L’UE va assouplir ses restrictions sur l’importation des produits alimentaires de Fukushima.

Source : http://www.vivre-apres-fukushima.fr/lue-va-assouplir-ses-restrictions-sur-limportation-des-produits-alimentaires-de-fukushima/

12 Janv 2016

Traduction d’un article du Japan Times du 9 janvier 2016

Kyodo
Le ministre japonais de l’agriculture a annoncé que l’Union Européenne va commencer samedi à assouplir les restrictions imposées aux importations de produits alimentaires japonais à cause du désastre nucléaire de Fukushima; y compris les légumes et la viande produits dans cette préfecture.

Tsuyoshi Takagi, ministre du cabinet en charge de la reconstruction concernant le tremblement de terre, le tsunami et la crise nucléaire de Mars 2011, a salué la décision de l’Union Européenne. Jusqu’à présent, tous les produits alimentaires en provenance de Fukushima, à l’exception des boissons alcoolisées devaient être expédiées accompagnées d’un certificat de test de radioactivité.

Selon le ministre de l’agriculture, cette exigence sera supprimée pour les légumes et les fruits, car leur niveau de radiations en 2013 et 2014 n’a jamais dépassé le niveau autorisé; à l’exception des kakis, des produits de l’élevage, du thé et des soba [Les soba sont un mets japonais fait de farine de sarrasin. Avec les udon et les rāmen, ce sont les pâtes les plus consommées au Japon.].

D’autres aliments originaires de la préfecture, comme le riz, les champignons, le soja et certains produits de la pêche -sauf les pétoncles, les algues et les poissons vivants- resteront soumis à l’obligation des tests de radioactivité.

LIRE LA SUITE

Le tragique essor du business des rapts d’enfants à Madagascar en 2015

Source : https://fr.globalvoices.org/2015/12/31/193380/

31 Dec 2015

Pauvreté endémique et insécurité empêchent beaucoup de Malgaches d’envisager un avenir proche plus brillant pour leur pays. Dans les conditions économiques actuelles, des criminels ont trouvé un gagne-pain sordide : l’enlèvement d’enfants.

Madagascar connaît depuis deux ans une brutale progression des enlèvements suivis d’extorsion. Les témoignages de calvaires glaçants se multiplient sur les forums et blogs malgaches.

Voici l’histoire d’Annie et Arnaud, telle que la raconte B. Nguma, un habitant de Toamasina à Madagascar, sur le blog Housseina Writing :

Il y a quelques semaines, Annie et Arnaud, 2 enfants d’un opérateur dans le secteur du bois, ont été kidnappé à Tamatave. Les ravisseurs réclamaient une rançon de 3 millions d’euros en lançant plusieurs avertissements mais les parents des enfants n’ont pas les moyens de les payer. Les négociations étaient au point mort, mais un rebondissement macabre vient de transformer ce kidnapping en mise à mort. Annie, âgée de 14 ans, a été retrouvé morte à proximité de sa maison. Les premières analyses montrent qu’elle a été torturée pendant des heures avec un étranglement qui aurait provoqué sa mort. Les autorités tentent de retrouver Arnaud, mais la mort d’Annie laisse craindre le pire.

LIRE LA SUITE

Téléphone Mobile : Les Faces Sombres

Source : http://ddc.arte.tv

03/2015

VIDEO

Taux de pénétration de la téléphonie mobile

Taux de pénétration de la téléphonie mobile

Voici une carte qui montre le taux de pénétration de la téléphonie mobile dans le monde par régions, en nombre d’abonnements pour 100 habitants en 2013. Il existe d’importantes disparités en termes d’accès à la téléphonie mobile : l’Afrique subsaharienne est loin derrière, alors que le nombre d’abonnements dans les pays de la communauté des États Indépendants excède le nombre d’habitants.
Histoire du téléphone portable

Histoire du téléphone portable

Le 3 avril 1973, Martin Cooper, ingénieur chez Motorola, passe le premier appel téléphonique depuis un portable. Dix ans plus tard, Motorola lance sur le marché le DynaTAC, premier téléphone mobile en série. En 1993, en France, est lancé le Bi-Bop, le mobile de France Télécom. Et dans le monde à la même époque, on compte alors 0,6 abonnements pour 100 habitants.
Histoire du téléphone portable

Histoire du téléphone portable

En novembre 2007, Apple lance son premier Iphone, un téléphone qui combine les fonctions d’un téléphone mobile et d’un assistant numérique personnel. En 2013, les smartphones se vendent mieux que les téléphones basiques. On compte 93 abonnements pour 100 habitants, et il s’est vendu environ 860 millions de téléphones basiques et 940 millions de smartphones cette année là.
Les éléments chimiques dans nos téléphones portables

Les éléments chimiques dans nos téléphones portables

Vous voyez ici les éléments chimiques qui composent les différentes parties de nos téléphones portables : coque, écran, parties électroniques et batterie. En tout, ce sont au total 60 éléments chimiques différents et plus de 500 pièces qui composent nos téléphones mobiles.
Matières premières critiques selon l’Union Européenne

Matières premières critiques selon l’Union Européenne

Parmi les éléments chimiques qui composent nos téléphones portables, certains ont été placés sur la liste des matières premières critiques par l’Union Européenne. Pourquoi ? Parce qu’il existe un risque de pénurie et ce pour deux raisons. D’abord parce que ces ressources sont non-renouvelables, donc épuisables. Par exemple, l’antimoine, présent dans l’électronique des téléphones, est menacé d’épuisement aux alentours de 2020. Cette estimation tient compte des conditions d’extraction et des réserves connues en 2009. Et deuxième raison : il y a en fait peu de pays producteurs.
Matières premières critiques selon l’Union Européenne

Matières premières critiques selon l’Union Européenne

Les éléments chimiques présents sur la liste des matières premières critiques de l’Union Européenne sont aussi concentrés dans quelques pays. C’est par exemple le cas de l’antimoine (Sb), de l’indium (In) et du magnésium (Mg) qui sont produits à 87 %, 58 % et 86 % en Chine.
L’exemple du tantale

L’exemple du tantale

Le tantale (Ta) est utile pour la fabrication des condensateurs. Ils permettent de stocker l’énergie et donc de conserver les données quand le téléphone est déchargé. Cette carte nous montre les principales mines dans le monde en 2011. Près de la moitié de la production mondiale vient de la République Démocratique Congo, et du Rwanda.
Groupes armés et mines en République Démocratique du Congo

Groupes armés et mines en République Démocratique du Congo

Vous voyez sur cette carte les mines de coltan et de cassitérite, dans lesquelles on trouve le tantale. Certaines de ces mines sont contrôlées ou régulièrement attaquées et pillées par divers groupes rebelles. Citons par exemple les Forces Démocratiques de Libération du Rwanda, la Nduma Defence for Congo, et les Raia Mutomboki.
Le tantale, une ressource non-renouvelable

Le tantale, une ressource non-renouvelable

Il existe un risque de rupture d’approvisionnement du tantale, qui n’est évidemment pas une ressource renouvelable. Les réserves mondiales de tantale actuellement connues correspondent à 153 000 tonnes. Et si l’on prend en compte la demande actuelle, il n’y aura plus de tantale d’ici 75 ans. Or, le dynamisme de la téléphonie mobile fait que la demande en tantale devrait s’accroitre dans les années à venir, au rythme de 5,3 % par an. Alors certes, la quantité de tantale par condensateur est faible, mais en 2011 on a tout de même fabriqué 9 milliards 300 millions de condensateurs rien que pour les téléphones.
Le puzzle mondial de la fabrication des téléphones portables

Le puzzle mondial de la fabrication des téléphones portables

Prenons l’exemple de l’Iphone 3G d’Apple, qui n’est plus fabriqué aujourd’hui, mais dont les diverses étapes de production permettent de bien comprendre la complexité de l’assemblage mondial : les écrans étaient fabriqués au Japon, l’appareil photo et le GPS en Allemagne, les processeurs en Corée du Sud, le système mémoire, l’antenne à courte portée et le circuit audio aux États-Unis et enfin, le tout était assemblé en Chine.

Lectures

TIC 2013, les nouveaux temps réels – Société, entreprises, individus, comment les TIC changent notre rapport au tempsYannick Lejeune, Stefana Broadbent, Dominique Reynié, Frédéric Bardeau
FYP Éditions01/10/2012Présentation de l’éditeur

Que devient la notion de temps pour l’individu pris dans ce flux continu d’information ? Fruit d’une vingtaine de spécialistes des nouvelles technologies, de réputation mondiale, cet ouvrage apporte un éclairage essentiel sur la transformation de la notion de temps auquel nous sommes tous confrontés, tant sur le plan professionnel que personnel.

L’ouvrage est une véritable avant-garde de la pensée et des usages à venir qui donne au lecteur des clés et des savoirs pour que les formidables capacités d’innovation puissent l’être au service de tous.

À propos des auteurs

Yannick Lejeune est directeur internet du groupe IONIS et diplômé de l’EPITA et d’un master de recherche en sciences de gestion de l’IAE de Paris.

Stefana Broadbent est Docteure en sciences cognitives, elle enseigne l’anthropologie numérique à l’University College de Londres.

Dominique Reynié est Directeur général de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) et professeur des universités à l’Institut d’Etudes Politiques (IEP).

Frédéric Bardeau est cofondateur de Limite, une agence spécialisée en communication responsable qui accompagne principalement des ONG et des entreprises dans leur politique de Responsabilité sociale de l’entreprise (RSE).

Frédéric Bardeau et Nicolas Danet ont mené chez FYP un ouvrage intitulé Lire, écrire, compter, coder (06/2014) qui traite de la nécessité d’apprendre le code informatique, pour toutes les générations, tant pour la vie professionnelle que citoyenne, et explique comment y parvenir, quel que soit l’âge et la motivation.

TIC, technologies émergentes et Web 2.0 – Quels impacts en éducation ?Sous la direction de Thierry Karsenti et Simon Collin
Presses de l’Université du Québec01/05/2013Présentation de l’éditeur

L’ouvrage, en 15 textes, dégage les tendances actuelles et à venir en ce qui a trait aux usages des TIC, les technologies de l’information et de la communication, et de leurs incidences sur l’enseignement, l’apprentissage et le développement de compétences, de même qu’aux innovations technologiques tels le Web 2.0, l’apprentissage mobile et les réseaux sociaux. La méthodologie de recherche en éducation en regard des TIC est également abordée.

Ces textes sont le fruit du colloque « TIC, technologies émergentes et Web 2.0 : quels impacts en éducation ? », organisé par le Groupe de recherche sur l’intégration pédagogique des TIC en 2011 dans le cadre du congrès de l’Association Francophone pour le Savoir (ACFAS).

Le site des Presses de l’Université du Québec propose une présentation étendue du livre.

À propos des auteurs

Thierry Karsenti et Simon Collin sont présentés sur le site des Presses de l’Université du Québec.

Enseignement, informatique, TIC et société – L’industrie informatique dans la société de l’informationJacques Vétois
L’harmattan – Collection Terminal01/01/2014Présentation de l’éditeur

Dans ce double numéro 113-114 de la revue Terminal, il sera question de l’informatique à l’école et de ses enjeux à l’aube du XXIe siècle. La revue Terminal dresse aussi un premier bilan de l’enseignement de l’informatique chez les jeunes. Un dossier sera également consacré à l’actualité de l’industrie informatique à travers notamement un article sur les éditeurs de l’Open Source face au Cloud computing. Le livre est aussi téléchargeable sur le site de L’Harmattan.

À propos de l’auteur

Jacques Vétois a dirigé aussi chez le même éditeur un numéro sur les libertés à l’épreuve de l’informatique.

Mythologie du portableLaurence Allard
Le Cavalier Bleu01/01/2010Présentation de l’éditeur

À la fois produit de masse et support de personnalisation, l’usage du téléphone portable invite à dépasser les discours sur la fracture numérique. Jusqu’à inverser les rapports Nord/Sud dans ce domaine. Car l’avenir de la mythologie du téléphone portable se trouve en Afrique ou en Inde, à Gaza ou en Iran, bref, dans les pays du sud, nouveaux inventeurs de la culture mobile de demain.

À propos de l’auteure

Laurence Allard est sémiologue, maître de conférences en sciences de la communication à l’université de Lille-III. Elle s’intéresse particulièrement aux relations entre culture, politique et technique (p2p, web expressif, remixes, technologies mobiles…) en mobilisant les apports des gender, cultural et post colonial studies.

Avec Laurent Creton et Roger Odin, Laurence Allard a récemment publié Téléphonie mobile et création (Armand Colin, 02/2014) qu’analyse le site Lectures revues. Le thème a fait l’objet d’un colloque ouvert par les mêmes auteurs.

Portables : attention dangerNicolas Lefebvre avec la préface de Pierre Le Ruz
L’Archipel01/01/2010Présentation de l’ouvrage

Le Sénat, suite au rapport du 04 novembre 2009, s’est prononcé pour l’interdiction des mobiles dans les écoles maternelles et primaires. Depuis la condamnation des trois opérateurs historiques au nom du principe de précaution, la polémique sur les risques de la téléphonie mobile a pris une ampleur considérable.

Note de l’éditeur

Après un an d’investigation au contact de scientifiques internationaux réputés, de victimes, de représentants des institutions sanitaires et des industriels, Nicolas Lefebvre dépeint une réalité complexe et des conflits d’intérêt multiples. Il apparaît que le lobbying industriel, l’indépendance contestée des experts et la désinformation ont engendré la suspicion autant des usagers que des investisseurs et des assureurs.

À la fois guide pratique grand public et outil de travail à l’usage des professionnels, cet ouvrage complété d’annexes et de documents constitue un dossier de référence.

À propos de l’auteur

Nicolas Lefebvre collabore à la presse économique (Défis, Le Nouvel Entrepreneur, Rebondir) depuis 2001. Ses reportages l’ont conduit à s’intéresser aux lobbies industriels et à leur influence dans l’élaboration de l’expertise sanitaire et de la réglementation. Docteur en psychologie, le Dr Pierre le Ruz est président du Criirem (Centre de recherche et d’informations indépendantes sur les rayonnements magnétiques).

Portables et antennes : mauvaises ondesRichard Forget
Le Sang de la Terre01/02/2010Présentation de l’éditeur

Des centaines d’études ont mis en évidence les risques importants pour la santé des utilisateurs de téléphone portable et celle des riverains d’antennes-relais. Dès 2000, les premiers cas de cancer sont apparus notamment chez des enfants. Chercheurs et médecins ont alerté l’opinion et demandé l’application du principe de précaution mais les pouvoirs publics traînent des pieds. Le développement inconsidéré du téléphone portable sera-t-il un scandale comme l’a été l’utilisation de l’amiante ? Une technologie qui se développe sans tenir compte des dangers. Des intérêts économiques ignorant la santé des usagers. Des vrais rapports scientifiques qui restent confidentiels. Les témoignages inquiétants des utilisateurs. Le combat des associations qui gagnent leurs procès.

À propos de l’auteur

Avocat au Barreau de Paris, Richard Forget défend avec succès Robin des toits l’une des principales associations anti-téléphone mobile, et des citoyens se plaignant de la présence d’antennes-relais sur des édifices à proximité de leur domicile.

Blood in the mobileRéalisation : Frank Piasecki Poulsen. Production : Koncern TV- og, Filmproduktion, Film Chili (Danemark) et Gebrueder Beetz
Filmakers Library2014Présentation du documentaire

Qu’y a-t-il de commun entre un téléphone portable et la guerre civile au Congo ? Le sang. Celui qui vient de la lutte pour le contrôle du coltan, un minerai extrait dans la région du Kivu, indispensable à la fabrication de nos chers mobiles.

Stephen Applebaum pour The Guardian, en fait le commentaire.

Ce documentaire, qui fut diffusé en août 2013, fait l’objet d’un dossier sur le site d’Arte. Il est possible de commander le documentaire sur le site Blood in the mobile, de le voir en streaming et en français sur le site Culture Unplugged, en attendant, sa version DVD, sur Kongo News.

Le business des faillites ? « La plupart des grands noms du capitalisme hexagonal ont bâti leur fortune de cette manière ».

Source : http://terrainsdeluttes.ouvaton.org

05/03/2015

Entretien avec Cyprien Boganda

Tapie, Pinault, Bolloré… La plupart des chefs d’entreprise érigés en modèle dans les années 1980 ont bâti leur fortune sur les mises en faillite de fleurons traditionnels de l’industrie française. Dans son livre, Le business des faillites, Cyprien Boganda revient sur l’histoire de ce business tout particulier qui est aujourd’hui peuplé d’une galaxie d’intermédiaires de toutes sortes.

Votre livre commence par revenir sur l’histoire du business des faillites en France. Quand a émergé ce marché et quels sont les premiers à se lancer dans ce business au cynisme sans faille ?

Ce business s’est développé dès la fin des années 1970. A  cette époque, la crise économique frappe la France de plein fouet et le nombre de faillites explose: plus de 20 000 en 1980 contre 10 000 dix ans plus tôt. Dans ce contexte, des hommes d’affaires en devenir décident de se lancer dans la reprise d’entreprises en difficultés. Leur stratégie est simple : racheter une société en dépôt de bilan pour une bouchée de pain, la restructurer à la hache, puis la revendre quelques années plus tard, en réalisant une plus-value au passage. Pour que l’opération soit juteuse, il faut choisir sa cible avec soin. En général, ce sont des entreprises endettées mais disposant d’actifs de valeur, ou des sociétés dont les difficultés résultent avant tout d’une mauvaise gestion. La plupart des grands noms du capitalisme hexagonal ont bâti leur fortune de cette manière : François Pinault, Bernard Arnault et Vincent Bolloré, pour les plus connus.

1191672

Tous ont bénéficié des largesses des pouvoirs publics. Les gouvernements de gauche comme de droite ont préféré confié la restructuration des canards boiteux à ces repreneurs, quitte à les subventionner. François Pinault, par exemple, a bénéficié de 250 millions de francs d’argent public en rachetant Isoroy, un gros fabricant de contreplaqué. Selon les sources de l’époque, il a supprimé un millier d’emplois (sur 4 000) avant de revendre l’entreprise pour une somme conséquente. Certains évoquent le chiffre de 950 millions de francs…

Evidemment, tous ces hommes d’affaires ont préféré gommer ces épisodes peu reluisants de leur biographie. Bernard Arnault déteste qu’on lui rappelle les origines de son empire. Il faut pourtant se souvenir que LVMH, géant du luxe tricolore, s’est construit sur les décombres d’un ancien fleuron du textile en faillite, Boussac. Après avoir la main dessus au milieu des années 1980, Arnault s’est débarrassé de toutes les marques qui ne l’intéressaient pas pour ne conserver que les plus rentables : Dior, le Bon Marché, etc.

Heureusement pour lui, les journalistes le renvoient rarement à cette période. Cette indulgence ne date pas d’hier. En regardant les grands médias de l’époque, on est frappé du pouvoir de fascination que les repreneurs exerçaient sur les journalistes. Vincent Bolloré, surnommé « le Petit prince du cash-flow » par la presse économique, était invité en héros sur tous les plateaux télés. Son emploi du temps était scruté à la loupe, depuis son jogging matinal jusqu’à ses dîners en famille… On était vraiment en plein mythe du « self made man » à la française.

Les choses ont un peu changé depuis, parce que le business du sauvetage d’entreprises s’est transformé. Dans les années 1980, il était relativement artisanal. Avec le temps, il s’est professionnalisé, jusqu’à devenir une industrie à part entière. Les Bernard Arnault de la grande époque ont été remplacés par des fonds d’investissement modernes et discrets, spécialisés dans le rachat d’entreprises en difficultés. Aux côtés de ces fonds de « retournement », des dizaines de cabinets ont vu le jour, dans différents secteurs.

Quels sont aujourd’hui les cabinets les plus actifs sur ce marché ? Quelles sont leurs méthodes ?

Les professionnels du sauvetage d’entreprises, friands de terminologies anglo-saxonnes, parlent de « restructuring » pour désigner leur marché. Le terme est plus élégant que « restructuration » mais les réalités sont les mêmes. Restructurer une entreprise, c’est retrouver le chemin de la rentabilité par tous les moyens : suppressions de postes, réorganisations de services, vente d’actifs, renégociation de dettes. Pour réaliser ces opérations parfois complexes, les directions font appel à de nombreux acteurs, qui travaillent souvent en étroite collaboration.

Les cabinets d’audit sont les experts du chiffre. Ils sont chargés d’éplucher les comptes d’une entreprise pour passer en revue les principaux « coûts » : achat de matières premières, frais de personnel, frais généraux, etc. Ils surveillent également la trésorerie de l’entreprise et bâtissent des business plan. A l’issue de leur mission, ces cost-killers peuvent préconiser à la direction des mesures radicales, sur le mode : « Il nous semble que votre masse salariale est trop élevée, il serait bon de la réduire de tant. Voici les postes sur lesquels on peut jouer »… Les missions de ce type sont coûteuses. En moyenne, elles mobilisent cinq ou six personnes et sont facturées autour de 900 euros de l’heure. Quatre géants se partagent le marché de l’audit à travers le monde : KPMG, Ernst&Young, Deloitte et PwC. La France compte aussi des acteurs de taille plus modeste mais en pleine croissance, comme Eight Advisory.

Autre famille d’acteurs, les managers de crise. Appelés au secours par les directions ou les actionnaires, ils débarquent dans l’entreprise en crise, prennent la place du dirigeant et se débrouillent pour redresser les comptes, quel qu’en soit le prix. En moyenne, la durée d’une intervention est de huit mois. Pour redresser la barre d’une entreprise, ils peuvent être amenés à prendre des décisions brutales : mise en place d’un plan social, réorganisation du temps de travail, rupture de contrat avec des fournisseurs. Un manager réputé facture au moins 1 500 euros la journée. Les cabinets les plus connus sont Valtus, NIM ou MCG Managers.

51zhnU54cSL._SY344_BO1,204,203,200_

Les restructurations comportent toujours une dimension juridique. L’avocat intervient tout d’abord pour orienter le chef d’entreprise dans le labyrinthe du droit. C’est lui qui l’aidera à choisir entre les différentes procédures collectives encadrant les entreprises en difficulté : redressement judiciaire, conciliation, etc. C’est surtout lui qui joue le rôle du scribe : il tient le stylo à chaque étape du plan de redressement, et ce type de procédures génère des kilomètres de paperasse. En cas de vente de l’entreprise en difficulté ou de renégociation de dette, il rédige les contrats. Enfin, les cabinets d’avocat conçoivent les plans de sauvegarde de l’emploi (PSE), qui peuvent compter plusieurs centaines de pages. Les honoraires atteignent, là encore, des sommes colossales (500 euros de l’heure). Pour le PSE d’une multinationale, un cabinet peut toucher jusqu’à 500 000 euros.

Vous évoquez aussi dans votre ouvrage le caractère trouble de certaines décisions prises par la justice consulaire. Est ce que vous pourriez nous dire quels sont les problèmes principaux que pose le système français de mise en faillite ?

Les tribunaux de commerce occupent une place centrale dans le business des faillites. Les repreneurs viennent y faire leur marché depuis des décennies. Au nombre de 134, ces tribunaux hérités du Moyen-Age décident du sort de plus de 50 000 entreprises tous les ans. Lorsqu’une société ne peut plus payer ses dettes, elle est placée en redressement judiciaire. A l’issue de la procédure, les juges tranchent entre trois options : la liquidation, la poursuite d’activité avec la même direction ou la cession à un repreneur. Nommés par les tribunaux de commerce, les administrateurs judiciaires assistent ou remplacent les chefs d’entreprise pendant toute la durée de la procédure.

Pendant des siècles, personne ne s’est réellement soucié du fonctionnement de la justice commerciale. Très peu coûteuse pour l’État, puisque les juges sont bénévoles et que les administrateurs sont rémunérés directement par les entreprises en dépôt de bilan, elle était par ailleurs réputée pour son efficacité et sa discrétion. La crise économique du milieu des années 1970 change la donne. Les tribunaux se retrouvent submergés par un flot continu d’entreprises en déconfiture. Si l’on cherche aujourd’hui à dresser un bilan chiffré de cette justice, ce n’est pas très brillant : 70% des entreprises placées en redressement judiciaire sont liquidées à l’issue de la procédure. En moyenne, ce sont plus de 100 000 emplois qui sont détruits chaque année.

Il est bien évident que ces mauvais résultats s’expliquent en partie par la fragilité des entreprises qui arrivent à la barre des tribunaux. Mais il faut aussi, à mon avis, s’interroger sur le fonctionnement même de cette justice, qui n’a d’équivalent nulle part ailleurs. En France, les juges siégeant dans les tribunaux de commerce sont eux même issus du monde de l’entreprise : dirigeants de sociétés (principalement), cadres d’entreprises, commerçants. En clair, ce sont des patrons qui jugent d’autres patrons ! Les risques de conflits d’intérêts sont omniprésents. Il n’est pas rare de voir des dirigeants d’entreprises liquider des concurrents. Dans d’autres cas, les juges sont directement liés aux entreprises en dépôt de bilan. Cela a été le cas récemment dans l’affaire Doux, un gros producteur de volaille breton placé en faillite en 2012. L’entreprise a été démantelée par le tribunal de commerce de Quimper, alors même qu’une solution alternative existait. Mais cette solution impliquait que Charles Doux, dirigeant et actionnaire ultra-majoritaire, accepte de passer la main. Plus d’un millier d’emplois ont été supprimés dans l’opération, soit le tiers des effectifs. Quelques semaines plus tard, un article du « Télégramme de Brest » a révélé que sept juges consulaires sur seize entretenaient des liens plus ou moins étroits avec le groupe Doux. On trouvait par exemple son directeur juridique et l’un de ses principaux commissaires aux comptes.

Pour mettre un terme à ces situations ubuesques, il faudrait limiter le pouvoir exorbitant des juges consulaires, en introduisant dans les tribunaux des magistrats professionnels totalement indépendants des entreprises. C’est ce que l’on appelle l’échevinage, pratiqué en Alsace et en Moselle depuis le XIXe siècle. Au cours des trente dernières années, plusieurs responsables politiques ont tenté de faire évoluer la justice commerciale, mais toutes les tentatives se sont heurtées au puissant lobby des juges consulaires.

On a beaucoup parlé de l’affaire Mory Ducros récemment. Est ce que cette faillite annonce une nouvelle façon de faire des affaires sur les restructurations ?

Je crois surtout que cette histoire illustre une pratique apparue il y a une dizaine d’années en France, qui consiste à sous-traiter la liquidation d’une entreprise à des repreneurs. L’épisode Mory Ducros débute fin 2009. DHL, géant de la logistique, annonce son intention de céder son activité de messagerie (transport de colis). Cela fait des années que le groupe veut se débarrasser de sa filiale, plombée par de lourdes pertes. Pour appâter les candidats au rachat, DHL promet de laisser dans les caisses de l’entreprise la somme de 200 millions d’euros. En 2010, le fonds de retournement Caravelle finit décroche le gros lot. Ducros Express voit le jour, bientôt rebaptisée Mory Ducros à la suite de la fusion avec une autre société. Trois ans plus tard, Mory est placée en faillite. Que s’est-il passé ? Pourquoi DHL a-t-il vendu son entreprise de messagerie à Caravelle, pourtant dénué de la moindre expérience dans le secteur ? Les syndicats soupçonnent en réalité DHL d’avoir sous-traité la restructuration de l’entreprise au fonds de retournement, pour éviter d’assumer le coût et les désagréments d’un plan social. Il est difficile aujourd’hui d’être affirmatif, dans la mesure où une procédure de justice est en cours. Si jamais la manipulation était avérée, elle rappellerait une autre affaire emblématique, l’affaire Samsonite. En 2005, cette usine située dans le nord de la France avait été revendue par le bagagiste américain à un duo de repreneurs peu scrupuleux, qui se sont chargés de liquider le site.

Propos recueillis par Terrains de Luttes

Compétition pour les terres arables

Source : http://ddc.arte.tv

04/2014

L’acquisition de terres cultivables par des investisseurs étrangers est un phénomène qui connaît aujourd’hui une ampleur sans précédent. Le Dessous des Cartes consacre deux numéros au commerce des terres arables et s’intéresse, dans ce premier volet, aux facteurs qui ont relancé la quête mondiale de terres agricoles, ainsi qu’aux acteurs de ce marché.

La United Fruit Company en Amérique centrale, en 1930

En 1930, la United Fruit Company était implantée dans neuf pays d’Amérique centrale. La première compagnie bananière du monde, américaine, avait échangé la construction de lignes de chemin de fer contre l’obtention de centaines de milliers d’hectares de terres dans ces pays. Au Honduras, par exemple, près d’un quart des terres agricoles lui appartenait. Les investissements étrangers dans le domaine foncier agricole ne sont donc pas un phénomène récent.

Les données de Land Matrix

Entre 2000 et 2014, dans le monde, les acquisitions (pour l’achat ou la location) de foncier agricole à grande échelle ont concerné 36 millions d’hectares, soit à peu près la superficie de l’Allemagne. Au total, sur cette période, on compte près de mille transactions foncières signées, selon Land Matrix qui est la base de données la plus fiable sur cette question.

Pourquoi cette compétition croissante pour l’accès aux terres ?

 

D’autres contraintes viennent s’ajouter à cette hausse de la demande alimentaire mondiale. Tout d’abord, toutes les terres émergées ne sont pas cultivables : seul un tiers le sont. Et si l’on considère l’ensemble de ces terres cultivables, seulement 40 % sont cultivées. Donc plus de la moitié des terres cultivables de la planète ne sont pas cultivées !

Des terres cultivables non cultivées

D’autres contraintes viennent s’ajouter à cette hausse de la demande alimentaire mondiale. Tout d’abord, toutes les terres émergées ne sont pas cultivables : seul un tiers le sont. Et si l’on considère l’ensemble de ces terres cultivables, seulement 40 % sont cultivées. Donc plus de la moitié des terres cultivables de la planète ne sont pas cultivées !

Les terres arables destinées à la production d’agro-carburants

Par ailleurs, les acquisitions de terres arables ne concernent pas seulement les cultures alimentaires. Elles sont aussi destinées à la production d’agro-carburants. Sur 100 hectares ayant fait l’objet d’une transaction entre 2000 et 2014, 11 sont uniquement consacrés aux cultures vivrières, 31 aux agro-carburants et 23 aux cultures à double usage (c’est-à-dire vivrières et agro-carburants) comme le soja, le maïs, l’huile de palme ou la canne à sucre.

Les pays “cibles” qui vendent ou louent leurs terres

Depuis 2000 dans le monde, 74 pays cibles ont loué ou vendu des terres arables. Ce sont majoritairement des pays du Sud, où le climat, les coûts de la main d’œuvre et la fertilité des terres permettent de produire à des prix compétitifs. On peut repérer sur cette carte les dix principaux pays qui ont loué ou vendu des terres. La Papouasie Nouvelle-Guinée et l’Indonésie occupent les deux premières places, avec respectivement 3,8 et 3,6 millions d’hectares loués ou vendus depuis 2000.

Les pays “investisseurs” qui achètent ou louent les terres

Voici maintenant les 93 pays (ou territoires) investisseurs, c’est-à-dire les pays dont sont originaires ceux qui achètent ou louent des terres. On repère sur la carte les dix principaux pays investisseurs, notamment les États-Unis qui occupent la première place avec plus de 7 millions d’hectares achetés ou loués dans le monde depuis 2000.

Les investissements fonciers américains dans le monde

Regardez les destinations des investissements américains. L’Afrique centrale représente un tiers des hectares achetés ou loués, et ces investissements américains concernent la production agricole, la production d’agro-carburants, l’extraction de bois de construction et la préservation des espaces naturels avec le tourisme.

De qui viennent les investissements fonciers internationaux ?

Les investisseurs privés représentent environ 90 % des investissements fonciers étrangers. Il y a les firmes d’agrobusiness, évidemment, et de plus en plus d’acteurs financiers comme les fonds spéculatifs. Les investissements publics représentent quant à eux les 10 % restants. Les États – via des agences d’État ou des fonds souverains – louent ou achètent des terres pour renforcer leur sécurité alimentaire, c’est à dire pour sécuriser leurs approvisionnements et faire face à la hausse du prix des matières premières.

L’émergence d’un marché Sud-Sud

Pour finir, si on reprend notre carte des pays investisseurs, et que l’on y superpose celle des pays cibles, on voit que la géographie des investissements fonciers internationaux est dominée par les pays émergents. Donc, l’essor du marché international des terres arables correspond de plus en plus à l’émergence d’un marché Sud-Sud.

CONNEX :

VIDEO

AUTOUR DU SUJET

 

 

 

 

 

 

Nourrir à tout prix

Réalisation : Yves Billy, Sylvain Roumette

2014

Source : http://www.arte.tv

Photo : © Yves Billy

Serons-nous capables de nourrir les 9 milliards d’individus qui peupleront la planète en 2050 ? Du Niger à l’Inde en passant par les États-Unis, un état des lieux scrupuleux des nouvelles logiques à l’oeuvre dans l’aide alimentaire, et une étude des options qui se dessinent pour l’avenir du monde agricole.

Chaque jour, la planète accueille près de 220 000 nouvelles bouches à nourrir alors que plus d’un milliard d’individus souffrent toujours de la faim. Parallèlement, les pays industrialisés, pourvoyeurs de l’aide alimentaire via les surplus, voient leurs réserves agricoles diminuer. Les recherches scientifiques de ces dernières années montrent néanmoins que la quantité importe moins que la qualité pour traiter les victimes de malnutrition aiguë ou chronique. Dans le sillage de la firme normande Nutriset, qui produit le Plumpy’Nut, référence des RUTF (« ready-to-use therapeutic food »), les grands groupes agroalimentaires commencent ainsi à investir le marché du nutritionnel en s’appuyant sur leurs réseaux de distribution en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud. De leur côté, dans la Silicon Valley, des start-up financées par les géants du numérique (Bill Gates, Google, Facebook…) élaborent des produits nutritionnels « high-tech » censés résoudre les problèmes alimentaires mondiaux. Mais si ces initiatives semblent plus adaptées aux besoins des populations, elles risquent d’aggraver la dépendance des pays du Sud vis-à-vis de solutions ponctuelles et de mettre en péril l’investissement dans les cultures vivrières…

Enjeu crucial

Agriculture biologique, aliments fortifiés, OGM; spéculation sur les terres arables, croissance démographique galopante… : du Niger à l’Inde en passant par les États-Unis, Yves Billy et Sylvain Roumette étudient les facteurs qui ont conduit à la redéfinition des paradigmes de l’aide alimentaire, et explorent les options qui se dessinent pour l’avenir du monde agricole. Alors que 72 % de la nourriture produite en 2013 provient des petites fermes, donnerons-nous les moyens aux paysans, soumis à la menace des expropriations, de développer les cultures vivrières ? Étayée par des chiffres édifiants et des témoignages d’experts, une enquête rigoureuse sur un enjeu crucial du XXIe siècle.

Un documentaire de Yves Billy et Sylvain Roumette (France, 2014, 75 min.)

CONNEX :

Dossier

Torrent

Alternative Player 1/2 , 2/2

Jeux vidéo : une presse sous influence

Par Frédéric Lemaire

31/03/2014

Source : http://www.acrimed.org

English : Video Games: press under the influence

Le jeu vidéo est une industrie culturelle en plein essor économique, et elle bénéficie, depuis peu, d’une véritable consécration institutionnelle. Ce succès ne fait pourtant pas la fortune de la presse spécialisée, qui peine à trouver un modèle économique viable et subit de plein fouet les pressions des éditeurs de jeux. Retour sur cette crise de la presse de jeux vidéo, qui illustre aussi les contraintes marchandes auxquelles sont confrontés les médias de critique culturelle.

Avec 70 milliards de dollars de recettes estimées en 2013, l’industrie vidéoludique devance aujourd’hui largement celles du cinéma et de la musique. Le jeu vidéo est passé du statut de loisir pour adolescent à celui d’activité culturelle à part entière – la plus répandue au sein de la population française si l’on en croit de récentes enquêtes. Des ouvrages, des expositions, voire des recherches universitaires lui sont désormais consacrés [1].

Cette consécration contraste pourtant avec l’état de la presse écrite de jeux vidéo, dont une partie a désormais, elle aussi, sa place dans un musée… mais à titre posthume. Emblématique de la crise du secteur, la mise en liquidation judiciaire fin 2012 de MER7, principal éditeur de presse de jeux vidéo en France, a conduit à la disparition de 15 titres dont la diffusion mensuelle s’élevait à environ 300000 exemplaires. Après la faillite de MER7, la presse écrite de jeux vidéo se résumait à quatre magazines (Canard PC, Role Playing Game, PC4WAR, IG) dont deux allaient disparaître courant 2013.

Pour expliquer cet effondrement d’un pan entier de la presse écrite de jeux vidéo, nombreux sont ceux qui ont évoqué le fameux « déclin du papier » et l’incapacité de MER7 à prendre le « virage du numérique ». Nous y reviendrons. Certains ont avancé une seconde explication : la désaffection du lectorat devant la baisse de la qualité des titres et l’absence d’esprit critique, imputées à la volonté de ne pas froisser les annonceurs [2].

Dans l’émission d’Arrêt sur images (ASI) du 30 octobre 2012 consacrée à la presse de jeux vidéo [3], Yvan Gaudé, directeur de la rédaction de Canard PC et ancien salarié, évoquait son expérience salariée au sein du groupe qui allait devenir MER7. Selon lui, le groupe n’aurait pas fait le pari de la qualité rédactionnelle mais d’un « mercantilisme à la petite semaine » : après « dix ans de mélange des genres », de « mépris du public […] et des journalistes » le groupe ne serait que la « victime de ses pratiques ».

Les titres de MER7 reposaient en effet sur un modèle économique qui donnait la part belle à la publicité, financée dans l’écrasante majorité par… les éditeurs de jeux vidéo. Ces mêmes éditeurs dont les produits étaient passés au crible par les journalistes de MER7. Les éditeurs disposent donc de moyens de pression financiers directs sur les rédactions, qu’ils ne se refusent pas à employer.

Interrogé sur le site Merlanfrit.net, Gaël Fouquet, rédacteur en chef du site de presse de jeux vidéo Gamekult, rapporte ainsi des mesures de rétorsion prises par Sony à l’encontre du site. En 2010, l’éditeur avait tout simplement décidé de supprimer l’ensemble de ses publicités suite à une mauvaise critique d’un de ses jeux ! Des pressions similaires auraient alors amené un autre site JeuxVideo.com, à élever la note du jeu dans son test [4]. Et d’ajouter que le site est « blacklisté plus ou moins fréquemment par des éditeurs de jeux vidéo qui ne sont pas contents »

Evoquées lors de l’émission d’ASI mentionnée plus haut, ces pratiques ne surprennent ni Yvan Gaudé, ni Julien Chièze (co-fondateur du site de presse Gameblog présent sur le plateau). Tous deux reconnaissant avoir été confrontés aux mêmes pratiques. En 2012, le géant du jeu vidéo Activision a ainsi supprimé l’ensemble de ses publicités sur Gameblog suite à un article ayant déplu, pour un manque à gagner estimé au quart des recettes du site (exclusivement publicitaires).

Mais les pressions des éditeurs de jeux ne se résument pas à des pressions financières. Ils disposent en effet d’une ressource au moins aussi précieuse pour les journalistes : l’information. À moins de ne se contenter uniquement de critiquer les jeux au moment de leur sortie, la presse est en effet dépendante des éditeurs pour les informations sur les jeux en cours de développement, voire pour tester les jeux en avant-première ou interviewer les développeurs.

Pour obtenir les informations, les journalistes sont donc parfois amenés à passer sous les fourches caudines des services de communication des éditeurs, qui organisent des voyages de presse pour la présentation des jeux en développement. La participation des journalistes à ces voyages, dans des conditions parfois très luxueuses, est souvent conditionnée à la publication d’un article (sans bien sûr, présager de son contenu), parfois même de plusieurs articles sur différents produits.

En pratique, comme le soulignent les journalistes présents sur le plateau d’ASI, les rédactions sont évidemment libres d’accepter ou non ces voyages de presse selon leur « déontologie » et en fonction des conditions et des contraintes imposées.

Cette gestion de l’information par les services de presse des éditeurs représente donc un second levier pour faire pression sur les rédactions. Pour le directeur de la rédaction de Canard PC, les « fâcheries » avec les éditeurs font partie du métier, de la même manière que dans le milieu du cinéma : « On descend un film, le producteur est très mécontent, l’attaché de presse est très mécontent, et on n’est plus invités aux projections de presse pendant six mois ».

Ce parallèle avec le cinéma a l’avantage de rappeler que ces pressions plus ou moins inconfortables pour les journalistes ne sont évidemment pas propres à l’industrie du jeu vidéo. Elles y prennent toutefois une dimension beaucoup plus saillante dans un contexte de faiblesse relative des titres de presse et de l’explosion des intérêts financiers en jeu dans le secteur des jeux vidéo. Pour les services de communication des éditeurs, les notes des journalistes sont un enjeu stratégique, et ce d’autant plus avec le développement de plateformes internationales comme Metacritic.

Comme le site d’Allociné pour le cinéma en France, cette plateforme agrège les critiques (souvent des notes) issues d’un ensemble de titres de presse jugés représentatifs. Bien que le système de pondération des notes ne soit pas rendu public, Metacritic est considéré comme un indicateur international de référence, y compris dans les milieux financiers, au point que « deux dixièmes de points sur le barème de Metacritic peuvent équivaloir à des centaines de millions de dollars de recettes », rapporte Yvan Gaudé. Et de dénoncer la démesure du rapport de force entre journalistes et services marketing des éditeurs…

Cette situation déséquilibrée et l’importance des intérêts en jeu expliquent sans doute la violence avec laquelle les éditeurs font valoir leurs intérêts auprès des rédactions. Mais elles éclairent aussi des pratiques journalistiques qui ont débouché sur des scandales de plus ou moins grande ampleur.

Le plus connu étant sans doute le Doritos Gate, qui a éclaté outre-manche suite à la publication d’une chronique dénonçant la soumission des journalistes de jeux vidéo aux stratégies de communication des éditeurs. Son auteur, Robert Florence, épinglait plusieurs journalistes en particulier dont le journaliste canadien Geoff Keighley, dont il reproduisait une photo en homme-sandwich entre des chips Doritos et une affiche du jeu vidéo Halo 4 (d’où le « Doritos Gate »).

Une autre journaliste citée dans l’article réclama la suppression d’un passage la concernant, et Robert Florence refusa de s’exécuter malgré l’insistance de son propre employeur. Il fut contraint de démissionner [5].

En France, si les « mélanges des genres » caractéristiques du « mercantilisme à la petite semaine [6] » de MER7 n’ont pas à proprement parler créé de scandale, ils ont contribué à forger auprès d’une partie du public l’image d’un journalisme de jeu vidéo particulièrement complaisant à l’égard des grands éditeurs au point de remettre en question sa « valeur ajoutée ». Une remise en cause qui explique le naufrage de MER7, selon Yvan Gaudé : « Les lecteurs n’avaient plus de raison de payer des journaux qui n’étaient pas bons, alors que se développaient des sites gratuits qui faisaient mieux ».

Pour autant, le développement de la presse de jeux vidéo en ligne n’a pas vraiment amélioré la situation de dépendance accrue à l’égard des éditeurs et annonceurs. Le site le plus visité est celui de jeuxvideo.com qui est détenu par HiMedia, une des plus importantes régies publicitaires en ligne d’Europe (aussi propriétaire de toutlecine.com). Par ailleurs, comme on l’a évoqué précédemment, les sites de presse de jeux vidéo sont tout aussi exposés aux pressions des éditeurs – voire plus encore, puisque pour la plupart, la quasi-totalité de leurs recettes dépendent de la publicité.

Et les conflits d’intérêts n’y sont par ailleurs pas moins répandus, comme en témoignent les « ménages » (animation de conférences organisées par des éditeurs de jeux vidéo) effectués par des journalistes de jeux vidéo. Même s’il a, semble-t-il, pris depuis ses distances avec de telles pratiques, Julien Chièze justifiait sur le plateau d’ASI sa participation à ce type d’évènements. Il revendiquait à ce titre d’être moins un journaliste qu’un « ménestrel » du jeu vidéo. D’autres voyaient surtout en lui un « ambianceur du marché vidéoludique ».

Quoi qu’il en soit, cet exemple montre toute l’ambiguïté de la remise en cause du rôle de journaliste de jeu vidéo, qui contribue à brouiller les cartes. Si les journalistes n’apportent, aux yeux du public, aucune « valeur ajoutée » par rapport à des joueurs bénéficiant des mêmes privilèges (avant-premières, voyages de presse, etc.), pourquoi les éditeurs devraient-ils s’embarrasser à traiter avec des rédactions qui se revendiquent encore d’une déontologie professionnelle ?

Et ce d’autant plus qu’on a assisté à l’entrée fracassante de nouveaux acteurs de la critique vidéoludique dont le succès se compte en dizaines de millions de vidéos consultées pour les plus célèbres : les vidéastes amateurs, ou « youtubeurs ». Les vidéos de « let’s play » où ces joueurs s’enregistrent en train de jouer et de commenter leur expérience vont rapidement trouver un public, attiré par des formats originaux, la convivialité et la proximité notamment suscités par la simplicité des moyens.

Elles ont aussi attiré l’attention des éditeurs, pour qui les vidéos de « let’s play » sont potentiellement des outils publicitaires d’autant plus puissants qu’une relation de confiance (et d’influence) se construit entre le « youtubeur » et son public. Pour éviter de briser cette confiance, les propositions de partenariats publicitaires ou de placements de produits se font souvent à l’insu du public… Et permettent ainsi à quelques « youtubeurs » parmi les plus en vue, comme DiabloX9, Cyprien ou Squeezie, de se faire à leur tour « ambianceurs » rémunérés du marché du jeu vidéo, sans apparaître pour autant comme des hommes-sandwichs. En se payant le luxe de ne remettre en cause aucune déontologie… puisqu’ils ne sont pas des journalistes [7].

Il serait cependant tout à fait inexact de résumer à ces pratiques tout l’apport des vidéastes et blogueurs amateurs, qui s’est aussi caractérisé par une grande richesse de contenus, d’analyse, et une rigueur qui n’a souvent rien à envier à un travail professionnel. Certains ont contribué à renouveler le paysage de la critique vidéoludique en y apportant de nouvelles formes créatives qui n’existaient pas ou peu. Citons les chroniqueurs Usul et Dorian, du collectif Nesblog, qui ont développé une réflexion intéressante sur la critique des médias de jeux vidéo [8].

Cette critique des médias de jeux vidéo trouve aussi un écho dans le journal Canard PC, que nous avons déjà évoqué. Celui-ci a notamment publié des dossiers intéressants sur le Doritos Gate et les liaisons entre éditeurs et journalistes [9], ou encore sur sur les « youtubeurs » [10].

 

***Les médias de jeu vidéo sont-ils donc voués à subir un rapport de force disproportionné avec les éditeurs ? L’« ambianceur » est-il amené à remplacer définitivement le critique ? Rien n’est moins sûr. Comme l’a démontré l’écroulement de MER7, un modèle de médias basé sur le mercantilisme et la compromission n’est pas viable, car incapable à terme de s’attirer la confiance du public.

La question de l’actionnariat et de la structure des recettes est en effet essentielle pour permettre de développer une approche et un ton critiques, de relativiser la dépendance à l’égard des éditeurs et de recréer une confiance entre lecteurs et journalistes.

A ce titre, Canard PC est un exemple d’entreprise de presse économiquement saine, qui appartient à ses journalistes et où la publicité représente une part minoritaire des recettes. Citons aussi le site Merlanfrit.net ainsi que les magazines JV et Games lancés fin 2013 qui proposent eux aussi des approches alternatives au « mercantilisme ».

Pour conclure, les difficultés que rencontre la presse de jeux vidéo ne lui sont pas propres. Comme le montrent de précédents articles, la presse musicale ou cinéma y sont aussi confrontées – notamment concernant les pressions des annonceurs et de l’industrie. Et c’est parce que la crise de la presse de jeux vidéo apparait comme un miroir grossissant des difficultés que traverse la presse culturelle (et même la presse tout court) qu’il est d’autant plus important de s’intéresser aux questions et réponses qu’elle suscite.

Frédéric Lemaire

Notes

[1] Voir, dans Le Monde Diplomatique, l’article de Mathieu Triclot : « Super Mario » entre au musée.

[2] Voir sur le site de Data.

[3] Intitulée « Jeux vidéo : des sites sous pression » cette émission a en partie inspiré cet article et de nombreuses citations en sont issues.

[4] Voir sur le site d’Arrêt sur images, « Sony fait pression sur un site dédié aux jeux vidéo ».

[5] lire l’article d’ASI « Doritos Gate, l’affaire qui secoue les jeux vidéo ».

[6] Cf. citations précédentes d’Yvan Gaudé.

[7] Lire l’excellent dossier de Canard PC sur les Youtubeurs. Une émission d’Arrêt sur images lui a été dédiée.

[8] Cet article s’inspire aussi d’éléments développés dans les épisodes de l’émission « 3615 Usul » consacrés à la presse de jeux vidéo, à voir en particulier l’excellent pastiche de « Pas vu, pas pris ».

[9] Lire le dossier .pdf en ligne sur le site de CanardPC.

[10] Voir la note précédente.

 

Ce que l’internet n’a pas réussi (3/4) : distribuer l’autorité

Par

18/03/2014

Source : http://www.internetactu.net

English : What the internet has failed (3/4): distributing authority

Il y a un an, l’enquête Ipsos “France 2013 : les nouvelles fractures” faisait l’effet d’un coup de tonnerre médiatique, soulignant combien la crise avait exacerbé la tentation du repli national et le rejet du politique. Le Monde titrait sur “les crispations alarmantes de la société française”. “Le poujadisme s’est enraciné en France”, estimait-elle. L’idéologie anti-autoritaire des années 60-70 a reflué de manière spectaculaire. 87 % des Français estiment qu’on a besoin d’un vrai chef en France pour remettre de l’ordre et 86 % (toute tendance politique confondue) estiment que l’autorité est une valeur qui est souvent trop critiquée. Et la nouvelle édition que vient de relayer Ipsos ne fait que renforcer cette tendance. Certes, ce sondage, encore plus que d’autres, est à prendre avec beaucoup de précautions, tant il semble chercher à faire démonstration. Le politologue Alain Garigou de l’Observatoire des sondages et le sociologue Renaud Cornand sur le blog de Laurent Mucchielli en ont brillamment montré toutes les limites, insistant sur son manque de représentation, sur son côté manipulatoire et sa capacité à amalgamer des différences, ou encore sur la polysémie du terme même d’autorité, qui ne recouvre certainement pas la même réalité pour les sympathisants du Front national et ceux du Front de gauche. Si la défiance s’exacerbe, encore faut-il rappeler que la collaboration, la réinvention du lien social, elle, est une réponse, pragmatique, des Français à ce repli sur soi, estimait la directrice de TNS Sofres dans le Monde.fr en réponse au sondage de son concurrent.

Notre besoin d’autorité est impossible à rassasier

Reste que si cette représentation résonne en nous, c’est malgré tout parce qu’elle donne l’impression de traduire un sentiment, un malaise que nous ressentons chaque jour un peu plus face aux crispations de la société. Ce sentiment que ce besoin d’autorité est partout plus présent : en politique bien sûr, où le système favorise la primauté des représentants au détriment de toute forme de démocratie participative, mais plus encore dans le monde du travail, où le système favorise toujours plus une organisation pyramidale fondée sur le contrôle.

tweetcope
Image : un tweet de Jean-François Copé présentant son projet politique lors d’un meeting fondé sur la devise “Liberté, autorité, égalité”. Qu’est devenue la fraternité ?

Pourtant, l’internet ne nous annonçait-il pas une nouvelle remise en cause des autorités ? Ne nous promettait-il pas le règne des collectifs auto-organisés, l’innovation ouverte, l’organisation distribuée, libre et autonome ? Pourquoi l’intelligence collective, démultipliée par le réseau, n’est-elle pas parvenue à bouleverser les rapports d’autorité classiques ? On peut même se demander pourquoi elle semble même les avoir renforcés. Que s’est-il donc passé ?

Pourquoi les gens éprouvent-ils un tel besoin d’autorité ? Comment peut-on croire que c’est par un chef qu’on remettra les choses en place – alors que l’essor des structures en réseau ne cesse de tenter d’en montrer les limites ? Pourquoi le contrôle, les hiérarchies, les processus semblent-ils partout se développer au détriment de l’autonomie et de la coopération ? Les structures organisationnelles en réseaux ont-elles fait démonstration de leur supériorité ? Pas si sûr, et c’est peut-être bien là le problème.

Pourquoi nos chefs sont-ils nuls ?

Pour Thomas Chamorro-Premuzic (@drtcp), professeur de psychologie des affaires à l’University College de Londres et cofondateur de Metaprofiling, la principale raison du déséquilibre des genres dans les fonctions de direction repose sur notre incapacité à distinguer la confiance de la compétence, expliquait-il dans la Harvard Business Review. C’est-à-dire que nous avons tendance à interpréter les signes de confiance comme des signes de compétences. Le charisme et le charme sont souvent confondus avec le potentiel à diriger. De plus, nous avons tendance à élire comme chef des personnes égocentriques, narcissiques et qui ont une grande confiance en elles, des traits de personnalités qui seraient plus fréquents chez les hommes que les femmes. Freud soulignait déjà combien les disciples remplacent leurs propres tendances narcissiques par celles de leurs chefs, de sorte que leur amour pour le leader est une forme déguisée de l’amour-propre, ou un substitut à leur incapacité à s’aimer eux-mêmes.

Enfin, les hommes ont tendance à penser qu’ils sont plus intelligents que les femmes. Pourtant, “l’arrogance et la suffisance sont inversement proportionnelles aux talents de leadership”, explique Thomas Chamorro-Premuzic. Quel que soit le domaine, les meilleurs leaders sont pourtant souvent des gens humbles… C’est ce qui explique que les incompétents soient plus souvent promus à des postes de management et de direction que des gens compétents. Pas étonnant qu’avec ces mauvais dirigeants, les sociétés, entreprises et organisations soient massivement mal gérées. Pourtant, certaines études ont montré que les femmes cadres sont plus susceptibles de susciter le respect et la fierté de leurs adeptes, communiquer leur vision, responsabiliser leurs subordonnés et résoudre des problèmes de façon plus créative que les hommes… Plus qu’une distinction de genre, ce que montre Thomas Chamorro-Premuzic c’est notre difficulté à distinguer les qualités de l’autorité. Pour le philosophe Jean-Claude Monod dans son livre Qu’est-ce qu’un chef en démocratie ? (voir sa critique sur la Vie des idées), comme pour le philosophe Robert Damien dans Eloge de l’autorité, généalogie d’une (dé)raison politique (voir son interview sur Mediapart.fr) tout le problème de l’autorité, sous quelque forme que ce soit, est celle d’être une domination.

Le management par la coercition

Le leadership est une construction sociale. Est-ce à dire que notre rapport à l’autorité en politique ou dans l’entreprise est lié au rapport que nous avons eu à l’autorité de nos propres parents ? La psychothérapeute Naomi Shragai dans un récent article pour le Financial Times explore cette question de manière assez convaincante à la suite des travaux de Manfred Kets de Vries.
En France, comme dans les autres pays méditerranéens, la majorité des managers envisagent la direction, le management de manière coercitive, c’est-à-dire dans le but d’obtenir un acquiescement immédiat des salariés, rappelait en citant force études, Jessica Dubois pour Slate.fr. Alors que dans d’autres pays, notamment ceux de l’Europe du Nord, le chef est là pour faire émerger la décision collectivement. Pour bien des managers, le bien-être du salarié reste antinomique avec la performance de l’entreprise, explique le psychiatre spécialisé dans le stress en entreprise, Patrick Légeron.

Styles-management
Image : Dans son livre When Culture Collide, le linguiste britannique Richard Lewis a classé les différentes cultures du leadership selon les pays, en 24 schémas. Si le management est démocratique et décentralisé en Suède, en France il est autocratique et paternaliste… via Cadreo.

Pourquoi en sommes-nous là ? D’abord parce que les écoles de management ne forment pas à l’humain, mais aussi parce que les managers ne sont pas choisis pour leurs qualités humaines, mais pour leurs compétences métiers, rapporte encore Jessica Dubois pour Slate.fr. L’évolution du management avec le développement du reporting (les indicateurs de résultats) remet en cause le management, mais pas l’autocratie, estime le sociologue Philippe D’Iribarne. La crise et la concurrence forcenée n’ont rien arrangé : le top management cherchant à reprendre le contrôle et diminuant les marges de manoeuvres des managers intermédiaires. Tout le contraire de ce qu’il faudrait faire !

Pourquoi sommes-nous si soumis à l’autorité ?

Et si notre problème par rapport à l’autorité ne reposait pas tant que cela dans la figure du chef que dans notre soumission ? C’est ce qu’évoque le philosophe Vincent Cespedes, auteur de L’ambition ou l’épopée de soi dans un article pour le HuffingtonPost. Selon lui, la France ne traverse pas une crise conjoncturelle, mais un problème “psychobureautique”, pour faire référence aux travaux du sociologue américain Robert King Merton. Il s’agit d’une tendance à sacraliser les règles.

“A force d’exiger des salariés et des fonctionnaires de se conformer le plus strictement possible aux prescriptions de leur poste, on leur inculque un attachement viscéral aux règles, bien au-delà de la simple adhésion pragmatique. On érige ainsi la psychorigidité au rang des vertus organisationnelles, faisant passer l’application du règlement au-dessus de l’intérêt des clients et des prestataires eux-mêmes. Prudence, méthode et discipline deviennent de véritables handicaps, qui interdisent l’adaptation à la nouveauté et l’agilité procédurale. Conséquences de cette surconformité acquise : une intériorisation des règles (devenues fins en soi et non plus moyens pour atteindre des buts) ; une diminution des relations interindividuelles ; une attitude soumise et passive qui fait fi – souvent sous le mode de la frustration – de toute autonomie et de toute créativité.”

L’intelligence connective, elle, est mue par deux pulsions antagonistes, mais trouvant une émulation prodigieuse grâce aux nouvelles technologies : le désir de liberté et le désir de communauté. Le but devient alors de viser un idéal commun et d’en tirer un plaisir maximal. Pour le philosophe, c’est ce qui explique qu’un vaste “marché aux causes et jouissances” se soit ouvert sur la toile, composé d’extrémismes de tout poil et d’ayatollahs du dimanche. Selon lui, la grande responsable est l’école, qui continue de faire de la sélection par l’obéissance inconditionnelle aux règles. S’il est certainement réducteur d’accuser l’école de tous les maux, force est de constater que le caporalisme, cet assujettissement à la règle, au processus, au corps, à la fonction, parfois même la devançant, semble un phénomène de plus en plus courant. Peut-être que cela s’explique quand le processus prend le pas sur les hiérarchies, c’est-à-dire quand le respect des process devient la principale règle de fonctionnement des organisations. Si nous doutons des hiérarchies, les processus qui leur ont succédé nous proposent des modes d’organisation encore plus stricte, tout le contraire de ce qui favorise la coopération.

Les rituels, les règles, les processus sont devenus nos nouvelles autorités

En fait, le système de contrôle qu’établit le management produit l’inverse de ce qu’il recherche. Comme l’expliquait Bengt Jacobson, chercheur à l’Académie d’administration publique de l’université de Södertorn dans une communication relatée par la 27e Région, bâtir des systèmes de contrôles intégrés ne permet d’obtenir en retour que des “rituels de rationalité”, c’est-à-dire une expansion encore plus grande de la bureaucratie et une attitude de dédain envers la hiérarchie ou tout le système tend à le contourner pour gouverner, voir parfois seulement travailler. Le management, en se fondant sur le contrôle, la séparation des tâches, les résultats, la compétition nous éloigne toujours plus de la confiance, des approches systémiques, de la coopération, de l’apprentissage et de l’innovation. Pour les hauts fonctionnaires explique-t-il (mais on pourrait élargir son propos à toute forme de management), le problème ne réside jamais dans le système, mais dans le fait qu’il n’est jamais suffisamment déployé et donc efficace. Les rituels, les règles, les processus ont envahi les organisations et semblent être devenus les nouvelles formes d’autorités.

Notre système de management est un management par la contrainte, explique le docteur en philosophie et en management, Isaac Getz dans Liberté et Cie. Le professeur d’entrepreneuriat Philippe Silberzahn ne disait pas autre chose sur la scène de Lift en rappelant que 30 à 50% du temps des managers est dévoué au contrôle des employés.

Jérémie Rosanvallon, chercheur au Centre d’étude de l’emploi, explique pourtant très bien que les formes de contrôle informatique au travail sont différemment vécues par les cadres et par les employés. Pourtant, très souvent, la profusion d’information rend difficile le contrôle systématique et panoptique, rappelle le chercheur dans un autre article. Reste que le simple fait que le contrôle soit potentiellement réalisable suffit à donner aux salariés le sentiment qu’il est effectif. La réalité du contrôle dépend donc avant tout de sa perception. Il est souvent surestimé, parce qu’il est imprévisible et que ses modalités sont inconnues. “Tout rappel à l’ordre est une remise en cause personnelle”, d’autant plus que bien souvent elle est publique. Cette surveillance invisible incite à la prudence, à la retenue, au respect des processus. Si du point de vue de l’encadrement, le contrôle peut paraître ponctuel ou anodin, du point de vue des surveillés, il est inquisiteur, dénonciateur, imprévisible et non négocié. “Le contrôle n’a pas toujours besoin d’être effectif pour être efficace et le flou qui l’entoure le renforce”.

Sauf qu’on mesure mal ses contre-effets, notamment la défiance qu’il fait naître et plus encore l’entrave à la coopération qu’il représente. On mesure mieux par contre ses effets cliniques et la souffrance qu’il génère. Le sociologue Vincent de Gaulejac de l’Institut international de sociologie clinique ne dit pas autre chose dans ses critiques de l’idéologie managériale en pointant la neutralité apparente des mécanismes et techniques de gestion (vidéo). Et de dénoncer les transformations managériales appuyées sur les technologies de l’information qui donnent des outils pour rationaliser la gestion des hommes sur les mêmes paradigmes que la gestion des choses, des biens, des stocks… La mesure et le calibrage des activités mettent les hommes dans un système de contrôle qui ne porte plus seulement sur ce qu’ils produisent, mais sur la façon dont ils produisent : leur performance, leur comportement… Qui banalise ce qu’il a appelé “la lutte des places” : “les individus ne sont pas renvoyés au combat collectif de changer l’ordre des places, mais sont renvoyés à un combat individuel de changer sa place dans l’ordre.” Pour Vincent de Gaulejac, il ne faut pas que cette lutte se traduise en symptômes somatiques et psychosomatiques, comme c’est de plus en plus le cas aujourd’hui avec la multiplication des cas de dépression, de burn-out, voire de suicide au travail, mais le traduire en remise en question des modes management, des méthodes de réorganisation, des outils de gestion qui empêchent de faire correctement son travail, surtout quand celui-ci, même atomisé et séquencié, doit néanmoins se faire avec d’autres.

L’autorité, c’est plus simple

Pourquoi préférons-nous la simplification de l’autorité ? Alors que nous sommes dans un monde complexe, voire hypercomplexe, nous avons tendance à préférer la simplification : à chaque problème, une solution et une seule, explique Yovan Menkevick pour Reflets. L’explication unique reste toujours une manière de voir clair.

En ce sens, le chef, le leader, est celui qui apporte une vision, une stratégie, une direction qui permet d’éclaircir la complexité. Pas étonnant alors que l’univers de l’économie numérique soit hanté par ses leaders, ces chefs qui mobilisent l’innovation, à l’image de Steve Jobs. La confusion entre leaders et managers est assez courante, explique le spécialiste du management John Kotter (Wikipédia). Le management gère la complexité, le leadership, lui, gère le changement. L’un ne remplace pas l’autre, mais le complète. Mais pour Kotter, les entreprises aujourd’hui sont confrontées à trop de management et pas assez de leadership.

Dans son dernier livre, Ensemble, pour une éthique de la coopération, Richard Sennett (voir notre article “Technologies et coopération”) explique, comme il le soulignait dans une interview pour Marianne que l’autorité, “le commandement n’est plus un moyen, même pas un but. C’est devenu un objet. Il n’a plus aucun lien avec l’autorité”. Le rapport à l’autorité n’est pas seulement fonction de ce que l’on juge légitime ou non, il est aussi lié au besoin de “croire”. Le soupçon qui nous fait critiquer la légitimité des leaders, des institutions, des hiérarchies ne nous libère pas pour autant de notre besoin d’être rassuré. En cela, les processus, les rituels, les règles sont autant d’outils qu’on utilise non seulement pour se prémunir, mais plus encore pour se rassurer, pour tenter de gérer le stress.

L’internet a-t-il vraiment fait la démonstration de notre capacité à collaborer ?

Un récent article de recherche (.pdf) a tenté de mesurer si, dans une compétition de code, les équipes auto-organisées en ligne étaient plus efficaces que les équipes coordonnées et organisées hiérarchiquement. Au final, estiment les chercheurs, les équipes auto-organisées en ligne fonctionnent mieux et se révèlent plus efficaces et plus performantes que celles auxquelles on assigne une procédure. Le coût à devoir s’auto-organiser génère plus de bénéfices au groupe que ceux qui doivent suivre des règles. Mieux, les groupes auto-organisés ont été plus à même de fourbir des solutions qui marchent, plus de solutions et des solutions de meilleure qualité.

Reste que ces démonstrations demeurent rares, trop anecdotiques. La force du modèle d’autorité semble bien plus ancrée dans nos représentations que celle de l’auto-organisation.

La technologie nous a promis de nous aider à mieux travailler ensemble, mais force est de constater qu’elle n’y arrive pas toujours, estime le futurologue Glen Hiemstra pour FastCoExist. Si les technologies ont démultiplié nos outils de communication, force est de constater qu’elles n’ont pas si bien facilité la collaboration, à tout le moins, pas du point de vue de la perception qu’en ont les employés. Alors que nos outils de communication sont devenus si pervasifs, pourquoi fonctionnent-ils si mal ? Les recherches sur la collaboration médiée par la technologie montrent que si les technologies sont utiles pour gérer les routines, les choses pratiques, les tâches de coordination impersonnelles, elles demeurent mal adaptées aux interactions complexes.

Les outils collaboratifs ont-ils vraiment fait la preuve qu’ils permettaient de mieux collaborer ? Dans un billet du forum du site LaVieModerne.net qui déconstruit les propos de François Taddéi que nous relations, le professeur de lettre Loys Bonod pose une bonne question sur Wikipédia, emblème de la collaboration. Pour lui, Wikipédia n’est pas l’outil de la pensée collective. “Il s’agit d’un empilement mouvant de modifications asynchrones et successives, souvent les unes contre les autres, sans la pensée ni la réflexion collective que l’on peut attendre d’une équipe éditoriale”. Pour le prof de lettre critique des technologies, le numérique ne fait que faciliter, optimiser et accélérer le travail scientifique, la distribution des tâches, plus qu’il ne permet vraiment d’intelligence collective.

La collaboration en ligne demeure limitée

Pour Boris Beaude (@nofluxin), chercheur au laboratoire Chôros de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne et auteur du stimulant Les fins d’Internet, le terme d’intelligence collective pose deux problèmes : celui de l’intelligence et celui du collectif. “Collectif suppose que ce soit massif. Or, si les usages d’internet sont massifs, la collaboration, elle, demeure limitée”. Si on prend Wikipédia, l’exemple emblématique de l’intelligence collaborative, on constate qu’en septembre 2013, seul 0,0002% des utilisateurs de la version francophone sont considérés comme des contributeurs actifs c’est-à-dire ayant effectué au moins cinq modifications au cours du dernier mois, soit 4 500 personnes sur 20 millions de visiteurs. Le nombre de contributeurs ayant effectué plus de trois modifications par jour se réduit quant à lui à 713 personnes pour la version francophone ! Si la participation active est massive, elle reste relativement faible par rapport à l’ensemble des utilisateurs d’internet.

C’est pourquoi le chercheur préfère parler de “capacité distribuée” plutôt que d’intelligence collective, car si cette expression est subtilement analysée chez Pierre Levy, dans le sens commun, celle-ci se prête à beaucoup d’illusion. “Ce n’est pas l’autorité qui disparait, mais sa légitimité, la façon dont elle est établie, construite. On n’est pas du tout dans la fin de l’autorité, mais dans une discussion sur la légitimité : qui est légitime à construire ou interdire quelque chose ? Le problème de Wikipedia n’est pas l’amateurisme ou le professionnalisme, mais le fait que les nouvelles formes d’autorité mises en place commencent à être subverties par des formes d’autorité plus anciennes”, nous explique-t-il en évoquant l’instrumentalisation de l’encyclopédie par une part de plus en plus importante d’acteurs venant modifier les articles pour y faire passer leurs idées ou leurs produits. Les nouvelles formes d’autorités ont été rattrapées par les anciennes.

Comment l’éthique de la collaboration a-t-elle été idéologisée ?

Autre exemple de l’intelligence collective souvent mise en avant : le développement du logiciel libre. Le travail de Nicolas Jullien (@NicolasJullien) par exemple a bien éclairé le côté paradoxal des “communautés du libre”, à la fois ouvertes et accessibles et en même temps extrêmement sélectives et distinctives du fait des compétences requises (voir par exemple “Le travail des développeurs de logiciels libres” (.pdf)). Mais c’est le chercheur Sébastien Broca du Centre d’études des techniques, des connaissances et des pratiques, qui, dans “Du logiciel libre aux théories de l’intelligence collective“, a bien pointé la limite de faire du mouvement du logiciel libre un des laboratoires où se préparerait la société du futur.

Pour Sébastien Broca, le mouvement du logiciel libre a certes produit des réalisations de tout premier ordre (Linux, Apache…) mais aussi un ensemble de discours mettant en avant certaines valeurs et certains modes de fonctionnement, fonctionnant parfois “comme une véritable idéologie”, contribuant à voiler la réalité des pratiques, avant d’être récupéré par toute une construction intellectuelle allant de L’éthique hacker de Pekka Himanen, aux thèses de Yann Moulier Boutang relatives au Capitalisme cognitif ou à celles de Michael Hardt et Antonio Negri sur la société open source qu’ils décrivent dans Empire et Multitude. Pour Broca, la méfiance envers la hiérarchie, la valorisation du mérite individuel et la promotion d’une éthique de la collaboration… sont idéalisées tant par les acteurs du libre militant que par des intellectuels qui ont cherché à donner une portée sociale générale à un mouvement spécifique. Des théories qui pêchent par un certain réductionnisme, qui tendent à ramener des phénomènes hétérogènes sous une grille d’explication unique.

Pour Sébastien Broca, auteur d’Utopie du logiciel libre : “On a longtemps pensé, suite aux pionniers que le renversement des structures sociales, politiques et hiérarchiques allait pouvoir se faire par la simple technique. Mais ce déterminisme technologique, que dénonce Morozov, dessert plus les causes qu’il défend que le contraire. On a pensé que la lutte contre les autorités allait se faire tout seule. C’est oublier bien vite combien cela est et demeure un objet de lutte social, un objet de lutte politique bien avant que d’être un objet technique. Il y a souvent un manque de profondeur historique dans les discours sur l’internet. Quand on lit les propos des pionniers qui rêvent que la technique soit un outil de remise en cause des hiérarchies, on constate qu’ils ont oublié la profondeur historique de ces questions : le socialisme libertaire, l’anarchisme, le mouvement ouvrier qui eux aussi ont remis en cause les hiérarchies, se sont battus contre le centralisme…”

“Le texte d’Eric Raymond, la Cathédrale et le bazar, est percutant, mais il nous a fait croire que les collectifs open source fonctionnaient sans régulation, sans forme d’organisation pour gérer la coopération. En fait, dans les collectifs du logiciel libre, on trouve de multiples formes d’organisation très différentes. Si la réalité du logiciel libre met en pratique des idéaux de déhiérarchisation, l’horizontalité n’est jamais totale et prend des formes très diverses. Même dans le logiciel libre, il y a toujours des hiérarchies qui se recréent. Comme le soulignait récemment Bastien Guerry sur son blog, la plupart des logiciels libres sont écrits par des communautés minuscules de une, deux ou cinq personnes qui reçoivent peu de contributions externes. Pour les projets plus importants, l’ouverture, la participation sont relatives. Dans le monde du logiciel libre, l’idéal méritocratique est très fort. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de hiérarchies, mais que celles-ci se recréent sur les compétences et les mérites des contributeurs. Dans les rares grands projets collaboratifs qui marchent (et tous ne marchent pas), on a moins affaire à une destruction des formes hiérarchiques, qu’à la naissance de nouvelles hiérarchies, organisées sur de nouveaux critères, comme le mérite.”

En fait, nous explique encore Sébastien Broca, tous les domaines de la vie sociale ne marchent pas de la même façon. Ce qui marche bien dans un domaine ne marche pas forcément dans un autre. D’où les difficultés à transposer le modèle de Wikipédia et du logiciel libre à d’autres domaines, comme à la politique. “Certes, Wikipédia a prouvé que le modèle fonctionnait – avec ses limites, notamment sur le nombre relatif des contributions. Mais en matière politique, les projets des partis pirates par exemple ne semblent pas avoir eu le même succès. On ne construit pas un parti politique, son programme, comme on construit une encyclopédie. L’efficacité de l’auto-organisation dépend beaucoup du domaine concerné.”. Peter Sunde, le cofondateur de Pirate Bay, l’a bien compris quand il a annoncé entrer en politique, souligne Boris Beaude. Comme il l’expliquait dans une remarquable tribune à Wired, on ne peut pas combattre la politique par la technologie. Dominique Cardon ne nous disait pas le contraire : “Les geeks ont parfois une culture politique assez naïve. Ils ont inventé de remarquables modèles de coordination à base de procédures et d’organisation subtile du consensus et pensent qu’ils peuvent ainsi régler les problèmes politiques de la démocratie représentative. Or la politique représentative est, au moins encore partiellement, substantielle (et non procédurale) : le dissensus y est la règle ! La politique c’est le conflit, la mésentente disait Jacques Rancière. On ne fera jamais converger les intérêts de groupes sociaux très différents.”

“Beaucoup de penseurs ont tenté d’ériger le logiciel libre ou Wikipédia en modèle…”, souligne Sébastien Broca en évoquant par exemple les travaux de Yochaï Benkler ou Wikinomics de Don Tapscott et Anthony Williams. “Mais le fait que depuis 20 ans on utilise toujours ces deux mêmes exemples (Wikipédia et le logiciel libre) en montre peut-être la limite. Et sa récupération par le discours managérial vantant l’autonomie des collectifs, la décentralisation ou l’organisation par projet tient certainement plus du discours que d’une transformation réelle des pratiques.”

“Comme le dit Benjamin Bayart, l’imprimerie a appris au peuple à lire, l’internet lui apprend à écrire. Certes, internet incite tout le monde à contribuer. Mais on est loin de la réalité du tout le monde contributeur, même si l’internet a changé des choses. En fait, l’outillage ne suffit pas. La capacité intellectuelle et sociale à s’en servir, à s’en emparer, à en utiliser toutes les potentialités n’est pas uniformément distribuée.”

Force est de constater que si l’internet a permis le développement de l’intelligence collective ou connective, c’est bien souvent à la marge. Dans les pratiques de développement logiciel incontestablement, dans celles d’échange des acteurs des forums sociaux mondiaux, mais pas vraiment dans la pratique du plus grand nombre, dans les outils que nous utilisons tous les jours. Bien sûr, il y a Wikipédia, bien sûr, il y a OpenStreetMap, bien sûr il y a GitHub, bien sûr il y a le logiciel libre… Mais ces projets collaboratifs demeurent plus des exceptions que la règle. Et ces formes collaboratives reposent toutes sur des processus distribués souvent très stricts en guise d’autorité.

Quant à l’essentiel des plateformes web que l’on qualifie trop vite de collaboratives, beaucoup fonctionnent plus sur l’agrégation des contributions que sur la coopération, favorisant plus l’”effet superstar” que la longue traîne, comme le soulignait encore récemment Andréa Fradin sur Slate.fr. L’essentiel des contributions en ligne tiennent plus d’une économie horizontale, pair à pair, que d’une économie collaborative, comme le pointait Daniel Kaplan, délégué général de la Fing. De fait, elles favorisent plus l’émergence de nouvelles autorités, de nouveaux intermédiaires… plutôt que de les abolir.

Finalement, là où les modèles collaboratifs issus d’internet ont certainement le plus réussi et fait modèle au-delà d’internet, c’est certainement dans ce remplacement des hiérarchies par des processus.

Pas sûr que ces dernières soient plus souples que les premiers. Pas sûr que nous y ayons gagné au change.

La disparition de l’autorité est-elle une illusion ?

Dans l’édition anglaise de la Repubblica, Evgeny Morozov analysait la montée du mouvement de Beppe Grillo. La politique a toujours besoin de leaders et de messages universels, rappelait Morozov. L’arrivée de Grillo et de son mouvement ne tient pas à l’ère de l’internet, mais bien plus aux problèmes structurels de la politique et de l’économie italienne. Le mouvement 5 étoiles (pas plus que le Parti Pirate et sa démocratie liquide) n’est pas sans chefs, ni hiérarchies, contrairement à ce qu’il voudrait parfois faire croire, rappelle Morozov. Si l’internet réduit les coûts de communication, il ne réduit pas le besoin de charisme et de hiérarchies.

Les tentatives d’échapper à tous les attributs de la politique (l’idéologie, la négociation, la prévarication, l’hypocrisie…) visent souvent à remplacer la politique par un managérialisme ou un totalitarisme populiste. Mais la transparence et l’horizontalité que prônent les plateformes, comme celle de décision du mouvement, ne le sont pas tant que cela. Sur Twitter, M. Michu n’a pas la même influence que Barack Obama. L’illusion politique de participer au processus politique sans jamais obtenir l’assurance que nos actions comptent et sont prises en compte n’est pas un bon modèle pour refaire la politique, conclut Morozov.

“Internet, c’est politique”, rappelle Boris Beaude. Sa gouvernance même est un enjeu de pouvoir. “Si sa qualité ne fait plus aucun doute, entreprises et gouvernements souhaitent s’en emparer, y redevenir souverain.”

“L’auto-régulation du temps des pionniers n’est plus de mise. Si dans mon livre j’évoque l’éventualité de la fin d’internet, c’est bien parce que le choix entre liberté et surveillance est un choix de société. Dès lors qu’il n’y a plus de gouvernance (ou que celle-ci est devenue le terrain de trop d’enjeux antagonistes), le seul moyen de redevenir souverain, risque d’être la partition”, c’est-à-dire la disparition d’internet au profit d’une multitude de réseaux étanches les uns aux autres. La conclusion de son livre sonne comme le tocsin :

“Internet devait abolir les distances, accroître la liberté d’expression, augmenter l’intelligence collective, promouvoir le potentiel de la gratuité, décentraliser le pouvoir et résister à tous ceux qui souhaiteraient en prendre le contrôle. Force est de constater que ces finalités touchent à présent à leur fin. Les frontières sont réintroduites. La liberté d’expression est de plus en plus encadrée. Les capacités restent très inégalement réparties. Le pouvoir est plus centralisé que jamais. C’est manifestement à la fin d’Internet que nous assistons. En changeant l’espace, Internet change l’organisation sociale de l’humanité ; et l’humanité, tellement plurielle, ne laissera pas Internet inchangé !

Nul super héros ne viendra nous sauver. Face à la complexité du monde, les hommes providentiels ne nous aideront pas à le comprendre, à le gérer, à le maîtriser. Les chefs et l’autorité ne sont pas partout la solution. Mais les processus, les rituels et les règles que nous mettons en place pour les remplacer le sont encore moins.

Peut-être alors, comme le dit Paul Ariès dans son dernier livre, Nos rêves ne tiennent pas dans les urnes, il nous faut nous défaire de l’imaginaire de la sujétion. “L’appauvrissement des uns constitue la condition même de l’enrichissement des autres, les dirigeants n’ont pas simplement plus de pouvoir que les dirigés, ils existent de par leur dépossession : dans une entreprise, le manager ne peut se penser et se vivre comme tout-puissant que si l’équipier est pensé et vécu lui-même, parallèlement comme impuissant ; de même dans une collectivité, l’élu ne se vit comme tout-puissant que si l’électeur est pensé comme impuissant. Le pouvoir des uns a toujours pour corollaire l’impouvoir des autres.”

Certes, l’intelligence collective, réticulaire, rhizomique, acentrée, décentrée, distribuée… n’a pas encore fait toute la démonstration de sa puissance. Ce n’est pas pour autant que nous devons y renoncer. La confiance, la coopération, l’autonomie et la liberté sont les seuls remèdes à notre “impouvoir”.

Hubert Guillaud

Ce que l’internet n’a pas réussi (2/4) : renverser les inégalités

Par

05/02/2014

Source : http://www.internetactu.net

English : What the internet has failed (2/4): reverse inequality

Mercredi 22 janvier, les protestations anti-Silicon Valley qui se multiplient depuis le printemps 2013 en Californie ont franchi une nouvelle étape quand plusieurs manifestants s’en sont pris à un salarié de Google, Antholony Levandowski, qui travaille sur le projet de voiture autonome. Les manifestants ont bloqué son domicile et distribué des tracts l’incriminant à ses voisins, comme l’explique en détail Jérôme Marin de Silicon 2.0 (@jeromemarinsf), témoignant que les opposants ont mené une enquête très fouillée et détaillée sur cet employé, comme un reflet aux données que Google accumule sur chacun d’entre nous.

Jusqu’à présent, ces protestations se sont surtout attaqué aux Bus Google, des bus privés de luxe qui transportent matins et soirs les travailleurs riches, jeunes et éduqués de San Francisco jusqu’à la Silicon Valley, rapporte le LA Times. Mais pas seulement. Plusieurs manifestations publiques ont eu lieu devant les sièges de certaines sociétés de la Valley ou dans la rue, devant les bâtiments publics, rapporte encore Jérôme Marin dans un autre article. Tant et si bien, qu’aujourd’hui, San Francisco semble s’être dressée contre la Silicon Valley explique Corine Lesnes sur LeMonde.fr (@BicPictureCL).

google-5f6a8
Image : A Oakland, le 20 décembre, des manifestants s’en prennent à un Google Bus rapporte Craig Frost sur son compte Twitter, via The Verge.

De quoi les bus Google sont-ils le symptôme ?

Pour Julia Carrie Wong de Salon.com (@juliacarriew), les autobus privatisés de Google (mais aussi de Facebook, Genentech, Apple, Yahoo et d’autres) sont devenus le symbole de la discorde. Pour ces sociétés, ils sont un outil de recrutement et un outil de travail, permettant de prolonger la journée de travail de leurs employés (tous sont très confortables et proposent tout l’équipement pour travailler connecté pendant les longues heures de trajets dans une métropole où la circulation est souvent très difficile). Pour ses opposants, ils sont le symbole de la gentrification de San Francisco, qui se fait au détriment du transport public (cela est dû au fait que ces autobus empruntent les lignes de bus publiques, qu’ils s’arrêtent aux mêmes arrêts ce qui a des effets d’engorgement sur le reste du réseau) comme s’ils étaient le signe avant-coureur du risque de sa privatisation. Sont-ils un bouc-émissaire commode ou la cause de l’embourgeoisement des quartiers, comme le souligne une étude (.pdf) menée par Alexandra Goldman qui a montré que les loyers, à proximité des arrêts des navettes augmentent plus vite que ceux qui en sont éloignés ? Pourquoi la colère se déchaine-t-elle contre les bus plutôt que directement contre les loyers ?

Bb8aw9MIMAE78Ex
Image : Manifestation devant un bus Apple, le 20 décembre 2013 demandant un logement abordable, via un tweet de Katy Steinmetz repris par Business Insider.

Pour Julia Carrie Wong, les bus sont un emblème. Normalement, la législation de San Francisco interdit aux bus privés d’utiliser le réseau d’arrêt public (une loi prévoit même une amende de 271$ aux contrevenants). Les bloqueurs de bus estiment que les entreprises de haute technologie doivent plusieurs millions de dollars à la ville pour l’utilisation de ce réseau depuis des années (la journaliste Rebecca Bowe a calculé que la facture impayée pourrait s’élever de 500 à 600 millions de dollars, alors que le budget annuel de l’agence des transports de SF est de 800 millions de dollars). Depuis que les navettes ont commencé à utiliser le réseau, elles ont surtout montré un grand déni de la réglementation en vigueur. Non seulement la ville a permis pendant longtemps à ces entreprises de violer la loi, mais maintenant qu’elle vient de régulariser la situation, les entreprises semblent avoir réécrit de nouvelles règles, puisque la ville vient de décider que les bus privés devraient payer 1$ par arrêt utilisé et par navette… Insuffisant ! “Sous le prétexte de réglementer les navettes, le programme régularise le statu quo”, estime la journaliste. Il permet aux bus privés de continuer à utiliser le réseau pour une somme modique (Google est invité à payer 100 000 dollars par an, alors que s’il devait payer l’amende, il devrait payer environ 27,1 millions de dollars par an). Or, pour beaucoup de gens, il y a là une politique à deux vitesses, car les populations ouvrières et de couleurs, elles, sont les premières victimes de la chasse à la fraude dans le transport public, souligne un rapport récent : un jeune homme a même été abattu par la police récemment pour avoir pris la fuite sans produire son ticket de transport. Ce programme de chasse aux resquilleurs coûteux (9,5 millions de dollars par an) n’a permis que de récupérer 1 million de dollars de revenus et a surtout généré un climat de peur et de méfiance des usagers des autobus, notamment des plus pauvres. Ainsi, “d’un côté les usagers du transport en commun se sentent comme des criminels dans leur propre ville alors que de l’autre, celle-ci ferme les yeux sur les infractions commises par les bus privés”. Il n’est donc pas étonnant que la colère des habitants explose. Pour Julia Carrie Wong “le Google Bus est l’incarnation d’un système qui indemnise les sociétés alors qu’il ne cesse de criminaliser et punir les individus. Google et ses semblables ont toujours su qu’ils pouvaient contourner la loi jusqu’à être invité à en faire de nouvelles”.

Derrière la contestation très concrète de cette nouvelle forme de privatisation du transport public de la baie de San Francisco se cache comme souvent l’introduction d’un déséquilibre dans les rapports de pouvoir existants. Dans la baie de San Francisco, le pouvoir des entreprises des nouvelles technologies prend le pas sur celui des citoyens. Sans compter, comme l’ajoute très bien Rebecca Solnit dans la London Review of Books, que ces transports privés sapent le développement des transports publics : l’argent qui va aux bus privés ne va pas au développement du train de banlieue.

Une Silicon Valley plus inégalitaire que jamais

Cette contestation envers les startups de la Valley et son élite est la traduction de l’augmentation des différences sociales qui s’y font jour et qui a pour conséquence immédiate la hausse spectaculaire des loyers et la gentrification accélérée de toute la Baie. La pression sur le logement a démultiplié les expulsions (+25% en 2012) et les saisies, avec son lot d’histoires déchirantes, comme celle de cette vieille femme de 97 ans racontée en vidéo par le New York Times, ou celles qu’évoque Rebecca Solnit dans son article. Les tarifs locatifs ont augmenté de 10 à 135 % selon les quartiers. Dans les quartiers populaires les plus prisés, les projets de résidence haut de gamme se multiplient. Les restaurants et cafés de luxe chassent le petit commerce local. Les poches de pauvreté intenses des quartiers comme Fillmore ou Tenderloin sont de plus en plus isolées face à la hausse exorbitante et générale du prix des logements. La population noire a diminué depuis les années 70 passant de 10% à moins de 4%. Le nombre de Latinos y augmente plus lentement que partout ailleurs en Californie. Le contrôle des loyers ne parvient pas à contenir l’exode de tous ceux qui ne travaillent pas dans la technologie. Dans le quartier de Mission qui a longtemps été le quartier Latino, plus personne semble ne parler espagnol dans la rue.

9177651929_f7c5e8c76d_z
Image : Protestation contre un Google Bus du 30 juin 2013 organisée par le collectif Get Out of SF, photographiée par Steve Thodes.

Cette tension économique a accentué les différences sociales. Le fossé entre les plus hauts et les plus bas revenus de la Valley se sont accrus estime le Joint Venture Silicon Valley dans son index régulier. Le nombre de SDF a augmenté de 20% en deux ans, comme le rapportait le dossier de Business Insider et son éloquente cartographie du “Grand fossé”. Pour le journaliste du New Yorker, George Packer, alors que dans les années 70 elle a longtemps été le symbole de la réussite de la classe moyenne, égalitaire, agréable “et un peu ennuyeuse”, “la Silicon Valley est devenue l’un des endroits les plus inégalitaires d’Amérique”. Alors que le salaire annuel moyen à San Francisco est de 46 000 dollars, celui des entreprises de technologie monte à 130 000 dollars. La journaliste du Weekly Standard, Charlotte Allen, dressait récemment exactement le même tableau, comme le rapportait Xavier de la Porte. Dans la Valley, le futur de l’emploi de l’Amérique, tel que le décrivent Erik Brynjolfsson et Andrew MacAfee est déjà là, concentrant à la fois les gens les plus fortunés du pays (on y dénombre une cinquantaine de milliardaires et des dizaines de milliers de millionnaires) et le plus grand nombre de laissés pour compte. San Francisco est devenue une ville sans classe moyenne, explique encore Packer. “Parfois, le Google Bus semble n’être que le nouveau visage du capitalisme, contenant des gens trop précieux pour utiliser les transports publics ou conduire. Dans les mêmes espaces errent des sans abris qui ne méritent même pas d’espaces privés, de confort ou de sécurité minimum.”

junglebusinessinsider
Image : cartographie de la Silicon Valley extraite d’une infographie de Business Insider, montrant la situation de quelques-unes des plus belles maisons de la Valley – comme celle de Mark Zuckerberg que vous pouvez visiter -, celle des grandes entreprises du numérique ainsi que des camps de sans abris, dont “The Jungle” l’un des plus grand camp de SDF des Etats-Unis.

La deuxième économie, cette innovation sans emplois, en tout cas sans emplois intermédiaires, a déjà commencé dans la Silicon Valley, et elle ne va pas se dérouler sans conflits. Car si cette froide inégalité est l’avenir de l’Amérique et du monde, alors il n’est pas sûr que grand monde la souhaite.

Le repli sur soi : l’innovation technologique ne défend que ses intérêts

La gentrification à l’oeuvre modèle jusqu’aux sièges des entreprises technologiques où le repli sur soi des plus riches semble partout à l’oeuvre, évitant tout contact avec la communauté existante. Comme l’écrit la designer Alexandra Lange dans son livre The Dot-Com City : Silicon Valley Urbanism, “plus les entreprises de haute technologie de la Silicon Valley adoptent un modèle urbain , plus il devient difficile pour elles d’expliquer pourquoi elles ont besoin de se tenir à l’écart”. L’affreux campus en forme de beignet que construit Apple à Cupertino est peut-être un paradis pour les travailleurs (et encore, on sait mal quel panopticon se met en place à l’intérieur de ces murs), mais quels sont ses effets sur le rapport de ces entreprises à la population locale qui se coupe d’eux par la structure même de l’architecture de leurs campus, questionne Alexandra Lange dans un article de Gizmodo. Ce type de stratégie de repli sur soi, assez classique pour les entreprises, est à mille lieux du fameux et bordélique bâtiment 20 du MIT. Badges et ségrégation des travailleurs selon leurs niveaux sociaux ou leurs fonctions ne sont pas que des provocations artistiques

Les utopies démocratiques initiales de l’industrie technologique semblent avoir disparues tout entier derrière ces nouvelles formes d’isolement, questionne George Packer, sans que nul ne lui réponde. “L’industrie de la technologie, en se séquestrant elle-même de la communauté qu’elle habite, a transformé la région de la Baie sans être transformée par elle – sans avoir à se salir les mains.” Pour Joe Green, le fondateur de Nation Builder, une plateforme logicielle qui fournit des outils pour organiser les campagnes politiques, si les entrepreneurs de la Silicon Valley pensent réellement qu’ils peuvent changer le monde, force est de constater qu’ils sont bien souvent complètement déconnectés de la politique. En partie parce que les principes de fonctionnement de la politique et ceux de la technologie sont complètement différents. “La politique est transactionnelle, opaque, basée sur des hiérarchies et des poignées de mains, quand la technologie est empirique, souvent transparente et tirée par les données”.

L’idéal d’un monde sans frottement, dans lequel la technologie est une force de progrès et une source de richesse, laisse de côté le fait que la politique signifie inévitablement des conflits d’intérêts, avec des gagnants et des perdants. La Silicon Valley a tendance à ignorer elle-même sa propre version de ces types de conflits : derrière la belle histoire de ses start-ups qui réussissent, on parle beaucoup moins de celles qui échouent et de la lutte impitoyable qui y a lieu. Comme le dit le capital risqueur Marc Andreessen… un capital risqueur entend 3000 personnes lui expliquer leur projet chaque année, mais n’en finance que 20. Reid Hoffman, le patron de LinkedIn, décrit la culture intellectuelle de la Silicon Valley comme sous-développée, toute entière tournée vers la compétitivité et ignorant tout le reste. Les gens y lisent TechCrunch et le VentureBeat, mais pas le Wall Street Journal ou le New York Times. “Comme les industries qui l’ont précédée , la Silicon Valley n’est pas une philosophie , une révolution ou une cause. Il s’agit d’un groupe de sociétés puissantes et riches qui travaille à promouvoir leurs propres intérêts. Parfois, ces intérêts peuvent être alignés avec ceux du public, parfois non.” Evgeny Morozov ne dit pas autre chose quand il explique que “l’innovation n’est qu’un euphémisme pour désigner les intérêts des entreprises de la Silicon Valley plutôt que pour évoquer un agenda social et politique ambitieux”. Pour la Silicon Valley, avoir une application sur son smartphone qui vous alerte sur le fait d’avoir besoin de faire plus d’exercice ou comment manger plus sainement est un moyen pour résoudre les problèmes de santé ou d’obésité, qu’importe alors si les gens ne sont plus en mesure de payer les soins dont ils ont besoin ou leur assurance. La manière qu’ont ces entreprises de traiter des questions politiques sous couvert de technologie est une idéologie à part entière, estime Morozov, dont le pire effet est de dépolitiser tout débat sur la politique économique et industrielle d’un pays. Le fait d’avoir une nouvelle technologie à notre disposition, plus efficace, n’est pas une raison suffisante pour abandonner certaines de nos politiques, rappelle le pourfendeur de la Silicon Valley dans un autre article. Parfois par exemple, l’inefficacité est le prix que nous avons accepté de payer pour éviter la discrimination. Si AirBnb par exemple aide à améliorer l’efficacité de la location, il n’aide pas l’Etat à percevoir les taxes qui y sont associées ni à contrôler les loyers. “Si nous n’aimons pas le contrôle des loyers, nous devons nous y opposer sur le terrain politique et social”, pas seulement par l’utilisation d’une application.

Bien que ces entreprises promeuvent un monde ouvert et connecté, elles sont extrêmement secrètes, explique encore George Packer, en évoquant les Gafa. Non seulement secrètes, mais même dans le monde merveilleux des entreprises de l’économie du partage, leur modèle d’affaires ne diffère pas de celles des entreprises traditionnelles, insistent Milo Yiannopoulos pour The Next Web ou Jannelle Orsi sur Shareable invitant l’économie collaborative à faire sa révolution intérieure. Pour Marc Andreessen, les conflits sur les questions de la vie privée, de la propriété intellectuelle où les monopoles apporteront bientôt une période de tension entre la Vallée et les autres acteurs de la société. Nous y sommes certainement entrés.

Le mythe de la méritocratie

Pour Mitch Kapor, cité par George Packer toujours, poser des questions sur le manque de diversité raciale et sexuelle dans les entreprises de technologie rend les gens de la Silicon Valley très mal à l’aise. Or, quand on y regarde de plus près, seulement 8% du capital-risque des start-ups sont détenus par des femmes, et, dans une région où les Latinos représentent un quart de la population, ils ne représentent que 5% des employés des grandes entreprises de la technologie.

Pour Wired, la spécialiste des médias sociaux Alice Marwick (@alicetiara), auteure de Status Update : How social media changes celebrity, popularity and publicity, rappelait combien, contrairement à ce qu’elle affirme si souvent, la Silicon Valley n’est pas une méritocratie.

“La Silicon Valley est-elle aussi méritocratique qu’elle le prétend ? Pourquoi alors ses principaux entrepreneurs sont-ils tous des hommes blancs ? Si les entrepreneurs naissent entrepreneurs, pourquoi tant de programmes tentent d’en créer ? Si la technologie change le jeu, pourquoi le capitalisme à l’ancienne et l’exploitation de l’information ne sont jamais remis en cause ? (…)” Les mythes de la méritocratie et l’esprit d’entreprise renforcent les idéaux de la scène technologique, mais plus encore ses structures de pouvoir et de privilèges. Ces mythes renforcent à la fois un système fermé de privilèges et presque exclusivement centré autour de la croyance dans le capitalisme néolibéral. “Cela ne rend pas la technologie intrinsèquement meilleure ou pire que n’importe quelle autre entreprise américaine – je préférerais certainement socialiser avec des gens des nouvelles technos que des banquiers – mais révèle la nature du numérisme”.

La mythologie de la méritocratie nie le rôle des relations personnelles, de la richesse, de l’expérience, du genre, de la couleur de peau, de l’éducation. Pourtant, les femmes, les personnes de couleurs voir les homosexuels n’obtiennent pas les capitaux au même niveau que les hommes blancs, de sexe masculin, de moins de 30 ans, nerds, sans grande vie sociale et qui ont abandonné Harvard ou Stanford… Le mythe permet de maintenir l’idée que c’est lié à leur manque de capacité plutôt qu’a un ostracisme quelconque. Or, la mythologie de l’entrepreneur tend de plus en plus à faire croire que c’est un attribut personnel qui ne peut être enseigné. Comme le dit OmMalik : “un entrepreneur est une personne qui ne peut pas gérer le statu quo et qui veut réorganiser le monde selon sa propre vision”. Comme l’écrivain ne peut s’empêcher d’écrire, l’entrepreneur ne peut s’empêcher de changer le monde. “Mais l’écriture comme l’esprit d’entreprise ont pourtant besoin de beaucoup de travail de base répétitif pour être couronnés de succès”, rappelle Alixe Marwick. Pourtant, les grands entrepreneurs reconnaissent tous avoir eu de la chance. Le mythe de l’entrepreneur comme homme providentiel, comme inventeur de génie, oublie toujours comment l’innovation avance (développements parallèles, contributeurs non crédités, échecs… cf. par exemple “les mécanismes de la créativité”) qui forme un récit beaucoup moins excitant à entendre. Le mythe de l’entrepreneur est populaire parce qu’il s’aligne avec les valeurs américaines fondemantales de l’indépendance, du héros, du constructeur… Définitivement, comme César Hidalgo du MIT en faisait récemment la démonstration, nos sociétés sont profondément topocratiques : c’est-à-dire que la structure des inégalités sociales dépend de la façon dont nous sommes reliés aux autres.

Sexiste la Vallée ?

Le mythe de l’entrepreneur est bien sûr un mythe éminemment masculin. Hélène Ahl dans son étude sur les entrepreneurs notait déjà que 70% des mots utilisés pour les décrire étaient des mots à connotation masculine. Pourtant, 40% des entreprises privées aux États-Unis appartiennent à des femmes. Malgré l’attribution de caractéristiques masculines à l’entrepreneur, les études ont montré qu’il n’y avait aucune différence entre femme et hommes entrepreneurs en terme d’éducation, de formation ou de motivation. Pire, bon nombre d’indicateurs estiment que les entreprises dirigées par des femmes surpassent les résultats de celles des hommes…
Cela n’empêche pas le monde de l’entreprise d’être éminemment sexiste. À quelques exceptions près, toujours mises en avant, les femmes sont quasiment absentes des échelons hiérarchiques supérieurs. Les entreprises de capital-risque sont majoritairement gérées et financées par des hommes. Seulement 8 % des startups du capital-risque sont fondées par des femmes, et seulement 14% des sociétés qu’elles financent sont dirigées par des femmes.

Le mythe de l’entrepreneur et celui de la méritocratie renforcent les idéaux de la Valley, sa structure de pouvoir et ses privilèges, conclut Alice Marwick. “L’élitisme numérique ne reconfigure pas le pouvoir, il le consacre”. A croire que l’élitisme numérique n’est en fait rien d’autre qu’une justification pour accroitre les inégalités sociales.

Pour l’entrepreneur Vivek Wadhwa (@wadhwa), s’exprimant dans une tribune pour le Wall Street Journal, en surface, la Silicon Valley semble une méritocratie parfaite. La moitié des start-ups y ont été fondées par des émigrés. Vous y voyez des gens du monde entier qui collaborent ou se concurrencent. La race et la religion ne semblent pas des barrières au succès. A une exception près, la totale absence de femmes. Et Vivek Wadhwa de prendre l’exemple du Conseil d’administration de Twitter, exclusivement masculin, soi-disant parce que son président, n’aurait pas trouvé de femmes dignes d’y entrer ! Mauvais argument lui a répondu Vivek Wadhwa.

Le mythe du mâle, blanc et nerdy a la vie longue dans la Valley, renchérit Vivek Wadhwa. La Silicon Valley est un club de garçons et il est temps que cela cesse, surtout quand on sait que les fortes proportions de femmes dans les conseils d’administration sont bénéfiques aux affaires, comme l’a montré les études du cabinet Catalyst.

Comment inverser cette tendance ? Comment inciter les femmes à entrer dans le secteur des technologies ? C’est la question à laquelle Vivek Wadhwa et Farai Chideya ont tenté de répondre dans leur livre Femmes innovantes. Pas si simple. Force est de constater que beaucoup se disent rebutées par le chauvinisme et l’arrogance de l’industrie des technologies. Alors qu’aux États-Unis, 140 femmes pour 100 hommes s’inscrivent dans l’enseignement supérieur, alors qu’elles sont maintenant plus nombreuses que les hommes même en mathématiques, elles désertent toujours autant l’informatique (pour des chiffres très détaillés sur les proportions de femmes dans la technologie, l’entrepreneuriat et les études supérieures, voir cet article de The Atlantic). A croire que la suffisance du geek s’avère être sa pire tare.

Au final, là encore, la technologie a renforcé les inégalités plutôt qu’elle n’est parvenue à les réduire. Partout ses contre-effets semblent avoir pris le contre-pied de ses discours. Oui, la technologie change le monde. Pas en bien.

Antidémocratique la Vallée ?

Et si le fait que l’internet ait aggravé les inégalités était un acte délibéré ? Et si changer le monde pour moins d’égalité était le but caché des entrepreneurs de la Vallée révélant leurs vrais visages ? C’est ce qu’envisage le journaliste Klint Finley (@klintron) pour TechCrunch en mettant les pieds dans le plat et en évoquant “la montée des néoractionnaires”.

Pour Finley, les néoréactionnaires sont d’anciens libertaires qui ont décidé que la liberté et la démocratie étaient incompatibles. Leur critique, souvent avouée a demi-mots ou dans l’entre-soi, se concentre sur l’opposition à la démocratie sous toutes ses formes. Et Kint Finley d’accuser nombre d’investisseurs américains d’être dans cet état d’esprit, comme Peter Thiel (Wikipédia), Balaji Srinivasan d’Y Combinator (même s’il s’en est défendu)… Pour Klint Finley, observer les liens entre les néoréactionnaires et les gens qui leurs sont proches pourrait faire tourner la tête à n’importe quel théoricien de la conspiration… Finley ne croit pas pourtant pas qu’il y ait conspiration : “Je ne pense pas que Peter Thiel fasse parti d’un complot néoréactionnaire. Je ne pense même pas qu’il est néoréactionnaire. Il n’empêche qu’un certain nombre d’idées se répandent sur la scène des startups et a un impact sur la culture de technologie…”

La neoréaction est certainement appelée à rester une position très minoritaire estime Finley, mais elle se répand. Et de nombreux professionnels des technologies “plutôt que d’admettre leur rôle dans la gentrification, les disparités de richesse, la suppression d’emploi, se font passer pour des victimes”. Si Klint Finley ne veut pas passer pour complotiste, ce n’est pas le cas des néoréactionnaires eux-mêmes. Leur sentiment de persécution les amène à croire en ce qu’ils appellent la cathédrale, une méta-institution qui serait composée d’Harvard, des autres grandes écoles, du New York Times et de la plupart des élites lettrées américaines… qui formeraient un consensus auto-organisé qui dicterait les normes et les idées acceptables pour la société. Les plus ardus néoréactionnaires pensent que le quotient intellectuel est génétique… et qu’il pourrait être le fondement d’une nouvelle aristocratie. Certains d’entrent eux estiment même “vouloir divorcer”, sortir la Silicon Valley de la gouvernance des États-Unis, rapportait récemment Louise Couvelaire pour M, le magazine du Monde, à l’image toujours renouvelée du mythe de la frontière, renouvelée avec le cyberspace et les hippies, cherchant à fonder ailleurs une nouvelle communauté…

Cette idéologie dit aux geeks, mâles, blancs qu’ils sont les dirigeants naturels du monde… un monde qu’ils n’aperçoivent même pas depuis les fenêtres fumées des bus qui les emmènent travailler.

Pas étonnant que la Silicon devienne alors l’ennemi public n°1, comme le souligne Danny Crichton pour TechCrunch, “partout à travers le pays les gens commencent à nous haïr, et cela ne va pas changer de sitôt”. Mais selon lui, c’est parce que les grandes entreprises de la Valley ne cherchent plus seulement à conquérir le territoire vierge du numérique, mais parce qu’elles s’intéressent désormais au monde réel, qu’elle est en train de reconfigurer également les secteurs non technologiques, comme le montrent Uber ou AirBnb. Or, ces nouvelles perturbations sont plus pernicieuses, plus politiques… Alors que le numérique créait une valeur nouvelle, forcément et exclusivement positive, désormais, les entreprises du numérique se mettent à détruire la valeur de sociétés existantes pour créer la prochaine génération de produits et de services. “Maintenant que les entreprises de la Vallée sont de plus en plus en concurrence avec des entreprises traditionnelles, la société n’est plus si prompte à excuser nos comportements”. Et Danny Crichton d’enfoncer avec une belle naïveté l’arrogance de la Valley : “l’exceptionnalisme est ce qui rend la Valley en mesure de construire quelque chose qui n’existait pas avant, mais qui créé aussi de plus en plus d’animosité du public à l’égard de cette manière de faire l’innovation”. Et Danny Crichton de penser que l’indignation ne construira pas le prochain Intel, le prochain Apple, Google ou Facebook. On peut espérer qu’il ait tort. L’indignation contre les comportements des Gafa ou de la NSA construira assurément l’innovation de demain.

Comme le dit très bien Packer, “Quand les financiers affirment qu’ils font le travail de Dieu en fournissant un crédit bon marché et que les pétroliers se disent des patriotes qui permettent l’indépendance énergétique du pays, personne ne les prend au sérieux : c’est une chose acquise que leur motivation est avant tout le profit. Mais quand les entrepreneurs de la technologie décrivent leurs nobles objectifs il n’y a aucun sourire ou clin d’oeil amusé.” Pour l’instant. Ce qui arrive aux bus de Google montre bien combien, contrairement aux rêves de ceux qui prétendent changer le monde, la Valley n’a pas renversé les inégalités. Au contraire. Elle les a renforcés. Sous couvert de technologie et de mérite, d’”innovation”, elle a favorisé les intérêts de certains au détriment de ceux de la société. Comme le dit Evgeny Morozov (toujours lui), “lorsque l’internet est partout, la politique n’est nulle part”. “Ce qui est à l’oeuvre, ce n’est pas une révolution technologique, mais les effets d’une politique néolibérale”, explique-t-il encore avec raison. Les rêves des pionniers sont bien morts.

Hubert Guillaud