Les cibles nucléaires des Etats-Unis durant la guerre froide déclassifiées

Source : http://fr.euronews.com/2015/12/24/les-cibles-nucleaires-des-etats-unis-durant-la-guerre-froide-declassifiees#.VnwdFkdyEws.twitter

24 Dec 2015

C’est un document datant de 1956 qui vient d‘être rendu public par la National Archives and Records Administration à la demande d’un chercheur de l’Université George Washington. Cette longue liste de 800 pages détaille les cibles potentielles de frappes nucléaires américaines en cas de guerre avec l’URSS. Et elle a de quoi donner des sueurs froides. On y trouve – énumérés sous des noms de codes – des milliers d’objectifs identifiés comme stratégiques. Parmi eux, 1 200 villes, notamment Moscou, Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg), Berlin-Est, Varsovie ou encore Pékin. Si ces villes étaient essentiellement retenues pour les sites militaires et industriels qu’elles abritaient, la catégorie “population” apparaît également, accréditant la volonté de frapper des zones densément peuplées pour faire un très grand nombre de victimes civiles.

En visionnant la carte ci-dessous, on peut prendre la mesure de la multiplicité des objectifs identifiés, qu’il s’agisse de zones urbaines ou de bases aériennes. Car en cas de conflit généralisé, la priorité aurait été d’anéantir au plus vite les capacités aériennes de l’URSS pour éviter que l’Union soviétique ne réplique par des frappes nucléaires massives. À l‘époque, en effet, seuls les bombardiers pouvaient acheminer l’arme atomique jusqu‘à sa cible, les missiles nucléaires intercontinentaux ou ceux lancés depuis des sous-marins étant encore inexistants.

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Vote sous le feu en Centrafrique

Par Par Marco LONGARI

12/2015

Source : http://blogs.afp.com

Des civils se mettent à l'abri pendant l'attaque d'un bureau de vote dans le quartier PK5 de Bangui pendant le référendum constitutionnel, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Des civils se mettent à l’abri pendant l’attaque d’un bureau de vote du quartier PK5 de Bangui pendant le référendum du 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

 

BANGUI, 16 décembre 2015 – Je suis en Centrafrique depuis environ deux semaines. C’est un pays compliqué à couvrir : on a la sensation que quelque chose bout en permanence ici, que rien n’est stabilisé. Il faut toujours être sur ses gardes. On ne peut jamais se détendre, car on sent que quelque chose de fâcheux peut arriver à tout moment. Et ce dimanche 13 décembre, nos craintes se confirment.

La situation en Centrafrique est compliquée. Ce pays de 4,8 millions d’habitants est en proie aux troubles depuis qu’en mars 2013, des rebelles principalement musulmans de la coalition Séléka ont renversé le président chrétien François Bozizé, au pouvoir depuis dix ans. Les exactions commises sur les civils, notamment les chrétiens, ont entrainé des représailles féroces sur la communauté musulmane dès que la rébellion a été chassée du pouvoir, début 2014.
Patrouille sénégalaise dans les rues de Bangui, le 10 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Une patrouille sénégalaise dans les rues de Bangui, le 10 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

 

Depuis trois ans, les violences entre groupes chrétiens et musulmans n’ont jamais cessé. En ce moment, c’est ce qu’on appelle un « conflit de basse intensité » : il n’y a pas de ligne de front, pas de combats quotidiens. Mais on sait qu’à chaque coin de rue, il y a des hommes armés qui peuvent à tout moment semer la mort.

 

Rebelles et bandits

 

Les forces internationales de maintien de la paix sont partout. La Mission des Nations Unies en Centrafrique compte plus de 11.000 casques bleus déployés à travers le pays, dont une grande partie du territoire est contrôlé par des rebelles ou par des bandits. Beaucoup ici ont intérêt à faire capoter le processus de normalisation pour continuer leurs trafics d’or ou de diamants, ou pour éviter d’avoir affaire un jour à la justice pour leurs innombrables crimes contre les civils.
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Les musulmans sont minoritaires en Centrafrique. Dans la capitale Bangui, la plupart d’entre eux vivent dans le quartier PK5 qui était, avant la crise, le véritable poumon économique de la ville. C’est là qu’éclate la fusillade.

Ce dimanche, les Centrafricains sont appelés aux urnes pour un référendum sur la nouvelle constitution, prélude à l’élection présidentielle prévue le 27 décembre. Les autorités espèrent que ce processus électoral aidera à mettre un terme aux violences qui ont fait environ 5.000 morts en trois ans et ont forcé un Centrafricain sur dix à fuir. La majorité des musulmans qui habitent au PK5 sont en faveur du texte, mais une minorité est contre.
Devant le bureau de vote de l'école Baya Dombia à Bangui, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Devant le bureau de vote de l’école Baya Dombia le jour du scrutin (AFP / Marco Longari)

 

Plus tôt dans la journée, des camions de l’ONU sont venus déposer le matériel de vote à l’école Koudoukou. Accueillis à coups de pierre par un groupe d’individus opposés au référendum, ils ont dû rebrousser chemin sans décharger. Plus tard, des personnes exigeant de pouvoir voter se sont rassemblées. Dès le matin, donc, la tension commence à monter. Et cela ne s’arrange pas au fil des heures.

 

Milice d’autodéfense

 

Alors que des électeurs attendent devant l’école le retour du matériel de vote, des soldats de l’armée centrafricaine arrivent. Ils sont rejoints par des miliciens musulmans armés appartenant à une organisation d’autodéfense du PK5, des civils brandissant des kalachnikovs et des grenades. Ils prennent position autour de l’école dans le but d’effectuer une démonstration de force.
Une électrice se dirige vers un bureau de vote à Bangui, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Une électrice se rend aux urnes à Bangui, le 13 décembre (AFP / Marco Longari)

 

Finalement, le bureau de vote est déplacé jusque dans l’école Baya Dombia, un établissement décrépit situé non loin de là. Le matériel de vote est livré, les électeurs font la queue et commencent à exercer leur devoir civique. Un contingent de l’ONU composé de soldats sénégalais, burundais et congolais surveille les opérations. Tout se déroule comme prévu.

 

Roquettes contre les électeurs

 

Et soudain, tout bascule. On entend d’abord des tirs d’armes automatiques. Quelques personnes courent se mettre à l’abri, sans vraiment paniquer car entendre des coups de feu est quelque chose d’habituel en République centrafricaine. A ce moment-là, je me trouve près de la porte d’entrée de l’école. Je prends des photos de gens en train de se mettre à couvert.
Des civils se mettent à l'abri pendant l'attaque d'un bureau de vote dans le quartier PK5 de Bangui, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Des civils tentent de se mettre à l’abri pendant l’attaque du bureau de vote l’école Baya Dombia à Bangui pendant le référendum du 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

 

Puis ce sont les RPG qui entrent en action. Les roquettes visent clairement l’école, les électeurs. Les balles sifflent. Une roquette heurte un palmier devant l’entrée de l’école, à moins d’une quinzaine de mètres de la foule. L’arbre est coupé en deux par l’impact. C’est étrange, les deux morceaux du tronc se séparent et tombent au ralenti sous les crépitements des balles. C’est là où les gens commencent à réaliser la dangerosité de la situation, à crier et à s’enfuir. C’est la panique générale.

Au moment où l’attaque s’intensifie, je suis revenu à l’intérieur de l’école pour retrouver mes collègues. Je me mets à l’abri dans la cage d’escalier, qui est l’endroit que je juge le plus sûr.
Des civils et un casque bleu sénégalais se mettent à couvert pendant l'attaque d'un bureau de vote dans le quartier PK5 de Bangui, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Des civils se mettent à couvert pendant l’attaque (AFP /Marco Longari)

 

Des soldats sénégalais qui défendent le bureau de vote se précipitent vers la foule pour l’éloigner de la cour de l’école. D’autres prennent position et se mettent à riposter. La fusillade dure trois ou quatre minutes. Je retraverse la cour de l’école à découvert pour photographier les soldats qui tirent. Je suis moins inquiet pour ma sécurité que pour celle des gens autour de moi, car ils sont pris au dépourvu et ne savent pas quoi faire. Des blindés de l’ONU se dirigent droit vers l’endroit d’où viennent les tirs. Les assaillants semblent battre en retraite car tout à coup l’attaque s’arrête.

 

Catastrophe évitée de justesse

 

Le plus étonnant, c’est qu’au plus fort de la fusillade, quelques jeunes musulmans qui s’étaient mis à couvert sont sortis de leurs abris en levant le poing et en criant : « on va voter ! » Cela en dit long sur la lassitude et la colère des habitants, qui se sentent pris en otage par les auteurs de violences.
Des casques bleus sénégalais ripostent aux tirs de roquette et d'arme automatique des assaillants du bureau de vote (AFP / Marco Longari)

Des casques bleus sénégalais ripostent (AFP / Marco Longari)

 

« On a trop souffert. Ceux qui tirent sont des criminels qui veulent le chaos, mais nous ne pouvons plus le supporter », raconte Mahamat Youssouf, un marchand, à ma collègue de l’AFP Célia Lebur à un autre endroit de la ville. « Nous aussi nous sommes Centrafricains, et nous voulons la paix ! »

A l’école Baya Dombia, on n’est pas passés loin de la catastrophe. Si une des roquettes avait atterri dans la foule, le bilan aurait été lourd. Par chance, personne n’est blessé dans cette attaque. Les casques bleus ont fait du bon travail pour mettre les gens à l’abri dès le début de la fusillade, alors même que personne ne comprenait encore très bien ce qui était en train de se produire. Après l’attaque, le vote est suspendu et reporté au lendemain.

Mais ce jour-là, cinq personnes sont tuées dans d’autres incidents dans le quartier PK5.
Vote à l'école Koudoukou du quartier PK5 de Bangui, le 14 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Après la suspension du vote dans le bureau attaqué, les électeurs se rendent aux urnes à l’école Koudoukou du quartier PK5 de Bangui le lendemain, 14 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

 

Je ne suis pas fâché de quitter la Centrafrique après deux semaines, même si j’y retournerai certainement. Un sentiment d’insécurité règne dans la ville. Un couvre-feu est instauré toutes les nuits, et il faut faire très attention à tout ce que l’on fait. Dans certains quartiers, la population est ouvertement hostile aux journalistes. Il est extrêmement compliqué de travailler. Ce n’est toutefois pas tellement le cas dans le quartier musulman, où nous sommes plutôt les bienvenus. Nous sommes dans une enclave, et les habitants veulent qu’on raconte leur histoire.

En Centrafrique, on peut sentir que les plaies sont encore loin d’être refermées, que la colère et la violence couvent. J’ai couvert plusieurs conflits majeurs en Afrique, ainsi qu’à Gaza, en Libye, en Syrie, en Géorgie et au Kosovo. L’attaque de ce bureau de vote du PK5 n’est certainement pas la pire situation dans laquelle je me sois trouvé. Mais dans l’échelle ascendante du pire, je luis accorderais peut-être la note de huit sur dix. C’est un moment très effrayant, avec des tirs de roquette dirigés directement contre nous. Si une de ces roquettes avait atterri dans la foule, cela aurait été un carnage.

 

Marco Longari est le responsable photo de l’AFP pour l’Afrique, basé à Johannesburg. Suivez-le sur Twitter (@mlongari) et sur Instagram. Ce texte a été écrit avec Yana Dlugy et traduit de l’anglais par Roland de Courson à Paris.
Queue devant un bureau de vote de Bangui, le 14 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Le bureau de vote de l’école Koudoukou, le 14 décembre (AFP / Marco Longari)

A propos de l’AFP

L’Agence France-Presse (AFP) est une agence de presse mondiale fournissant une information rapide, vérifiée et complète en vidéo, texte, photo, multimédia et infographie sur les événements qui font l’actualité internationale. Des guerres et conflits à la politique, au sport, au spectacle jusqu’aux grands développements en matière de santé, de sciences ou de technologie.

Yémen, silence on tue !

Article original : «  Can Yemenis escape  ?  », OpenDemocracy, 11 décembre 2015.

Par Helen Lackner

15/12/2015

Source : http://orientxxi.info

 

La guerre menée par air et par mer contre le Yémen touche-t-elle à sa fin ? Une deuxième série de « pourparlers de paix » est prévue en Suisse à partir du 15 décembre, sous l’égide de l’ONU. Retour sur la tragédie d’un peuple qui subit, outre les bombardements, le blocus de la coalition menée par l’Arabie saoudite et qui, dans l’incapacité de fuir le pays, est menacé par les épidémies et la famine.

La guerre menée par air et par mer contre le Yémen touche-t-elle à sa fin ? Une deuxième série de « pourparlers de paix » est prévue en Suisse à partir du 15 décembre, sous l’égide de l’ONU. Retour sur la tragédie d’un peuple qui subit, outre les bombardements, le blocus de la coalition menée par l’Arabie saoudite et qui, dans l’incapacité de fuir le pays, est menacé par les épidémies et la famine.

Fixer les termes d’une réunion entre les parties en conflit a pris près de 6 mois à Ismail Ould Cheikh Ahmed, le nouvel envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies. Bien qu’il ait dû faire face au travail de sape de son prédécesseur et au faible soutien des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, sa nomination a été acceptée par le Conseil de coopération du Golfe (CCG) en grande partie parce qu’il était considéré comme faible et inefficace. Il a travaillé dans des conditions loin d’être idéales : parvenir à un accord sur une réunion est déjà une réalisation importante, étant donné la réticence des parties belligérantes et de l’environnement international. Ceci dit, personne n’attend grand chose — peut-être même rien — de ces pourparlers. Mais l’espoir fait vivre tous ceux qui ont des amis ou de la famille au Yémen.

Le Yémen n’est pas seulement victime d’une guerre civile meurtrière entre des factions vaguement alignées sur le soi-disant gouvernement «  légitime  » d’une part et sur l’ancien président Ali Abdallah Saleh et ses alliés houthis de l’autre. Cet affrontement a été considérablement aggravé par l’intervention étrangère ouverte. C’est une guerre par procuration menée par les États arabes du Golfe dirigés par un nouveau,jeune et belliciste leadership en Arabie saoudite, qui insiste sur le fait que le Yémen est le terrain d’une lutte à mort contre son rival l’Iran pour la domination politique dans la péninsule Arabique.

L’implication iranienne est cependant surestimée. Téhéran n’a ni sponsorisé, ni même soutenu les houthistes la plupart du temps. C’est une guerre que mène la coalition du Golfe dirigée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis  ; elle comprend tous les États du CCG à l’exception d’Oman, et plusieurs autres États arabes et africains dont la motivation est étroitement liée à une volonté de garantir un soutien financier des États du CCG.

Ayant mécontenté les États du CCG avec l’accord sur le nucléaire iranien, les États-Unis et les autres États occidentaux ont aidé ce dernier en abdiquant toute faculté critique, sans parler de leurs propres engagements quant au Traité sur le commerce des armes (TCA) et d’autres aspects du droit international humanitaire. Ils ont continué à fournir armes et munitions à la coalition — y compris des bombes à fragmentation dont ils savent qu’elles sont utilisées contre des civils. Ils n’ont ainsi émis que de timides critiques des frappes aériennes de la coalition ou des bombardements opérés par l’alliance houthis/Saleh sur les installations humanitaires, même après la destruction de deux hôpitaux gérés par l’organisation humanitaire universellement respectée qu’est Médecins sans frontières (MSF), en plus d’un total de 69 autres installations médicales frappées depuis mars 2015.

Des habitants privés de tout

En 2011, l’économie du pays s’était déjà largement effondrée, avec plus de 54 % de la population officiellement sous le seuil de pauvreté. Les ressources en eau s’épuisaient, la sécheresse détruisait une agriculture déjà limitée, le taux de chômage était extrêmement élevé  ; le tout aggravé par la rapide croissance de la population. Le soulèvement populaire de 2011 a démontré que l’espoir pouvait triompher de conditions difficiles. Mais il a été vite déçu quand les diverses élites se sont engagées dans la lutte, soutenues par une communauté internationale qui voulait bien un changement de leadership, mais pas une transformation en profondeur des équilibres sociaux, politiques ou économiques, sans même parler d’une réforme réelle des forces militaires et de sécurité.

En août 2015, le chef du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) faisait remarquer qu’après 5 mois de guerre, la situation au Yémen était aussi mauvaise qu’en Syrie après 4 ans de conflit. En décembre, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), plus de 15 millions de Yéménites (plus de 58 % des 26 millions d’habitants) n’ont pas accès aux services médicaux, 20 millions (77 %) à l’eau potable et aux sanitaires  ; toutes les conditions sont réunies pour des épidémies. Alors que le nombre de décès officiellement enregistrés depuis mars a dépassé 5 700, ce chiffre ne représente que ceux qui sont morts dans des structures hospitalières. De la même manière, les 27 000 blessés recensés sont uniquement ceux qui ont réussi à atteindre un centre médical.

Toutes les parties en conflit empêchent les aliments de base et les fournitures médicales d’atteindre ceux qui vivent dans les zones sous le contrôle de leurs adversaires, ce qui rend dramatiques les conditions de vie de la grande majorité de la population. Le «  blocus  » empêche la livraison de nourriture et de carburant, affectant principalement les citoyens ordinaires.

L’humanitaire sous contrôle

L’ONU et ses agences humanitaires tentent d’aider. Mais selon leurs propres chiffres, il ne touchent que 11,6 millions de personnes, alors que 21,2 millions sont dans le besoin. Un deuxième appel à contribution de 1,6 milliard de dollars pour cette année n’a été couvert qu’à 49 % à la fin de novembre. L’essentiel de ce financement provient des États du CCG, qui ciblent leur aide pour l’empêcher d’arriver dans les zones contrôlées par les «  rebelles  ». En avril, le principal bailleur de fonds qu’est l’Arabie saoudite s’est immédiatement engagé à financer les 274 millions de dollars demandés par l’ONU. Pour cela, elle a créé le King Salman Center for Relief and Humanitarian Aids (Centre du roi Salman pour l’aide humanitaire) pour gérer le décaissement de ces fonds et décidé que chacune des principales agences onusiennes aurait à signer un ou plusieurs protocoles séparés d’entente. Ces procédures ont évidemment retardé la livraison de l’aide, malgré les déclarations emphatiques des chefs des agences de l’ONU à la réception de chaque chèque.

En l’absence de moyen légitime de gagner de quoi survivre, les Yéménites sont plus que jamais dépendants de leurs amis et parents à l’étranger. Un tel soutien est néanmoins très difficile parce que le système bancaire international refuse assez fréquemment d’opérer des transferts au Yémen. Pendant ce temps, les prix de tous les aliments de base flambent : depuis mars, ils ont augmenté en moyenne de 57 % pour le blé, 74 % pour les oignons, 325 % pour le gaz de cuisine, 287 % pour le diesel et 274 % pour l’essence. La situation est pire encore dans les zones de front (Taiz, AlBaida, Mareb et Jawf) et les régions les plus éloignées des ports. Le coût prohibitif du transport des marchandises par bateau et par route est un obstacle supplémentaire. Dans ce contexte, l’annonce d’une famine imminente n’est pas surprenante. La pénurie d’eau est encore plus grande que celle de nourriture, le diesel étant essentiel pour une grande partie du pompage de l’eau.

«  Après moi le déluge  »

Dans le même temps, la situation sur le terrain continue de se détériorer. Le 6 décembre, le général Jaafar Saad, le gouverneur nouvellement nommé d’Aden et son escorte ont été tués par une voiture piégée  ; attentat attribué à l’organisation de l’État islamique (OEI). Saad était très respecté par la population qui lui faisait confiance pour améliorer la sécurité et la gouvernance dans la ville. Ces trois dernières années, un grand nombre de fonctionnaires de rang moyen, militaires ou civils, qui s’étaient engagés à améliorer les conditions de vie déplorables de la population, ont été menacés et beaucoup ont été assassinés. Qui est derrière ces assassinats  ? Quels intérêts servent-ils  ? Ceux qui veulent voir le pays sombrer encore plus dans l’anarchie, le chaos et l’agitation. Cela inclut Al-Qaida et l’OEI, mais aussi Saleh dont la politique, depuis qu’il a été obligé de renoncer à la présidence en 2012 a été «  après moi le déluge  ». Et il a démontré, malheureusement avec succès, que sans lui le pays s’effondrerait. Son rôle négatif a été explicitement mentionné dans un récent rapport du Comité des sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU]. Pour ajouter aux malheurs de la population, deux cyclones d’une ampleur sans précédent ont frappé le pays en novembre.

Nulle part où aller

S’échapper vers des pays voisins est devenu très compliqué. L’accès à l’Arabie saoudite a été sévèrement restreint depuis 1990, avec un mur en cours de construction le long de la majeure partie de la frontière entre les deux pays. Et, depuis que la guerre a commencé, seuls quelques postes-frontières ont été ouverts  ; certains Yéménites y sont admis au compte-gouttes — principalement ceux qui sont originaires du Sud. De nouveaux règlements ont permis à de nombreux migrants illégaux yéménites en Arabie saoudite de régulariser leur situation, mais ces changements sont plus une mesure de contrôle que le résultat d’une volonté humanitaire de soulager la souffrance. Selon l’ONU, 30 000 Yéménites sont entrés en Arabie saoudite entre mars et la fin novembre.

La frontière avec Oman a été bouclée par une clôture construite dans les années 1970 pour empêcher l’infiltration d’armes et de soutien aux Front populaire pour la libération d’Oman (FPLO), une insurrection marxiste-léniniste qui a été écrasée en 1975. Seuls 500 Yéménites ont été autorisés à entrer à Oman, alors que 50 500 ressortissants de pays tiers l’ont été  !

Le voyage par la mer attirait peu au cours des dernières années, alors que des Somaliens, des Éthiopiens et des Érythréens se réfugiaient au Yémen pour fuir leurs propres guerres civiles, les sécheresses dues au climat et la famine. La traversée est extrêmement dangereuse. L’écrasante majorité des près de 30 000 personnes qui sont allées en Somalie sont des Somaliens, mais plus de 3 000 Yéménites les ont suivis, tandis que Djibouti en recevait plus de 16 000. Globalement, le nombre total de ceux qui ont quitté le Yémen est proche de 170 000, mais seulement 52 000 d’entre eux sont yéménites.

Le voyage vers les États occidentaux est particulièrement difficile depuis de nombreuses années, dans certains cas depuis des décennies en raison de contraintes générales sur la circulation des personnes pauvres dans le monde. Dans le cas présent, la difficulté est d’autant plus grande du fait de la «  menace  » posée par une poignée d’islamistes armés. Pourquoi ou comment un nombre insignifiant de tentatives infructueuses de faire sauter des avions ont-elles été utilisées pour diaboliser et punir l’ensemble de la population d’un pays  ? C’est une question rarement posée par nos services d’immigration et nos dirigeants politiques. Mais le résultat est que la plupart des Yéménites ne tente même pas de venir en Europe ou aux États-Unis. Et la dernière suggestion du candidat américain à l’investiture républicaine Donald Trump selon laquelle «  tous les musulmans devraient être empêchés d’entrer aux États-Unis  » n’est qu’une insulte raciste supplémentaire qui, malheureusement, augmente les perceptions négatives des musulmans.

Jusqu’à récemment, les Yéménites pouvaient voyager sans visa vers la Jordanie, la Syrie, l’Égypte et la Malaisie. On peut penser que peu auraient choisi d’aller en Syrie, où la guerre est pire qu’au Yémen. L’Égypte, où résident déjà de nombreux Yéménites, ne fournit pas un climat propice et a récemment restreint l’entrée sans visa aux Yéménites de plus de 45 ans ou de moins de 13 ans. Dernières d’une série décourageante, les autorités jordaniennes sont revenues sur leur approche hospitalière. Où est l’ambassade de Jordanie au Yémen  ? A-t-elle encore un service de visas accessible aux personnes  ? Seule celle de la Malaisie reste ouverte, mais pour combien de temps  ? Alors, que doivent faire les Yéménites  ? Fermer les portes de leurs maisons et mourir lentement de faim et de soif  ? Essayer de monter dans les bateaux et rejoindre l’Afrique  ? Affronter les champs de mines à la frontière de l’Arabie saoudite et se déplacer en masse, à la façon dont les Syriens se dirigent maintenant vers l’Europe  ? Reste-t-il un sens de l’humanité et de solidarité dans le monde  ?

Le boom de l’industrie de guerre

Par Manlio Dinucci , Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

17/03/2015

Source : http://ilmanifesto.info

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Le commerce international d’armements a grossi en volume de 16% en cinq ans et continuera à augmenter : les données diffusées par le Sipri le 16 mars 2015 le confirment. Les principaux exportateurs restent les Etats-Unis (avec 31% de l’export mondial), suivis par la Russie (27%), la Chine (passée du sixième au troisième rang avec 5%), et par Allemagne, France, Grande-Bretagne, Espagne, Italie, Ukraine et Israël. L’Italie -dont l’export militaire a augmenté de plus de 30% en cinq ans et augmentera ultérieurement grâce à la reconversion de Finmeccanica du civil au militaire- est ainsi le huitième exportateur mondial d’armements, qui fournit surtout les Emirats Arabes Unis, l’Inde et la Turquie. Les principaux importateurs mondiaux sont : Inde, Arabie Saoudite, Chine, Emirats Arabes Unis, Pakistan, Australie, Turquie, Etats-Unis (qui importent des armements allemands, britanniques et canadiens). Forte augmentation de l’import militaire des monarchies du Golfe (71% en cinq ans) et du Moyen-Orient en général (54%), et de celui de l’Afrique (45%). Personne ne connaît cependant le volume réel et la valeur des transferts internationaux d’armes, dont beaucoup ont lieu sur la base de transactions politiques. Le tout sous le paravent du Traité sur le commerce d’armements, lancé solennellement par l’Onu il y a deux ans. Ceci n’est que la pointe de l’iceberg de la production d’armements, pour la majeure partie destinée aux forces armées des pays producteurs. En tête les Etats-Unis, qui attribuent (si l’on s’en tient aux seuls chiffres du budget du Pentagone) environ 95 milliards de dollars annuels pour l’acquisition d’armements : une énorme quantité d’argent public qui, reversée dans les caisses des plus grandes industries de guerre étasuniennes (Lockheed-Martin, Boeing, Raytheon, Northrop Grumman, General Dynamics, United Technologies), leur permet de se placer aux plus hauts rangs de l’échelle mondiale.

Comme le business des armes augmente au fur et à mesure que croissent les tensions et les guerres, l’explosion de la crise ukrainienne et la confrontation Otan/Russie ultérieure ont représenté une chance pour les gros actionnaires des industries de guère étasuniennes et européennes.

Dans la manoeuvre Otan qui se déroule ce mois-ci en Pologne, les Etats-Unis déploieront une batterie de missiles Patriot « comme dissuasion à l’agression sur le flanc oriental ». En réalité surtout parce que la Pologne doit décider dans l’année si elle achète les missiles Patriot, produits par l’étasunien Raytheon, ou ceux analogues du consortium franco-italien Eurosam : une affaire de 8 milliards de dollars, dans le cadre d’une attribution de 42 milliards (presque 40 milliards d’euros) décidée par Varsovie pour potentialiser ses forces armées. La Pologne entend aussi acheter trois nouveaux sous-marins d’attaque, en les armant de missiles de croisière (à double capacité conventionnelle et nucléaire) fournis par Raytheon ou par le français Dcns.

Même business en Ukraine : Washington a annoncé une nouvelle fourniture à Kiev, d’une valeur de 75 millions de dollars, de matériels militaires « non létaux », parmi lesquels des centaines de blindés « non armés » qui peuvent être facilement armés avec des systèmes produits en Ukraine ou importés. Poroshenko  a annoncé, le 13 mars, que le gouvernement de Kiev a signé des contrats pour importer des « armes létales » de 11 pays de l’Union européenne, dont certainement l’Italie.

En pleine activité aussi les industries de guerre russe et chinoise. Pour contrebalancer la force navale étasunienne, qui dispose d’environ 300 navires de guerre dont 10 porte-avions, la Russie est en train de construire simultanément quatre sous-marins nucléaires et la Chine se dote d’un second porte-avions produit nationalement.

Ainsi le monde fabrique-t-il les instruments de sa destruction.

 Manlio Dinucci

Edition de mardi 17 mars 2015 de il manifesto

http://ilmanifesto.info/il-boom-dellindustria-bellica/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Guerre de l’ombre au Sahara

Documentaire de Bob Coen et Éric Nadler

2015

Source : http://info.arte.tv

 

La guerre pour contrôler les ressources du XXIe siècle a déjà commencé. Et l’Afrique, comme à l’accoutumée, est aux premières loges. Depuis des décennies, la France n’est plus la seule à avoir des vues sur le continent. Dès les années 1960, la découverte d’immenses gisements de pétrole dans le golfe de Guinée attire un nouvel acteur aux besoins inextinguibles, les États-Unis. Peu à peu, la première puissance mondiale s’implante en Afrique. Le 11 septembre 2001 marque un tournant. Pris de vitesse par la Chine sur le continent, Washington met un pied au Sahara dans le cadre officiel de sa « lutte contre le terrorisme ». En 2007, l’administration Bush renforce son instrument politico-militaire, à travers Africom, visant notamment à quadriller la région. Mais derrière ce combat se cachent d’autres batailles : la zone saharienne contient les plus grandes réserves pétrolières d’Afrique, mais aussi de l’uranium, du fer, de l’or… Parallèlement, la France renforce sa présence militaire sur le continent.

Une militarisation croissante de l’Afrique

Passionnant, ce documentaire inscrit les dernières opérations militaires dirigées par les États-Unis et la France dans ce contexte de contrôle des ressources africaines : la Libye est un producteur majeur de pétrole, le Mali abrite d’importantes quantités d’uranium, alors que le Centrafrique occupe une place stratégique dans la région. Les réalisateurs Bob Coen et Éric Nadler donnent la parole à de nombreux intervenants pour montrer comment les grandes puissances industrielles se positionnent. Cent trente ans après la conférence de Berlin, qui vit les pays occidentaux se partager le « gâteau » africain, l’histoire se répète, invariablement.

  Coproduction : ARTE France, Crescendo Films (France, 2013, 54 mn)

CONNEX :

ALTERNATIVE PLAYER STREAM

Loin des tranchées : quand les multinationales européennes engrangeaient déjà les profits de la guerre

Par Ivan du Roy, Rachel Knaebel

01/09/2014

Source : http://www.bastamag.net

 

Septembre 1914. Alors que les armées allemandes envahissent le Nord de la France, la mobilisation générale sonne aussi pour les industriels. Le gouvernement charge de grands patrons français de réorganiser l’économie, placée au service de la guerre. Mais pas question pour autant de sacrifier les profits ! Des deux côtés du Rhin, les bénéfices explosent pour quelques grandes entreprises. Une situation qui suscite colères et débats alors que des centaines de milliers d’hommes tombent au front. Plusieurs de ces « profiteurs de guerre » d’hier sont devenus les multinationales d’aujourd’hui.

6 septembre 1914. Les avant-gardes allemandes arrivent à Meaux, à une cinquantaine de kilomètres de Paris. Interrompant trois semaines de retraite, les armées françaises et britanniques font volte-face pour mener la première bataille de la Marne. À l’arrière, la mobilisation industrielle commence. Car la guerre semble devoir durer. Après un mois de conflit, l’armée manque déjà d’artillerie et de munitions. L’état-major réclame 100 000 obus par jour pour ses fameux canons de 75 alors que les ateliers n’en fabriquent que 10 000.

Le 20 septembre, le ministre de la Guerre, le socialiste Alexandre Millerand, organise une réunion à Bordeaux, où le gouvernement s’est réfugié. Y participent des représentants du Comité des forges, la plus puissante organisation patronale française, des membres de l’influente famille Wendel, propriétaire des aciéries de Lorraine, et Louis Renault, fondateur des usines éponymes. Des « groupements industriels régionaux » sont créés. Ils serviront d’intermédiaires entre l’État et l’armée d’un côté, les gros industriels et leurs sous-traitants de l’autre, pour répondre aux commandes. Les grandes entreprises en prennent la direction, comme la Compagnie des forges et aciéries de la marine et d’Homécourt, ou les établissements Schneider (Le Creusot), créés en 1836 et l’un des principaux fournisseurs d’armement français. Ces deux entreprises sont les aïeux de ce qui deviendra beaucoup plus tard Arcelor Mittal et Schneider Electric.

Quant à Louis Renault, il dirige la mobilisation des industriels en région parisienne. Une occasion inespérée alors que la marque au losange connaît de sérieuses difficultés avant la guerre. Côté allemand aussi, on s’organise. Début octobre, une commission destinée à développer des gaz de combat est lancée. Carl Duisberg, le patron de l’entreprise chimique Bayer en prend la tête (voir notre prochain article, publié le 2 septembre).

De grandes épopées industrielles commencent grâce au conflit

En France, cette réorganisation de l’appareil productif porte lentement ses fruits. Entre 1915 et 1917, les usines Renault doublent leur production de camions, et assembleront plus de 2000 chars FT-17, tout en fabriquant 8,5 millions d’obus. D’autres futurs constructeurs automobiles français se lancent à la faveur du conflit, avant même de fabriquer des voitures. La première usine d’André Citroën est construite en 1915 quai de Javel à Paris. Et son premier gros contrat ne concerne pas des voitures, mais des obus. À la fin du conflit, Citroën aura livré plus de 24 millions d’obus. Opportunité similaire pour l’usine sidérurgique des frères Peugeot à Sochaux, qui assemble obus et moteurs d’avions. Elle ne fabriquera sa première voiture qu’en 1921 (Peugeot et Citroën fusionneront en 1976).

C’est aussi en pleine guerre que naît ce qui deviendra le groupe Dassault. Le jeune ingénieur Marcel Bloch – futur Marcel Dassault – doit répondre à sa première commande en 1916 : fabriquer une cinquantaine d’hélices d’avion d’un nouveau modèle, baptisées Éclair, pour équiper les biplans de l’armée de l’air. « De grandes figures comme Louis Renault, ou Ernest Mattern chez Peugeot, s’imposent dans l’histoire de leurs entreprises, et ces industriels, parfois en accord avec l’État, parfois sans son accord, contribuent aussi puissamment à l’effort de guerre qu’à la croissance de leur propre empire industriel », écrivent les historiens Antoine Prost et Jay Winter [1].

Un capitalisme d’intérêt général ?

Ces entreprises, aujourd’hui devenues de grandes multinationales, s’enorgueillissent de leur contribution à « la victoire finale ». « À l’instar de très nombreux industriels, l’entreprise accentue son activité en faveur de l’effort de guerre national », explique Schneider sur son site, assurant être « l’un des grands acteurs de la victoire ». Michelin, qui fournit pneumatiques, masques à gaz, toiles de tente ou avions de combat Bréguet, affiche son « effort de guerre comme soutien patriotique ». Tout comme Renault : « Pendant la première guerre mondiale, l’entreprise fabrique camions, brancards, ambulances, obus, et même les fameux chars FT17 qui apportent une contribution décisive à la victoire finale » [2]. Dassault aviation et la société Safran, dont l’ancêtre, la Société des moteurs Gnôme et Rhône, produit des moteurs pour l’aviation de combat, sont de leur côté partenaires de la mission du centenaire de la Grande guerre.

À l’époque, ces élites économiques « se proclament mobilisées, non dans les tranchées, bien sûr, dont on laisse l’honneur aux glorieux héros, mais depuis le fauteuil de la direction de l’usine, d’un conseil d’administration ou encore d’une chambre consulaire », écrit l’historien François Bouloc, dans sa thèse sur « Les profiteurs de la Grande Guerre » [3]. « Effort de guerre national », « soutien patriotique », « contribution décisive à la victoire »… « Un capitalisme d’intérêt général verrait alors jour, sous l’effet puissant d’un inébranlable consensus patriotique », ironise l’historien.

Le capitalisme s’est-il mis pendant quatre ans en suspens ? Les industriels se sont-ils totalement mobilisés, sans esprit lucratif, au service de la communauté nationale et des hommes qui meurent en masse au front lors d’aberrantes offensives ? « Sollicités serait peut-être un terme plus approprié pour qualifier le type d’implication attendu de la part des industriels produisant pour la défense nationale. C’est en effet avec beaucoup de prévenance que l’État a recours à l’appareil productif privé, n’usant que marginalement du droit de réquisition prévu par la loi, concédant de larges avances pour permettre les immobilisations de capital nécessaires à l’adaptation ou à la création des outils de production. Certes, un contrôle de plus en plus étroit s’installe progressivement, en amont et en aval de la production, mais sans obérer les importants profits de guerre, réalisés grâce à la combinaison d’une forte demande et des hauts prix consentis », explique François Bouloc. À la différence des 7,9 millions d’hommes mobilisés pendant toute la durée de la guerre, pas question pour les élites économiques de risquer le sacrifice ultime.

« On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels »

Le chiffre d’affaires de Renault a ainsi été multiplié par quatre entre 1914 et 1918, passant de 53,9 millions de francs en 1914 à 249 millions de francs en 1919 [4]. Michelin négocie âprement la hausse de ses prix, prétextant de la volatilité des cours du caoutchouc. L’entreprise d’André Citroën réalise de son côté une marge bénéficiaire de l’ordre de 40 % [5] ! De même que Schneider : « Les bénéfices bruts déclarés de Schneider et Cie atteignent un maximum de 40% à la fin et au lendemain de la guerre et permettent de répartir pour les trois exercices de 1918 à 1920 des dividendes représentant le tiers du capital nominal », pointe l’historien Claude Beaud, spécialiste de la multinationale. Avec l’armistice, le groupe acquiert aussi des actifs en Allemagne et dans l’ancien empire austro-hongrois, notamment les établissements Škoda en République tchèque. Associé à la banque d’affaires l’Union bancaire et parisienne (aujourd’hui absorbé par le Crédit du Nord, filiale de la Société Générale), Schneider fonde en 1920 une puissante holding pour gérer ses participations en Europe de l’Est, « l’Union européenne industrielle et financière »… Cela ne s’invente pas !

À l’époque, ces importants profits suscitent débats et mécontentements. « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels », lance Anatole France quatre ans après l’armistice, le 18 juillet 1922, dans une lettre publiée en une de L’Humanité, le quotidien fondé par Jaurès. Dès les premiers mois de guerre, les polémiques surgissent. De la Mer du Nord à Mulhouse, les accusations contre les « profiteurs » de l’arrière se propagent sur le front. En mai 1915, un rapport de la Commission des finances de l’Assemblée nationale regrette que le ministre de la Guerre Alexandre Millerand se soit « livré [aux industriels] sans défense le jour où on leur a demandé de fabriquer coûte que coûte ».

Les commandes sont livrées en retard, du matériel est défectueux, nombre d’usines sidérurgiques n’étant pas préparées à fabriquer des armes, et à un tel rendement. Des obus de 75 sont facturés 14 francs au lieu de 10 francs, pointe la Commission des finances. Beau profit quand ils sont fabriqués par millions ! « Le ministère de la guerre est enfin accusé de n’avoir prévu dans les contrats aucune pénalité financière pour retard et inexécutions », écrit Jean-Louis Rizzo, dans sa biographie du socialiste Alexandre Millerand.

Des profits embusqués des deux côtés du Rhin

En juillet 1916, une loi établit une contribution extraordinaire sur les bénéfices exceptionnels réalisés pendant la guerre. Mais l’administration fiscale aura bien du mal à obtenir les documents des entreprises. « La société Michelin ne cessa pas pendant la guerre d’entourer ses résultats comptables du plus grand secret », illustre ainsi Anne Moulin, dans une étude sur l’industrie pneumatique à Clermont-Ferrand [6]. « À la fin de la guerre, avec les réserves et les provisions diverses dont il disposait, ainsi que grâce aux bénéfices des filiales étrangères, Édouard Michelin avait donc à sa disposition un « trésor de guerre » lui laissant une marge de manœuvre considérable », décrit l’historienne, s’appuyant notamment sur le rapport du député radical-socialiste Paul Laffont, rédigé en 1918. Le grand rival de Michelin, les établissements Bergougnan, distribuent, entre 1914 et 1918, 21,6 millions de francs à ses actionnaires… Avant d’être rachetés par Édouard Michelin.

La contribution extraordinaire sur les profits de guerre de 1916 suscitera l’opposition des industriels. « Qu’on parle d’imposer les gains amassés sur les fournitures de guerre et aussitôt, ce prodige qu’est le capitalisme désintéressé s’évanouit, laissant le devant de la scène à la rationalité ordinaire, celle du meilleur écart entre le bénéfice net et le chiffre d’affaires. (…) La comptabilité en partie double prévaut alors, et elle ne comporte en général pas de rubrique « intérêt de la patrie ». La guerre se présente alors pour ce qu’elle est aux yeux des industriels : une conjoncture économique riche de potentialités », commente François Bouloc.

Les profits amassés par l’industrie à la faveur du conflit font débat des deux côtés de la ligne bleue des Vosges. En Allemagne, une commission parlementaire examine aussi à partir de 1916 les gains des entreprises impliquées dans les productions militaires. Les industries coopèrent peu, mais la commission obtient quelques résultats probants. Elle établit que les seize plus grandes entreprises houillères et sidérurgiques allemandes ont multiplié leurs bénéfices par au moins huit entre 1913 et 1917 ! Près de trois-quarts du chiffre d’affaires de Bayer, qui produit notamment le tristement célèbre gaz moutarde, vient de ses productions de guerre. L’Allemagne aussi voit des épopées industrielles naître à la faveur du conflit : le futur constructeur automobile BMW se lance en 1917 en fabriquant des moteurs pour les avions de combats. Après l’armistice, même si les industriels allemands subissent confiscations et obligations de détruire leurs usines d’armement, les grandes entreprises comme Krupp se sont vite relevées.

Des colonies très profitables

Krupp équipe l’armée allemande en artillerie. C’est l’entreprise qui a mis au point le canon géant la « grosse Bertha ». D’une portée de 120 km, la « grosse Bertha » tirera en 1918 plus de 300 obus sur Paris pour faire craquer psychologiquement la population. Krupp – aujourd’hui fusionné avec Thyssen – a alors plus que doublé ses bénéfices. Ceux-ci passent de 31 millions de marks en 1913-1914 à plus de 79 millions en 1916-1917. Le fabricant d’armes allemand Rheinmetall, fondé en 1899, a lui multiplié ses profits par dix grâce à la guerre : de 1,4 million de marks à plus de 15 millions [7].« Celui qui réalise des performances exceptionnelles dans des circonstances exceptionnelles a le droit à une rémunération exceptionnelle », justifie alors le directeur du groupement de l’industrie allemande de l’acier et du fer, Jakob Reichert. Il ne parle évidemment pas de ce qu’endurent les fantassins dans la boue et la mitraille des tranchées… « Pour ces grandes entreprises, la guerre s’est révélée être quelque chose d’indiscutablement très profitable », analyse l’historien allemand Hans-Ulrich Wehler.

L’économie de guerre et les profits qu’elle génère se globalisent. Au Royaume-Uni, la compagnie pétrolière anglo-néerlandaise Shell (fondée en 1907) grandit également à la faveur du conflit. Elle approvisionne en essence le Corps expéditionnaire britannique envoyé sur le continent (600 000 soldats en 1916). Shell fournit aussi 80 % du TNT utilisé par l’armée. Tout en continuant à prospecter du pétrole dans des zones à l’abri du conflit, comme le Venezuela, le Mexique ou la Malaisie. À la fin des années 1920, Shell devient la première compagnie pétrolière mondiale. Car les matières premières jouent un rôle crucial.

Dans les mines du Katanga au Congo belge (la République démocratique du Congo aujourd’hui), la production de cuivre s’intensifie. « Les obus britanniques et américains à Passendale, Ypres, Verdun et dans la Somme avaient des douilles en laiton composé à 75% de cuivre katangais. Les pièces de leurs canons étaient faites en cuivre pur durci. Les balles de leurs fusils avaient quant à elles des douilles en cuivre blanc avec une teneur en cuivre de 80%. Les torpilles et les instruments de marine étaient fabriqués en cuivre, en bronze et en laiton », raconte le journaliste belge David Van Reybrook [8]. Plusieurs cultures sont rendues obligatoires, comme le coton pour les uniformes. Résultat : « En pleine guerre, les exportation coloniales passèrent de 52 millions de francs belges en 1914 à 164 millions en 1917. » Pour le plus grand bonheur des actionnaires de l’Union minière du Katanga, dont la banque Société générale de Belgique, aujourd’hui intégrée dans Suez (GDF Suez et Suez Environnement).

L’hyperproductivité, un devoir patriotique

Toute l’industrie ne profite pas au même niveau de la Grande Guerre. Mais globalement, « le vaisseau du capitalisme français ne se trouve donc pas trop malmené par le typhon qui fait rage sur l’Europe et la France entre 1914 et 1918 », souligne l’historien François Bouloc. « Le premier conflit mondial s’avère en effet être une conjoncture économique favorable doublée d’un moment de mutations sociales et organisationnelles très favorables au capital et, a contrario, défavorables au travail ». Pendant que les industriels arrivent à préserver, voire à augmenter, leurs marges, « les travailleurs sont quant à eux sommés d’oublier l’ennemi de classe pendant le conflit », rappelle l’historien.

Les niveaux de rendement exigés dans les usines sidérurgiques et d’armements imposent des réorganisations. Le taylorisme débarque en France – André Citroën en sera l’un des plus fervents adeptes. Sans que les ouvriers puissent s’y opposer. Car les ouvriers qualifiés – les affectés spéciaux – travaillent dans la menace permanente d’être renvoyés au front. Le discours sur l’Union sacrée, auquel se sont ralliés les syndicats majoritaires, domine. Chacun est sommé de se fondre dans un « esprit de travail », et de laisser pour plus tard ses revendications. « Devenue un devoir patriotique, l’hyperproductivité donnait un argument de poids à la réorganisation taylorienne du travail […] Le salaire à la tâche, qui indexait directement la paye des ouvriers sur la vitesse et la précision de leur production, fut l’aspect le plus souvent retenu du système de Taylor », décrit l’historienne Laura Lee Downs [9].

Si les grèves se multiplient à partir de 1917, motivées par la hausse des prix ou la revendication du samedi chômé, elles sont principalement menées par les femmes, recrutées en masse pour remplacer les ouvriers partis au front. « Ainsi, ce contre quoi les ouvriers qualifiés avaient lutté pied à pied avant 1914 se trouvait irrémédiablement instauré dans les ateliers, la déconfiture politique de 1914 de l’internationalisme face à la guerre se trouvant par là augmentée d’une défaite sociale » , observe François Bouloc.

Dans l’entre-deux guerres, la question des profits de guerre ne cesse de revenir dans le débat politique. En Italie, où l’on parle de « requins », « le premier programme fasciste – un modèle de démagogie – prévoyait la confiscation de 85% des bénéfices de guerre », rappelle l’historien toulousain Rémy Cazals [10]. En 1938, en France, alors que le second conflit mondial s’approche, une loi sur l’organisation de la nation en temps de guerre interdit aux sociétés qui travaillent directement pour la défense nationale d’engager, à ce titre, des bénéfices. Le 20 septembre 1939, alors que les armées du 3ème Reich envahissent la Pologne, le député Paul Reynaud déclare à l’Assemblée nationale qu’il n’est pas possible, à l’occasion du conflit qui commence, de « tolérer l’enrichissement scandaleux de la guerre de 14-18 » [11]. La défaite éclair de l’armée française en 1940 coupe court à cette inquiétude. Une autre page se tourne, celle de la collaboration avec le régime nazi, y compris économique. Une collaboration à laquelle nombre de patrons français vont participer sans trop de scrupules. Mais là, c’est une autre histoire.

Ivan du Roy et Rachel Knaebel

Photo : CC Wikimedia, CC Bibliothèque nationale de France (visite du général états-unien Persching dans les ateliers d’obus Citroën du quai de Javel, en 1917).

Notes

[1Antoine Prost, Jay Winter, Penser la Grande Guerre. Un essai d’historiographie, Paris, Seuil, 2004.

[2Voir ici pour Renault et (en pdf) pour Schneider.

[3Les citations de l’historien François Bouloc sont tirées de son article « Des temps heureux pour le patronat : la mobilisation industrielle en France », disponible sur le site de l’éditeur numérique cairn.info ou d’un article publié par le Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918 sur son site.

[4Source : La mobilisation industrielle, « premier front » de la Grande Guerre ?, Rémy Porte, Éditions 14-18, Paris, 2006.

[5Source : Les Échos.

[6Clermont-Ferrand, 1912-1922 : la victoire du pneu, 1997.

[7Sources : Spiegel et Deutsche Gesellschaftsgeschichte Bd. 4 : Vom Beginn des Ersten Weltkrieges bis zur Gründung der beiden deutschen Staaten 1914-1949, Hans-Ulrich Wehler, 2003, C.H. Beck Verlag.

[8Dans son livre Congo, Une histoire, Ed. Actes Sud, juin 2012.

[9L’Inégalité à la chaîne. La division sexuée du travail dans l’industrie métallurgique en France et en Angleterre (1914-1939), Paris, Albin Michel, 2002.

[10Les mots de 14-18, Presse universitaire du Mirail.

[11Source : La mobilisation industrielle, « premier front » de la Grande Guerre ?, Rémy Porte, Éditions 14-18, 2006, p 215.

La Guerre des Drones

Réalisation: Tonje Hessen Schei

Source : http://www.arte.tv

Le recours de plus en plus massif aux drones de combat a transformé la manière de faire la guerre – jusqu’à en redéfinir le concept même. Qu’en est-il de la légalité de ces usages, mais surtout des conséquences humaines, tant pour les victimes que pour les pilotes ?

La mort à distance : depuis 2004, ce sont des milliers de personnes, surtout des civils innocents, qui ont été tuées par des frappes de drones américains au Yemen et dans le nord-ouest du Pakistan. Pourtant, ces pays ne sont pas officiellement en guerre avec les États-Unis. Bavures, crimes de guerre ? Effectués dans la plus grande opacité, ces homicides soulèvent d’importantes questions de droit international. Deux avocats auprès d’une association de défense des droits de l’Homme, Shahzad Akbar et Clive Stafford Smith, se sont engagés dans un combat de David contre Goliath, en réclamant justice pour les victimes de ces attaques et leurs familles. Dans cette bataille qui les oppose au département américain de la défense et à la CIA, ils exigent que les responsables de ces frappes soient traduits en justice. Pour l’armée, l’usage de drones a un immense avantage : mener une guerre sans engager la vie de militaires sur le terrain. C’est par joysticks et moniteurs interposés que les pilotes repèrent et suivent leur cible avant d’appuyer sur la gâchette. Sont-ils pour autant complètement à l’abri ? Bien qu’ils se trouvent à des milliers de kilomètres du théâtre des affrontements, tous ne sortent pas indemnes de ces opérations. Chose extrêmement rare : le film donne la parole à deux anciens pilotes ayant de nombreuses années de service et auteurs de nombreux homicides. Ils souffrent aujourd’hui d’un grave stress posttraumatique. Que signifie, pour l’avenir de la guerre, l’usage accru de ces engins toujours plus sophistiqués ?

Documentaire de Tonje Hessen Schei (Norvège/Allemagne 2014), 58 min.

Connex :

Les drones – une nouvelle technologie controversée

Torrent

La dépense militaire revient à la guerre froide

Par Manlio Dinucci Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

15/04/2014

Source : http://www.mondialisation.ca

Login : https://ilmanifesto.it

English : Military spending back to the Cold War

Dépenses militaires

Tandis que la stratégie USA/OTAN, avec la crise ukrainienne, provoque un affrontement Ouest-Est qui ramène l’Europe à une situation, par certains aspects, analogue à celle de la guerre froide, les données publiées hier par le Sipri confirment que la dépense militaire mondiale (calculée net d’inflation pour la comparaison dans le temps) est revenue aux niveaux de la guerre froide : après avoir chuté entre 1991 et 1998, elle est remontée à un niveau supérieur à celui de la dernière période de l’affrontement Ouest-Est. Les données, concernant 2013, montrent qu’on dépense dans le monde, dans un objectif militaire, 3,3 millions de dollars par minute, 198 millions de dollars par heure, quasiment 4,8 milliards de dollars par jour. Ce qui équivaut à 1747 milliards de dollars en une année.

La dépense militaire mondiale est en réalité encore plus élevée que celle calculée par le Sipri quand il fait la somme des budgets de la défense des différents pays : il s’y ajoute en fait diverses dépenses de caractère militaire, incluses dans d’autres chapitres des budgets d’Etats. Aux Etats-Unis, la dépense pour les armes nucléaires (23 milliards de dollars annuels) est inscrite non pas au Département de la défense,  mais à celui du Département de l’Energie ; celle des militaires à la retraite (environ 170 milliards annuels), à celui du Département des retraités ; les dépenses pour les aides militaires et économiques à des alliés stratégiquement importants (environ 50 milliards annuels) sont inscrites aux budgets du Département d’Etat et de quelques autres. Dans le budget fédéral 97 milliards annuels sont alloués pour un « fonds unifié de la Défense, du Département d’Etat et de l’Usaid » destiné aux opérations ultramarines (Overseas contingency operations). 40 autres milliards annuels sont dépensés pour la « sécurité  de la patrie ». Et il y a enfin la dépense secrète des services secrets, dont l’unique chiffre « non-classifié » (1,6 milliards annuels) n’est que la pointe de l’iceberg. En ajoutant ceux-ci et les autres postes de dépense au budget officiel du Pentagone (640 milliards en 2013), la dépense militaire étasunienne grimpe à quasiment 1000 milliards de dollars annuels. Ce qui signifie qu’environ un dollar sur quatre, dans le budget fédéral, est dépensé dans un objectif militaire.

Si l’on ne s’en tenait même qu’au chiffre de 640 milliards de dollars fourni par le Sipri, les Etats-Unis restent nettement en tête dans le classement des 15 pays ayant la plus grosse dépense militaire du monde. Suivent à distance, comme en 2012, la Chine et la Russie avec une dépense estimée respectivement à 188 et 88 milliards de dollars en 2013. L’ordre change par contre notablement dans la partie restante du classement. L’Arabie Saoudite passe, par rapport à 2012, du septième au quatrième rang. Suivent la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne (qui avance du neuvième au septième rang), le Japon, l’Inde, la Corée du Sud, l’Italie (avec une dépense estimée à 32,7 milliards de dollars en 2013), le Brésil, l’Australie, la Turquie, les Emirats Arabes Unis. Ces 15 pays totalisent 80% de la dépense militaire mondiale.

Les données du Sipri mettent en évidence de fortes augmentations dans les budgets militaires de divers autres pays, surtout ceux où les Etats-Unis exercent leur influence. En Europe orientale, le budget militaire de l’Ukraine a grossi de 16% par rapport à 2012. En Afrique, le Ghana a augmenté en une année son budget de 129%, l’Angola de 36%, le Congo (Rép. dém.) de 34%. Au Moyen-Orient, les budgets militaires en Irak et au Bahreïn ont augmenté d’environ 27%. En Asie, celui de l’Afghanistan a grossi de 77% par rapport à 2012, celui des Philippines de 17%. En Amérique du Sud, les budgets militaires du Paraguay et du Honduras ont augmenté en une année respectivement de 33% et 22%.

La dépense militaire alimente une nouvelle course aux armements qui, conduite par les plus grandes puissances occidentales, a un effet de traction à l’échelle mondiale. Il ne s’agit pas que des F-35, sur lesquels se concentre aujourd’hui l’attention des médias, mais de plusieurs autres systèmes d’arme tout aussi coûteux mais peu connus. Il y a six mois a été lancé aux Etats-Unis le super porte-avions Gerald Ford (premier d’une série), le navire de guerre le plus coûteux jamais construit : 14 milliards de dollars. Grâce à de nouvelles catapultes, ses 75 avions (dont le coût doit être ajouté à celui du navire) pourront effectuer 25% d’attaques de plus que ceux actuellement embarqués sur les actuels porte-avions Nimitz. Et le 4 juillet prochain sera lancé en Angleterre le super porte-avions HMS Queen Elizabeth de 65 000t. ( le triple de l’actuelle classe Invincible), auquel fera suite une unité jumelle, pour une dépense de 12 milliards de dollars, plus celle des avions embarqués : les F-35, qui pourront être amenés du hangar sur le pont d’envol en 60 secondes. Ces porte-avions, annonce la Royal Navy, pourront ainsi « depuis la mer projeter la puissance aérienne à tout moment et dans tous les endroits du monde où ce sera nécessaire ».

L’empire frappe encore.

Manlio Dinucci

 

Edition de mardi 15 avril 2014 de il manifesto

Apostille de la traductrice :

Le lecteur curieux rapportera les chiffres de la dépense 2013 de chacun des 15 premiers pays du classement établi par le Sipri (même sans les corrections indiquées par l’auteur) à leur nombre d’habitants ; pour comparer par exemple la dépense militaire par tête entre la Chine (1, 347 milliards d’habitants environ) et l’Arabie Saoudite (presque 30 millions), ou le Bahreïn (1,231 millions officiels, après les massacres des manifestations de leur « printemps » 2011).

http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_par_population

La logique voudrait qu’on compare ensuite la dépense militaire par habitant aux dépenses annoncées pour l’éducation, la santé, bref tous les postes entrant dans ce qu’on appelle l’indice de développement humain. Y compris celui des « dictatures » comme Cuba et la Syrie, malgré les embargos qui y sévissent, par les soins du premier de la classe, depuis respectivement une cinquantaine et plus d’une dizaine d’années.

Bahreïn, plongée dans un pays interdit

Réalisation : Stéphanie Lamorré

Source : http://monde-arabe.arte.tv

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Au Bahreïn, chaque jour depuis un an, des femmes et des hommes descendent dans la rue au péril de leur vie pour réclamer liberté et démocratie. Pendant un mois, Stéphanie Lamorré a filmé clandestinement au cœur des quartiers assiégés, les manifestations violemment réprimées.

Il est presque impossible de pénétrer au Bahreïn lorsque l’on est journaliste. Fin avril, alors, que le royaume accueillait le Grand Prix de Formule 1 au mépris des graves troubles qui secouent le pays, des reporters qui tentaient de filmer la répression des manifestations se sont fait arrêter manu militari. Contrairement à l’Egypte ou à la Tunisie, cette petite monarchie du Golfe Persique ne délivre pas de visas à la presse. Passer la frontière clandestinement comme en Syrie n’est pas une option envisageable car Bahreïn est une île. L’accès du pays est aussi rendu très difficile aux ONG.

Ces derniers mois, plusieurs journalistes ont été expulsés lorsque la police a découvert qu’ils avaient participé aux manifestations pour la démocratie. Les images sur les évènements du Bahreïn sont rarissimes. Seule ressource pour savoir ce qui se passe sur le terrain, des vidéo-clips amateurs mis en ligne sur Youtube et les informations envoyées par les activistes via Twitter. Stéphanie Lamorré vient de passer un mois clandestinement dans le pays où elle a pu partager la vie des insurgés. Elle nous rapporte le récit de son immersion, à travers le regard de trois femmes. Des activistes courageuses qui expliquent à quel point leur révolution est invisible. Comment faire exister et reconnaître l’insurrection contre le pouvoir. Trois destins, trois regards sur ce pays interdit de la Révolution arabe et oublié de l’Occident.

Documentaire – ARTE France, Premières Lignes, 2012, 52mn
Réalisation : Stéphanie Lamorré

CONNEX :

Bonus

Torrent

Alternative Stream

La Corne d’Afrique et la malédiction du pétrole

Réalisation : Alexandre Trudeau  , Jonathan Pedneault

2012

Source : http://www.arte.tv

Capture de La Corne d'Afrique et la malédiction du pétrole_Arte_2014_01_14_23_26.mp4Depuis la découverte d’hydrocarbures dans la Corne de l’Afrique, la région, déjà mise à mal par les conflits « internes » aiguisés par les appétits extérieurs, est devenue plus stratégique encore. Les pays occidentaux n’y règnent plus en maîtres. De nouvelles puissances mondiales, notamment la Chine, entrent dans le jeu, attirées par les ressources disponibles de la région. Sur le pourtour de l’océan Indien, des mouvements politiques d’opposition se réveillent, tandis que les bouleversements politiques dans le monde arabe modifient les alliances et les forces en présence. Et la « communauté internationale » vient de reconnaître son échec relatif dans la lutte contre la piraterie qui sévit sur le golfe d’Aden et l’océan Indien. Dans un contexte d’insécurité généralisé, les réalisateurs canadiens Alexandre Trudeau et Jonathan Pedneault ont interrogé politiques et experts internationaux pour comprendre comment la course aux ressources énergétiques a forgé de nouvelles règles du jeu.

Voir le Documentaire ICI ou ICI

En République démocratique du Congo, les médias blanchissent les États-Unis

Par FAIR

07/03/2014

Source : http://www.acrimed.org

English : In the democratic Republic of the Congo, the media whiten the United States

En République démocratique du Congo, nous dit FAIR dans cet article paru en janvier dans Extra !,
son magazine mensuel, les médias américains n’ont pas manqué une
occasion de saluer la contribution récente des Occidentaux à
l’apaisement – temporaire – des tensions dans la région, oubliant de
rappeler simultanément le rôle de ces derniers dans l’exacerbation des
conflits au cours des deux décennies précédentes.Cette vision partiale, puisque partielle, est révélatrice d’un
certain opportunisme médiatique : elle permet aux journaux en question
de se ranger à tous les coups du côté des vainqueurs et donc d’écrire
l’histoire d’une façon pour le moins contestable. Car en matière de
géopolitique, l’amnésie journalistique est sans doute plus fâcheuse
encore qu’ailleurs : rendre compte du présent en occultant (sciemment ou
non) le passé, c’est se condamner, ainsi que ses lecteurs, à une vision
mutilée et manichéenne de la réalité historique, les journalistes se
contentant de distribuer bons et mauvais points a posteriori,
sans se soucier des cécités qui sont les leurs, et de leurs
conséquences, y compris médiatiques. Nous vous proposons cette
traduction en français de l’article original avec l’autorisation de son
auteur, Steve Rendall. (Acrimed)

Les
médias américains n’ont pas tari d’éloge sur les États-Unis et leurs
alliés au sein de l’Otan pour avoir pesé de tout leur poids au cours de
l’année écoulée afin de mettre un terme à une insurrection sanglante en
République démocratique du Congo (RDC). Malheureusement, les
journalistes ont généralement oublié de préciser que ces mêmes pays
avaient attisé les conflits dans cette région depuis deux décennies en
donnant carte blanche à leurs alliés dans cette zone.Le 5 novembre 2013, la milice M23, soutenue par le Rwanda, a déposé
les armes. Cette milice, parmi les plus redoutées en RDC, fut une des
nombreuses organisations paramilitaires appuyées par les alliés des
États-Unis que sont le Rwanda et l’Ouganda tout au long d’un conflit
régional vieux de 17 ans (voir l’article du New York Times du 6/11/13).

Pendant 20 mois, la M23 a assassiné des civils, eu recours au viol,
et a enrôlé de force des enfants au combat, ne rendant les armes
qu’après l’interposition de la brigade d’intervention de l’ONU (composée
presque exclusivement de soldats africains) à la suite d’une série de
défaites militaires subies par l’armée régulière congolaise.

On a largement salué la pression occidentale sur le Rwanda visant à
faire céder la M23 (voir notamment les articles parus dans le New York Times du 6/11/13 et le Christian Science Monitor
du 7/11/13). En effet, à la suite d’un rapport de l’ONU rendu le
15/11/12 qui mettait en évidence le fait que la M23 avait été soutenue,
entraînée et chapeautée par le Rwanda, les États-Unis ainsi que
certains de leurs alliés occidentaux ont imposé des sanctions à ce pays,
cessant de lui envoyer de l’aide, ce qui a privé la M23 d’un appui
logistique considéré comme déterminant par beaucoup.


Ce que les grands médias ont négligé – l’un des multiples aspects
qu’ils négligent systématiquement sur le conflit en RDC –, c’est le rôle
durable joué par les États-Unis et leurs alliés occidentaux dans la
protection et le financement des soutiens de la M23 et des organisations
paramilitaires brutales qui les ont précédés dans la région.

Comme l’a expliqué le 12/12/13 dans un communiqué de presse
l’association « Friends of the Congo », organisation militante basée à
Washington, les efforts des États-Unis et de la Grande-Bretagne visant à
obliger le Rwanda à couper les ponts avec la M23 ont été récompensés « après 17 ans pendant lesquels le régime rwandais est intervenu régulièrement en RDC en ayant pratiquement carte blanche. »

 

Les enjeux économiques et financiers liées aux ressources
incroyablement riches du Congo sont tout aussi souvent négligés ; ces
dernières aiguisent les appétits depuis que Joseph Conrad a écrit à
propos du Congo à une époque plus ancienne et plus sanglante encore
qu’il fut l’objet « du pillage le plus ignominieux ayant jamais défiguré la conscience humaine ».
Au temps où Léopold, roi des Belges, sévissait au Congo, le caoutchouc
et l’ivoire figuraient parmi les richesses les plus prisées du Congo ;
aujourd’hui, le Rwanda – et d’autres – cherchent à faire main basse sur
les ressources du Congo que sont l’or, les diamants, le tungstène, le
coltan (minerai utilisé dans l’électronique) et le bois précieux.

Un rapport des experts onusiens datant de 2001 a condamné le Rwanda,
l’Ouganda et le Zimbabwe pour le pillage des mines et autres ressources
du Congo, vendues ensuite aux multinationales. Or ces mêmes ressources
continuent de susciter conflits et interventions à l’est du Congo.

Le récit du New York Times (6/11/13) de la reddition de la M23
soulignait la pression occidentale ponctuelle mise sur le Rwanda, en
oubliant le soutien régulier de ces mêmes Occidentaux au Rwanda et à
l’Ouganda, principaux responsables des violences persistantes à l‘est du
Congo. Cet oubli de la part du grand journal new-yorkais donnait le
sentiment que les États-Unis et leurs alliés occidentaux étaient les
héros dans cette histoire, qu’après avoir révélé les agissements de la
M23 et le soutien du président rwandais Paul Kagame à celle-ci, le
boulot avait été fait, et bien fait.

De la même façon, le Washington Post a omis de mentionner le soutien ancien des Occidentaux au Rwanda tout en présentant la reddition comme « l’heure de vérité » qui montrerait si « oui ou non le gouvernement et les rebelles seraient capables de trouver une issue politique » au
conflit. Tout cela n’est sans doute pas faux ; mais comment les
lecteurs pourraient-ils saisir la complexité d’un tel accord s’ils
ignorent que ces diplomates missionnés par les gouvernements occidentaux
soufflaient sur les braises au côté du Rwanda dans les mois qui ont
précédé cet accord ?

En 2012, les États-Unis ont tenté d’empêcher la diffusion d’un
rapport mettant au jour les liens entre le Rwanda et la M23 (voir le
numéro du Guardian du 21/6/12). Ce fut un épisode parmi d’autres
au cours duquel les États-Unis sont intervenus pour prendre la défense
du Rwanda et de ses opérations illégales. Les États-Unis ont donné des
millions de dollars sous forme d’aide militaire au Rwanda alors que l’on
savait, preuves à l’appui grâce notamment au rapport des experts
onusiens datant de 2001, que ce pays encourageait la violence et les
pillages.

En passant d’un soutien prudent à l’égard du Rwanda à des pressions
et des sanctions diverses, les États-Unis et leurs alliés ont sans doute
fait ce qu’il fallait faire. Et ce changement de stratégie doit être
souligné et salué.

Il est néanmoins compliqué de voir dans la transformation de
l’attitude américaine un retournement majeur sans savoir ce qui a
précédé, à l’époque où les États-Unis soutenaient sans réserve le Rwanda
et les violences perpétrées.

Steve Rendall

Traduit par Thibault Roques