Les agressions sexuelles du nouvel an : des crimes sexistes à l’instrumentalisation raciste.

Source : http://www.crepegeorgette.com/2016/01/12/violence-sexuelles-instrumentalisation-raciste/

12 Janv 2016

Pendant la nuit du nouvel an, de nombreuses agressions sexuelles et parfois des viols ont eu lieu dans des villes allemandes et en Finlande.

Les féministes ont toujours étudié, travaillé, analysé et dénoncé les violences sexuelles. C’est grâce à deux victimes de viol et à leur avocate, Gisèle Halimi, qu’on a pu en 1978, lors du procès d’Aix en Provence comprendre les répercussions psychiques possibles du viol sur les victimes. Les féministes auront également permis de faire reconnaître et condamner le viol conjugal qui sera finalement pris en compte légalement en 1990. Leurs nombreux travaux et études auront permis de connaître le nombre de viols et de tentatives de viols par an (75 000 en France) des agressions sexuelles (13% des femmes allemandes en auraient subi une), le peu de plaintes déposées par les victimes de viol (10% en France). Elles ont également travaillé sur ce qu’est le viol, ce qu’il constitue au niveau sociologique alors qu’il est encore souvent vu par l’ensemble de la société comme l’acte isolé d’un « fou » ou d’un « monstre ». Ces dernières années, ont été analysés le concept de culture du viol et celui de harcèlement dans l’espace public.
Les féministes n’ont donc jamais eu besoin d’attendre quiconque pour condamner TOUTES les agressions sexuelles et TOUS les viols, quels qu’en soient les auteurs. Elles ont plutôt l’habitude de prêcher dans le désert au milieu de personnes qui ne les croient pas et minimisent les chiffres des violences sexuelles. Les agressions sexuelles et les viols commis le 31 décembre en Allemagne et en Finlande sont donc évidemment condamnables, comme toutes les autres violences sexuelles.

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Le tragique essor du business des rapts d’enfants à Madagascar en 2015

Source : https://fr.globalvoices.org/2015/12/31/193380/

31 Dec 2015

Pauvreté endémique et insécurité empêchent beaucoup de Malgaches d’envisager un avenir proche plus brillant pour leur pays. Dans les conditions économiques actuelles, des criminels ont trouvé un gagne-pain sordide : l’enlèvement d’enfants.

Madagascar connaît depuis deux ans une brutale progression des enlèvements suivis d’extorsion. Les témoignages de calvaires glaçants se multiplient sur les forums et blogs malgaches.

Voici l’histoire d’Annie et Arnaud, telle que la raconte B. Nguma, un habitant de Toamasina à Madagascar, sur le blog Housseina Writing :

Il y a quelques semaines, Annie et Arnaud, 2 enfants d’un opérateur dans le secteur du bois, ont été kidnappé à Tamatave. Les ravisseurs réclamaient une rançon de 3 millions d’euros en lançant plusieurs avertissements mais les parents des enfants n’ont pas les moyens de les payer. Les négociations étaient au point mort, mais un rebondissement macabre vient de transformer ce kidnapping en mise à mort. Annie, âgée de 14 ans, a été retrouvé morte à proximité de sa maison. Les premières analyses montrent qu’elle a été torturée pendant des heures avec un étranglement qui aurait provoqué sa mort. Les autorités tentent de retrouver Arnaud, mais la mort d’Annie laisse craindre le pire.

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« Blackstone, vous ne volerez pas nos vies ! »

Par

18/03/2015

Source : http://www.habiterlaville.fr

blackstone

Une manifestation s’est déroulée mardi à Madrid, New York et Londres, pour dénoncer ce fonds vautour qui spécule sur la crise immobilière.

De Madrid à New York, de Barcelone à Chicago, de Londres à Gérone… tous unis contre Blackstone ! Aux quatre coins de la planète, des centaines de citoyens se sont mobilisés, mardi, contre le plus grand fonds d’investissement au monde. Une manifestation transnationale lancée par la Plateforme espagnole contre les expulsions, la PAH, pour protester contre le rachat au rabais de milliers de logements dans ce pays par ce fonds vautour.

Blackstone est en passe d’acquérir 90 % des actifs immobiliers de CatalunyaCaixa, banque sauvée par les fonds publics après la crise de 2008. Cette vente, qui doit être définitivement scellée le 1er avril, permettrait à cet ogre financier de prendre possession, avec la bénédiction du gouvernement Rajoy, et à vil prix, d’un portefeuille de 90 000 emprunts hypothécaires. 90 000 dettes contractées par des familles fragilisées par le chômage de masse et l’austérité généralisée. «Parmi elles, 35 000 sont déjà en situation d’impayés, et près de 40 000 sont en difficulté», rapporte Carlos Macias, porte-parole de la PAH, qui craint une avalanche d’expulsions. Une entrevue officieuse avec les dirigeants espagnols de la firme américaine, anciens de Lehman Brothers, n’a pas rassuré ce militant pour le droit au logement. «Ils nous ont clairement dit que leur but, c’est de libérer les appartements le plus vite possible pour faire des affaires.»

Des vies entières 
hypothéquées…

« Buy it, fix it, sell it», résume en anglais la devise de la firme, qui possède déjà 85 milliards de dollars d’actifs immobiliers à travers le monde. «Acheter, réhabiliter, et vendre», donc. Et qu’importe si ces «biens immobiliers» sont encore habités. Ce n’est pas un problème, en Espagne, où la loi, particulièrement scélérate, permet de lancer une procédure d’expulsion après trois mois d’irrégularités dans le paiement d’un emprunt. Une aubaine dans un pays en crise. Une fois les familles mises à la rue, les banquiers et les financiers passent deux fois à la caisse. Ils récupèrent le bien saisi, et peuvent en outre continuer à réclamer le montant de la dette initiale aux emprunteurs. Des vies entières se retrouvent ainsi hypothéquées…

« En attendant que la vente à Blackstone soit effective, la seule chose promise aux familles concernées, explique Carlos Macias, c’est un “contrato de espera”, un répit jusqu’au mois de juin. En échange, les familles se voient imposer un loyer bien plus élevés que les mensualités de crédit. Et elles doivent s’engager à renoncer à leur droit constitutionnel de manifester.»

Vu l’argent public investi pour sauver les banques espagnoles (12 milliards d’euros uniquement pour CatalunyaCaixa), le gouvernement devrait leur imposer de louer les logements saisis avec des bas niveaux de loyers, plaide la PAH. Elle demande surtout la suspension de la vente à Blackstone. Ce serait une véritable catastrophe dans ce pays qui reste le leader mondial des procédures d’expulsions. Leur nombre a encore augmenté de 7 % en 2014. Au total, 496 049 familles ont été jetées à la rue depuis 2008, d’après les derniers chiffres publiés vendredi par le ministère espagnol de la Justice.

« Nous avons déjà vu par le passé comment Blackstone fonctionne aux États-Unis, a expliqué Rob Robinson, du mouvement Take back the land, qui a apporté son soutien aux militants espagnols dans une vidéo diffusée hier sur YouTube avant d’aller manifester devant les locaux de la firme sur Park Avenue, à New York. Aux USA, Blackstone dépense jusqu’à 100 millions de dollars par semaine pour acheter des biens saisis après la crise des subprimes. «Le même scénario, prévient l’activiste, est en train de se dérouler en Espagne.»

Blackstone n’est pas le seul à jeter son dévolu sur la péninsule Ibérique. Goldman Sachs, la plus grande banque au monde, a aussi racheté, l’an passé, 289 immeubles HLM dans la capitale espagnole. 3 000 logements publics cédés pour 200 millions d’euros par la région autonome de Madrid. Une belle affaire.

Les loups de Wall Street vont-ils racheter le pays de Gaudi ? «Logements sociaux, crédits hypothécaires, parcs immobiliers des banques restructurées, lignes de métro, les fonds vautours rachètent tout», raconte un militant de la PAH de Madrid. «On recherche de plus en plus de transactions en Europe, où il y a des affaires à faire auprès des banques en restructuration», s’était confessée Joan Solotar, cadre dirigeante de Blackstone, il y a quelques mois sur la chaîne CNBC. Elle avait aussi  avoué s’intéresser, du haut de sa tour de Manhattan, aux rues espagnoles. «Après la crise, les prix sont très, très bas», avait-elle ajouté. N’est-ce pas risqué, relance la journaliste américaine ? «Les niveaux de prix sont tellement bas que, même si ça se passe mal, vous pouvez conserver le patrimoine (…), mais nous pensons que nous allons pouvoir valoriser ce patrimoine dans quatre ou cinq ans.» C’est, concluait-elle, une «question d’offre et de demande».

Pour ça, on peut faire confiance à Blackstone et aux autres fonds vautours. Après avoir racheté à tour de bras après la crise, les fonds d’investissement décrochent aujourd’hui le jackpot. Ils ont dégagé 428 milliards de dollars de cash l’an dernier, soit un bond de 30 % en une seule année. Quant à Stephen Schwarzman, le PDG de Blackstone, il a empoché 690 millions de dollars en 2014, ridiculisant le patron de Goldman Sachs, qui doit se contenter de 30 millions de dollars par an…

Pierre DUQUESNE

« À Fukushima, la population est dans une situation inextricable »

Par Louise Lis

11/03/2015

Source : https://lejournal.cnrs.fr

Logements provisoires pour personnes déplacées à Minamisoma, Japon.

Quatre ans après l’explosion d’une centrale nucléaire à Fukushima, le sort des populations concernées est loin d’être réglé. La chercheuse Cécile Asanuma-Brice décrypte la politique qui vise à inciter ces personnes à réintégrer les zones encore contaminées.

Résidente au Japon depuis près de quinze ans, Cécile Asanuma-Brice travaille au bureau du CNRS à Tokyo et est chercheuse associée au centre de recherche de la Maison franco-japonaise de Tokyo et au Laboratoire international associé « Protection humaine et réponse au désastre » (HPDR) créé par le CNRS et d’autres institutions françaises et japonaises, à la suite de la catastrophe de Fukushima. Le 11 mars 2011, un tremblement de terre suivi d’un tsunami avait provoqué l’explosion, le lendemain, d’une centrale nucléaire dans cette région.

Combien de personnes restent déplacées ? Dans quelles conditions vivent-elles ?
Cécile Asanuma-Brice :
Le gouvernement japonais fait état de 118 812 personnes déplacées1, dont 73 077 à l’intérieur du département de Fukushima et 45 735 à l’extérieur, ce qui représente une baisse puisque les mêmes statistiques officielles affichaient 160 000 personnes déplacées en 2011, quelques mois après la catastrophe. En réalité, le nombre de personnes déplacées est bien plus élevé que cela. Car le système d’enregistrement mis en place par l’Administration est extrêmement contraignant et une partie non négligeable des habitants n’a pas voulu s’y plier. J’ai personnellement interviewé plusieurs familles regroupées au sein d’associations qui ont refusé cet enregistrement, car cela aboutissait à leur faire perdre des droits, notamment quant à la gratuité de leur suivi médical.

Dans un premier temps, le gouvernement japonais a ouvert à la gratuité le parc des logements publics vacants sur l’ensemble du territoire aux personnes qui souhaitaient s’installer ailleurs. Cette mesure était positive, même si elle ne s’est pas accompagnée de politiques d’aide à l’emploi qui auraient permis une intégration durable des nouveaux migrants dans les territoires d’accueil. En outre, cette directive a pris fin en décembre 2012. Simultanément, des logements provisoires ont été construits mais en partie sur des zones contaminées selon la carte de répartition de la contamination produite par le ministère de la Recherche du gouvernement japonais.

Dans la loi, la vie dans ces logements est limitée à deux ans en raison de l’inconfort des lieux. Mais le provisoire est en train de durer. Les réfugiés qui vivent sur ces terrains vacants aux marges des villes ont à leur charge la consommation d’électricité, de gaz et d’eau, et sont également contraints d’acheter les aliments qu’ils produisaient autrefois, la plupart d’entre eux étant fermiers. Le revenu de compensation de 100 000 yens (environ 750 euros, NDLR) par mois qui leur est versé par Tepco, l’entreprise de gestion de la centrale, est insuffisant pour couvrir ces frais. Enfin, des logiques de discrimination commencent à apparaître, pointant les réfugiés comme des « assistés », ce qui est extrêmement mal considéré dans un pays qui place très haut la valeur du travail.

A Futaba, photo d'un couple

Les populations expriment-elles le souhait de rentrer chez elles ? Quel est l’état d’esprit dominant ?
C. A.-B. : Beaucoup de familles sont installées loin de leur village d’origine tandis que les pères continuent de travailler dans le département où elles vivaient. Une majorité d’entre elles sont propriétaires de leur maison ou appartement ; elles ont emprunté pour cela et il leur est par conséquent très difficile de tout abandonner sans l’application d’un droit au refuge, soit l’assurance d’une compensation financière et d’une aide à la recherche d’emploi dans la région d’accueil. Cela serait envisageable si l’on considère les sommes faramineuses consacrées à la décontamination inefficace des territoires. Ces habitants sont mis dans une situation inextricable et cela se traduit par un taux de divorce élevé, de même que celui des suicides et des dépressions nerveuses…

Néanmoins, le gouvernement entretient soigneusement l’idée d’un retour possible et tend à rouvrir progressivement les zones qui étaient interdites à l’habitation. Ainsi, la zone de réglementation spéciale qui recouvrait les neuf collectivités locales autour de la centrale a été totalement supprimée, ce qui recouvre une population de 76 420 personnes. Un peu moins de deux tiers d’entre elles – 51 360 personnes exactement – se trouvent dans la zone de « préparation à l’annulation de la directive d’évacuation » – dont le taux de contamination est en deça de 20 millisieverts (mSv) –, ce qui signifie qu’elles peuvent se déplacer librement dans cette zone durant la journée afin d’entretenir leur habitat ou d’y travailler. L’annulation de la directive a été effective en partie en 2014. Dans la zone de restriction de résidence, qui concerne 25 % des habitants (19 230 personnes), il est permis d’entrer et de sortir librement pendant la journée mais pas de travailler.

Vous dénoncez l’abus du concept de résilience, utilisé pour, dites-vous, « assigner la population à demeure ».
C. A.-B. : Pour convaincre les gens de revenir, les pouvoirs publics s’appuient sur le concept de résilience qui fait, en l’espèce, l’objet d’un abus épistémologique : des approches concernant la résilience psychologique, écologique et urbaine sont mélangées afin de suggérer l’abandon de la fuite à ceux qui obéiraient encore à leur instinct primaire d’angoisse face aux dangers ! La communication sur le risque joue un rôle important pour faire passer ce concept de résilience. Il faut faire admettre que nous vivons désormais dans « la société du risque » pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Ulrich Beck qui a théorisé cette idée. La société du risque, selon lui, c’est une société où l’état d’exception menace d’y devenir un état normal. Dans le cas présent, les normes de protection sont bouleversées pour limiter la surface de la zone d’évacuation et permettre l’illusion d’un retour à la normal.

Ainsi, le taux de radioactivité dans l’air comme au sol excède par endroits dix à vingt fois le taux de contamination internationalement admis comme acceptable pour la population civile, soit 1 mSv/an. Dès avril 2011, les autorités ont relevé cette norme à 20 mSv/an dans la région la plus polluée, et il est actuellement question de la relever à 100 mSv/an ! Même chose dans l’alimentation, où le taux d’acceptabilité maximal de la radioactivité a varié. Cette stratégie de communication a disposé en 2014 d’un budget de plus 2 millions d’euros qui ont permis, si j’ose dire, « d’éduquer » aux risques sanitaires pour mieux rassurer, par le biais, par exemple, de l’organisation d’ateliers sur la radioactivité et le cancer destinés aux écoliers de classes primaires de la région de Fukushima, de la distribution de manuels scolaires apprenant à gérer la vie dans un environnement contaminé, ou encore de campagnes télévisuelles pour des produits frais en provenance de la zone contaminée vantant l’efficacité de la décontamination, qui n’a toujours pas été prouvée.

Fruits et légumes en provenance de la région de Fukushima et mis en vente

Cette stratégie repose sur un programme déjà appliqué à Tchernobyl.
C. A.-B. : Les acteurs impliqués dans la gestion du désastre japonais sont en partie les mêmes que ceux qui ont « géré » la crise nucléaire de Tchernobyl. C’est le cas notamment de Jacques Lochard, directeur du CEPN (Centre d’étude sur l’évaluation de la protection dans le domaine nucléaire), ainsi que du docteur Yamashita Shunichi, membre de la commission d’enquête sanitaire, l’un des premiers à avoir prôné le relèvement de la norme de sécurité à 100 mSv/an, ou encore du professeur Niwa de l’université médicale de Fukushima. Ce psychiatre argumente en faveur d’un retour des habitants en réponse aux taux de dépression et de suicide croissants liés à la douleur de l’éloignement de leur pays natal. De fait, les réfugiés sont privés de liberté de décision sur leur propre sort puisqu’on ne leur donne ni les moyens de pouvoir partir ni ceux de se réintégrer totalement. Autrement dit, on les contraint à devoir gérer leur quotidien dans un environnement contaminé. C’est justement l’objet du programme Ethos Fukushima, qui fait suite au programme Ethos Tchernobyl, l’un comme l’autre dirigés par Jacques Lochard et dans lesquels les docteurs Yamashita et Niwa jouent un rôle fondamental. Ce programme est basé sur le calcul du coût/bénéfice en matière de radioprotection et vise à apprendre aux habitants à gérer leur quotidien dans un environnement contaminé, la migration étant jugée trop coûteuse.

Ville de Tomioka, à quelques km de la centrale nucléaire.

Ce programme a également pour but de relancer l’économie dans les régions touchées par la catastrophe, en incitant à la consommation de produits alimentaires issus des zones contaminées. Des accords sont ainsi passés avec des chaînes de supermarchés présentes sur l’ensemble du territoire et qui orientent leur distribution vers la vente d’articles quasi exclusivement en provenance des territoires touchés.

Comment réagissent les populations concernées ?
C. A.-B. : Ce lavage de cerveau fonctionne en partie, même si la résistance est de taille compte tenu de l’enjeu sanitaire. Il est vrai que cette politique de communication va très loin dans la manipulation des esprits. C’est ainsi que sont organisés des ateliers qui consistent à faire redécouvrir aux enfants qui sont partis la culture du terroir de leur origine. Du personnel administratif de la préfecture de Fukushima, entre autres des psychologues, prend donc contact avec des familles sur leur lieu de refuge, leur expliquant qu’ils souhaitent organiser des rencontres entre les enfants du même âge des anciennes classes dissolues de la région afin qu’ils ne perdent pas contact. Là, ils les font cuisiner ensemble en leur expliquant, notamment, la provenance de chaque ingrédient (par exemple le terroir des grands-parents). Ainsi, on crée la nostalgie chez l’enfant que l’on culpabilise d’avoir abandonné ses amis et son pays natal. Tout cela est créé de toutes pièces mais fonctionne malheureusement. L’enfant, alors qu’il commençait enfin à recréer de nouveaux repères dans sa ville d’accueil, rentre dans sa famille en demandant la date à laquelle ils retourneront chez eux, à Fukushima… Certaines familles ne sont pas dupes et luttent pour l’organisation de réseaux d’accueil des réfugiés qui visent à les aider à mieux s’insérer et organisent des séances durant lesquelles on explique les pièges dans lesquels il ne faut pas tomber.

Notes

  • 1. Résultats de l’enquête de la préfecture de Fukushima au 30 janvier 2015.

 

En Bref : Archives Infos du Net (15/03/2015)

[Cote d’Ivoire] – L’ex-première dame Simone Gbagbo condamnée à 20 ans de prison (10/03/2015)
La justice ivoirienne a condamné mardi l’ancienne première dame de Côte d’Ivoire Simone Gbagbo à vingt ans de prison. Le parquet avait requis dix ans d’emprisonnement pour son rôle dans les violences post-électorales qui ont fait quelque 3000 morts en 2011.

Après plus de neuf heures de délibération, le jury a retenu toutes les charges retenues contre la « dame de fer », dont celles de constitution de bandes armées, d’atteinte à la sécurité de l’Etat, de participation à un mouvement insurrectionnel et de trouble à l’ordre public. Il a assorti sa peine de prison de dix ans de privation des droits civiques… (Lire la suite)

http://www.romandie.com/news/Lexpremiere-dame-Simone-Gbagbo-condamnee-a-20-ans-de-prison/573451.rom

 

[Suède] – La Suède met fin à sa coopération militaire avec l’Arabie saoudite au nom des droits de l’homme (10/03/2015)

La Suède a décidé de ne pas renouveler son accord de coopération militaire signé avec l’Arabie saoudite en 2005, a annoncé mardi 10 mars le premier ministre social-démocrate, Stefan Löfven. « Il sera rompu », a déclaré M. Löfven à la radio publique SR depuis Kiev, à propos de cet accord qui était controversé au sein de la majorité de gauche en raison de la question des droits de l’homme … (Lire la suite)

http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/03/10/la-suede-met-fin-a-sa-cooperation-militaire-avec-l-arabie-saoudite-au-nom-des-droits-de-l-homme_4591005_3214.html

 

[Allemagne] – Piratage du Connected Drive de BMW et Mini Austin (10/03/2015)

Les voitures connectées, l’avenir des automobiles de demain ? BMW vient de demander à plusieurs millions de ses clients de mettre à jour le logiciel Connected Drive. Il était possible de déverrouiller les portes avec un simple smartphone… (Lire la suite)

http://www.zataz.com/piratage-du-connected-drive-de-bmw-et-mini-austin/

 

[Royaume-Uni] – Schiste fucking au Royaume-Uni (10/03/2015)

Alors que le gouvernement écossais a ordonné fin janvier un moratoire sur l’exploitation du gaz de schiste par fracturation hydraulique [1], le Premier ministre britannique David Cameron semble déterminé à poursuivre sa ruée vers ce shale gas, nouvelle énergie « miracle ». La résistance s’organise, décidée à faire reculer une meute d’industriels déjà bien installés… (Lire la suite)

http://cqfd-journal.org/Schiste-fucking-au-Royaume-Uni

 

[Royaume-Uni] – Julian Assange : « Aucun citoyen européen n’est à l’abri » (07/03/2015)

Début de semaine, Julain Assange était sur l’antenne d’Europe 1, dans la matinale de Thomas Sotto. Le fondateur de Wikileaks est revenu sur les révélations de ces derniéres semaines.

On entend parler de vous depuis des années mais qui est Julien Assange ? Justicier, illuminé, résistant, mégalo ? « Je ne sais pas ! Si vous lisez la presse, tous ces qualificatifs et bien d’autres ont été utilisés ! Tortureur de chats, agent du Mossad et j’en passe…« … (Lire la suite)

http://www.datasecuritybreach.fr/julian-assange-aucun-citoyen-europeen-nest-a-labri/

 

[France] – «Les bêtes sont encore vivantes au moment où on les tronçonne» (06/03/2015)

INTERVIEW Anne de Loisy, journaliste, est l’auteure d’une enquête sur la filière de la viande.

La journaliste Anne de Loisy avait enquêté en 2012 sur les abattoirs pour l’émission Envoyé spécial. Elle en a tiré Bon appétit ! Quand l’industrie de la viande nous mène en barquette (1), un livre très documenté paru fin février sur la filière de la barbaque, des éleveurs à nos assiettes… (Lire la suite)

http://www.liberation.fr/terre/2015/03/06/les-betes-sont-encore-vivantes-au-moment-ou-on-les-tronconne_1215730

 

[Japon] – Fukushima : Une nouvelle fuite (connue depuis 1 an) d’eau contaminée coule directement dans le Pacifique (06/03/2015)

Le 4 mars 2015, Tepco confesse qu’une autre évacuation draine des eaux extrêmement radioactives dans le Pacifique depuis le 11-3. Le déversoir est situé en-dehors du port de la centrale.
Les eaux extrêmement radioactives partent directement à la mer. Tepco le sait depuis avril dernier mais le cache depuis près d’un an… (Lire la suite)

http://hillion-fukushima.blogspot.fr/2015/03/une-nouvelle-fuite-connue-depuis-1-deau.html

 

[USA] – Les États-Unis dressent leur « liste noire » des sites pirates (06/03/2015)

Les États-Unis viennent d’actualiser leur liste noire des sites Internet accusés de permettre le téléchargement illégal de milliers de films, séries, musiques, etc. Si les noms changent progressivement d’années en années, force est de constater que le nombre de cibles à abattre n’évolue guère… (Lire la suite)

http://www.nextinpact.com/news/93361-les-etats-unis-dressent-leur-liste-noire-sites-pirates.htm

 

[France] – Le gouvernement invité à étendre la redevance TV aux tablettes et ordinateurs dès 2016 (05/03/2015)

Un rapport remis hier au gouvernement préconise à nouveau une extension de la redevance TV aux nouveaux écrans (ordinateurs, tablettes, smartphones…). Poussée notamment par les ayants droit, cette réforme fait actuellement l’objet d’analyses du côté de l’administration. Elle devrait très vraisemblablement être évoquée cet automne, à l’occasion des discussions relatives au projet de loi de finances pour 2016… (Lire la suite)

http://www.nextinpact.com/news/93336-le-gouvernement-invite-a-etendre-redevance-tv-aux-tablettes-et-ordinateurs-des-2016.htm

 

[U.S.A] – Washington projette de doubler son budget médias russophones (05/03/2015)

Victoria Nuland, la secrétaire d’Etat adjointe en charge de l’Europe, est en pointe depuis plusieurs mois pour dénoncer la propagande russe diffusée à travers les médias d’Etat. La diplomate américaine n’a cessé de dénoncer les « mensonges » diffusés notamment par Russia Today, s’inquiétant notamment de ses effets jusqu’au sein d’audiences américaines. Interrogée sur la possibilité de censurer la chaîne de télévision russe, qui diffuse en anglais, elle a refusé une telle hypothèse en assurant « croire en la liberté d’expression, la liberté des médias étant un droit dans notre pays« … (Lire la suite)

http://www.guerres-influences.com/victoria-nuland-contre-propagande-budget-medias-russophone/

 

[France] – Un silence très inquiétant (04/03/2015)

Le 12 février dernier, des milliers de personnes se sont mobilisées dans toute la France à l’occasion d’une nuit solidaire pour exiger des pouvoirs publics une politique sociale qui soit enfin à la hauteur de l’intensification de la pauvreté dans notre pays. A Paris, plusieurs centaines de personnes ont prolongé la soirée et dormi dehors, par solidarité envers les 142 000 personnes sans domicile fixe, qui chaque jour doivent affronter la violence d’une société de plus en plus inégalitaire… (Lire la suite)

http://lesillon04.hautetfort.com/archive/2015/03/03/un-silence-tres-inquietant-5571157.html

Puissante et incontrôlée : la troïka

Réalisation : Arpad Bondy; Harald Schumann

24/02/2015

Source : http://www.arte.tv

Pour obtenir les prêts dont ils ont besoin pour faire face à la crise, les Etats européens doivent se soumettre aux exigences de trois institutions phares qui forment la troïka : le Fonds monétaire international (FMI), la Commission européenne (CE) et la Banque centrale européenne (BCE). Voici une enquête édifiante sur le rôle controversé de cette troïka.

Grèce : qui profite des privatisations ?

Par Olivier Petitjean

23/01/2015

Source : http://multinationales.org

En échange de l’aide financière internationale, la Grèce s’est vue imposer un programme de privatisations à grande échelle. Si investisseurs russes, chinois ou azéris, multinationales françaises ou allemandes, mais aussi (et peut-être surtout) riches hommes d’affaires grecs ont su profiter de l’aubaine, les simples citoyens n’en retirent qu’un sentiment d’humiliation et d’injustice. Loin d’avoir généré les recettes espérées, cette vente à l’encan de la richesse collective nationale se traduit surtout par une perte de contrôle des Grecs sur leur propre destinée et une soumission au modèle de développement voulu par les « investisseurs ».

Ce dimanche 25 janvier, les Grecs se rendent aux urnes pour élire un nouveau gouvernement. La perspective d’une accession au pouvoir de Syriza, la coalition de la gauche radicale, seule ou avec d’autres partis, se fait de plus en plus réelle. Si cette victoire se confirme, ce sera en grande partie à cause du rejet de la politique d’austérité massive imposée au pays depuis plus de cinq ans. Celle-ci s’est traduite par une baisse sans précédent des revenus et des conditions de vie de la plupart des Grecs, faisant sentir ses conséquences jusque dans leur état de santé [1]. Même du point de vue strictement économique, cette politique d’austérité apparaît comme un échec manifeste, si ce n’est pour tous ceux – banquiers de France, d’Allemagne et ailleurs [2], investisseurs étrangers, spéculateurs [3], mais aussi hommes d’affaires grecs – qui ont su y trouver leur compte.

Une partie cruciale du traitement de choc imposé par la « troïka » (Fonds monétaire international, Banque centrale européenne, Commission européenne) en échange de son aide financière était un vaste programme de privatisations d’entreprises et autres propriétés appartenant à l’État grec. Sur la liste des actifs ainsi destinés à la privatisation figuraient notamment les entreprises publiques de production, de transport et de distribution d’électricité et de gaz, l’entreprise pétrolière nationale, les services d’eau d’Athènes et de Thessalonique, tous les aéroports du pays, tous les ports, des autoroutes, les entreprises ferroviaires nationales, le service postal, ou encore les organismes de loterie et de paris sportifs. Sans compter plusieurs milliers de biens fonciers [4], parmi lesquels de nombreux joyaux comme le manoir vénitien de Castello Bibelli, sur l’île de Corfou, la plage d’Agios Ioannis en Chalcidique, celle de Kassiopi encore à Corfou, ou encore celle d’Agia Triada, à proximité de Thessalonique. Autant de lieux désormais voués aux promoteurs touristiques.

Recettes revues à la baisse

Bref, une véritable vente à l’encan du patrimoine national en l’espace de quelques années. Initialement, en 2010, certains représentants de la troïka ont avancé le chiffre de 50 milliards d’euros de recettes attendues de ces privatisations. Mais ces estimations n’ont jamais cessées d’être revues à la baisse. Fin 2013, l’État grec n’avait réussi à obtenir que 4 milliards d’euros, dont seulement 2,6 effectivement versés – il en espérait encore 11 milliards d’ici 2016, et 25 milliards d’ici 2020. Fin 2014, le chiffre était de 7,7 milliards, dont 3,1 réellement reçus – les promesses d’argent progressant visiblement plus vite que les versements effectifs ! Les recettes totales espérées à l’horizon 2016 n’étaient plus que de 9,6 milliards d’euros.

Malgré l’atmosphère générale de précipitation et les pressions constantes exercées par la troïka pour faire avancer le programme de privatisation, celles-ci progressent lentement, et n’obtiennent pas les résultats espérés. Si plusieurs opérations significatives sont achevées ou quasi achevées (la loterie nationale OPAP, les aéroports régionaux, le site de l’ancien aéroport d’Athènes, l’entreprise de transport de gaz DEFSA), d’autres sont des échecs retentissants (la vente des services d’eau d’Athènes et de Thessalonique, celle de l’entreprise de gaz DEPA), et les cessions restantes ne cessent d’être retardées.

Plusieurs raisons expliquent cet échec relatif pour la troïka et les dirigeants grecs. Tout d’abord, le programme de privatisation s’est heurté à de nombreuses résistances, notamment de la part du pouvoir judiciaire, des syndicats et des citoyens. Ensuite, les investisseurs potentiels ne se sont pas forcément montrés très empressés, notamment dans les premières années, du fait de l’incertitude politique et parce que ces entreprises connaissaient parfois des dysfonctionnements, aggravés par la crise que traversait le pays tout entier. Enfin, comme c’est souvent le cas en matière de privatisations, les repreneurs se sont retrouvés en position de force, face à des pouvoirs publics désespérés de pouvoir remplir dans les temps les conditions de la troïka, et ont su négocier des prix avantageux. Une enquête approfondie du quotidien allemand Tagesspiegel sur les privatisations en Grèce et au Portugal cite un ancien dirigeant de TAIPED, l’agence en charge des privatisations : « C’était le pire moment possible pour initier un programme de privatisations. Normalement on ne devrait pas privatiser au beau milieu d’une crise. » Même du point de vue des privatiseurs, la manière dont le programme grec a été conçue et menée est un non-sens.

C’est ainsi, par exemple, que les repreneurs des parts d’OPAP (loterie) privatisées par le gouvernement grec ont versé 652 millions d’euros, sensiblement moins que le prix théorique correspondant à la capitalisation boursière d’OPAP au moment de la cession. Le jour même de l’acquisition, la valeur de l’action d’OPAP a bondi de 6,13 à 9,13 euros ; elle est aujourd’hui de 13 euros. Une juteuse plus-value pour les hommes d’affaires grecs et tchèques qui ont négocié le rachat, et qui étaient les seuls candidats à la reprise. Le président de TAIPED de l’époque s’est consolé en partant immédiatement en vacances dans le jet privé du milliardaire grec Dimitris Melissianidis, l’un des repreneurs. Le scandale l’a contraint à la démission. Mais ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres des problèmes et des irrégularités qui auront entaché le travail de l’agence. Depuis sa création, celle-ci a déjà changé cinq fois de dirigeant… Un fait qui en dit long sur ce que cache, réellement, la mise en oeuvre du programme de privatisation grec.

Les entreprises françaises veulent une part du gâteau

Bien évidemment, les entreprises françaises ne pouvaient pas rester à l’écart d’une telle aubaine. Nombreuses sont les firmes tricolores qui se sont portées candidates à la reprise d’entreprises publiques grecques, encouragées en cela par le président François Hollande lui-même, au nom de la « solidarité » des Français avec les souffrances du peuple grec… C’est ainsi qu’Alstom a fait acte de candidature au rachat de Rosco, entreprise de matériel ferroviaire, tandis que la SNCF était retenue parmi les trois repreneurs potentiels de TrainOSE, la société de transport ferroviaire [5]. Vinci, de son côté, figurait parmi les candidats à la reprise des aéroports régionaux grecs, mais s’est vu préférer un consortium germano-grec. Le groupe pourrait se rattraper avec l’aéroport d’Athèmes ou l’autoroute Egniata, dans le Nord de la Grèce. La Poste est engagement citée parmi les repreneurs potentiels de son homologue grecque [6]

Paradoxalement, les entreprises publiques françaises apparaissent donc au premier rang lorsqu’il s’agit de privatiser ailleurs. EDF a elle aussi manifesté publiquement son intérêt pour un rachat de DEI (PPC selon l’acronyme anglais), l’entreprise publique de production d’électricité. La firme française s’intéresserait particulièrement aux actifs et à l’expertise de DEI dans le domaine du lignite, cette forme particulièrement polluante du charbon qu’EDF souhaite également développer en Serbie (lire notre article). Peu importe apparemment que les salariés de DEI aient organisé une grande grève en juillet dernier pour protester contre la privatisation de leur entreprise [7] : EDF fait valoir qu’en tant qu’entreprise publique, elle est peut-être la seule en Europe à ne pas avoir peur du pouvoir des syndicats [8] !

Le cas le plus emblématique reste néanmoins celui de Suez environnement, auquel l’Observatoire des multinationales a consacré une enquête approfondie. L’entreprise française s’était positionnée pour racheter les services d’eau d’Athènes et de Thessalonique à des conditions particulièrement avantageuses, alors que ces services étaient en bonne santé financière et ne paraissaient pas avoir besoin d’investisseurs. Mais les obstacles se sont accumulés : les opposants à la privatisation de Thessalonique ont organisé en mai 2014 un référendum populaire, dans le cadre duquel 98% des votants se sont prononcé contre la privatisation de l’eau. Quelques semaines plus tard, la Cour suprême grecque a rendu un arrêt déclarant inconstitutionnelle la privatisation des services d’eau d’Athènes et de Thessalonique, parce que portant atteinte aux obligations de l’État en matière de protection de la santé des citoyens. Dans son rapport de décembre 2014, TAIPED ne mentionne plus ces deux entreprises dans la liste des entités à privatiser.

Capitaux chinois, russes, azéris… et grecs

Le programme de privatisations grec a été parfois présenté comme une ruée sur les actifs bon marché, attirant des investisseurs de divers horizons, et notamment de l’Est. Outre le tourisme, l’autre grand projet économique sur lequel parient les technocrates est celui de faire de la Grèce un « hub » et une porte d’entrée vers l’Europe depuis l’Asie. D’où l’importance du secteur des transports dans la liste des biens à privatiser. Du fait d’une culture orthodoxe partagée et de la stratégie d’influence du Kremlin, les entreprises russes se sont montrées particulièrement actives. Gazprom a longtemps été le repreneur pressenti de l’entreprise gazière DEPA, avant de retirer sa candidature au dernier moment. RZD, l’entreprise ferroviaire publique russe, s’intéresse aux chemins de fer grecs, ainsi qu’au port de Thessalonique. Mais ces velléités pourraient bien se trouver entravées par la crise ukrainienne et les sanctions occidentales.

Côté Chinois, des investisseurs sont impliqués dans le projet de développement immobilier d’Hellenikon, l’ancien aéroport d’Athènes – le plus important projet urbain d’Europe, sur 620 hectares – et d’autres s’intéressent à l’aéroport international actuel. L’entreprise Cosco a signé en 2009 un bail pour rénover et gérer une partie du port du Pirée, le plus important de Grèce ; elle est aujourd’hui candidate à son rachat pur et simple. Ses concurrents sont américain, néerlandais et philippin [9]. Plus inattendu peut-être, le rachat de l’entreprise de transport de gaz DEFSA par SOCAR, entreprise pétrolière et gazière d’État de l’Azerbaïdjan, s’explique par les grands projets de gazoducs visant à acheminer le gaz de la mer Caspienne vers l’Europe via la Grèce, dans lesquels SOCAR est également impliquée.

Mais les principaux bénéficiaires des privatisations grecques ne sont peut-être pas au final les multinationales européennes et les investisseurs orientaux. Ce sont plutôt les milliardaires grecs. On les retrouve dans les consortiums qui se sont vus attribuer OPAP (Dimitris Melissianidis), le site Hellenikon (groupe Lamda Development, appartenant à Spyros Latsis) ou les aéroports régionaux (Dimitris Copelouzos). Les entreprises françaises l’ont bien compris, qui n’ont pas manqué de s’associer à eux pour déposer leurs propres candidatures : Aktor (propriété de l’homme d’affaires George Bobolas) pour Suez et Vinci, Damco Energy (groupe Copezoulos) pour Alstom… Comme le notait une urbaniste interrogée par Mediapart à propos d’Hellenikon : « cette privatisation montre l’hypocrisie totale de ce programme : il s’agissait soi-disant de faire venir les capitaux étrangers… Or avec Lamda Development, les décideurs grecs ont en réalité placé l’un des leurs ! »

Syriza, qui avait toujours promis de suspendre le programme de privatisations, voire de revenir en arrière, a certes quelque peu modéré ses discours en vue des prochaines échéances électorales. Le parti a en revanche ouvertement axé sa campagne sur la remise en cause des privilèges et de la puissance politique de ces « oligarques », qui ont profité des années de boom de la Grèce et profitent encore aujourd’hui des souffrance de leurs concitoyens [10]. Pour réussir à tracer un chemin alternatif pour la Grèce, il faudra aussi aller au-delà du simple rejet de l’austérité, des privatisations et de leurs profiteurs. Il faudra notamment que Syriza sache perpétuer et exploiter la mobilisation et l’esprit de solidarité et d’innovation sociale dont ont fait preuve des millions de citoyens grecs confrontés à l’austérité. C’est ce qu’illustre à sa manière la lutte exemplaire – et victorieuse – contre la privatisation de l’eau de Thessalonique : il ne suffit pas de défendre les positions acquises ; il faut aussi savoir inventer de nouvelles alliances entre syndicats et citoyens, et de nouvelles formes d’organisation sociale (comme la forme coopérative proposée par l’« Initiative 136 » [11]) pour réinventer des services publics plus transparents, plus efficaces et plus démocratiques. Voilà la vraie réponse aux idéologues de la privatisation.

Olivier Petitjean

— 
Photo : Sam Judson CC

[1Sur la dégradation des indicateurs de santé liés à l’austérité, lire ici.

[2Lire ici.

[4Le Fonds de développement des actifs de la république grecque – HRAF selon l’acronyme anglais, TAIPED selon l’acronyme grec -, c’est-à-dire l’agence publique chargée de procéder aux privatisations, évoque dans son rapport d’étape de décembre 2014 « plus de 80 000 propriété évaluées, 3000 présélectionnées en vue de leur développement [euphémisme pour privatisation, NdE] et environ 1000 déjà transférées à TAIPED ».

[5Ses deux concurrents sont l’entreprise ferroviaire publique russe RZD, en partenariat avec le groupe grec GEK Terna, et la société roumaine Grup Ferroviar Roman (GFR). GEK Terna et RZD sont aussi candidats à la reprise de Rosco, en concurrence avec Siemens et Alstom. Dans les deux cas, la décision est désormais prévue pour 2015, après l’avoir été en 2013, puis en 2014.

[6Il faut aussi mentionner les banques françaises qui conseillent TAIPED dans les processus de privatisation, comme BNP Paribas pour l’aéroport international d’Athènes ou le Crédit agricole pour le service d’est d’Athènes.

[7Lire ici.

[8Source. Les enchères pour DEI/PPC sont attendues en 2015

[9Source.

[10Lire cet article du Financial Times, presque favorable à Syriza.

[11Voir notre enquête déjà citée.

Aux racines économiques du conflit ukrainien

Par Julien Vercueil

07/2014

Source : http://www.monde-diplomatique.fr

Aide russe ou plan du FMI, Kiev acculé par ses bienfaiteurs

Elu le 25 mai à la présidence de l’Ukraine, l’oligarque Petro Porochenko devra répondre aux tentations sécessionnistes des régions russophones, tout en assumant les conséquences sociales du programme concocté par le Fonds monétaire international. La prise en compte des dimensions économiques de la crise, souvent ignorées, permet de mieux comprendre pourquoi le pays a sombré dans la violence.

On peut voir dans la crise politique ukrainienne le dénouement dramatique d’une trajectoire financière devenue insoutenable au cours des derniers mois de 2013. En juillet 2010, le gouvernement signait un accord avec le Fonds monétaire international (FMI). En échange d’un prêt de 15,5 milliards de dollars, il s’engageait notamment à faire passer l’âge de la retraite de 55 à 60 ans — alors que l’espérance de vie reste inférieure de dix ans à la moyenne européenne — et à doubler les prix intérieurs de l’énergie. Six mois plus tard, l’accord était gelé : le gouvernement rechignait à augmenter les tarifs du gaz.

Le pays s’est alors lancé dans une fuite en avant. L’activité n’était plus soutenue que par la consommation des ménages, alimentée par l’endettement privé et par une hausse des dépenses sociales destinée à calmer les mécontentements (+16 % en 2012). En dépit des alternances politiques, l’économie ukrainienne pâtit de l’absence de consolidation institutionnelle depuis la fin de l’URSS. L’évasion fiscale, la corruption et la prédation prévalent jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat. Le secteur informel pèserait entre 25 et 55 % du produit intérieur brut (PIB), selon les sources. Le pays n’a toujours pas retrouvé le niveau de production qu’avait atteint l’Ukraine soviétique (voir graphiques ci-dessous). Les deux déséquilibres récurrents de l’économie, le déficit budgétaire et celui des comptes extérieurs, ne cessent de se creuser, sur fond d’endettement en devises.

A l’automne 2013, le gouvernement sait déjà que 3 milliards de dollars devront être trouvés pour faire face aux échéances de 2014, à quoi s’ajoutent 1 milliard d’obligations en euros remboursables dans l’année. En outre, Naftogaz, opérateur public gazier du pays, accumule plus de 3 milliards de dollars d’impayés auprès de son fournisseur russe Gazprom. Jusque-là, l’inflation est restée faible, en raison de l’atonie de la croissance, d’une politique monétaire restrictive et de bonnes récoltes. Mais le système financier demeure fragile, et les pressions s’intensifient sur la monnaie nationale, la hryvnia, dont le taux de change est surévalué depuis plusieurs mois. Comme en Russie en 1998 avant le krach, un mur de l’argent est en train de se dresser devant l’Ukraine.

Pied de nez et volte-face

Fin octobre 2013, une mission du FMI se rend à Kiev. Elle pose ses conditions : soit le gouvernement laisse flotter la hryvnia, réduit ses dépenses, augmente « immédiatement et significativement les prix du gaz et du chauffage pour les ménages et adopte un calendrier pour des hausses supplémentaires jusqu’à ce que les coûts soient couverts (1) » ; soit le programme d’assistance n’est pas signé, privant l’Ukraine de 10 à 15 milliards de dollars de devises. La Commission européenne annonce qu’elle apportera 840 millions de dollars supplémentaires en cas d’accord avec le FMI.

Les conséquences potentielles d’un relèvement brutal des prix de l’énergie, tant pour la population que pour l’industrie de la région orientale du Donbass, peuvent faire hésiter le président ukrainien. La même semaine, il rencontre le président russe Vladimir Poutine à Sotchi. Sans doute discutent-ils déjà d’une solution alternative à celle du FMI. Le 21 novembre 2013, M. Viktor Ianoukovitch suspend la signature de l’accord d’association avec l’Union européenne (2). Cette volte-face déclenche des rassemblements à Maïdan, la place de l’Indépendance de Kiev.

Les grandes lignes de la proposition russe ne sont dévoilées que le 17 décembre, dans un mouvement tactique de M. Poutine pour reprendre la main. Son plan prévoit un prêt de 15 milliards de dollars, une baisse d’un tiers du prix du gaz vendu à son voisin et des assouplissements concernant la dette de Naftogaz envers Gazprom, le tout sans condition affichée. C’est un pied de nez au FMI et à l’Union européenne. Mais, après le renversement du pouvoir et le départ de M. Ianoukovitch, le 22 février, les nouveaux dirigeants ukrainiens reviennent vers le FMI…

Ce retour ne peut être compris qu’en observant l’insertion internationale de l’économie ukrainienne sur le long terme. Celle-ci est enfermée de longue date dans des productions à faible valeur ajoutée. D’abord ses matières premières et ses produits semi-finis que le pays exporte vers l’Europe et l’Asie, mais également ses produits transformés à destination de la Russie. A la fin des années 2000, deux projets d’intégration régionale prennent forme et conduisent le pays à un dilemme : association avec l’Union européenne ou Union douanière avec la Russie ? Les termes de ce choix contraint ignorent la cohésion économique et sociale de l’Ukraine, tiers exclu de cette logique binaire.

Depuis mai 2009, l’Union européenne propose un partenariat à l’Ukraine, la Biélorussie, la Moldavie, l’Arménie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan. L’offre ne s’étend pas à la Russie, avec laquelle les négociations de partenariat stratégique sont enlisées depuis la « guerre du gaz » de 2006. Pour l’Ukraine, le rapprochement passe par la signature d’un accord de libre-échange complet et approfondi (Aleca).

M. Poutine réagit en ressuscitant un projet d’intégration des pays de la Communauté des Etats indépendants (CEI) — qui regroupe d’anciennes républiques soviétiques —, avec en point de mire une Union économique eurasiatique (3). Son plan progresse vite : dès 2010, la Russie, le Kazakhstan et la Biélorussie proclament l’entrée en vigueur d’une Union douanière. Du fait de l’importance de la Russie dans ses échanges extérieurs (près de 30 %), l’Ukraine ne peut faire la sourde oreille. En octobre 2011, M. Ianoukovitch signe le traité de libre-échange intra-CEI. Il propose ensuite une configuration « 3 + 1 » aux pays de l’Union douanière, mais continue de donner la priorité à l’Aleca. Cette valse-hésitation irrite les dirigeants russes, qui rejettent sa contre-proposition (4).

En 2013, la pression monte de toute part. La Russie développe une rhétorique anti-Aleca. Selon M. Sergueï Glaziev, conseiller du président Poutine, la signature de l’accord avec l’Union européenne serait un acte « suicidaire » qui reviendrait à « tuer la balance commerciale ukrainienne » (5). Une réaction protectionniste de l’Union douanière devenant « inévitable », les exportations vers la Russie de produits agroalimentaires et de biens d’équipement (soit 50 % du total) plongeraient. M. Glaziev l’affirme : « La première option [l’Union douanière] assurera les conditions nécessaires au développement durable de l’économie ukrainienne et améliorera ses structures ; la seconde [l’Aleca] provoquera sa dégradation et sa banqueroute (6). »

Les arguments de cet oracle sont aussi fragiles que leur écho est puissant en Russie. Le Kremlin joint le geste à la parole : des confiseries ukrainiennes (celles de l’entreprise Roshen, qui appartient à M. Petro Porochenko, devenu président du pays en mai 2014), puis d’autres produits sont déclarés dangereux pour la santé des Russes. Les blocages douaniers qui s’ensuivent asphyxient les exportateurs ukrainiens.

De leur côté, les responsables de l’Union européenne chantent régulièrement les louanges du libre-échange et de l’Aleca. Dès 2007, un rapport commandé par la Commission européenne concluait opportunément que « l’ouverture du marché combinée à l’amélioration de la gouvernance intérieure pourrait conduire l’Ukraine à une croissance à deux chiffres (7) ». M. Stefan Füle, commissaire européen pour la politique de voisinage, promet aux Ukrainiens six points annuels de croissance supplémentaires en cas d’association avec l’Union européenne. Mais ces estimations reposent sur des modèles dont les hypothèses (8), jamais questionnées, n’ont qu’un lien très lointain avec les conditions de fonctionnement de l’économie du pays.

Le risque d’un effet domino

Qu’en pensent les entrepreneurs influents en Ukraine ? Comme la population, ils sont partagés. Dès 2013, les travaux de l’Institut polonais des affaires internationales prévoient que les principaux bénéficiaires de l’Aleca seront… M. Porochenko, M. Andri Verevskiy — dont le groupe Kernel exporte vers l’Union européenne— et M.Youri Kosiouk, géant de la volaille avec Mironivsky Hliboprodukt. Les perdants seraient les oligarques les plus proches de M. Ianoukovitch. Son fils, M. Alexandre Ianoukovitch, M. Rinat Akhmetov et M.Dmytro Firtach remportent alors 40 % des appels d’offres du régime. Leur rente politique serait menacée par les règles de l’Aleca (9).

Difficile de ne pas voir, derrière la pauvreté des arguments déployés de part et d’autre, l’enjeu normatif de ces projets d’intégration. En 2009, l’un de ses plus zélés promoteurs, le ministre des affaires étrangères suédois Carl Bildt, soulignait l’intérêt de l’Aleca, bien au-delà d’un simple accord de libre-échange : « Nous étendons toute la législation sur l’énergie, toute la législation sur la concurrence en Ukraine, en Moldavie, en Serbie, et cela provoque des transformations tout à fait fondamentales sur la longue durée (10). »

En exportant ses institutions, l’Union européenne prend place dans la concurrence par et pour les normes, enjeu majeur de la mondialisation (11). De son côté, la Russie a hérité d’un système issu de l’URSS, qui, bien que lacunaire, vieillissant et pesant, encadre encore les relations économiques entre les pays de la CEI. Compte tenu de la contagion que provoque leur diffusion, une pénétration des normes européennes en Ukraine risquerait d’emporter l’ensemble postsoviétique par effet domino. La réaction de la Russie relève donc aussi de la lutte pour la survie d’un système sur lequel son complexe militaro-industriel repose toujours largement.

Les affrontements ont aggravé la crise économique en 2014. En mobilisant 27 milliards de dollars de prêts, dont 17 milliards avancés pour deux ans par le FMI, l’accord signé en mai place l’économie sous assistance respiratoire. Bien que l’ajustement soit plus progressif (12) que celui négocié en octobre 2013, il provoquera dès 2014 une hausse d’environ 50 % des prix de l’énergie et un regain d’inflation, tandis que les relations avec la Russie resteront sous la menace d’une nouvelle escalade protectionniste. A défaut d’une impulsion budgétaire et en dépit de la dépréciation de la hryvnia, qui limite la pression concurrentielle, la chute du PIB devrait atteindre 5 %. On peut prévoir une montée des mouvements sociaux, particulièrement dans le Sud et l’Est industriels, où ils se mêleront aux conflits séparatistes en cours.

Vainqueur au premier tour de l’élection présidentielle, M. Porochenko a acquis une légitimité institutionnelle qui manquait au gouvernement provisoire. Mais son équipe doit relever des défis redoutables. A court terme, il faut reconstruire le crédit de l’Etat pour aider l’économie à sortir de la logique de prédation (13), tout en contrôlant la viabilité des comptes extérieurs. A long terme, il est nécessaire de restructurer le système financier. Il faut aussi convertir l’une des économies les plus dispendieuses du monde (dix fois plus d’énergie consommée par unité de PIB que les pays avancés) à un mode de développement qui place l’efficacité énergétique et la montée en gamme des productions au cœur de l’investissement.

L’Ukraine doit disposer du temps nécessaire à la réalisation de ses objectifs mais également revitaliser ses relations avec la Russie. Son inspiration institutionnelle sera désormais européenne, avec l’accord d’association signé le 27 juin 2014. Son orientation économique gagnera cependant à rester multipolaire, car les échanges avec la Russie peuvent aider le pays à sortir de l’ornière.

Julien Vercueil

Maître de conférences en économie, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).

(1) Fonds monétaire international, communiqué de presse n° 13-419, Washington, DC, 31 octobre 2013.

(2) Lire Sébastien Gobert, « L’Ukraine se dérobe à l’orbite européenne », Le Monde diplomatique, décembre 2013.

(3) Lire Jean Radvanyi, « Moscou entre jeux d’influence et démonstration de force », Le Monde diplomatique, mai 2014.

(4) « Convergences et divergences dans l’espace eurasiatique. Panorama économique », dans Jean-Pierre Pagé (sous la dir. de), « Tableau de bord des pays d’Europe centrale et orientale et d’Eurasie », Les Etudes du CERI, n° 202, Paris, décembre 2013.

(5) « Russia weighing tougher Ukraine sanctions », Ukrainian Journal, Kiev, 18 août 2013.

(6) Sergueï Glaziev, « Who stands to win ? Political and economic factors in regional integration », Russia in Global Affairs, Moscou, 27 décembre 2013.

(7) « Trade sustainability impact assessment of the free trade area in the framework of the enhanced agreement between the EU and Ukraine », Rotterdam, 5 avril 2007.

(8) A savoir : tous les agents ont la même rationalité ; tous les marchés sont parfaitement concurrentiels ; toutes les entreprises fonctionnent à pleine capacité de production ; les facteurs de production sont parfaitement substituables ; les déséquilibres extérieurs sont immédiatement corrigés.

(9) Piotr Koscinski et Ievgen Vorobiov, « Do oligarchs in Ukraine gain or lose with an EU association agreement ? », PISM Bulletin, n° 86 (539), Varsovie, 19 août 2013.

(11) Lire notre dossier sur le grand marché transatlantique, www.monde-diplomatique.fr/GMT

(12) « Ukraine », IMF Country Report, n° 14-106, FMI, mai 2014.

(13) Lire Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, « Ukraine, d’une oligarchie à l’autre », Le Monde diplomatique, avril 2014.

Le Cachemire connaît les “pires violences de la décennie” entre l’Inde et le Pakistan

Par Nikhil Dhingra Traduit par Erin Khan

21/10/2014

Source : http://fr.globalvoicesonline.org

Indian villagers carry the dead bodies of Akram Hussain who was killed in alleged Pakistan mortar firing at Jeora village of R.S Pura border sector about 32 km from Jammu, India. Image by Amarjeet Singh. Copyright Demotix (23/8/2014)

Tous les liens associés à ce billet renvoient à des pages en anglais, sauf mention contraire.

Les tensions atteignent de nouveau des sommets dans le Cachemire, cette fois le long de la Ligne de Contrôle (ou LOC pour Line of Control), entre l’Inde et le Pakistan. Ces derniers jours, les deux voisins ont échangé des coups de feu à la frontière, causant la mort de 17 civils et la fuite de milliers d’autres.

Ces nouvelles hostilités ont débuté il y a près de deux semaines, le 7 octobre, quand des soldats indiens et pakistanais ont tué neuf passants spectateurs, alors qu’ils échangeaient des coups de feu. Après la confrontation, chaque camp a rejeté sur le camp adverse la responsabilité d’incitation à la violence. Le calme était fragile les jours suivant, l’Inde et le Pakistan ayant poursuivi leurs échanges de tirs de mortier et de balles de mitrailleuses, conduisant au décès de 6 personnes dont trois enfants.

Pour tenter de calmer les tensions, les commandements militaires de l’Inde et du Pakistan ont mis en place un numéro de téléphone spécial (hotline) pour préserver une communication régulière entre les forces armées des deux nations. Mais jusqu’à maintenant, cette initiative n’a pas été d’une grande utilité.

L’inde et le Pakistan ont créé la Ligne de Contrôle (LOC) en 1972, après des affrontements violents au Cachemire. Cette délimitation géographique n’a pas réussi à apporter la paix. Mais en 2003, les deux pays ont signé un accord officiel de cessez-le-feu, après  une longue période de 14 années de batailles armées le long de la frontière.

La dernière période de troubles sur la Ligne de Contrôle (LOC) a été qualifiée comme étant “la pire de cette décennie dans la région“, et beaucoup craignent qu’elle puisse aussi réduire à néant le cessez-le-feu de 2003. Très peu a été fait pour renouer les liens. L’Inde a refusé de participer avec le Pakistan à des réunions avec les séparatistes du Cachemire, et le Premier Ministre indien Narendra Modi a annulé de manière inquiétante l’entretien avec son homologue pakistanais au mois d’août de cette année.

Selon les officiels pakistanais, Islamabad n’a rien fait pouvant provoquer des attaques indiennes. “Nous ne comprenons pas pourquoi les indiens ciblent la population civile pakistanaise”, a déclaré un major pakistanais à la presse le 8 octobre.

Les forces indiennes racontent une histoire similaire, avec des rôles qui sont inversés.

La couverture des affrontements par les médias a été manipulée. Par exemple, le Times of India a publié des articles comme “Le Pakistan pourrait continuer ses tirs à la frontière jusqu’à Diwali“, dans lequel le journal accuse Islamabad d’avoir “de nouveau violé le cessez-le-feu”. A l’opposé, le journal Express Tribune, est apparu plutôt pro-pakistanais, publiant des articles comme “Des tensions grandissantes: l’Inde reprend ses bombardements, le Pakistan menace d’une réplique“, sous-entendant que l’Inde serait l’instigateur des récentes violences. Le journal ultra libéral Karachi Post a aussi blâmé les troupes indiennes pour avoir tiré en premier.

Sur Twitter, nombreux sont ceux qui ont commenté la couverture disparate par les média. Un certain cynisme colore certaines réponses. Omar Waraich, par exemple, écrit sur la crise à la frontière, sur la Ligne de Contrôle :

L’inconsistance des média a aussi rendu furieux les internautes. Salman Akram Raja soutient que la guerre d’informations dans la presse aggrave la guerre armée dans les rues.

Depuis le début du mois d’octobre, le cessez-le-feu sur la Ligne de Contrôle (LOC) a été violé 11 fois, et ni l’Inde ni le Pakistan n’a reconnu officiellement la responsabilité d’avoir initié le conflit. Aucune issue n’étant pour envisageable pour le conflit, la région ne peut que croiser les bras et espérer qu’il n’y ait plus d’escalades de violences entre ces pays rivaux qui possèdent tous deux l’arme nucléaire.

L’urgence de ralentir

Documentaire de Philippe Borrel

2014

Source : http://www.arte.tv

 

Aux quatre coins de la planète des citoyens refusent de se soumettre aux diktats de l’urgence et de l’immédiateté, pour redonner sens au temps. En Europe, aux États-Unis, en Amérique Latine ou encore en Inde, Philippe Borrel est allé à la découverte d’initiatives, individuelles et collectives, qui proposent des alternatives basées sur d’autres paradigmes.

Les mille milliards de dollars qui manquent chaque année pour financer le développement

Par Virginie de Romanet

23/09/2014

Source : http://cadtm.org

Pays suspectés de pratique fiscale douteuse

L’ONG américaine ONE dont l’axe de travail est la lutte contre l’extrême pauvreté vient de publier Le casse du siècle : un scandale à mille milliards de dollars. Le rapport estime à au moins 1000 milliards de dollars les sommes perdues chaque année par les pays en développement (PED) et pointe 4 grands facteurs qui sont « des accords opaques liés à l’exploitation de ressources naturelles, l’utilisation de sociétés écrans, le blanchiment d’argent et la fraude fiscale ».

En fait, il pourrait s’agir de bien plus de 1000 milliards de dollars car le rapport estime que les pertes subies par les PED se chiffrent entre 972 et 2020 milliards de dollars, on passe donc carrément de plus du simple au double. Une note de bas de page explique la méthodologie de calcul qui se base sur des estimations fournies par le FMI et la Banque des règlements internationaux. Il s’agit en particulier pour cette dernière institution de son rapport de décembre 2013 qui a permis à ONE de calculer « le nombre total de dépôts enregistrés dans les juridictions de paradis fiscaux off-shore » dont le rapport mentionne qu’ils sont au nombre de 50 selon la liste du Governement Accountability Office (GAO) des Etats-Unis |1|.

L’accroche en gras de la page de garde indique que « les pays les plus pauvres du monde sont privés chaque année d’au moins mille milliards de dollars par des criminels qui profitent de l’opacité du système pour dérober des capitaux par le biais du blanchiment d’argent, de la fraude fiscale et du détournement de fonds », l’utilisation du présent laissant entendre qu’il s’agit d’un fait avéré.

Des chiffres solidement documentés

La méthodologie de l’étude nous annonce que ce chiffre se base sur 3 estimations convergentes. La première, celle du groupe de recherche et de plaidoyer du Global Financial Integrity sur l’ampleur des flux financiers illicites qui estime qu’en 2011, 947 milliards de dollars de capitaux ont été perdus par les pays en développement sous la forme de flux financiers illicites. Cette estimation subdivise ces montants en 3 grandes catégories. La plus importante en volume est représentée par la falsification des tarifs commerciaux et la fraude fiscale à hauteur de 60 à 65 % du total. Viennent ensuite les activités criminelles, le trafic d’êtres humains, la vente illégale d’armes, la contrebande, etc. Les recettes de la corruption et de détournement par des fonctionnaires représentent elles environ 5 % de tous les flux financiers illicites à l’échelle mondiale. La seconde estimation provient de l’Office des Nations-Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) qui évalue l’ampleur du blanchiment d’argent à l’échelle mondiale entre 2,1 et 4 % du PIB mondial. Chiffre qui se rapproche de l’estimation du FMI qui prend une fourchette plus large s’échelonnant entre 2 et 5 % du PIB mondial et dont le rapport « Perspectives de l’économie mondiale 2014 » avance une estimation chiffrée entre 1910 et 3640 milliards de dollars.
La part relative aux pays en développement est estimée à partir des statistiques du FMI concernant la part du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat relative aux pays en développement y compris les pays dits émergents. Cette part représentant 50,8 % de l’économie mondiale ce qui donne lieu à une estimation se montant à la moitié des chiffres cités donc 972 milliards comme estimation basse et 1853 milliards comme estimation haute. Enfin, le troisième chiffrage provient d’un cumul de plusieurs estimations concernant les pertes de recettes pour les pays en développement à partir des coûts globaux cumulés du blanchiment d’argent estimé à la fourchette mentionnée d’entre 1910 et 3640 milliards de dollars et de la corruption entre 600 et 1710 milliards de dollars avec une estimation prudente d’un tiers concernant les pays en développement. Ce qui donnerait selon l’estimation la plus prudente 1010 milliards et 2020 milliards pour les pays en développement.

De tels chiffres représentent une source considérable de moyens pour répondre aux défis de la nécessaire amélioration des conditions de vie pour l’immense majorité des populations du Sud et pour une partie non négligeable des populations du Nord. Ceci sans compter les autres sources de financement représentées par l’arrêt du paiement des dettes illégitimes et ou déjà remboursées par le jeu des intérêts, un impôt exceptionnel sur la fortune, des mesures de justice fiscale incluant la fin des cadeaux fiscaux aux riches et aux grandes entreprises entre autres mesures d’importance.

Une taxation au lieu d’une véritable restitution des sommes dérobées

Là où le bât blesse terriblement est le fait qu’alors que le rapport parle clairement de flux financiers illicites et de pertes pour les pays, il ne parle que de taxer ces montants au lieu de leur confiscation pure et simple au profit des populations du pays d’origine des flux. De 1000 à 2000 milliards de dollars on se retrouve dans leur perspective avec des montants qui ne représentent plus qu’entre 38,4 et 64,1 milliards de dollars, des montants clairement très faibles totalement en porte à faux avec un titre qui n’est guère plus qu’une accroche. En effet, on ne peut guère parler de manière cohérente d’un « casse à mille milliards » de dollars mettant en avant le fait que « les pays les plus pauvres sont privés d’au moins mille milliards de dollars chaque année à cause de personnes qui profitent de l’opacité du système pour détourner des capitaux via le blanchiment d’argent, la fraude fiscale et le détournement de fonds » si ce n’est pas pour préconiser le retour intégral de ces montants dans les pays qui en ont été spoliés.

Le poids des paradis fiscaux : de 5800 à 20 000 milliards de dollars

Par ailleurs, ces mille milliards de dollars sont un flux qui peut être en grande partie mis en rapport avec l’estimation du stock d’actifs détenus dans la paradis fiscaux. Si Gabriel Zucman l’estime dans son ouvrage à 5800 milliards d’euros ce qui selon lui fait perdre aux États 130 milliards d’euros de recettes par an |2|, il se base pour calculer ce chiffre sur des données qui ne prennent en compte que le secret bancaire sans intégrer les autres modes d’évasion fiscale. Sur base des données contenues dans l’édition 2013 du Global Wealth Databook du Crédit Suisse, ONE a obtenu un total de 20 500 milliards de dollars d’actifs non déclarés détenus offshore dont 3200 milliards issus des pays en développement.

Sur ce montant de 20 500 milliards de dollars, il n’est pas clair si les avoirs des résidents de ces territoires sont inclus dans cette estimation ou non car il est bien évident qu’ils doivent être identifiés pour être déduits.
Le rapport identifie 4 axes d’action pour que les montants mentionnés puissent être taxés (et non récupérés dans leur entièreté, ce qui est la grande faiblesse du rapport). Il donne néanmoins des estimations intéressantes et bien corroborées ainsi que des pistes d’action.

Quelles actions à mener ?

La première action préconisée vise à lever le voile sur les sociétés écrans. En effet, le secret bancaire ne couvre qu’une partie des avoirs détournés. Le rapport considère que « ces ’sociétés fantômes’ sont des outils cruciaux pour les blanchisseurs d’argent » et donne le chiffre de 70 % des plus grandes affaires de corruption entre 1980 et 2010 impliquaient des sociétés écrans |3|. Dans un article dans le New York Times, l’ancien Secrétaire Général des Nations Unies Kofi Annan a exhorté à « lever le voile du secret derrière lequel trop d’entreprises se cachent. Chaque juridiction fiscale devrait être tenue de divulguer publiquement la structure de propriété effective complète des sociétés enregistrées |4| ». Cette déclaration de bon sens contraste singulièrement avec son attitude en tant que Secrétaire Général de l’ONU lorsqu’il a ouvert tout grand la porte aux multinationales en instaurant en 2000 un partenariat stratégique de l’ONU avec celles-ci, partenariat connu sous le nom de Global Compact. Selon l’ONG Global Financial Integrity, les pays africains (hors Sud Soudan) ont perdu en 2011 76,9 milliards de dollars à cause des flux illicites.

La seconde action concerne particulièrement le domaine des ressources naturelles, secteur clé puisque le tiers du milliard de personnes les plus pauvres vit dans pays riches en ressources naturelles. Cette action met en avant l’obligation pour les multinationales de publier ce qu’elles paient au titre de l’exploitation de ces ressources. Le rapport met en avant l’émergence en cours d’une norme sur les ressources naturelles que les gouvernements de l’Union Européenne, des Etats-Unis, du Canada et de la Norvège se seraient engagées à appliquer |5| et préconise l’adoption par les pays du G20 d’un système de comptabilité standardisé et obligatoire ainsi que le rehaussement des normes mondiales de transparence en matière de ressources naturelles. Il s’agirait d’arriver à une norme commune obligatoire pour les pays possédant d’importantes ressources naturelles et les pays d’origine des multinationales exploitant ces ressources. Dans ce dernier cas, elles auraient l’obligation de rendre publiques leurs principales informations financières dans les pays où elles sont actives.

La troisième action concerne les mesures à prendre pour lutter contre la fraude fiscale en particulier contre la manipulation des prix de transfert par les multinationales qui déclarer leurs bénéfices par le biais de filiales dans des pays où ils sont faiblement taxés et leurs coûts dans ceux qui permettent les déductions les plus importantes. Le rapport signale que dans les pays développés, les recettes fiscales représentent en moyenne 34,1 % du PIB alors que dans les pays à faibles revenus, elles n’en représentent qu’en moyenne 13 %. Il faut cependant aller au delà de ce chiffre brut et se poser la question de la progressivité car avec les cadeaux fiscaux aux plus favorisés et aux grandes entreprises, la fiscalité est de moins en moins progressive. Une augmentation de recettes fiscales doit s’accompagner d’une meilleure répartition dans leur origine, faisant contribuer davantage ceux qui possèdent et gagnent davantage plutôt que de favoriser la TVA qui frappe le plus durement les plus pauvres qui doivent consacrer la totalité de leurs faibles revenus à la consommation.

La quatrième et dernière action préconisée consiste en la publication des données gouvernementales. Il s’agit de mettre en place des données ouvertes, informations gratuites accessibles à tous « qui doivent être précises, complètes et fournies en temps opportun ». Le rapport donne un exemple concret des bienfaits du contrôle citoyen de l’argent public portant sur l’éducation primaire en Ouganda où les écoles primaires ne recevaient que 13 % des fonds qui leur étaient alloués, 87 % étant donc détournés. Il en explique le processus : « la diffusion d’informations sur les transferts de fonds dans les écoles et les bureaux de district est devenue obligatoire et les comités scolaires ont reçu une formation sur la façon d’utiliser ces données pour demander aux autorités de rendre des comptes sur la perception et l’utilisation des fonds. Quatre ans plus tard, les écoles recevaient plus de 90 % des fonds qui leur étaient alloués – un changement spectaculaire rendu possible grâce à la transparence et à d’autres réformes ». Si il s’agit d’un enjeu fondamental pour la démocratie, on peut être fortement critique des mesures préconisées pour y parvenir par le biais d’une Charte adoptée par les pays du G8 ou même du G20. Si on reste sur une base volontaire et qu’il n’est pas prévu de sanctions en cas de non respect, il y a fort à parier que les informations les plus sensibles ne seront pas publiées ou ne le seront qu’après coup.

En conclusion ce rapport contient beaucoup de chiffres bien documentés et corroborés d’où son intérêt. Cependant, la vision politique – ou plus exactement apolitique – véhiculée est tout à fait contestable et regrettable. Alors que l’ONG intitule son étude « le scandale à mille milliards de dollars » et souligne que « les pays les plus pauvres sont privés d’au moins mille milliards de dollars chaque année », elle se limite à proposer la taxation de ces montants pour un produit compris entre 38,4 et 64,1 milliards de dollars par an.
On ne fait évidemment pas la même chose avec ces montants qu’avec mille milliards de dollars par an. Or, si cet argent est volé aux pays en développement, il est normal qu’il revienne aux populations de ces pays conformément aux pays d’origine des fonds. Par ailleurs, comme ONE ne se focalise que sur l’extrême pauvreté (et encore pas son éradication mais seulement sa diminution), on ne reste que dans la perspective des Objectifs du Millénaire pour le Développement, dans un contexte d’augmentation de la croissance mondiale sans nullement questionner la répartition des richesses, le rôle clé des institutions financières internationales dans ce modèle y compris pour les pertes mentionnées dans ce rapport, l’exploitation et le modèle capitaliste productiviste.


Le site de ONE.

Le rapport en pdf (à lire en ligne ou à télécharger)

Notes

|1| Sur ces 50 juridictions, 21 sont liées à l’Union Européenne et 10 au Royaume-Uni.

|2| Voir Pascal Franchet « Point de vue partisan sur le livre de Gabriel Zucman, résumé et critiques : La richesse cachée des Nations, enquête sur les paradis fiscaux » http://cadtm.org/Point-de-vue-parti…

|3| Initiative pour le recouvrement des avoirs volés, « Les Marionnettistes : comment dissimuler les avoirs juridiques derrière des structures juridiques et que faire pour l’empêcher »

|4| Kofi Annan, « Stop the plunder of Africa », New-York Times 9 mail 2013.

|5| http://www.rtbf.be/info/economie/de…

Erythrée : l’exode de ceux qui n’ont plus rien à perdre

Par Stefania Summermatter

16/09/2014

Source : http://www.swissinfo.ch

 

Fuyant le régime d’Isaias Afewerki, des milliers de jeunes Erythréens défient chaque mois les tireurs d’élite et passent la frontière avec l’Ethiopie. Ici commence le voyage vers l’Europe. Des camps de réfugiés du Nord aux faubourgs d’Addis Abeba, il y a ceux qui se préparent à traverser le désert et la Méditerranée et ceux qui attendent depuis des années un billet pour la Suisse. swissinfo.ch est allé à leur rencontre.

Jeunes Erythréens dans le camp de réfugiés de Mai-Aini, au nord de l'Ethiopie. (Reuters)

Jeunes Erythréens dans le camp de réfugiés de Mai-Aini, au nord de l’Ethiopie.

(Reuters)

Mebrathon nous a donné rendez-vous dans un parc à la périphérie de la ville. Le taxi se fraie un passage entre les ouvriers des chantiers et les mendiants qui tendent la main pour quelques birr, la monnaie locale.

Avec ses plus de trois millions d’habitants, Addis Abeba est en proie à la fièvre de l’immobilier: les vieux quartiers font place aux hôtels, aux immeubles résidentiels et aux grands magasins. Au cœur de la capitale éthiopienne, à 2330 mètres au-dessus du niveau de la mer, s’incarne l’ambition de développement d’un pays entier, dont 30% des habitants vivent encore en-dessous du seuil de pauvreté.

Mais pour les réfugiés érythréens, Addis est avant tout une ville étrangère, parfois hostile, un lieu de passage et d’attente. Le téléphone sonne: c’est Mebrathon. «Je préfère qu’on se voie dans un parking. Il y a trop de gens ici, je ne me sens pas en sécurité».

D’origine érythréenne, Mebrathon a 39 ans et le regard perdu. Il parle à voix basse. «Je suis arrivé en Ethiopie il y a un an et demi, mais après-demain, je pars. Je n’en peux plus de rester ici à me tourner les pouces». Il a déjà préparé son sac: une paire de jeans et un t-shirt, une bible et quelques sous. Un passeur l’emmènera au Soudan, puis un autre en Libye. De là, il attendra un bateau pour traverser la mer et rejoindre l’Italie. Le voyage prendra des mois.

 (swissinfo.ch)

(swissinfo.ch)

Un peuple entier aux travaux forcés

Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), ce sont plus de 4000 Erythréens qui passent chaque mois clandestinement les frontières avec l’Ethiopie ou avec le Soudan pour fuir le régime totalitaire d’Isaias Afewerki. Le premier et unique président de l’Erythrée indépendante a militarisé la société, avec la rhétorique d’une situation de «ni guerre ni paix» avec l’Ethiopie.

Les raisons de l’exil

Depuis son indépendance en 1993, l’Erythrée est dirigée d’une main de fer par l’ancien leader révolutionnaire Isaias Afewerki, 59 ans, formé dans la Chine maoïste. Son régime est considéré comme l’un des plus répressifs et des plus paranoïaques du monde; le pays est un des dix plus pauvres du globe. En juin 2014, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations unies a décidé d’ouvrir une enquête sur la situation en Erythrée, ce qu’il n’avait fait jusqu’ici que pour la Syrie et la Corée du Nord.

Tous les citoyens, hommes et femmes, doivent servir dans l’armée ou dans une entreprise d’Etat pour une durée indéterminée, comme des travailleurs forcés. Les fugitifs et les déserteurs sont considérés comme des ennemis du peuple. Ceux qui sont pris le payent par la prison et parfois par la vie. Le Rapport 2013 d’Amnesty International sur cette dictature oubliée de l’Occident est très clair.

Mebrathon a été enrôlé dans l’armée à 16 ans. «Au début, j’étais de garde sur la frontière avec l’Ethiopie. Nous avions l’ordre de tirer sur quiconque tentait de passer. J’ai travaillé jour et nuit pour un salaire de 450 naktfa, soit environ 30 dollars». La première fois qu’il a cherché à s’échapper, il avait un peu plus de 30 ans. Mais les soldats l’ont pris, mis dans une cellule souterraine et torturé. Mebrathon allume une cigarette et l’on peut voir que ses poignets portent encore la marque des menottes.

Sa seconde fugue l’amène à Asmara, sa ville natale, où il se terre trois ans dans la clandestinité. «Je ne dormais jamais deux nuits au même endroit. Je travaillais comme serveur, avec de faux papiers. Mais quand l’armée a commencé à interroger ma famille et que la ville a été complètement militarisée, il était devenu trop dangereux de se cacher et j’ai cherché un passeur pour aller en Ethiopie». La traversée lui a coûté 2000 dollars, envoyés par sa sœur des Etats-Unis, pour 18 heures de marche entre postes de contrôle et snipers embusqués.

 (swissinfo.ch)

(swissinfo.ch)

Un camp sous le soleil

D’Addis Abeba, nous nous rendons dans le nord, dans la région historique du Tigré. Nous sommes à quelques kilomètres de la frontière, qui a été en 1998 le théâtre du conflit entre l’Ethiopie et l’Erythrée. Sur cette terre semi-aride, où le soleil ne laisse aucun répit, les réfugiés trouvent un premier asile, temporaire. Une fois passée la frontière, l’armée éthiopienne les accompagne jusqu’au centre d’enregistrement d’Endabaguna.

Première étape: l’Ethiopie

Le choix de l’Ethiopie ou du Soudan comme première destination de fuite est dicté par la proximité géographique et les liens culturels et familiaux. Ces dernières années toutefois, la frontière soudanaise est devenue de plus en plus dangereuse: les Erythréens risquent d’être rapatriés de force ou enfermés dans des camps avant d’être vendus aux Bédouins. Beaucoup optent donc pour l’Ethiopie, même si cela signifie une étape de plus sur la route vers l’Europe.

Avec plus de 620’000 réfugiés recensés, dont 100’000 Erythréens, l’Ethiopie applique une politique migratoire des «portes ouvertes», explique Michael Owor, responsable de la section du Tigré du HCR: «On ne renvoie personne». Politique certes généreuse, mais qui se heurte à la machine bureaucratique et policière de l’Etat éthiopien, aux manques de moyens et aux restrictions imposées aux Organisations non gouvernementales, pratiquement absentes des camps du nord.

Nous arrivons à Endabaguna à l’heure du repas. A peine entrés, nous sommes pris en charge par les autorités, qui gèrent les camps. Pas de photos, pas d’interviews avec des réfugiés, nous ne sommes pas particulièrement les bienvenus. Plusieurs centaines d’Erythréens sont assis sous un dais, attendant leur ration de nourriture. Le centre n’a pas de vraies structures d’accueil, les réfugiés n’y resteront en principe que quelques heures, le temps d’une première audition. Mais les camps sont pleins, et parfois, ils devront y passer des semaines.

Un peu plus loin, dans un bâtiment jamais fini, qui n’est plus qu’une structure de briques nue, un jeune garçon dort à même le sol. Il a passé la frontière seul, il y a quelques jours. Ce n’est pas un cas isolé: depuis le début de l’année, le HCR enregistre une forte augmentation des mineurs non accompagnés, en Ethiopie comme au Soudan.

Grandir dans un camp, sans papa ni maman

Entre soif d’eau et soif de vie

Suivant la route des migrants, nous nous dirigeons vers le camp de Hitsats, ouvert l’an dernier. C’est ici que l’on amène généralement les nouveaux arrivants. La route de terre serpente dans la montagne, puis redescend pour traverser des villages aux cases faites de rondins de bois.

Le prix du voyage

Erythrée – Ethiopie (Soudan): 1500 – 2000 dollars

Ethiopie – Soudan: 1500 dollars

Soudan – Libye: 1500 dollars

Libye – Italie: 2000 – 2500 dollars

Pour payer les passeurs, les migrants érythréens font généralement appel aux ressources de membres de leur famille, le plus souvent établis à l’étranger. Mais beaucoup sont contraints à s’endetter, ou à prolonger la durée du voyage en travaillant sur des chantiers en Libye ou au Soudan.

Avec une population de quelque 20’000 personnes, Hitsats pourrait être considéré comme une petite ville. Mais si les autres camps ont au moins quelques structures – un dispensaire, une école, un petit magasin -,ici, ce minimum fait simplement défaut. «Parfois, il n’y a pas assez d’eau potable et d’énergie pour tout le monde. La région est pauvre en ressources naturelles et il faut les partager entre les réfugiés et les communautés locales. Les moyens financiers manquent pour offrir une réponse adéquate», déplore Michael Owor.

A l’abri des regards indiscrets, Danait nous emmène dans sa tente, qu’elle partage avec une dizaine de réfugiés, hommes compris. Assise sur son matelas, elle raconte son quotidien monotone, en agitant continuellement sa jambe, dans des tremblements de nervosité. «Dans les camps, nous sommes comme des végétaux. Nous nous levons dès que le soleil commence à poindre, nous prenons le petit-déjeuner et nous restons assis à parler de notre avenir. Toujours les mêmes questions, les mêmes histoires. L’après-midi, nous allons nous promener au village, jusqu’à l’heure du souper. Puis, nous attendons de dormir, un œil toujours ouvert».

Avec son léger accent lombard, Danait a étudié à l’école italienne d’Asmara et a reçu une bourse pour aller à l’Université de Rome. Mais obtenir un visa de sortie d’Erythrée est impossible quand on est jeunes, en bonne santé et apte au service militaire. Elle a donc aussi revêtu l’uniforme. Comme tous les adolescents érythréens, Danait a fait sa dernière année d’école au Centre de formation militaire de Sawa, entre crayons et fusils. Puis elle a été embauchée comme domestique: «Le sergent voulait plus que simplement un repas… et donc, je me suis enfuie». Danait n’est au camp que depuis quelques mois, mais son ami Teddy y a déjà passé des années. «J’ai cherché à rejoindre Israël, mais j’ai été enlevé dans le Sinaï et ramené ici».

Un visage sombre s’encadre dans l’ouverture de la tente. Le responsable du camp nous invite à le suivre dans son bureau. «On pourra y discuter plus tranquillement», dit-il. Et garder le contrôle de la situation.

Les réfugiés que nous avons rencontrés ne font pas confiance aux autorités – accusées de toucher des pots-de-vin – et ne se sentent pas en sécurité dans les camps. «Il y a des histoires de femmes violées et de réfugiés enlevés qui circulent. Le soir, je ne sors jamais seule», affirme Danait. Des histoires dont le HCR a connaissance, mais qu’il relativise. Plus tard, le responsable régional de l’Administration pour les affaires des réfugiés et des rapatriés (ARRA) démentira l’accusation de corruption, tout en reconnaissant qu’il est particulièrement difficile de garantir la sécurité dans les camps. «Vu la forte présence de jeunes hommes seuls, les cas de violence sont plus nombreux que dans les camps accueillant majoritairement des familles avec enfants».

Rester en Ethiopie n’est pas une option

Pour la majorité des réfugiés érythréens, l’Ethiopie n’est pas une destination privilégiée, mais une étape obligatoire pour aller plus loin. D’une part, la crise en Erythrée qui traîne désormais depuis des décennies et l’absence de perspectives de changement excluent la possibilité d’un retour. De l’autre, l’Ethiopie offre peu de débouchés et ceux-ci sont souvent bien moins attrayants que l’image idéale que se font ces migrants de l’Europe.

Destination Europe

Depuis qu’Israël a construit un mur de 230 kilomètres à sa frontière avec l’Egypte, ainsi rendue pratiquement imperméable, la route de la Méditerranée est la plus utilisée par les Erythréens. Le nombre de personnes débarquant sur les côtes italiennes a augmenté de manière considérable, également en raison du chaos qui règne en Libye et de l’opération Mare Nostrum, lancée en octobre 2013 par l’Italie pour secourir les migrants en mer.

«Les jeunes de vingt ans rêvent d’avoir une famille, un emploi, un diplôme. Il est compréhensible qu’ils essaient de quitter les camps, parce qu’ici, il n’y a aucun avenir. Mais le rôle du HCR avec ces camps et d’offrir une réponse ponctuelle à une urgence humanitaire. Rien de plus», rappelle Ramsey Bryant, responsable de la section protection du HCR au Tigré.

En Ethiopie, les réfugiés n’ont pas de liberté de mouvement. L’Etat autorise ceux qui ont de graves problèmes de santé à vivre en ville et offre la possibilité à une poignée de jeunes de poursuivre leurs études. Ce programme est réservé aux Erythréens, en vertu d’une culture commune qui facilite – peut-être – l’intégration. Ils sont un peu plus de 300 à en bénéficier, soit 0,3% des 100’000 réfugiés enregistrés.

Celles et ceux qui n’entrent pas dans cette catégorie ne pourront quitter les camps que s’ils démontrent qu’ils ont des moyens suffisants pour s’en sortir. C’est le cas de Jamila* et de Sophia*, qui ont fui l’Erythrée pour rejoindre leur frère Asmaron* en Suisse. Nous les rencontrons à notre retour dans la capitale, deux filles perdues dans une ville trop grande.

Le rêve de s’envoler pour la Suisse

Jamila était encore mineure quand elle a traversé la frontière, il y a un an. Depuis, elle n’a plus lâché la main de sa sœur Sophia. C’est elle qui mène l’entretien, sur la défensive, l’ombre d’un soupçon planant sur son visage. «Comment pouvons-nous être sûres que vous n’êtes pas envoyés par l’ambassade?» Le temps d’un café, l’atmosphère se détend. Sur le fourneau à charbon, Jamila fait chauffer les légumes de la veille et un épi de maïs. Puis elle nous tend une portion, enveloppée dans l’injera, la crêpe traditionnelle de farine de teff [céréale locale]. Un geste de bienvenue auquel nous répondrons deux fois, comme le veut la tradition.

La

La « coiffeuse » des deux sœurs: peu d’objets, et un grand désir de normalité.

(swissinfo.ch)

Cette pièce de trois mètres sur quatre contient tout le présent des deux sœurs. Elles s’en sortent avec 100 dollars par mois. «C’est peu, mais nous essayons de faire avec». Dans la capitale, elles ne connaissent quasiment personne, elles ne parlent ni anglais ni amharique, la langue officielle de l’Ethiopie. «Au début, on avait peur de sortir, mais maintenant, nous commençons au moins à pouvoir nous orienter dans le quartier et dire quelques mots».

Un Erythréen sur cinq a déjà fui

La population de l’Erythrée est estimée à cinq millions de personnes. Un cinquième au moins a trouvé refuge à l’étranger, en particulier au Soudan, en Ethiopie, en Israël et en Europe. La Suisse, avec la Suède, la Norvège, l’Allemagne et les Pays-Bas, fait partie des destinations privilégiées des Erythréens sur le Vieux Continent.

Durant les sept premiers mois de l’année, 4043 Erythréens ont déposé une demande d’asile en Suisse. Ces cinq dernières années, 65% environ des requérants érythréens ont obtenu l’asile politique, malgré la suppression de la désertion et de l’objection de conscience de la liste des motifs d’asile, approuvée par le peuple suisse le 9 juin 2013.

(Source: Office fédéral des migrations)

Parties d’Erythrée en août 2013, Jamila et Sophia attendent depuis des mois une réponse de l’Office fédéral des migrations à Berne. En Suisse, leur frère a déposé une demande de regroupement familial. «Notre rêve, c’est de pouvoir étudier et de pouvoir aider nos parents en Erythrée».

Les deux jeunes femmes ne savent pas à quel stade en est leur procédure. Elles sont nerveuses et elles ont peur. Elles ne savent pas non plus qu’Asmaron, leur frère, devra prouver aux autorités qu’il a un travail et un logement adéquat pour les accueillir et subvenir à leurs besoins. Pas évident quand on est en Suisse avec le statut de réfugié ou une admission provisoire…

A quelques blocs de là, nous rencontrons Senait, 26 ans. Il y a quelques semaines, elle a reçu un appel de l’ambassade: sa demande d’asile a été refusée. Son mari, qui est en Suisse depuis plusieurs années, a tenté de la rassurer. «Il m’a dit qu’il ferait recours. Il ne veut pas que je parte pour la Libye, parce que c’est trop dangereux. Mais qu’est-ce que je fais ici toute seule? Si j’arrive à traverser la mer et arriver jusqu’en Suisse, ils ne me mettront pas dehors…. N’est-ce pas?»

«Entre les mains de Dieu»

Les migrants savent ce qui les attend sur la route de l’Europe. Les naufrages en mer, les réserves d’eau qui ne suffisent pas pour traverser le désert, les prisons libyennes ou le risque d’être enlevé au Soudan et vendu aux Bédouins du Sinaï. Comme Milena et ses quatre amis. «Nous avons passé plus d’une année enfermés dans une prison. J’ai été battue et violée», raconte-t-elle crûment, en nous regardant droit dans les yeux.

Selon les organisations de défense des Droits de l’homme, ce seraient des dizaines de milliers de migrants qui ont ainsi été capturés depuis 2009, érythréens pour la plupart. L’histoire est toujours la même: «Pendant qu’ils nous torturent, ils appellent notre famille pour exiger une rançon». Le chiffre varie entre 30 et 40’000 dollars, que les gens réunissent en sollicitant les parents, les amis et les usuriers. Ceux qui survivent finissent souvent dans les geôles égyptiennes, en attente d’être expulsés, pour se retrouver en Ethiopie.

Senait a entendu ce genre d’histoire plus d’une fois. Mais tant pis, sa décision est prise. Deux jours après notre départ, elle est partie elle aussi. Première étape: le Soudan. De là, elle organisera le reste de son périple. «Le plus difficile, c’est de trouver un passeur de confiance. Mais j’ai demandé un peu autour de moi et j’ai déjà quelques noms». Est-ce qu’elle a peur? «Bien sûr que j’ai peur. Mais je n’ai plus rien à perdre et ma vie est désormais entre les mains de Dieu».

*Prénoms fictifs

Par Stefania Summermatter, de retour d’Ethiopie, swissinfo.ch
(Traduction de l’italien: Marc-André Miserez)

Ce reportage a été réalisé dans le cadre d’En Quête d’Ailleurs (eqda), un projet d’échanges entre journalistes suisses et des pays en voie de développement.

 

Au Japon, fausse audace économique, vrai nationalisme

Par Katsumata Makoto

01/2014

Source : http://www.monde-diplomatique.fr

Shinzō Abe, 63e Premier ministre du Japon, En fonction depuis le 26 décembre 2012 ( CC0 1.0 Universal Public Domain Dedication)

Quand il a annoncé ce que l’on a appelé les « abenomics », en faisant marcher la planche à billets pour relancer une économie vacillante, le premier ministre japonais Abe Shinzo a été salué de toute part. Enfin, un dirigeant osait défier la doxa de l’austérité ! Mais la question de la destination des fonds déversés, qui avait été négligée, refait surface. Les dépenses militaires, par exemple, vont augmenter de 5 % au cours de la prochaine année. Quant à la croissance…

Juillet 2013. Après la victoire écrasante du Parti libéral-démocrate (PLD) aux élections sénatoriales, le premier ministre japonais Abe Shinzo dispose de la majorité absolue dans les deux Chambres. Alors que le pays a connu des années de déflation — depuis la crise de 1997 —, puis le désastre du séisme et de l’accident historique de la centrale nucléaire de Fukushima, en mars 2011, le gouvernement Abe a, dès son arrivée au pouvoir, le 28 décembre 2012, mis l’accent sur sa volonté de redressement économique. C’est ce que les médias ont appelé les « abenomics », en référence aux « reaganomics » qui avaient marqué la première période du néolibéralisme américain sous la présidence de Ronald Reagan, dans les années 1980.

Le pouvoir prétendait sortir de la déflation par trois types de mesures : augmenter les liquidités, autrement dit faire tourner la planche à billets, avec comme objectif d’atteindre un taux d’inflation de 2 % d’ici deux ans (on est loin des peurs irraisonnées de l’Europe face au moindre frémissement de l’inflation) ; relancer les investissements publics ; mettre en œuvre une stratégie de croissance fondée sur les exportations, les privatisations et la dérégulation du marché du travail. Un an plus tard, où en est-on ?

Rompre avec l’orthodoxie ne suffit pas

Le déversement peu orthodoxe de liquidités à partir de janvier 2013, imposé à la Banque du Japon, a d’abord dopé l’économie boursière — d’autant plus vite que les cotations avaient commencé à monter au cours des mois précédant les élections sénatoriales. Sur la demande répétée des grands exportateurs, le cours du yen a baissé, notamment par rapport au dollar et à l’euro. Les ventes à l’étranger en ont été stimulées (+ 16 % d’octobre 2012 à octobre 2013), mais beaucoup moins qu’attendu (+ 4 % seulement en volume), en raison notamment de la faible croissance économique dans les pays clients et des importantes délocalisations opérées au cours des dernières décennies. Seuls les profits des exportateurs s’en trouvent renforcés.

En revanche, la baisse de la monnaie japonaise a fait flamber le prix des importations. Jamais, selon les données du ministère des finances (1), le déficit commercial n’avait été aussi important depuis 1979 : plus de 9 milliards d’euros en novembre 2013 (1 293 milliards de yens), contre un excédent supérieur à 11 milliards d’euros en 2007.

Tabou budgétaire au cours des années précédentes, tant l’Etat est endetté — 224 % du produit intérieur brut (PIB) en 2013 —, la stimulation des travaux publics a été saluée par les entreprises locales, qui souffrent du ralentissement de leur activité. L’idée d’une relance par les dépenses publiques — alors même que partout ailleurs, et en particulier en Europe, la doxa commande de les réduire — a tout pour séduire les partisans du volontarisme politique et les économistes hostiles à l’austérité, tel Joseph Stiglitz : « Les “abenomics” représentent le bon chemin pour redresser l’économie nippone. L’Europe et les Etats-Unis doivent s’en inspirer (2). » Pourtant, ce retour partiel au keynésianisme n’a pas eu l’effet escompté. Le taux de croissance annuel du PIB, qui atteignait 4,3 % entre janvier et mars 2013, est tombé à 1,9 % au cours du troisième trimestre (juillet à octobre). Le taux d’investissement productif des entreprises, qui ont accéléré les délocalisations ces dernières années, reste faible (3). Le bilan est si peu probant que M. Abe a annoncé début octobre un nouveau paquet de financements d’un montant total de 40 milliards d’euros.

Mais il ne suffit pas, pour relancer la machine, de rompre avec l’orthodoxie ambiante et de déverser de l’argent sur les entreprises. Sur le plan social, le bilan des « abenomics » est clairement négatif. Le nombre de ménages touchant l’aide sociale bat un record historique, avec un million six cent mille foyers concernés en août 2013 (4).

Derrière un taux de chômage parmi les plus bas de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), de l’ordre de 4 %, se cache une dégradation de l’emploi silencieuse, mais profonde, avec le renforcement de la précarité et l’intensification du travail. 35 % des emplois sont désormais précarisés (travail à temps partiel, intérim, etc.), et le revenu réel des salariés est en régression : — 1,3 % entre octobre 2012 et octobre 2013, selon le ministère de la santé, du travail et de la sécurité sociale.

Il faut dire que le taux de syndicalisation a chuté (18 %, contre 24 % au début des années 1990). Pour l’essentiel, ce sont les associations, et non les syndicats, qui prennent en charge les revendications des travailleurs précarisés. Depuis 2012, elles publient la liste noire des entreprises qui imposent à leurs salariés des conditions de travail inhumaines. Décerné chaque année, le prix de la « compagnie noire » (burakku kigyou) a été attribué en 2013 à un grand groupe de restauration, Watami, dont le fondateur et ancien président, M. Watanabe Miki, vient d’être élu sénateur sur la liste de la majorité. Son fameux commandement adressé aux employés, « Travaille trois cent soixante-cinq jours par an et vingt-quatre heures par jour, jusqu’à ta mort », a enrichi la liste des dictons du néolibéralisme japonais, dont le plus ancien est « Compte sur tes propres forces »  jijo doryoku »).

Arguant de sa décision de réduire l’impôt sur les sociétés, M. Abe a publiquement exhorté le patronat à augmenter les salaires pour donner un coup de pouce à la consommation. Dans les faits, il se révèle l’applicateur zélé de la stratégie mondiale de la baisse du « coût du travail ». Non seulement il maintient ses cadeaux fiscaux, mais il augmente la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), qui pèse sur les ménages et passera de 5 à 8 % à partir du 1er avril pour alléger le déficit de l’assurance sociale. M. Abe aurait pu choisir de relever le taux de cotisation des entreprises, le plus bas du monde : un peu plus de 5 % du PIB, contre 11 % en moyenne pour les pays de l’Union européenne, par exemple (5).

Dans le même temps, le pouvoir mène une offensive commerciale, très médiatisée au Japon, pour exporter des centrales nucléaires, des produits alimentaires de luxe et des équipements militaires de haute technologie. La vente de ces derniers à l’étranger était jusqu’ici strictement limitée par trois principes plus ou moins respectés depuis 1967 : ne pas vendre d’armes aux pays en conflit ; ne pas en vendre à ceux qui risquent d’entrer en guerre ; ne pas promouvoir l’exportation d’équipements militaires.

Vouloir vendre des centrales nucléaires peut paraître incongru. Bien que le premier ministre ait déclaré, le 7 septembre 2013, devant le comité des Jeux olympiques, que la centrale de Fukushima était sous contrôle et que tout serait réglé avant les Jeux de Tokyo, en 2020, l’évacuation de l’eau contaminée n’est toujours pas maîtrisée, ce qui suscite la colère des habitants, des paysans, des maraîchers et des pêcheurs de la région.

Quant aux exportations agricoles, la politique agressive prônée par le gouvernement est considérée comme une tactique pour détourner l’attention des détracteurs de l’accord de partenariat transpacifique (Trans-Pacific Partnership, TPP), en cours de négociation. Beaucoup redoutent que ce texte ne sonne le glas de l’agriculture familiale et des normes de sécurité alimentaire, plus strictes au Japon qu’aux Etats-Unis (6).

La tournure prise par cette nouvelle politique économique inquiète d’autant plus que, dans l’histoire du Japon, la réponse au malaise social a globalement toujours consisté en une restriction des libertés. Lors de la crise économique des années 1920-1930, face à la montée des revendications démocratiques des paysans et des travailleurs urbains, la solution adoptée a finalement été celle de la militarisation et de la répression, favorisant l’essor d’un nationalisme expansionniste.

Militarisation accélérée

Une ère de croissance forte et distributive a été inaugurée après-guerre, ce qui a permis de satisfaire la majorité de la population. Le mythe de la classe moyenne ascendante s’est définitivement effondré avec les deux « décennies perdues » (ainsi que l’on appelle la période ouverte par la crise de 1997), tandis que la sphère sociale revendicative se réduit de plus en plus. En temps de crise, le nationalisme et les politiques identitaires constituent des instruments efficaces pour contourner les exigences sociales : enrichis et appauvris travaillent ensemble pour leur patrie, tous unis contre les pays voisins.

La recrudescence des incidents territoriaux avec la Chine sur les îles Senkaku (Diaoyu en chinois) en mer de Chine orientale (lire « Nouvelle bataille du Pacifique autour d’un archipel ») et avec la Corée du Sud — l’autre discorde territoriale très médiatisée — sur les îlots Takeshima (Dokdo en coréen) donne au gouvernement Abe une occasion rêvée de mobilisation nationaliste. Ce n’est pas un hasard si le projet publié en 2012 par le PLD pour la révision de la Constitution communément appelée « Constitution de la paix » supprime la référence au « principe universel de l’humanité » dans le préambule, et s’il intègre des formules comme : « L’Etat [est] fondé sur la patrie et la famille, le respect de l’harmonie. » Le constitutionnaliste Higuchi Yoichi se dit inquiet pour l’avenir de la démocratie japonaise : « Un Etat privilégiant de plus en plus exclusivement le droit du sang [aujourd’hui, le système se conjugue avec le droit du sol sous certaines conditions] risque de devenir xénophobe. »

Pour M. Abe, cette révision vise à « sortir du régime d’après-guerre » et à mettre en cause l’ordre international issu des conférences de Yalta et de Potsdam (1945), qui ont sanctionné les puissances fascisantes. Mais le premier ministre ne cherche pas à prendre ses distances avec les Etats-Unis au nom de la souveraineté nationale : il insiste au contraire sur le renforcement de l’alliance militaire et justifie la présence d’importantes bases américaines, comme celle d’Okinawa.

Longtemps, la dénonciation de cette subordination militaire, politique et économique a été le monopole du Parti communiste japonais (PCJ), qui parlait du pays comme d’une « “colonie” des Etats-Unis ». Désormais, la critique provient essentiellement des libéraux et d’anciens fonctionnaires qui n’ont jamais été dans le sillage du PCJ. Coauteur d’un ouvrage récent intitulé Interminable « Occupation » (7), Magosaki Ukeru, ancien diplomate et ex-professeur à l’Ecole de la défense nationale, préconise une autonomie relative vis-à-vis des Etats-Unis et une révision du traité militaire, ainsi que la création d’une communauté de l’Asie de l’Est.

Ce positionnement d’une partie des libéraux contraste avec la ligne politique du gouvernement Abe, tant sur l’accord de défense que sur le TPP, auquel le parti au pouvoir s’était opposé sous les gouvernements précédents. Ils estiment que cet accord de libre-échange ne ferait que favoriser les entreprises américaines, qui pourraient amener le gouvernement japonais, en cas de litige, à être jugé et condamné selon les normes juridiques américaines. Une disposition on ne peut plus symbolique de renoncement à la souveraineté nationale.

Mais c’est sur le sujet de la politique de défense que les contempteurs de la dépendance s’inquiètent le plus. Loin d’apporter plus d’autonomie, l’ambitieuse révision de la Constitution définie par M. Abe permettrait la participation à des opérations de défense collective avec l’armée américaine, ce qui est actuellement interdit.

Cette volonté de changements constitutionnels et d’accroissement des exportations de matériel militaire éclaire d’un jour particulier les « abenomics », qui, comme l’a écrit la Süddeutsche Zeitung (22 juillet 2013), ne sont qu’un moyen pour M. Abe de hisser le Japon au rang de grande puissance militaire.

Le Japon et la Chine rivalisent donc de nationalisme, avec une militarisation croissante des deux côtés. Cela s’accompagne, de la part de la droite japonaise, de provocations sur l’histoire moderne de l’Asie de l’Est : des hommes d’Etat se rendent au très controversé sanctuaire Yasukuni, où sont honorés les soldats morts pour l’empereur, y compris les plus grands criminels de guerre (8) ; ils nient la prostitution forcée de femmes asiatiques organisée par l’armée impériale pendant la seconde guerre mondiale.

Pour éviter que la tension régionale ne culmine en confrontation armée, il faudrait réviser fortement les « abenomics ». La priorité devrait être de désamorcer le malaise social et de favoriser une augmentation sensible des salaires, ainsi que le renforcement de la législation des droits des travailleurs pour corriger les graves inégalités. M. Abe devrait en outre stopper définitivement le programme d’énergie nucléaire : son échec cuisant est confirmé chaque jour par les fuites sans fin d’eau radioactive à Fukushima. Une contamination qui pourrait susciter un contentieux majeur avec les pays riverains de l’océan Pacifique.

Plus fondamentalement, au lieu de faire croire à une reprise de la croissance productiviste en s’appuyant sur de grandes entreprises qui cumulent tous les privilèges, mieux vaudrait prendre en compte la mutation structurelle de la société, ainsi que le souligne Kosuke Motani. Cet économiste insiste sur la diminution continue de la population active, qui devrait passer à 44,2 millions de personnes en 2035 alors qu’elle était de 81,2 millions en 1995, et sur la faible propension à la consommation de la classe aisée (9). Ce que souligne également à sa manière un autre économiste, Tachibanaki Toshiaki, spécialiste de l’analyse des disparités sociales. Les « abenomics », qui cherchent à créer de la richesse à tout prix, enracinent les inégalités dans une logique systémique où « les gagnants prennent tout ». Ce qui, selon lui, ne peut même pas fonctionner, compte tenu du vieillissement de la population et de l’évolution des valeurs des Japonais, qui tendent de plus en plus à rechercher le « bonheur » plutôt que la consommation (10).

Katsumata Makoto

Economiste, professeur à l’université Meiji Gakuin (Tokyo), président du Centre d’études internationales pour la paix.

(1) NHK News Web, 20 novembre 2013.

(2) Entretien à Asahi Shimbun, Tokyo, 15 juin 2013 (en japonais).

(3) « Japan growth slows on weakness overseas », The Wall Street Journal Online, 13 novembre 2013.

(4) « Nouveau record du nombre de ménages recevant l’aide sociale », Nihon Keizai Shimbun, 13 novembre 2013 (en japonais).

(5) Itoh Shuhei, « Le grand tournant de la sécurité sociale », Sekai, Tokyo, novembre 2013 (en japonais).

(6) Lire Lori Wallach, « Le traité transatlantique, un typhon qui menace les Européens », Le Monde diplomatique, novembre 2013.

(7) Magosaki Ukeru et Akira Kimura, Interminable « Occupation », Houritsu Bunkasya, Kyoto, 2013 (en japonais).

(8) Lire Tetsuya Takahashi, « Le sanctuaire Yasukuni ou la mémoire sélective du Japon », Le Monde diplomatique, mars 2007.

(9) Tokyo Shimbun, 17 novembre 2013.

(10) Tachibanaki Toshiaki, « Faut-il ignorer la société inégalitaire ? », Sekai, août 2013 (en japonais).

 

 

 

J’ai pas voté

Réalisation : Moise COURILLEAU et Morgan ZAHND

04/09/2014

Source : https://www.youtube.com

 

J’ai pas voté propose le bilan de cette crise politique et met en avant des solutions ayant déjà fait leurs preuves. Ce documentaire s’adresse à toute personne intéressée par la politique de manière générale et pas seulement à une minorité « élitiste » ou partisane qui s’interrogerait sur le sens d’une élection. J’ai pas voté autopsie la démocratie française afin d’ouvrir une nouvelle ère propice à l’évolution de l’organisation politique.

529 habitants d’un village egyptien envoyés à la potence

Par

25/05/2014o

Source : http://tempsreel.nouvelobs.com

Peines de morts par centaines, procès à la chaîne… en Haute-Egypte, la répression frappe à l’aveugle. Le régime du général Al-Sissi a renoué avec l’arbitraire d’antan et enterre les espoirs de la révolution. Reportage.

A l'annonce des condamnations le 28 avril, des mères, des filles, parquées à l'extérieur du palais, hurlent, s'évanouissent. (Khaled Desouki-AFP) A l’annonce des condamnations le 28 avril, des mères, des filles, parquées à l’extérieur du palais, hurlent, s’évanouissent. (Khaled Desouki-AFP)

Juché sur sa moto chinoise, il zigzague entre les ornières, le long d’un petit canal bordé de palmiers et d’eucalyptus, jusqu’à sa maison en terre crue, peinte en vert et frappée du nom d’Allah. Une fois tassé sur sa banquette, Ahmed Zaghloul fond en larmes.

Mon garçon n’a rien fait, répète-t-il. Personne ne l’a interrogé. Les policiers ne disposent contre lui que d’une vidéo où il apparaît à peine trois secondes. »

Des versets du Coran diffusés par la radio et le ronronnement du ventilateur couvrent ses sanglots. Les rayons du soleil qui percent à travers les volets de bois font scintiller sa barbe grisonnante et sa casquette Harley-Davidson vissée sur le crâne. « Quand je lui rends visite, j’essaie de le rassurer, poursuit ce contremaître dans une compagnie d’électricité. Je lui dis qu’il ne sera pas exécuté, mais il est si jeune et il a tellement peur. »

Un lycéen de 17 ans encourt la pendaison

Son fils, Mahmoud, est incarcéré depuis quatre mois. Il fait partie des 529 habitants de Mattay, un gros bourg de Haute-Egypte, qui, le 28 avril, ont été reconnus coupables de l’attaque, huit mois plus tôt, contre la police locale et de l’assassinat de son commandant, Mustafa al-Attar. Avec trente-six autres personnes, ce lycéen encourt la pendaison. A l’issue du même procès entaché d’irrégularités et expédié en deux brèves audiences à Minya, le chef-lieu, les 492 coaccusés restants ont écopé d’une peine de prison à vie.

Mahmoud n’a que 17 ans, s’écrie son père. Même s’il avait commis les crimes qu’on lui impute, le droit international et la loi égyptienne interdisent de condamner à mort un mineur. »

Tout remonte au 14 août 2013. Ce jour-là, aux premières heures de l’aube, la police déloge par la force les milliers d’islamistes qui, depuis le putsch contre le président Mohamed Morsi, occupent les abords de la mosquée Rabiya al-Adwiya, au Caire. Bilan : un millier de morts. A l’annonce du carnage, les violences s’étendent à l’ensemble de la vallée du Nil. Les émeutiers s’en prennent aux bâtiments publics, aux églises, aux écoles chrétiennes, aux commerces tenus par des Coptes. En particulier, dans la province de Minya, terre traditionnellement frondeuse où les Frères musulmans ont obtenu leurs plus gros scores électoraux.

Egypte : 529 habitats envoyés à la potence-reportage BoltanskiAujourd’hui à Mattay, carcasses de voitures carbonisées lors des émeutes d’août 2013. (Mosa’ab Elshamy-Sipa)

Dès 8 heures du matin, une foule ivre de rage se lance à l’assaut du poste de police de Mattay, un immeuble carré dressé près du fleuve, aux allures de forteresse, avec ses tourelles et ses sacs de sable.

Ali, le frère d’Ahmed Zaghloul, travaille dans le commissariat comme employé.

Les gens nous ont d’abord attaqués avec des cailloux et des bâtons. Ils ont tout saccagé à l’extérieur, même ma moto, raconte-t-il. Le commandant Al-Attar a essayé de parlementer avec eux et a interdit à ses hommes d’ouvrir le feu. Mais le stock de bombes lacrymogènes a fini par s’épuiser et les policiers sur le toit ont peut-être tiré à balles réelles. »

Le sang ne fait qu’accroître la fureur de la populace. Les assaillants investissent les lieux, s’emparent des armes, libèrent les prisonniers, détruisent les archives et mettent le feu à l’édifice. Les policiers prennent la fuite. Grièvement blessé à la tête, leur chef est transporté à l’hôpital de la ville. Après la mort de neuf des leurs, les manifestants se ruent sur le service des urgences et achèvent Mustafa al-Attar, allongé sur une table d’examen, à coups de perche de perfusion et de bouteille d’oxygène. Un lynchage filmé par un téléphone portable et visible sur YouTube.

Audience à huis clos, cinq secondes par accusés

Quel que soit leur degré d’implication, tous les individus identifiés sur ces vidéos amateurs, acteurs et badauds confondus, sont arrêtés et traduits en justice dans les semaines qui suivent. Sur plusieurs images, on voit Mahmoud, à proximité du commissariat, une sandale à la main.

Sa lanière était cassée, dit son père. Il préparait le mariage de sa cousine, à une vingtaine de mètres de là. Il est sorti regarder ce qui se passait. »
Egypte : 529 habitats envoyés à la potence-reportage BoltanskiAhmed Zaghloul, père de Mahmoud, un lycéen de 17 ans qui encourt la pendaison. (Mosa’ab Elshamy-Sipa)

Son défenseur, Me Mohamed Farrag, n’a pu lui parler brièvement que lors de l’ouverture du procès, le 22 mars. Une audience à huis clos, comme les suivantes, fermée au public, à la presse, et suspendue au bout de quarante-cinq minutes, après une altercation entre les juges et les avocats. Soit cinq secondes par accusé. Seuls 64 d’entre eux se trouvent dans le box. Les autres ? En fuite, libérés sous caution ou oubliés en prison. Deux jours plus tard, le président de la cour, Said Youssef, décide d’envoyer les 529 habitants de Mattay à la potence.

Verdict qu’il corrige, le 28 avril, après un avis – obligatoire en cas de peine capitale, mais non contraignant – du mufti, la plus haute autorité religieuse du pays : la mort pour trente-sept d’entre eux. La réclusion à perpétuité pour les autres. Soit, en Egypte, vingt-cinq ans de prison. Les intéressés ne sont pas présents. Le juge n’a même pas pris le temps de prononcer tous leurs noms. Après dix minutes, il lève la séance et disparaît, entouré d’agents cagoulés et armés. A l’annonce de la nouvelle, des mères, des filles, parquées à l’extérieur du palais, face au Nil impassible, hurlent, s’évanouissent. La sœur aînée de Mahmoud souffre depuis d’une dépression nerveuse.

Parmi les condamnés, des malades, des absents, des morts…

Pas de plaidoirie, pas de débats contradictoires, les droits les plus élémentaires de la défense bafoués, un dossier truffé d’erreurs.

Certains noms ont été effacés et remplacés par d’autres. On retrouve les mêmes preuves, les mêmes charges pour tout le monde, affirme l’avocat Ahmed Chabib. Et tout est allé tellement vite. Un seul de mes trente clients a été cité. Comme je n’ai pas pu les défendre, ils n’ont pas voulu me payer. »

Parmi les condamnés figurent des malades, incapables de prendre part à une manifestation. Des émigrés, absents du pays au moment des faits. Comme Abdallah Qassem, un jeune ouvrier du bâtiment parti travailler en Libye en mars 2013. « J’ai présenté tous les papiers officiels qui l’attestent et ils l’ont quand même inclus dans le lot », dit son conseil Me Khaled el-Komy. Dans les trente-sept promis au gibet, on trouve même des morts. Tel ce Dr Badaoui, un gynécologue tué le 14 août au cours de l’émeute et poursuivi neuf jours plus tard.

A une vingtaine de kilomètres, 683 autres peines capitales

« Ce juge se prend pour Dieu », s’emporte Me Chabib. Baptisé « Said le boucher » par la population, le magistrat vient de prononcer 683 autres peines capitales dans un second procès de masse. Celui d’Adwa, une ville située à une vingtaine de kilomètres plus au nord. Il ne rendra sa sentence finale que le 21 juin, après consultation du mufti. Une fois de plus, il devait désigner les coupables d’une attaque commise le 14 août contre une caserne de la police qui s’est soldée par la mort d’un sergent. Une nouvelle fois, il n’a pas laissé les avocats plaider.

« Nous avions boycotté le premier jour, pour protester contre sa manière de faire avec les gens de Mattay. Nous pensions qu’il allait nous entendre lors de l’audience suivante. Quand nous sommes revenus, il a juste délivré son verdict », raconte Me Hassan Saber Afifi. Son frère, un bouquiniste, fait partie des condamnés à mort.

Ce jour-là, il était au Caire pour acheter des livres. Il a des témoins et des factures qui le prouvent, mais il a été châtié car c’est un homme religieux, connu pour ses actions caritatives. »
Egypte : 529 habitants d'un village envoyés à la potence. BoltanskiMe Hassan Saber Afifi, dont le frère bouquiniste est condamné à mort. (Mosa’ab Elshamy-Sipa)

Cette deuxième fournée comprend aussi Mohamed Badie. Le guide suprême des Frères musulmans aurait « incité » les habitants d’Adwa au meurtre. Absent du box, il est déclaré « fugitif » alors qu’il comparaît devant un tribunal installé au coeur de l’académie de police du Caire. Il vient même de recevoir une peine d’un an d’incarcération pour « outrage à magistrats » parce qu’il avait tourné le dos à la cour. « Les lois égyptiennes, malgré toutes leurs insuffisances et leurs restrictions, ne sont même plus respectées, déplore la psychiatre Aida Seif el-Dawla, qui dirige le Centre Nadim pour la Réhabilitation des Victimes de la Violence. La situation est pire que sous le régime de Moubarak. » Depuis la chute de Morsi, 2 500 civils ont été tués, 16.000 autres arrêtés.

La torture est quotidienne, dit-elle. Partout des gens disparaissent. On ne sait pas s’ils sont morts ou détenus dans des prisons secrètes. »

Les jugements d’Adwa et de Mattay ne sont pas des cas isolés. Des centaines d’islamistes ont été condamnés en bloc. La justice prend sa revanche contre une confrérie qui, au pouvoir, avait tenté de la mettre au pas. Ces procès collectifs ont scandalisé jusqu’à la Maison-Blanche. Dans une Egypte qui s’apprête à élire triomphalement le général Abdel Fattah al-Sissi à la tête de l’Etat, ils ne suscitent aucune émotion. « Ces gens n’ont que ce qu’ils méritent »,lâche un homme politique dans un café élégant flanqué de trois tanks Abrams à Maadi, une banlieue de la capitale.

Il n’est pas rare d’entendre des journalistes égyptiens crier « A mort ! » dans les prétoires. La répression ne se limite plus aux partisans du président déchu. Elle s’abat sur les grévistes ou les jeunes révoltés de la place Tahrir. Le 28 avril, au moment où le juge Said Youssef rendait son arrêt de mort, un tribunal cairote interdisait le très laïque Mouvement du 6-Avril, fer de lance de la révolution.

En Egypte, le châtiment suprême est rarement appliqué. La dernière exécution date d’octobre 2011. Les habitants d’Adwa et de Mattay devraient être très vraisemblablement rejugés. « Bien sûr, ces verdicts seront cassés pour vice de procédure et il y aura de nouveaux procès. Mais cela prendra des mois, voire des années, souligne Mohamed ElMessiry, d’Amnesty International. Il est temps que les autorités de ce pays réforment une justice qui n’est ni indépendante ni impartiale. »

Personne n’est à l’abri. Pas même les avocats.

Sur place, c’est la peur et la colère qui dominent. « Nous sommes victimes d’une vengeance. On s’acharne sur ce pauvre village », se lamente un homme de Mattay qui gagne vite sa maison inachevée en briques rouges de crainte d’être vu en compagnie d’un journaliste. Dans ces ruelles poussiéreuses, sillonnées par des triporteurs et des ânes tirant des carrioles métalliques, chacun s’épie. De nombreuses personnes ont été écrouées sur simple dénonciation. Personne n’est à l’abri. Pas même les avocats.

Me Ahmed Eid qui défendait 60 inculpés croupit à Wadi Guedid, un bagne en plein désert. « Pour le voir quelques minutes, je dois faire sept heures de route, dit sa femme, Maha Said Hussein, professeur de dessin de 32 ans enveloppée d’un voile noir. C’est un être brisé. » Le 25 janvier, il a été convoqué au commissariat.

Mon fils croyait que c’était pour parler de ses dossiers et ils l’ont arrêté, ajoute le père, Eid Ahmed Taleb, un retraité vêtu d’une galabya grise. Ils prétendent qu’il était en première ligne lors de l’assaut. C’est absurde ! Il n’a pas quitté la maison. Il est conseiller juridique dans une entreprise chrétienne. Vous croyez qu’ils emploieraient un islamiste ? »

Me Eid n’a jamais été interrogé, ni par les enquêteurs ni par la justice. Il n’apparaît sur aucune photo. Son épouse pense qu’il a été accusé par un collègue jaloux ou un policier rancunier : « C’est un bon avocat. Il avait réussi à faire libérer beaucoup de gens. »

Un médecin battu, insulté, puis placé en isolement

Le docteur Hossam Chabib, lui, a pris la fuite. Militant du Parti de la Liberté et de la Justice, la vitrine politique des Frères musulmans, il roulait de nuit, le 28 août dernier, quand il a été interpellé pour violation du couvre-feu.

Comme médecin, j’avais pourtant le droit de circuler. Je revenais d’un hôpital et j’avais franchi sans encombre plusieurs barrages militaires. Mais ces policiers m’attendaient à Mattay, près de chez moi », raconte-t-il au téléphone.

Il est emmené au poste, battu, insulté, puis placé en cellule d’isolement. Son frère, qui n’est autre que l’avocat Ahmed Chabib, se démène pour le faire sortir.

Les forces de sécurité trouvent une autre raison pour le garder : le 14 août, il aurait refusé de soigner le commandant Attar. « Il était blessé à la tête et nécessitait des soins chirurgicaux. Je suis spécialisé en médecine interne. Je ne pouvais rien faire pour lui. » Un juge parvient à la même conclusion et le libère au bout de soixante-quinze jours.

Tombe alors un troisième chef d’accusation : il aurait poussé la foule à envahir les urgences et à lyncher l’officier. Il affirme au contraire avoir tenté de prendre sa défense, comme l’atteste une vidéo. Qu’importe. Le voilà condamné à la réclusion à perpétuité. Mais, deux mois avant le procès, il a été autorisé à voyager à l’étranger. Il vit aujourd’hui en Asie. « Tout cela est parfaitement illogique », dit-il.