L’ÉGYPTE D’AL-SISSI

Source : http://ddc.arte.tv/nos-cartes/l-egypte-d-al-sissi

Janv 2016

Le maréchal Abdel Fattah al-Sissi est arrivé au pouvoir en 2013, à la suite d’un coup d’État dirigé contre le Frère musulman Mohammed Morsi. Aujourd’hui, toute forme d’opposition politique est quasiment interdite dans le pays. Alors comment Sissi assoit-il la légitimité de son pouvoir, à l’intérieur et à l’extérieur de l’Égypte ?

La population égyptienne

La population égyptienne

Le pays fait 1 million de km². Et avec 87 millions d’habitants en 2015, c’est le pays le plus peuplé du monde arabe. 95 % des Égyptiens sont de religion musulmane, presque tous appartiennent à la branche sunnite. Et on compte également 5 % de coptes, c’est-à-dire des chrétiens.

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Gaza année zéro , Malgré les promesses, le blocus continue

Par Françoise Feugas

19/12/2014

Source : http://orientxxi.info

L’offensive israélienne sur Gaza de l’été 2014 restera gravée dans les mémoires comme ayant été la plus destructrice et la plus meurtrière des opérations militaires subies jusque là par les habitants de l’étroite enclave palestinienne. Le plan de reconstruction onusien négocié avec Israël se heurte à la réalité du blocus, qui subordonne toute action à la volonté de la puissance occupante. Et pendant que le monde suit le déploiement de la stratégie diplomatique adoptée par l’Autorité palestinienne, la population de Gaza campe dans les ruines et s’apprête à subir les rigueurs de l’hiver.

Photos Anne Paq/ActiveStills

La photographe Anne Paq est l’auteure du diaporama qui se trouve à la fin de cet article. Spécialiste des droits humains, elle est membre du collectif ActiveStills et anime le blog Chroniques de Palestine et d’ailleurs.

«  Rien ne pouvait me préparer à ce que j’ai vu aujourd’hui. C’est indescriptible.  » C’est en ces termes que le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon exprimait sa réaction devant l’ampleur de la dévastation de Gaza, lors de sa visite le 14 octobre 2014. Il était venu assurer aux Gazaouis le soutien quelque peu tardif de la «  communauté internationale  » et annoncer que la Conférence internationale des donateurs réunie les 4 et 5 octobre au Caire promettait 5,4 milliards de dollars d’aide à la reconstruction de leur territoire ravagé.

Ainsi se poursuit depuis des années le cycle des destructions massives et des reconstructions partielles sur l’étroite bande de terre d’environ 360 km², où survivent dans des conditions de plus en plus difficiles 1,7 million de personnes sous le blocus imposé par Israël — et auquel l’Égypte contribue de fait. Un blocus largement renforcé à partir de la prise de contrôle de Gaza par le Hamas en 2007.

Depuis la seconde Intifada en 20011 en effet, outre des dégâts matériels successifs importants, des milliers de Gazaouis — principalement des civils — sont morts ou ont été blessés du fait des opérations militaires israéliennes successives : «  Bouclier défensif  » en mars et avril 2002, «  Pluies d’été  » en juin 2006, «  Plomb durci  » (décembre 2008-janvier 2009) qui avait fait plus de 1400 victimes2 ou «  Pilier de défense  » (novembre 2012). Mais aussi, mois après mois, dans d’innombrables frappes aériennes, raids, incursions terrestres ou encore «  dégâts collatéraux  » d’assassinats ciblés.

18 000 logements détruits, plus de 100 000 sans-abris

«  Bordure protectrice  » a été la plus destructrice et la plus meurtrière de ces opérations. Entre le 8 juillet et le 26 août 2014, elle aura fait 2 192 victimes côté palestinien, dont 1 523 civils et 519 enfants, selon les chiffres du Bureau de coordination des Affaires humanitaires de l’ONU (Ocha)3, qui dénombre également 11 293 blessés. On se souvient qu’elle a été déclenchée alors que les États-Unis eux-mêmes mettaient en évidence la responsabilité des dirigeants israéliens dans l’impasse des négociations, et que la réunification nationale palestinienne était internationalement saluée, en dépit des pressions israéliennes.

Au moment du cessez-le-feu, le 26 août, environ 110 000 personnes «  déplacées  » à l’intérieur de l’enclave étaient réfugiées dans des centres d’hébergement ou dans d’autres familles. Nombreux sont ceux qui ont tout perdu. Plus de 18 000 logements ont été détruits ou rendus inhabitables, laissant environ 108 000 personnes sans abri, qui vivent — pour combien de temps encore  ? — dans les décombres.

Plus de 200 écoles et bâtiments publics, un tiers des hôpitaux, 14 dispensaires ont été détruits ou endommagés. Des terres agricoles ont été dévastées et 350 sites industriels détruits, ainsi que des infrastructures routières. Les dommages causés aux canalisations d’eau et d’assainissement ont été immenses et en octobre, plus de la moitié des Gazaouis n’avait plus aucun accès à l’eau. La seule centrale électrique ayant été bombardée, la plus grande partie du territoire a été plongée dans le noir tandis que les hôpitaux surchargés manquaient d’électricité et de fuel pour alimenter leurs équipements.

Le coût de la reconstruction a été évalué à 6 milliards d’euros par l’Autorité palestinienne. Mais selon la déclaration officielle de la conférence internationale des donateurs, l’aide4 est en réalité destinée au «  peuple palestinien  », dont la moitié seulement pour la reconstruction de Gaza. Le plus grand flou entoure la répartition des sommes promises : une partie pourrait être consacrée à divers projets non directement liés à la reconstruction ou attribuée sous forme d’aide financière à l’Autorité palestinienne — et pourrait aller à la Cisjordanie5.

État de siège perpétuel

En attendant, c’est l’acheminement même des matériaux, au premier rang desquels l’indispensable ciment, qui est soumis à de fortes contraintes. Tout doit en effet passer par le territoire israélien, et la récente création, par le gouvernement d’Abdel Fattah Al-Sissi, d’une zone tampon entre les deux parties de la ville de Rafah vient conclure la dénégation égyptienne au motif que Rafah «  n’est pas adapté à la circulation d’un flux important de marchandises  »6. Le nouveau pouvoir égyptien a ainsi détruit 1 600 tunnels, coupant toutes les voies d’approvisionnement. L’ampleur de la dévastation et des besoins et la rareté des marchandises faisaient déjà redouter aux habitants de Gaza une envolée des prix  ; le durcissement du blocus côté égyptien alourdit encore les factures. Aujourd’hui, les étals n’exposent plus que des produits israéliens, au prix initial plus élevé que les produits égyptiens, et auxquels ont été ajoutées de fortes taxes.

Israël a de fait toute latitude pour juger de l’opportunité de refuser l’entrée de marchandises par ses terminaux, en particulier celui de Kerem Shalom, sous couvert de s’assurer que l’effort de reconstruction n’est pas utilisé pour «  réarmer le Hamas  ». Pour Tel-Aviv, des armes ou des munitions peuvent être cachées dans chaque sac de ciment  ; au-delà, tout matériau de construction à usage «  duel  », utilisable aussi bien pour construire des maisons que des caches d’armes, est suspecté à priori.

L’échec du plan Serry

Selon le mécanisme provisoire négocié avec Israël et proposé par Robert Serry, le coordinateur spécial de l’ONU pour le processus de paix au Proche-Orient (UNSCO), les agences onusiennes doivent superviser l’utilisation des matériaux entrants pour garantir qu’ils ne seront pas détournés à des fins militaires. Elles sont supposées collecter et mettre à disposition d’Israël des informations sur les familles palestiniennes à prendre en charge en priorité, Israël pouvant exercer à cet égard un droit de veto (notamment pour soupçon d’appartenance au Hamas). Cet «  arrangement  » a fait que seulement deux livraisons de matériaux avaient eu lieu fin novembre. À ce rythme, il faudra des années avant que le chantier de Gaza ne s’achève, en admettant qu’il n’y ait pas entre temps de nouvelle offensive israélienne.

L’échec du mécanisme est patent, Serry lui-même l’a reconnu indirectement, dans une déclaration en date du 21 novembre. Les Palestiniens, choqués, jugent en fait que cela ne sert en définitive qu’à conférer une légitimité internationale au blocus et à permettre à Israël d’engranger des profits supplémentaires. Voulant répondre à leur colère, le coordinateur a promis que l’ONU veillerait à éviter «  l’utilisation abusive de renseignements personnels sur ceux qui souhaitent accéder au mécanisme  » et réaffirmé sa confiance dans la possibilité de lever les obstacles, pour peu qu’il soit mis en œuvre «  de bonne foi  ».

Mercredi 17 décembre, la Jordanie a soumis au Conseil de sécurité de l’ONU la résolution pour la reconnaissance d’un État palestinien. Mais le véto américain est probable. La «  nouvelle phase  » de l’offensive diplomatique évoquée par Riyad Mansour, l’ambassadeur palestinien à l’ONU, sera alors la demande d’adhésion à la Cour pénale internationale (CPI), afin d’y mettre Israël en accusation pour crimes de guerre à Gaza. Verra-t-on un jour prochain la fin de l’impunité dont bénéficie la politique israélienne  ? La question, posée après l’offensive israélienne de l’hiver 2008-2009 par le rapport du juge Goldstone à la demande de l’ONU, est demeurée jusqu’ici sans réponse.

Il y a le temps diplomatique et l’urgence de la situation. Dans la «  prison à ciel ouvert  » où la population campe dans les ruines, le désespoir va croissant tandis que la température hivernale baisse.

4Le Qatar a promis 1 milliard de dollars, les États-Unis une «  aide immédiate  » de 212 millions sur un total de 400 millions de dollars en un an, et l’Union européenne 550 millions de dollars. La cinquantaine d’autres pays et organisations internationales ont promis approximativement 5,4 milliards de dollars.

5Ricard Gonzalez, «  The lie behind the Gaza Reconstruction Conference  », Daily News Egypt, 15 octobre 2014.

6Kevin Connolly, «  Gaza reconstruction facing obstacles despite aid  », BBC News Middle East, 16 octobre 2014.

 

IMAGES

529 habitants d’un village egyptien envoyés à la potence

Par

25/05/2014o

Source : http://tempsreel.nouvelobs.com

Peines de morts par centaines, procès à la chaîne… en Haute-Egypte, la répression frappe à l’aveugle. Le régime du général Al-Sissi a renoué avec l’arbitraire d’antan et enterre les espoirs de la révolution. Reportage.

A l'annonce des condamnations le 28 avril, des mères, des filles, parquées à l'extérieur du palais, hurlent, s'évanouissent. (Khaled Desouki-AFP) A l’annonce des condamnations le 28 avril, des mères, des filles, parquées à l’extérieur du palais, hurlent, s’évanouissent. (Khaled Desouki-AFP)

Juché sur sa moto chinoise, il zigzague entre les ornières, le long d’un petit canal bordé de palmiers et d’eucalyptus, jusqu’à sa maison en terre crue, peinte en vert et frappée du nom d’Allah. Une fois tassé sur sa banquette, Ahmed Zaghloul fond en larmes.

Mon garçon n’a rien fait, répète-t-il. Personne ne l’a interrogé. Les policiers ne disposent contre lui que d’une vidéo où il apparaît à peine trois secondes. »

Des versets du Coran diffusés par la radio et le ronronnement du ventilateur couvrent ses sanglots. Les rayons du soleil qui percent à travers les volets de bois font scintiller sa barbe grisonnante et sa casquette Harley-Davidson vissée sur le crâne. « Quand je lui rends visite, j’essaie de le rassurer, poursuit ce contremaître dans une compagnie d’électricité. Je lui dis qu’il ne sera pas exécuté, mais il est si jeune et il a tellement peur. »

Un lycéen de 17 ans encourt la pendaison

Son fils, Mahmoud, est incarcéré depuis quatre mois. Il fait partie des 529 habitants de Mattay, un gros bourg de Haute-Egypte, qui, le 28 avril, ont été reconnus coupables de l’attaque, huit mois plus tôt, contre la police locale et de l’assassinat de son commandant, Mustafa al-Attar. Avec trente-six autres personnes, ce lycéen encourt la pendaison. A l’issue du même procès entaché d’irrégularités et expédié en deux brèves audiences à Minya, le chef-lieu, les 492 coaccusés restants ont écopé d’une peine de prison à vie.

Mahmoud n’a que 17 ans, s’écrie son père. Même s’il avait commis les crimes qu’on lui impute, le droit international et la loi égyptienne interdisent de condamner à mort un mineur. »

Tout remonte au 14 août 2013. Ce jour-là, aux premières heures de l’aube, la police déloge par la force les milliers d’islamistes qui, depuis le putsch contre le président Mohamed Morsi, occupent les abords de la mosquée Rabiya al-Adwiya, au Caire. Bilan : un millier de morts. A l’annonce du carnage, les violences s’étendent à l’ensemble de la vallée du Nil. Les émeutiers s’en prennent aux bâtiments publics, aux églises, aux écoles chrétiennes, aux commerces tenus par des Coptes. En particulier, dans la province de Minya, terre traditionnellement frondeuse où les Frères musulmans ont obtenu leurs plus gros scores électoraux.

Egypte : 529 habitats envoyés à la potence-reportage BoltanskiAujourd’hui à Mattay, carcasses de voitures carbonisées lors des émeutes d’août 2013. (Mosa’ab Elshamy-Sipa)

Dès 8 heures du matin, une foule ivre de rage se lance à l’assaut du poste de police de Mattay, un immeuble carré dressé près du fleuve, aux allures de forteresse, avec ses tourelles et ses sacs de sable.

Ali, le frère d’Ahmed Zaghloul, travaille dans le commissariat comme employé.

Les gens nous ont d’abord attaqués avec des cailloux et des bâtons. Ils ont tout saccagé à l’extérieur, même ma moto, raconte-t-il. Le commandant Al-Attar a essayé de parlementer avec eux et a interdit à ses hommes d’ouvrir le feu. Mais le stock de bombes lacrymogènes a fini par s’épuiser et les policiers sur le toit ont peut-être tiré à balles réelles. »

Le sang ne fait qu’accroître la fureur de la populace. Les assaillants investissent les lieux, s’emparent des armes, libèrent les prisonniers, détruisent les archives et mettent le feu à l’édifice. Les policiers prennent la fuite. Grièvement blessé à la tête, leur chef est transporté à l’hôpital de la ville. Après la mort de neuf des leurs, les manifestants se ruent sur le service des urgences et achèvent Mustafa al-Attar, allongé sur une table d’examen, à coups de perche de perfusion et de bouteille d’oxygène. Un lynchage filmé par un téléphone portable et visible sur YouTube.

Audience à huis clos, cinq secondes par accusés

Quel que soit leur degré d’implication, tous les individus identifiés sur ces vidéos amateurs, acteurs et badauds confondus, sont arrêtés et traduits en justice dans les semaines qui suivent. Sur plusieurs images, on voit Mahmoud, à proximité du commissariat, une sandale à la main.

Sa lanière était cassée, dit son père. Il préparait le mariage de sa cousine, à une vingtaine de mètres de là. Il est sorti regarder ce qui se passait. »
Egypte : 529 habitats envoyés à la potence-reportage BoltanskiAhmed Zaghloul, père de Mahmoud, un lycéen de 17 ans qui encourt la pendaison. (Mosa’ab Elshamy-Sipa)

Son défenseur, Me Mohamed Farrag, n’a pu lui parler brièvement que lors de l’ouverture du procès, le 22 mars. Une audience à huis clos, comme les suivantes, fermée au public, à la presse, et suspendue au bout de quarante-cinq minutes, après une altercation entre les juges et les avocats. Soit cinq secondes par accusé. Seuls 64 d’entre eux se trouvent dans le box. Les autres ? En fuite, libérés sous caution ou oubliés en prison. Deux jours plus tard, le président de la cour, Said Youssef, décide d’envoyer les 529 habitants de Mattay à la potence.

Verdict qu’il corrige, le 28 avril, après un avis – obligatoire en cas de peine capitale, mais non contraignant – du mufti, la plus haute autorité religieuse du pays : la mort pour trente-sept d’entre eux. La réclusion à perpétuité pour les autres. Soit, en Egypte, vingt-cinq ans de prison. Les intéressés ne sont pas présents. Le juge n’a même pas pris le temps de prononcer tous leurs noms. Après dix minutes, il lève la séance et disparaît, entouré d’agents cagoulés et armés. A l’annonce de la nouvelle, des mères, des filles, parquées à l’extérieur du palais, face au Nil impassible, hurlent, s’évanouissent. La sœur aînée de Mahmoud souffre depuis d’une dépression nerveuse.

Parmi les condamnés, des malades, des absents, des morts…

Pas de plaidoirie, pas de débats contradictoires, les droits les plus élémentaires de la défense bafoués, un dossier truffé d’erreurs.

Certains noms ont été effacés et remplacés par d’autres. On retrouve les mêmes preuves, les mêmes charges pour tout le monde, affirme l’avocat Ahmed Chabib. Et tout est allé tellement vite. Un seul de mes trente clients a été cité. Comme je n’ai pas pu les défendre, ils n’ont pas voulu me payer. »

Parmi les condamnés figurent des malades, incapables de prendre part à une manifestation. Des émigrés, absents du pays au moment des faits. Comme Abdallah Qassem, un jeune ouvrier du bâtiment parti travailler en Libye en mars 2013. « J’ai présenté tous les papiers officiels qui l’attestent et ils l’ont quand même inclus dans le lot », dit son conseil Me Khaled el-Komy. Dans les trente-sept promis au gibet, on trouve même des morts. Tel ce Dr Badaoui, un gynécologue tué le 14 août au cours de l’émeute et poursuivi neuf jours plus tard.

A une vingtaine de kilomètres, 683 autres peines capitales

« Ce juge se prend pour Dieu », s’emporte Me Chabib. Baptisé « Said le boucher » par la population, le magistrat vient de prononcer 683 autres peines capitales dans un second procès de masse. Celui d’Adwa, une ville située à une vingtaine de kilomètres plus au nord. Il ne rendra sa sentence finale que le 21 juin, après consultation du mufti. Une fois de plus, il devait désigner les coupables d’une attaque commise le 14 août contre une caserne de la police qui s’est soldée par la mort d’un sergent. Une nouvelle fois, il n’a pas laissé les avocats plaider.

« Nous avions boycotté le premier jour, pour protester contre sa manière de faire avec les gens de Mattay. Nous pensions qu’il allait nous entendre lors de l’audience suivante. Quand nous sommes revenus, il a juste délivré son verdict », raconte Me Hassan Saber Afifi. Son frère, un bouquiniste, fait partie des condamnés à mort.

Ce jour-là, il était au Caire pour acheter des livres. Il a des témoins et des factures qui le prouvent, mais il a été châtié car c’est un homme religieux, connu pour ses actions caritatives. »
Egypte : 529 habitants d'un village envoyés à la potence. BoltanskiMe Hassan Saber Afifi, dont le frère bouquiniste est condamné à mort. (Mosa’ab Elshamy-Sipa)

Cette deuxième fournée comprend aussi Mohamed Badie. Le guide suprême des Frères musulmans aurait « incité » les habitants d’Adwa au meurtre. Absent du box, il est déclaré « fugitif » alors qu’il comparaît devant un tribunal installé au coeur de l’académie de police du Caire. Il vient même de recevoir une peine d’un an d’incarcération pour « outrage à magistrats » parce qu’il avait tourné le dos à la cour. « Les lois égyptiennes, malgré toutes leurs insuffisances et leurs restrictions, ne sont même plus respectées, déplore la psychiatre Aida Seif el-Dawla, qui dirige le Centre Nadim pour la Réhabilitation des Victimes de la Violence. La situation est pire que sous le régime de Moubarak. » Depuis la chute de Morsi, 2 500 civils ont été tués, 16.000 autres arrêtés.

La torture est quotidienne, dit-elle. Partout des gens disparaissent. On ne sait pas s’ils sont morts ou détenus dans des prisons secrètes. »

Les jugements d’Adwa et de Mattay ne sont pas des cas isolés. Des centaines d’islamistes ont été condamnés en bloc. La justice prend sa revanche contre une confrérie qui, au pouvoir, avait tenté de la mettre au pas. Ces procès collectifs ont scandalisé jusqu’à la Maison-Blanche. Dans une Egypte qui s’apprête à élire triomphalement le général Abdel Fattah al-Sissi à la tête de l’Etat, ils ne suscitent aucune émotion. « Ces gens n’ont que ce qu’ils méritent »,lâche un homme politique dans un café élégant flanqué de trois tanks Abrams à Maadi, une banlieue de la capitale.

Il n’est pas rare d’entendre des journalistes égyptiens crier « A mort ! » dans les prétoires. La répression ne se limite plus aux partisans du président déchu. Elle s’abat sur les grévistes ou les jeunes révoltés de la place Tahrir. Le 28 avril, au moment où le juge Said Youssef rendait son arrêt de mort, un tribunal cairote interdisait le très laïque Mouvement du 6-Avril, fer de lance de la révolution.

En Egypte, le châtiment suprême est rarement appliqué. La dernière exécution date d’octobre 2011. Les habitants d’Adwa et de Mattay devraient être très vraisemblablement rejugés. « Bien sûr, ces verdicts seront cassés pour vice de procédure et il y aura de nouveaux procès. Mais cela prendra des mois, voire des années, souligne Mohamed ElMessiry, d’Amnesty International. Il est temps que les autorités de ce pays réforment une justice qui n’est ni indépendante ni impartiale. »

Personne n’est à l’abri. Pas même les avocats.

Sur place, c’est la peur et la colère qui dominent. « Nous sommes victimes d’une vengeance. On s’acharne sur ce pauvre village », se lamente un homme de Mattay qui gagne vite sa maison inachevée en briques rouges de crainte d’être vu en compagnie d’un journaliste. Dans ces ruelles poussiéreuses, sillonnées par des triporteurs et des ânes tirant des carrioles métalliques, chacun s’épie. De nombreuses personnes ont été écrouées sur simple dénonciation. Personne n’est à l’abri. Pas même les avocats.

Me Ahmed Eid qui défendait 60 inculpés croupit à Wadi Guedid, un bagne en plein désert. « Pour le voir quelques minutes, je dois faire sept heures de route, dit sa femme, Maha Said Hussein, professeur de dessin de 32 ans enveloppée d’un voile noir. C’est un être brisé. » Le 25 janvier, il a été convoqué au commissariat.

Mon fils croyait que c’était pour parler de ses dossiers et ils l’ont arrêté, ajoute le père, Eid Ahmed Taleb, un retraité vêtu d’une galabya grise. Ils prétendent qu’il était en première ligne lors de l’assaut. C’est absurde ! Il n’a pas quitté la maison. Il est conseiller juridique dans une entreprise chrétienne. Vous croyez qu’ils emploieraient un islamiste ? »

Me Eid n’a jamais été interrogé, ni par les enquêteurs ni par la justice. Il n’apparaît sur aucune photo. Son épouse pense qu’il a été accusé par un collègue jaloux ou un policier rancunier : « C’est un bon avocat. Il avait réussi à faire libérer beaucoup de gens. »

Un médecin battu, insulté, puis placé en isolement

Le docteur Hossam Chabib, lui, a pris la fuite. Militant du Parti de la Liberté et de la Justice, la vitrine politique des Frères musulmans, il roulait de nuit, le 28 août dernier, quand il a été interpellé pour violation du couvre-feu.

Comme médecin, j’avais pourtant le droit de circuler. Je revenais d’un hôpital et j’avais franchi sans encombre plusieurs barrages militaires. Mais ces policiers m’attendaient à Mattay, près de chez moi », raconte-t-il au téléphone.

Il est emmené au poste, battu, insulté, puis placé en cellule d’isolement. Son frère, qui n’est autre que l’avocat Ahmed Chabib, se démène pour le faire sortir.

Les forces de sécurité trouvent une autre raison pour le garder : le 14 août, il aurait refusé de soigner le commandant Attar. « Il était blessé à la tête et nécessitait des soins chirurgicaux. Je suis spécialisé en médecine interne. Je ne pouvais rien faire pour lui. » Un juge parvient à la même conclusion et le libère au bout de soixante-quinze jours.

Tombe alors un troisième chef d’accusation : il aurait poussé la foule à envahir les urgences et à lyncher l’officier. Il affirme au contraire avoir tenté de prendre sa défense, comme l’atteste une vidéo. Qu’importe. Le voilà condamné à la réclusion à perpétuité. Mais, deux mois avant le procès, il a été autorisé à voyager à l’étranger. Il vit aujourd’hui en Asie. « Tout cela est parfaitement illogique », dit-il.

 

Egypte: l’armée systématise les violences sexuelles pour réprimer la jeunesse

Par Claire Talon

10/05/2014

Source : http://www.mediapart.fr

Insultes, viols, tortures… L’armée et les forces de sécurité égyptiennes ont recours à une violence décuplée à quelques jours de l’élection présidentielle. Premières victimes : les jeunes, arrêtés en masse et au hasard, et tous ceux qui peuvent sembler proches de l’opposition. Des témoignages donnent l’ampleur du phénomène.

e Caire, correspondance. « Dis : je suis une femme », « Dis : je suis une pute », « Dis : je suis un pédé », « Dis que ta mère est une pute », « Dis que ton père est une pute » : voilà en substance le grand oral auquel la police et l’armée égyptiennes soumettent la jeunesse à l’heure des examens de fin d’année.

Ce programme d’humiliation a été mitonné par le ministère de l’intérieur. Il vient appuyer des travaux pratiques destinés à « casser » une jeunesse frondeuse, soupçonnée de manquer d’empathie pour le régime en place. Viols, doigts dans l’anus, électrocution des parties génitales, attouchements, « tests de virginité », tests de grossesse, séances de déshabillages collectifs, menaces de viol sur les proches et la famille : par-delà les opposants au régime désigné par le général al-Sissi, les activistes ou les journalistes, ils sont des milliers de jeunes à être livrés en pâture à ce qui apparaît de plus en plus comme une gigantesque entreprise d’humiliation sexuelle collective.

Pris à partie au hasard, aux abords des manifestations, par la police ou par des hommes de main en civil, de plus en plus de jeunes, d’adolescents, voire d’enfants, sont précipités sans ménagement dans un labyrinthe de commissariats, de camps militaires, de prisons et de centres de détention secrets transformés en salles de torture. Une réalité d’autant plus répandue que, selon Reda Marhi, juriste à l’Initiative égyptienne pour les droits des personnes (EIPR), « tous les commissariats de l’Égypte se sont aujourd’hui transformés en prisons, sans compter les lieux de détention secrets. Cela fait plus d’un millier de prisons à l’échelle du pays : beaucoup plus que les 42 reconnues par les autorités ».

Une vidéo, qui circule sur les réseaux sociaux, dit montrer l’arrestation par l’armée de « manifestants contre le coup militaire », dans le quartier de Hanoville à Agami, à l’ouest d’Alexandrie : VOIR LA VIDEO

Abasourdis, relâchés après des semaines, parfois des mois, de va-et-vient entre les mains des militaires, des policiers, et de juges iniques ou débordés, ils témoignent maladroitement, à grand renfort de périphrases, les mâchoires serrées, des manies scabreuses et sadiques des services de sécurité… Au fil des témoignages, un même scénario se répète, qui indique que la violence sexuelle est pratiquée à tous les échelons de la machine policière et judiciaire : des commissariats aux antichambres des salles d’audience, elles aussi transformées en salles de torture.

Ce chemin de croix commence dans les sous-sols des commissariats de quartier, aux alentours desquels, selon les témoignages de plusieurs parents, des vendeurs ambulants, soudoyés par les policiers, sont sommés de faire du chiffre en ramenant régulièrement de la chair fraîche aux gardiens de l’ordre.

À l’ombre des immeubles cossus de Garden City, le commissariat Qasr Al Nil, à deux pas de la place Tahrir, au Caire, est, comme ceux de Mosky et de Azbakya, le théâtre d’une véritable débauche. Hany Raif, étudiant en première année d’architecture, en a fait l’expérience, le 19 novembre dernier. Blessé dans l’attaque d’une manifestation antimilitaire, il se rend à l’hôpital pour soigner sa main atteinte par une balle réelle. Dénoncé par le personnel médical, il est arrêté par la police accourue sur place, qui l’emmène à Qasr Al Nil.

« Ils m’ont jeté dans une cellule au sous-sol. Dedans, il y avait deux hommes en érection qui se dandinaient en slip, et qui se sont jetés sur moi, dit Hany, baissant les yeux, peu enclin à s’appesantir sur les détails. J’ai hurlé tellement fort qu’ils ont fini par venir me sortir de là. » Près d’une semaine plus tard, quand il recouvre la liberté, il apprend qu’au même moment, son amie Rawda, 16 ans, partageait quant à elle sa cellule avec un groupe de prostituées hilares qui l’ont humiliée pendant des heures.

« Deux jours après mon arrestation, le 21 novembre, deux écoliers de quatorze ans sont arrivés d’une école toute proche, la Ibrahimya school, ajoute Hany. Ils avaient été dénoncés par leur professeur qui avait vu des tracts « Ni Morsi ni Sissi » dans leur cartable. Ils les ont déshabillés et les ont battus à même le sol pendant une heure. Ils baignaient dans le sang. Quand leurs parents sont arrivés pour les chercher, leurs mères se sont évanouies. »

Une fois débarqués au commissariat, les détenus sont systématiquement déshabillés, aspergés d’eau froide, frappés, torturés, harcelés sexuellement, photographiés et filmés avec des armes disposées devant eux. Pour les filles, un traitement spécial est prévu : les plus chanceuses se voient imposer des « tests de grossesse », les plus récalcitrantes des « tests de virginité », pratiqués avec des spéculums ou à main nue, menottées sous l’œil des policiers. « Examen vaginal » censé protéger les militaires de toute accusation de viol ultérieure, et protéger les victimes des tentatives d’agression, cette pratique constitue un trauma indescriptible pour des jeunes femmes, souvent très jeunes et qui, pour beaucoup, ne sont jamais allées chez le gynécologue.

« Ils ont mis leurs mains partout »

Arrivés au seuil de la prison, après des heures de tabassage dans les fourgons de la Sécurité centrale (Al Amn Al Markazi), le cauchemar continue. Dénudés, affublés de prénoms féminins, garçons et filles font à nouveau l’épreuve de la veulerie scabreuse de fonctionnaires de police qui rivalisent de perversité.

« Les soldats m’ont tirée par les cheveux jusque dans leur camion et là, le harcèlement a commencé, raconte Ayat Hamada, étudiante à Al Azhar, arrêtée le 28 décembre sur le campus de son université au cours d’une manifestation « contre le coup » d’État qui a renversé Morsi. Ils ont mis leurs mains partout. Le militaire qui avait glissé des cartouches dans mon sac s’est approché de moi, il m’a dit : “Je vais faire en sorte que tu ne sois plus une fille et je vais te faire toutes les choses que tu n’as pas envie que je te fasse.” Et là, ils nous ont harcelées sexuellement, verbalement et physiquement, moi et les 14 autres filles, en nous frappant tout le long du chemin. »

« Quand on est arrivé au camp de la Sécurité centrale, ils ont aligné toutes les filles contre un mur et ont placé les garçons devant nous. Ils les ont déshabillés sous nos yeux, en ne leur laissant que leurs sous-vêtements. Toute fille qui essayait d’avoir la moindre réaction, ils l’insultaient, elle et sa mère, d’une manière que personne ne pouvait supporter, en la menaçant d’un test de virginité, d’un viol, etc. Ils se sont mis à frapper les garçons avec des ceintures et des bâtons. Ils leur ont demandé de chanter “Bénies soient tes mains, armée de mon pays”. Et puis ils leur ont dit : “Allez ! Dites que vous êtes des femmes, vous êtes des femmes ou des hommes ?” Et ils les ont insultés jusqu‘à ce que l’un d’entre eux dise : “Ok, on est des femmes.” Ils leur ont aussi demandé de dire “nous sommes des chiens et des esclaves et vous êtes nos maîtres”.

« Ensuite, on nous a jetés dans une cellule dans laquelle ils ont ouvert l’eau. Une fois à la prison de Qanater, on a été déshabillées par des gardiennes à notre tour, soumises à un test de grossesse et menacées de tests de virginité. Et ainsi de suite », achève la jeune fille qui a, en tout, passé 54 jours en prison.

Manifestation contre les violences sexuelles à l'encontre des femmes, au Caire, le 12 février.Manifestation contre les violences sexuelles à l’encontre des femmes, au Caire, le 12 février. © (dr)

Une fois arrivé au tribunal, ce n’est pas fini : lorsque l’on n’est pas bastonné par le procureur lui-même ou son substitut, on est soumis à des fouilles au corps qui se transforment en harcèlement sexuel. Mercredi 9 avril 2014, en arrivant à une audience qui se tient au sein même de la prison de Tora, Hind Nafie est fouillée au département de sécurité :

« L’officier de police responsable de la sécurité a demandé à une gardienne de me fouiller au corps dans une pièce fermée ; elle s’est jetée sur moi et a attrapé toutes les parties sensibles de mon corps d’une manière déshonorante : une fois, deux fois, trois fois. Je me suis débattue, j’ai crié : “Tu me fouilles ou tu me harcèles ??!” Et elle m’a répondu : “Laisse-moi faire, c’est les ordres.” Cela a duré dix minutes ; dix minutes de cris et de combat. Quand il a fallu entrer dans le couloir vers la salle du tribunal, le même officier a dit : “Fouillez-la à nouveau”, et ça a recommencé. J’ai refusé de rentrer dans la pièce. Il a dit : “Si tu veux aller à l’audience, tu repasses à la fouille”, et comme je refusais, il a dit à la gardienne : “Dans ce cas, fais-lui ça ici, attrape-la par toutes les parties de son corps ici, devant tout le monde.”  L’un de mes collègues, Ahmed Hassan, est intervenu et il a dit à l’officier : “Tu aimerais qu’on fasse ça à ta fille ?” Il s’est immédiatement fait frapper par un autre policier. Ça a provoqué une bataille entre les policiers et les autres prisonniers. »

« En Égypte, la violence sexuelle est ce qu’il y a de pire pour les gens, explique Farah Shash, chercheur au centre Nadeem, l’une des plus importantes ONG de lutte contre la torture. Cela casse l’honneur de toute la famille. Les gens sont très pauvres, ils n’ont rien, pas d’argent : ils n’ont que leur honneur. On peut faire avouer n’importe quoi à quelqu’un dont on menace de violer la femme, la sœur, ou que l’on humilie sexuellement. C’est cela leur but : te casser au point où tu ne puisses pas te relever, c’est un traumatisme inimaginable. Nous savons que des filles ont affirmé avoir été violées (notamment celles arrêtées dans les rafles d’Al-Azhar et d’Alexandrie), mais on n’a pu obtenir aucune preuve : les familles refusent de parler. »

Surmontant la honte qui submerge les victimes, deux jeunes gens de 15 et 19 ans ont témoigné des viols dont ils avaient été victimes. Dans une conférence publique organisée par des ONG égyptiennes des droits de l’Homme, Fadi Samir, 15 ans, un Copte arrêté le 8 janvier, a décrit son arrivée dans les locaux de la Sécurité centrale en ces termes : « Ils nous ont fait entrer tous ensemble, ils nous ont agressé sexuellement, en nous faisant tomber par terre et en nous touchant à… des endroits que je ne peux pas nommer ici », a déclaré le jeune homme, à visage découvert, au cours d’une conférence de presse, avant d’avouer plus tard au Guardian qu’on lui avait introduit un doigt dans l’anus à deux reprises et fait subir des attouchements aux toilettes. « L’officier n’aimait pas mes réponses : il a demandé à un officier plus jeune de me mettre son majeur dans l’anus. Ce qu’il a fait à deux reprises. » Après 42 jours de détention et de torture, Fadi, accusé à tort d’appartenir aux Frères musulmans, est relâché.

Un autre étudiant, Omar Shouykh, affirme dans une lettre révélée par le Guardian, qu’il a réussi à faire passer hors de prison, avoir été violé le 24 mars, de la même manière et à deux reprises par des officiers en civil, dans un commissariat de l’est du Caire.

« C’est une répression sexuelle qui touche tout le monde : islamistes et laïcs, hommes et femmes, et même enfants et adolescents, affirme Ahmed Mefreh de l’ONG suisse Karama. Mais il est très rare que les victimes acceptent de témoigner de manière autre qu’anonyme, les familles refusent de donner les noms. Nous avons trois cas de viols documentés et des indications de dizaines d’agressions sexuelles par semaine » Il cite le cas d’une détenue arrêtée dans une manifestation hostile à l’armée à Abbasseya au Caire violée pendant son interrogatoire avec les yeux bandés : « Elle affirme que 30 femmes détenues avec elle ont été soumises au même traitement ».

Abdallah Al Fakharani, médecin de 24 ans en détention depuis le 24 août 2013et l’un des fondateurs de l’agence d’information Rassd, affirme dans un témoignage publié par Rassd le 26 avril, que l’un de ses codétenus, a été « violé avec un bâton en bois » après avoir été torturé à l’électricité et que l’on ait menacé de violer sa mère ».

« La tête collée dans les ordures sous les insultes »

Ahmed Mefreh cite le cas d’une détenue, arrêtée dans une manifestation hostile à l’armée, à Abbasseya au Caire, violée pendant son interrogatoire alors qu’elle avait les yeux bandés : « Elle affirme que 30 femmes détenues avec elle ont été soumises au même traitement. »

D’autres détenus décrivent différentes formes de torture, notamment l’électrocution au moyen d’une barre de fer sur laquelle on fait asseoir une brochette de prisonniers nus que l’on asperge d’eau. Mais tous dénoncent surtout une entreprise beaucoup plus large d’humiliation, fondée sur l’insulte obscène et qui consiste à faire ramasser les ordures aux détenus, à les faire dormir nus, à inonder les cellules avec des eaux d’égout, etc. Pour ces jeunes, dont le seul tort est d’avoir été là au mauvais moment ou d’avoir manifesté, d’avoir filmé, d’exercer leur métier de journaliste, ou seulement d’appartenir à la famille d’un Frère musulman, la pilule passe d’autant plus mal que, malgré l’incohérence des charges qui pèsent contre eux, ils ne sont pour beaucoup relâchés – pour ceux dont on ne perd pas la trace – qu’après des semaines, voire des mois de détention.

« Le sentiment que tu as quand tu es comme ça, allongé par terre, nu, la tête collée au sol dans les ordures sous une pluie d’insultes, tu as juste envie de te mettre le feu à toi-même », décrit Mohammed Ihab, élève au collège, arrêté le13 mars à Alexandrie.

Le général Abdel Fattah al-Sissi, nouvel homme fort de l'Égypte.Le général Abdel Fattah al-Sissi, nouvel homme fort de l’Égypte. © (Reuters)

Désorientés, leurs proches sont intarissables sur l’absurdité des chefs d’accusation. Ils ont réuni les preuves qui attestent que leur parent n’était pas là où on l’accuse d’avoir mené un acte « terroriste ». « On a le certificat de l’employeur qui prouve qu’il était au bureau à l’heure de la manifestation », hurle la sœur d’un détenu, venue raconter le calvaire de son frère au siège de la fondation Hisham Moubarak (une organisation de défense des droits de l’Homme), mercredi 7 mai. « Ils accusent mon fils d’avoir stocké des tanks et des avions sur notre terrasse, ricane la mère de Abdel Rahmane Sayyed Rizq. Des tanks et des avions sur la terrasse ! Vous imaginez ça ? Il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond dans ce pays : comment se peut-il que des jeunes de 16, 17, 18 ans disparaissent tous de la même manière, en rentrant de l’école ou en allant chercher du pain ? » 

Le phénomène jette une lumière complexe sur le fléau du harcèlement sexuel qui plombe la vie des Égyptiens et des Égyptiennes. Il suggère que la violence sexuelle en Égypte participe d’un système général de domination, rendu possible et pratiqué au premier chef par le pouvoir et les services de sécurité et qui atteint aujourd’hui un niveau sans égal.

« Nous sommes aujourd’hui convaincus que les viols collectifs place Tahrir ont été organisés par les forces de sécurité, affirme Farah Shash, du centre Nadeem contre la torture. Les agresseurs agissent selon une méthode identique pour chaque agression, en cercles concentriques : c’est d’ailleurs très visible sur les vidéos. Ils ont une méthode très précise : des dizaines d’hommes se focalisent sur une seule fille, il peut y en avoir dix autour dans la foule mais elles ne sont pas embêtées alors qu’elles sont à côté. La femme agressée n’est jamais volée : son sac à dos et ses affaires sont intacts. L’utilisation de la violence sexuelle est une stratégie qui remonte à la montée de la contestation contre Moubarak, en 2005. »

Abdel Fattah al-Sissi, premier défenseur des « tests de virginité » et dont le programme politique se résume pour l’instant à des protestations de virilité, incarne à lui seul, de ses meetings à ses affiches électorales, cette relation de plus en plus scabreuse tissée par leurs dirigeants avec les Égyptiens.

« Arrêtez, vous allez nous faire des problèmes avec les hommes », a susurré le général, plus sirupeux que jamais, à une foule de femmes en transe, venues l’acclamer aux cris de « Toi le Père, toi le Frère, Sissi, nous t’aimons », lundi 5 mai, dans une conférence retransmise en direct.

Dans sa première interview télévisée, à l’occasion du lancement de sa campagne électorale pour l’élection présidentielle qui se tient les 26 et 27 mai, il a par ailleurs promis de « rétablir la moralité en Égypte ». De là à faire passer ses opposants pour des déviants sexuels et des sous-hommes… Il n’y a qu’un pas, que les militaires, la police et des médias aux ordres sont prêts à franchir en toute bonne conscience. Le lancement de la campagne présidentielle coïncide d’ailleurs avec une série de raids et d’arrestations dans les milieux homosexuels, menés à grand renfort de fuites vidéo.

Claire Talon est une journaliste indépendante basée au Caire. Elle a été correspondante du journal Le Monde jusqu’en juillet 2013. Depuis, elle collabore régulièrement à Mediapart. Arabisante, spécialiste du Proche-Orient, elle a publié en 2011 un livre remarqué, Al Jazeera, liberté d’expression et pétromonarchie, aux Presses universitaires de France