Les femmes saoudiennes ont voté pour la première fois, et veulent plus de droits

Source : https://fr.globalvoices.org/2015/12/21/193204/

21 Dec 2015

Vingt-et-une femmes ont emporté un siège aux élections municipales en Arabie Saoudite, le premier scrutin du pays jamais ouvert aux électrices et candidates. Quelque 900 femmes concouraient contre 6.000 candidats hommes pour 2.100 sièges dans 284 conseils municipaux, compétents en matière d’affaires locales, comme les jardins publics, l’assainissement et la collecte des ordures. 1.050 autres conseillers municipaux étaient nommés, parmi lesquels on attendait aussi des femmes.

Cette élection historique s’est déroulée samedi 12 décembre. 130.000 femmes étaient inscrites sur les listes électorales et 978 étaient candidates. Grande nouvelle pour les femmes saoudiennes, un moment exceptionnel dans un pays ultra-conservateur où les femmes n’ont pas le droit de conduire leur propre voiture et sont soumises à des lois leur imposant une tutelle masculine. Le nombre de 130.000 inscrites est à comparer aux 1,3 millions d’hommes. La participation a été estimée à 47 pour cent.

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L’ONU, dernière station avant l’enfer

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La mission première de l’ONU, à la fois utopique et réaliste, est d’assurer la paix et la sécurité dans le monde. Comment l’étrange concept de « soldats de la paix » est-il né ? Les quelque 120 000 Casques bleus aujourd’hui déployés dans le monde sont-ils en mesure d’assurer leur mission ? Bilan en demi-teinte d’une puissance incertaine.

La mission première de l’ONU, à la fois utopique et réaliste, est d’assurer la paix et la sécurité dans le monde. Comment l’étrange concept de « soldats de la paix » est-il né ? Comment a-t-il évolué en pratique ? Alors que les conflits interétatiques ont quasiment disparu, mais que les civils sont de façon croissante la cible de guerres internes et du terrorisme, les quelque 120 000 hommes servant aujourd’hui sous le drapeau bleu changent-ils la donne ? Peut-on espérer répondre aux enjeux du XXIe siècle avec des règles du jeu édictées en 1945 ? Faut-il parler de grande puissance ou d’impuissance déguisée ?

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2015, SOURCE

INTERVIEW

Vote sous le feu en Centrafrique

Par Par Marco LONGARI

12/2015

Source : http://blogs.afp.com

Des civils se mettent à l'abri pendant l'attaque d'un bureau de vote dans le quartier PK5 de Bangui pendant le référendum constitutionnel, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Des civils se mettent à l’abri pendant l’attaque d’un bureau de vote du quartier PK5 de Bangui pendant le référendum du 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

 

BANGUI, 16 décembre 2015 – Je suis en Centrafrique depuis environ deux semaines. C’est un pays compliqué à couvrir : on a la sensation que quelque chose bout en permanence ici, que rien n’est stabilisé. Il faut toujours être sur ses gardes. On ne peut jamais se détendre, car on sent que quelque chose de fâcheux peut arriver à tout moment. Et ce dimanche 13 décembre, nos craintes se confirment.

La situation en Centrafrique est compliquée. Ce pays de 4,8 millions d’habitants est en proie aux troubles depuis qu’en mars 2013, des rebelles principalement musulmans de la coalition Séléka ont renversé le président chrétien François Bozizé, au pouvoir depuis dix ans. Les exactions commises sur les civils, notamment les chrétiens, ont entrainé des représailles féroces sur la communauté musulmane dès que la rébellion a été chassée du pouvoir, début 2014.
Patrouille sénégalaise dans les rues de Bangui, le 10 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Une patrouille sénégalaise dans les rues de Bangui, le 10 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

 

Depuis trois ans, les violences entre groupes chrétiens et musulmans n’ont jamais cessé. En ce moment, c’est ce qu’on appelle un « conflit de basse intensité » : il n’y a pas de ligne de front, pas de combats quotidiens. Mais on sait qu’à chaque coin de rue, il y a des hommes armés qui peuvent à tout moment semer la mort.

 

Rebelles et bandits

 

Les forces internationales de maintien de la paix sont partout. La Mission des Nations Unies en Centrafrique compte plus de 11.000 casques bleus déployés à travers le pays, dont une grande partie du territoire est contrôlé par des rebelles ou par des bandits. Beaucoup ici ont intérêt à faire capoter le processus de normalisation pour continuer leurs trafics d’or ou de diamants, ou pour éviter d’avoir affaire un jour à la justice pour leurs innombrables crimes contre les civils.
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Les musulmans sont minoritaires en Centrafrique. Dans la capitale Bangui, la plupart d’entre eux vivent dans le quartier PK5 qui était, avant la crise, le véritable poumon économique de la ville. C’est là qu’éclate la fusillade.

Ce dimanche, les Centrafricains sont appelés aux urnes pour un référendum sur la nouvelle constitution, prélude à l’élection présidentielle prévue le 27 décembre. Les autorités espèrent que ce processus électoral aidera à mettre un terme aux violences qui ont fait environ 5.000 morts en trois ans et ont forcé un Centrafricain sur dix à fuir. La majorité des musulmans qui habitent au PK5 sont en faveur du texte, mais une minorité est contre.
Devant le bureau de vote de l'école Baya Dombia à Bangui, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Devant le bureau de vote de l’école Baya Dombia le jour du scrutin (AFP / Marco Longari)

 

Plus tôt dans la journée, des camions de l’ONU sont venus déposer le matériel de vote à l’école Koudoukou. Accueillis à coups de pierre par un groupe d’individus opposés au référendum, ils ont dû rebrousser chemin sans décharger. Plus tard, des personnes exigeant de pouvoir voter se sont rassemblées. Dès le matin, donc, la tension commence à monter. Et cela ne s’arrange pas au fil des heures.

 

Milice d’autodéfense

 

Alors que des électeurs attendent devant l’école le retour du matériel de vote, des soldats de l’armée centrafricaine arrivent. Ils sont rejoints par des miliciens musulmans armés appartenant à une organisation d’autodéfense du PK5, des civils brandissant des kalachnikovs et des grenades. Ils prennent position autour de l’école dans le but d’effectuer une démonstration de force.
Une électrice se dirige vers un bureau de vote à Bangui, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Une électrice se rend aux urnes à Bangui, le 13 décembre (AFP / Marco Longari)

 

Finalement, le bureau de vote est déplacé jusque dans l’école Baya Dombia, un établissement décrépit situé non loin de là. Le matériel de vote est livré, les électeurs font la queue et commencent à exercer leur devoir civique. Un contingent de l’ONU composé de soldats sénégalais, burundais et congolais surveille les opérations. Tout se déroule comme prévu.

 

Roquettes contre les électeurs

 

Et soudain, tout bascule. On entend d’abord des tirs d’armes automatiques. Quelques personnes courent se mettre à l’abri, sans vraiment paniquer car entendre des coups de feu est quelque chose d’habituel en République centrafricaine. A ce moment-là, je me trouve près de la porte d’entrée de l’école. Je prends des photos de gens en train de se mettre à couvert.
Des civils se mettent à l'abri pendant l'attaque d'un bureau de vote dans le quartier PK5 de Bangui, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Des civils tentent de se mettre à l’abri pendant l’attaque du bureau de vote l’école Baya Dombia à Bangui pendant le référendum du 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

 

Puis ce sont les RPG qui entrent en action. Les roquettes visent clairement l’école, les électeurs. Les balles sifflent. Une roquette heurte un palmier devant l’entrée de l’école, à moins d’une quinzaine de mètres de la foule. L’arbre est coupé en deux par l’impact. C’est étrange, les deux morceaux du tronc se séparent et tombent au ralenti sous les crépitements des balles. C’est là où les gens commencent à réaliser la dangerosité de la situation, à crier et à s’enfuir. C’est la panique générale.

Au moment où l’attaque s’intensifie, je suis revenu à l’intérieur de l’école pour retrouver mes collègues. Je me mets à l’abri dans la cage d’escalier, qui est l’endroit que je juge le plus sûr.
Des civils et un casque bleu sénégalais se mettent à couvert pendant l'attaque d'un bureau de vote dans le quartier PK5 de Bangui, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Des civils se mettent à couvert pendant l’attaque (AFP /Marco Longari)

 

Des soldats sénégalais qui défendent le bureau de vote se précipitent vers la foule pour l’éloigner de la cour de l’école. D’autres prennent position et se mettent à riposter. La fusillade dure trois ou quatre minutes. Je retraverse la cour de l’école à découvert pour photographier les soldats qui tirent. Je suis moins inquiet pour ma sécurité que pour celle des gens autour de moi, car ils sont pris au dépourvu et ne savent pas quoi faire. Des blindés de l’ONU se dirigent droit vers l’endroit d’où viennent les tirs. Les assaillants semblent battre en retraite car tout à coup l’attaque s’arrête.

 

Catastrophe évitée de justesse

 

Le plus étonnant, c’est qu’au plus fort de la fusillade, quelques jeunes musulmans qui s’étaient mis à couvert sont sortis de leurs abris en levant le poing et en criant : « on va voter ! » Cela en dit long sur la lassitude et la colère des habitants, qui se sentent pris en otage par les auteurs de violences.
Des casques bleus sénégalais ripostent aux tirs de roquette et d'arme automatique des assaillants du bureau de vote (AFP / Marco Longari)

Des casques bleus sénégalais ripostent (AFP / Marco Longari)

 

« On a trop souffert. Ceux qui tirent sont des criminels qui veulent le chaos, mais nous ne pouvons plus le supporter », raconte Mahamat Youssouf, un marchand, à ma collègue de l’AFP Célia Lebur à un autre endroit de la ville. « Nous aussi nous sommes Centrafricains, et nous voulons la paix ! »

A l’école Baya Dombia, on n’est pas passés loin de la catastrophe. Si une des roquettes avait atterri dans la foule, le bilan aurait été lourd. Par chance, personne n’est blessé dans cette attaque. Les casques bleus ont fait du bon travail pour mettre les gens à l’abri dès le début de la fusillade, alors même que personne ne comprenait encore très bien ce qui était en train de se produire. Après l’attaque, le vote est suspendu et reporté au lendemain.

Mais ce jour-là, cinq personnes sont tuées dans d’autres incidents dans le quartier PK5.
Vote à l'école Koudoukou du quartier PK5 de Bangui, le 14 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Après la suspension du vote dans le bureau attaqué, les électeurs se rendent aux urnes à l’école Koudoukou du quartier PK5 de Bangui le lendemain, 14 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

 

Je ne suis pas fâché de quitter la Centrafrique après deux semaines, même si j’y retournerai certainement. Un sentiment d’insécurité règne dans la ville. Un couvre-feu est instauré toutes les nuits, et il faut faire très attention à tout ce que l’on fait. Dans certains quartiers, la population est ouvertement hostile aux journalistes. Il est extrêmement compliqué de travailler. Ce n’est toutefois pas tellement le cas dans le quartier musulman, où nous sommes plutôt les bienvenus. Nous sommes dans une enclave, et les habitants veulent qu’on raconte leur histoire.

En Centrafrique, on peut sentir que les plaies sont encore loin d’être refermées, que la colère et la violence couvent. J’ai couvert plusieurs conflits majeurs en Afrique, ainsi qu’à Gaza, en Libye, en Syrie, en Géorgie et au Kosovo. L’attaque de ce bureau de vote du PK5 n’est certainement pas la pire situation dans laquelle je me sois trouvé. Mais dans l’échelle ascendante du pire, je luis accorderais peut-être la note de huit sur dix. C’est un moment très effrayant, avec des tirs de roquette dirigés directement contre nous. Si une de ces roquettes avait atterri dans la foule, cela aurait été un carnage.

 

Marco Longari est le responsable photo de l’AFP pour l’Afrique, basé à Johannesburg. Suivez-le sur Twitter (@mlongari) et sur Instagram. Ce texte a été écrit avec Yana Dlugy et traduit de l’anglais par Roland de Courson à Paris.
Queue devant un bureau de vote de Bangui, le 14 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Le bureau de vote de l’école Koudoukou, le 14 décembre (AFP / Marco Longari)

A propos de l’AFP

L’Agence France-Presse (AFP) est une agence de presse mondiale fournissant une information rapide, vérifiée et complète en vidéo, texte, photo, multimédia et infographie sur les événements qui font l’actualité internationale. Des guerres et conflits à la politique, au sport, au spectacle jusqu’aux grands développements en matière de santé, de sciences ou de technologie.

Lanceurs d’alerte : coupables ou héros ?

Realisation James Spione
2014

Source : http://www.arte.tv


À travers l’histoire de trois lanceurs d’alerte américains, ce documentaire illustre la férocité des États-Unis contre ceux qui osent dénoncer le pouvoir. Un éclairage stupéfiant sur les méthodes des administrations Bush et Obama.

Connaissez-vous John Kiriakou, Thomas Drake et Jesselyn Radack ? Certainement pas. Et pourtant, ces trois Américains ont pris d’énormes risques, au nom de leurs valeurs, pour révéler au monde les pratiques de leur nation dans sa « guerre contre le terrorisme ». Le premier travailla durant quinze ans pour la CIA ; il confirma l’utilisation de la torture par les agents américains. Le deuxième est un ancien de la NSA, la National Security Agency ; il révéla dès 2006 le nébuleux projet Trailblazer, un système de surveillance généralisée des télécommunications – une affaire Snowden avant l’heure. La troisième, aujourd’hui avocate du même Edward Snowden, occupa un poste important au département de la Justice ; elle dénonça en 2002 les conditions de détention de John Walker Lindh, un Américain affilié à al-Qaida, capturé lors de l’intervention en Afghanistan. Du jour au lendemain, Kiriakou, Drake et Radack virent leur existence bouleversée. Ils étaient devenus des ennemis de l’Amérique…

Les sept d’Obama

James Spione a suivi les trois lanceurs d’alerte pendant plusieurs mois tout en revenant sur la façon dont l’administration américaine s’est employée à détruire leur vie : licenciement, difficulté à retrouver du travail, ruine liée aux frais d’avocat, harcèlement par des agents du FBI, menaces envers la famille… John Kiriakou a connu pire. Il est derrière les barreaux depuis janvier 2013 après une condamnation à trente mois de prison. « Autrefois, les lanceurs d’alerte devaient choisir entre leur conscience et leur carrière, explique Jesselyn Radack. Aujourd’hui, ils risquent leur liberté… Et leur vie. »

Le parallèle avec l’État orwellien – dépeint dans le roman dystopique 1984 – s’avère inexorable. Il y a soixante-cinq ans, l’écrivain britannique prophétisait : « Aux moments de crise, ce n’est pas contre un ennemi extérieur qu’on lutte, mais toujours contre son propre corps. » Aux États-Unis, la crise a pour origine les attentats du 11 septembre 2001. Depuis, parler est devenu un crime ; le secret, une norme. Place désormais à un régime sécuritaire symbolisé par l’utilisation de plus en plus fréquente de l’Espionage Act, une loi floue et liberticide datant de 1917. Dans toute l’histoire des États-Unis, seulement dix personnes furent inculpées pour avoir divulgué des informations confidentielles, en vertu de cet Espionage Act. Sept l’ont été sous la présidence d’Obama.

 

James Spione, Réalisateur, Monteur, Producteur

Le candidat aux Oscars James Spione est un réalisateur de films indépendants base à New York. Son œuvre la plus récente, Incident in New Baghdad, un film de guerre puissant nominé  aux Oscars, a été projeté en avant-première au festival du film de Tribeca. Il y a remporté le prix du meilleur court-métrage documentaire. En février 2012, Incident in New Baghdad a été nominé aux Oscars dans la catégorie court-métrage documentaire.

Parmi les documentaires précédents de Spione figure le long-métrage American Farm, qui relate la disparition de l’exploitation qui appartenait à sa famille depuis cinq générations, dans le centre de l’état de New York. Ont peut également citer Our Island Home, un portrait poignant des derniers habitants encore en vie d’une zone désertée située au large des côtes de Virginie. Celui-ci fait partie d’une série de trois court-métrages, dont Spirit of the Bird, sorti l’année dernière, et Watermen, qui sortira bientôt, qui explorent l’histoire et la culture très particulières d’une des dernières régions côtières rurales des Etats-Unis.

Spione a également écrit et réalisé un certain nombre de films de fiction. Son œuvre la plus connue est peut-être Garden, un drame étrange et plein de suspense avec Melissa Leo, récompensée aux Oscars (Fighter) et Matt Malloy (Six pieds sous terre) dans le rôle d’un vétéran. Le film avait rencontré un franc succès au festival de Sundance. Spione a également réalisé The Playroom, avec Pamela Stewart (The Reception) dans le rôle principal. Le film a été projeté pour la première fois au Walter Reade Theatre, à New York, dans le cadre d’une série de « nuits des films indépendants », et a été diffusé dans l’émission Reel Street, sur une chaîne câblée américaine.

 

Thomas Drake, Intervenant

En 2006, après avoir lancé des alertes pendant des années, tant en interne qu’auprès du Congrès, Thomas Drake, qui à l’époque était un haut responsable à la NSA (Agence national de sécurité), a révélé des informations classifiées à un journaliste du Baltimore Sun. Celles-ci concernaient l’existence d’une alternative légale, efficace et bien moins coûteuse aux programmes d’écoutes à grande échelle, extrêmement chers et probablement illégaux. Ce programme alternatif, dénommé « ThinThread », avait été écarté à la hâte par la NSA. Par la suite, le FBI fit une descente au domicile de Drake et le gouvernement Obama engagea des poursuites contre lui en s’appuyant sur l’Espionage Act. Cependant, les poursuites ont fini par être abandonnées et les accusations initiales ont été levées.

CONNEX :
DOSSIER
TORRENT

Politique et internet : mais que s’est-il donc passé ?

Par

10/04/2014

Source : http://www.internetactu.net

English : Politics and the Internet: but what has happened ?

 

C’est pour témoigner que Pierre Mounier (@piotrr70) était invité au séminaire de l’Institut rhône-alpin des systèmes complexes (Ixxi) sur la gouvernance politique à l’heure du numérique. Témoigner de son expérience, non pas en tant que directeur adjoint du Centre pour l’édition électronique ouverte, ni comme animateur du blog Homo-numericus, mais en tant que militant politique et candidat aux élections législatives de 2012 pour le Parti pirate (voir également un autre portrait de lui dressé par Libération à l’occasion de cette candidature). Pourtant, aujourd’hui, il n’est ni élu, ni candidat de ce parti dont il s’est éloigné (il n’en est plus membre). Il ne représente donc personne d’autre que lui. “C’est pour cela que je vais parler à la première personne. Je suis aujourd’hui dans une situation politique qui m’interdit de dire autre chose que “je” : pas “nous” (c’est-à-dire ne parler au nom d’aucun collectif) ni “ils” (depuis aucun surplomb). Mais je souhaite apporter quelque chose dans ce débat en rendant compte de mon expérience politique. J’ai le sentiment confus qu’une des causes profondes de la crise politique est qu’il n’est pas fait droit à mon expérience politique, subjective, intime, égoïste même, dans un certain nombre de collectifs, institutions et événements politiques.”.

MounierPirate
Image : l’article que consacrait Owni en mai 2012 à la candidature de Pierre Mounier pour le parti pirate (photo Ophelia Noor).

Et Pierre Mounier de rappeler que cela n’a pas toujours été le cas. Si aujourd’hui, il n’assume plus que son propre étendard, c’est après en avoir porté plein d’autres. Longtemps son expérience politique a su se fondre et s’intégrer dans des ensembles plus vastes. Que s’est-il passé pour que ce ne soit plus le cas ?

“Nous avons donné le jour à la démocratie et nous l’avons assassinée !”

Et Pierre de faire référence à l’article de Titiou Lecoq paru sur Slate.fr en novembre 2013 : Notre mai 68 politique est devenu un grille-pain fasciste qui est venu exprimer le sentiment de désillusion de bien des internautes après les révélations d’Edward Snowden. Où sont passées les promesses politiques émancipatrices, porteuses de valeurs de liberté, d’autonomie individuelle, de liberté d’expression ?… La réalité mercantile et répressive de l’internet nous a rattrapés. Nous sommes sous le joug de la domination de plateformes centralisées aux contenus cadenassés. La multiplicité des parcours permise par le lien hypertexte a été remplacée par la domination des réseaux sociaux. L’accès universel au savoir a été détourné par les moteurs de recherche qui isolent chaque utilisateur au sein d’une bulle de filtrage…

Pierre Mounier a beau convoquer le discours de 1994 d’Al Gore devant l’Union internationale des télécommunications en appelant à “un nouvel âge d’or Athénien”, c’est désormais à la répression contre les manifestations populaires à Athènes en 2011 qu’il pense (cf. son billet Athènes 2.0 : epic fail). “Que s’est-il passé ? Ai-je été victime d’un complot ?” A Athènes, sur la place Syntagma, un avertissement nous rappelle : “Nous avons donné le jour à la démocratie et nous l’avons assassinée ! C’est au moins une chose pour laquelle nous avons du savoir-faire !”

“Et si le comploteur, le dominant, le bourreau, n’était nul autre que moi-même ? Ne me suis-je pas abandonné à ma propre servitude volontaire ? Et si plutôt que d’être émancipatrices, les technologies étaient l’instrument de ma propre domination, avec mon propre consentement ?” Et Mounier de faire référence au livre de Fred Turner, si souvent cité, Aux sources de l’utopie numérique, qui souligne combien l’évolution mercantile du net n’est pas une trahison des idéaux originels, mais était déjà à l’oeuvre dans les contrecultures des années 60. L’individualisme est consubstantiel à la dérégulation et à l’auto-organisation collective des pionniers. Et Pierre Mounier de faire référence également à un texte d’Habermas intitulé La science et la technique comme idéologie où Habermas explique comment la rationalité instrumentale de la technologie envahit le système social lui-même pour se constituer en idéologie et finit par asservir l’homme comme objet de cette rationalité. En 1968, pour Habermas, cette intention technocratique n’est pas réalisée… Mais n’est-ce pas à ce mouvement, au début de cette mise en oeuvre, auquel nous assistons aujourd’hui par l’intégration par les technologies numériques en réseau dans tous les secteurs de la vie sociale jusqu’au niveau de nos relations interpersonnelles ?

Face à une société devenue elle-même système, cyberstructure, tout système politique visant à mettre à bas ce même système semble devenu impossible du fait même des boucles de rétroaction qui le caractérise. Pour les geeks, comme l’expliquait Cory Doctorow, le mode d’action efficace consiste à contourner le problème. Mais c’est croire encore que l’absence de démocratie est un bug, pas une caractéristique.

Plus pour Pierre Mounier. “Voilà l’aporie dans laquelle je me trouve. J’ai déposé mon drapeau. Je suis rentré chez moi…”, constate, défait, le militant.

La communauté du numérique est une expérience politique

Le témoignage de Pierre Mounier aurait pu s’arrêter là. Et pourtant… Le voilà qui cite le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau et notamment la dédicace à la République de Genève, où Rousseau rend hommage à sa patrie et plus encore à l’expérience politique qu’il en a retirée.

Pierre Mounier, comme bien des internautes, a également une expérience de citoyenneté à partager. Son expérience du numérique au moment où il l’a découvert, comme tant d’autres, à la fin des années 90. Une expérience de “citoyenneté de proximité”, qui se fait au gré des listes de discussion, des forums, des premiers sites internet… Pour mieux comprendre le numérique, il créé Homo Numericus. Il s’intéresse aux outils, aux premiers logiciels de publication automatique… Puis, comme beaucoup d’autres, il rencontre Spip, le logiciel (Wikipédia). Et plus qu’un logiciel, il rencontre une communauté où se mélange développeurs et utilisateurs, anciens et nouveaux, experts et newbies… Une communauté d’entraide et d’information partagée, sans organisation centralisée ou centrale, où les gens font les choses ensemble… Et cette expérience est avant tout une expérience politique, explique Pierre Mounier. “Ce n’est pas pour ses qualités techniques que ce logiciel m’a plu et que je l’ai adopté. C’est bien plutôt la qualité de la communauté humaine constituée par l’ensemble de ses utilisateurs et développeurs qui m’a séduit”. C’est un apprentissage politique dont il fait l’expérience. “Contrairement à ce que l’on dit mécaniquement, l’expérience de la citoyenneté ne se vit pas dans le secret de l’isoloir – c’est une expérience anecdotique – mais bien plutôt dans la “mise en commun des paroles et des actes” selon la belle expression d’Annah Arendt, que constitue l’insertion au sein de collectifs humains”. Alors que l’expérience des collectifs des partis politiques et des associations était demeuré peu engageante, toujours décevante, celle des listes de discussion de Spip était un véritable espace public, dynamique, vivant, discutant autant de trucs et astuces pratiques que des orientations du développement logiciel ou de la régulation d’internet. C’est dans cette communauté, cette “Cyber-Genève”, accueillante, intégrante, que Pierre Mounier a fait son éducation politique, l’inverse de ce qu’on expérimente dans les espaces politiques traditionnels. C’est dans cette expérience politique de proximité qu’a été fondée ce que pourrait être, ce que devrait être la citoyenneté numérique…

Alors Athènes ou Genève ? Comment allons-nous pouvoir nous allier pour que ces Genève numériques ne soient pas seulement des exceptions, des communautés électives, des îlots de démocratie locale ? Comment par “monadologisation” comme le disait plus tôt Bruno Latour, allons-nous pouvoir construire quelque chose qui puisse aller au-delà et faire révolution du politique ?

Face aux questions de l’assistance, Pierre Mounier reste simple. Les expériences de démocratie directe, comme Athènes, demeurent un idéal régulateur, explique-t-il. Athènes est un phare constamment remobilisé pour représenter et définir l’idéal politique, même si la démocratie Athénienne ne l’était peut-être pas tant que cela. “La notion de démocratie est une notion dynamique qui a besoin d’idéal où se projeter”, rappelle-t-il. Les plateformes de vote en ligne sur le modèle du logiciel de démocratie liquide utilisé par le parti pirate soulignent l’appétence pour la démocratie directe. Pourtant, cette plateforme permet plutôt de dépasser l’opposition un peu vaine entre la démocratie représentative et la démocratie directe, en introduisant de la flexibilité dans les deux systèmes. Certes, les expérimentations montrent leurs limites et leurs difficultés, mais permettent d’explorer ce qu’il se passe entre les deux idéaux démocratiques.

A une question lui demandant comment pouvait désormais s’articuler le politique, l’économique et le social, Mounier conclut en soulignant combien ces trois dimensions sont en conflits, sans justement voir comment trouver une solution pour mieux les articuler, alors que le capitalisme dérégulé ne cesse de produire des effets délétères et profonds sur les deux autres. Pas sûr en effet que plus de démocratie ou de social permet de rétablir la balance…

Hubert Guillaud

 

CONNEX :

http://www.internetactu.net/2014/04/09/du-mode-dexistence-du-politique/

Le potentiel subversif du vote blanc

Par Alain Garrigou

09/04/2014

Source : http://blog.mondediplo.net

English : The subversive potential of the white vote

 

Depuis le 1er avril 2014, le vote blanc est comptabilisé (loi du 21 février 2014) :

« Les bulletins blancs sont décomptés séparément et annexés au procès-verbal. Ils n’entrent pas en compte pour la détermination des suffrages exprimés, mais il en est fait spécialement mention dans les résultats des scrutins. Une enveloppe ne contenant aucun bulletin est assimilée à un bulletin blanc. »

A cet égard, les prochaines élections européennes seront une première. D’aucuns s’étonneront qu’il ait fallu si longtemps pour une si petite innovation. Depuis 1852, les bulletins blancs étaient comptés avec les bulletins nuls [1]. La force de l’évidence électorale a tellement obscurci les choses qu’on ne voit plus qu’à travers des règles élémentaires, c’est bien toute l’économie du vote qui est en jeu. Ce dernier s’est imposé comme un choix positif consistant à déléguer à un représentant. Il n’était pas seulement un devoir de voter, mais de voter pour quelqu’un. Pas n’importe qui : ainsi se sont imposées des conditions légales de candidature afin d’éviter les intrus. Pas n’importe comment. Les normes du vote correct semblent évidentes à l’électeur qui prend ses bulletins imprimés dans les bureaux de vote. Pourtant, le bulletin a d’abord été manuscrit avant qu’en 1848 (en France), on s’aperçoive que le suffrage universel nécessitait son impression : à la fois à cause du nombre et du ralentissement induit par le fait d’écrire son bulletin sur une table (décret de 1820), mais aussi parce que beaucoup d’électeurs ne savaient pas écrire. Si bien que le bulletin autographe, initialement vanté comme une preuve de compétence, devint suspect puis nul.

Lire « Voter blanc n’est pas nul », Le Monde diplomatique, avril 1995.

L’association du bulletin nul et du bulletin blanc n’est pas anodine. Elle semble se justifier par leur faible nombre [2] et leur inutilité. Ces bulletins ne font pas des élus. A travers cette association, pourtant, se lit le mécanisme qui fait du vote une technologie d’expression contrainte, on pourrait dire d’expression et de contrainte. On ne peut que sélectionner un nom. Et tous ces électeurs qui croyaient au 19e siècle qu’ils pouvaient s’épancher en livrant des commentaires sur un bout de papier en ont été pour leurs frais. Comme ceux qui refusaient le choix qu’on leur proposait en déposant un bulletin blanc. Tous mis dans le même sac des incapables de voter correctement. Bulletins « nuls ». Comme s’ils ne savaient pas voter. Non seulement un vote perdu, mais un vote inepte. Alors, autant ne pas se déplacer. A moins que l’on ne soit indéfectiblement attaché à l’expression démocratique du vote pour voter sans faire de choix, ou que l’on craigne de se distinguer en n’émargeant pas la liste électorale.

Les votes « blanc et nul » restent rares alors que l’abstention a fortement progressé depuis plus de deux décennies. C’est en fait le vote blanc qui constitue la totalité ou presque de la catégorie, même si cela n’était pas chiffré jusque-là. Un vote d’abstention en somme. Une bonne raison de le comptabiliser. Il a fallu longtemps pour prendre cette mesure loin d’être mineure car elle concerne le principe même du régime représentatif. Les élus ont accepté un desserrement du principe selon lequel on ne pouvait voter que pour choisir, les choisir. L’ont-ils fait par conviction démocratique ? Sans doute. Mais alors pourquoi pas plus tôt ? La montée de l’abstention, notamment par la non inscription sur les listes, les inquiète. La part croissante de bulletins blancs ne pouvait continuer à être rejetée dans le néant politique sans préjudice pour la légitimité démocratique. Enfin, l’introduction de machines à voter a introduit une inégalité entre électeurs puisque ces machines excluent de fait les votes nuls (qui ne sont pas enregistrés) et qu’elles disposent d’une option spécifique pour le vote blanc. La réforme est timide, nuancent ceux qui soulignent que les bulletins blancs ne sont pas inclus dans les bulletins exprimés et qu’ils ne sont donc pas près d’affecter les calculs de majorité. Ce sans doute afin d’éviter que surgissent des problèmes techniques majeurs… « L’élection de 1995 constitue ici un intéressant cas d’école. Si le vote blanc avait été comptabilisé comme un suffrage exprimé, l’élection de Jacques Chirac n’aurait pu être proclamée : ses 52,6 % se seraient en effet mués en 49,5 %, le plaçant en deçà de la majorité absolue [3 ». La réforme est en effet timide si le vote blanc demeure résiduel. Mais seul l’usage en déterminera l’importance politique.

Dans un livre iconoclaste, La Lucidité, José Saramago soulignait le potentiel subversif du vote blanc. Dans une capitale imaginaire, les élections municipales ont eu un résultat déconcertant : « parti de droite, huit pour cent, parti du centre, huit pour cent, parti de gauche, un pour cent, abstentions, zéro, bulletins nuls, zéro, bulletins blancs, quatre-vingt-trois pour cent [4 ». En annonçant ce résultat, le premier ministre a le visage livide. Il a bien compris que « ces bulletins blancs qui ont asséné un coup brutal à la normalité démocratique (…) ne sont pas tombés du ciel et ne sont pas sortis des entrailles de la terre, ils ont séjourné dans la poche de quatre-vingt-trois électeurs sur cent dans cette ville, lesquels de leur propre main fort peu patriotique les ont déposés dans l’urne ». Cette « erreur » va être corrigée car il ne peut s’agir que d’un complot : l’état de siège est vite proclamé, les coupables pourchassés et la ville évacuée. Cette fable révélatrice de la violence de la « normalité démocratique » reste éloignée, cependant, de ce que l’on peut raisonnablement attendre du prochain décompte des bulletins blancs. On n’observe pas de révolution dans les pays étrangers ayant adopté cette mesure.

Les bulletins blancs ne seront peut-être pas plus nombreux lors des prochaines élections européennes, tant il faut de temps pour s’approprier les changements institutionnels. Il n’est ainsi pas sûr que l’abstention — annoncée très élevée — en soit diminuée, pas plus que les votes extrêmes [5]. Lire « La machine bruxelloise s’emballe », Le Monde diplomatique, avril 2014, en kiosques. Il est d’ailleurs significatif que le parti a priori le plus défavorable au décompte des votes blancs soit le FN… Celui qui se présente comme le parti antisystème partage manifestement ici les présupposés des cléricatures politiques. En l’occurrence, il pourra mieux prétendre que ses suffrages sont des suffrages d’adhésion et non de protestation. Le décompte des votes blancs mettra au défi la conception commune de l’opinion publique selon laquelle les individus auraient des préférences claires et clairement identifiées.

Les élections municipales récentes ont montré le peu d’importance que les électeurs faisaient des compromissions de certains candidats. Nul ne croit que la présomption d’innocence justifie de réélire les élus mis en cause. Mais même condamnés, ils sont réélus parce qu’on se déjugerait à ne pas revoter pour le même, et parce qu’on ne veut surtout pas voir son adversaire l’emporter. Et l’on a aussi vu que les partis politiques accablés par les affaires n’en gagnent pas moins les élections. Quelle confiance faut-il faire alors à ces sondés qui déclarent à la quasi unanimité (96,5 %) qu’ils ne voteraient pas pour un élu corrompu [6] ? On évoque souvent l’ambivalence des pensées et des sentiments mais sans jamais la prendre en compte tant elle dérange. Le décompte des votes blancs va permettre de juger d’un autre point de vue la défiance dont politologues et journalistes répètent qu’elle est massive. « Quatre-vingt-sept pour cent des Français considèrent que les responsables politiques se préoccupent peu ou pas du tout des gens comme eux », si l’on en croit la dernière enquête par sondage sur la confiance politique [7]. Quatre-vingt-sept pour cent, c’est à peu près le score du vote blanc dans la capitale de José Saramago.

Que serait en effet une défiance qui s’accommoderait d’un vote en faveur de ceux-là même qui en sont les cibles ? Les excuses comme l’attachement au vote, le souci de ne pas laisser la place à ceux qu’on déteste – sans doute une importante motivation – la perte d’une voix : tout cela ne vaut plus si le vote blanc exprime le refus de l’offre politique, la défiance en somme, tout en manifestant l’attachement à la démocratie. Si le vote blanc n’augmentait pas notablement, il faudrait alors conclure à l’inconsistance de ces sondés qui déclarent leur défiance, ou à l’inanité de ces sondages qui la construisent. Mais la défiance dut-elle s’exprimer significativement dans le vote blanc, la réalité rejoindrait alors la fable.

Notes

[1] Jérôme Tournadre, « Le vote blanc. Un homme, une voix perdue ? », dans Organiser l’expression citoyenne. Pratiques électorales, déroulement des scrutins, technologies du vote, Paris, La Documentation française, 2007, pp. 91-106.

[2] Par exemple, 1,92 % au premier tour de l’élection présidentielle de 2012, 1,44 % en 2007, 3,38 % en 2002 et encore, 1,58 au premier tour des élections législatives de 2012, 1,87 % en 2007, 2,12 % en 2002.

[3] Jérôme Tournadre, op. cit., p. 107.

[4] José Saramago, La Lucidité, Paris, Seuil, 2006, p. 39-40.

[5] Ces diminutions furent pourtant citées comme un objectif de la réforme lors des discussions au Parlement ; voir le dossier « Pouvoirs publics : reconnaissance du vote blanc » sur le site de l’Assemblée nationale.

[6] Enquête Ifop-Cevipof-Ministère de l’intérieur, mai 2006.

[7] Baromètre de la confiance politique Cevipof-Opinionway (13 janvier 2014) cité dans Le Figaro, 13 janvier 2014.

Bahreïn, plongée dans un pays interdit

Réalisation : Stéphanie Lamorré

Source : http://monde-arabe.arte.tv

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Au Bahreïn, chaque jour depuis un an, des femmes et des hommes descendent dans la rue au péril de leur vie pour réclamer liberté et démocratie. Pendant un mois, Stéphanie Lamorré a filmé clandestinement au cœur des quartiers assiégés, les manifestations violemment réprimées.

Il est presque impossible de pénétrer au Bahreïn lorsque l’on est journaliste. Fin avril, alors, que le royaume accueillait le Grand Prix de Formule 1 au mépris des graves troubles qui secouent le pays, des reporters qui tentaient de filmer la répression des manifestations se sont fait arrêter manu militari. Contrairement à l’Egypte ou à la Tunisie, cette petite monarchie du Golfe Persique ne délivre pas de visas à la presse. Passer la frontière clandestinement comme en Syrie n’est pas une option envisageable car Bahreïn est une île. L’accès du pays est aussi rendu très difficile aux ONG.

Ces derniers mois, plusieurs journalistes ont été expulsés lorsque la police a découvert qu’ils avaient participé aux manifestations pour la démocratie. Les images sur les évènements du Bahreïn sont rarissimes. Seule ressource pour savoir ce qui se passe sur le terrain, des vidéo-clips amateurs mis en ligne sur Youtube et les informations envoyées par les activistes via Twitter. Stéphanie Lamorré vient de passer un mois clandestinement dans le pays où elle a pu partager la vie des insurgés. Elle nous rapporte le récit de son immersion, à travers le regard de trois femmes. Des activistes courageuses qui expliquent à quel point leur révolution est invisible. Comment faire exister et reconnaître l’insurrection contre le pouvoir. Trois destins, trois regards sur ce pays interdit de la Révolution arabe et oublié de l’Occident.

Documentaire – ARTE France, Premières Lignes, 2012, 52mn
Réalisation : Stéphanie Lamorré

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« Ces gens-là sont morts, ce ne sont plus des migrants »

Par Jean-Marc Manach

31/03/2014

Source : http://www.monde-diplomatique.fr

English : « These people are dead, they are no longer migrants »

Le 3 octobre 2013, un chalutier transportant cinq cent réfugiés venant pour majorité de l’Erythrée et de la Somalie tombait en panne à deux kilomètres de l’île italienne de Lampedusa. Espérant alerter les secours, un passager mit le feu à une couverture. Le bateau s’embrasa, certains passagers sautèrent dans l’eau, d’autres se ruèrent sur l’un des côtés du navire, qui se retourna. Cette tragédie, qui fit plus de trois cent soixante morts, fut largement relayée dans les médias. Jamais on n’avait autant parlé des risques pris – et des drame vécus – par tous ces réfugiés qui cherchent à gagner l’Europe au péril de leur vie.

Une équipe de journalistes européens révèle aujourd’hui que plus de vingt-trois mille hommes, femmes et enfants sont « morts aux frontières » de l’Europe, depuis l’an 2000, soit plus de 50 % de plus que les estimations dont on disposait jusqu’alors.

Pendant des mois, ils ont cherché à vérifier (« fact-checker ») les deux bases de données de référence en la matière : celle d’United, qui fédère plus de cinq cent cinquante organisations non gouvernementales (ONG) européennes, et Fortress Europe, créée par un journaliste italien, Gabriele del Grande.

La première, qui n’a pas été mise à jour depuis octobre 2012, répertoriait dix-sept mille trois cent six victimes depuis 1993 – dont quinze mille cent soixante-dix-huit depuis l’an 2000. La seconde dénombre dix-neuf mille cent quarante-quatre morts et disparus depuis 1988 – dont treize mille six cent quatre-vingt-trois depuis l’an 2000. Nous n’avons pu analyser que les données postérieures à l’an 2000, mais en fusionnant leurs deux bases de données, et après avoir éliminé les doublons, vérifié les données, nous avons découvert que nos bases de données cumulées, « The Migrants Files » comportait vingt-trois mille deux cent cinquante-huit morts et disparus documentés, soit 53% de plus que celle d’United, et 70% de plus que celle de del Grande… sachant que ces bases de données ne répertorient que les morts et disparus documentés, et que nombreux sont ceux qui disparaissent, en mer et dans le désert notamment, sans laisser de traces.

En 2011, une carte interactive réalisée par OWNI révélait que la majeure partie d’entre eux mourraient noyés, mais que des centaines de réfugiés étaient également morts de faim ou de soif, de froid, d’hypothermie, étouffés dans les camions qui les transportaient, en sautant sur un champ de mines ou préférant se suicider que d’être reconduits à la frontière.

Notre enquête révèle aujourd’hui que, sur les vingt-trois mille morts et disparus documentés depuis l’an 2000, près de six mille cinq cents l’ont été au large de Lampedusa, plus de deux mille deux cents aux Îles Canaries, et plus de mille cinq cents dans le détroit de Gibraltar.

En visite à Lampedusa, suite à la tragédie d’octobre dernier, José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, déclarait que « l’Union européenne ne peut pas accepter que des milliers de personnes meurent à ses frontières ». En décembre 2013, l’UE lançait officiellement son nouveau système de surveillance des frontières extérieures de l’Europe (Eurosur), conçu en 2008 pour « réduire le nombre d’immigrants illégaux qui entrent dans l’UE sans être découverts, réduire le nombre de décès d’immigrants illégaux en sauvant davantage de vies en mer (et) renforcer la sécurité intérieure dans l’ensemble de l’UE, en contribuant à prévenir la criminalité transfrontalière ».

Or, notre enquête révèle également qu’aucun des pays membres, aucune instance européenne, pas plus que l’ONU, ne s’est jusqu’ici doté d’un outil destiné à mesurer l’ampleur de la tragédie. Frontex, l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des Etats membres de l’Union européenne, ne collecte de son côté de statistiques que sur les seuls réfugiés interceptés et reconduits à la frontière, jamais sur ceux qui ont perdu la vie. Interrogé sur cette myopie, un des membres de l’agence a reconnu, sous couvert d’anonymat, que « le travail de Frontex, c’est la lutte contre l’immigration illégale, pas le sauvetage en mer, et ces gens-là sont morts, ce ne sont plus des migrants », avant de reconnaître que ses collègues et lui ne voient pas bien, en l’état, comment Eurosur, tel qu’il a été développé depuis, pourrait sauver des vies.

« The Migrants Files » est un projet porté par les agences de datajournalisme Journalism++ SAS, Journalism++ Stockholm et Dataninja, les médias Neue Zürcher Zeitung, El Confidencial, Sydsvenskan et Radiobubble, ainsi que les journalistes indépendants Jacopo Ottaviani et Jean-Marc Manach. Il a été soutenu par une bourse de JournalismFund.eu. Seize étudiants du laboratoire de journalisme de données de l’université de Bologne ont contribué à ce projet en vérifiant la validité d’un échantillon d’évènements, sous la supervision du professeur Carlo Gubitosa.

Ce que l’internet n’a pas réussi (3/4) : distribuer l’autorité

Par

18/03/2014

Source : http://www.internetactu.net

English : What the internet has failed (3/4): distributing authority

Il y a un an, l’enquête Ipsos “France 2013 : les nouvelles fractures” faisait l’effet d’un coup de tonnerre médiatique, soulignant combien la crise avait exacerbé la tentation du repli national et le rejet du politique. Le Monde titrait sur “les crispations alarmantes de la société française”. “Le poujadisme s’est enraciné en France”, estimait-elle. L’idéologie anti-autoritaire des années 60-70 a reflué de manière spectaculaire. 87 % des Français estiment qu’on a besoin d’un vrai chef en France pour remettre de l’ordre et 86 % (toute tendance politique confondue) estiment que l’autorité est une valeur qui est souvent trop critiquée. Et la nouvelle édition que vient de relayer Ipsos ne fait que renforcer cette tendance. Certes, ce sondage, encore plus que d’autres, est à prendre avec beaucoup de précautions, tant il semble chercher à faire démonstration. Le politologue Alain Garigou de l’Observatoire des sondages et le sociologue Renaud Cornand sur le blog de Laurent Mucchielli en ont brillamment montré toutes les limites, insistant sur son manque de représentation, sur son côté manipulatoire et sa capacité à amalgamer des différences, ou encore sur la polysémie du terme même d’autorité, qui ne recouvre certainement pas la même réalité pour les sympathisants du Front national et ceux du Front de gauche. Si la défiance s’exacerbe, encore faut-il rappeler que la collaboration, la réinvention du lien social, elle, est une réponse, pragmatique, des Français à ce repli sur soi, estimait la directrice de TNS Sofres dans le Monde.fr en réponse au sondage de son concurrent.

Notre besoin d’autorité est impossible à rassasier

Reste que si cette représentation résonne en nous, c’est malgré tout parce qu’elle donne l’impression de traduire un sentiment, un malaise que nous ressentons chaque jour un peu plus face aux crispations de la société. Ce sentiment que ce besoin d’autorité est partout plus présent : en politique bien sûr, où le système favorise la primauté des représentants au détriment de toute forme de démocratie participative, mais plus encore dans le monde du travail, où le système favorise toujours plus une organisation pyramidale fondée sur le contrôle.

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Image : un tweet de Jean-François Copé présentant son projet politique lors d’un meeting fondé sur la devise “Liberté, autorité, égalité”. Qu’est devenue la fraternité ?

Pourtant, l’internet ne nous annonçait-il pas une nouvelle remise en cause des autorités ? Ne nous promettait-il pas le règne des collectifs auto-organisés, l’innovation ouverte, l’organisation distribuée, libre et autonome ? Pourquoi l’intelligence collective, démultipliée par le réseau, n’est-elle pas parvenue à bouleverser les rapports d’autorité classiques ? On peut même se demander pourquoi elle semble même les avoir renforcés. Que s’est-il donc passé ?

Pourquoi les gens éprouvent-ils un tel besoin d’autorité ? Comment peut-on croire que c’est par un chef qu’on remettra les choses en place – alors que l’essor des structures en réseau ne cesse de tenter d’en montrer les limites ? Pourquoi le contrôle, les hiérarchies, les processus semblent-ils partout se développer au détriment de l’autonomie et de la coopération ? Les structures organisationnelles en réseaux ont-elles fait démonstration de leur supériorité ? Pas si sûr, et c’est peut-être bien là le problème.

Pourquoi nos chefs sont-ils nuls ?

Pour Thomas Chamorro-Premuzic (@drtcp), professeur de psychologie des affaires à l’University College de Londres et cofondateur de Metaprofiling, la principale raison du déséquilibre des genres dans les fonctions de direction repose sur notre incapacité à distinguer la confiance de la compétence, expliquait-il dans la Harvard Business Review. C’est-à-dire que nous avons tendance à interpréter les signes de confiance comme des signes de compétences. Le charisme et le charme sont souvent confondus avec le potentiel à diriger. De plus, nous avons tendance à élire comme chef des personnes égocentriques, narcissiques et qui ont une grande confiance en elles, des traits de personnalités qui seraient plus fréquents chez les hommes que les femmes. Freud soulignait déjà combien les disciples remplacent leurs propres tendances narcissiques par celles de leurs chefs, de sorte que leur amour pour le leader est une forme déguisée de l’amour-propre, ou un substitut à leur incapacité à s’aimer eux-mêmes.

Enfin, les hommes ont tendance à penser qu’ils sont plus intelligents que les femmes. Pourtant, “l’arrogance et la suffisance sont inversement proportionnelles aux talents de leadership”, explique Thomas Chamorro-Premuzic. Quel que soit le domaine, les meilleurs leaders sont pourtant souvent des gens humbles… C’est ce qui explique que les incompétents soient plus souvent promus à des postes de management et de direction que des gens compétents. Pas étonnant qu’avec ces mauvais dirigeants, les sociétés, entreprises et organisations soient massivement mal gérées. Pourtant, certaines études ont montré que les femmes cadres sont plus susceptibles de susciter le respect et la fierté de leurs adeptes, communiquer leur vision, responsabiliser leurs subordonnés et résoudre des problèmes de façon plus créative que les hommes… Plus qu’une distinction de genre, ce que montre Thomas Chamorro-Premuzic c’est notre difficulté à distinguer les qualités de l’autorité. Pour le philosophe Jean-Claude Monod dans son livre Qu’est-ce qu’un chef en démocratie ? (voir sa critique sur la Vie des idées), comme pour le philosophe Robert Damien dans Eloge de l’autorité, généalogie d’une (dé)raison politique (voir son interview sur Mediapart.fr) tout le problème de l’autorité, sous quelque forme que ce soit, est celle d’être une domination.

Le management par la coercition

Le leadership est une construction sociale. Est-ce à dire que notre rapport à l’autorité en politique ou dans l’entreprise est lié au rapport que nous avons eu à l’autorité de nos propres parents ? La psychothérapeute Naomi Shragai dans un récent article pour le Financial Times explore cette question de manière assez convaincante à la suite des travaux de Manfred Kets de Vries.
En France, comme dans les autres pays méditerranéens, la majorité des managers envisagent la direction, le management de manière coercitive, c’est-à-dire dans le but d’obtenir un acquiescement immédiat des salariés, rappelait en citant force études, Jessica Dubois pour Slate.fr. Alors que dans d’autres pays, notamment ceux de l’Europe du Nord, le chef est là pour faire émerger la décision collectivement. Pour bien des managers, le bien-être du salarié reste antinomique avec la performance de l’entreprise, explique le psychiatre spécialisé dans le stress en entreprise, Patrick Légeron.

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Image : Dans son livre When Culture Collide, le linguiste britannique Richard Lewis a classé les différentes cultures du leadership selon les pays, en 24 schémas. Si le management est démocratique et décentralisé en Suède, en France il est autocratique et paternaliste… via Cadreo.

Pourquoi en sommes-nous là ? D’abord parce que les écoles de management ne forment pas à l’humain, mais aussi parce que les managers ne sont pas choisis pour leurs qualités humaines, mais pour leurs compétences métiers, rapporte encore Jessica Dubois pour Slate.fr. L’évolution du management avec le développement du reporting (les indicateurs de résultats) remet en cause le management, mais pas l’autocratie, estime le sociologue Philippe D’Iribarne. La crise et la concurrence forcenée n’ont rien arrangé : le top management cherchant à reprendre le contrôle et diminuant les marges de manoeuvres des managers intermédiaires. Tout le contraire de ce qu’il faudrait faire !

Pourquoi sommes-nous si soumis à l’autorité ?

Et si notre problème par rapport à l’autorité ne reposait pas tant que cela dans la figure du chef que dans notre soumission ? C’est ce qu’évoque le philosophe Vincent Cespedes, auteur de L’ambition ou l’épopée de soi dans un article pour le HuffingtonPost. Selon lui, la France ne traverse pas une crise conjoncturelle, mais un problème “psychobureautique”, pour faire référence aux travaux du sociologue américain Robert King Merton. Il s’agit d’une tendance à sacraliser les règles.

“A force d’exiger des salariés et des fonctionnaires de se conformer le plus strictement possible aux prescriptions de leur poste, on leur inculque un attachement viscéral aux règles, bien au-delà de la simple adhésion pragmatique. On érige ainsi la psychorigidité au rang des vertus organisationnelles, faisant passer l’application du règlement au-dessus de l’intérêt des clients et des prestataires eux-mêmes. Prudence, méthode et discipline deviennent de véritables handicaps, qui interdisent l’adaptation à la nouveauté et l’agilité procédurale. Conséquences de cette surconformité acquise : une intériorisation des règles (devenues fins en soi et non plus moyens pour atteindre des buts) ; une diminution des relations interindividuelles ; une attitude soumise et passive qui fait fi – souvent sous le mode de la frustration – de toute autonomie et de toute créativité.”

L’intelligence connective, elle, est mue par deux pulsions antagonistes, mais trouvant une émulation prodigieuse grâce aux nouvelles technologies : le désir de liberté et le désir de communauté. Le but devient alors de viser un idéal commun et d’en tirer un plaisir maximal. Pour le philosophe, c’est ce qui explique qu’un vaste “marché aux causes et jouissances” se soit ouvert sur la toile, composé d’extrémismes de tout poil et d’ayatollahs du dimanche. Selon lui, la grande responsable est l’école, qui continue de faire de la sélection par l’obéissance inconditionnelle aux règles. S’il est certainement réducteur d’accuser l’école de tous les maux, force est de constater que le caporalisme, cet assujettissement à la règle, au processus, au corps, à la fonction, parfois même la devançant, semble un phénomène de plus en plus courant. Peut-être que cela s’explique quand le processus prend le pas sur les hiérarchies, c’est-à-dire quand le respect des process devient la principale règle de fonctionnement des organisations. Si nous doutons des hiérarchies, les processus qui leur ont succédé nous proposent des modes d’organisation encore plus stricte, tout le contraire de ce qui favorise la coopération.

Les rituels, les règles, les processus sont devenus nos nouvelles autorités

En fait, le système de contrôle qu’établit le management produit l’inverse de ce qu’il recherche. Comme l’expliquait Bengt Jacobson, chercheur à l’Académie d’administration publique de l’université de Södertorn dans une communication relatée par la 27e Région, bâtir des systèmes de contrôles intégrés ne permet d’obtenir en retour que des “rituels de rationalité”, c’est-à-dire une expansion encore plus grande de la bureaucratie et une attitude de dédain envers la hiérarchie ou tout le système tend à le contourner pour gouverner, voir parfois seulement travailler. Le management, en se fondant sur le contrôle, la séparation des tâches, les résultats, la compétition nous éloigne toujours plus de la confiance, des approches systémiques, de la coopération, de l’apprentissage et de l’innovation. Pour les hauts fonctionnaires explique-t-il (mais on pourrait élargir son propos à toute forme de management), le problème ne réside jamais dans le système, mais dans le fait qu’il n’est jamais suffisamment déployé et donc efficace. Les rituels, les règles, les processus ont envahi les organisations et semblent être devenus les nouvelles formes d’autorités.

Notre système de management est un management par la contrainte, explique le docteur en philosophie et en management, Isaac Getz dans Liberté et Cie. Le professeur d’entrepreneuriat Philippe Silberzahn ne disait pas autre chose sur la scène de Lift en rappelant que 30 à 50% du temps des managers est dévoué au contrôle des employés.

Jérémie Rosanvallon, chercheur au Centre d’étude de l’emploi, explique pourtant très bien que les formes de contrôle informatique au travail sont différemment vécues par les cadres et par les employés. Pourtant, très souvent, la profusion d’information rend difficile le contrôle systématique et panoptique, rappelle le chercheur dans un autre article. Reste que le simple fait que le contrôle soit potentiellement réalisable suffit à donner aux salariés le sentiment qu’il est effectif. La réalité du contrôle dépend donc avant tout de sa perception. Il est souvent surestimé, parce qu’il est imprévisible et que ses modalités sont inconnues. “Tout rappel à l’ordre est une remise en cause personnelle”, d’autant plus que bien souvent elle est publique. Cette surveillance invisible incite à la prudence, à la retenue, au respect des processus. Si du point de vue de l’encadrement, le contrôle peut paraître ponctuel ou anodin, du point de vue des surveillés, il est inquisiteur, dénonciateur, imprévisible et non négocié. “Le contrôle n’a pas toujours besoin d’être effectif pour être efficace et le flou qui l’entoure le renforce”.

Sauf qu’on mesure mal ses contre-effets, notamment la défiance qu’il fait naître et plus encore l’entrave à la coopération qu’il représente. On mesure mieux par contre ses effets cliniques et la souffrance qu’il génère. Le sociologue Vincent de Gaulejac de l’Institut international de sociologie clinique ne dit pas autre chose dans ses critiques de l’idéologie managériale en pointant la neutralité apparente des mécanismes et techniques de gestion (vidéo). Et de dénoncer les transformations managériales appuyées sur les technologies de l’information qui donnent des outils pour rationaliser la gestion des hommes sur les mêmes paradigmes que la gestion des choses, des biens, des stocks… La mesure et le calibrage des activités mettent les hommes dans un système de contrôle qui ne porte plus seulement sur ce qu’ils produisent, mais sur la façon dont ils produisent : leur performance, leur comportement… Qui banalise ce qu’il a appelé “la lutte des places” : “les individus ne sont pas renvoyés au combat collectif de changer l’ordre des places, mais sont renvoyés à un combat individuel de changer sa place dans l’ordre.” Pour Vincent de Gaulejac, il ne faut pas que cette lutte se traduise en symptômes somatiques et psychosomatiques, comme c’est de plus en plus le cas aujourd’hui avec la multiplication des cas de dépression, de burn-out, voire de suicide au travail, mais le traduire en remise en question des modes management, des méthodes de réorganisation, des outils de gestion qui empêchent de faire correctement son travail, surtout quand celui-ci, même atomisé et séquencié, doit néanmoins se faire avec d’autres.

L’autorité, c’est plus simple

Pourquoi préférons-nous la simplification de l’autorité ? Alors que nous sommes dans un monde complexe, voire hypercomplexe, nous avons tendance à préférer la simplification : à chaque problème, une solution et une seule, explique Yovan Menkevick pour Reflets. L’explication unique reste toujours une manière de voir clair.

En ce sens, le chef, le leader, est celui qui apporte une vision, une stratégie, une direction qui permet d’éclaircir la complexité. Pas étonnant alors que l’univers de l’économie numérique soit hanté par ses leaders, ces chefs qui mobilisent l’innovation, à l’image de Steve Jobs. La confusion entre leaders et managers est assez courante, explique le spécialiste du management John Kotter (Wikipédia). Le management gère la complexité, le leadership, lui, gère le changement. L’un ne remplace pas l’autre, mais le complète. Mais pour Kotter, les entreprises aujourd’hui sont confrontées à trop de management et pas assez de leadership.

Dans son dernier livre, Ensemble, pour une éthique de la coopération, Richard Sennett (voir notre article “Technologies et coopération”) explique, comme il le soulignait dans une interview pour Marianne que l’autorité, “le commandement n’est plus un moyen, même pas un but. C’est devenu un objet. Il n’a plus aucun lien avec l’autorité”. Le rapport à l’autorité n’est pas seulement fonction de ce que l’on juge légitime ou non, il est aussi lié au besoin de “croire”. Le soupçon qui nous fait critiquer la légitimité des leaders, des institutions, des hiérarchies ne nous libère pas pour autant de notre besoin d’être rassuré. En cela, les processus, les rituels, les règles sont autant d’outils qu’on utilise non seulement pour se prémunir, mais plus encore pour se rassurer, pour tenter de gérer le stress.

L’internet a-t-il vraiment fait la démonstration de notre capacité à collaborer ?

Un récent article de recherche (.pdf) a tenté de mesurer si, dans une compétition de code, les équipes auto-organisées en ligne étaient plus efficaces que les équipes coordonnées et organisées hiérarchiquement. Au final, estiment les chercheurs, les équipes auto-organisées en ligne fonctionnent mieux et se révèlent plus efficaces et plus performantes que celles auxquelles on assigne une procédure. Le coût à devoir s’auto-organiser génère plus de bénéfices au groupe que ceux qui doivent suivre des règles. Mieux, les groupes auto-organisés ont été plus à même de fourbir des solutions qui marchent, plus de solutions et des solutions de meilleure qualité.

Reste que ces démonstrations demeurent rares, trop anecdotiques. La force du modèle d’autorité semble bien plus ancrée dans nos représentations que celle de l’auto-organisation.

La technologie nous a promis de nous aider à mieux travailler ensemble, mais force est de constater qu’elle n’y arrive pas toujours, estime le futurologue Glen Hiemstra pour FastCoExist. Si les technologies ont démultiplié nos outils de communication, force est de constater qu’elles n’ont pas si bien facilité la collaboration, à tout le moins, pas du point de vue de la perception qu’en ont les employés. Alors que nos outils de communication sont devenus si pervasifs, pourquoi fonctionnent-ils si mal ? Les recherches sur la collaboration médiée par la technologie montrent que si les technologies sont utiles pour gérer les routines, les choses pratiques, les tâches de coordination impersonnelles, elles demeurent mal adaptées aux interactions complexes.

Les outils collaboratifs ont-ils vraiment fait la preuve qu’ils permettaient de mieux collaborer ? Dans un billet du forum du site LaVieModerne.net qui déconstruit les propos de François Taddéi que nous relations, le professeur de lettre Loys Bonod pose une bonne question sur Wikipédia, emblème de la collaboration. Pour lui, Wikipédia n’est pas l’outil de la pensée collective. “Il s’agit d’un empilement mouvant de modifications asynchrones et successives, souvent les unes contre les autres, sans la pensée ni la réflexion collective que l’on peut attendre d’une équipe éditoriale”. Pour le prof de lettre critique des technologies, le numérique ne fait que faciliter, optimiser et accélérer le travail scientifique, la distribution des tâches, plus qu’il ne permet vraiment d’intelligence collective.

La collaboration en ligne demeure limitée

Pour Boris Beaude (@nofluxin), chercheur au laboratoire Chôros de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne et auteur du stimulant Les fins d’Internet, le terme d’intelligence collective pose deux problèmes : celui de l’intelligence et celui du collectif. “Collectif suppose que ce soit massif. Or, si les usages d’internet sont massifs, la collaboration, elle, demeure limitée”. Si on prend Wikipédia, l’exemple emblématique de l’intelligence collaborative, on constate qu’en septembre 2013, seul 0,0002% des utilisateurs de la version francophone sont considérés comme des contributeurs actifs c’est-à-dire ayant effectué au moins cinq modifications au cours du dernier mois, soit 4 500 personnes sur 20 millions de visiteurs. Le nombre de contributeurs ayant effectué plus de trois modifications par jour se réduit quant à lui à 713 personnes pour la version francophone ! Si la participation active est massive, elle reste relativement faible par rapport à l’ensemble des utilisateurs d’internet.

C’est pourquoi le chercheur préfère parler de “capacité distribuée” plutôt que d’intelligence collective, car si cette expression est subtilement analysée chez Pierre Levy, dans le sens commun, celle-ci se prête à beaucoup d’illusion. “Ce n’est pas l’autorité qui disparait, mais sa légitimité, la façon dont elle est établie, construite. On n’est pas du tout dans la fin de l’autorité, mais dans une discussion sur la légitimité : qui est légitime à construire ou interdire quelque chose ? Le problème de Wikipedia n’est pas l’amateurisme ou le professionnalisme, mais le fait que les nouvelles formes d’autorité mises en place commencent à être subverties par des formes d’autorité plus anciennes”, nous explique-t-il en évoquant l’instrumentalisation de l’encyclopédie par une part de plus en plus importante d’acteurs venant modifier les articles pour y faire passer leurs idées ou leurs produits. Les nouvelles formes d’autorités ont été rattrapées par les anciennes.

Comment l’éthique de la collaboration a-t-elle été idéologisée ?

Autre exemple de l’intelligence collective souvent mise en avant : le développement du logiciel libre. Le travail de Nicolas Jullien (@NicolasJullien) par exemple a bien éclairé le côté paradoxal des “communautés du libre”, à la fois ouvertes et accessibles et en même temps extrêmement sélectives et distinctives du fait des compétences requises (voir par exemple “Le travail des développeurs de logiciels libres” (.pdf)). Mais c’est le chercheur Sébastien Broca du Centre d’études des techniques, des connaissances et des pratiques, qui, dans “Du logiciel libre aux théories de l’intelligence collective“, a bien pointé la limite de faire du mouvement du logiciel libre un des laboratoires où se préparerait la société du futur.

Pour Sébastien Broca, le mouvement du logiciel libre a certes produit des réalisations de tout premier ordre (Linux, Apache…) mais aussi un ensemble de discours mettant en avant certaines valeurs et certains modes de fonctionnement, fonctionnant parfois “comme une véritable idéologie”, contribuant à voiler la réalité des pratiques, avant d’être récupéré par toute une construction intellectuelle allant de L’éthique hacker de Pekka Himanen, aux thèses de Yann Moulier Boutang relatives au Capitalisme cognitif ou à celles de Michael Hardt et Antonio Negri sur la société open source qu’ils décrivent dans Empire et Multitude. Pour Broca, la méfiance envers la hiérarchie, la valorisation du mérite individuel et la promotion d’une éthique de la collaboration… sont idéalisées tant par les acteurs du libre militant que par des intellectuels qui ont cherché à donner une portée sociale générale à un mouvement spécifique. Des théories qui pêchent par un certain réductionnisme, qui tendent à ramener des phénomènes hétérogènes sous une grille d’explication unique.

Pour Sébastien Broca, auteur d’Utopie du logiciel libre : “On a longtemps pensé, suite aux pionniers que le renversement des structures sociales, politiques et hiérarchiques allait pouvoir se faire par la simple technique. Mais ce déterminisme technologique, que dénonce Morozov, dessert plus les causes qu’il défend que le contraire. On a pensé que la lutte contre les autorités allait se faire tout seule. C’est oublier bien vite combien cela est et demeure un objet de lutte social, un objet de lutte politique bien avant que d’être un objet technique. Il y a souvent un manque de profondeur historique dans les discours sur l’internet. Quand on lit les propos des pionniers qui rêvent que la technique soit un outil de remise en cause des hiérarchies, on constate qu’ils ont oublié la profondeur historique de ces questions : le socialisme libertaire, l’anarchisme, le mouvement ouvrier qui eux aussi ont remis en cause les hiérarchies, se sont battus contre le centralisme…”

“Le texte d’Eric Raymond, la Cathédrale et le bazar, est percutant, mais il nous a fait croire que les collectifs open source fonctionnaient sans régulation, sans forme d’organisation pour gérer la coopération. En fait, dans les collectifs du logiciel libre, on trouve de multiples formes d’organisation très différentes. Si la réalité du logiciel libre met en pratique des idéaux de déhiérarchisation, l’horizontalité n’est jamais totale et prend des formes très diverses. Même dans le logiciel libre, il y a toujours des hiérarchies qui se recréent. Comme le soulignait récemment Bastien Guerry sur son blog, la plupart des logiciels libres sont écrits par des communautés minuscules de une, deux ou cinq personnes qui reçoivent peu de contributions externes. Pour les projets plus importants, l’ouverture, la participation sont relatives. Dans le monde du logiciel libre, l’idéal méritocratique est très fort. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de hiérarchies, mais que celles-ci se recréent sur les compétences et les mérites des contributeurs. Dans les rares grands projets collaboratifs qui marchent (et tous ne marchent pas), on a moins affaire à une destruction des formes hiérarchiques, qu’à la naissance de nouvelles hiérarchies, organisées sur de nouveaux critères, comme le mérite.”

En fait, nous explique encore Sébastien Broca, tous les domaines de la vie sociale ne marchent pas de la même façon. Ce qui marche bien dans un domaine ne marche pas forcément dans un autre. D’où les difficultés à transposer le modèle de Wikipédia et du logiciel libre à d’autres domaines, comme à la politique. “Certes, Wikipédia a prouvé que le modèle fonctionnait – avec ses limites, notamment sur le nombre relatif des contributions. Mais en matière politique, les projets des partis pirates par exemple ne semblent pas avoir eu le même succès. On ne construit pas un parti politique, son programme, comme on construit une encyclopédie. L’efficacité de l’auto-organisation dépend beaucoup du domaine concerné.”. Peter Sunde, le cofondateur de Pirate Bay, l’a bien compris quand il a annoncé entrer en politique, souligne Boris Beaude. Comme il l’expliquait dans une remarquable tribune à Wired, on ne peut pas combattre la politique par la technologie. Dominique Cardon ne nous disait pas le contraire : “Les geeks ont parfois une culture politique assez naïve. Ils ont inventé de remarquables modèles de coordination à base de procédures et d’organisation subtile du consensus et pensent qu’ils peuvent ainsi régler les problèmes politiques de la démocratie représentative. Or la politique représentative est, au moins encore partiellement, substantielle (et non procédurale) : le dissensus y est la règle ! La politique c’est le conflit, la mésentente disait Jacques Rancière. On ne fera jamais converger les intérêts de groupes sociaux très différents.”

“Beaucoup de penseurs ont tenté d’ériger le logiciel libre ou Wikipédia en modèle…”, souligne Sébastien Broca en évoquant par exemple les travaux de Yochaï Benkler ou Wikinomics de Don Tapscott et Anthony Williams. “Mais le fait que depuis 20 ans on utilise toujours ces deux mêmes exemples (Wikipédia et le logiciel libre) en montre peut-être la limite. Et sa récupération par le discours managérial vantant l’autonomie des collectifs, la décentralisation ou l’organisation par projet tient certainement plus du discours que d’une transformation réelle des pratiques.”

“Comme le dit Benjamin Bayart, l’imprimerie a appris au peuple à lire, l’internet lui apprend à écrire. Certes, internet incite tout le monde à contribuer. Mais on est loin de la réalité du tout le monde contributeur, même si l’internet a changé des choses. En fait, l’outillage ne suffit pas. La capacité intellectuelle et sociale à s’en servir, à s’en emparer, à en utiliser toutes les potentialités n’est pas uniformément distribuée.”

Force est de constater que si l’internet a permis le développement de l’intelligence collective ou connective, c’est bien souvent à la marge. Dans les pratiques de développement logiciel incontestablement, dans celles d’échange des acteurs des forums sociaux mondiaux, mais pas vraiment dans la pratique du plus grand nombre, dans les outils que nous utilisons tous les jours. Bien sûr, il y a Wikipédia, bien sûr, il y a OpenStreetMap, bien sûr il y a GitHub, bien sûr il y a le logiciel libre… Mais ces projets collaboratifs demeurent plus des exceptions que la règle. Et ces formes collaboratives reposent toutes sur des processus distribués souvent très stricts en guise d’autorité.

Quant à l’essentiel des plateformes web que l’on qualifie trop vite de collaboratives, beaucoup fonctionnent plus sur l’agrégation des contributions que sur la coopération, favorisant plus l’”effet superstar” que la longue traîne, comme le soulignait encore récemment Andréa Fradin sur Slate.fr. L’essentiel des contributions en ligne tiennent plus d’une économie horizontale, pair à pair, que d’une économie collaborative, comme le pointait Daniel Kaplan, délégué général de la Fing. De fait, elles favorisent plus l’émergence de nouvelles autorités, de nouveaux intermédiaires… plutôt que de les abolir.

Finalement, là où les modèles collaboratifs issus d’internet ont certainement le plus réussi et fait modèle au-delà d’internet, c’est certainement dans ce remplacement des hiérarchies par des processus.

Pas sûr que ces dernières soient plus souples que les premiers. Pas sûr que nous y ayons gagné au change.

La disparition de l’autorité est-elle une illusion ?

Dans l’édition anglaise de la Repubblica, Evgeny Morozov analysait la montée du mouvement de Beppe Grillo. La politique a toujours besoin de leaders et de messages universels, rappelait Morozov. L’arrivée de Grillo et de son mouvement ne tient pas à l’ère de l’internet, mais bien plus aux problèmes structurels de la politique et de l’économie italienne. Le mouvement 5 étoiles (pas plus que le Parti Pirate et sa démocratie liquide) n’est pas sans chefs, ni hiérarchies, contrairement à ce qu’il voudrait parfois faire croire, rappelle Morozov. Si l’internet réduit les coûts de communication, il ne réduit pas le besoin de charisme et de hiérarchies.

Les tentatives d’échapper à tous les attributs de la politique (l’idéologie, la négociation, la prévarication, l’hypocrisie…) visent souvent à remplacer la politique par un managérialisme ou un totalitarisme populiste. Mais la transparence et l’horizontalité que prônent les plateformes, comme celle de décision du mouvement, ne le sont pas tant que cela. Sur Twitter, M. Michu n’a pas la même influence que Barack Obama. L’illusion politique de participer au processus politique sans jamais obtenir l’assurance que nos actions comptent et sont prises en compte n’est pas un bon modèle pour refaire la politique, conclut Morozov.

“Internet, c’est politique”, rappelle Boris Beaude. Sa gouvernance même est un enjeu de pouvoir. “Si sa qualité ne fait plus aucun doute, entreprises et gouvernements souhaitent s’en emparer, y redevenir souverain.”

“L’auto-régulation du temps des pionniers n’est plus de mise. Si dans mon livre j’évoque l’éventualité de la fin d’internet, c’est bien parce que le choix entre liberté et surveillance est un choix de société. Dès lors qu’il n’y a plus de gouvernance (ou que celle-ci est devenue le terrain de trop d’enjeux antagonistes), le seul moyen de redevenir souverain, risque d’être la partition”, c’est-à-dire la disparition d’internet au profit d’une multitude de réseaux étanches les uns aux autres. La conclusion de son livre sonne comme le tocsin :

“Internet devait abolir les distances, accroître la liberté d’expression, augmenter l’intelligence collective, promouvoir le potentiel de la gratuité, décentraliser le pouvoir et résister à tous ceux qui souhaiteraient en prendre le contrôle. Force est de constater que ces finalités touchent à présent à leur fin. Les frontières sont réintroduites. La liberté d’expression est de plus en plus encadrée. Les capacités restent très inégalement réparties. Le pouvoir est plus centralisé que jamais. C’est manifestement à la fin d’Internet que nous assistons. En changeant l’espace, Internet change l’organisation sociale de l’humanité ; et l’humanité, tellement plurielle, ne laissera pas Internet inchangé !

Nul super héros ne viendra nous sauver. Face à la complexité du monde, les hommes providentiels ne nous aideront pas à le comprendre, à le gérer, à le maîtriser. Les chefs et l’autorité ne sont pas partout la solution. Mais les processus, les rituels et les règles que nous mettons en place pour les remplacer le sont encore moins.

Peut-être alors, comme le dit Paul Ariès dans son dernier livre, Nos rêves ne tiennent pas dans les urnes, il nous faut nous défaire de l’imaginaire de la sujétion. “L’appauvrissement des uns constitue la condition même de l’enrichissement des autres, les dirigeants n’ont pas simplement plus de pouvoir que les dirigés, ils existent de par leur dépossession : dans une entreprise, le manager ne peut se penser et se vivre comme tout-puissant que si l’équipier est pensé et vécu lui-même, parallèlement comme impuissant ; de même dans une collectivité, l’élu ne se vit comme tout-puissant que si l’électeur est pensé comme impuissant. Le pouvoir des uns a toujours pour corollaire l’impouvoir des autres.”

Certes, l’intelligence collective, réticulaire, rhizomique, acentrée, décentrée, distribuée… n’a pas encore fait toute la démonstration de sa puissance. Ce n’est pas pour autant que nous devons y renoncer. La confiance, la coopération, l’autonomie et la liberté sont les seuls remèdes à notre “impouvoir”.

Hubert Guillaud