Les agressions sexuelles du nouvel an : des crimes sexistes à l’instrumentalisation raciste.

Source : http://www.crepegeorgette.com/2016/01/12/violence-sexuelles-instrumentalisation-raciste/

12 Janv 2016

Pendant la nuit du nouvel an, de nombreuses agressions sexuelles et parfois des viols ont eu lieu dans des villes allemandes et en Finlande.

Les féministes ont toujours étudié, travaillé, analysé et dénoncé les violences sexuelles. C’est grâce à deux victimes de viol et à leur avocate, Gisèle Halimi, qu’on a pu en 1978, lors du procès d’Aix en Provence comprendre les répercussions psychiques possibles du viol sur les victimes. Les féministes auront également permis de faire reconnaître et condamner le viol conjugal qui sera finalement pris en compte légalement en 1990. Leurs nombreux travaux et études auront permis de connaître le nombre de viols et de tentatives de viols par an (75 000 en France) des agressions sexuelles (13% des femmes allemandes en auraient subi une), le peu de plaintes déposées par les victimes de viol (10% en France). Elles ont également travaillé sur ce qu’est le viol, ce qu’il constitue au niveau sociologique alors qu’il est encore souvent vu par l’ensemble de la société comme l’acte isolé d’un « fou » ou d’un « monstre ». Ces dernières années, ont été analysés le concept de culture du viol et celui de harcèlement dans l’espace public.
Les féministes n’ont donc jamais eu besoin d’attendre quiconque pour condamner TOUTES les agressions sexuelles et TOUS les viols, quels qu’en soient les auteurs. Elles ont plutôt l’habitude de prêcher dans le désert au milieu de personnes qui ne les croient pas et minimisent les chiffres des violences sexuelles. Les agressions sexuelles et les viols commis le 31 décembre en Allemagne et en Finlande sont donc évidemment condamnables, comme toutes les autres violences sexuelles.

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La police américaine a tué plus de 1100 civils en 2015

Source : http://www.lapresse.ca/international/etats-unis/201512/31/01-4935724-la-police-americaine-a-tue-plus-de-1100-civils-en-2015.php

31 Dec 2015

Pour la première fois aux États-Unis, les bavures policières ont été comptabilisées de façon indépendante sur toute une année : avec plus de 1100 civils tués, cet inquiétant bilan 2015 confirme l’urgence de réformer les modes d’intervention des forces de l’ordre.

La dernière affaire plus qu’embarrassante pour les autorités s’est déroulée samedi à Chicago : appelés pour une simple dispute familiale, des agents en patrouille ont apparemment eu la gâchette facile, abattant un homme de 19 ans et sa voisine, mère de cinq enfants.

Le premier, Quintonio LeGrier, brandissait une batte de base-ball et souffrait de troubles psychiatriques et la deuxième, Bettie Jones, n’a selon ses avocats fait qu’ouvrir sa porte.

De telles fusillades sont fréquentes en Amérique et, dans la troisième ville du pays, celle-là vient jeter de l’huile sur un feu déjà bien ardent, que n’a pu éteindre le limogeage du chef de la police début décembre.

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Sortir de l’état d’urgence

Source : http://www.laquadrature.net/fr/Sortir%20de%20l’%C3%A9tat%20d’urgence

17 Dec 2015

Paris, le 17 décembre 2015 — Après l’appel « Nous ne céderons pas ! », une centaine d’organisation ont rendu public le texte « Sortir de l’état d’urgence » au cours d’une conférence de presse, le 17 décembre 2015.

En réaction à l’horreur des attentats, l’état d’urgence a été décrété par le gouvernement, puis aggravé et prolongé pour une durée de trois mois. Nos organisations ont immédiatement exprimé leurs craintes vis-à-vis de ce régime d’exception ; ces craintes sont aujourd’hui confirmées par l’ampleur des atteintes aux libertés constatées depuis quelques semaines. Nous assistons à un véritable détournement de l’état d’urgence qui cible également des personnes sans aucun lien avec des risques d’attentat. Ces abus doivent cesser.

La volonté de se rassembler et de manifester ensemble a prévalu après les attentats commis à Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de Vincennes, en janvier 2015. Elle prévaut encore. Or, depuis le 13 novembre 2015, les interdictions visant les mobilisations sur la voie publique se multiplient. Manifester n’est plus un droit, et les rares concessions accordées par les préfectures, qui attendent souvent le dernier moment pour informer de leurs intentions, entravent dans les faits son exercice.

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Les femmes saoudiennes ont voté pour la première fois, et veulent plus de droits

Source : https://fr.globalvoices.org/2015/12/21/193204/

21 Dec 2015

Vingt-et-une femmes ont emporté un siège aux élections municipales en Arabie Saoudite, le premier scrutin du pays jamais ouvert aux électrices et candidates. Quelque 900 femmes concouraient contre 6.000 candidats hommes pour 2.100 sièges dans 284 conseils municipaux, compétents en matière d’affaires locales, comme les jardins publics, l’assainissement et la collecte des ordures. 1.050 autres conseillers municipaux étaient nommés, parmi lesquels on attendait aussi des femmes.

Cette élection historique s’est déroulée samedi 12 décembre. 130.000 femmes étaient inscrites sur les listes électorales et 978 étaient candidates. Grande nouvelle pour les femmes saoudiennes, un moment exceptionnel dans un pays ultra-conservateur où les femmes n’ont pas le droit de conduire leur propre voiture et sont soumises à des lois leur imposant une tutelle masculine. Le nombre de 130.000 inscrites est à comparer aux 1,3 millions d’hommes. La participation a été estimée à 47 pour cent.

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Cols blancs, mains sales et casier vierge

Par Jean Bérard

23/01/2015

Source : http://www.laviedesidees.fr

Comment les élites parviennent-elles à commettre des délits sans être considérées et sans se considérer comme délinquantes ? Dans un ouvrage de synthèse, P. Lascoumes et C. Nagels montrent les moyens que les puissants mettent en œuvre pour définir, utiliser, contourner ou éviter la loi pénale selon leur intérêt.

Un parti politique doit élire son président. Depuis des années, ses dirigeants répètent que la lutte contre la délinquance est une priorité. Lorsqu’ils sont au pouvoir, ils votent de nombreuses lois pour rendre la répression plus sévère et systématique. Les prisons se remplissent. Lorsqu’ils n’y sont pas et que des orientations (un peu) différentes sont prises, ils crient au laxisme. Or, parmi les candidats à la présidence, se trouve une personnalité qui fait l’objet d’un grand nombre d’enquêtes, y compris au sujet du financement de sa dernière campagne électorale, au point que des commentateurs – et lui-même – expliquent que ces affaires sont une des motivations de sa candidature ! A-t-il la moindre chance ? En fait, non seulement il l’emporte largement mais sa victoire n’a jamais fait aucun doute. Comment expliquer cette « situation sociologiquement énigmatique » (p. 8) ? Les électeurs de ce parti considèrent-ils que les soupçons qui pèsent sur leur favori et ceux qui concernent d’autres auteurs de délits n’ont rien à voir ? Quelle est la différence entre eux ? Serait-ce simplement la classe sociale des personnes soupçonnées ?

De nombreux travaux de sciences sociales ont réfléchi à la question de la « gestion différentielle des illégalismes », pour le dire dans les termes de Foucault. La sociologie de la déviance a montré pourquoi les infractions des classes populaires sont celles dont les auteurs finissent le plus souvent en prison. Elle analyse l’organisation de la justice pénale en « sous-systèmes distincts dont chacun ne s’adresse finalement qu’à certaines classes sociales au travers du cumul de classements dont l’autonomie n’est qu’apparente » [1] : du travail de la police à celui des juges, les étapes de la chaîne pénale orientent, de différentes manières selon les périodes mais avec une certaine stabilité dans les résultats, les infractions visibles commises dans l’espace public par les jeunes hommes des classes populaires vers des arrestations et des jugements rapides dans lesquels le casier judiciaire pèse lourdement.

Un enjeu politique et académique

La Sociologie des élites délinquantes que publient Carla Nagels et Pierre Lascoumes dresse un bilan des recherches qui se penchent sur l’autre versant de la question. Quelles infractions sont commises par les élites ? Comment sont-elles traitées, ou non, par l’ensemble des institutions répressives ? La notion d’élite n’est pas aisée à définir : des délits liés à la fiscalité, ou au droit des entreprises peuvent également être commis par des membres de classes moyennes ou des petits entrepreneurs. Ce qui est plus décisif est la relation du délit avec une fonction de direction, dans les sphères économiques ou politiques. Les auteurs définissent ainsi leur objet comme « les transgressions de normes spécifiques liées à l’exercice d’une fonction de responsabilité publique ou privée et commise à titre individuel ou collectif par une instance dirigeante » (p. 15). La parution de ce manuel en forme de manifeste est particulièrement bienvenue pour, au moins, deux raisons.

La première raison est politique : la multiplication des scandales et affaires liées aux pratiques financières des entreprises et des paradis fiscaux, à la corruption et au clientélisme des élus manifeste sans doute, dans un contexte de crise, l’action de militants, de journalistes et de juges pour remettre sur le devant de la scène la délinquance en col blanc. Le livre décrit d’ailleurs l’action de leurs prédécesseurs proches et lointains, comme Lincoln Steffens, journaliste muckracker qui a dénoncé la corruption aux États-Unis au début du XXe siècle ou Isidore Glard, magistrat qui se définissait comme le « corsaire malouin » de l’instruction des affaires financières dans l’entre-deux-guerres. Leurs continuateurs sont souvent associés aux scandales et aux controverses qu’ils ont provoqués. Pourtant, expliquent les auteurs, avec le recul, leur bilan est mince : les « multiples « affaires » et « scandales » ne sont jamais suivis « d’effets réels » (p. 7). Ils le sont d’autant moins que les scandales se concluent par des « lois de panique » qui, faute de se donner les moyens de comprendre les ressorts de ces pratiques, ratent leur cible. C’est l’analyse que font les auteurs de la réforme qui a suivi l’affaire Cahuzac. Mais c’est également le cas de la politique pénale de Robert Badinter, menée après l’alternance de 1981, qui, malgré « une priorité affichée pour la lutte contre la délinquance économique et financière, ne clarifia pas davantage ce pan de l’action publique » (p. 82). Au delà de l’indignation ponctuelle, les sciences sociales invitent à dépasser la « découverte » répétée des pratiques délinquantes des élites et à se pencher sur la manière habituelle dont celles-ci sont appréhendées par la justice mais aussi par les citoyens. Par exemple, pour revenir à notre premier exemple, une enquête menée aux États-Unis dans les années 1970 décrit la « réaction des électeurs à un candidat mis en cause pour corruption : « une grande partie de l’électorat maintient sa confiance au candidat qui incarne le mieux ses valeurs fondamentales, même s’il est accusé de corruption. L’affiliation partisane jour de façon forte, en particulier pour les républicains » (p. 249).

Il ne suffit pas de faire émerger une affaire pour faire disparaître ces forces politiques et sociales. L’histoire des élites délinquantes décrit le contraste entre des périodes dans lesquelles ces enjeux sont saisis par des mouvements médiatiques et militants, et d’autres dans lesquelles rien n’émerge publiquement de ces pratiques. Mais elle permet aussi de mesurer le caractère régulier et finalement impuissant de cette alternance de silences et de scandales et invite à chercher d’autres manières de comprendre ces pratiques délictueuses, pour cesser, selon la belle formule qui conclut l’ouvrage, de permettre « aux élites de jouer avec les règles qu’elles imposent aux autres » (p. 271).

Une seconde raison est liée à la structure du champ des recherches académiques sur ces questions. Des travaux sont menés dans le monde francophone depuis plusieurs décennies, dont témoignent notamment les écrits de Pierre Lascoumes, qui interroge depuis les années 1980 la « gestion discrète du droit des affaires » [2]. Mais des travaux plus nombreux sont menés dans le monde anglo-saxon, qui demeurent moins connus en France. La Sociologie des élites délinquantes est, pour cette raison, un formidable passeur vers un ensemble de recherches dont la méconnaissance nourrit l’idée erronée que ce champ de recherche est toujours balbutiant. Le livre montre comment un ensemble de travaux s’est constitué en prenant appui sur le travail d’E. Sutherland, père fondateur de la sociologie de la délinquance en col blanc et dont l’ouvrage fut, à sa sortie en 1949, censuré par son éditeur. « Son analyse [estiment les auteurs] demeure aujourd’hui valide dans toutes ses grandes lignes » (p. 135-137). Le livre offre un outil précieux pour que des recherches initiées aujourd’hui dans le contexte français – des pistes en ce sens sont esquissées dans la conclusion – s’appuient sur cet ensemble de résultats.

Criminalité économique et corruption

Le livre est structuré par deux champs de recherche qui correspondent à deux faces de la domination des élites : l’analyse de la délinquance économique des entreprises et l’analyse de la corruption. Ces parties suivent une progression comparable. Elles présentent les contributions les plus importantes en distinguant les approches qui se penchent sur la commission des infractions (qu’est-ce qui détermine le passage à l’acte ?) et celles qui analysent les conséquences sociales, pénales et politiques de ces infractions (quelle est la réaction sociale à ces actes ?).

Ces deux parties sont précédées de deux chapitres transversaux. Le premier, « Lignes de controverses autour de la définition de l’objet », a le défaut de la qualité d’un manuel : il présente de façon pédagogique des options théoriques qui opposent des chercheurs du champ. Il permet ainsi un utile repérage des positions en présence sans toujours convaincre qu’elles recouvrent des antagonismes théoriques féconds. Les auteurs finissent d’ailleurs parfois par expliquer que certaines controverses sont « largement factices » (p. 32). Le second chapitre est consacré aux « ambiguïtés de la réaction sociale ». Il ne nous semble pas évident qu’il traite réellement, selon le titre de la partie dans laquelle il s’inscrit, de « débats et controverses », car son intérêt est d’exposer clairement des lignes de force qui seront ensuite développées de manière plus spécifique dans les deux grandes parties thématiques.

Des délits sans délinquants

Il n’est pas possible de rendre compte de tous les aspects d’un ouvrage qui a justement pour objectif de rendre compte de travaux nombreux. Chacun y trouvera analyses, exemples et références selon son intérêt. Notre lecture suit une question intriguante [3] : comment des gens parviennent-ils à commettre des délits sans être considérés et sans se considérer comme des délinquants ?

Un ressort de l’invisibilité de la délinquance des élites est lié à l’histoire de la constitution des savoirs sur le crime. À la fin du XIXe siècle, Enrico Ferri, un des fondateurs de l’école de criminologie positiviste italienne, divise la société en considérant que tout en haut se trouve une classe « qui ne commet pas de crimes, organiquement honnête » alors que tout en bas se trouvent des personnes « réfractaires à tout sentiment d’honnêteté » (p. 34). L’étude de la criminalité a longuement « rationalisé ce déni », « en ignorant totalement les transgressions commises par les élites » (p. 33). Des justifications de la différence entre les catégories de crimes se sont appuyées sur une distinction entre les mala in se et les mala prohibita, entre des vrais crimes et des crimes crées par la loi. Une telle différence recouvre bien ce qui serait du ressort éternel de la délinquance – le vol des pauvres – et ce qui serait le fruit de la création de normes variables moins importantes et dont la transgression n’aurait pas la même gravité – le contournement des règles comptables et fiscales des riches.

Cela étant, la délinquance des élites n’est pas seulement moins visible parce que les chercheurs ne veulent pas la voir. La difficulté de la recherche est aussi liée aux propriétés sociales de ses auteurs. Si « la majorité des recherches en sciences sociales est menée sur des acteurs dominés » (p. 121), c’est aussi parce qu’il est moins aisé d’accéder au bureau d’un directeur qu’à un jeune pris en charge par des institutions sociales. Travailler sur des acteurs dominants est d’autant plus difficile s’il s’agit d’enquêter sur leurs pratiques les moins avouables. Et si, comme on va le voir, une caractéristique majeure de ces transgressions est de finir rarement devant un tribunal, les sources officielles, comme les statistiques judiciaires, sont aussi de peu d’aide pour prendre la mesure du phénomène. Il arrive ainsi fréquemment que des affaires conservent leur part de mystère, notamment sur la destination de l’argent détourné, malgré des scandales et des poursuites.

Pour autant, les connaissances existent, construites par les chercheurs mais aussi par les lanceurs d’alerte qui rendent publics des documents secrets, sur lesquelles le livre s’appuie pour démonter le mythe de la classe « organiquement honnête ». Des études montrent par exemple que « les personnes qui approuvent le plus les moyens illégitimes de s’enrichir (frauder le fisc, cumuler des emplois, employer du personnel au noir, et utiliser des combines) sont surtout les jeunes (18-24 ans), les personne de qualification supérieure (bac et +), les chefs d’entreprise et les professions libérales » (p. 32). La question est dès lors de comprendre pourquoi ces moyens illégitimes sont si peu poursuivis. L’analyse de la réaction sociale à la délinquance économique permet de reconstituer la manière dont celle-ci fait l’objet d’un traitement spécifique à chaque étape de la procédure qui mène de la commission d’une infraction à sa condamnation. On peut les décrire en reprenant trois résultats de la recherche pionnière de Sutherland.

D’abord, expliquait Sutherland, les pratiques transgressives des entreprises reposent sur des mécanismes discrets : manipulation comptable, rapports d’activité mensongers, accords clandestins, dissimulation d’expertises et dangerosité de produits. Un ressort de cette invisibilité est l’absence de contact direct entre les auteurs et ceux qui en sont, en dernière instance, les victimes. Contrairement aux atteintes physiques aux personnes et aux biens, « peu d’enquêtés se définissent comme victimes de fraude économiques ou de clientélisme » (p. 57). Or, expliquent les auteurs, « les recherches sur le système pénal nous apprennent que celui-ci est majoritairement alimenté par les victimes » (p. 56). Plus encore, la distance entre les infractions et les victimes nourrit une « situation de déni collectif » : non dénoncée, les transgressions des cols blancs sont peu poursuivies et n’apparaissent pas comme une priorité pour les citoyens. Entre l’idéologie de la classe « organiquement honnête » et la rareté des poursuites se construit « un apprentissage social, voire une inculcation idéologique qui a fait, depuis au moins deux siècles, échapper à la réprobation sociale un vaste ensemble de comportements objectivement transgressifs mais cognitivement ignorés » (p. 63).

Un second résultat dégagé par Sutherland est que les agences publiques communiquent très peu sur les transgressions de ce type qu’elles ont constatées et qu’elles sont censées sanctionner. Là encore, le livre montre la fécondité d’une telle idée pour l’analyse des illégalismes des élites. Un point fondamental est que ces « agences publiques » sont la plupart du temps distinctes de l’agence publique normale de traitement des infractions qu’est la justice pénale. Des organismes spécialisés, comme feu la Commission des opérations de bourse, devenue Autorité des marchés financiers, forment un filtre puissant en amont de la police et de la justice. Ils déterminent en particulier les cas qui se règlent dans la discrétion et ceux qui doivent parvenir jusqu’à la sphère pénale. Or, ce pouvoir de classement est dévolu à des organismes dans lesquels « les régulés font partie des instances de régulation » (p. 70). Pour cette raison, ils conçoivent leur action bien davantage dans une optique disciplinaire (avertir, expliquer, négocier) que de sanction. Le recours au pénal est lourd d’incertitudes mais aussi de coûts : par exemple, les instances de contrôle peuvent mettre en balance la répression d’une irrégularité et la préservation des emplois dans l’entreprise concernée. Un enjeu central dans le traitement de la délinquance des élites repose sur la levée des verrous constitués par les organismes intermédiaires. L’absence d’une telle levée est ce qui explique que les auteurs jugent sévèrement la loi qui a suivi l’affaire Cahuzac : malgré des demandes pressantes en ce sens, la réforme n’a pas mis fin au monopole du ministère des Finances en matière de saisie de la justice pénale concernant des infractions fiscales.

L’étude de la réaction sociale en matière fiscale illustre les conséquences d’un tel fonctionnement. D’abord, la « voie pénale est l’exception et la règle est l’arrangement par transaction » (p. 75). Ensuite, l’action répressive reproduit des inégalités : « les contribuables aux revenus les plus élevés ou à la situation fiscale complexe sont moins contrôlés que les autres » (p. 76). Les petits entrepreneurs du bâtiment sont des cibles fréquentes. À l’inverse, « plus les mis en cause exercent des responsabilités importantes dans l’entreprise, plus ils échappent aux poursuites pénales » (p. 202). Les acteurs économiques mis en cause par la justice sont « les moins puissants » (p. 185). In fine, « les contentieux financiers et fiscaux ne constituent qu’une partie minime du travail de la justice » (p. 101).

Pour ces raisons, les élites font rarement l’objet de condamnations pénales, ce qui manifeste « autant une difficulté des agences de contrôle à leur apposer des stigmates qu’une capacité des acteurs à y échapper » (p. 186). Lorsque les élites font tout de même l’objet de poursuites, elles ne se laissent pas démonter : « les recherches menées auprès de personnes condamnées pour des faits de délinquance en col blanc sont unanimes : la condamnation pénale n’entraîne pas sur eux d’effet dévalorisant, ces personnes rejettent même l’étiquette de « délinquant » » (p. 182). Elles résistent à la stigmatisation par un ensemble de « rituels de restauration » qui mobilisent leur capital social, culturel et économique » (p. 65). En particulier, l’usage de toutes les possibilités de la procédure judiciaire pour contester les actions des juges permet de donner aux débats un tour technique et une durée qui affaiblit l’attention publique et favorise la minimisation de la gravité des faits. De telles stratégies nécessitent « l’existence et l’appui de puissants réseaux, une maîtrise optimale du droit, de ses passes et de ses méandres, ainsi qu’une capacité imposer une lecture alternative crédible de la situation discutée » (p. 189).

Un autre résultat des travaux de Sutherland que des études ultérieures permettent d’approfondir est le fait que « les entreprises frauduleuses mènent souvent des stratégies préventives vis-à-vis des contrôles ». En particulier elles interviennent pour éviter l’adoption de réglementations trop rigoureuses. Une étude empirique a ainsi montré, aux États-Unis que, « plus une entreprise exerce du lobbying, plus elle a de chances d’échapper au législateur » (p. 45). En d’autres termes, « le prestige social des élites, la crainte révérencielle qu’elles suscitent, les réseaux d’influence et de protection dont elles disposent sont autant d’obstacles à la catégorisation de leurs transgressions dans un registre punitif » (p. 65). Les élites ne sont pas seulement en capacité d’influer sur le traitement des infractions mais aussi sur leur définition même.

La nécessité d’être au-dessus des règles

L’ouvrage discute les tentatives pour intégrer les enjeux de la délinquance des élites dans des ensembles théoriques plus généraux. Il présente ainsi les analyses d’auteurs qui se réclament de grands courants de l’analyse de la criminalité, comme les adeptes de la « théorie du choix rationnel » (p. 158-168). Sur ces points, il montre bien que « l’idée d’une théorie générale susceptible d’expliquer de manière cohérente l’ensemble des faits transgressifs n’a jamais été démontrée » (p. 168). Les auteurs montrent que parfois « les chercheurs en matière de déviance et de délinquance des élites économiques et politiques ont tendance à schématiser leur sujet, à le simplifier pour le faire entrer à toute force dans un cadre théorique préétabli, de préférence l’un des modèles théoriques criminologiques classiques » (p. 54). L’intérêt d’une approche sociologique spécifique est précisément de toujours analyser la singularité de la délinquance des élites comme un ensemble de transgressions commises par des groupes sociaux qui, par ailleurs, ont des moyens importants pour lutter contre la qualification pénale de leurs actes.

Une dimension qui traverse le livre sans être thématisée comme telle – ce qui correspond logiquement à une structure de présentation des théories sociologiques – est celle des liens entre la délinquance des élites et la conjoncture historique actuelle. Les auteurs montrent que l’attention portée à la délinquance en col blanc est liée à des fluctuations du contexte et de l’intérêt de l’État : elle est par exemple forte après la crise de 1929 et dans les années de contestation qui suivent mai 68. La séquence qui s’ouvre à partir des années 1980, notamment avec Thatcher et Reagan, est marquée par une orientation inverse : « la droite néolibérale (…) a prôné et fait progresser le mouvement de dépénalisation des activités économiques et mis en œuvre une dérégulation concrète par la diminution drastique des budgets des agences de contrôle et une diminution de leurs pouvoirs » (p. 205). De même, estiment les auteurs, en France un mouvement général de « dépénalisation de la vie des affaires » est initié « depuis au moins une décennie » (p. 83).

Ces transformations ne sont pas sans effets sur les pratiques transgressives des élites elles-mêmes. Ainsi, « plusieurs recherches montrent que la dérégulation opérée, entre autres, durant les périodes « Reagan » aux États-Unis ou « Thatcher » en Angleterre, a offert un ensemble d’opportunités transgressives nouvelles au monde des affaires » (p. 142). Ces opportunités sont saisies de manières différentes par les acteurs économiques : « plus les salaires sont répartis inégalement dans une entreprise, plus cette entreprise semble mettre en œuvre des stratégies transgressives » (p. 143). Il existe parfois de « véritables sous-cultures délinquantes où des activités perçues comme illégales par le monde extérieur sont, à l’intérieur de la sous-culture, totalement banalisées (l’organisation de l’évasion fiscale dans certains cabinets d’avocats, l’entente entre concurrents dans les travaux publics et la grande distribution » (p. 152). En ce sens, la sociologie actuelle des élites délinquantes est moins l’analyse de déviants au sein des élites que celle des normes d’action affirmées dans des segments spécifiques du capitalisme, qui gère des flux financiers dérégulés, place le capital des puissants à l’abri des administrations fiscales et fournit des salaires exorbitants aux nouveaux working rich. Entre ces élites hors d’atteinte et les salariés se trouvent des managers, pris entre les régulations imposées par la puissance publique et les objectifs économiques dictés par leurs patrons (p. 198).

Les auteurs citent en exergue un entretien de Luc Boltanski dans Libération, invitant les sociologues à étudier ceux « qui occupent les positions de pouvoir, et [les] dispositifs qui leur permettent à la fois de mettre en œuvre ce pouvoir et de le dissimuler ». Dans De la critique, le même Boltanski explique que vouloir la « reprise d’une sociologie des classes sociales », c’est retrouver la question des illégalismes des classes dominantes : « Ce que partagent implicitement les membres d’une classe dominante, sous la forme d’un savoir commun qu’ils ne peuvent pas avouer aux autres – qu’ils peuvent à peine s’avouer à eux-mêmes – est que, d’un côté, il est indispensable qu’il y ait des règles, c’est-à-dire du droit, des procédures, des normes, des standards, des règlements, etc., et, de l’autre, que l’on ne peut rien faire de vraiment profitable […], que l’on ne peut pas simplement agir, dans un monde incertain, si on suit ces règles » [4]. Les défis politiques posés par la Sociologie des élites délinquantes ne sont rien moins que ceux qui émergent du renouveau d’une sociologie critique de la domination.

Les nouveaux parias

Par Groupe Gisti-Roms

23/04/2014

Source : http://lmsi.net

English : The new pariahs

 

Pourquoi les Roms attirent-ils toutes les haines, les suspicions, les comportements de rejet, d’exclusion, etc. ? Les Roms apparaissent comme les parias des parias alors que numériquement, ils ne représentent pas grand-chose. Pourquoi une telle focalisation politique et médiatique, en France et en Europe, autour de communautés que l’on a tôt fait d’amalgamer pour en faire un « problème rom » ? En quoi leur « traitement » en France est-il symptomatique de la politique à l’égard des étrangers, faite d’ostracisme et de déni des droits ? À moins que leur « particularité », du fait de leur citoyenneté (européenne), de leur mobilité (supposée, érigée en principe et alimentée par les expulsions), de leur résidence (autorisée… aux marges et forcément conditionnée), ne pose de manière abrupte la question de la légitimité des migrations…

Dès qu’on commence à vouloir parler des Roms, ou de ce qu’il est d’usage d’appeler « la question rom », on se heurte à une première difficulté, qui est de savoir… de qui on parle exactement. « Rom » n’est en effet pas le nom d’une nationalité, et il est difficile de dire que c’est le nom d’un peuple tant les propos et les actions concernant « les Roms » se trouvent viser aussi bien des personnes qui revendiquent cette identité que d’autres qui se voient désignées sous cette appellation sans en pouvoir mais.

Se pose dès lors la question de la légitimité à user de ce mot, empreint de la violence symbolique qui consiste à assigner une identité. Cependant, on ne peut passer sous silence le déni de droits, les discriminations, la répression qui touchent celles et ceux qui se reconnaissent Roms comme celles et ceux qui ont d’autres identités de la même « famille » (Gitans, Manouches, Tsiganes, Sintés…), voire d’autres encore, qu’on englobe arbitrairement dans cette catégorie. Difficile de dénoncer l’ostracisme qui pèse sur tous sans reprendre la catégorie qui, même si elle est soigneusement évitée en France dans les textes juridiques et dans les statistiques, est bel et bien à l’œuvre dans les discours et dans les pratiques des élus et de l’administration.

Évoquer « le problème rom » est peu à peu devenu un leitmotiv du discours politique et médiatique en France comme dans plusieurs autres États européens. Il n’est pas rare cependant que l’ampleur donnée par les responsables politiques, les élus, les médias, à ce qui est présenté comme « un problème » soit inversement proportionnelle au nombre de personnes effectivement concernées. On s’inquiète ou l’on s’est inquiété aussi de la présence de familles polygames (quelques milliers de familles), de prétendus flux de mineurs isolés étrangers (3000 à 5000 arrivées par an), des porteuses de niqab (quelques centaines de femmes sur l’ensemble du territoire français), des victimes de mariages dits « gris » (quelques dizaines de cas)… Ce qu’on appelle « le problème rom », ce serait – les sources ne s’accordent pas sur les chiffres – 17000 personnes environ qui vivent en habitat précaire, peut-être 40000 personnes au total selon certains chercheurs. Un nombre en tout cas assez dérisoire par rapport à la population française, et dont tout donne à penser qu’il est resté à peu près stable ces derniers dix ou quinze ans.

La majorité des Roms vivant en France sont de nationalité roumaine, bulgare, ou des divers pays des Balkans. Leurs droits en France dépendent de leurs appartenances nationales respectives, et diffèrent selon qu’elles et ils sont ou non citoyens européens, ressortissants ou non d’un État de l’Union européenne, ou ressortissant ou non de l’un des États européens dits « en période transitoire ».

Dans les faits, cependant, on le sait, les Roms sont non seulement, comme hélas bien des étrangers, victimes de toutes sortes de discriminations et suspicions, mais encore souffrent-ils d’un degré particulièrement élevé, et quasi consensuel, d’une xénophobie très ancienne et toujours renouvelée. En cela, on peut dire qu’ils constituent une sorte de prototype de la figure de l’étranger dans ses caractères les plus négatifs. L’embarras de nombre de locuteurs soucieux de ne pas commettre d’impair avec les termes Roms, Tsiganes, Gitans, voire « gens du voyage » témoigne assez bien de la méconnaissance dans laquelle sont la plupart des Français – et des Européens en général – de l’origine, l’histoire, la sociologie des populations concernées. Mais comment diable doit-on appeler « ces gens-là » ?

Il y a une vingtaine d’années, le terme « Roms » n’était guère connu en dehors du cercle des historiens ayant travaillé sur le sujet. En France, on utilisait des termes variables selon les régions : Gitans ici, Manouches ailleurs, Tsiganes, Bohémiens ou Romanichels… Cette variété était le juste reflet d’une diversité bien réelle. Le nom de Roms – « hommes » en langue romani – a été mis en avant à la suite de la réunion de congrès mondiaux successifs organisés à partir du début des années 1970 par des organisations de Roms qui ont porté des revendications de reconnaissance internationale dans les instances de l’ONU, obtenant, en 1979, un statut consultatif en tant que nation rom, État sans territoire, auprès du Conseil économique et social des Nations unies. C’est ce terme qui a finalement été adopté par l’Union européenne et par le Conseil de l’Europe.

Cependant, bien des groupes ne se reconnaissent absolument pas dans ce vocable, même s’ils peuvent accepter d’être désignés ainsi ; nombre des noms utilisés pour parler d’eux au travers des siècles et des pays sont de toute façon bien souvent des termes péjoratifs, voire insultants, ou simplement reposant sur un malentendu, que parfois ils se sont approprié, par commodité ou dans un classique retournement du stigmate… Ainsi du mot « gitan », dérivé d’« Égyptien » (en Espagne : Egiptianos, gitanos…), nom par lequel des groupes s’étaient présentés en Europe en demandant protection en tant que chrétiens persécutés en Égypte…

Les difficultés de dénomination indiquent bien les processus complexes de la rencontre entre des sociétés sédentaires et des groupes variés venus selon divers itinéraires, mais aussi le malaise qui entoure des populations dont on ne veut voir que quelques caractéristiques communes : celles qui dérangent (ils bougent tout le temps, on ne sait pas de quoi ils vivent, ils restent entre eux…). Par là, les populations dites Roms rejoignent d’autres catégories de populations bien hâtivement nommées. Ainsi, le terme « les immigrés » est trop fréquemment utilisé pour englober – et généralement stigmatiser – des personnes aux vécus considérablement variés, qu’on ne cherchera pas à connaître.

Mobilité n’est pas nomadisme

S’agissant des Roms, en France comme dans d’autres pays européens, la caractéristique généralement mise en avant est celle de la mobilité. Les causes et conditions de la mobilité des Roms et des populations assimilées en Europe sont des réalités elles aussi bien mal connues. Dans la France des années 2000 et 2010, comme on observe que les Roms vivent dans des campements de fortune, d’une part, que beaucoup font des va-et-vient entre France et Roumanie ou d’autres pays, d’autre part, qu’ils se trouvent tantôt sur le territoire d’une commune et tantôt sur le territoire d’une autre, enfin, on en déduit rapidement qu’ils sont des nomades. De ce fait, on trouve commode de regrouper les Roms sous le vocable administratif « gens du voyage » créé en France pour désigner les populations itinérantes, en évitant le caractère devenu insultant du mot nomade. Or ce terme s’applique à des personnes dont la majorité est de nationalité française. Ce faisant, on confond là différents types de mobilité, qui, loin s’en faut, ne découlent pas tous de choix libres des intéressés.

« Quatre-vingts pour cent des Tsiganes européens n’ont pas bougé de leurs pays respectifs depuis deux ou trois siècles », dit l’historienne Henriette Asséo [1]. En Roumanie, Bulgarie, Hongrie, explique-t-elle, les Tsiganes, ou Roms, représentent autour de 10 % de la population, et ces indicateurs globaux, couplés à de nombreux autres liés aux trajectoires familiales et aux situations locales, montrent bien que ces populations n’ont rien de nomades.

Pourtant, l’étiquette « nomade » colle à la peau des Roms aujourd’hui, comme si le fait que leurs ancêtres l’aient été il y a plus de 200 ou 300 ans avait inscrit en eux une sorte de pulsion nomade pour l’éternité. Au mieux, ils et elles seraient « des nomades sédentarisé·e·s » ! À ce compte-là, on peut bien dire que tous les humains sont des nomades sédentarisés… Que les traditions d’itinérance des ancêtres des groupes Roms aient cessé du fait de la réduction en servage ou en esclavage ici, de déportations massives et de politiques délibérées ailleurs, ne change rien à l’affaire. Il ne faut que très peu de générations pour modifier les traditions  : non, les Roms qui vivent en France ne sont pas, dans leur écrasante majorité, des «  gens du voyage  ».

Les relations que les Roms entretiennent avec la mobilité proviennent d’une histoire que, sans doute, l’Europe aimerait oblitérer  : histoire faite de persécutions, d’interdits, d’enfermements, de bannissements et d’une tentative de génocide à l’époque nazie. La chute du mur de Berlin et la fin de l’empire soviétique, loin de leur être profitables, ont plongé nombre de membres des minorités roms dans une situation catastrophique. En Roumanie, en Hongrie, dans tous les pays de l’ancienne URSS, les Roms ont subi toutes sortes d’exactions, pogroms, lynchages, spoliations, expulsions… Des milliers d’entre eux ont alors dû fuir, s’exilant en Amérique du Nord ou en Europe.

Cette histoire se continue aujourd’hui, même si c’est avec moins de violence, et est à l’origine de la mobilité des Roms en France. La libre circulation des ressortissants européens dans l’espace Schengen aurait dû leur donner enfin la possibilité de s’établir là où ils trouvaient sécurité et ressources économiques. Mais l’hostilité à leur égard les empêchant d’accéder normalement au travail salarié, au logement, à l’usage de la plupart des services publics et à l’exercice de nombre de droits les oblige à vivre en France dans des bidonvilles à l’écart des centres urbains, sur des terrains encore accessibles  : friches industrielles, terrains vierges, aires de stationnement de gens du voyage, no man’s land et, quand aucun espace de ce type n’est disponible, ils et elles s’installent sur des terres agricoles, des aires de sport, des parcelles privées… Les Roms font ainsi ce que font d’autres catégories de populations rejetées  : les SDF qui montent des cabanes en forêt, les travailleurs pauvres qui logent dans des mobile homes sur des terrains de camping à l’année, les exilés des «  jungles  » qui squattent des usines désaffectées ou bricolent des abris près des aires d’autoroutes…

Celles et ceux qui sont réduits à ces hébergements de fortune peuvent y être laissés tranquilles pendant des années  ; on connaît ainsi des campements dits illicites qui existent depuis une ou des décennies. Lorsque ces campements s’étendent trop ou durent depuis trop longtemps aux yeux des populations riveraines, ou lorsque des dispositions sont prises pour les faire disparaître, leurs habitants sont bien obligés de partir à la recherche d’un nouvel emplacement. Et voilà l’origine d’une autre forme de mobilité que connaissent les Roms  : l’errance de campement en campement, au gré des expulsions de terrains conduites par les forces de police. La circulaire du 26 août 2012 [2], qui prévoit d’anticiper toute évacuation de terrain avec un diagnostic social, n’a en rien amélioré les choses  : au cours du premier trimestre 2013, les évacuations de terrain ont été 25 % plus nombreuses qu’à la même période l’année précédente. Si, pour certains, la nécessité de procéder à un accompagnement social pour l’accès au logement paraît justifiée, le collectif Romeurope [3], s’agissant de la mise en œuvre de la circulaire suscitée, parle, lui, de «  parodies de diagnostics  », de même que le Défenseur des droits [4], comme on peut le lire dans leurs rapports respectifs de juin 2013.

De discriminés à fraudeurs

Alors que les Roms sont confrontés à nombre de difficultés pour accéder à leurs droits en matière de protection sociale (entre autres du fait de domiciles non reconnus, de refus de domiciliation…), on aime aussi protester contre leur recours prétendument excessif aux prestations sociales, comme on a pu s’indigner de ce qu’ils percevaient des «  aides au retour  ». C’est ainsi que les discriminés deviennent, dans les discours, des fraudeurs. Ce qui est mis en avant dans cette dénonciation de l’exercice par les Roms des droits qui leur sont ouverts, c’est bien sûr l’illégitimité de leur présence.

La plupart des droits, dans les régimes démocratiques, qu’il s’agisse de droits civiques ou de droits sociaux, sont liés au rattachement à un territoire donné  : il faut tant de présences sur le territoire de telle commune pour pouvoir y être inscrit sur les listes électorales et donc voter, tant pour s’y marier, tant pour pouvoir prétendre à un logement social, il faut tant de présence sur le territoire national pour bénéficier de l’aide médicale d’État, tant pour pouvoir prétendre à telle ou telle prestation sociale… Même la scolarisation des enfants, dont l’accès en France ne dépend pas d’une ancienneté de résidence, suppose à tout le moins la reconnaissance d’un domicile.

Les difficultés d’accès aux droits rencontrées par les Roms sont celles que connaissent les migrants de l’intérieur, celles et ceux qui n’ont pas de domicile fixe, désignés par le sigle SDF. Mais une sorte de hiérarchie sournoise s’est établie sur une base raciste, faisant des Roms des migrants sans légitimité à revendiquer quelque droit en France.

Dans les discours les plus récents les concernant, de « nouveaux » arguments sont opposés à la légitimité de leur présence : ils auraient « vocation à » (sic) retourner en Roumanie, a déclaré le ministre de l’intérieur. Ah ? (Et les Roms de Hongrie et du Kosovo aussi ?… Tout le monde en Roumanie ?). Ils auraient, a continué le ministre, un mode de vie radicalement différent « du nôtre » (quid ?). Mais à quoi donc fait-il allusion ? Aux talents musicaux ? Aux savoir-faire artisanaux ? À l’habitat précaire ? À la proverbiale saleté ? Aux ancestrales accusations (voleurs de poules, etc.) ? On n’en saura pas plus en écoutant le ministre, pas plus qu’on n’a besoin d’en dire davantage dans des propos de comptoirs, tant la façon de vivre de « ces gens-là » est connue de tous et honnie de tous.

En attendant, les Roms, populations de diverses nationalités et transnationales à la fois, s’obstinent, dans ce contexte d’ostracisme et de déni de justice, à revendiquer des droits. Et cette revendication pose avec une particulière acuité la question des frontières et, au-delà, celle de la légitimité des migrations.

P.-S.

Ce texte est extrait du numéro 99 de la revue Plein Droit, paru en décembre 2013 et entièrement consacré à la violence d’Etat faite aux Roms.

Les discriminations dont sont victimes les Roms ont été abordées au départ par le Gisti essentiellement sous l’angle de la défense des droits des « Européens pauvres » ou du soutien juridique aux Roumains et Bulgares qui voyaient se multiplier à leur encontre, particulièrement à partir de 2007, des mesures d’éloignement du territoire. L’association a été amenée par la suite à se mobiliser sur les cas d’expulsions de terrains, souvent liées à des distributions massives d’obligations de quitter le territoire français (OQTF), et plus récemment aux cas de refus de scolarisation des enfants roms. Un groupe de travail interne au Gisti, « Gisti-Roms » a été créé fin 2012, pour réfléchir à des stratégies contentieuses, élaborer des outils d’information (publications et mise en ligne), préparer des actions d’alerte et dénonciation en faveur des Roms.

Sommaire du dossier Rom de Plein droit

Roms, les nouveaux parias

Insertion ou bricolage ?

Diagnostiquer pour mieux trier

Sénart : une victoire à l’arraché

Contre les bidonvilles, les moyens existent

Citoyenneté et mobilité en Europe

Ségrégation à l’école

Enfants maltraités, familles maltraitantes ?

Jurisprudence

Séjour et éloignement des ressortissants roumains et bulgares : un droit en trois dimensions

Ont participé à ce numéro : Véronique Baudet-Caille, Emmanuel Blanchard, Pauline Boutron, Hélène Bretin, Lisa Carayon, Violaine Carrère, Claudia Charles, Marie Coiffard, Delphine Corteel, Lionel Crusoé, Nathalie Ferré, André Gachet, Thomas Habu Groud, Noura Kaddour, Claire Laudereau, Danièle Lochak, Kàtia Lurbe i Puerto, Caroline Maillary, Martin Olivera, Karine Parrot, Claire Rodier, Alice Sophie Sarcinelli, Laurence Sinopoli, Alexis Spire.

Notes

[1] « Roms : « Cette histoire de nomadisme n’a aucun sens » », Libération, 26 octobre 2013

[2] Circulaire du 26 août 2012 relative à l’anticipation et à l’accompagnement des opérations d’évacuation des campements illicites

[3] Rapport d’observatoire 2013, Romeurope, juin 2013

[4] Bilan d’application de la circulaire interministérielle du 26 août 2012 relative à l’anticipation et à l’accompagnement des opérations d’évacuation des campements illicites d’expulsion, Défenseur des droits, juin 2013

Quand le ministère des droits des femmes dépolitise les discriminations salariales

Par

21/04/2014

Source : http://www.crepegeorgette.com

English : When the ministry of women’s rights depoliticises wage discrimination

 

Il est assez souvent coutume, face aux luttes contre les discriminations, quelles qu’elles soient, de les dépolitiser.
Des viols ? L’oeuvre de quelques désaxés.
Des discriminations à l’embauche ? l’oeuvre de vieux barbons sexistes non représentatifs de quoi que ce soit.
Des inégalités salariales ? Le manque de confiance en soi des femmes.
(et cela marche évidemment avec tout :
– du racisme ? Oeuvre de quelques extrémistes mais notre belle France n’est pas comme cela.
– de l’homophobie ? Oeuvre de quelques extrémistes  mais notre belle France n’est pas comme cela.
on décline cela à l’infini).

 

Cette pensée a de nombreux avantages. Elle permet de faire d’un système politique – ce que sont le sexisme et le racisme par exemple – une affaire d’individus où le groupe dominé est presque autant responsable de son sort que celui qui le discrimine.  Elle sert aussi à éviter à nos politiques d’engager une quelconque action collective puisqu’il suffit aux individus de se prendre en main.

Le Ministère des droits des femmes nous rappelle cette évidence ; quand même les femmes y sont un peu pour quelque chose dans cette histoire de discrimination. Je cite « Savez-vous en effet que les différences de confiance en soi entre femmes et hommes peuvent expliquer jusqu’à 4,5 des 25 points de l’écart salarial ? Toutes les études sont concordantes. L’une d’elles montre que les hommes sont 9 fois plus enclins à demander une augmentation de salaire que les femmes. » On imagine un coquinou de chef de cabinet, tout fier de ses « études concordantes » débouler l’air enthousiaste « les gars j’ai enfin résolu le problème de la discrimination ; il faut enseigner la confiance en soi ».

Banco, est mise en branle une agence spécialisé dans le jeu en ligne et le pari sportif (cela ne s’invente pas) pour pondre une application. L’avantage de ce genre de choses est que cela ne coûte pas cher (beaucoup moins que de s’attaquer aux entreprises), cela permet une jolie conférence de presse et surtout cela fait d’un problème social majeur, une affaire de comportements individuels facile à régler.
En plus cela tombe bien. Comme  beaucoup de femmes sont déjà totalement persuadées que ce qu’elles peuvent subir en matière des sexisme est de leur faute, le MDDF enfonce le clou en leur envoyant ce message très positif « si tu avais eu confiance en toi, cela ne serait pas arrivé ». (connasse).

Alors au fond me direz-vous quel est le problème ? Parce que oui en effet les femmes sont souvent élevées à moins demander, avoir moins confiance en elles, à sous-estimer leur valeur. Oui. Simplement depuis que cette évidence a été sortie (scoop je pense qu’il en est de même pour tous les groupes dominés ; étonnamment à force qu’on te prenne pour une merde, tu peux te voir comme telle. Incroyable), elle est devenue la solution à tout.
Plus besoin de s’emmerder à coller des amendes aux entreprises, plus besoin de faire des lois contre la discrimination, plus besoin de la Halde, plus besoin de conventions avec des entreprises, plus besoin de mises en demeure, plus besoin de sanctions, il suffisait de dire qu’en insufflant aux femmes (mais vous pouvez tout à fait remplacer femmes par noirs, musulmans, transsexuels, ouvriers, handicapés ; magique cela marche pour tout !) un peu de confiance en soi et les choses iraient beaucoup mieux.
On est en plein dans la pensée magique du « quand on veut, on peut » « tu ne l »aurais pas un peu cherché quand même ».

On fait donc de la discrimination à l’embauche, de l’inégalité salariale, un problème individuel qui serait, comme par hasard c’est tout de même un manque de pot, l’apanage des femmes. Nul part n’est même évoqué le genre ; il faut dire que le gouvernement tente de faire oublier ce mot par tous les moyens. cela aurait été un moyen de faire comprendre qu’on n’est pas dans une affaire individuelle mais dans un système social.
Ainsi on met soigneusement sous le tapis – car on ne va tout de même pas emmerder les entreprises, on est socialiste oui ou merde – le patronat en faisant porter au salarié la responsabilité de sa propre discrimination.
Epoque de l’individualisme à tout crin, on crée des solutions individuelles – chacune consulte son application sur son smartphone – au lieu de créer des solutions globales.
Evidemment on s’attaque à la paille au lieu de la poutre au lieu d’évoquer le temps partiel, au lieu d’évoquer les préjugés communs qui font qu’on considère une femme comme moins méritante qu’un homme, au lieu de durement sanctionner les entreprises qui discriminent à l’embauche. Vous remarquerez que le ministère a très peu communiqué sur les sanctions à l’égard des entreprises tant il est compliqué d’expliquer qu’on en a sanctionné DIX (sachant que 700 ont eu des mises en demeure qui ont du leur faire très très peur). N’allons pas nous plus nous intéresser aux femmes qui occupent beaucoup plus que les hommes des temps partiels (5 fois plus) ou font beaucoup moins d’heures supplémentaires (« mais qui va s’occuper des enfants ? »).
J’ai téléchargé la dite application.
Telle une malade, j’ai eu à pratiquer un « autodiagnostic ». J’ai ainsi appris grâce à cette application que je ne devais pas « physiquement me laisser chosifier ». Ainsi tout tranquillement j’apprends que je dois revêtir une certaine tenue (être modérée me dit-on) et arborer un certain langage corporel. « il faut sourire un peu, être avenante, mais pas trop, pour ne pas envoyer le signal qu’on peut être une proie facile« .

Essayons de décortiquer cette phrase et pourquoi elle pose un problème. Oui dans un cadre où on a admis et considéré que le sexisme est un impondérable avec lequel il faut composer, alors cette phrase doit s’appliquer. Mais le ministère des droits des femmes ne peut pas et ne doit pas renvoyer ce message là. On ne peut dire aux femmes – même si dans les faits c’est souvent vrai –  qu’il faut composer avec le sexisme et dans certaines entreprises, si tu souris trop tu passeras pour une salope qui veut de la bite.  On ne peut pas envoyer ce message là sans dire qu’il n’est pas normal de devoir en permanence être dans le contrôle. Tout le problème de cette section « savoir faire face au sexisme » c’est qu’elle aurait sa place dans un bouquin de développement personnel à 5 euros écrit en 3 minutes par un DRH qui se prend pour le sel de la terre, pas par un ministère censé défendre les intérêts des femmes et lutter contre le sexisme.

Examinons le conseil suivant « le plus sûr, est, sans raideur excessive ni froideur exagérée en d’arborer un sourire aimable, nécessaire pour créer un bon climat de dialogue, tout en posant ses limites ».
Je défie quiconque de trouver ce sourire. Je me demande combien de femmes vont, en utilisant cette application, s’angoisser et se rendre responsables de situations sexistes qu’elles ont vécues. Je me demande combien  vont encore se dire qu’elles ont échoué.

Suit ensuite une page pour « répondre aux agressions sexistes ». Je cite « restez subtile et mesurée. Essayez de recadrer sans blesser. Ne cherchez pas à humilier la personne au risque de la transformer en ennemi déclaré et de devenir un monstre soi même« .
(là j’ai refermé l’application pour vérifier si je n’étais pas dans un manuel du savoir-vivre de Nadine de Rothschild ; on n’est jamais à l’abri d’un erreur de téléchargement).
Quand je vous parlais de dépolitisation. Le sexisme n’est pas une affaire individuelle où celles et ceux qui le sont, sont des « monstres ». Cette application passe à côté d’une chose essentielle ; que les femmes prennent confiance en elles (ah merde c’était son but ? oups). Beaucoup de femmes qui vivent une situation sexiste auront tendance à la minorer, ou à s’en rendre coupables ; il aurait donc été important de leur expliquer qu’elles sont légitimes, qu’elles subissent sans doute du sexisme et que cela n’est pas normal. Cette application semble dire – et quand c’est fait par le ministère des droits des femmes c’est couillon –  qu’il faut faire avec le sexisme. Ainsi je cite « Un comportement trop vindicatif sera beaucoup moins accepté chez une femme que chez un homme » ainsi l’application en conclut que « en cas de désaccord, soyez amicale, chaleureuse, à l’écoute et surtout pas agressive« . Il ne faudrait en effet surtout pas changer les règle du jeu, les questionner, les trouver injustes et chercher à les changer ; voilà le message que nous renvoie le ministère des droits des femmes ! ce serait une entreprise lambda qui nous renverrait ce message, encore une fois pourquoi pas. mais le MDDF ?

J’ai ensuite abordé (je rappelle toujours que nous sommes sur une application faite par le ministère des droits des femmes) intitulée « trouver la leader qui est en vous ». Je cite « que vous dit votre voix intérieure ? Ecrivez les pensées que vous entretenez à propos de vous même. Sont-elles plutôt positives ou négatives« .  (là j’ai fermé à nouveau l’application pour vérifier si je ne lisais pas John Gray Mars et Vénus).
Toute la section est agrémentée de conseils débilitants au possible sur le « leadership », « la pensée positive » et autres scléroses mentales.

Je ne résiste pas au plaisir de vous citer le passage sur les hommes dans « Savoir faire face au sexisme ».
« Rappeler aux hommes qu’ils sont des pionniers, depuis toujours ».
Les femmes en sont là aujourd’hui, en partie grâce aux partenaires masculins – à la maison et au travail – qui les ont accompagnées pendant et pour les révolutions des cinquante dernières années. Il est encore rare que derrière une femme à succès ne se cache pas un homme  éclairé, progressiste« .
(là j’ai refermé l’application car je me suis demandée s’ils n’avaient pas inventé un nouvel émétique).
il serait quand même étonnant de se dire qu’on a réussi seules (gourdasses qui avions confiance en nous) ; réussir sans un homme ? Allons donc !

S’en suit un conseil où on nous explique que les blagues sexistes c’est ringard et dépassé (je vous ai déjà parlé de la dépolitisation ?).

En bref que dire.
Le MDDF envoie aux femmes et au féministes qu’on doit  faire avec le sexisme, que le monde de l’entreprise est un monde masculin (et blanc et hétéro etc) et qu’il convient de jouer selon ses règles et de ne surtout pas en changer. Jouer selon les règles patriarcales permet juste de subir du sexisme bienveillant mais pas de ne plus subir de sexisme.
Cette application place les femmes en tant que responsables au premier chef des discriminations qu’elles peuvent subir. L’indigence des conseils prodigués, au lieu de les aider, va simplement les faire se sentir davantage coupables.

Une idée ? Lisons ce lien :  La mission de contrôle des accords sur l’égalité femmes-hommes exercée par la DIRECCTE ; des pénalités et la publication des noms des entreprises ne respectant pas l’égalité professionnelle (tip ; la mise en demeure ne fait pas très peur). (en revanche c’est sûr que le MEDEF risque de quelque peu protester).