L’ÉGYPTE D’AL-SISSI

Source : http://ddc.arte.tv/nos-cartes/l-egypte-d-al-sissi

Janv 2016

Le maréchal Abdel Fattah al-Sissi est arrivé au pouvoir en 2013, à la suite d’un coup d’État dirigé contre le Frère musulman Mohammed Morsi. Aujourd’hui, toute forme d’opposition politique est quasiment interdite dans le pays. Alors comment Sissi assoit-il la légitimité de son pouvoir, à l’intérieur et à l’extérieur de l’Égypte ?

La population égyptienne

La population égyptienne

Le pays fait 1 million de km². Et avec 87 millions d’habitants en 2015, c’est le pays le plus peuplé du monde arabe. 95 % des Égyptiens sont de religion musulmane, presque tous appartiennent à la branche sunnite. Et on compte également 5 % de coptes, c’est-à-dire des chrétiens.

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Les cibles nucléaires des Etats-Unis durant la guerre froide déclassifiées

Source : http://fr.euronews.com/2015/12/24/les-cibles-nucleaires-des-etats-unis-durant-la-guerre-froide-declassifiees#.VnwdFkdyEws.twitter

24 Dec 2015

C’est un document datant de 1956 qui vient d‘être rendu public par la National Archives and Records Administration à la demande d’un chercheur de l’Université George Washington. Cette longue liste de 800 pages détaille les cibles potentielles de frappes nucléaires américaines en cas de guerre avec l’URSS. Et elle a de quoi donner des sueurs froides. On y trouve – énumérés sous des noms de codes – des milliers d’objectifs identifiés comme stratégiques. Parmi eux, 1 200 villes, notamment Moscou, Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg), Berlin-Est, Varsovie ou encore Pékin. Si ces villes étaient essentiellement retenues pour les sites militaires et industriels qu’elles abritaient, la catégorie “population” apparaît également, accréditant la volonté de frapper des zones densément peuplées pour faire un très grand nombre de victimes civiles.

En visionnant la carte ci-dessous, on peut prendre la mesure de la multiplicité des objectifs identifiés, qu’il s’agisse de zones urbaines ou de bases aériennes. Car en cas de conflit généralisé, la priorité aurait été d’anéantir au plus vite les capacités aériennes de l’URSS pour éviter que l’Union soviétique ne réplique par des frappes nucléaires massives. À l‘époque, en effet, seuls les bombardiers pouvaient acheminer l’arme atomique jusqu‘à sa cible, les missiles nucléaires intercontinentaux ou ceux lancés depuis des sous-marins étant encore inexistants.

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Le Yémen en morceaux : Qui se bat contre qui ?

Par Laurent Bonnefoy

25/03/2015

Source : http://orientxxi.info

Le processus de transition qui a fait suite au « printemps » de 2011 avait un temps érigé le Yémen en modèle. Porté à bout de bras par l’ONU, il est moribond et a laissé place à un entrelacement de conflits et d’inimitiés qui, bien que prévisibles, frappent par leur brutalité. Face à une telle illisibilité, la communauté internationale est tentée de plaquer quelques grilles de lectures binaires (Nord/Sud, sunnite/chiite) qui risquent pourtant, comme en Libye, de précipiter encore plus le pays dans la guerre. Et l’implication directe de l’Arabie saoudite risque d’aggraver la situation1.

L’épisode rocambolesque du 21 février 2015 qui a mené le président de la transition Abd Rabbo Mansour Hadi à fuir Sanaa et à gagner Aden, dans le Sud, avait placé le Yémen dans une situation intenable. Dans l’impossibilité de travailler face à la poussée des rebelles houthistes, il avait un mois plus tôt annoncé une première fois sa démission pour être ensuite placé en résidence surveillée à Sanaa, la capitale, par cette même «  milice chiite  ». Profitant de l’inattention de ses gardiens au petit matin, il avait pu s’enfuir de son palais par une porte dérobée et rejoindre l’ancienne capitale du Yémen du Sud, d’où il est originaire. Le 25 mars 2015, certains officiels annoncent son départ du pays alors que les houthistes sont aux portes d’Aden et bombardent la ville. La localisation de Hadi reste incertaine mais il a clairement perdu la main. Comment expliquer une telle débâcle  ?

Reconquérir le Yémen depuis Aden

Au cours de la captivité de Hadi à Sanaa, le vide institutionnel avait été rempli par les houthistes eux-mêmes. Ce mouvement politico-religieux issu de la branche zaydite du chiisme, bien qu’initialement marginal, avait au fil des ans gagné en popularité et en capacité de nuisance. Depuis l’été 2014, les houthistes avaient réussi à mettre la pression sur le gouvernement et sur Hadi, prenant le contrôle de la capitale, obtenant le limogeage du premier ministre Mohamed Basindwa et opérant, sans l’assumer véritablement, un coup d’État. Cette prise de pouvoir n’avait été possible qu’à travers une alliance de circonstance entre les houthistes et l’ancien président Ali Abdallah Saleh, démis de ses fonctions par la rue en 2011 et qui continuait à bénéficier de l’allégeance d’une part significative de l’appareil de sécurité. L’alliance entre des anciens ennemis qui s’étaient combattus dans le contexte de la guerre de Saada entre 2004 et 2010 permettait à tous deux de se venger de leur adversaire commun, le parti al-Islah, branche yéménite des Frères musulmans, allié au président Abd Rabbo Mansour Hadi.

En rejoignant Aden, Hadi affirmait le maintien de sa légitimité constitutionnelle. Il annulait sa démission et prononçait le transfert provisoire de la capitale vers Aden. Il entendait faire de ce port la base de sa reconquête face aux houthistes, mais semblait en réalité précipiter le pays vers la partition. Bien qu’il soit originaire d’Abyan, province qui jouxte Aden à l’est, son assise politique dans cette dernière ville et dans l’ex-Yémen du Sud en général était maigre. La population de l’ex-Yémen du Sud, largement acquise à l’option sécessionniste, lui tenait rigueur d’avoir réprimé pendant son mandat le mouvement sudiste mais également, en 1994, lors d’un précédent conflit, d’avoir en tant que ministre de la défense mené une offensive militaire contre Aden. Par ailleurs, Hadi se trouvait être en tension avec l’un des principaux leaders sécessionnistes, Ali Salim Al-Bidh suite à une sombre et meurtrière histoire de purge sudiste en 1986.

En dépit de la fragilité de ses appuis locaux, Hadi continuait de recevoir le soutien de la communauté internationale. Ainsi l’Arabie saoudite avait-elle rouvert son ambassade à Aden et le conseil de sécurité de l’ONU maintenu sa confiance sans tenir compte du fait que la logique portée par Hadi depuis son départ pour Aden produisait des polarisations binaires forcément guerrières. En mal de repère, l’ONU et les grandes puissances, tout en appelant à un retour des négociations, avaient choisi un camp. Ce faisant, elles avalisaient ainsi une lecture certes portée par les acteurs eux-mêmes, mais néanmoins partielle et largement destructrice. Avec la chute de Hadi, ils perdent encore davantage leurs repères.

Polarisations binaires

L’arrivée de Hadi à Aden a précipité cette ville dans la confrontation avec les houthistes, semblant polariser le conflit yéménite autour d’une logique binaire Nord/Sud d’une part, mais aussi chiite/sunnite. Aden était pourtant largement restée depuis 2011 à l’écart de la compétition entre élites qui se jouait à Sanaa et impliquait houthistes, Frères musulmans, partisans de Saleh et soutiens de Hadi. La population du Sud, largement acquise au mouvement sécessionniste ne se sentait plus concernée par les affaires du Nord et réclamait donc son indépendance. La donne a brutalement changé et la violence est venue à Aden, importée en quelque sorte par Hadi : l’aéroport, situé en centre-ville, a été le théâtre de violents affrontements mi-mars entre pro et anti-Hadi et le palais de ce dernier a été bombardé par des avions de combats envoyés par Sanaa, vraisemblablement pilotés par des officiers restés loyaux à Saleh et alliés aux houthistes.

Cette reconfiguration est venue figer une conflictualité complexe dans des cadres simplistes, tant historico-géographique que confessionnels. L’appartenance des houthistes au zaydisme chiite, les accusations récurrentes de soutien iranien, leur rivalité avec les Frères musulmans d’Al-Islah donnent indéniablement une coloration confessionnelle au conflit. Le Nord incarne l’identité zaydite et, à rebours d’une logique historique de convergence religieuse, le zaydisme est entré dans une dynamique de rejet du sunnisme dominant au Yémen mais minoritaire autour de Sanaa. L’assassinat de l’intellectuel houthiste Abdel Karim Al-Khaywani le 18 mars 2015, puis deux jours plus tard l’attentat contre les deux mosquées zaydites à Sanaa ayant fait plus de 150 morts renforcent cette polarisation confessionnelle qui semble de plus en plus en mesure de mobiliser. La revendication des attentats par l’organisation de l’État islamique (OEI), jusque-là inactive au Yémen, illustre une dynamique dévastatrice. Pour leur part, les avancées houthistes dans les régions sunnites de l’ex-Yémen du Nord, Taëz en particulier et dorénavant Aden, produisent un profond ressentiment.

De l’autre côté, au Sud, la population est exclusivement sunnite. Hadi lui-même pouvait espérer apparaître comme une incarnation de cette identité qui se cristallise autour d’un rejet de la rébellion houthiste et donc du chiisme mais aussi du Nord. Il reste que le principal rempart de l’avancée des houthistes est Al-Qaida dans la Péninsule arabique (AQPA) qui s’allie avec les tribus des zones frontalières entre Nord et Sud à Al-Baida, Al-Dhala ou dans le Yafea. Dans ce cadre, l’anti-houthisme, transformé en anti-chiisme, est un puissant ciment. Toutefois, il n’efface pas les divisions internes à chaque camp.

Chaque camp divisé

L’option choisie par Hadi a conduit, in fine, à affirmer l’idée d’une rupture politique que les sudistes réclamaient depuis plusieurs années : Sanaa et ses environs, sous la coupe des houthistes, se voient déconnectés du reste du pays et même isolés, Iran mis à part, du reste du monde. Il n’est toutefois pas certain que cette fragmentation produise réellement ce que les sécessionnistes sudistes en attendaient. En effet, elle vient directement souligner les divisions internes au mouvement sudiste.

Les houthistes se sont engouffrés dans la brèche en annonçant avoir offert à Ali Salim Al-Bidh un passeport diplomatique qui permettrait à ce leader sécessionniste et ancien président du Yémen du Sud de revenir dans son pays après plus de deux décennies d’exil. L’alliance objective qui se nouait entre Hadi et les groupes djihadistes dans leur lutte commune contre les avancées houthistes plaçait le premier en porte à faux vis-à-vis de la communauté internationale qui le soutient. Les logiques régionales au Sud jouaient également à plein. Les rivalités historiques entre tribus d’Abyan et celles d’Al-Dhala et Lahj (au nord d’Aden) fracturent le Sud. Le Hadramaout, province orientale du Sud, semble s’appuyer sur ses connexions marchandes dans le Golfe pour prendre un chemin différent. Les Hadramis sont en tout cas peu concernés par ce qui se joue entre Sanaa et Aden. Dans ce contexte, une démission de Hadi et son départ d’Aden étaient inévitables.

Le camp des houthistes, soudé par une volonté de revanche à l’égard des islamistes sunnites et de leurs alliés, n’est pas lui-même exempt de divisions internes. Le succès militaire de la milice zaydite ne peut se comprendre qu’à la lumière de l’intégration dans celle-ci de pans entiers des forces de sécurité restée loyales à l’ancien président. L’alliance entre Saleh, lui même d’origine zaydite, et les houthistes est certes fonctionnelle mais elle est difficilement pérenne entre deux anciens ennemis qui, de plus, sont engagés dans des stratégies différentes.

Le chaos profite à Saleh qui, depuis sa résidence à Sanaa, donne des ordres. La fragmentation ambiante, qui débouche sur une lassitude des citoyens face au désordre qu’a produit la «  révolution  » pourrait bien imposer le retour en force de ses réseaux, à travers son fils Ahmed Ali, ancien dirigeant de la garde républicaine. Depuis son poste d’ambassadeur du Yémen à Abou Dhabi où il a été nommé en 2012, ce dernier est en mesure d’établir des connexions fondamentales avec des acteurs régionaux qui comptent — les Emirats arabes unis mais aussi l’Arabie saoudite — et ainsi apparaître en tant que recours.

Les houthistes pour leur part expriment un antagonisme clair à l’égard des Saoudiens qu’ils ont récemment menacés. Leur objectif passe par le contrôle de ressources naturelles, notamment dans la région pétrolière de Marib où ils sont confrontés à la résistance de tribus (pas nécessairement d’origine sunnite). La stratégie houthiste s’incarne surtout dans une lutte frontale contre les groupes djihadistes sunnites proches d’Al-Qaida, ou aujourd’hui se revendiquant de l’État islamique. Tout le problème réside dans le fait que chacune des avancées houthistes renforce en réaction la solidarité sunnite selon une logique perverse et auto-réalisatrice. La volonté apparente des houthistes de s’inspirer de l’expérience du Hezbollah libanais et de l’État iranien se serait probablement accommodée d’une assise territoriale limitée et d’une cohabitation avec d’autres forces politiques qui lui auraient servi de paravent mais aussi d’interface avec la communauté internationale. Les événements récents en ont décidé autrement…sans doute pour le pire.

Mise à jour le 26 mars à 9h30 : L’Arabie saoudite a pris la tête le 25 mars 2015 au soir d’une coalition de dix pays incluant les autres membres du Conseil de Coopération du Golfe (Oman excepté), l’Égypte, le Pakistan, la Jordanie, le Soudan (qui avait pourtant été accusé d’avoir transféré de l’armement aux houthistes) et la Turquie en vue de défendre le « gouvernement légitime » Abd Rabbo Mansour Hadi. Le rôle opérationnel des différents pays membres reste à définir. Des bombardements saoudiens ont visé différentes cibles militaires houthistes ou tenues par leurs alliés, notamment des proches d’Ali Abdallah Saleh. Plusieurs leaders militaires de la rébellion auraient été tués. Les États-Unis ont annoncé apporter un soutien logistique à ces frappes. Une intervention au sol pourrait se profiler. Une telle stratégie de la part des puissances régionales apparait comme largement contre-productive. Elle n’est aucunement en mesure de relégitimer Hadi qui apparaitra, y compris auprès d’une large part de la population du Sud, comme celui qui a appelé à une intervention étrangère au mépris de la souveraineté du pays. Elle produira inévitablement un rassemblement des populations autour des houthistes. L’anti-saoudisme de la population et les souvenirs amers de l’intervention égyptienne dans les années 1960 (qui s’était soldée par une déroute de l’armée de Gamal Abdell Nasser) risquent par ailleurs de produire un réflexe nationaliste et une polarisation de plus en plus forte tant confessionnelle que régionale. La stratégie univoque et simpliste des puissances régionales apparaît comme symptomatique de leur perte de repères au Yémen. Elle peut également sans doute être percue à l’aune des discussions sur le nucléaire iranien. Si certains prédisaient qu’Israël chercherait à torpiller l’accord sur le nucléaire iranien en lançant une guerre contre le Hezbollah libanais afin de précipiter l’Iran dans le conflit, ce pourrait bien être au final l’Arabie saoudite qui jouerait les Cassandre en s’étant attaqué frontalement aux houthistes.

1Article mis à jour le 26 mars

Le boom de l’industrie de guerre

Par Manlio Dinucci , Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

17/03/2015

Source : http://ilmanifesto.info

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Le commerce international d’armements a grossi en volume de 16% en cinq ans et continuera à augmenter : les données diffusées par le Sipri le 16 mars 2015 le confirment. Les principaux exportateurs restent les Etats-Unis (avec 31% de l’export mondial), suivis par la Russie (27%), la Chine (passée du sixième au troisième rang avec 5%), et par Allemagne, France, Grande-Bretagne, Espagne, Italie, Ukraine et Israël. L’Italie -dont l’export militaire a augmenté de plus de 30% en cinq ans et augmentera ultérieurement grâce à la reconversion de Finmeccanica du civil au militaire- est ainsi le huitième exportateur mondial d’armements, qui fournit surtout les Emirats Arabes Unis, l’Inde et la Turquie. Les principaux importateurs mondiaux sont : Inde, Arabie Saoudite, Chine, Emirats Arabes Unis, Pakistan, Australie, Turquie, Etats-Unis (qui importent des armements allemands, britanniques et canadiens). Forte augmentation de l’import militaire des monarchies du Golfe (71% en cinq ans) et du Moyen-Orient en général (54%), et de celui de l’Afrique (45%). Personne ne connaît cependant le volume réel et la valeur des transferts internationaux d’armes, dont beaucoup ont lieu sur la base de transactions politiques. Le tout sous le paravent du Traité sur le commerce d’armements, lancé solennellement par l’Onu il y a deux ans. Ceci n’est que la pointe de l’iceberg de la production d’armements, pour la majeure partie destinée aux forces armées des pays producteurs. En tête les Etats-Unis, qui attribuent (si l’on s’en tient aux seuls chiffres du budget du Pentagone) environ 95 milliards de dollars annuels pour l’acquisition d’armements : une énorme quantité d’argent public qui, reversée dans les caisses des plus grandes industries de guerre étasuniennes (Lockheed-Martin, Boeing, Raytheon, Northrop Grumman, General Dynamics, United Technologies), leur permet de se placer aux plus hauts rangs de l’échelle mondiale.

Comme le business des armes augmente au fur et à mesure que croissent les tensions et les guerres, l’explosion de la crise ukrainienne et la confrontation Otan/Russie ultérieure ont représenté une chance pour les gros actionnaires des industries de guère étasuniennes et européennes.

Dans la manoeuvre Otan qui se déroule ce mois-ci en Pologne, les Etats-Unis déploieront une batterie de missiles Patriot « comme dissuasion à l’agression sur le flanc oriental ». En réalité surtout parce que la Pologne doit décider dans l’année si elle achète les missiles Patriot, produits par l’étasunien Raytheon, ou ceux analogues du consortium franco-italien Eurosam : une affaire de 8 milliards de dollars, dans le cadre d’une attribution de 42 milliards (presque 40 milliards d’euros) décidée par Varsovie pour potentialiser ses forces armées. La Pologne entend aussi acheter trois nouveaux sous-marins d’attaque, en les armant de missiles de croisière (à double capacité conventionnelle et nucléaire) fournis par Raytheon ou par le français Dcns.

Même business en Ukraine : Washington a annoncé une nouvelle fourniture à Kiev, d’une valeur de 75 millions de dollars, de matériels militaires « non létaux », parmi lesquels des centaines de blindés « non armés » qui peuvent être facilement armés avec des systèmes produits en Ukraine ou importés. Poroshenko  a annoncé, le 13 mars, que le gouvernement de Kiev a signé des contrats pour importer des « armes létales » de 11 pays de l’Union européenne, dont certainement l’Italie.

En pleine activité aussi les industries de guerre russe et chinoise. Pour contrebalancer la force navale étasunienne, qui dispose d’environ 300 navires de guerre dont 10 porte-avions, la Russie est en train de construire simultanément quatre sous-marins nucléaires et la Chine se dote d’un second porte-avions produit nationalement.

Ainsi le monde fabrique-t-il les instruments de sa destruction.

 Manlio Dinucci

Edition de mardi 17 mars 2015 de il manifesto

http://ilmanifesto.info/il-boom-dellindustria-bellica/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Guerre de l’ombre au Sahara

Documentaire de Bob Coen et Éric Nadler

2015

Source : http://info.arte.tv

 

La guerre pour contrôler les ressources du XXIe siècle a déjà commencé. Et l’Afrique, comme à l’accoutumée, est aux premières loges. Depuis des décennies, la France n’est plus la seule à avoir des vues sur le continent. Dès les années 1960, la découverte d’immenses gisements de pétrole dans le golfe de Guinée attire un nouvel acteur aux besoins inextinguibles, les États-Unis. Peu à peu, la première puissance mondiale s’implante en Afrique. Le 11 septembre 2001 marque un tournant. Pris de vitesse par la Chine sur le continent, Washington met un pied au Sahara dans le cadre officiel de sa « lutte contre le terrorisme ». En 2007, l’administration Bush renforce son instrument politico-militaire, à travers Africom, visant notamment à quadriller la région. Mais derrière ce combat se cachent d’autres batailles : la zone saharienne contient les plus grandes réserves pétrolières d’Afrique, mais aussi de l’uranium, du fer, de l’or… Parallèlement, la France renforce sa présence militaire sur le continent.

Une militarisation croissante de l’Afrique

Passionnant, ce documentaire inscrit les dernières opérations militaires dirigées par les États-Unis et la France dans ce contexte de contrôle des ressources africaines : la Libye est un producteur majeur de pétrole, le Mali abrite d’importantes quantités d’uranium, alors que le Centrafrique occupe une place stratégique dans la région. Les réalisateurs Bob Coen et Éric Nadler donnent la parole à de nombreux intervenants pour montrer comment les grandes puissances industrielles se positionnent. Cent trente ans après la conférence de Berlin, qui vit les pays occidentaux se partager le « gâteau » africain, l’histoire se répète, invariablement.

  Coproduction : ARTE France, Crescendo Films (France, 2013, 54 mn)

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Irak : Le monde trouble du mercenariat militaire

Par Rupert Cornwell

21/12/2014

Source : http://www.mondialisation.ca

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Ce fut l’un des nombreux incidents les plus honteux de la guerre en Irak : le 16 septembre 2007, des membres de l’entreprise privée de sécurité, du nom de Blackwater à l’époque, chargée de la protection des convois du Département d’Etat US, ouvrirent le feu sur des civils, place Nisour, à Bagdad, tuant 17 d’entre eux.

Après les abus nauséeux subis par les prisonniers à Abou Ghraib, la réputation des Etats-Unis était tombée au plus bas. Blackwater était devenu le symbole d’un pays si arrogant dans son traitement de l’Irak qu’il prétendait sauver, qu’il permettait à des contractants armés de transformer la capitale irakienne en un champ de tir.

Et, pendant un certain temps, l’arrogance s’ajouta à l’arrogance, les Etats-Unis refusant qu’un Américain soit jugé par une cour irakienne. Mais, la semaine dernière, (soit 7ans plus tard ! NDLR), justice a enfin été rendue. Quatre des membres de Blackwater ont été reconnus coupables de meurtre et d’homicide selon l’acte d’accusation du gouvernement américain. Des dizaines d’années de prison les attendent tandis que les familles des victimes de la fusillade arbitraire ont, pour utiliser le vocable à la mode, obtenu, en sorte, la « clôture » du dossier. Le procureur général fédéral n’a pas exagéré quand il a salué le verdict comme « une affirmation éclatante » du « respect de la loi, même en temps de guerre » des Etats-Unis.

Mais l’affaire pour laquelle trente témoins firent le voyage à Washington pour les 11 semaines qu’a duré le procès a soulevé autant de questions qu’elle n’en a résolu. Combien de contractors indépendants complètent les forces de combat officielles des Etats-Unis ? Quel est leur statut juridique ? Quel est leur coût et quel besoin a-t-on de ces clones de mercenaires d’aujourd’hui ?

Les mercenaires ont toujours existé. Les Egyptiens et les Grecs en avaient et il y eut les condottieri des cités italiennes en guerre au Moyen-Age et les Hessiens, soldats allemands qui se bâtirent aux côtés des Anglais lors de la guerre d’indépendance des Etats-Unis. Encore aujourd’hui, les Gardes Suisses, au-delà de leurs uniformes folkloriques, sont des mercenaires hautement qualifiés militairement qui protègent le Vatican.

La grosse différence est que ces mini-Pentagones de location ont pour quartiers généraux des bureaux luxueux pourvus de sites internet astucieux offrant un vaste éventail de services. Quant à Blackwater, si le nom n’existe plus, la société, elle, est toujours là. Rebaptisée tout d’abord, Xe Services, elle a pris le nom plus neutre de Academi, et travaille toujours pour la CIA et d’autres organismes de la sécurité nationale US.

Une autre différence est l’étendue de leur rayon d’action pour les Etats-Unis. Leur nombre est inconnu, leurs pertes ne figurent pas parmi les pertes militaires officielles et aucun cercueil drapé des couleurs US n’est renvoyé pour marquer leur décès.

Les contractors privés ont opéré dès la guerre du Vietnam quand ils étaient chargés de logistique et de travaux sur les bases. Aujourd’hui, les choses ont changé : Ann Hagedorn écrivait dans le Wall Street Journal qu’entre 2009 et 2011, ils formaient le gros du personnel US en Afghanistan et Irak et leurs activités ne sont qu’une part infime d’une industrie gigantesque. Ils fournissent plus de 90% des services de sécurité diplomatique et figurent pour la moitié du budget du Department of Homeland Security. Ils sont un élément central du vaste système de surveillance occulte qui s’est développé aux Etats-Unis depuis les attentats du 11 septembre. Edward Swoden n’était pas un employé de la National Security Agency NSA (Agence de Sécurité Nationale) mais de l’entreprise de sécurité Booz Allen Hamilton où il eut accès aux documents de la NSA qu’il fit connaître dans ce qui est la divulgation de renseignements la plus spectaculaire de l’histoire des Etats-Unis.

La conclusion du procès Blackwater n’aura aucune conséquence pour les contractors. L’Irak de 2003 n’a été que le creux de la vague quand les forces d’invasion US rassemblées par une administration Bush ignorante et trop optimiste se sont révélées trop faibles pour finir le travail. Les contractors furent la solution : ils sont mobilisables rapidement, aucun accord du Congrès n’est nécessaire et ils occupent une zone légale grise en termes de responsabilité.

Si vous devez vous accommoder des contractors, encore faut-il obéir aux règles. Le procès de Blackwater n’est pas terminé, ils sont derrière les barreaux mais les appels du jugement vont courir pendant des années. Un code de conduite, le Document de Montreux de 2008 sur les entreprises de sécurité privées employées en cas de conflit armé, a été signé par quelque 600 entreprises. En espérant qu’il n’y ait plus jamais de place Nisour.

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Un passé peu recommandable.

Le 16 septembre 2007, des membres de Blackwater Security Consulting, une entreprise militaire privée, (renommée depuis Academi), a tiré sur des civils irakiens, tuant 17 et blessant 20 d’entre eux place Nisour à Bagdad.

Cette tuerie enragea les Irakiens et créa des tensions dans les relations irako-américaines. Quatre employés de Blackwater ont été jugés et reconnus coupables – un de meurtre et trois d’homicide et de violations sur les armes.

Les accusés ont prétendu qu’ils étaient tombés dans une embuscade et que c’est en défense qu’ils ont tiré. Le gouvernement et les enquêteurs irakiens ont eux assurés que la tuerie n’avait pas été provoquée. La licence de Blackwater fut temporairement levée tandis que le Département d’Etat déplorait « la mort de personnes innocentes ».

Cinq investigations ont eu lieu dont une par le FBI qui trouva que, parmi les 17 personnes tuées, 14 avaient été abattues sans aucune raison.

Rupert Cornwell

Article original : The Blackwater trial: A shameful case exposes a murky worldThe Independent

Traduction et Synthèse: Xavière Jardez, france-irak-actualite.com

Photo : Blackwater, rebaptisée Xe Services, s’appelle maintenant Academi.

Gaza année zéro , Malgré les promesses, le blocus continue

Par Françoise Feugas

19/12/2014

Source : http://orientxxi.info

L’offensive israélienne sur Gaza de l’été 2014 restera gravée dans les mémoires comme ayant été la plus destructrice et la plus meurtrière des opérations militaires subies jusque là par les habitants de l’étroite enclave palestinienne. Le plan de reconstruction onusien négocié avec Israël se heurte à la réalité du blocus, qui subordonne toute action à la volonté de la puissance occupante. Et pendant que le monde suit le déploiement de la stratégie diplomatique adoptée par l’Autorité palestinienne, la population de Gaza campe dans les ruines et s’apprête à subir les rigueurs de l’hiver.

Photos Anne Paq/ActiveStills

La photographe Anne Paq est l’auteure du diaporama qui se trouve à la fin de cet article. Spécialiste des droits humains, elle est membre du collectif ActiveStills et anime le blog Chroniques de Palestine et d’ailleurs.

«  Rien ne pouvait me préparer à ce que j’ai vu aujourd’hui. C’est indescriptible.  » C’est en ces termes que le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon exprimait sa réaction devant l’ampleur de la dévastation de Gaza, lors de sa visite le 14 octobre 2014. Il était venu assurer aux Gazaouis le soutien quelque peu tardif de la «  communauté internationale  » et annoncer que la Conférence internationale des donateurs réunie les 4 et 5 octobre au Caire promettait 5,4 milliards de dollars d’aide à la reconstruction de leur territoire ravagé.

Ainsi se poursuit depuis des années le cycle des destructions massives et des reconstructions partielles sur l’étroite bande de terre d’environ 360 km², où survivent dans des conditions de plus en plus difficiles 1,7 million de personnes sous le blocus imposé par Israël — et auquel l’Égypte contribue de fait. Un blocus largement renforcé à partir de la prise de contrôle de Gaza par le Hamas en 2007.

Depuis la seconde Intifada en 20011 en effet, outre des dégâts matériels successifs importants, des milliers de Gazaouis — principalement des civils — sont morts ou ont été blessés du fait des opérations militaires israéliennes successives : «  Bouclier défensif  » en mars et avril 2002, «  Pluies d’été  » en juin 2006, «  Plomb durci  » (décembre 2008-janvier 2009) qui avait fait plus de 1400 victimes2 ou «  Pilier de défense  » (novembre 2012). Mais aussi, mois après mois, dans d’innombrables frappes aériennes, raids, incursions terrestres ou encore «  dégâts collatéraux  » d’assassinats ciblés.

18 000 logements détruits, plus de 100 000 sans-abris

«  Bordure protectrice  » a été la plus destructrice et la plus meurtrière de ces opérations. Entre le 8 juillet et le 26 août 2014, elle aura fait 2 192 victimes côté palestinien, dont 1 523 civils et 519 enfants, selon les chiffres du Bureau de coordination des Affaires humanitaires de l’ONU (Ocha)3, qui dénombre également 11 293 blessés. On se souvient qu’elle a été déclenchée alors que les États-Unis eux-mêmes mettaient en évidence la responsabilité des dirigeants israéliens dans l’impasse des négociations, et que la réunification nationale palestinienne était internationalement saluée, en dépit des pressions israéliennes.

Au moment du cessez-le-feu, le 26 août, environ 110 000 personnes «  déplacées  » à l’intérieur de l’enclave étaient réfugiées dans des centres d’hébergement ou dans d’autres familles. Nombreux sont ceux qui ont tout perdu. Plus de 18 000 logements ont été détruits ou rendus inhabitables, laissant environ 108 000 personnes sans abri, qui vivent — pour combien de temps encore  ? — dans les décombres.

Plus de 200 écoles et bâtiments publics, un tiers des hôpitaux, 14 dispensaires ont été détruits ou endommagés. Des terres agricoles ont été dévastées et 350 sites industriels détruits, ainsi que des infrastructures routières. Les dommages causés aux canalisations d’eau et d’assainissement ont été immenses et en octobre, plus de la moitié des Gazaouis n’avait plus aucun accès à l’eau. La seule centrale électrique ayant été bombardée, la plus grande partie du territoire a été plongée dans le noir tandis que les hôpitaux surchargés manquaient d’électricité et de fuel pour alimenter leurs équipements.

Le coût de la reconstruction a été évalué à 6 milliards d’euros par l’Autorité palestinienne. Mais selon la déclaration officielle de la conférence internationale des donateurs, l’aide4 est en réalité destinée au «  peuple palestinien  », dont la moitié seulement pour la reconstruction de Gaza. Le plus grand flou entoure la répartition des sommes promises : une partie pourrait être consacrée à divers projets non directement liés à la reconstruction ou attribuée sous forme d’aide financière à l’Autorité palestinienne — et pourrait aller à la Cisjordanie5.

État de siège perpétuel

En attendant, c’est l’acheminement même des matériaux, au premier rang desquels l’indispensable ciment, qui est soumis à de fortes contraintes. Tout doit en effet passer par le territoire israélien, et la récente création, par le gouvernement d’Abdel Fattah Al-Sissi, d’une zone tampon entre les deux parties de la ville de Rafah vient conclure la dénégation égyptienne au motif que Rafah «  n’est pas adapté à la circulation d’un flux important de marchandises  »6. Le nouveau pouvoir égyptien a ainsi détruit 1 600 tunnels, coupant toutes les voies d’approvisionnement. L’ampleur de la dévastation et des besoins et la rareté des marchandises faisaient déjà redouter aux habitants de Gaza une envolée des prix  ; le durcissement du blocus côté égyptien alourdit encore les factures. Aujourd’hui, les étals n’exposent plus que des produits israéliens, au prix initial plus élevé que les produits égyptiens, et auxquels ont été ajoutées de fortes taxes.

Israël a de fait toute latitude pour juger de l’opportunité de refuser l’entrée de marchandises par ses terminaux, en particulier celui de Kerem Shalom, sous couvert de s’assurer que l’effort de reconstruction n’est pas utilisé pour «  réarmer le Hamas  ». Pour Tel-Aviv, des armes ou des munitions peuvent être cachées dans chaque sac de ciment  ; au-delà, tout matériau de construction à usage «  duel  », utilisable aussi bien pour construire des maisons que des caches d’armes, est suspecté à priori.

L’échec du plan Serry

Selon le mécanisme provisoire négocié avec Israël et proposé par Robert Serry, le coordinateur spécial de l’ONU pour le processus de paix au Proche-Orient (UNSCO), les agences onusiennes doivent superviser l’utilisation des matériaux entrants pour garantir qu’ils ne seront pas détournés à des fins militaires. Elles sont supposées collecter et mettre à disposition d’Israël des informations sur les familles palestiniennes à prendre en charge en priorité, Israël pouvant exercer à cet égard un droit de veto (notamment pour soupçon d’appartenance au Hamas). Cet «  arrangement  » a fait que seulement deux livraisons de matériaux avaient eu lieu fin novembre. À ce rythme, il faudra des années avant que le chantier de Gaza ne s’achève, en admettant qu’il n’y ait pas entre temps de nouvelle offensive israélienne.

L’échec du mécanisme est patent, Serry lui-même l’a reconnu indirectement, dans une déclaration en date du 21 novembre. Les Palestiniens, choqués, jugent en fait que cela ne sert en définitive qu’à conférer une légitimité internationale au blocus et à permettre à Israël d’engranger des profits supplémentaires. Voulant répondre à leur colère, le coordinateur a promis que l’ONU veillerait à éviter «  l’utilisation abusive de renseignements personnels sur ceux qui souhaitent accéder au mécanisme  » et réaffirmé sa confiance dans la possibilité de lever les obstacles, pour peu qu’il soit mis en œuvre «  de bonne foi  ».

Mercredi 17 décembre, la Jordanie a soumis au Conseil de sécurité de l’ONU la résolution pour la reconnaissance d’un État palestinien. Mais le véto américain est probable. La «  nouvelle phase  » de l’offensive diplomatique évoquée par Riyad Mansour, l’ambassadeur palestinien à l’ONU, sera alors la demande d’adhésion à la Cour pénale internationale (CPI), afin d’y mettre Israël en accusation pour crimes de guerre à Gaza. Verra-t-on un jour prochain la fin de l’impunité dont bénéficie la politique israélienne  ? La question, posée après l’offensive israélienne de l’hiver 2008-2009 par le rapport du juge Goldstone à la demande de l’ONU, est demeurée jusqu’ici sans réponse.

Il y a le temps diplomatique et l’urgence de la situation. Dans la «  prison à ciel ouvert  » où la population campe dans les ruines, le désespoir va croissant tandis que la température hivernale baisse.

4Le Qatar a promis 1 milliard de dollars, les États-Unis une «  aide immédiate  » de 212 millions sur un total de 400 millions de dollars en un an, et l’Union européenne 550 millions de dollars. La cinquantaine d’autres pays et organisations internationales ont promis approximativement 5,4 milliards de dollars.

5Ricard Gonzalez, «  The lie behind the Gaza Reconstruction Conference  », Daily News Egypt, 15 octobre 2014.

6Kevin Connolly, «  Gaza reconstruction facing obstacles despite aid  », BBC News Middle East, 16 octobre 2014.

 

IMAGES

Qui torture dans le monde ?

Source : http://ddc.arte.tv

12/2014

https://dailymotion.com/video/x2akr56

La convention des Nations unies contre la torture

La convention des Nations unies contre la torture

Une convention contre la torture a été adoptée en 1984. Trente ans plus tard, en 2014, elle compte 156 États-parties sur les 193 pays membres de l’Onu, auxquels s’ajoutent deux États observateurs. Les États-parties s’engagent par leur signature à interdire la torture sur leur territoire, à inscrire le crime de torture dans leur droit pénal et ne pas renvoyer une personne vers un État dans lequel elle pourrait être torturée.
Comment définir la torture ?

Comment définir la torture ?

La torture est définie comme suit : « Tout acte par lequel une douleur ou des souffrances aiguës, physiques ou mentales, sont intentionnellement infligées à une personne, aux fins d’obtenir d’elle (…) des renseignements ou des aveux, de la punir (…), de faire pression sur elle (…). Et ce par un agent de la fonction publique ou toute autre personne agissant à titre officiel ou à son instigation ou avec son consentement exprès ou tacite. »

 

Première source : l’Acat

Première source : l’Acat

Pour tenter de dresser une carte mondiale de la torture, nous avons recoupé deux sources différentes. Tout d’abord, voici la carte des 83 États et territoires (en rouge sur la carte) étudiés entre 2010 et 2014 par l’Acat-France (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture). On repère des dictatures et des régimes autoritaires comme la Syrie ou l’Ouzbékistan, mais aussi des démocraties comme les États-Unis, la France ou le Japon, qui pratiquent des mauvais traitements sur des migrants, des détenus ou des minorités.
Deuxième source : Amnesty International

Deuxième source : Amnesty International

Pour Amnesty International, il y aurait dans le monde 141 États et territoires (en jaune sur la carte) sur 197 qui pratiqueraient la torture et les mauvais traitements. Cela correspond au nombre d’États et de territoires à propos desquels Amnesty a reçu des informations faisant état de torture ou de mauvais traitements commis par des agents de l’État, entre janvier 2009 et mai 2013.
Torture et mauvais traitements

Torture et mauvais traitements

Il convient de différencier le type d’actes pratiqués : en rouge, voici les 86 États et territoires qui pratiquent la torture en tant que telle, notamment l’Afrique du Sud, l’Inde, la Chine et les États-Unis (hachurés sur cette carte), et les États et territoires qui pratiquent des mauvais traitements mais pas des actes de torture (en jaune sur la carte).
La fréquence du phénomène tortionnaire

La fréquence du phénomène tortionnaire

Pour Amnesty, dans 8 % de ces 141 États et territoires, la torture est une « pratique généralisée et systématique » ; dans 16 %, la torture est une « pratique généralisée mais non systématique » ; en troisième catégorie, la « pratique fréquente », que l’on constate dans plus de la moitié des pays et territoires ; enfin, dernière catégorie, dans les 19 % restants (en jaune uni sur la carte), Amnesty répertorie des « actes isolés ».
Qu’en est-il des mauvais traitements sur le territoire européen ?

Qu’en est-il des mauvais traitements sur le territoire européen ?

Dans l’Union européenne, Amnesty répertorie dix-huit pays pratiquant les mauvais traitements (en orange sur la carte). Il y a là sans doute une corrélation à faire avec les mouvements migratoires. Voici les routes migratoires vers le territoire de l’Union européenne : en Grèce et à Chypre, les mauvais traitements visent essentiellement des migrants. C’est le cas aussi en Italie, où les mauvais traitements visent également les Roms, et à Malte, où un migrant malien est mort en détention en juin 2012.
Les bons élèves dans l’Union européenne

Les bons élèves dans l’Union européenne

Enfin, il y a les pays où Amnesty International ne recense aucun mauvais traitement, en gris sur notre carte. Ce sont des pays où tout acte de torture est considéré comme un crime dans le code pénal, puni d’une peine importante. Ce qui traduit une volonté politique constante en amont et un contrôle strict en aval.
Les États-Unis et la torture après le 11-Septembre

Les États-Unis et la torture après le 11-Septembre

En août 2014, Barack Obama reconnaissait que les États-Unis avaient pratiqué la torture après les attentats du 11-Septembre. Les États-Unis ont délocalisé les pratiques en envoyant leurs agents à l’étranger pour interroger et torturer des suspects. Vous voyez sur la carte les cinquante-quatre pays (en couleur et hachurés) dont les gouvernements auraient collaboré avec la CIA selon l’Open Society Justice Initiative. Parmi eux, on trouve l’Iran, malgré ses mauvaises relations avec les États-Unis, et dix-huit États membres de l’Union européenne.
Les pays européens ayant collaboré avec la CIA après 2001

Les pays européens ayant collaboré avec la CIA après 2001

Tous les pays hachurés sur la carte ont ouvert leurs aéroports et leurs espaces aériens pour permettre le transfert de personnes d’un pays à un autre. L’Autriche, l’Allemagne, l’Italie, la Suède et le Royaume-Uni (en orange sur la carte) ont soit aidé à l’arrestation ou au transfert de détenus, soit mené des interrogatoires pour la CIA. La Lituanie, la Roumanie, la Pologne (également en orange sur la carte) ont accueilli des prisons secrètes de la CIA : ce sont les “black sites”. Dans ces lieux de détention clandestins, contrôlés par les services secrets américains, la détention et les interrogatoires se faisaient en dehors de toute procédure judiciaire et administrative régulière.

Lectures

La Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradantsNombreuses contributions
Nations unies1984La convention a été adoptée par l’assemblée générale des Nations unies le 10 décembre 1984 et est entrée en vigueur le 26 juin 1987. Nombre de pays l’ont ratifiée en excluant ou modifiant la portée de certaines dispositions (en droit international, cela s’appelle des “réserves”), ce qui a pour effet que les États concernés ne sont pas tenus aux mêmes obligations légales vis-à-vis de cette convention.
On peut lire ou télécharger le texte sur le site du Haut-Commissariat aux droits de l’homme.
Cette convention a fait l’objet d’un complément intitulé “Protocole facultatif”, voté par l’assemblée générale de l’Onu en 2002. Ce protocole établit un système international d’inspections des lieux de détentions, inspiré de celui mis en place en Europe dès 1987.
Les pages du site de l’Onu dédiées à la Journée internationale pour le soutien aux victimes de la torture (les 26 juin) offrent un accès clair à l’ensemble des documents (textes et vidéos) et des campagnes.
Rapport 2013Nombreuses contributions
Amnesty International01/05/2013Ce rapport est sous-titré « Un monde de plus en plus dangereux pour les réfugiés et les migrants ». Le rapport annuel d’Amnesty International, téléchargeable sur leur site, offre sur 400 pages un large panorama des violations des droits humains perpétrées en 2012 dans 159 pays et territoires.
Plus spécifiquement, le site rappelle les principaux textes de droit international concernant l’interdiction de la torture, et présente la campagne Stop torture ! qui offre d’autres documents d’analyses comme “La torture en 2014 – Trente ans d’engagements non tenus”, “Attitudes face à la torture – Stop torture : sondage mondial”, ou encore plus récemment, l’étude menée sur le Nigéria intitulée ”Bienvenue en enfer”.
Si vous avez raté le Festival cinéma et droits humains qui eut lieu début novembre à Paris, le réseau Human Rights Film Network permet de suivre les festivals dédiés à la protection des droits humains dans le monde.
Un monde tortionnaireNombreuses contributions
Action des chrétiens pour l’abolition de la torture2014Le dernier rapport annuel de l’Acat, Un monde tortionnaire est téléchargeable sur le site dédié.
L’Acat (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture) a été créée en 1974 dans le but de documenter les lieux et les cas de torture dans le monde et de mener une action juridique auprès des victimes en se constituant partie civile.
Torture made in USA (documentaire)Marie-Monique Robin
Arte Éditions01/07/2011Présentation de l’éditeur
Les représentants de l’administration Bush peuvent-ils être poursuivis pour « crimes de guerre » ? Ce documentaire d’investigation décortique la machine qui a conduit la « plus grande démocratie du monde » à utiliser massivement et systématiquement la torture en Afghanistan, en Irak et à Guantanamo.
En bonus, un livret de vingt-quatre pages élaboré en partenariat avec Amnesty International. Le DVD est en vente sur le site ARTE Boutique.À propos de la réalisatrice
Le blog Mediapart propose des entretiens avec la réalisatrice Marie-Monique Robin, des comptes-rendus de débats et forums. La réalisatrice donne d’autres développements son blog hébergé sur le site d’Arte.
The United Nations Convention Against Torture – A CommentaryManfred Nowak et Elizabeth McArthur
Oxford Commentaries on International LawLe livre, onéreux (170 £) et réservé aux spécialistes, peut être commandé sur le site de l’éditeur. Cependant, on peut lire de nombreux extraits de ces commentaires sur la version béta du site L’Atlas de la torture.
Du bon usage de la torture – Ou comment les démocraties justifient l’injustifiableMichel Terestchenko
La découverte01/12/2010Présentation de l’éditeur
Le philosophe Michel Terestchenko aborde le thème de la torture sous toutes ses dimensions. Historique d’abord, car les techniques d’”interrogatoire coercitif” sont le fruit de recherches scientifiques entreprises par l’US Army dès les années 1950. Juridique ensuite, avec les justifications élaborées par certains juristes et légalisées par le Congrès américain, notamment grâce au “Military Commissions Act of 2006” (connu sous le nom de “Torture Bill”), très commenté, qui a permis la création d’un véritable archipel de la torture à l’échelle mondiale. Philosophique et morale, enfin et surtout, avec une réfutation serrée de l’ »idéologie libérale de la torture ».
Une revue de presse est proposée sur le site de l’éditeur La Découverte. On peut lire l’article intitulé « De l’utilité de la torture ? » publié par la revue du Mauss sur le site Cairn.info.

Egypte: l’armée systématise les violences sexuelles pour réprimer la jeunesse

Par Claire Talon

10/05/2014

Source : http://www.mediapart.fr

Insultes, viols, tortures… L’armée et les forces de sécurité égyptiennes ont recours à une violence décuplée à quelques jours de l’élection présidentielle. Premières victimes : les jeunes, arrêtés en masse et au hasard, et tous ceux qui peuvent sembler proches de l’opposition. Des témoignages donnent l’ampleur du phénomène.

e Caire, correspondance. « Dis : je suis une femme », « Dis : je suis une pute », « Dis : je suis un pédé », « Dis que ta mère est une pute », « Dis que ton père est une pute » : voilà en substance le grand oral auquel la police et l’armée égyptiennes soumettent la jeunesse à l’heure des examens de fin d’année.

Ce programme d’humiliation a été mitonné par le ministère de l’intérieur. Il vient appuyer des travaux pratiques destinés à « casser » une jeunesse frondeuse, soupçonnée de manquer d’empathie pour le régime en place. Viols, doigts dans l’anus, électrocution des parties génitales, attouchements, « tests de virginité », tests de grossesse, séances de déshabillages collectifs, menaces de viol sur les proches et la famille : par-delà les opposants au régime désigné par le général al-Sissi, les activistes ou les journalistes, ils sont des milliers de jeunes à être livrés en pâture à ce qui apparaît de plus en plus comme une gigantesque entreprise d’humiliation sexuelle collective.

Pris à partie au hasard, aux abords des manifestations, par la police ou par des hommes de main en civil, de plus en plus de jeunes, d’adolescents, voire d’enfants, sont précipités sans ménagement dans un labyrinthe de commissariats, de camps militaires, de prisons et de centres de détention secrets transformés en salles de torture. Une réalité d’autant plus répandue que, selon Reda Marhi, juriste à l’Initiative égyptienne pour les droits des personnes (EIPR), « tous les commissariats de l’Égypte se sont aujourd’hui transformés en prisons, sans compter les lieux de détention secrets. Cela fait plus d’un millier de prisons à l’échelle du pays : beaucoup plus que les 42 reconnues par les autorités ».

Une vidéo, qui circule sur les réseaux sociaux, dit montrer l’arrestation par l’armée de « manifestants contre le coup militaire », dans le quartier de Hanoville à Agami, à l’ouest d’Alexandrie : VOIR LA VIDEO

Abasourdis, relâchés après des semaines, parfois des mois, de va-et-vient entre les mains des militaires, des policiers, et de juges iniques ou débordés, ils témoignent maladroitement, à grand renfort de périphrases, les mâchoires serrées, des manies scabreuses et sadiques des services de sécurité… Au fil des témoignages, un même scénario se répète, qui indique que la violence sexuelle est pratiquée à tous les échelons de la machine policière et judiciaire : des commissariats aux antichambres des salles d’audience, elles aussi transformées en salles de torture.

Ce chemin de croix commence dans les sous-sols des commissariats de quartier, aux alentours desquels, selon les témoignages de plusieurs parents, des vendeurs ambulants, soudoyés par les policiers, sont sommés de faire du chiffre en ramenant régulièrement de la chair fraîche aux gardiens de l’ordre.

À l’ombre des immeubles cossus de Garden City, le commissariat Qasr Al Nil, à deux pas de la place Tahrir, au Caire, est, comme ceux de Mosky et de Azbakya, le théâtre d’une véritable débauche. Hany Raif, étudiant en première année d’architecture, en a fait l’expérience, le 19 novembre dernier. Blessé dans l’attaque d’une manifestation antimilitaire, il se rend à l’hôpital pour soigner sa main atteinte par une balle réelle. Dénoncé par le personnel médical, il est arrêté par la police accourue sur place, qui l’emmène à Qasr Al Nil.

« Ils m’ont jeté dans une cellule au sous-sol. Dedans, il y avait deux hommes en érection qui se dandinaient en slip, et qui se sont jetés sur moi, dit Hany, baissant les yeux, peu enclin à s’appesantir sur les détails. J’ai hurlé tellement fort qu’ils ont fini par venir me sortir de là. » Près d’une semaine plus tard, quand il recouvre la liberté, il apprend qu’au même moment, son amie Rawda, 16 ans, partageait quant à elle sa cellule avec un groupe de prostituées hilares qui l’ont humiliée pendant des heures.

« Deux jours après mon arrestation, le 21 novembre, deux écoliers de quatorze ans sont arrivés d’une école toute proche, la Ibrahimya school, ajoute Hany. Ils avaient été dénoncés par leur professeur qui avait vu des tracts « Ni Morsi ni Sissi » dans leur cartable. Ils les ont déshabillés et les ont battus à même le sol pendant une heure. Ils baignaient dans le sang. Quand leurs parents sont arrivés pour les chercher, leurs mères se sont évanouies. »

Une fois débarqués au commissariat, les détenus sont systématiquement déshabillés, aspergés d’eau froide, frappés, torturés, harcelés sexuellement, photographiés et filmés avec des armes disposées devant eux. Pour les filles, un traitement spécial est prévu : les plus chanceuses se voient imposer des « tests de grossesse », les plus récalcitrantes des « tests de virginité », pratiqués avec des spéculums ou à main nue, menottées sous l’œil des policiers. « Examen vaginal » censé protéger les militaires de toute accusation de viol ultérieure, et protéger les victimes des tentatives d’agression, cette pratique constitue un trauma indescriptible pour des jeunes femmes, souvent très jeunes et qui, pour beaucoup, ne sont jamais allées chez le gynécologue.

« Ils ont mis leurs mains partout »

Arrivés au seuil de la prison, après des heures de tabassage dans les fourgons de la Sécurité centrale (Al Amn Al Markazi), le cauchemar continue. Dénudés, affublés de prénoms féminins, garçons et filles font à nouveau l’épreuve de la veulerie scabreuse de fonctionnaires de police qui rivalisent de perversité.

« Les soldats m’ont tirée par les cheveux jusque dans leur camion et là, le harcèlement a commencé, raconte Ayat Hamada, étudiante à Al Azhar, arrêtée le 28 décembre sur le campus de son université au cours d’une manifestation « contre le coup » d’État qui a renversé Morsi. Ils ont mis leurs mains partout. Le militaire qui avait glissé des cartouches dans mon sac s’est approché de moi, il m’a dit : “Je vais faire en sorte que tu ne sois plus une fille et je vais te faire toutes les choses que tu n’as pas envie que je te fasse.” Et là, ils nous ont harcelées sexuellement, verbalement et physiquement, moi et les 14 autres filles, en nous frappant tout le long du chemin. »

« Quand on est arrivé au camp de la Sécurité centrale, ils ont aligné toutes les filles contre un mur et ont placé les garçons devant nous. Ils les ont déshabillés sous nos yeux, en ne leur laissant que leurs sous-vêtements. Toute fille qui essayait d’avoir la moindre réaction, ils l’insultaient, elle et sa mère, d’une manière que personne ne pouvait supporter, en la menaçant d’un test de virginité, d’un viol, etc. Ils se sont mis à frapper les garçons avec des ceintures et des bâtons. Ils leur ont demandé de chanter “Bénies soient tes mains, armée de mon pays”. Et puis ils leur ont dit : “Allez ! Dites que vous êtes des femmes, vous êtes des femmes ou des hommes ?” Et ils les ont insultés jusqu‘à ce que l’un d’entre eux dise : “Ok, on est des femmes.” Ils leur ont aussi demandé de dire “nous sommes des chiens et des esclaves et vous êtes nos maîtres”.

« Ensuite, on nous a jetés dans une cellule dans laquelle ils ont ouvert l’eau. Une fois à la prison de Qanater, on a été déshabillées par des gardiennes à notre tour, soumises à un test de grossesse et menacées de tests de virginité. Et ainsi de suite », achève la jeune fille qui a, en tout, passé 54 jours en prison.

Manifestation contre les violences sexuelles à l'encontre des femmes, au Caire, le 12 février.Manifestation contre les violences sexuelles à l’encontre des femmes, au Caire, le 12 février. © (dr)

Une fois arrivé au tribunal, ce n’est pas fini : lorsque l’on n’est pas bastonné par le procureur lui-même ou son substitut, on est soumis à des fouilles au corps qui se transforment en harcèlement sexuel. Mercredi 9 avril 2014, en arrivant à une audience qui se tient au sein même de la prison de Tora, Hind Nafie est fouillée au département de sécurité :

« L’officier de police responsable de la sécurité a demandé à une gardienne de me fouiller au corps dans une pièce fermée ; elle s’est jetée sur moi et a attrapé toutes les parties sensibles de mon corps d’une manière déshonorante : une fois, deux fois, trois fois. Je me suis débattue, j’ai crié : “Tu me fouilles ou tu me harcèles ??!” Et elle m’a répondu : “Laisse-moi faire, c’est les ordres.” Cela a duré dix minutes ; dix minutes de cris et de combat. Quand il a fallu entrer dans le couloir vers la salle du tribunal, le même officier a dit : “Fouillez-la à nouveau”, et ça a recommencé. J’ai refusé de rentrer dans la pièce. Il a dit : “Si tu veux aller à l’audience, tu repasses à la fouille”, et comme je refusais, il a dit à la gardienne : “Dans ce cas, fais-lui ça ici, attrape-la par toutes les parties de son corps ici, devant tout le monde.”  L’un de mes collègues, Ahmed Hassan, est intervenu et il a dit à l’officier : “Tu aimerais qu’on fasse ça à ta fille ?” Il s’est immédiatement fait frapper par un autre policier. Ça a provoqué une bataille entre les policiers et les autres prisonniers. »

« En Égypte, la violence sexuelle est ce qu’il y a de pire pour les gens, explique Farah Shash, chercheur au centre Nadeem, l’une des plus importantes ONG de lutte contre la torture. Cela casse l’honneur de toute la famille. Les gens sont très pauvres, ils n’ont rien, pas d’argent : ils n’ont que leur honneur. On peut faire avouer n’importe quoi à quelqu’un dont on menace de violer la femme, la sœur, ou que l’on humilie sexuellement. C’est cela leur but : te casser au point où tu ne puisses pas te relever, c’est un traumatisme inimaginable. Nous savons que des filles ont affirmé avoir été violées (notamment celles arrêtées dans les rafles d’Al-Azhar et d’Alexandrie), mais on n’a pu obtenir aucune preuve : les familles refusent de parler. »

Surmontant la honte qui submerge les victimes, deux jeunes gens de 15 et 19 ans ont témoigné des viols dont ils avaient été victimes. Dans une conférence publique organisée par des ONG égyptiennes des droits de l’Homme, Fadi Samir, 15 ans, un Copte arrêté le 8 janvier, a décrit son arrivée dans les locaux de la Sécurité centrale en ces termes : « Ils nous ont fait entrer tous ensemble, ils nous ont agressé sexuellement, en nous faisant tomber par terre et en nous touchant à… des endroits que je ne peux pas nommer ici », a déclaré le jeune homme, à visage découvert, au cours d’une conférence de presse, avant d’avouer plus tard au Guardian qu’on lui avait introduit un doigt dans l’anus à deux reprises et fait subir des attouchements aux toilettes. « L’officier n’aimait pas mes réponses : il a demandé à un officier plus jeune de me mettre son majeur dans l’anus. Ce qu’il a fait à deux reprises. » Après 42 jours de détention et de torture, Fadi, accusé à tort d’appartenir aux Frères musulmans, est relâché.

Un autre étudiant, Omar Shouykh, affirme dans une lettre révélée par le Guardian, qu’il a réussi à faire passer hors de prison, avoir été violé le 24 mars, de la même manière et à deux reprises par des officiers en civil, dans un commissariat de l’est du Caire.

« C’est une répression sexuelle qui touche tout le monde : islamistes et laïcs, hommes et femmes, et même enfants et adolescents, affirme Ahmed Mefreh de l’ONG suisse Karama. Mais il est très rare que les victimes acceptent de témoigner de manière autre qu’anonyme, les familles refusent de donner les noms. Nous avons trois cas de viols documentés et des indications de dizaines d’agressions sexuelles par semaine » Il cite le cas d’une détenue arrêtée dans une manifestation hostile à l’armée à Abbasseya au Caire violée pendant son interrogatoire avec les yeux bandés : « Elle affirme que 30 femmes détenues avec elle ont été soumises au même traitement ».

Abdallah Al Fakharani, médecin de 24 ans en détention depuis le 24 août 2013et l’un des fondateurs de l’agence d’information Rassd, affirme dans un témoignage publié par Rassd le 26 avril, que l’un de ses codétenus, a été « violé avec un bâton en bois » après avoir été torturé à l’électricité et que l’on ait menacé de violer sa mère ».

« La tête collée dans les ordures sous les insultes »

Ahmed Mefreh cite le cas d’une détenue, arrêtée dans une manifestation hostile à l’armée, à Abbasseya au Caire, violée pendant son interrogatoire alors qu’elle avait les yeux bandés : « Elle affirme que 30 femmes détenues avec elle ont été soumises au même traitement. »

D’autres détenus décrivent différentes formes de torture, notamment l’électrocution au moyen d’une barre de fer sur laquelle on fait asseoir une brochette de prisonniers nus que l’on asperge d’eau. Mais tous dénoncent surtout une entreprise beaucoup plus large d’humiliation, fondée sur l’insulte obscène et qui consiste à faire ramasser les ordures aux détenus, à les faire dormir nus, à inonder les cellules avec des eaux d’égout, etc. Pour ces jeunes, dont le seul tort est d’avoir été là au mauvais moment ou d’avoir manifesté, d’avoir filmé, d’exercer leur métier de journaliste, ou seulement d’appartenir à la famille d’un Frère musulman, la pilule passe d’autant plus mal que, malgré l’incohérence des charges qui pèsent contre eux, ils ne sont pour beaucoup relâchés – pour ceux dont on ne perd pas la trace – qu’après des semaines, voire des mois de détention.

« Le sentiment que tu as quand tu es comme ça, allongé par terre, nu, la tête collée au sol dans les ordures sous une pluie d’insultes, tu as juste envie de te mettre le feu à toi-même », décrit Mohammed Ihab, élève au collège, arrêté le13 mars à Alexandrie.

Le général Abdel Fattah al-Sissi, nouvel homme fort de l'Égypte.Le général Abdel Fattah al-Sissi, nouvel homme fort de l’Égypte. © (Reuters)

Désorientés, leurs proches sont intarissables sur l’absurdité des chefs d’accusation. Ils ont réuni les preuves qui attestent que leur parent n’était pas là où on l’accuse d’avoir mené un acte « terroriste ». « On a le certificat de l’employeur qui prouve qu’il était au bureau à l’heure de la manifestation », hurle la sœur d’un détenu, venue raconter le calvaire de son frère au siège de la fondation Hisham Moubarak (une organisation de défense des droits de l’Homme), mercredi 7 mai. « Ils accusent mon fils d’avoir stocké des tanks et des avions sur notre terrasse, ricane la mère de Abdel Rahmane Sayyed Rizq. Des tanks et des avions sur la terrasse ! Vous imaginez ça ? Il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond dans ce pays : comment se peut-il que des jeunes de 16, 17, 18 ans disparaissent tous de la même manière, en rentrant de l’école ou en allant chercher du pain ? » 

Le phénomène jette une lumière complexe sur le fléau du harcèlement sexuel qui plombe la vie des Égyptiens et des Égyptiennes. Il suggère que la violence sexuelle en Égypte participe d’un système général de domination, rendu possible et pratiqué au premier chef par le pouvoir et les services de sécurité et qui atteint aujourd’hui un niveau sans égal.

« Nous sommes aujourd’hui convaincus que les viols collectifs place Tahrir ont été organisés par les forces de sécurité, affirme Farah Shash, du centre Nadeem contre la torture. Les agresseurs agissent selon une méthode identique pour chaque agression, en cercles concentriques : c’est d’ailleurs très visible sur les vidéos. Ils ont une méthode très précise : des dizaines d’hommes se focalisent sur une seule fille, il peut y en avoir dix autour dans la foule mais elles ne sont pas embêtées alors qu’elles sont à côté. La femme agressée n’est jamais volée : son sac à dos et ses affaires sont intacts. L’utilisation de la violence sexuelle est une stratégie qui remonte à la montée de la contestation contre Moubarak, en 2005. »

Abdel Fattah al-Sissi, premier défenseur des « tests de virginité » et dont le programme politique se résume pour l’instant à des protestations de virilité, incarne à lui seul, de ses meetings à ses affiches électorales, cette relation de plus en plus scabreuse tissée par leurs dirigeants avec les Égyptiens.

« Arrêtez, vous allez nous faire des problèmes avec les hommes », a susurré le général, plus sirupeux que jamais, à une foule de femmes en transe, venues l’acclamer aux cris de « Toi le Père, toi le Frère, Sissi, nous t’aimons », lundi 5 mai, dans une conférence retransmise en direct.

Dans sa première interview télévisée, à l’occasion du lancement de sa campagne électorale pour l’élection présidentielle qui se tient les 26 et 27 mai, il a par ailleurs promis de « rétablir la moralité en Égypte ». De là à faire passer ses opposants pour des déviants sexuels et des sous-hommes… Il n’y a qu’un pas, que les militaires, la police et des médias aux ordres sont prêts à franchir en toute bonne conscience. Le lancement de la campagne présidentielle coïncide d’ailleurs avec une série de raids et d’arrestations dans les milieux homosexuels, menés à grand renfort de fuites vidéo.

Claire Talon est une journaliste indépendante basée au Caire. Elle a été correspondante du journal Le Monde jusqu’en juillet 2013. Depuis, elle collabore régulièrement à Mediapart. Arabisante, spécialiste du Proche-Orient, elle a publié en 2011 un livre remarqué, Al Jazeera, liberté d’expression et pétromonarchie, aux Presses universitaires de France

La Guerre des Drones

Réalisation: Tonje Hessen Schei

Source : http://www.arte.tv

Le recours de plus en plus massif aux drones de combat a transformé la manière de faire la guerre – jusqu’à en redéfinir le concept même. Qu’en est-il de la légalité de ces usages, mais surtout des conséquences humaines, tant pour les victimes que pour les pilotes ?

La mort à distance : depuis 2004, ce sont des milliers de personnes, surtout des civils innocents, qui ont été tuées par des frappes de drones américains au Yemen et dans le nord-ouest du Pakistan. Pourtant, ces pays ne sont pas officiellement en guerre avec les États-Unis. Bavures, crimes de guerre ? Effectués dans la plus grande opacité, ces homicides soulèvent d’importantes questions de droit international. Deux avocats auprès d’une association de défense des droits de l’Homme, Shahzad Akbar et Clive Stafford Smith, se sont engagés dans un combat de David contre Goliath, en réclamant justice pour les victimes de ces attaques et leurs familles. Dans cette bataille qui les oppose au département américain de la défense et à la CIA, ils exigent que les responsables de ces frappes soient traduits en justice. Pour l’armée, l’usage de drones a un immense avantage : mener une guerre sans engager la vie de militaires sur le terrain. C’est par joysticks et moniteurs interposés que les pilotes repèrent et suivent leur cible avant d’appuyer sur la gâchette. Sont-ils pour autant complètement à l’abri ? Bien qu’ils se trouvent à des milliers de kilomètres du théâtre des affrontements, tous ne sortent pas indemnes de ces opérations. Chose extrêmement rare : le film donne la parole à deux anciens pilotes ayant de nombreuses années de service et auteurs de nombreux homicides. Ils souffrent aujourd’hui d’un grave stress posttraumatique. Que signifie, pour l’avenir de la guerre, l’usage accru de ces engins toujours plus sophistiqués ?

Documentaire de Tonje Hessen Schei (Norvège/Allemagne 2014), 58 min.

Connex :

Les drones – une nouvelle technologie controversée

Torrent

La dépense militaire revient à la guerre froide

Par Manlio Dinucci Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

15/04/2014

Source : http://www.mondialisation.ca

Login : https://ilmanifesto.it

English : Military spending back to the Cold War

Dépenses militaires

Tandis que la stratégie USA/OTAN, avec la crise ukrainienne, provoque un affrontement Ouest-Est qui ramène l’Europe à une situation, par certains aspects, analogue à celle de la guerre froide, les données publiées hier par le Sipri confirment que la dépense militaire mondiale (calculée net d’inflation pour la comparaison dans le temps) est revenue aux niveaux de la guerre froide : après avoir chuté entre 1991 et 1998, elle est remontée à un niveau supérieur à celui de la dernière période de l’affrontement Ouest-Est. Les données, concernant 2013, montrent qu’on dépense dans le monde, dans un objectif militaire, 3,3 millions de dollars par minute, 198 millions de dollars par heure, quasiment 4,8 milliards de dollars par jour. Ce qui équivaut à 1747 milliards de dollars en une année.

La dépense militaire mondiale est en réalité encore plus élevée que celle calculée par le Sipri quand il fait la somme des budgets de la défense des différents pays : il s’y ajoute en fait diverses dépenses de caractère militaire, incluses dans d’autres chapitres des budgets d’Etats. Aux Etats-Unis, la dépense pour les armes nucléaires (23 milliards de dollars annuels) est inscrite non pas au Département de la défense,  mais à celui du Département de l’Energie ; celle des militaires à la retraite (environ 170 milliards annuels), à celui du Département des retraités ; les dépenses pour les aides militaires et économiques à des alliés stratégiquement importants (environ 50 milliards annuels) sont inscrites aux budgets du Département d’Etat et de quelques autres. Dans le budget fédéral 97 milliards annuels sont alloués pour un « fonds unifié de la Défense, du Département d’Etat et de l’Usaid » destiné aux opérations ultramarines (Overseas contingency operations). 40 autres milliards annuels sont dépensés pour la « sécurité  de la patrie ». Et il y a enfin la dépense secrète des services secrets, dont l’unique chiffre « non-classifié » (1,6 milliards annuels) n’est que la pointe de l’iceberg. En ajoutant ceux-ci et les autres postes de dépense au budget officiel du Pentagone (640 milliards en 2013), la dépense militaire étasunienne grimpe à quasiment 1000 milliards de dollars annuels. Ce qui signifie qu’environ un dollar sur quatre, dans le budget fédéral, est dépensé dans un objectif militaire.

Si l’on ne s’en tenait même qu’au chiffre de 640 milliards de dollars fourni par le Sipri, les Etats-Unis restent nettement en tête dans le classement des 15 pays ayant la plus grosse dépense militaire du monde. Suivent à distance, comme en 2012, la Chine et la Russie avec une dépense estimée respectivement à 188 et 88 milliards de dollars en 2013. L’ordre change par contre notablement dans la partie restante du classement. L’Arabie Saoudite passe, par rapport à 2012, du septième au quatrième rang. Suivent la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne (qui avance du neuvième au septième rang), le Japon, l’Inde, la Corée du Sud, l’Italie (avec une dépense estimée à 32,7 milliards de dollars en 2013), le Brésil, l’Australie, la Turquie, les Emirats Arabes Unis. Ces 15 pays totalisent 80% de la dépense militaire mondiale.

Les données du Sipri mettent en évidence de fortes augmentations dans les budgets militaires de divers autres pays, surtout ceux où les Etats-Unis exercent leur influence. En Europe orientale, le budget militaire de l’Ukraine a grossi de 16% par rapport à 2012. En Afrique, le Ghana a augmenté en une année son budget de 129%, l’Angola de 36%, le Congo (Rép. dém.) de 34%. Au Moyen-Orient, les budgets militaires en Irak et au Bahreïn ont augmenté d’environ 27%. En Asie, celui de l’Afghanistan a grossi de 77% par rapport à 2012, celui des Philippines de 17%. En Amérique du Sud, les budgets militaires du Paraguay et du Honduras ont augmenté en une année respectivement de 33% et 22%.

La dépense militaire alimente une nouvelle course aux armements qui, conduite par les plus grandes puissances occidentales, a un effet de traction à l’échelle mondiale. Il ne s’agit pas que des F-35, sur lesquels se concentre aujourd’hui l’attention des médias, mais de plusieurs autres systèmes d’arme tout aussi coûteux mais peu connus. Il y a six mois a été lancé aux Etats-Unis le super porte-avions Gerald Ford (premier d’une série), le navire de guerre le plus coûteux jamais construit : 14 milliards de dollars. Grâce à de nouvelles catapultes, ses 75 avions (dont le coût doit être ajouté à celui du navire) pourront effectuer 25% d’attaques de plus que ceux actuellement embarqués sur les actuels porte-avions Nimitz. Et le 4 juillet prochain sera lancé en Angleterre le super porte-avions HMS Queen Elizabeth de 65 000t. ( le triple de l’actuelle classe Invincible), auquel fera suite une unité jumelle, pour une dépense de 12 milliards de dollars, plus celle des avions embarqués : les F-35, qui pourront être amenés du hangar sur le pont d’envol en 60 secondes. Ces porte-avions, annonce la Royal Navy, pourront ainsi « depuis la mer projeter la puissance aérienne à tout moment et dans tous les endroits du monde où ce sera nécessaire ».

L’empire frappe encore.

Manlio Dinucci

 

Edition de mardi 15 avril 2014 de il manifesto

Apostille de la traductrice :

Le lecteur curieux rapportera les chiffres de la dépense 2013 de chacun des 15 premiers pays du classement établi par le Sipri (même sans les corrections indiquées par l’auteur) à leur nombre d’habitants ; pour comparer par exemple la dépense militaire par tête entre la Chine (1, 347 milliards d’habitants environ) et l’Arabie Saoudite (presque 30 millions), ou le Bahreïn (1,231 millions officiels, après les massacres des manifestations de leur « printemps » 2011).

http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_par_population

La logique voudrait qu’on compare ensuite la dépense militaire par habitant aux dépenses annoncées pour l’éducation, la santé, bref tous les postes entrant dans ce qu’on appelle l’indice de développement humain. Y compris celui des « dictatures » comme Cuba et la Syrie, malgré les embargos qui y sévissent, par les soins du premier de la classe, depuis respectivement une cinquantaine et plus d’une dizaine d’années.

« Ces gens-là sont morts, ce ne sont plus des migrants »

Par Jean-Marc Manach

31/03/2014

Source : http://www.monde-diplomatique.fr

English : « These people are dead, they are no longer migrants »

Le 3 octobre 2013, un chalutier transportant cinq cent réfugiés venant pour majorité de l’Erythrée et de la Somalie tombait en panne à deux kilomètres de l’île italienne de Lampedusa. Espérant alerter les secours, un passager mit le feu à une couverture. Le bateau s’embrasa, certains passagers sautèrent dans l’eau, d’autres se ruèrent sur l’un des côtés du navire, qui se retourna. Cette tragédie, qui fit plus de trois cent soixante morts, fut largement relayée dans les médias. Jamais on n’avait autant parlé des risques pris – et des drame vécus – par tous ces réfugiés qui cherchent à gagner l’Europe au péril de leur vie.

Une équipe de journalistes européens révèle aujourd’hui que plus de vingt-trois mille hommes, femmes et enfants sont « morts aux frontières » de l’Europe, depuis l’an 2000, soit plus de 50 % de plus que les estimations dont on disposait jusqu’alors.

Pendant des mois, ils ont cherché à vérifier (« fact-checker ») les deux bases de données de référence en la matière : celle d’United, qui fédère plus de cinq cent cinquante organisations non gouvernementales (ONG) européennes, et Fortress Europe, créée par un journaliste italien, Gabriele del Grande.

La première, qui n’a pas été mise à jour depuis octobre 2012, répertoriait dix-sept mille trois cent six victimes depuis 1993 – dont quinze mille cent soixante-dix-huit depuis l’an 2000. La seconde dénombre dix-neuf mille cent quarante-quatre morts et disparus depuis 1988 – dont treize mille six cent quatre-vingt-trois depuis l’an 2000. Nous n’avons pu analyser que les données postérieures à l’an 2000, mais en fusionnant leurs deux bases de données, et après avoir éliminé les doublons, vérifié les données, nous avons découvert que nos bases de données cumulées, « The Migrants Files » comportait vingt-trois mille deux cent cinquante-huit morts et disparus documentés, soit 53% de plus que celle d’United, et 70% de plus que celle de del Grande… sachant que ces bases de données ne répertorient que les morts et disparus documentés, et que nombreux sont ceux qui disparaissent, en mer et dans le désert notamment, sans laisser de traces.

En 2011, une carte interactive réalisée par OWNI révélait que la majeure partie d’entre eux mourraient noyés, mais que des centaines de réfugiés étaient également morts de faim ou de soif, de froid, d’hypothermie, étouffés dans les camions qui les transportaient, en sautant sur un champ de mines ou préférant se suicider que d’être reconduits à la frontière.

Notre enquête révèle aujourd’hui que, sur les vingt-trois mille morts et disparus documentés depuis l’an 2000, près de six mille cinq cents l’ont été au large de Lampedusa, plus de deux mille deux cents aux Îles Canaries, et plus de mille cinq cents dans le détroit de Gibraltar.

En visite à Lampedusa, suite à la tragédie d’octobre dernier, José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, déclarait que « l’Union européenne ne peut pas accepter que des milliers de personnes meurent à ses frontières ». En décembre 2013, l’UE lançait officiellement son nouveau système de surveillance des frontières extérieures de l’Europe (Eurosur), conçu en 2008 pour « réduire le nombre d’immigrants illégaux qui entrent dans l’UE sans être découverts, réduire le nombre de décès d’immigrants illégaux en sauvant davantage de vies en mer (et) renforcer la sécurité intérieure dans l’ensemble de l’UE, en contribuant à prévenir la criminalité transfrontalière ».

Or, notre enquête révèle également qu’aucun des pays membres, aucune instance européenne, pas plus que l’ONU, ne s’est jusqu’ici doté d’un outil destiné à mesurer l’ampleur de la tragédie. Frontex, l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des Etats membres de l’Union européenne, ne collecte de son côté de statistiques que sur les seuls réfugiés interceptés et reconduits à la frontière, jamais sur ceux qui ont perdu la vie. Interrogé sur cette myopie, un des membres de l’agence a reconnu, sous couvert d’anonymat, que « le travail de Frontex, c’est la lutte contre l’immigration illégale, pas le sauvetage en mer, et ces gens-là sont morts, ce ne sont plus des migrants », avant de reconnaître que ses collègues et lui ne voient pas bien, en l’état, comment Eurosur, tel qu’il a été développé depuis, pourrait sauver des vies.

« The Migrants Files » est un projet porté par les agences de datajournalisme Journalism++ SAS, Journalism++ Stockholm et Dataninja, les médias Neue Zürcher Zeitung, El Confidencial, Sydsvenskan et Radiobubble, ainsi que les journalistes indépendants Jacopo Ottaviani et Jean-Marc Manach. Il a été soutenu par une bourse de JournalismFund.eu. Seize étudiants du laboratoire de journalisme de données de l’université de Bologne ont contribué à ce projet en vérifiant la validité d’un échantillon d’évènements, sous la supervision du professeur Carlo Gubitosa.

La Corne d’Afrique et la malédiction du pétrole

Réalisation : Alexandre Trudeau  , Jonathan Pedneault

2012

Source : http://www.arte.tv

Capture de La Corne d'Afrique et la malédiction du pétrole_Arte_2014_01_14_23_26.mp4Depuis la découverte d’hydrocarbures dans la Corne de l’Afrique, la région, déjà mise à mal par les conflits « internes » aiguisés par les appétits extérieurs, est devenue plus stratégique encore. Les pays occidentaux n’y règnent plus en maîtres. De nouvelles puissances mondiales, notamment la Chine, entrent dans le jeu, attirées par les ressources disponibles de la région. Sur le pourtour de l’océan Indien, des mouvements politiques d’opposition se réveillent, tandis que les bouleversements politiques dans le monde arabe modifient les alliances et les forces en présence. Et la « communauté internationale » vient de reconnaître son échec relatif dans la lutte contre la piraterie qui sévit sur le golfe d’Aden et l’océan Indien. Dans un contexte d’insécurité généralisé, les réalisateurs canadiens Alexandre Trudeau et Jonathan Pedneault ont interrogé politiques et experts internationaux pour comprendre comment la course aux ressources énergétiques a forgé de nouvelles règles du jeu.

Voir le Documentaire ICI ou ICI

En République démocratique du Congo, les médias blanchissent les États-Unis

Par FAIR

07/03/2014

Source : http://www.acrimed.org

English : In the democratic Republic of the Congo, the media whiten the United States

En République démocratique du Congo, nous dit FAIR dans cet article paru en janvier dans Extra !,
son magazine mensuel, les médias américains n’ont pas manqué une
occasion de saluer la contribution récente des Occidentaux à
l’apaisement – temporaire – des tensions dans la région, oubliant de
rappeler simultanément le rôle de ces derniers dans l’exacerbation des
conflits au cours des deux décennies précédentes.Cette vision partiale, puisque partielle, est révélatrice d’un
certain opportunisme médiatique : elle permet aux journaux en question
de se ranger à tous les coups du côté des vainqueurs et donc d’écrire
l’histoire d’une façon pour le moins contestable. Car en matière de
géopolitique, l’amnésie journalistique est sans doute plus fâcheuse
encore qu’ailleurs : rendre compte du présent en occultant (sciemment ou
non) le passé, c’est se condamner, ainsi que ses lecteurs, à une vision
mutilée et manichéenne de la réalité historique, les journalistes se
contentant de distribuer bons et mauvais points a posteriori,
sans se soucier des cécités qui sont les leurs, et de leurs
conséquences, y compris médiatiques. Nous vous proposons cette
traduction en français de l’article original avec l’autorisation de son
auteur, Steve Rendall. (Acrimed)

Les
médias américains n’ont pas tari d’éloge sur les États-Unis et leurs
alliés au sein de l’Otan pour avoir pesé de tout leur poids au cours de
l’année écoulée afin de mettre un terme à une insurrection sanglante en
République démocratique du Congo (RDC). Malheureusement, les
journalistes ont généralement oublié de préciser que ces mêmes pays
avaient attisé les conflits dans cette région depuis deux décennies en
donnant carte blanche à leurs alliés dans cette zone.Le 5 novembre 2013, la milice M23, soutenue par le Rwanda, a déposé
les armes. Cette milice, parmi les plus redoutées en RDC, fut une des
nombreuses organisations paramilitaires appuyées par les alliés des
États-Unis que sont le Rwanda et l’Ouganda tout au long d’un conflit
régional vieux de 17 ans (voir l’article du New York Times du 6/11/13).

Pendant 20 mois, la M23 a assassiné des civils, eu recours au viol,
et a enrôlé de force des enfants au combat, ne rendant les armes
qu’après l’interposition de la brigade d’intervention de l’ONU (composée
presque exclusivement de soldats africains) à la suite d’une série de
défaites militaires subies par l’armée régulière congolaise.

On a largement salué la pression occidentale sur le Rwanda visant à
faire céder la M23 (voir notamment les articles parus dans le New York Times du 6/11/13 et le Christian Science Monitor
du 7/11/13). En effet, à la suite d’un rapport de l’ONU rendu le
15/11/12 qui mettait en évidence le fait que la M23 avait été soutenue,
entraînée et chapeautée par le Rwanda, les États-Unis ainsi que
certains de leurs alliés occidentaux ont imposé des sanctions à ce pays,
cessant de lui envoyer de l’aide, ce qui a privé la M23 d’un appui
logistique considéré comme déterminant par beaucoup.


Ce que les grands médias ont négligé – l’un des multiples aspects
qu’ils négligent systématiquement sur le conflit en RDC –, c’est le rôle
durable joué par les États-Unis et leurs alliés occidentaux dans la
protection et le financement des soutiens de la M23 et des organisations
paramilitaires brutales qui les ont précédés dans la région.

Comme l’a expliqué le 12/12/13 dans un communiqué de presse
l’association « Friends of the Congo », organisation militante basée à
Washington, les efforts des États-Unis et de la Grande-Bretagne visant à
obliger le Rwanda à couper les ponts avec la M23 ont été récompensés « après 17 ans pendant lesquels le régime rwandais est intervenu régulièrement en RDC en ayant pratiquement carte blanche. »

 

Les enjeux économiques et financiers liées aux ressources
incroyablement riches du Congo sont tout aussi souvent négligés ; ces
dernières aiguisent les appétits depuis que Joseph Conrad a écrit à
propos du Congo à une époque plus ancienne et plus sanglante encore
qu’il fut l’objet « du pillage le plus ignominieux ayant jamais défiguré la conscience humaine ».
Au temps où Léopold, roi des Belges, sévissait au Congo, le caoutchouc
et l’ivoire figuraient parmi les richesses les plus prisées du Congo ;
aujourd’hui, le Rwanda – et d’autres – cherchent à faire main basse sur
les ressources du Congo que sont l’or, les diamants, le tungstène, le
coltan (minerai utilisé dans l’électronique) et le bois précieux.

Un rapport des experts onusiens datant de 2001 a condamné le Rwanda,
l’Ouganda et le Zimbabwe pour le pillage des mines et autres ressources
du Congo, vendues ensuite aux multinationales. Or ces mêmes ressources
continuent de susciter conflits et interventions à l’est du Congo.

Le récit du New York Times (6/11/13) de la reddition de la M23
soulignait la pression occidentale ponctuelle mise sur le Rwanda, en
oubliant le soutien régulier de ces mêmes Occidentaux au Rwanda et à
l’Ouganda, principaux responsables des violences persistantes à l‘est du
Congo. Cet oubli de la part du grand journal new-yorkais donnait le
sentiment que les États-Unis et leurs alliés occidentaux étaient les
héros dans cette histoire, qu’après avoir révélé les agissements de la
M23 et le soutien du président rwandais Paul Kagame à celle-ci, le
boulot avait été fait, et bien fait.

De la même façon, le Washington Post a omis de mentionner le soutien ancien des Occidentaux au Rwanda tout en présentant la reddition comme « l’heure de vérité » qui montrerait si « oui ou non le gouvernement et les rebelles seraient capables de trouver une issue politique » au
conflit. Tout cela n’est sans doute pas faux ; mais comment les
lecteurs pourraient-ils saisir la complexité d’un tel accord s’ils
ignorent que ces diplomates missionnés par les gouvernements occidentaux
soufflaient sur les braises au côté du Rwanda dans les mois qui ont
précédé cet accord ?

En 2012, les États-Unis ont tenté d’empêcher la diffusion d’un
rapport mettant au jour les liens entre le Rwanda et la M23 (voir le
numéro du Guardian du 21/6/12). Ce fut un épisode parmi d’autres
au cours duquel les États-Unis sont intervenus pour prendre la défense
du Rwanda et de ses opérations illégales. Les États-Unis ont donné des
millions de dollars sous forme d’aide militaire au Rwanda alors que l’on
savait, preuves à l’appui grâce notamment au rapport des experts
onusiens datant de 2001, que ce pays encourageait la violence et les
pillages.

En passant d’un soutien prudent à l’égard du Rwanda à des pressions
et des sanctions diverses, les États-Unis et leurs alliés ont sans doute
fait ce qu’il fallait faire. Et ce changement de stratégie doit être
souligné et salué.

Il est néanmoins compliqué de voir dans la transformation de
l’attitude américaine un retournement majeur sans savoir ce qui a
précédé, à l’époque où les États-Unis soutenaient sans réserve le Rwanda
et les violences perpétrées.

Steve Rendall

Traduit par Thibault Roques