d’ATTAC France.

France : Plusieurs millions d’euros alloués à un plan « police 3.0 »

Par   Journaliste, spécialisé dans les thématiques juridiques et politiques.

01/12/2014

Source : http://www.nextinpact.com

nformation Next INpact : Le ministère de l’Intérieur devrait dévoiler au printemps prochain un plan « police 3.0 ». S’il sera bien entendu question de renforcer le lien de « proximité numérique » entre les forces de l’ordre et la population, notamment au travers des réseaux sociaux ou d’autres téléservices, l’exécutif songe également à développer des outils d’analyse de données visant à anticiper les phénomènes de délinquance. Plus de 100 millions d’euros devraient être alloués à ce plan, sur trois ans.

En septembre 2013, Manuel Valls annonçait l’installation d’un groupe de travail visant à l’avènement d’une police et d’une gendarmerie « 3.0 ». Si le ministre de l’Intérieur d’alors pensait bien évidemment à la présence des forces de l’ordre sur les réseaux sociaux, il avait également en tête le développement des services en ligne – de type pré-plainte – et la modernisation des équipements (tenues intégrant des tissus intelligents, caméras-piétons, etc.).

Un récent rapport des sénateurs Alain Gournac et Michel Boutant (PDF) nous apprend justement que les conclusions de ces travaux confiés à Thierry Delville ont été remises au ministère de l’Intérieur en juin dernier. Surtout, les élus indiquent que ce rapport, conservé discrètement par la Place Beauvau, a servi de base à l’élaboration d’un plan « de modernisation des systèmes d’information et de communication », appelé « plan police 3.0 », et dont la mise en œuvre doit débuter l’année prochaine.

Un plan « police 3.0 » issu des conclusions du rapport Delville

En fouillant un peu dans les documents budgétaires annexés au projet de loi de finances pour 2015 (voir par exemple ici), on apprend ainsi que « ce plan ambitieux verra le déploiement d’actions essentielles pour la modernisation des forces : proximité numérique, rénovation des réseaux radios, portabilité des outils, modernisation et mutualisation des salles de réception des appels, développement des capacités d’anticipation et de conduite opérationnelles ».

Ces grands axes font justement partie des préconisations du rapport de Thierry Delville, telles que reprises dans le rapport sénatorial d’Alain Gournac et Michel Boutant (voir ci-dessous).

delville
Crédits : Rapport sénatorial d’Alain Gournac et Michel Boutant

Que retenir ? Que différentes études techniques et fonctionnelles seront lancées en 2015 par le ministère de l’Intérieur. Cela concernera notamment le lancement de nouveaux téléservices, et plus particulièrement d’une « plateforme de dématérialisation et de centralisation des plaintes en matière d’escroquerie et fraudes sur Internet ». Les autorités se pencheront également sur la modernisation de leurs réseaux de radiocommunication.

Plus intéressant : on apprend que « l’année 2015 verra le démarrage de réalisation d’outil informatique géodécisionnel et prédictif ainsi que d’outil de veille des sources ouvertes sur internet ». Il n’est donc ici plus question de simples études. Le ministère prévoit en effet de passer à l’action. Mais si la discrétion est de mise pour ce dispositif, il est tout de même précisé que le rapport Delville préconisait « le développement de moyens de traitements de données de masse permettant de suivre, analyser, investiguer et anticiper les phénomènes de délinquance, de troubles à l’ordre public, de sécurité routière ou de secours ». En clair, on devine la mise en place d’un outil capable d’aller fouiller le web « public » afin d’y rechercher des indices permettant d’avertir les forces de l’ordre de la préparation de certains délits.

108 millions d’euros d’investissement sur trois ans

Le coût de ce plan, qui devrait s’étaler sur plusieurs années, est relativement important. Un second rapport sénatorial (PDF), signé cette fois par Philippe Dominati, précise que « les crédits au titre de la mise en œuvre du plan police 3.0 s’élèvent à 8,96 millions d’euros en autorisation d’engagement et 6,86 millions d’euros en crédits de paiement dans le projet de loi de finances pour 2015. Ce plan prévoit un investissement total de 108 millions d’euros sur trois ans, dont 68 millions d’euros pour la police nationale ».

Du côté du ministère de l’Intérieur, on reste relativement discret sur ce plan police 3.0. « Le plan d’action est toujours en cours de préparation et fera l’objet d’une communication au printemps 2015 » nous a ainsi confié une source proche du dossier. Davantage de détails devraient donc être connus à ce moment-là.

1 800 tablettes pour la gendarmerie

En attendant, on notera que les annexes budgétaires relatives à la gendarmerie nationale reviennent sur différents projets mutualisés avec la police nationale, toujours en lien avec les nouvelles technologies et le numérique. On observe ainsi que le projet de loi de finances pour 2015 prévoit, indépendamment du plan police 3.0 :

  • 3 millions d’euros pour « l’acquisition et (…) la maintenance d’environ 1 800 tablettes PC ». Lors d’une audition, un responsable de la gendarmerie a fait savoir que l’idée était que chaque gendarme soit doté à terme de sa propre tablette, connectée en permanence lors du service.
  • 8,3 millions d’euros pour le renouvellement du parc informatique, avec l’acquisition d’environ 13 000 ordinateurs fixes et portables.
  • 2 millions d’euros pour le renouvellement des matériels et logiciels mis à disposition des spécialistes NTECH.
  • 2,6 millions d’euros pour l’achat de « terminaux 3G associés aux bulles tactiques ». Il est expliqué que ces dispositifs « visent à former une zone de communication radio centrée autour du véhicule de patrouille, permettent à tout gendarme débarqué de rester en contact avec les centres opérationnels de la gendarmerie ».

 

Biélorussie : les bonnes affaires du réseau Loukachenko

Par Journalism++, @Yakwala, Charter 97 et la contribution d’Anastasiya Valeeva
Traduction : Sebastian Seibt / FRANCE 24   Supervision éditoriale : Marie Valla / FRANCE 24       Conception, graphisme et développement : Studio graphique, FRANCE 24

Source : http://webdoc.france24.com

 

Le président biélorusse Alexandre Loukachenko et ses proches auraient, depuis 1994, siphonné près de 10 milliards de dollars d’argent public.

Alexandre Loukachenko a une longévité au pouvoir sans égal en Europe. Il a été élu président de Biélorussie il y a près de 20 ans. Pour certains, un savant mélange de justice sociale et d’autoritarisme est au principe de ce succès hors-norme. Notre enquête sur les flux financiers qui transitent autour du président biélorusse prouve que la vérité est ailleurs.

  • Alexandre Loukachenko assiste à la parade militaire commémorant le fête de l’indépendance le 3 juillet 2009 à Minsk.
  • Alexandre Loukachenko en visite au Kremlin le 25 décembre 2013

 

Alexandre Loukachenko et son entourage ont établi une sorte de kleptocratie similaire, toute proportion gardée, à ce qui se passe en Russie depuis l’effondrement de l’URSS et la montée en puissance des oligarques. La petite élite gravitant autour du pouvoir présidentiel en Biélorussie a su construire tout un ensemble de structures off-shore pour faire fructifier ses affaires et, malgré les sanctions européennes, capter à son profit une partie des richesses du pays.

Le territoire biélorusse, méconnu, aussi grand que la Grande-Bretagne, suscite plutôt moins d’intérêt (du moins sur l’Internet) qu’Andorre, principauté minuscule nichée au cœur des Pyrénées. Mais les temps sont peut-être sur le point de changer. Car Minsk aspire désormais à jouer un rôle clé dans la région en se proposant de faciliter les relations entre la Russie de Vladimir Poutine, l’Union européenne et l’Ukraine. Au passage, le président Loukachenko espère sans doute se racheter un semblant de virginité diplomatique.

L’élection présidentielle de 2015 devrait d’ailleurs être un test pour le régime. De nombreux observateurs craignent d’ores et déjà que le pouvoir ne reparte à la chasse aux opposants et ne réprime dans la violence toute forme de protestation un peu trop voyante à son goût, comme il l’a fait en 2010. A l’heure où l’Union européenne s’efforce de repenser son rôle et son engagement sur ses frontières orientales, il nous a semblé opportun de reprendre l’ensemble des informations disponibles sur le fonctionnement du régime biélorusse.

Cette enquête a été financée par The Journalism Fund et Canal France International et coordonnée par Journalism++ and @Yakwala. Elle repose essentiellement sur des sources accessibles à tous. Beaucoup d’articles ont, depuis une vingtaine d’années, décrit les méfaits du pouvoir biélorusse. Mais jusqu’à présent, aucune analyse complète de ces données n’avait été réalisée.

Cette démarche a permis de mettre au jour un réseau d’intérêts si complexe que la tâche de tout démêler ne sera, probablement, jamais complète. Afin d’aider les journalistes et observateurs souhaitant s’appuyer sur ce travail ou le prolonger, nous publions une base de données sur les acteurs (personnes et entreprises) de la scène biélorusse à l’adresse suivante : Detective.io/detective/belarus-networks. Si vous voulez nous aider à compléter le tableau, vous pouvez nous envoyer un courriel à belarus-networks@Detective.io

1. Les « Minigarques »
« Je hais la Biélorussie »

a déclaré un beau jour de 2011 la fille de Vladimir Peftiev considéré comme l’homme d’affaires le plus puissant du pays.

Cette dernière a grandi à Malte, un petit pays européen souvent considéré comme un paradis fiscal, où son père habitait et travaillait au début des années 2000. Les multiples activités de Vladimir Peftiev lui auraient permis d’amasser plus d’un milliard de dollars. En revanche, contrairement à des oligarques russes comme Roman Abramovitch ou Boris Berezovski (avant sa chute), Vladimir Peftiev n’a jamais été très loin de son mentor, Alexandre Loukachenko. Et c’est probablement à sa demande qu’il est revenu s’établir en Biélorussie en 2007.

La carrière de Vladimir Peftiev a commencé en 1993 lorsqu’il a fondé la joint-venture BeltechExport. Comme son nom ne l’indique pas, cette société était spécialisée dans la vente des munitions de l’ex-Union soviétique à qui voulait bien en acheter (la Biélorussie a joué un rôle important dans le secteur de l’industrie de l’armement et la défense de l’Union soviétique). Après l’arrivée au pouvoir d’Alexandre Loukachenko en 1994, Vladimir Peftiev a réussi à se faire accepter au sein du clan du nouveau maître de Minsk alors qu’il était, auparavant, un proche de l’ancien Premier ministre Vyacheslav Kebich.

C’est aussi à cette époque qu’il est entré en contact avec le célèbre trafiquant d’armes Viktor Bout. BeltechExport a fourni de l’armement à bien des pays dont la Chine par exemple, et probablement, la Corée du Nord. L’entreprise de Vladimir Peftiev a aussi joué un rôle dans la vente d’avions de chasse à la Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo. Et ce sont ces avions qui ont servi à bombarder l’armée française à Bouaké, en 2004.

Ce filon des stocks d’armes soviétiques n’étant pas inépuisable, Peftiev a diversifié ses activités. À partir de 1998, l’homme d’affaires biélorusse s’est intéressé au secteur des télécoms en participant à la création de Mobile Digital Communications (MDC). Cette joint-venture a créé une entreprise prometteuse : Velcom. L’opérateur téléphonique a fini par s’imposer pour devenir le plus important du pays. Il dispose aussi d’une distillerie, Aquadiv, à travers sa holding Beltech Holding

Vladimir Peftiev s’est surtout montré prudent en associant des membres de la famille Loukachenko à ses affaires. Dimitri Loukachenko, l’un des fils du président, est le co-fondateur avec Vladimir Peftiev de Sport-Pari, une société de pari sportif. Lilia Loukachenko, la femme du fils aîné, est devenue quant à elle directrice d’Eastleigh Trading, l’un des véhicules financiers de cet homme d’affaires et de réseaux. Cette façon de choyer l’entourage direct d’Alexandre Loukachenko a probablement permis à Vladimir Peftiev de ne pas finir en prison, mais ne lui a pas évité de tomber en disgrâce à partir des années 2000.

Spécificité biélorusse, et contrairement aux autres anciennes républiques soviétiques, les oligarques locaux ne se sont pas enrichis grâce à la privatisation des monopoles d’Etat. En outre, la vieille maxime soviétique selon laquelle l’État peut disposer à sa guise de tous les biens du pays car l’État est source de toute la richesse est encore ancrée dans les mentalités biélorusses. Comme Alexandre Loukachenko représente l’État, il s’est en quelque sorte arrogé le pouvoir de distribuer richesses et direction d’entreprises nationales à ceux de son clan. D’où cette dénomination de “minigarques”, inventée par le chercheur britannique Andrew Wilson, pour désigner cette caste de riches biélorusses gravitant autour de la présidence.

Un exemple parmi d’autres : l’homme d’affaires Nicolay Vorobey, qui dirige Interservice Group, s’est vu attribué une entreprise à titre gracieux par le régime, en 2012. Nicolay Vorobey est, bien sûr, un ami proche du président.

L’État sait se montrer généreux, mais sait aussi faire valoir ses intérêts. Il est, certes, toujours difficile de remonter le fil des circuits financiers impliquant des ressortissants biélorusses en raison des nombreux détours dans des paradis fiscaux, notamment britanniques. Mais plusieurs entreprises privées sont soupçonnées d’agir pour le compte exclusif de l’État. Et c’est précisément ce qui semble s’être passé à l’occasion du différend entre Minsk et Moscou sur les importations de pétrole.

Un accord spécial entre la Russie et la Biélorussie permet à Minsk d’importer du pétrole russe sans avoir à payer de taxes dessus. La Biélorussie doit, en contrepartie, reverser à Moscou les éventuels droits de douane perçus lors de l’exportation de produits pétroliers qui en dérivent. Une disposition que certaines sociétés biélorusses essaient de contourner en changeant le pétrole en produits chimiques non soumis à l’impôt. Elles s’estiment donc fondées à exporter sans n’avoir rien à reverser à Moscou.

Cette interprétation aurait permis à la Biélorussie d’engranger 1,5 milliard de dollars rien qu’en 2012, d’après certaines estimations, soit l’équivalent de la moitié de la croissance économique du pays cette année-là. Les entreprises impliquées dans cette affaire appartenaient toutes à Yury Chizh et Nicolay Vorobey, deux minigarques proches d’Alexandre Loukachenko.

Le président biélorusse d’ailleurs a mis en place un système très sophistiqué pour s’assurer de la loyauté des minigarques à son endroit (ou à l’égard de sa famille). Les titres de propriétés, sur un bien ou une entreprise, ont une utilité finalement relative dans le pays. Faire allégeance au pouvoir reste le meilleur moyen de garder sa fortune. Alexandre Loukachenko ne se prive pas, le cas échéant, d’envoyer ses soutiens les plus fidèles en prison s’ils tombent en disgrâce. Comme Andrei Shirai l’a découvert à ses dépens.

Dans les années 2000, ce sont, peu ou prou, tous les négociants d’armes – le produit d’exportation biélorusse par excellence – qui ont été arrêtés et condamnés. Y compris Youri Chizh, l’un des favoris actuels du régime, qui aurait passé du temps à l’ombre en 2010, d’après certains observateurs biélorusses. Seul Vladimir Peftiev semble avoir pu échapper à ce coup de filet.

2. Les liaisons étrangères
  • Le président russe Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko participent à un match de hockey avec le champion russe Vyacheslav Fetisov à Sotchi le 4 janvier 2014.
Le président russe Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko participent à un match de hockey avec le champion russe Vyacheslav Fetisov à Sotchi le 4 janvier 2014.

La Biélorussie est un pays qui, sous le règne d’Alexandre Loukachenko, s’est de plus en plus replié sur lui-même. Cette autarcie revendiquée, souvent commentée dans les travaux universitaires, ne s’applique absolument pas aux flux financiers. La vente de l’opérateur téléphonique Velcom montre à quel point Alexandre Loukachenko et ses proches savent composer avec les intérêts européens et profiter de tous les avantages offerts par les paradis fiscaux. C’est ce qui s’est produit en 2007 lorsque l’opérateur autrichien Mobilkom a racheté Velcom faisant, au passage, les affaires de ressortissants biélorusses, autrichiens et syriens.

À l’origine de cette opération, on retrouve, comme souvent, l’omniprésent Vladimir Peftiev. C’est lui qui a fondé, en 1998, Velcom à travers sa société BelTelecom. Il s’est associé, à cette occasion, à SBT, un groupe suisse appartenant aux frères Samawi, deux ressortissants syriens. Dix ans plus tard, afin de contourner la procédure de l’appel d’offre public, BelTelecom a cédé ses actions pour 400 millions d’euros à SBT qui les a, ensuite, revendues à Mobilkom pour 690 millions d’euros. Au final, pour les partenaires, une bagatelle de près de 300 millions d’euros à se partager.

Les frères Samawi ont, ensuite, pris goût aux affaires biélorusses. Ils ont investi dans plusieurs projets immobiliers à Minsk grâce à une société écran basée à Chypre. Khaled Samawi, l’un des fils d’Ead Samawi et galeriste de réputation internationale, est, quant à lui, soupçonné d’avoir bénéficié du  soutien de la fille d’Alexandre Loukachenko pour ouvrir une galerie d’art en Biélorussie (contacté par mail, Khaled Samawi nie cette information).

Et que dire de Martin Schlaff, cet homme d’affaires sulfureux, surnommé le “seul oligarque d’Autriche” ? Sa participation active et ses bons conseils dans le cadre de la vente de Velcom en 2007 lui ont rapporté 1,8 million d’euros. En 2002, il s’était chargé d’organiser des vacances pour Alexandre Loukachenko dans les Alpes autrichiennes. Ce dernier à été convié en qualité de président du comité olympique biélorusse à rencontrer ses homologues autrichiens. Au passage, il a également pu parler affaires avec Leo Wallner, directeur du comité olympique autrichien, mais aussi (et surtout) dirigeant du groupe des Casinos d’Autriche.

« Nous avons agi dans l’intérêt de l’économie autrichienne »

a déclaré après-coup Leo Wallner.
3. La duplicité européenne
Alexandre Loukachenko accueille à Minsk le 26 août 2014 le président ukrainien Petro Porochenko, le président kazakhe Nursultan Nazarbaïev et l’ancienne chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton.

Après les élections présidentielles de 2001, le gouvernement biélorusse a décidé de ne pas renouveler les visas des représentants de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) présents sur son territoire. En réaction à l’arrêt brutal de la mission de l’OSCE, l’Union européenne et les États-Unis ont décidé d’imposer un gel des avoirs et une interdiction de séjour pour 50 ressortissants biélorusses, dont Alexandre Loukachenko.

Ces sanctions ont été levées, une première fois, en 2003 puis réinstaurées en 2006 après l’élection présidentielle. En 2008, elles ont de nouveau été suspendues en échange de la libération de prisonniers politiques. Pour certains, l’utilisation des sanctions comme monnaie d’échange a démontré, à cette occasion, son efficacité. Reste qu’en 2010, le régime biélorusse s’est lancé dans une politique de répression de l’opposition sans précédent depuis les années 1990. L’Europe a, de ce fait, réinstauré les sanctions et les a même renforcées : toutes les personnes liées de près ou de loin à la répression sont interdites de séjour en Europe et leurs comptes en banque doivent être gelés.

Si l’interdiction de séjour a bien été appliquée, le gel des avoirs semble avoir été beaucoup moins efficace. Le minigarque Vladimir Peftiev gérait encore, en 2012, ses affaires au travers de structures basées à Malte. Les îles Vierges britanniques (des territoires sous juridiction d’un État européen) ont largement été utilisées par des ressortissants biélorusses pour continuer à faire des affaires en toute impunité en Europe.

D’après les diplomates américains, les familles peuvent, également, se révéler utiles aux dignitaires biélorusses qui se retrouvent sur la liste noire européenne ou craignent d’y être inscrits. Les filles de l’ancien Premier ministre biélorusse Sergei Sidorsky ont, ainsi, été soupçonnées de blanchir de l’argent en Allemagne, peut-on lire dans des câbles diplomatiques américain rendus publics par le site WikiLeaks.

Certains gouvernements européens se démènent, en outre, pour faire passer leurs intérêts économiques avec la Biélorussie avant l’application des sanctions contre le régime. La Slovénie a tout fait, en 2012, pour que le minigarque Youri Chizh puisse continuer à faire des affaires en Europe – notamment avec le magnat slovène Janez Škrabec, PDG de Riko, une société de BTP.

Des parlementaires français ont également mené une délicate mission en Biélorussie pour, notamment, plaider la cause d’entreprises tricolores comme Bouygues. Difficile de dire si et à quel point les considérations économiques ont pu influencer la position diplomatique de pays, comme la France, lors des négociations sur les sanctions contre la Biélorussie. Nous avons présenté une demande au Conseil de l’Union européenne pour connaître la position de chaque État par rapport aux sanctions contre Minsk. Celle-ci a été rejetée en septembre 2014.

Reste que les sanctions peuvent être efficaces. L’homme d’affaires biélorusse Anatoly Ternavsky, sur la liste noire européenne, a pu s’en rendre compte. Il avait un différend, en 2013, avec un oligarque russe au sujet du contrôle d’une entreprise chypriote qui disposait d’actifs en Russie. Anatoly Ternavsky possédait des parts dans la société chypriote à travers une structure enregistrée aux îles vierges britanniques. La cour suprême chypriote a jugé qu’il ne pouvait pas agir en justice contre ce ressortissant russe car cela reviendrait à lui permettre de faire des affaires en Europe.

Pour le journaliste indépendant et militant en faveur des droits de l’homme, Alexander Atroshchankau, ces sanctions ciblées restent un bon moyen de pression dès lors qu’il s’agit d’obtenir des résultats concrets, en particulier des gages de bonne volonté de la part du régime en matière de libération de prisonniers politiques. Mais cette approche trouve vite ses limites à quelques mois des élections présidentielles de 2015. Et reste susceptible d’ajustements permanents. Alexandre Loukachenko, qui se pose aujourd’hui en intermédiaire entre Russes et Européens, le sait pertinemment. Les Européens cherchent d’abord et avant tout la paix et la stabilité avec leurs voisins.

Narco-finance, les impunis

Réalisateur : Agnès Gattegno
Producteurs : ARTE France, Zadig Productions (2014)

Source : http://info.arte.tv

L’économie mondiale est de plus en plus irriguée par les narcotrafiquants venus du Mexique. Un documentaire saisissant sur les complicités d’un système financier international pour qui l’argent n’a pas d’odeur.

C’est l’histoire d’une stratégie industrielle très maîtrisée : diversification des activités, conquête de nouveaux marchés, investissements à l’étranger, rien que de très banal dans une économie mondialisée. À ceci près que l’entreprise en plein essor filmée par Agnès Gattegno n’est pas répertoriée au registre du commerce mais plutôt fichée au grand banditisme. Son documentaire montre comment, grâce à la dérégulation des marchés et à l’obsession du profit qui régit les milieux financiers, les sociétés criminelles comme les cartels de la drogue peuvent s’épanouir mondialement et dans une relative impunité. Au Mexique, les narcotrafiquants vampirisent l’économie locale. Profitant des largesses d’une police corrompue et d’un système bancaire complice, ils ont fait main basse sur une partie des domaines agricoles, dont ils contrôlent la production et les prix. Même si seulement deux crimes sur cent sont punis au Mexique, une récente loi antidrogue les a conduits à élargir leurs « compétences » : racket, enlèvements, mais surtout vols exponentiels de chargements d’hydrocarbures. Avec une incidence directe sur le coût de la vie locale : les entreprises lésées augmentent leurs prix. Mais l’impact de ces pratiques mafieuses est avant tout transfrontalier. Le puissant voisin américain en profite largement : il accueille les propriétaires terriens et les chefs d’entreprise rackettés et forcés à l’exil, mais aussi les investissements des narcotrafiquants et les citernes d’essence clandestines.

Argent sale et fluide
Grâce à de nombreux témoignages issus notamment des organismes d’enquête internationaux, Narco-finance, les impunis démonte pièce par pièce les tolérances dont bénéficient ces flux d’argent frais dans l’économie américaine. Un ancien employé de la puissante banque anglo-saxonne HSBC l’accuse frontalement, et non sans crainte pour sa survie, d’être le principal vecteur de blanchiment d’argent sale entre les deux pays. Les autorités de contrôle et la justice ferment les yeux : un effondrement de HSBC déséquilibrerait le système financier mondial. La banque et ses consœurs peuvent donc aider les cartels à toucher les autres places financières comme Londres ou à s’étendre dans des paradis fiscaux comme le Liban, pour le plus grand bonheur du Hezbollah. Dense et très documenté, le film d’Agnès Gattegno est au final l’histoire d’une métamorphose : celle de criminels aux mains sales devenus narcofinanciers en col blanc.

HSBC, première banque de l’Union européenne, est-il un blanchisseur au profit du terrorisme ? Le « J’accuse » de la commission d’enquête du Sénat américain et d’un lanceur d’alerte, Everett Stern, ancien cadre du service anti-blanchiment du « partenaire financier » des narcos mexicains.

L’AFFAIRE HSBC

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TORRENT

Les mille milliards de dollars qui manquent chaque année pour financer le développement

Par Virginie de Romanet

23/09/2014

Source : http://cadtm.org

Pays suspectés de pratique fiscale douteuse

L’ONG américaine ONE dont l’axe de travail est la lutte contre l’extrême pauvreté vient de publier Le casse du siècle : un scandale à mille milliards de dollars. Le rapport estime à au moins 1000 milliards de dollars les sommes perdues chaque année par les pays en développement (PED) et pointe 4 grands facteurs qui sont « des accords opaques liés à l’exploitation de ressources naturelles, l’utilisation de sociétés écrans, le blanchiment d’argent et la fraude fiscale ».

En fait, il pourrait s’agir de bien plus de 1000 milliards de dollars car le rapport estime que les pertes subies par les PED se chiffrent entre 972 et 2020 milliards de dollars, on passe donc carrément de plus du simple au double. Une note de bas de page explique la méthodologie de calcul qui se base sur des estimations fournies par le FMI et la Banque des règlements internationaux. Il s’agit en particulier pour cette dernière institution de son rapport de décembre 2013 qui a permis à ONE de calculer « le nombre total de dépôts enregistrés dans les juridictions de paradis fiscaux off-shore » dont le rapport mentionne qu’ils sont au nombre de 50 selon la liste du Governement Accountability Office (GAO) des Etats-Unis |1|.

L’accroche en gras de la page de garde indique que « les pays les plus pauvres du monde sont privés chaque année d’au moins mille milliards de dollars par des criminels qui profitent de l’opacité du système pour dérober des capitaux par le biais du blanchiment d’argent, de la fraude fiscale et du détournement de fonds », l’utilisation du présent laissant entendre qu’il s’agit d’un fait avéré.

Des chiffres solidement documentés

La méthodologie de l’étude nous annonce que ce chiffre se base sur 3 estimations convergentes. La première, celle du groupe de recherche et de plaidoyer du Global Financial Integrity sur l’ampleur des flux financiers illicites qui estime qu’en 2011, 947 milliards de dollars de capitaux ont été perdus par les pays en développement sous la forme de flux financiers illicites. Cette estimation subdivise ces montants en 3 grandes catégories. La plus importante en volume est représentée par la falsification des tarifs commerciaux et la fraude fiscale à hauteur de 60 à 65 % du total. Viennent ensuite les activités criminelles, le trafic d’êtres humains, la vente illégale d’armes, la contrebande, etc. Les recettes de la corruption et de détournement par des fonctionnaires représentent elles environ 5 % de tous les flux financiers illicites à l’échelle mondiale. La seconde estimation provient de l’Office des Nations-Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) qui évalue l’ampleur du blanchiment d’argent à l’échelle mondiale entre 2,1 et 4 % du PIB mondial. Chiffre qui se rapproche de l’estimation du FMI qui prend une fourchette plus large s’échelonnant entre 2 et 5 % du PIB mondial et dont le rapport « Perspectives de l’économie mondiale 2014 » avance une estimation chiffrée entre 1910 et 3640 milliards de dollars.
La part relative aux pays en développement est estimée à partir des statistiques du FMI concernant la part du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat relative aux pays en développement y compris les pays dits émergents. Cette part représentant 50,8 % de l’économie mondiale ce qui donne lieu à une estimation se montant à la moitié des chiffres cités donc 972 milliards comme estimation basse et 1853 milliards comme estimation haute. Enfin, le troisième chiffrage provient d’un cumul de plusieurs estimations concernant les pertes de recettes pour les pays en développement à partir des coûts globaux cumulés du blanchiment d’argent estimé à la fourchette mentionnée d’entre 1910 et 3640 milliards de dollars et de la corruption entre 600 et 1710 milliards de dollars avec une estimation prudente d’un tiers concernant les pays en développement. Ce qui donnerait selon l’estimation la plus prudente 1010 milliards et 2020 milliards pour les pays en développement.

De tels chiffres représentent une source considérable de moyens pour répondre aux défis de la nécessaire amélioration des conditions de vie pour l’immense majorité des populations du Sud et pour une partie non négligeable des populations du Nord. Ceci sans compter les autres sources de financement représentées par l’arrêt du paiement des dettes illégitimes et ou déjà remboursées par le jeu des intérêts, un impôt exceptionnel sur la fortune, des mesures de justice fiscale incluant la fin des cadeaux fiscaux aux riches et aux grandes entreprises entre autres mesures d’importance.

Une taxation au lieu d’une véritable restitution des sommes dérobées

Là où le bât blesse terriblement est le fait qu’alors que le rapport parle clairement de flux financiers illicites et de pertes pour les pays, il ne parle que de taxer ces montants au lieu de leur confiscation pure et simple au profit des populations du pays d’origine des flux. De 1000 à 2000 milliards de dollars on se retrouve dans leur perspective avec des montants qui ne représentent plus qu’entre 38,4 et 64,1 milliards de dollars, des montants clairement très faibles totalement en porte à faux avec un titre qui n’est guère plus qu’une accroche. En effet, on ne peut guère parler de manière cohérente d’un « casse à mille milliards » de dollars mettant en avant le fait que « les pays les plus pauvres sont privés d’au moins mille milliards de dollars chaque année à cause de personnes qui profitent de l’opacité du système pour détourner des capitaux via le blanchiment d’argent, la fraude fiscale et le détournement de fonds » si ce n’est pas pour préconiser le retour intégral de ces montants dans les pays qui en ont été spoliés.

Le poids des paradis fiscaux : de 5800 à 20 000 milliards de dollars

Par ailleurs, ces mille milliards de dollars sont un flux qui peut être en grande partie mis en rapport avec l’estimation du stock d’actifs détenus dans la paradis fiscaux. Si Gabriel Zucman l’estime dans son ouvrage à 5800 milliards d’euros ce qui selon lui fait perdre aux États 130 milliards d’euros de recettes par an |2|, il se base pour calculer ce chiffre sur des données qui ne prennent en compte que le secret bancaire sans intégrer les autres modes d’évasion fiscale. Sur base des données contenues dans l’édition 2013 du Global Wealth Databook du Crédit Suisse, ONE a obtenu un total de 20 500 milliards de dollars d’actifs non déclarés détenus offshore dont 3200 milliards issus des pays en développement.

Sur ce montant de 20 500 milliards de dollars, il n’est pas clair si les avoirs des résidents de ces territoires sont inclus dans cette estimation ou non car il est bien évident qu’ils doivent être identifiés pour être déduits.
Le rapport identifie 4 axes d’action pour que les montants mentionnés puissent être taxés (et non récupérés dans leur entièreté, ce qui est la grande faiblesse du rapport). Il donne néanmoins des estimations intéressantes et bien corroborées ainsi que des pistes d’action.

Quelles actions à mener ?

La première action préconisée vise à lever le voile sur les sociétés écrans. En effet, le secret bancaire ne couvre qu’une partie des avoirs détournés. Le rapport considère que « ces ’sociétés fantômes’ sont des outils cruciaux pour les blanchisseurs d’argent » et donne le chiffre de 70 % des plus grandes affaires de corruption entre 1980 et 2010 impliquaient des sociétés écrans |3|. Dans un article dans le New York Times, l’ancien Secrétaire Général des Nations Unies Kofi Annan a exhorté à « lever le voile du secret derrière lequel trop d’entreprises se cachent. Chaque juridiction fiscale devrait être tenue de divulguer publiquement la structure de propriété effective complète des sociétés enregistrées |4| ». Cette déclaration de bon sens contraste singulièrement avec son attitude en tant que Secrétaire Général de l’ONU lorsqu’il a ouvert tout grand la porte aux multinationales en instaurant en 2000 un partenariat stratégique de l’ONU avec celles-ci, partenariat connu sous le nom de Global Compact. Selon l’ONG Global Financial Integrity, les pays africains (hors Sud Soudan) ont perdu en 2011 76,9 milliards de dollars à cause des flux illicites.

La seconde action concerne particulièrement le domaine des ressources naturelles, secteur clé puisque le tiers du milliard de personnes les plus pauvres vit dans pays riches en ressources naturelles. Cette action met en avant l’obligation pour les multinationales de publier ce qu’elles paient au titre de l’exploitation de ces ressources. Le rapport met en avant l’émergence en cours d’une norme sur les ressources naturelles que les gouvernements de l’Union Européenne, des Etats-Unis, du Canada et de la Norvège se seraient engagées à appliquer |5| et préconise l’adoption par les pays du G20 d’un système de comptabilité standardisé et obligatoire ainsi que le rehaussement des normes mondiales de transparence en matière de ressources naturelles. Il s’agirait d’arriver à une norme commune obligatoire pour les pays possédant d’importantes ressources naturelles et les pays d’origine des multinationales exploitant ces ressources. Dans ce dernier cas, elles auraient l’obligation de rendre publiques leurs principales informations financières dans les pays où elles sont actives.

La troisième action concerne les mesures à prendre pour lutter contre la fraude fiscale en particulier contre la manipulation des prix de transfert par les multinationales qui déclarer leurs bénéfices par le biais de filiales dans des pays où ils sont faiblement taxés et leurs coûts dans ceux qui permettent les déductions les plus importantes. Le rapport signale que dans les pays développés, les recettes fiscales représentent en moyenne 34,1 % du PIB alors que dans les pays à faibles revenus, elles n’en représentent qu’en moyenne 13 %. Il faut cependant aller au delà de ce chiffre brut et se poser la question de la progressivité car avec les cadeaux fiscaux aux plus favorisés et aux grandes entreprises, la fiscalité est de moins en moins progressive. Une augmentation de recettes fiscales doit s’accompagner d’une meilleure répartition dans leur origine, faisant contribuer davantage ceux qui possèdent et gagnent davantage plutôt que de favoriser la TVA qui frappe le plus durement les plus pauvres qui doivent consacrer la totalité de leurs faibles revenus à la consommation.

La quatrième et dernière action préconisée consiste en la publication des données gouvernementales. Il s’agit de mettre en place des données ouvertes, informations gratuites accessibles à tous « qui doivent être précises, complètes et fournies en temps opportun ». Le rapport donne un exemple concret des bienfaits du contrôle citoyen de l’argent public portant sur l’éducation primaire en Ouganda où les écoles primaires ne recevaient que 13 % des fonds qui leur étaient alloués, 87 % étant donc détournés. Il en explique le processus : « la diffusion d’informations sur les transferts de fonds dans les écoles et les bureaux de district est devenue obligatoire et les comités scolaires ont reçu une formation sur la façon d’utiliser ces données pour demander aux autorités de rendre des comptes sur la perception et l’utilisation des fonds. Quatre ans plus tard, les écoles recevaient plus de 90 % des fonds qui leur étaient alloués – un changement spectaculaire rendu possible grâce à la transparence et à d’autres réformes ». Si il s’agit d’un enjeu fondamental pour la démocratie, on peut être fortement critique des mesures préconisées pour y parvenir par le biais d’une Charte adoptée par les pays du G8 ou même du G20. Si on reste sur une base volontaire et qu’il n’est pas prévu de sanctions en cas de non respect, il y a fort à parier que les informations les plus sensibles ne seront pas publiées ou ne le seront qu’après coup.

En conclusion ce rapport contient beaucoup de chiffres bien documentés et corroborés d’où son intérêt. Cependant, la vision politique – ou plus exactement apolitique – véhiculée est tout à fait contestable et regrettable. Alors que l’ONG intitule son étude « le scandale à mille milliards de dollars » et souligne que « les pays les plus pauvres sont privés d’au moins mille milliards de dollars chaque année », elle se limite à proposer la taxation de ces montants pour un produit compris entre 38,4 et 64,1 milliards de dollars par an.
On ne fait évidemment pas la même chose avec ces montants qu’avec mille milliards de dollars par an. Or, si cet argent est volé aux pays en développement, il est normal qu’il revienne aux populations de ces pays conformément aux pays d’origine des fonds. Par ailleurs, comme ONE ne se focalise que sur l’extrême pauvreté (et encore pas son éradication mais seulement sa diminution), on ne reste que dans la perspective des Objectifs du Millénaire pour le Développement, dans un contexte d’augmentation de la croissance mondiale sans nullement questionner la répartition des richesses, le rôle clé des institutions financières internationales dans ce modèle y compris pour les pertes mentionnées dans ce rapport, l’exploitation et le modèle capitaliste productiviste.


Le site de ONE.

Le rapport en pdf (à lire en ligne ou à télécharger)

Notes

|1| Sur ces 50 juridictions, 21 sont liées à l’Union Européenne et 10 au Royaume-Uni.

|2| Voir Pascal Franchet « Point de vue partisan sur le livre de Gabriel Zucman, résumé et critiques : La richesse cachée des Nations, enquête sur les paradis fiscaux » http://cadtm.org/Point-de-vue-parti…

|3| Initiative pour le recouvrement des avoirs volés, « Les Marionnettistes : comment dissimuler les avoirs juridiques derrière des structures juridiques et que faire pour l’empêcher »

|4| Kofi Annan, « Stop the plunder of Africa », New-York Times 9 mail 2013.

|5| http://www.rtbf.be/info/economie/de…

Loin des tranchées : quand les multinationales européennes engrangeaient déjà les profits de la guerre

Par Ivan du Roy, Rachel Knaebel

01/09/2014

Source : http://www.bastamag.net

 

Septembre 1914. Alors que les armées allemandes envahissent le Nord de la France, la mobilisation générale sonne aussi pour les industriels. Le gouvernement charge de grands patrons français de réorganiser l’économie, placée au service de la guerre. Mais pas question pour autant de sacrifier les profits ! Des deux côtés du Rhin, les bénéfices explosent pour quelques grandes entreprises. Une situation qui suscite colères et débats alors que des centaines de milliers d’hommes tombent au front. Plusieurs de ces « profiteurs de guerre » d’hier sont devenus les multinationales d’aujourd’hui.

6 septembre 1914. Les avant-gardes allemandes arrivent à Meaux, à une cinquantaine de kilomètres de Paris. Interrompant trois semaines de retraite, les armées françaises et britanniques font volte-face pour mener la première bataille de la Marne. À l’arrière, la mobilisation industrielle commence. Car la guerre semble devoir durer. Après un mois de conflit, l’armée manque déjà d’artillerie et de munitions. L’état-major réclame 100 000 obus par jour pour ses fameux canons de 75 alors que les ateliers n’en fabriquent que 10 000.

Le 20 septembre, le ministre de la Guerre, le socialiste Alexandre Millerand, organise une réunion à Bordeaux, où le gouvernement s’est réfugié. Y participent des représentants du Comité des forges, la plus puissante organisation patronale française, des membres de l’influente famille Wendel, propriétaire des aciéries de Lorraine, et Louis Renault, fondateur des usines éponymes. Des « groupements industriels régionaux » sont créés. Ils serviront d’intermédiaires entre l’État et l’armée d’un côté, les gros industriels et leurs sous-traitants de l’autre, pour répondre aux commandes. Les grandes entreprises en prennent la direction, comme la Compagnie des forges et aciéries de la marine et d’Homécourt, ou les établissements Schneider (Le Creusot), créés en 1836 et l’un des principaux fournisseurs d’armement français. Ces deux entreprises sont les aïeux de ce qui deviendra beaucoup plus tard Arcelor Mittal et Schneider Electric.

Quant à Louis Renault, il dirige la mobilisation des industriels en région parisienne. Une occasion inespérée alors que la marque au losange connaît de sérieuses difficultés avant la guerre. Côté allemand aussi, on s’organise. Début octobre, une commission destinée à développer des gaz de combat est lancée. Carl Duisberg, le patron de l’entreprise chimique Bayer en prend la tête (voir notre prochain article, publié le 2 septembre).

De grandes épopées industrielles commencent grâce au conflit

En France, cette réorganisation de l’appareil productif porte lentement ses fruits. Entre 1915 et 1917, les usines Renault doublent leur production de camions, et assembleront plus de 2000 chars FT-17, tout en fabriquant 8,5 millions d’obus. D’autres futurs constructeurs automobiles français se lancent à la faveur du conflit, avant même de fabriquer des voitures. La première usine d’André Citroën est construite en 1915 quai de Javel à Paris. Et son premier gros contrat ne concerne pas des voitures, mais des obus. À la fin du conflit, Citroën aura livré plus de 24 millions d’obus. Opportunité similaire pour l’usine sidérurgique des frères Peugeot à Sochaux, qui assemble obus et moteurs d’avions. Elle ne fabriquera sa première voiture qu’en 1921 (Peugeot et Citroën fusionneront en 1976).

C’est aussi en pleine guerre que naît ce qui deviendra le groupe Dassault. Le jeune ingénieur Marcel Bloch – futur Marcel Dassault – doit répondre à sa première commande en 1916 : fabriquer une cinquantaine d’hélices d’avion d’un nouveau modèle, baptisées Éclair, pour équiper les biplans de l’armée de l’air. « De grandes figures comme Louis Renault, ou Ernest Mattern chez Peugeot, s’imposent dans l’histoire de leurs entreprises, et ces industriels, parfois en accord avec l’État, parfois sans son accord, contribuent aussi puissamment à l’effort de guerre qu’à la croissance de leur propre empire industriel », écrivent les historiens Antoine Prost et Jay Winter [1].

Un capitalisme d’intérêt général ?

Ces entreprises, aujourd’hui devenues de grandes multinationales, s’enorgueillissent de leur contribution à « la victoire finale ». « À l’instar de très nombreux industriels, l’entreprise accentue son activité en faveur de l’effort de guerre national », explique Schneider sur son site, assurant être « l’un des grands acteurs de la victoire ». Michelin, qui fournit pneumatiques, masques à gaz, toiles de tente ou avions de combat Bréguet, affiche son « effort de guerre comme soutien patriotique ». Tout comme Renault : « Pendant la première guerre mondiale, l’entreprise fabrique camions, brancards, ambulances, obus, et même les fameux chars FT17 qui apportent une contribution décisive à la victoire finale » [2]. Dassault aviation et la société Safran, dont l’ancêtre, la Société des moteurs Gnôme et Rhône, produit des moteurs pour l’aviation de combat, sont de leur côté partenaires de la mission du centenaire de la Grande guerre.

À l’époque, ces élites économiques « se proclament mobilisées, non dans les tranchées, bien sûr, dont on laisse l’honneur aux glorieux héros, mais depuis le fauteuil de la direction de l’usine, d’un conseil d’administration ou encore d’une chambre consulaire », écrit l’historien François Bouloc, dans sa thèse sur « Les profiteurs de la Grande Guerre » [3]. « Effort de guerre national », « soutien patriotique », « contribution décisive à la victoire »… « Un capitalisme d’intérêt général verrait alors jour, sous l’effet puissant d’un inébranlable consensus patriotique », ironise l’historien.

Le capitalisme s’est-il mis pendant quatre ans en suspens ? Les industriels se sont-ils totalement mobilisés, sans esprit lucratif, au service de la communauté nationale et des hommes qui meurent en masse au front lors d’aberrantes offensives ? « Sollicités serait peut-être un terme plus approprié pour qualifier le type d’implication attendu de la part des industriels produisant pour la défense nationale. C’est en effet avec beaucoup de prévenance que l’État a recours à l’appareil productif privé, n’usant que marginalement du droit de réquisition prévu par la loi, concédant de larges avances pour permettre les immobilisations de capital nécessaires à l’adaptation ou à la création des outils de production. Certes, un contrôle de plus en plus étroit s’installe progressivement, en amont et en aval de la production, mais sans obérer les importants profits de guerre, réalisés grâce à la combinaison d’une forte demande et des hauts prix consentis », explique François Bouloc. À la différence des 7,9 millions d’hommes mobilisés pendant toute la durée de la guerre, pas question pour les élites économiques de risquer le sacrifice ultime.

« On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels »

Le chiffre d’affaires de Renault a ainsi été multiplié par quatre entre 1914 et 1918, passant de 53,9 millions de francs en 1914 à 249 millions de francs en 1919 [4]. Michelin négocie âprement la hausse de ses prix, prétextant de la volatilité des cours du caoutchouc. L’entreprise d’André Citroën réalise de son côté une marge bénéficiaire de l’ordre de 40 % [5] ! De même que Schneider : « Les bénéfices bruts déclarés de Schneider et Cie atteignent un maximum de 40% à la fin et au lendemain de la guerre et permettent de répartir pour les trois exercices de 1918 à 1920 des dividendes représentant le tiers du capital nominal », pointe l’historien Claude Beaud, spécialiste de la multinationale. Avec l’armistice, le groupe acquiert aussi des actifs en Allemagne et dans l’ancien empire austro-hongrois, notamment les établissements Škoda en République tchèque. Associé à la banque d’affaires l’Union bancaire et parisienne (aujourd’hui absorbé par le Crédit du Nord, filiale de la Société Générale), Schneider fonde en 1920 une puissante holding pour gérer ses participations en Europe de l’Est, « l’Union européenne industrielle et financière »… Cela ne s’invente pas !

À l’époque, ces importants profits suscitent débats et mécontentements. « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels », lance Anatole France quatre ans après l’armistice, le 18 juillet 1922, dans une lettre publiée en une de L’Humanité, le quotidien fondé par Jaurès. Dès les premiers mois de guerre, les polémiques surgissent. De la Mer du Nord à Mulhouse, les accusations contre les « profiteurs » de l’arrière se propagent sur le front. En mai 1915, un rapport de la Commission des finances de l’Assemblée nationale regrette que le ministre de la Guerre Alexandre Millerand se soit « livré [aux industriels] sans défense le jour où on leur a demandé de fabriquer coûte que coûte ».

Les commandes sont livrées en retard, du matériel est défectueux, nombre d’usines sidérurgiques n’étant pas préparées à fabriquer des armes, et à un tel rendement. Des obus de 75 sont facturés 14 francs au lieu de 10 francs, pointe la Commission des finances. Beau profit quand ils sont fabriqués par millions ! « Le ministère de la guerre est enfin accusé de n’avoir prévu dans les contrats aucune pénalité financière pour retard et inexécutions », écrit Jean-Louis Rizzo, dans sa biographie du socialiste Alexandre Millerand.

Des profits embusqués des deux côtés du Rhin

En juillet 1916, une loi établit une contribution extraordinaire sur les bénéfices exceptionnels réalisés pendant la guerre. Mais l’administration fiscale aura bien du mal à obtenir les documents des entreprises. « La société Michelin ne cessa pas pendant la guerre d’entourer ses résultats comptables du plus grand secret », illustre ainsi Anne Moulin, dans une étude sur l’industrie pneumatique à Clermont-Ferrand [6]. « À la fin de la guerre, avec les réserves et les provisions diverses dont il disposait, ainsi que grâce aux bénéfices des filiales étrangères, Édouard Michelin avait donc à sa disposition un « trésor de guerre » lui laissant une marge de manœuvre considérable », décrit l’historienne, s’appuyant notamment sur le rapport du député radical-socialiste Paul Laffont, rédigé en 1918. Le grand rival de Michelin, les établissements Bergougnan, distribuent, entre 1914 et 1918, 21,6 millions de francs à ses actionnaires… Avant d’être rachetés par Édouard Michelin.

La contribution extraordinaire sur les profits de guerre de 1916 suscitera l’opposition des industriels. « Qu’on parle d’imposer les gains amassés sur les fournitures de guerre et aussitôt, ce prodige qu’est le capitalisme désintéressé s’évanouit, laissant le devant de la scène à la rationalité ordinaire, celle du meilleur écart entre le bénéfice net et le chiffre d’affaires. (…) La comptabilité en partie double prévaut alors, et elle ne comporte en général pas de rubrique « intérêt de la patrie ». La guerre se présente alors pour ce qu’elle est aux yeux des industriels : une conjoncture économique riche de potentialités », commente François Bouloc.

Les profits amassés par l’industrie à la faveur du conflit font débat des deux côtés de la ligne bleue des Vosges. En Allemagne, une commission parlementaire examine aussi à partir de 1916 les gains des entreprises impliquées dans les productions militaires. Les industries coopèrent peu, mais la commission obtient quelques résultats probants. Elle établit que les seize plus grandes entreprises houillères et sidérurgiques allemandes ont multiplié leurs bénéfices par au moins huit entre 1913 et 1917 ! Près de trois-quarts du chiffre d’affaires de Bayer, qui produit notamment le tristement célèbre gaz moutarde, vient de ses productions de guerre. L’Allemagne aussi voit des épopées industrielles naître à la faveur du conflit : le futur constructeur automobile BMW se lance en 1917 en fabriquant des moteurs pour les avions de combats. Après l’armistice, même si les industriels allemands subissent confiscations et obligations de détruire leurs usines d’armement, les grandes entreprises comme Krupp se sont vite relevées.

Des colonies très profitables

Krupp équipe l’armée allemande en artillerie. C’est l’entreprise qui a mis au point le canon géant la « grosse Bertha ». D’une portée de 120 km, la « grosse Bertha » tirera en 1918 plus de 300 obus sur Paris pour faire craquer psychologiquement la population. Krupp – aujourd’hui fusionné avec Thyssen – a alors plus que doublé ses bénéfices. Ceux-ci passent de 31 millions de marks en 1913-1914 à plus de 79 millions en 1916-1917. Le fabricant d’armes allemand Rheinmetall, fondé en 1899, a lui multiplié ses profits par dix grâce à la guerre : de 1,4 million de marks à plus de 15 millions [7].« Celui qui réalise des performances exceptionnelles dans des circonstances exceptionnelles a le droit à une rémunération exceptionnelle », justifie alors le directeur du groupement de l’industrie allemande de l’acier et du fer, Jakob Reichert. Il ne parle évidemment pas de ce qu’endurent les fantassins dans la boue et la mitraille des tranchées… « Pour ces grandes entreprises, la guerre s’est révélée être quelque chose d’indiscutablement très profitable », analyse l’historien allemand Hans-Ulrich Wehler.

L’économie de guerre et les profits qu’elle génère se globalisent. Au Royaume-Uni, la compagnie pétrolière anglo-néerlandaise Shell (fondée en 1907) grandit également à la faveur du conflit. Elle approvisionne en essence le Corps expéditionnaire britannique envoyé sur le continent (600 000 soldats en 1916). Shell fournit aussi 80 % du TNT utilisé par l’armée. Tout en continuant à prospecter du pétrole dans des zones à l’abri du conflit, comme le Venezuela, le Mexique ou la Malaisie. À la fin des années 1920, Shell devient la première compagnie pétrolière mondiale. Car les matières premières jouent un rôle crucial.

Dans les mines du Katanga au Congo belge (la République démocratique du Congo aujourd’hui), la production de cuivre s’intensifie. « Les obus britanniques et américains à Passendale, Ypres, Verdun et dans la Somme avaient des douilles en laiton composé à 75% de cuivre katangais. Les pièces de leurs canons étaient faites en cuivre pur durci. Les balles de leurs fusils avaient quant à elles des douilles en cuivre blanc avec une teneur en cuivre de 80%. Les torpilles et les instruments de marine étaient fabriqués en cuivre, en bronze et en laiton », raconte le journaliste belge David Van Reybrook [8]. Plusieurs cultures sont rendues obligatoires, comme le coton pour les uniformes. Résultat : « En pleine guerre, les exportation coloniales passèrent de 52 millions de francs belges en 1914 à 164 millions en 1917. » Pour le plus grand bonheur des actionnaires de l’Union minière du Katanga, dont la banque Société générale de Belgique, aujourd’hui intégrée dans Suez (GDF Suez et Suez Environnement).

L’hyperproductivité, un devoir patriotique

Toute l’industrie ne profite pas au même niveau de la Grande Guerre. Mais globalement, « le vaisseau du capitalisme français ne se trouve donc pas trop malmené par le typhon qui fait rage sur l’Europe et la France entre 1914 et 1918 », souligne l’historien François Bouloc. « Le premier conflit mondial s’avère en effet être une conjoncture économique favorable doublée d’un moment de mutations sociales et organisationnelles très favorables au capital et, a contrario, défavorables au travail ». Pendant que les industriels arrivent à préserver, voire à augmenter, leurs marges, « les travailleurs sont quant à eux sommés d’oublier l’ennemi de classe pendant le conflit », rappelle l’historien.

Les niveaux de rendement exigés dans les usines sidérurgiques et d’armements imposent des réorganisations. Le taylorisme débarque en France – André Citroën en sera l’un des plus fervents adeptes. Sans que les ouvriers puissent s’y opposer. Car les ouvriers qualifiés – les affectés spéciaux – travaillent dans la menace permanente d’être renvoyés au front. Le discours sur l’Union sacrée, auquel se sont ralliés les syndicats majoritaires, domine. Chacun est sommé de se fondre dans un « esprit de travail », et de laisser pour plus tard ses revendications. « Devenue un devoir patriotique, l’hyperproductivité donnait un argument de poids à la réorganisation taylorienne du travail […] Le salaire à la tâche, qui indexait directement la paye des ouvriers sur la vitesse et la précision de leur production, fut l’aspect le plus souvent retenu du système de Taylor », décrit l’historienne Laura Lee Downs [9].

Si les grèves se multiplient à partir de 1917, motivées par la hausse des prix ou la revendication du samedi chômé, elles sont principalement menées par les femmes, recrutées en masse pour remplacer les ouvriers partis au front. « Ainsi, ce contre quoi les ouvriers qualifiés avaient lutté pied à pied avant 1914 se trouvait irrémédiablement instauré dans les ateliers, la déconfiture politique de 1914 de l’internationalisme face à la guerre se trouvant par là augmentée d’une défaite sociale » , observe François Bouloc.

Dans l’entre-deux guerres, la question des profits de guerre ne cesse de revenir dans le débat politique. En Italie, où l’on parle de « requins », « le premier programme fasciste – un modèle de démagogie – prévoyait la confiscation de 85% des bénéfices de guerre », rappelle l’historien toulousain Rémy Cazals [10]. En 1938, en France, alors que le second conflit mondial s’approche, une loi sur l’organisation de la nation en temps de guerre interdit aux sociétés qui travaillent directement pour la défense nationale d’engager, à ce titre, des bénéfices. Le 20 septembre 1939, alors que les armées du 3ème Reich envahissent la Pologne, le député Paul Reynaud déclare à l’Assemblée nationale qu’il n’est pas possible, à l’occasion du conflit qui commence, de « tolérer l’enrichissement scandaleux de la guerre de 14-18 » [11]. La défaite éclair de l’armée française en 1940 coupe court à cette inquiétude. Une autre page se tourne, celle de la collaboration avec le régime nazi, y compris économique. Une collaboration à laquelle nombre de patrons français vont participer sans trop de scrupules. Mais là, c’est une autre histoire.

Ivan du Roy et Rachel Knaebel

Photo : CC Wikimedia, CC Bibliothèque nationale de France (visite du général états-unien Persching dans les ateliers d’obus Citroën du quai de Javel, en 1917).

Notes

[1Antoine Prost, Jay Winter, Penser la Grande Guerre. Un essai d’historiographie, Paris, Seuil, 2004.

[2Voir ici pour Renault et (en pdf) pour Schneider.

[3Les citations de l’historien François Bouloc sont tirées de son article « Des temps heureux pour le patronat : la mobilisation industrielle en France », disponible sur le site de l’éditeur numérique cairn.info ou d’un article publié par le Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918 sur son site.

[4Source : La mobilisation industrielle, « premier front » de la Grande Guerre ?, Rémy Porte, Éditions 14-18, Paris, 2006.

[5Source : Les Échos.

[6Clermont-Ferrand, 1912-1922 : la victoire du pneu, 1997.

[7Sources : Spiegel et Deutsche Gesellschaftsgeschichte Bd. 4 : Vom Beginn des Ersten Weltkrieges bis zur Gründung der beiden deutschen Staaten 1914-1949, Hans-Ulrich Wehler, 2003, C.H. Beck Verlag.

[8Dans son livre Congo, Une histoire, Ed. Actes Sud, juin 2012.

[9L’Inégalité à la chaîne. La division sexuée du travail dans l’industrie métallurgique en France et en Angleterre (1914-1939), Paris, Albin Michel, 2002.

[10Les mots de 14-18, Presse universitaire du Mirail.

[11Source : La mobilisation industrielle, « premier front » de la Grande Guerre ?, Rémy Porte, Éditions 14-18, 2006, p 215.

Manifestation contre la première fortune de France, qui bétonne la terre : « Des champs, pas d’Auchan ! »

Par Julie Lallouët-Geffroy (Reporterre)

19/05/2014

Source : http://www.reporterre.net/spip.php?article5876

Quatre collectifs se battent à travers la France contre des projets du groupe Auchan qui pourraient dévorer des dizaines d’hectares de terres. Samedi, ils se sont unis pour aller jeter la lumière sur la famille Mulliez, propriétaire d’Auchan, dans le nord de la France.


- Roubaix (Nord), reportage

Plus de 150 personnes se sont réunies samedi après-midi 17 mai à Roubaix devant un grand bâtiment de verre. Ses baies vitrées abritent l’association de la première fortune de France, la famille Mulliez. Elle est propriétaire de bon nombre d’enseignes de notre quotidien, parmi lesquelles Auchan, Kiabi, Decathlon, Leroy Merlin, Quick, Flunch, et elle ne compte pas s’arrêter là. Elle achète des terres agricoles pour y construire des zones commerciales. Mais le groupe Auchan se heurte à l’opposition de citoyens sur quatre fronts, à Orléans, à Rouen, à Cavaillon et à Gonesse, près de Paris. Ces quatre collectifs s’unissent contre la disparition des terres agricoles au profit des zones commerciales.

Les nombreux magasins du groupe inspirent largement les pancartes brandies par les manifestants, « Décatlhon à fond le béton », « Mulliez, la vie, la vraie ? », « Mulliez, la mode à quel prix ? », « Mulliez, nous c’est le dégoût ». Sans oublier le mot d’ordre « Des champs, pas d’Auchan ».

« La France est le pays européen où il y a le plus de surfaces commerciales par habitant, il faut arrêter ça », explique au micro Matthieu, porte-parole de cette mobilisation. « Les projets immobiliers à vocation commerciale augmentent les prix des terres agricoles, au détriment de ceux qui nous nourrissent. »

Un tracteur ouvre la marche à travers les rues commerçantes de Roubaix. Derrière lui, des agriculteurs, des militants, de nombreuses associations comme la Confédération paysanne, la CGT, Attac ou encore des partis politiques : Europe Ecologie les Verts et le Front de gauche.

Des fanfares jouent du saxophone, de la clarinette et des percussions, des artistes de rue ironisent sur la défense des riches familles comme les Mulliez. Les manifestants marchent plus de deux heures sur huit kilomètres pour atteindre Néchin, en Belgique, où réside une partie de la famille Mulliez. La ville s’est fait connaître pour avoir accueilli l’acteur français Gérard Depardieu, lors de son exil fiscal.

Une piste de ski à 15 kilomètres de Paris

Les quatre collectifs à l’origine de la mobilisation ont tous un point commun : le groupe Auchan achète des terres historiquement agricoles pour en faire des zones commerciales. Le projet le plus emblématique est celui d’Europa city entre Paris et Roissy, dans le triangle de Gonesse. Michelle marche dans le cortège, sous le soleil, avec des moufles aux mains et une paire de skis sur l’épaule. « Ils veulent faire un centre de loisirs de luxe avec 500 boutiques et surtout une piste de ski, c’est dément ! » Le projet devrait s’étendre sur 80 hectares. Bernard du collectif du triangle de Gonesse renchérit : « En Ile-de-France, nous ne sommes pas autonomes au niveau de l’alimentation. Une grève de deux jours dans les transports pourrait poser des problèmes d’approvisionnement. Il faut conserver les espaces agricoles, les générations futures en auront besoin. »


Michelle est venue avec des skis

« A Cavaillon, dans le Vaucluse, nous avons des terres fertiles, mais Auchan veut construire une zone commerciale sur 45 hectares », explique Elisabeth Toulemonde du collectif Voguette 84. Des terres fertiles mais inondables, un problème qui devrait être contourné par l’implantation d’une digue. « Cela coûterait sept millions d’euros aux contribuables ».

C’est encore la même histoire que nous raconte Sophie Chaduteau, du collectif pour un site préservé entre Loire et forêt, cette fois pour créer un « village Oxylane » de 16,5 hectares dans l’agglomération d’Orléans. « Sur les banderoles, on a changé l’oiseau d’Auchan en vautour parce que c’est ainsi qu’ils se comportent. Ils sont à l’affût de la moindre parcelle de terre. Chez nous, près d’Orléans, ils ont obtenu les terres pour 2,40 euros le mètre carré. »

Et puis, il y a la ferme des Bouillons à Mont-Saint-Aignan, dans la périphérie de Rouen. « C’est de la spéculation, raconte Matthieu, Auchan a acheté le terrain à vil prix, il n’est pas constructible, le jour où il le sera, le groupe revendra avec une plus-value ou en fera une énième zone commerciale. » Cette ferme de quatre hectares est la seule à être occupée sur les quatre collectifs, et ce n’est pas pour rien, pour Philippe, agriculteur et membre de la ferme des Bouillons. « Nous faisons la démonstration concrète, par les actes et pas par les discours, que relocaliser l’alimentation est possible et a un sens. Bientôt, les habitants pourront acheter des fruits et légumes cultivés sur la ferme. »

Une mobilisation contre des géants

« Se retrouver tous ici, nombreux, souriants, sous le soleil, ça fait du bien », pour Sophie Chaduteau. D’autant plus que des riverains viennent grossir le cortège. Françoise habite Seclin : « Ca fait longtemps que j’ai l’impression qu’on est impuissants face aux puissants. Ils nous écrasent, nous envahissent. En étant ici, je me rends compte qu’on est nombreux à vouloir agir, on n’est pas seuls. »

Souleka vit à Roubaix depuis plus de 30 ans. « Quand je suis arrivée dans mon quartier, j’ai vu le premier petit Auchan voir le jour, aujourd’hui, il y en a partout. La grande distribution bouffe les petits commerçants et encourage la mal-bouffe. C’est dommage parce qu’il y a plein de petites fermes par ici où on peut trouver de bons produits, moins chers qu’au supermarché. »

Cette mobilisation ne vise pas simplement le groupe Auchan, les pancartes « Carrefour c’est bientôt ton tour » sont là pour le rappeler. Benoit Boussemart a écrit l’ouvrage La Richesse des Mulliez. « Ce qui est dénoncé ici aujourd’hui n’est pas propre à la famille Mulliez. Carrefour, Casino font la même chose. Il y a une hyper concurrence entre eux. Néanmoins, la famille est particulière. »

Une famille qui pèse 27 milliards d’euros

« Les membres de la famille Mulliez possèdent tout. Leur fonctionnement est tentaculaire. Quand vous allez dans les grandes enseignes : sur cent euros dépensés, dix vont dans la poche des Mulliez, que ce soit par Auchan ou Décathlon ». Benoit Boussemart estime la fortune de la famille à plus de 27 milliards d’euros, une fortune à la gestion fiscale bien ficelée. « Une partie de la famille Mulliez s’est installée en Belgique pour des raisons fiscales. Ainsi, elle ne paie d’impôt ni sur la fortune, ni sur les plus-value. »

Plusieurs membres de la famille sont exilés à quelques mètres de la frontière, à Néchin. Le cortège veut terminer sa marche devant la bâtisse de Patrick Mulliez, le fondateur de Kiabi et de Tape à l’oeil. Cette marque faisait fabriquer ses vêtements pour enfants dans le Rana Plaza, un immeuble de confection qui s’est effondré au Bangladesh l’an dernier, faisant plus d’un millier de morts.

Les militants comptent déverser devant chez lui une benne pleine de terre pour faire une jardinière avec tomates et carottes. Mais à peine la frontière est-elle franchie que les forces de l’ordre empêchent le cortège d’avancer. Même s’ils ne sont pas dans la rue de Patrick Mulliez, les militants veulent vider la benne. Les policiers les en empêchent. La tension monte et un des militants est menotté. Il est finalement libéré et le cortège fait demi-tour en fin de journée, encadré par la police montée belge.


Faute de pouvoir atteindre les Mulliez, on plante les salades près de la frontière

Le lendemain dimanche, une poignée de militants têtus se rend avec une banderole à Croix, dans le Nord,devant la maison du fondateur d’Auchan, Gérard Mulliez. Ils terminent leur périple en Belgique, là où ils n’ont pas pu aller la veille : devant la bâtisse de Patrick Mulliez, le fondateur de Kiabi, masquée par une haute haie de verdure.


Dimanche, devant chez Patrick Mulliez


Source et photos : Julie Lallouët-Geffroy pour Reporterre.

Lire aussi : Près de Toulouse, les citoyens combattent un projet de centre commercial.

 

CONNEX :

http://www.bastamag.net/Regis-Mulliez-actionnaire-d-Auchan

Compétition pour les terres arables

Source : http://ddc.arte.tv

04/2014

L’acquisition de terres cultivables par des investisseurs étrangers est un phénomène qui connaît aujourd’hui une ampleur sans précédent. Le Dessous des Cartes consacre deux numéros au commerce des terres arables et s’intéresse, dans ce premier volet, aux facteurs qui ont relancé la quête mondiale de terres agricoles, ainsi qu’aux acteurs de ce marché.

La United Fruit Company en Amérique centrale, en 1930

En 1930, la United Fruit Company était implantée dans neuf pays d’Amérique centrale. La première compagnie bananière du monde, américaine, avait échangé la construction de lignes de chemin de fer contre l’obtention de centaines de milliers d’hectares de terres dans ces pays. Au Honduras, par exemple, près d’un quart des terres agricoles lui appartenait. Les investissements étrangers dans le domaine foncier agricole ne sont donc pas un phénomène récent.

Les données de Land Matrix

Entre 2000 et 2014, dans le monde, les acquisitions (pour l’achat ou la location) de foncier agricole à grande échelle ont concerné 36 millions d’hectares, soit à peu près la superficie de l’Allemagne. Au total, sur cette période, on compte près de mille transactions foncières signées, selon Land Matrix qui est la base de données la plus fiable sur cette question.

Pourquoi cette compétition croissante pour l’accès aux terres ?

 

D’autres contraintes viennent s’ajouter à cette hausse de la demande alimentaire mondiale. Tout d’abord, toutes les terres émergées ne sont pas cultivables : seul un tiers le sont. Et si l’on considère l’ensemble de ces terres cultivables, seulement 40 % sont cultivées. Donc plus de la moitié des terres cultivables de la planète ne sont pas cultivées !

Des terres cultivables non cultivées

D’autres contraintes viennent s’ajouter à cette hausse de la demande alimentaire mondiale. Tout d’abord, toutes les terres émergées ne sont pas cultivables : seul un tiers le sont. Et si l’on considère l’ensemble de ces terres cultivables, seulement 40 % sont cultivées. Donc plus de la moitié des terres cultivables de la planète ne sont pas cultivées !

Les terres arables destinées à la production d’agro-carburants

Par ailleurs, les acquisitions de terres arables ne concernent pas seulement les cultures alimentaires. Elles sont aussi destinées à la production d’agro-carburants. Sur 100 hectares ayant fait l’objet d’une transaction entre 2000 et 2014, 11 sont uniquement consacrés aux cultures vivrières, 31 aux agro-carburants et 23 aux cultures à double usage (c’est-à-dire vivrières et agro-carburants) comme le soja, le maïs, l’huile de palme ou la canne à sucre.

Les pays “cibles” qui vendent ou louent leurs terres

Depuis 2000 dans le monde, 74 pays cibles ont loué ou vendu des terres arables. Ce sont majoritairement des pays du Sud, où le climat, les coûts de la main d’œuvre et la fertilité des terres permettent de produire à des prix compétitifs. On peut repérer sur cette carte les dix principaux pays qui ont loué ou vendu des terres. La Papouasie Nouvelle-Guinée et l’Indonésie occupent les deux premières places, avec respectivement 3,8 et 3,6 millions d’hectares loués ou vendus depuis 2000.

Les pays “investisseurs” qui achètent ou louent les terres

Voici maintenant les 93 pays (ou territoires) investisseurs, c’est-à-dire les pays dont sont originaires ceux qui achètent ou louent des terres. On repère sur la carte les dix principaux pays investisseurs, notamment les États-Unis qui occupent la première place avec plus de 7 millions d’hectares achetés ou loués dans le monde depuis 2000.

Les investissements fonciers américains dans le monde

Regardez les destinations des investissements américains. L’Afrique centrale représente un tiers des hectares achetés ou loués, et ces investissements américains concernent la production agricole, la production d’agro-carburants, l’extraction de bois de construction et la préservation des espaces naturels avec le tourisme.

De qui viennent les investissements fonciers internationaux ?

Les investisseurs privés représentent environ 90 % des investissements fonciers étrangers. Il y a les firmes d’agrobusiness, évidemment, et de plus en plus d’acteurs financiers comme les fonds spéculatifs. Les investissements publics représentent quant à eux les 10 % restants. Les États – via des agences d’État ou des fonds souverains – louent ou achètent des terres pour renforcer leur sécurité alimentaire, c’est à dire pour sécuriser leurs approvisionnements et faire face à la hausse du prix des matières premières.

L’émergence d’un marché Sud-Sud

Pour finir, si on reprend notre carte des pays investisseurs, et que l’on y superpose celle des pays cibles, on voit que la géographie des investissements fonciers internationaux est dominée par les pays émergents. Donc, l’essor du marché international des terres arables correspond de plus en plus à l’émergence d’un marché Sud-Sud.

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Quand l’humanitaire choisit ses victimes

Par Alice Corbet

28/04/2014

Source : http://www.revue-projet.com

English : When humanitarian chooses his victims

 

Les organisations humanitaires viennent en aide aux victimes, grâce, notamment, à notre argent. Pour nous inciter au don, elles mettent en scène les victimes les plus à même de nous émouvoir, au risque de simplifier le message et d’en oublier d’autres, moins idéales.

Régulièrement, sur les murs des villes, sur les écrans des téléviseurs, des images chocs. Une enfant maigre, une mouche au coin de la bouche : la faim. Une image floue, en mouvement, dans laquelle on discerne les éclats d’une arme et des membres broyés : la guerre. Un regard tout à la fois éteint, soulagé et aveuglé : un survivant exhumé de décombres. Un père qui tend dans ses bras le cadavre boursouflé de son enfant : un appel à l’aide. À côté, un slogan, tout aussi dérangeant. Et un logo, qui rappelle que l’on peut faire quelque chose : soigner les corps, rendre la vie. Ce que nous, spectateurs et donateurs potentiels, ne pouvons réaliser ; mais que l’organisation représentée par le logo ne peut faire sans nous. Du moins sans nos moyens.

L’image de la victime comme support humanitaire

Cette imagerie et la pitié qu’elle soulève ont souvent été analysées par les historiens d’art ou les chercheurs en sciences sociales (notamment en communication). Hannah Arendt rappelait que la pitié était le ressort premier de l’action, répondant à l’appel de corps démunis plus qu’à des principes intrinsèques à la personne en tant que telle (qui « annonce la suprématie des droits de l’homme sur les droits du citoyen[1] »). Plus récemment, Giorgio Agamben distingue le « simple fait de vivre » (la « vie nue ») de l’existence politique, et considère que dans notre contemporanéité, la première prend le dessus sur l’autre. Luc Boltanski aborde aussi le thème de la pitié comme moteur politique. Didier Fassin, fort de ces influences[2], développe le terme de biolégitimité : le corps fait droit. Ainsi, observe-t-il, « aujourd’hui, la société française est moins encline à reconnaître l’existence mise en danger de la victime d’un régime autoritaire ou de violences guerrières et plus sensible à la maladie ou à la souffrance de la personne atteinte d’une affection grave[3] ». De leur côté, des critiques des médias rencontrent un vif succès dans leurs démonstrations, comme l’ont démontré François Jost et Philippe Mesnard, l’émission Arrêt sur images de Daniel Schneidermann, ou même le Petit Journal présenté par Yann Barthès, dans lequel la dérision décrypte les jeux liés aux discours et aux images. Enfin, le milieu humanitaire lui-même s’interroge depuis longtemps sur ce qu’est la victime – on pense, par exemple, aux réflexions de Rony Brauman – et les débats sont nombreux en son sein au sujet d’appels aux dons jugés trop « publicitaires » et dont la réalisation est confiée à des cabinets de communication ou à des spécialistes du marketing.

La victime est la motivation première de l’intervention humanitaire[4], que ce soit pour légitimer une action ou pour lancer des appels aux dons. Qu’est-ce qu’une victime au reflet de la réalité, pour le spectateur et donateur potentiel ? Qu’est-ce que cela signifie pour notre société contemporaine ? En revenant sur les différents types de victimes, de la « bonne » victime à la « mauvaise » victime, on verra quels sont les usages de ces représentations et le sens qu’elles induisent. On conclura sur l’impact qu’elles ont sur les deux extrêmes de la chaîne de l’imagerie victimaire, tant sur la victime que sur le spectateur-donateur potentiel.

Entre présupposés et idéologie

Les images véhiculées par les médias proviennent des terrains d’opération des organisations humanitaires, ou sont transmises par les journalistes présents sur les lieux « en crise ». Mais l’angle émotionnel de leur mise en scène reflète la réalité sous un biais finalement très partiel. La mise en avant des « vulnérables », ces groupes identifiés comme les plus touchés par les catastrophes, est souvent photogénique, par le cadrage ou par la narration de la scène, et répond à des codes visuels essentiellement religieux : pietà, descentes de croix, madones, etc. Elle provoque l’apitoiement, parfois le sentiment d’identité (« ça pourrait être moi »). Le vocabulaire associé à ces images est également très évocateur : on parle de pays martyr, de corps décharnés… Le regard indigné reflète ainsi un rapport à l’autre dans lequel cet autre est l’objet d’une contemplation empathique. Et ce regard entérine différents présupposés sur la victime en question. C’est ainsi que se détache un corpus du visible : celui des représentations de la victime idéale, évocatrice et universelle.

La femme est souvent opprimée mais belle, l’enfant innocent, le vieillard respectueux et dépouillé…

Dans ces corpus doctrinaux façonnés par les représentations victimaires, la femme est souvent opprimée mais belle, l’enfant innocent (c’est la « victime absolue » déjà évoquée par Jacques Rancière[5]), le vieillard respectueux et dépouillé… L’homme, peu évoqué, sauf en situation de détresse (lors des enterrements ou sous le coup d’une blessure), est généralement absent de ces représentations : il apparaît en filigrane, comme celui qui tient les armes, celui qui provoque le malheur. Dans tous les cas, s’il y a un militaire de l’Onu ou une blouse blanche à côté de la victime, l’image signifie qu’« on » est là, qu’il y a de l’espoir, voire une « solution » au problème.

Parfois, une victime dite « noble » permet l’identification et laisse sous-entendre que son pays va pouvoir se « relever », ce qui n’empêche pas de l’aider temporairement. C’est le cas des victimes du tsunami japonais de 2011 : le pays inspirait confiance au donateur tout en lui donnant le sentiment qu’il pourrait être concerné par un désastre technologique similaire. Si, par ailleurs, l’attitude des Japonais a été remarquée (peu de pleurs, une aptitude à la « résilience »), n’est-ce pas aussi que peu d’images de morts ou de familles en souffrance ont été montrées ? L’esthétisation du désastre japonais n’a-t-elle pas joué sur les présupposés à l’égard du pays et sur le sens de la catastrophe ?

À l’inverse, dans les « creux de la carte », se devinent les cas délaissés ou complexes : ceux qui sont plus difficiles à médiatiser, parce qu’ils sont moins photogéniques (moins spectaculaires), parce que les a priori sont moins favorables (ils appartiennent à un monde « ennemi »), ou parce que leurs histoires, trop compliquées, empêchent une lecture simple et intuitive de leur situation. Par exemple, les Pakistanais ont mauvaise presse et leurs inondations ou tremblements de terre ont du mal à mobiliser les spectateurs. De même, les Subsahariens, dont on imagine qu’ils sont toujours en famine et qu’ils ne sont « pas assez entré[s] dans l’histoire[6] », sont presque victimes par nature : l’image donnée d’eux ne laisse aucune perspective d’espoir sur leur devenir. Il est alors difficile de mobiliser aujourd’hui le spectateur-donateur au sujet des problèmes liés à une vaste région africaine, dont les pays mêlent tous une histoire sociopolitique complexe à des enjeux géostratégiques et économiques multiples et à des dégradations climatiques majeures. Aussi bien, ceux qui ne répondent pas aux codes « esthétiques » et idéologiques n’attireront que peu l’attention, l’empathie et le don.

Un désastre naturel et violent attire plus l’attention qu’une guerre larvée et complexe.

Il n’y a donc pas de rapport équitable avec les victimes. Si le spectateur-donateur a l’impression que la victime est déjà perdue, il considère, lassé de cette situation de victime immuable, que son don n’est pas utile : il vaut mieux donner pour être efficace. Les victimes qui semblent trop loin, car « leurs » tragédies ne peuvent pas nous arriver, sont souvent moins considérées ; sauf quand le lointain se rapproche ou que l’on s’identifie à un drame ponctuel qui pourrait arriver aussi « chez nous » : tremblement de terre d’Aquila en Italie (2009), inondations suite à la tempête Xynthia en France (2010)… Il en est de même pour les différentes typologies de catastrophes : un désastre naturel et violent attire plus l’attention qu’une guerre larvée et complexe.

La victime comme ressort de l’action

L’impact de la mise en image peut s’analyser à partir des réactions de l’opinion publique et des responsables politiques à la suite des attaques chimiques du 21 août 2013 à Damas, en Syrie. Les lignes de cadavres aux thorax expirés évoquaient une mort sans discernement : le gaz est un symbole de danger universel, sans frontières ni limites. D’ailleurs, les images d’animaux morts, notamment de chiens, ont été largement diffusées, démontrant l’injustice, la table-rase à laquelle personne ne peut échapper. L’usage du gaz rappelle qu’il y a des moyens modernes et très efficaces pour tuer, des armes « non-conventionnelles » bannies depuis des années. Pourtant, on se rappelle que l’arme chimique fut utilisée lors des deux guerres mondiales, de celles d’Indochine et du Viet Nam ou plus récemment en Irak. Les réglementations liées à ces armes rappellent que les victimes doivent, comme l’arme et la guerre, être « conventionnelles »…

Cependant, certains peuvent vouloir la disparition entière de victimes, devenues « problèmes ». C’est la « victime totale ». On pense ici aux génocides et plans d’extermination de masse, comme aux incessantes luttes intestines dans lesquelles la mort est l’unique échappatoire : luttes de gangs, batailles politiques nationalistes. Le vocabulaire se lie alors à l’image-stigmate de l’autre : en Haïti, on a parlé de « déchoukaj » lors des dictatures (le terme renvoie au verbe « dé-soucher » un arbre) ; au Rwanda, la radio Mille collines parlait de l’extermination de « cafards », etc. Dans les discours des politiques, d’ailleurs, les réactions suite aux attaques chimiques syriennes se référaient essentiellement aux images qualifiées d’« abjectes » et d’« abominables ». Mais tuer de manière « conventionnelle » (100 000 morts syriens fin juillet 2013) nous interroge-t-il moins que tuer avec du gaz ? La victime, soumise à la cause de sa mort, démontre que ce ne sont pas les cadavres qui nous font le plus horreur (il y a des images plus ignobles encore), mais la cause de leur décès. Avec leur médiatisation, de victimes totales (anéanties sans distinction), les victimes syriennes se sont donc imposées comme témoins. Elles ont montré et démontré au monde ce qui se passait dans le pays et provoqué une réaction de réprobation internationale. La victime est alors un symbole argumentatif pour l’opinion publique.

D’une manière générale, ces typologies victimaires ne se fondent que sur l’image, la détresse et les présupposés qui les accompagnent : sur le sentiment d’émotion et non sur une explicitation contextuelle de la situation et des besoins de la victime. L’image la plus directe, où la victime est envahissante, obnubile l’attention du spectateur. Dans sa simplification, elle fait oublier les enjeux cachés derrière la lecture initiale. Présentée souvent comme incapable de s’en sortir seule, la victime devient faible par nature, naturellement victime. À force d’être décontextualisées, voire déshistoricisées, les représentations qui dépassent le cadre de l’émotion et submergent le sens critique formulent un sens que l’on peut qualifier de politique : en identifiant l’homme à sa souffrance, on dépolitise son être et on oublie qu’il est bien plus qu’une enveloppe biologique[7].

Le don a lieu quand un événement touche le spectateur et qu’il y est incité par les arguments des ONG déclarant qu’elles vont convertir son argent en soin et en aide.

L’impact des représentations victimaires se matérialise ou non dans le don-réflexe, fondé sur l’émotion et l’immédiateté. Le don a lieu quand un événement touche particulièrement le spectateur et qu’il y est incité par les arguments des organisations humanitaires déclarant qu’elles vont convertir son argent en soin et en aide. Ce don-réflexe s’appuie également sur le sentiment de culpabilité : on ne peut rien faire soi-même, alors on fait faire par l’intermédiaire de quelqu’un d’autre, parfois dans un mouvement de catharsis collective, quand le drame s’affiche sur toutes les télévisions, suscitant ces spectacles de levée de fonds, ces prises de parole de personnages influents, politiciens, vedettes médiatiques… Enfin, le don-réflexe a un aspect compensatoire : il entérine l’échange d’une valeur monétaire contre une valeur morale en donnant l’impression que, comme l’immédiateté émotionnelle nous frappe, le don va immédiatement corriger notre incapacité d’aider par le biais d’une organisation humanitaire[8]. Ce geste réflexe, plus que réflexif, proportionnel à l’émotion, était par exemple mis en scène par le raccourci elliptique de la campagne de Médecins sans frontières où l’on voyait une femme, médecin, blanche, exténuée, mais allant de l’avant, portant dans ses bras un enfant, noir, mourant. Avec écrit au-dessus : « Votre argent ? C’est elle qui l’utilise ». Avec la médiatisation immédiate (comme pour la catastrophe de Fukushima) et la multiplication des images (comme pour Haïti en 2010), ces appels ne donnent ni le temps ni la place à l’explication. Or ce don-réflexe ne peut être que temporaire (pour des événements spécifiques) et non systématique, car l’imagerie sur laquelle il s’appuie engendre de nombreux malentendus.

La vengeance de la victime et du donateur

D’une part, la victime sait souvent qu’elle en est une. Elle peut alors se manifester comme étendard d’une cause, en sur-jouant son rôle : c’est parfois son unique moyen d’exister, imposé par le regard de l’autre. Quand le statut de victime est le seul à attirer certains droits, quand il est devenu un enjeu, une personne peut, en effet, mettre en avant ce statut pour demander une aide humanitaire ou politique. Pourtant, la plupart du temps, les victimes réalisent nombre de choses par elles-mêmes, ne se contentant pas d’attendre les sauveteurs. Ceux qui sont souvent présentés comme « passifs » ne le sont généralement que très peu, même en situation de catastrophe ! L’attention des médias, portée sur leur corps souffrant, peut devenir leur force. À la Commission des recours des réfugiés[9] (juridiction où des demandeurs d’asile viennent plaider leur cause), ils font davantage appel à leurs souffrances physiques (toutes les femmes disent avoir été violées) qu’à l’oppression politique subie ou à d’autres événements plus complexes, ce qui pourrait entraîner quelque suspicion (« des terroristes ? »). Bien qu’ils aient souvent des raisons fondées de chercher refuge en France, tous les demandeurs d’asile insistent sur les mêmes points, souvent dans les mêmes termes : ceux les plus susceptibles de toucher les juges. Le risque est celui d’une uniformisation du témoignage, d’un effacement des particularismes individuels ou des situations trop complexes (les demandeurs d’asile ont parfois moins de vingt minutes pour toute l’audience et bénéficient d’une traduction souvent approximative). On retrouve ici le concept de biolégitimité, pour qui le témoignage prime sur la vérité, mêlant émotion et histoires-clefs propres à toucher le public concerné, au lieu du récit plus complexe d’une vérité dont la violence est non moins forte, mais plus indescriptible pour l’oreille d’un « témoin du monde », qu’il soit juge ou journaliste.

À ce qu’on peut appeler la « vengeance de la victime », celle d’une victime qui se sait victime et se survictimise, s’ajoute la « vengeance du spectateur et éventuel donateur ». Car ce dernier en arrive à se montrer suspicieux face à ces victimes « qui se plaignent tout le temps », ou bien à se lasser de cette victime immuable, dont la situation n’évolue jamais au fil des générations, ou encore à ne plus du tout comprendre l’histoire de la victime tant elle a été décontextualisée et déshistoricisée : son « don réflexe » est fatigué. Trop ponctuel, le « don réflexe » ne fait plus sens à force de ne pas comprendre et de se centrer seulement sur un corps souffrant sans évoquer la complexité de la question. Il a tendance à faire baisser la récurrence et la moyenne des dons.

Réduire la complexité ?

Aussi de nouvelles stratégies des organisations humanitaires ou médiatiques insistent-elles sur le « savoir » et le « comprendre » plus que sur le « voir » et « l’émouvoir ». L’expérience de la campagne du CCFD-Terre Solidaire « Ceci n’est pas », qui a pris la question de l’appel au don sous un angle inédit en remettant en question les codes habituels, les clichés et les idées reçues, a permis de montrer qu’un autre type de « publicité » pouvait fonctionner[10]. Une des affiches de cette campagne représentait, par un dessin – astuce permettant une première différenciation des codes publicitaires habituels –, une femme portant un bébé, près d’un sac que l’on suppose rempli de nourriture. La légende expliquait : « Ceci n’est pas une Africaine qui souffre de la faim. C’est la gérante d’une coopérative agricole ». Pour mieux interpeller le public tout en lui faisant comprendre et le sens et la philosophie de l’organisme, le bas de l’affiche rappelait : « Le Sud mérite mieux que nos clichés ».

Sur le même mode, la Croix-Rouge française s’est armée d’humour et du physique d’un mannequin pour inciter les gens à donner ou à apprendre les gestes de premiers secours. Aussi, pour sensibiliser à un sujet peu valorisant, l’ONG reprend une danse loufoque et un morceau de musique qui ont fait le « buzz » sur internet (le « Harlem shake »). Le spot publicitaire conclut : « Les diarrhées tuent un enfant toutes les 20 secondes. Ça mérite aussi de faire le buzz. »

Ce penchant à simplifier le malheur de l’autre pour obtenir une image plus lisible du monde n’est-il pas un symptôme de nos sociétés contemporaines ?

Le but des appels aux dons des organisations humanitaires est de récolter de l’argent : peut-on leur reprocher de jouer avec nos instincts si nous ne remettons pas ces derniers en question ? Ce penchant à simplifier le malheur de l’autre pour obtenir une image plus lisible du monde n’est-il pas, surtout, un symptôme des maux de nos sociétés contemporaines ? Les représentations victimaires, toutes façonnées d’idéologies, répondent à une tendance actuelle, celle d’une distinction claire entre les uns et les autres (la bonne victime et le sauveur), d’une recherche de réduction rapide et même rassurante de la complexité d’un monde pourtant de moins en moins lisible. Ainsi, l’imagerie victimaire continue d’alimenter nos perceptions du monde, où le caractère sensationnel, rapide et facile prime sur l’approfondissement contextuel, raisonné et réflexif.

 


[1] Didier Fassin, « Le sens de la santé. Anthropologie des politiques de la vie », Anthropologie médicale. Ancrages locaux, défis globaux, Anthropos, 2005, pp. 383-399.

[2] D. Fassin, « Politiques des corps et gouvernement des villes. La production locale de la santé publique », in D. Fassin (dir.), Les figures urbaines de la santé publique. Enquête sur des expériences locales, La Découverte, 1998, pp. 7-46.

[3] D. Fassin, 2005, op. cit..

[4] On dira « humanitaire » pour évoquer tous les mouvements de solidarité, qu’ils soient de caractère urgentiste ou de développement.

[5] Jacques Rancière, La mésentente : politique et philosophie, Galilée, 1995.

[6] Selon la formule de Nicolas Sarkozy, alors président de la République française, lors d’une allocution prononcée en juillet 2007, à Dakar (Sénégal).

[7] A. Corbet, « La ‘bonne’ victime : une question d’images, d’emblèmes, et un sens politique implicite », Grotius International [en ligne], 03/03/2011.

[8] Sylvain Lefèvre, ONG et Cie, Mobiliser les gens, mobiliser l’argent, Puf, 2011.

[9] Commission des recours des réfugiés, aujourd’hui Cour nationale du droit d’asile. Observations menées entre 2006 et 2007.

[10] Ce qui fut le cas : cette campagne a reçu le Grand Prix Stratégies de la communication d’entreprise 2010 et s’est traduite par une augmentation des dons de l’organisme.

Le Vatican et l’argent

Réalisation : Jesus Garces Lambert

2014

Source : http://www.arte.tv

Si le pape est le chef spirituel de plus d’un milliard de croyants à travers le monde, il dirige aussi une multinationale aux chiffres d’affaires mirobolants. Enquête exclusive sur les comptes opaques et « peu catholiques » du Vatican, que le pape François a pour mission d’assainir.

Si le pape est le chef spirituel de plus d’un milliard de croyants à travers le monde, il dirige aussi une multinationale aux chiffres d’affaires mirobolants. L’Église catholique gère non seulement des hôpitaux et des universités, mais elle a aussi amassé depuis sa création une quantité de trésors, d’œuvres d’art et de biens immobiliers d’une valeur inestimable, et reçoit des subventions du monde entier. Or, cette fortune s’accompagne de nombreux scandales financiers impliquant les personnages les plus haut placés au Vatican. Des affaires embarrassantes qui ont été au cœur des discussions du dernier conclave qui a élu le nouveau pape, dont la mission prioritaire est d’assainir les finances de l’Église.En s’appuyant sur des documents exclusifs, ce documentaire dévoile les activités économiques et les flux financiers les plus secrets de l’Église catholique. L’enquête s’attarde notamment sur le cas très particulier de l’Institut pour les œuvres de religion appelé « la banque du Vatican ». Au cœur de nombreuses affaires de blanchiment d’argent et de comptes secrets destinés à étouffer les accusations de pédocriminalité, celle-ci a rendu public pour la première fois son bilan en octobre dernier…

Réalisation : Jesus Garces Lambert
Année de production : 2014
Durée : 1h                            Origine : ZDF (Italie)

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