L’UE va assouplir ses restrictions sur l’importation des produits alimentaires de Fukushima.

Source : http://www.vivre-apres-fukushima.fr/lue-va-assouplir-ses-restrictions-sur-limportation-des-produits-alimentaires-de-fukushima/

12 Janv 2016

Traduction d’un article du Japan Times du 9 janvier 2016

Kyodo
Le ministre japonais de l’agriculture a annoncé que l’Union Européenne va commencer samedi à assouplir les restrictions imposées aux importations de produits alimentaires japonais à cause du désastre nucléaire de Fukushima; y compris les légumes et la viande produits dans cette préfecture.

Tsuyoshi Takagi, ministre du cabinet en charge de la reconstruction concernant le tremblement de terre, le tsunami et la crise nucléaire de Mars 2011, a salué la décision de l’Union Européenne. Jusqu’à présent, tous les produits alimentaires en provenance de Fukushima, à l’exception des boissons alcoolisées devaient être expédiées accompagnées d’un certificat de test de radioactivité.

Selon le ministre de l’agriculture, cette exigence sera supprimée pour les légumes et les fruits, car leur niveau de radiations en 2013 et 2014 n’a jamais dépassé le niveau autorisé; à l’exception des kakis, des produits de l’élevage, du thé et des soba [Les soba sont un mets japonais fait de farine de sarrasin. Avec les udon et les rāmen, ce sont les pâtes les plus consommées au Japon.].

D’autres aliments originaires de la préfecture, comme le riz, les champignons, le soja et certains produits de la pêche -sauf les pétoncles, les algues et les poissons vivants- resteront soumis à l’obligation des tests de radioactivité.

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Black heart, white men, Cinq siècles de présence occidentale en Afrique Centrale

Source : http://www.arte.tv/guide/fr/045705-001/black-heart-white-men-1-2

23 Dec 2015

En deux volets, « Black heart, white men » (Coeur noir, hommes blancs) raconte la colonisation du plus grand pays d’Afrique centrale, la République démocratique du Congo, et la manière dont elle a façonné l’histoire sanglante et hors norme de cette nation géante. Cinq siècles de violences et de cohabitation entre Noirs et Blancs.

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Face au capital bureaucratique européen. Entretien avec Sylvain Laurens

Par Sylvain Laurens, propos recueillis par Cédric Durand

04/12/2015

Source : http://www.contretemps.eu

Avec Les courtiers du capitalisme (Agone, 2015), le sociologue Sylvain Laurens nous plonge au cœur de la fabrique politique de l’Europe. Cet entretien lui permet par ailleurs de préciser son positionnement théorique et d’exposer certaines implications politiques de son travail.

 

Contretemps : Ton livre est une grande fresque qui retrace la co-construction de l’Europe à partir d’un jeu entre la bureaucratie de la Commission et les milieux d’affaires. Documents d’archives, données et entretiens à l’appui, tu décris comment la bureaucratie européenne se légitime en s’imposant comme un interlocuteur incontournable pour des milieux d’affaires sommés de s’européaniser. Cette perspective prend à rebours l’idée selon laquelle l’intégration européenne serait une réponse à des besoins exprimés du côté du capital. De quelle manière en viens-tu à poser le problème de l’origine du processus d’intégration ?

Il n’y a plus à prouver qu’une part conséquente des milieux d’affaires transatlantiques est à l’origine du projet de constitution d’une fédération des Etats européens1. Plusieurs travaux montrent comment les Etats-Unis ont, dès l’après guerre, cherché à abaisser les tarifs douaniers pour calmer les inquiétudes des industriels américains et contrer le communisme2. Pour mener à bien ce projet, les milieux d’affaires étatsuniens ont pu s’appuyer sur les fractions patronales européennes les plus intéressées, de par leur position sur les marchés, à l’abaissement des tarifs douaniers et au libre échange. Mais, à cet égard, il faut rappeler que « les besoins exprimés du côté du capital » que tu évoques restaient en partie contradictoires du côté européen. Il y a toujours eu, dans chaque Etat membre, un patronat beaucoup plus rétif à ce projet de construction d’un marché ouvert à l’échelle des six pays des débuts de la CE (Communauté européenne). Il subsiste dans les années 1950 des fractions patronales relativement dominantes et qui, à travers de bonnes relations avec leur gouvernement national, ont su se construire des positions avantageuses sur leur marché national. Sans compter qu’une bonne part du capitalisme industriel est alors encore largement nationalisé ou adossé aux Etats. Ces fractions patronales voient d’un œil méfiant la mise en concurrence directe de leur industrie avec les entreprises allemandes ou d’autres pays. Ces milieux-là ne sont pas nécessairement partisans du libre-échange et la Commission européenne mettra des années à les contourner.

Ce que montre, dans un premier temps, le livre se situe donc en aval de l’histoire des clubs de PDG et des décideurs transatlantiques (comme le Bilderbeg) que l’on mentionne souvent comme étant à l’origine du lancement d’une Communauté économique européenne. Il rappelle cette diversité dans les positions initiales des milieux d’affaires européens et explore d’autres processus sociaux qui sont tout aussi intéressants à saisir pour comprendre le fonctionnement du capitalisme. A partir du moment où le Traité de Rome est signé en 1957, une histoire – plus silencieuse – débute en marge des rencontres entre chefs d’Etat, celle de l’enracinement d’une bureaucratie supranationale. L’histoire de la CE ne se résume alors plus à l’histoire des fractions patronales internationales les plus intéressées à l’ouverture des marchés à la concurrence. Elle devient aussi l’histoire de la constitution d’un monde administratif relativement autonome qui a dû en permanence construire sa légitimité face aux administrations des Etats membres pour asseoir son projet de libre-échange.

Dans les années 1960, lorsqu’un chef de bureau de la direction du Marché Intérieur appelle depuis Bruxelles un fonctionnaire français du ministère de l’Industrie pour lui demander des données sur, par exemple, la production d’automobiles, celui-ci se voit le plus souvent répondre que la politique industrielle est du ressort de l’Etat français, pas de cette nouvelle structure administrative. Les gaullistes considèrent notamment que celle-ci ne sert qu’à appliquer un « Traité de Commerce ». Lors des premières négociations du GATT, dès le Dillon Round de 1961, la Commission a dû même payer des lobbyistes à Washington pour convaincre le gouvernement américain de laisser la Commission s’instituer en un interlocuteur unique à même de centraliser les négociations pour le compte des Etats de la CE.

Cette nouvelle administration à taille européenne a dû construire son entourage pour s’imposer sur le plan diplomatique. Pour cela, elle a fait venir et financé une représentation patronale à Bruxelles. Elle l’a organisée sur des bases nouvelles et adaptées au périmètre du Traité de Rome. Il existait des fédérations patronales nationales, internationales ou bilatérales bien avant la Seconde guerre mondiale. Mais la Commission encourage dans les années 1960 la constitution de fédérations patronales groupées à Six pays afin de disposer d’interlocuteurs économiques à sa mesure. Elle coproduit une façade politique des milieux d’affaires qui sera véritablement à même de lui donner la légitimité politique mais aussi les éléments techniques que refusent souvent de lui transmettre les Etats membres. Ces nouvelles organisations patronales vont aussi lui donner un atout politique précieux : elles offrent des plateformes sur lesquelles les « champions nationaux » vont en premier lieu se mettre d’accord et fournir des positions de synthèse, des positions qui garantissent aux agents de la Commission qu’aucun contre lobbying ne sera organisé dans les Etats membres contre telle ou telle directive en gestation.

Si on raconte l’histoire de la construction européenne depuis les clubs de PDG et l’histoire du transatlantisme, on a l’impression d’un souffle continu idéologique promouvant le libre-échange. Mais si on raconte cette même histoire depuis le point de vue de l’enracinement de la Commission, on s’aperçoit alors que l’histoire de l’UE est aussi celle de l’apparition d’une nouvelle couche de bureaucrates. Pour changer d’échelle, le capitalisme européen et transatlantique a produit et sécrété une administration nouvelle qui, pour légitimer sa position, a modifié les façades politiques des milieux d’affaires. Cet enrôlement du patronat était nécessaire à la structuration d’une nouvelle administration, à l’accumulation primitive d’un capital bureaucratique supranational.

 

Contretemps : Le concept de capital bureaucratique se situe au cœur de ton approche. C’est lui qui semble faire le lien entre la bureaucratie de la commission, d’un côté, et, d’un autre côté,  les intérêts du capital réfractés dans les business associations. Peux-tu préciser la généalogie de ce concept et la manière dont il se situe par rapport aux approches de l’Etat ancrées dans le marxisme, qu’il s’agisse de Gramsci, de Poulantzas ou, plus récemment, de l’approche néo-réaliste du politique de Palombarini et Amable ?

J’emprunte le terme de capital bureaucratique à Bourdieu, qui a lui-même repris à Weber et à Elias l’idée que la constitution des administrations modernes sont d’abord des processus de monopolisation de ressources économiques, techniques, militaires. Bourdieu y ajoute une dimension symbolique mais il reprend cette idée que la bureaucratisation est d’abord un processus de concentration3. Pour Bourdieu, la constitution d’une administration est d’abord le succès historique d’un groupement d’individus, une entreprise politique qui a réussi à accumuler des ressources et à revendiquer le monopole sur un certain nombre d’activités sociales qui relevaient jusqu’ici d’autres institutions ou d’autres logiques. Le terme de capital a aussi le mérite de synthétiser plusieurs choses chez Bourdieu. Emprunté au vocabulaire de l’économie politique et du marxisme, il désigne donc une accumulation de ressources mais il invite aussi à penser la diversité des ressources accumulées (il existe pour Bourdieu différentes sortes de capitaux4) et leur inégale distribution (les capitaux ont une efficacité sociale relative en fonction du champ de luttes dans lequel on les mobilise face à d’autres agents). Enfin, pour Bourdieu, le capital s’objective dans des institutions mais il peut aussi être incorporé, il est partiellement possédé par les individus sans qu’on puisse en présupposer les usages ultérieurs. Si on le transpose au cas de la constitution de la technocratie européenne, ce concept de capital bureaucratique a le mérite de nous inviter à penser des processus complémentaires à ceux décrits par Poulantzas ou Gramsci. Pour Gramsci, l’Etat est, aux côtés de la société civile, un des deux étages de la superstructure, il joue une fonction de « commandement » et de « gouvernement juridique »5. Pour Poulantzas, la bourgeoisie américaine et transatlantique s’est dotée avec la Commission d’une administration, d’un outil supplémentaire de domination. Ces approches décrivent globalement les choses mais tellement globalement qu’elles loupent à mon sens une série de médiations par lesquelles la structure administrative joue son rôle d’organisation du capitalisme et d’accélération des processus de concentration économiques.

L’approche en termes de capital bureaucratique permet d’emblée de poser la question du rôle structurant que jouent les administrations à l’égard des marchés. Pas de marché sans structure juridique nous rappelle Bourdieu dans les Structures sociales de l’économie (un de ses livres que je trouve sous-exploité)6. Un droit de la propriété, un droit de la concurrence et un droit des affaires européens continuent d’enserrer l’accélération de l’internationalisation des échanges. Le marché ne peut fonctionner comme structure rationnelle pour les acteurs (une structure où l’on peut évaluer les coûts et bénéfices, avoir des stratégies formelles voire mathématisées) que dans la mesure où une administration garantit la prévisibilité des activités économiques. « Le capitalisme requiert la bureaucratie » écrivait Weber. L’approche en termes de capital bureaucratique invite à considérer que l’administration en général et l’administration européenne en particulier ne sont pas seulement des outils de commandement politique aux mains de la classe dominante. L’administration est une forme d’organisation sociale qui rend possible le fonctionnement du capitalisme, qui assure la production et l’actualisation des structures juridiques minimales qui encadrent les relations de production. L’administration est le lieu où s’accumulent les ressources techniques et juridiques qui fixent le cadre autorisé des activités économiques. Elle n’est donc pas qu’un « outil » aux mains de dirigeants politiques. Elle a une relative autonomie de fonctionnement ne serait-ce que parce que ce processus d’accumulation de ressources renforce le pouvoir d’un nouveau groupe social sur le reste de la société.

Avec les institutions de l’UE, une nouvelle couche de bureaucrates a désormais un intérêt historique à maintenir ses prérogatives face aux vieux Etat-nations, à étendre le périmètre du champ de ses compétences. Cette couche d’acteurs accumule des ressources au fil du temps et tire sa légitimité sociale et accessoirement son salaire de l’extension continue du cadre légal d’un Marché Commun et du projet européen. On parle beaucoup d’Angela Merkel. On peut se faire plaisir en invoquant la figure de Bismarck. Mais c’est à mes yeux d’abord à cette couche là d’acteurs que le mouvement social grec s’est heurté très fortement. Prendre la mesure de l’existence de la Commission ou d’une institution comme la BCE c’est saisir ce que représente la masse critique d’acteurs disposant de ressources importantes et d’un monopole désormais installé sur une série de leviers de pouvoir (la monnaie commune, le droit qui régit les échanges…). Cette masse critique de 30 000 agents n’est pas qu’un étage de la superstructure, elle est une couche sociale inscrite dans la lutte des classes du côté du capital. Elle joue son propre rôle historique.

C’est à partir de ce point de vue là que j’essaierais aussi d’amender l’approche néo-réaliste très stimulante proposée par Palombarini et Amable. A leurs yeux, les institutions sont le fruit de compromis passés sur la scène politique et « la remise en cause des institutions n’est possible qu’à condition que les avantages, tels que les perçoivent les groupes dominants, qui découleraient d’un changement des règles du jeu, soient supérieurs au coût d’un conflit dont l’issue serait par ailleurs incertaine »7. Mais le risque serait de croire qu’il y a d’un côté une scène politique sur laquelle s’arbitrent les rapports sociaux entre les différentes couches sociales et de l’autre côté un Etat que l’on pourrait ré-agencer une fois un nouveau compromis social atteint. La masse critique d’acteurs que représente la haute administration joue son rôle politique propre et elle ne le joue pas que du côté de la scène politique professionnalisée. Si on ne comprend pas cela, on est voués à répéter sans cesse le refrain de la trahison des élites politiques, qu’elles soient socialistes ou de la gauche de gauche. Mais on y reviendra…

Enfin, l’approche en termes de capital bureaucratique permet aussi de comprendre en miroir l’intérêt que les milieux d’affaires portent à ce qui se joue à Bruxelles. L’administration de la Commission est une banque de capitaux juridiques et symboliques qui peuvent profondément modifier les règles de la compétition économique, pas seulement à travers l’octroi de subventions mais aussi par la redéfinition des normes juridiques qui structurent les échanges. Les opérateurs privés ont un intérêt structurel à orienter les usages qui sont faits de ce capital bureaucratique. Les rares agents sociaux qui comprennent l’administration, qui en connaissent par corps le fonctionnement intime sont précieux pour les milieux d’affaires car ils ont les moyens d’orienter les ressources accumulés dans les administrations au profit de leur employeur. Internaliser une part de ce capital bureaucratique dans une organisation patronale en débauchant tel ou tel « ancien » de la Commission est une stratégie logique dans ce cadre. Le livre raconte par le détail à quel point le gros du lobbying s’apparente à la manipulation d’un capital administratif par des acteurs privés : comprendre les attentes d’un chef de bureau, saisir à quel moment il faut remonter dans la hiérarchie administrative pour mieux porter sa position, comprendre comment jouer des rivalités entre services… Les lobbyistes sont une couche d’intermédiaires au service des intérêts privés dont la fonction sociale est de se tenir au plus près des structures administratives pour faciliter ce jeu sur les structures juridiques du marché au service de leur employeur. L’approche en termes de capital bureaucratique permet de ne pas s’arrêter aux frontières communément admises entre public et privé. Elle aide à saisir que la connaissance pratique de l’administration est une ressource instituée en enjeu bien au-delà de l’administration.

 

Contretemps : Un des résultats de ton enquête est de montrer que les modes d’organisation du patronat au niveau européen sont un des facteurs qui a entravé l’émergence d’une Europe sociale… D’une certaine manière, tu sembles suggérer que la mise à distance du monde du travail précède et conditionne plutôt qu’elle ne résulte de l’acte unique puis de l’UEM, c’est bien cela ?

Dans beaucoup de pays – et c’est cette définition là qui s’est imposée à Bruxelles –, la représentation patronale est scindée en deux. D’un côté la représentation « trade » ou « business » assure au patronat une représentation auprès des décideurs politiques afin de s’assurer que la réglementation générale ne nuise pas au développement des bénéfices, du commerce ou des « affaires ». De l’autre la représentation en tant qu’« employeur » (employer association) se concentre sur la discussion avec les syndicats et le dialogue paritaire. Le MEDEF en France assure ces deux facettes. Il est à la fois l’instance de représentation des intérêts économiques auprès du gouvernement et l’instance de dialogue avec les syndicats de travailleurs, l’interlocuteur patronal pour un dialogue paritaire8. Mais ce modèle que synthétise le mot très franco-français « patron » ne s’est pas imposé au niveau bruxellois. La Commission a d’abord cherché à organiser les milieux d’affaires sous l’angle du commerce, de l’accélération des échanges économiques (la partie « trade »). Et c’est donc sans surprise que la grande majorité de ces fédérations patronales européennes n’ont pas fourni dans les années 1980 un point d’appui historique à l’émergence d’un dialogue social européen.

Ce constat vient tempérer les hypothèses des chercheurs qui verraient dans le Dialogue Social Européen (DSE) l’émergence d’un dialogue paritaire. Dans ses travaux, Arnaud Mias souligne par exemple la rupture historique que constituerait l’émergence du « dialogue social européen », initié par trois organisations européennes « généralistes » autour de Jacques Delors à la fin des années 1980 : la Confédération européenne des syndicats (CES), l’Union des confédérations de l’industrie et des employeurs d’Europe (UNICE) et le Centre européen des entreprises publiques (CEEP). Ces trois organisations, financées régulièrement par la Commission, ont continué effectivement – tout au long des années 1980 – à se structurer et constituent des interlocuteurs réguliers des agents de la Commission. Mais si l’on considère la réalité de la représentativité sectorielle des associations historiquement mobilisées autour du Dialogue social européen, les choses se compliquent et il devient alors difficile d’oser « le rapprochement entre François Guizot et Jacques Delors » que propose Arnaud Mias en analysant la portée de cette initiative comme un projet à même « de guider le développement d’une entité sociale » au niveau européen9. Loin d’être un objet témoignant de la volonté de « régulation » des acteurs économiques, la table même des négociations de Val Duchesse le 31 janvier 1985 comporte bien trop d’absents pour fonder une véritable discussion paritaire, à commencer par un bon demi millier d’associations patronales européennes basées à Bruxelles.

Cela est toujours valable aujourd’hui. Trente ans après son lancement, moins d’une quinzaine du millier de business associations dont nous évoquons l’histoire collective dans l’ouvrage figure au Dialogue social européen. Comme le notent Wolfgang Streeck et Philippe Schmitter, ces associations ont bien pris soin de se tenir à l’écart du Dialogue social européen et ont refusé de contribué à ce qui aurait pu être un « transfert des politiques sociales depuis les arènes tripartites nationales vers Bruxelles »10.

Le plus souvent, quand un secteur est représenté au DSE, c’est par des associations européennes d’employeurs créées ad hoc et aux budgets dérisoires, vivotant dans l’ombre de leur fédération professionnelle. Je donne l’exemple suivant dans le livre : le CEFIC, puissant groupe d’intérêt de l’industrie chimique, ne siège pas au Dialogue Social Européen et les industries de la chimie y sont représentées par l’ECEG, une confédération inconnue aux faibles moyens et prérogatives. Côté syndical, je ne suis pas sûr que les choses soient plus encourageantes. La CES a appelé à annuler le referendum grec par exemple. Au niveau national, les logiques de porte-parolat peuvent déjà éloigner potentiellement les permanents syndicaux de leur base. Mais quand on parle de la représentation syndicale au niveau européen, les filtres posés sur la représentation syndicale sont encore plus forts (notamment à travers la valorisation de l’anglais comme langue militante principale). Si on recoupe ces deux logiques, Bruxelles donne au final l’impression que les lieux où se discutent les questions liées aux conditions des travailleurs ne sont pas les arènes labellisées « dialogue social européen ». Je pense que c’est un enjeu important pour le mouvement syndical actuel. Il faut arriver à sortir de cet enclos paisible où ont été parquées les représentations syndicales européanisées pour réinvestir les lieux où se jouent vraiment les décisions concernant les conditions de travail. Là encore je pense à l’Agence chimique européenne mais il existe tout un ensemble d’autres décisions prises à Bruxelles sous l’angle de l’harmonisation des législations qui affectent fortement les conditions de travail.

 

Contretemps : La dialectique européenne du fragile et du résilient sous-tend toute la démonstration du livre. Tu montres en effet, d’un côté, les liens intimes entre les milieux d’affaires et la bureaucratie bruxelloise qui semblent indiquer une densification européenne et, de l’autre, un investissement relativement faible de Bruxelles par le capital étant donné la persistance du rôle des capitales nationales et le pouvoir d’attraction de Washington. En conclusion, tu indiques finalement que la bureaucratie bruxelloise est parvenue à asseoir un certain monopole sur l’universel qui cantonne les entreprises concurrentes aux ghettos politiques du nationalisme et du localisme. L’Europe serait-elle donc plus forte que ce que les récentes turbulences pouvaient laisser penser ?

De quoi parle-t-on quand on parle d’Europe ? On évoque un projet d’une fédération à 28 pays qui déboucherait sur une intégration politique encore plus forte ? Ou parle-t-on d’une administration qui a réussi à faire coïncider son action quotidienne avec ce que l’on nomme communément « Europe », un référent transnational auquel on a opportunément associé l’idée de paix ou de prospérité (une administration qui est d’ailleurs tout à fait prête à payer le coût du départ d’un pays membre ou du chaos social en Grèce) ? Je me permets de m’arrêter là-dessus pour déconstruire cette première évidence. Il est important de rappeler qu’au début des années 1960, les fonctionnaires de la Commission ont à composer avec d’autres définitions institutionnelles de l’Europe, comme le Conseil de l’Europe basé à Strasbourg avec ses 47 pays et qui intègre par exemple la Turquie… Aujourd’hui quand on parle d’Europe, on parle d’abord de Bruxelles. C’est là une première victoire de cette administration. Et si on considère cette Europe-là, elle semble avoir été finalement peu éprouvée par les turbulences que tu évoques. L’épisode grec a même conforté dans une large mesure le rôle social de la BCE ou de la Commission. Tu as raison de rappeler que les firmes américaines ou européennes dépensent comparativement plus d’argent à Washington qu’à Bruxelles. Mais je ne suis pas sûr que cela soit contradictoire ou renvoie à une « fragilité » de la Commission. Dire cela permet surtout de remettre Bruxelles à sa place dans l’échelle mondiale des échanges économiques, une place qui est secondaire à l’échelle du globe. On perçoit bien cette position géopolitique aujourd’hui avec le TAFTA. L’Europe n’est qu’une composante de la stratégie diplomatique des Etats-Unis qui lance parallèlement un autre traité de libre-échange avec ses partenaires asiatiques.

Si on garde l’aspect « global » en tête, on comprend mieux ce qui joue aujourd’hui dans le seul cadre européen. Même si cette structure administrative « perdait » au passage des Etats-membres (comme la Grèce ou l’Espagne), elle subsisterait. Elle se recomposerait sans doute (en permettant par exemple l’adhésion directe de régions) mais elle jouerait toujours un rôle similaire en accélérant le rapprochement des firmes continentales et américaines contre le capitalisme chinois ou russe. C’est pour cela que je suis toujours étonné de voir le temps que l’on passe à discuter de la sortie de l’euro à gauche. Ce qui devrait soucier la gauche, c’est avant tout l’état de son organisation collective, car une sortie de l’euro n’annihilerait pas du jour au lendemain la structure administrative qui a poussé à la création de l’euro. Un mouvement politique victorieux aurait toujours face à lui cette structure-là : la sortie de l’euro se ferait avec, en contrepoint, le poids permanent de cet assemblage technocratique et un projet de libre-échange transatlantique accéléré. Ce ne serait pas le retour aux années 1990. Quel que soit le scénario qui se dessinerait au niveau de l’avenir de l’UE, la question qui se pose pour la gauche française, c’est d’abord celle du rapport de force social qu’elle est capable de construire.

 

Contretemps : Le débat sur l’Euro ne porte-t-il pas précisément sur les modalités concrètes d’émancipation de la tutelle du capital bureaucratique que tu décris ? Dans le cas de la Grèce, par exemple, le rapport de force social qui s’est construit depuis plusieurs années a débouché sur la victoire de Syriza, mais s’est brusquement détérioré lorsque le nouveau pouvoir a préféré demeurer sous l’emprise de la Troïka plutôt que sortir de l’Euro….

Le débat sur l’Euro porte aujourd’hui le plus souvent sur l’idée que la monnaie est un outil de souveraineté économique et qu’il nous faudrait simplement remettre la main dessus. J’ai été élevé au Diplo des années 1990 et aux publications d’Attac. Donc j’ai tendance moi aussi à considérer qu’aucune politique de gauche ne sera possible dans le cadre du carcan actuel de l’euro. Mais, en même temps, quand je vois l’évolution d’une partie des économistes qui étaient aux côtés du mouvement altermondialiste, j’ai l’impression qu’ils sacrifient tout le programme de gauche à cette question de la sortie de l’euro. C’est pour cela que j’insiste en contrepoint sur la question du degré d’organisation du mouvement social et politique face à la bureaucratie européenne mais aussi nationale. Vouloir la sortie de l’euro au nom de la souveraineté politique ou l’obtenir au terme d’un mouvement populaire victorieux ne me semble pas du tout renvoyer aux mêmes logiques. Croire que le Front national ferait vraiment la sortie de l’euro me semble une vraie erreur d’analyse. Mais même dans l’hypothèse d’une sortie de l’euro effective au terme d’une coalition hétéroclite comprenant des mouvements nationalistes minoritaires comme semblent le suggérer certains, cela n’empêcherait pas le patronat de continuer à faire le siège de Bercy. Cela n’empêcherait pas l’eurocratie et la technocratie française de mobiliser toutes leurs ressources pour contrer cette stratégie ou la réorienter. La politique monétaire n’est pas qu’un outil neutre, elle fait l’objet d’usages sociaux permanents. Quels moyens se donne-t-on pour l’orienter de façon permanente si on a un mouvement social peu structuré et qui a besoin de la béquille du nationalisme classique pour composer un gouvernement dans un seul pays ?

Tu as raison de citer l’exemple grec. On peut lire ce qui s’est passé comme le renoncement de porte-parole de gauche à s’émanciper de la Troïka. Mais je trouve que ce n’est qu’un petit bout de l’histoire et on en vient encore une fois à la conclusion que des leaders politiques « ont trahi ». D’une part, le rapport de force social qui les portait était plus fragile qu’on ne le croit depuis la France. Syriza devait s’appuyer sur les nationalistes de l’ANEL par exemple pour garder la main sur le gouvernement. Pressentant que sa marge de manœuvre serait faible, Tsipras n’a jamais clairement annoncé qu’il allait sortir de l’euro. Dès la campagne électorale, il avait simplement promis que Syriza ne « ferait plus de politique d’austérité ». Le rapport de force était trop fragile sur la scène partisane pour aller au bout du programme que tu évoques. D’autre part, on peut aussi ajouter que Syriza a dû faire face simultanément à la bureaucratie européenne et aux résistances internes de la bureaucratie grecque. Varoufakis est poursuivi par la Cour suprême de son pays pour avoir simplement essayer de mener une politique fiscale redistributive ! Je peux donner un autre exemple. Quand Syriza est arrivé au pouvoir, ils ont nommé un nouveau secrétaire spécial à l’inspection du Travail. Un ancien avocat et conseiller syndicaliste très reconnu qui s’est alors donné pour mission de renforcer l’inspection du Travail. Il rédige des circulaires en ce sens mais il s’aperçoit qu’elles ne parviennent jamais au Journal Officiel. Ses propres services les étouffent. Il doit alors suivre bureau par bureau ses circulaires pour s’assurer qu’elles soient bien publiées comme le prévoit la loi. Les résistances dans l’Etat grec sont telles que même en les suivant ainsi, ses circulaires sont tout de même tronquées au dernier moment avant leur publication au JO.

Ces réalités plaident d’elles-mêmes pour qu’on réintroduise dans l’analyse le rôle joué par les bureaucraties en prenant au sérieux leur poids politique. Pas seulement en les regardant comme un outil dont il suffirait de se saisir mais en prenant en compte les multiples façons à travers lesquelles elles pèsent sur le jeu social en organisant les marchés, en définissant les contours juridiques des rapports de production mais aussi en opposant leur propre poids aux initiatives politiques dynamiques.

 

Contretemps : Un des aspects particulièrement intéressant du livre concerne, d’abord, le rôle joué par les juristes de la Commission européenne et par la CJE pour rendre le champ européen incontournable dès les années 1970. Plus tard, c’est le processus de normalisation qui semble décisif. Tu décris de manière magistrale une politique censitaire dominée par les salariés des business associations. Occupant une position charnière entre la commission et les firmes, ce sont eux qui organisent la mobilisation de ressources techniques et scientifiques et évincent dans les faits les citoyens et les ONG de toute capacité d’influence sur l’agenda politique européen. L’originalité de ton approche est, me semble t-il, de mettre au centre les réseaux bureaucratiques publics-privés et de les identifier comme le cœur non, pas d’une politique d’influence, mais plutôt d’une relégation de la délibération démocratique au marges d’une décision publique dominée par l’expertise et la recherche du consensus…  Cet agencement peut sembler écrasant. Ton analyse ne risque-t-elle pas de masquer les contradictions multiples qui minent le proto-État européen ?

Je l’espère quelque part. Mais insister aujourd’hui sur ces éléments est un pas nécessaire dans l’analyse scientifique et la réflexion politique. Car je n’en peux plus à l’inverse des discours défendant l’idée que les ONG remporteraient certaines victoires dans cette agora balbutiante que serait l’UE et que l’on pourrait réformer ce système de l’intérieur. L’asymétrie des moyens est telle entre business et ONG qu’il me paraît complètement irréaliste de plaider pour une réforme endogène de ce système. J’irai même plus loin : je ne suis pas certain que certaines victoires remportées par le mouvement citoyen à Bruxelles ces dernières années ne soient pas surtout liées à des fuites du monde des affaires. Une bonne part des combats qui se mènent à Bruxelles opposent des fractions du monde des affaires entre elles. L’espace de luttes est d’abord une confrontation business contre business dans les couloirs des directions générales et des agences. Imaginons que je gère une entreprise qui fabrique des biberons et que j’ai déjà pu me passer des phtalates dans la fabrication de mes produits, n’ai-je pas un intérêt à faire interdire définitivement les phtalates au niveau européen ? Cela tuera ma concurrence ou l’obligera à changer de procès de production. Dans certaines configurations, le business peut souffler dans le même sens que certaines ONG. C’est pourquoi je pense qu’il faut être conscient de ce qui rend certaines victoires politiques actuellement possibles afin d’éviter, plus tard, certaines désillusions. En ce sens, mon livre peut paraitre comme plutôt pessimiste mais il désigne aussi des éléments à intégrer à la réflexion politique : on ne peut pas faire comme si gagner des élections et investir le Parlement européen suffirait à casser l’assemblage entre les milieux d’affaires et la Commission. On ne peut pas ignorer non plus qu’une bonne partie des luttes politiques se jouent désormais sur le terrain de l’administratif, du technique et de la science. Sinon on est voués à reproduire les mêmes erreurs. La directive REACH est à cet égard un très bon exemple. C’est en un sens une victoire du mouvement social puisque grâce aux mobilisations (notamment des Verts au Parlement), les industriels sont désormais obligés de prouver que leurs produits ne sont pas dangereux. Mais si tout cela débouche sur la création d’une agence chimique basée à Helsinki loin de tout contre-pouvoir et si le coût d’entrée politique pour que les citoyens contrôlent tout ça est désormais de surveiller en tant que « partie prenante » chaque enregistrement d’un produit industriel sur la base d’études toxicologiques, alors quelle chance a-t-on d’avoir une action politique pérenne sur cet enjeu de santé publique ? Ma recherche fait le constat de la fermeture relative d’un champ des possibles. Elle décrit comment on en est arrivé à donner une primauté à l’expertise technique produite derrière un paravent administratif sur des sujets politiques. On peut prendre ce livre comme un élément déprimant supplémentaire dans le contexte actuel mais on peut aussi considérer qu’il donne aussi la liste des choses à repolitiser afin de faire évoluer les choses.

Je terminerai en rebondissant sur le terme d’Etat que tu évoques en parlant de proto-Etat. C’est là aussi une des grosses failles du système actuel et peut être une source d’espoir. La grosse différence entre une simple administration et un Etat, c’est qu’un Etat a eu historiquement la capacité d’intégrer l’ensemble des couches sociales pour maintenir un ordre social. Comme le montrent par exemple les travaux de Gérard Noiriel, les Etat-nation classiques ont assimilé une partie des classes populaires à travers la constitution d’administrations scolaires, sociales ou même militaires. Mais la Commission ne dispose de rien de tel pour l’instant. Elle est une administration mais certainement pas un Etat. Elle pèse sur le jeu économique et les gouvernements mais n’a qu’une capacité d’intégration des populations au second degré : elle ne finance pas d’écoles par exemple et n’a qu’un monopole de la violence physique légitime indirect. C’est là un point majeur qui la différencie très fortement d’un Etat classique. L’incapacité de cette structure administrative à intégrer autre chose que des élites polyglottes est ce qui constitue non pas une fragilité (je n’irai pas jusque là au vu de la réalité des rapports de force) mais une incomplétude dont une bonne part des administrations nationales et des fonctionnaires de la Commission eux-mêmes ne se satisfont pas. Les contradictions inhérentes au projet initial de constitution d’une administration supra-nationale sont d’une certaine façon toujours présentes et c’est ce qui produit ce sentiment de « turbulences » ou d’instabilité politique. Mais le livre ne dit pas pour autant comment l’exploitation de ces contradictions pourrait tourner à l’avantage du mouvement social. Car cette question me semble d’abord renvoyer à l’état d’organisation politique du mouvement social lui-même, son degré d’information, de structuration et sa capacité de mobilisation. A l’inverse, je pense qu’il n’y a rien à espérer d’un univers administratif qui s’est constitué en tournant le dos aux traditions démocratiques et aux mouvements sociaux.

 

Propos recueillis par Cédric Durand

 

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  • 1. Kees Van der Pijl, The Making of an Atlantic Ruling Class, Verso, 1984.
  • 2. Cédric Durand (dir.), En finir avec l’Europe, La Fabrique, 2013.
  • 3. Pierre Bourdieu, « Esprits d’Etat, genèse et structure du champ bureaucratique » in Raisons Pratiques, Paris, Ed. du Seuil (coll. « Essais »), 1994, p. 101-134.
  • 4. Pour une analyse détaillée du capital bureaucratique chez P. Bourdieu se reporter notamment à la première occurrence du terme dans Actes de la Recherche en Sciences Sociales au sein de l’article écrit avec Rosine Christin (« La construction du marché. Le champ administratif et la politique du logement », vol. 81, 1990). Bourdieu y distingue notamment le capital bureaucratique d’expérience (acquis par un chef de bureau « à la longue » du fait de son immersion dans le monde administratif) et le capital bureaucratique à base technique (« comme la connaissance de l’enquête statistique » qui peut être acquis plus rapidement).
  • 5. Antonio Gramsci, Problèmes de civilisation et de culture, (1930-1935), sur Marxists.org
  • 6. Pierre Bourdieu, Les structures sociales de l’économie, Paris, Seuil, 2000.
  • 7. Bruno Amable et Stefano Palombarini, L’économie politique n’est pas une science morale, Raisons d’agir éditions, 2005, p. 260.
  • 8. Sur cette distinction, se reporter à l’entretien réalisé avec Michel Offerlé pour le numéro 10 de la revue Savoir / Agir « figures patronales ».
  • 9. Arnaud Mias, Le dialogue social européen (1957-2005) : genèses et pratiques d’une institution communautaire, Thèse pour le doctorat du CNAM, 2005, p. 119.
  • 10. Wolfgang Streeck et Philippe C. Schmittter, « From National Corporatism to Transnational Pluralism : Organized Interests in the Single European Market », Politics Society, 1991 vol. 19, pp. 133-164.

Le pétrole, le coton ou le phosphate de l’Etat islamique sont-ils vendus en Europe ?

Par Olivier Petitjean, Rachel Knaebel

24 novembre 2015

Source : http://www.bastamag.net

Des puits de pétrole, des gisements gaziers, des mines de phosphate, des champs de coton, des cultures de céréales… Autant de ressources sur lesquelles l’Etat islamique a mis la main grâce aux territoires qu’il contrôle en Irak et en Syrie. Malgré l’embargo dont il fait l’objet, une partie de ces produits sont écoulés sur les marchés, vers les pays voisins, et servent à financer sa guerre sans fin. Comment les entreprises des secteurs concernés, les négociants de matières premières, les banques et les institutions internationales s’assurent-ils qu’ils ne contribuent pas à remplir les caisses de Daech ?

« Les établissements financiers et de crédit sont appelés à exercer une vigilance particulière à l’égard de toutes transactions commerciales de nature à bénéficier à Daech » prévient Tracfin, la branche du ministère français des Finances chargée de la lutte contre le blanchiment. Les revenus annuels de l’État islamique avoisinent les 3 milliards de dollars, selon les estimations. En prenant le contrôle d’une partie du territoire syrien et irakien, le groupe armé a mis la main sur plusieurs puits de pétrole, sur des gisements gaziers, des fabriques d’engrais, des champs de coton et de céréales… Autant de matières premières qui peuvent contribuer à son financement. En plus de l’argent venu des enlèvements, des taxes imposées aux populations, du trafic d’antiquités, cette mainmise sur des ressources naturelles et les hydrocarbures rapportent des sommes conséquentes. Encore faut-il écouler ces matières premières. Qui sont donc les partenaires commerciaux de Daech ? Les autorités internationales et les grandes entreprises des secteurs concernés ont-elles pris les mesures qui s’imposent ?

Avec le déploiement du porte-avions Charles-De-Gaulle en Méditerranée orientale, suite aux attentats de Paris du 13 novembre, l’armée française va intensifier ses bombardements aériens – débutés il y a plus d’un an – contre Daech en Syrie et en Irak. La veille des attaques de Paris, le ministère de la Défense annonçait avoir bombardé trois sites pétroliers syriens. Les frappes menées par les États-Unis ciblent également des installations pétrolières de Daech. L’opération a été baptisée « Tidal Wave II », en référence à la première opération Tidal Wave qui visait les ressources pétrolières des nazis en Roumanie durant la Seconde Guerre mondiale. Le lundi 16 novembre, pour la première fois, les États-Unis ont commencé à attaquer également des convois de camions citernes, transportant du pétrole destiné à la contrebande. Ce dont ils s’étaient abstenus jusqu’alors par crainte de faire des victimes civiles.

ExxonMobil, Chevron et Total convoitent les sous-sol kurdes

Les puits pétroliers contrôlés par Daech représentent, en octobre 2014, 60 % de la production syrienne de pétrole et 10 % de la production irakienne, selon un rapport de l’agence d’informations financières Thomson Reuters. Ce qui correspond à l’époque à une capacité de 60 000 barils par jour dans chaque pays. Une production qui place en théorie le « califat » au 40ème rang des pays producteurs de pétrole, et rapporte un profit estimé entre 2 et 4 millions de dollars par jour. Mais c’était il y a plus d’un an.

La situation militaire a changé. Une partie des puits capturés par Daech en 2014 ont été reconquis par les forces kurdes et irakiennes appuyées par les États-Unis et l’Iran, réduisant considérablement les ressources potentielles de l’État islamique. S’ils revêtent une importance majeure pour la conduite de la guerre, les gisements actuellement exploités par Daech restent en fait modestes : quelques dizaines de milliers de barils par jour au plus, alors que la production totale de l’Irak se compte en millions de barils. Les gisements syriens contrôlés par l’organisation sont par ailleurs sur le déclin. Mais l’avancée de Daech dans le nord de l’Irak durant l’été 2014 menace alors directement des gisements pétroliers bien plus considérables, ce qui a probablement motivé l’intervention états-unienne. ExxonMobil, Chevron et la française Total se préparent d’ailleurs à exploiter les richesses du sous-sol kurde.

Pétrole, phosphate et textile made in Etat islamique ?

Que fait Daech avec ses ressources, même limitées, en pétrole ? L’État islamique « couvre ses propres besoins et, semble-t-il, vend le reste sur le marché noir local, et exporte du pétrole brut ou raffiné vers la Jordanie, l’Iran, le Kurdistan et la Turquie », indique le rapport de Thomson Reuters. Les djihadistes profiteraient des réseaux de contrebande existant depuis les embargos frappant l’Irak de Saddam Hussein puis l’Iran. Un rapport d’avril 2015 du Congrès des États-Unis signale que le groupe vend du pétrole extrait de ses puits irakiens via la Turquie « de la même manière pour l’essentiel que le pétrole syrien ». Des informations font également état de ventes possibles du pétrole de Daech au régime syrien, et même aux rebelles et aux Kurdes de Syrie, qui combattent les islamistes.

En plus du pétrole, Daech a aussi pris le contrôle de plusieurs gisements gaziers, d’une mine de phosphate irakienne, d’une usine de production d’acide sulfurique et phosphorique et de cinq cimenteries, dont une de Lafarge en Syrie. Mais, précise une analyse du groupement intergouvernemental de lutte contre le blanchiment d’argent (Groupement d’action financière, Gafi), « au contraire du pétrole brut et raffiné, pour lesquels il existe des circuits de contrebande établis de longue date et des marchés noirs locaux, ces autres ressources sont probablement plus difficile à monétiser pour Daech ». Des inquiétudes existent aussi sur la possibilité que du coton syrien cultivé dans les champs sous contrôle de Daech puisse passer par la Turquie, avant de se retrouver dans les stocks des fabricants textiles européens. Une étude réalisée par une consultante française sur la filière textile régionale alertait il y a deux mois sur l’existence d’un risque réel pour les consommateurs français d’acheter des vêtements contenant du coton de l’État islamique. Des conclusions que l’Union française des industries textiles, indirectement mise en cause, juge erronées.

Les transaction de pétrole avec Daech interdites par l’UE, les États-Unis et l’ONU

En principe, toute transaction qui risque d’alimenter les caisses des groupes islamistes en Syrie et en Irak est interdite. Des entreprises ont stoppé leurs achats de matières premières avec la Syrie dès le début de la guerre. La multinationale norvégienne Yara, spécialisée dans les engrais, assure ne plus acheter de phosphate syrien depuis février 2011, ni venant d’Irak. L’Union européenne a prohibé tout achat de pétrole syrien [1]. À cette époque, les sanctions visent spécifiquement le régime de Bachar El-Assad et la répression sanglante face au soulèvement populaire – l’Etat islamique n’a pas encore surgi sur la scène régionale. Total cesse toutes ses activités de production en Syrie en décembre 2011. L’entreprise française y exploitait du pétrole dans la région de Deir Ez Zor. Elle n’emploie aujourd’hui plus que deux personnes dans son bureau de Damas, afin de « respecter les obligations contractuelles », fait savoir la compagnie.

Les États-Unis aussi ont interdit l’importation de pétrole venu de Syrie avant que Daech ne prenne le contrôle d’une partie des puits [2]. Les sanctions états-uniennes prohibent toutes les transactions de pétrole, mais aussi toute transaction financière en lien avec du pétrole d’origine syrienne. Au sein de l’ONU, les décisions prises visent uniquement les groupes islamistes de la région, mais épargnent le gouvernement syrien, grâce au soutien de la Russie, qui dispose d’un droit de véto au Conseil de sécurité. Une résolution [3] de février 2015 condamne « tout engagement dans un commerce direct ou indirect en particulier de produits pétroliers, et de raffineries modulables, avec Daech et le Front Al-Nusra », une autre composante des forces islamistes en Syrie.

Des réseaux de contrebande qui datent de l’embargo irakien

En France, Tracfin invite « les établissements financiers et de crédit » à « considérer les transactions financières relatives, directement ou indirectement, à l’achat de pétrole, brut ou non, en provenance d’Irak ou produit en Irak, comme des transactions à risque élevé, justifiant des vigilances particulières, sauf si la State Oil Marketing Organization, qui relève du ministère du Pétrole du gouvernement Irakien, y a consenti. » Sur place, les frontières sont poreuses, les alliances de factions sont à géométrie variable, la corruption est généralisée et la situation régionale, notamment au Kurdistan irakien, extrêmement complexe. Autant d’éléments qui favorisent évidemment la vente de pétrole de Daech par l’intermédiaire de trafiquants à travers l’Irak et la Turquie. Le gouvernement régional kurde d’Irak, s’il combat lui aussi Daech, exporte par exemple du pétrole sans l’accord du gouvernement central irakien, dans une stratégie d’indépendance politique et financière [4].

Dans cette situation de guerre, où les réseaux de contrebande sont implantés de longue date, les frontières troubles, et où le Kurdistan irakien vend du pétrole sans l’aval de Bagdad, il est extrêmement difficile de tracer le pétrole dans la région. Là encore, la frontière turque est montrée du doigt. « Les institutions financières feraient bien d’examiner précisément les transactions qui impliquent des entreprises turques ou des individus liés au secteur pétrolier en Turquie », conseille l’agence d’informations financières Thomson Reuters dans son rapport. En Irak, « il est apparu que Daech fait usage des anciens réseaux mis en place par le parti Baas [l’ancien parti au pouvoir à l’époque de Saddam Hussein, ndlr] pour contrevenir au programme Pétrole contre nourriture ».

Les sociétés de trading achètent-elles du pétrole de Daech ?

Ce programme, mis en place par l’ONU pour atténuer les effets de l’embargo des États-Unis contre l’Irak entre 1992 et 2002, s’est retrouvé au cœur d’un vaste système de corruption pour le contourner. Dans cette affaire, l’entreprise française Total a été poursuivie pour corruption. Elle est toujours en attente du jugement en appel [5]. Une grande entreprise suisse de négoce de pétrole, Vitol, a également été condamnée en 2007 aux États-Unis à plus de 17 millions de dollars d’amende et de compensation pour la corruption de fonctionnaires irakiens.

Comment les négociants de pétrole et de matières premières s’assurent-ils qu’ils ne commercent pas de l’or noir extrait par l’État islamique ? « Vitol a un programme global de conformité qui inclue des politiques et des procédures rigoureuses d’examen des intermédiaires et de leurs chaîne d’approvisionnement », nous assure la société de trading. « Dans la région, une vigilance et des contrôles renforcés ont été mis en place, comme l’exigence de ne traiter qu’avec des interlocuteurs connus de longue date et de confiance. »

« Il est très difficile de tracer l’origine exacte d’un produit pétrolier »

Trafigura, une autre grande entreprise de courtage de matières premières, apporte une réponse similaire : « Trafigura n’achète du pétrole et des produits pétroliers, des métaux, et minerais qu’à des sources que nous connaissons bien et qui ont passé nos procédures de connaissance clients ». Trafigura avait aussi été pointée du doigt pour des transactions illicites avec le pétrole soudanais au moment de la guerre du Darfour (ainsi que dans un scandale de déversement de déchets toxiques en Côte d’Ivoire). Les deux entreprises collaboreraient désormais avec les autorités de Washington : elles « ont été invitées dans le seul but de donner, sur la base de leurs connaissances de leur branche, une évaluation du possible volume et le déroulement des opérations pétrolières de l’État islamique », communiquent les autorités suisses.

Est-ce suffisant ? Pour Marc Guéniat, responsable d’enquêtes à l’ONG suisse Déclaration de Berne, qui suit de près les activités des grandes frimes de négoce, « il est très difficile de tracer l’origine exacte d’un produit pétrolier, surtout s’il est mélangé. Il n’existe pas de dispositif qui contraindrait un négociant à se poser cette question. En Suisse, où se trouvent les grands négociants, ceux-ci n’ont pas l’obligation de s’interroger sur l’origine des matières premières qu’ils commercent, contrairement aux banques, qui doivent s’interroger sur l’origine des fonds qu’elles reçoivent en vertu de la loi sur le blanchiment d’argent. Les négociants peuvent acquérir une matière première d’origine illégale ou qui serait le produit d’un crime. » Le traçage semble d’autant plus difficile dans des situations de conflit ouverts, des situations qui ne repoussent pourtant pas les négociants, au vu des scandales passés.

Cesser toute activité avec les pays voisins ?

En septembre 2014, l’ambassadrice européenne en Irak Jana Hybaskova confie qu’il est connu que des pays européens achètent en bout de course du pétrole de Daech [6]. Sans que plus d’informations à ce sujet n’ait été communiquée par les institutions européennes depuis. « Les négociants seraient bien gênés de véritablement exclure le commerce de pétrole provenant des zones de Daech, juge Marc Guéniat. Une banque française qui travaille à Genève dans le financement du négoce a décidé d’écarter totalement ce risque en cessant toute activité dans le pétrole de la région, ce qui signifie aussi en Turquie. C’est, à mon sens, le seul moyen d’être certain de ne pas écouler ce pétrole sur les marchés mondiaux. »

Les banques françaises savent bien que ce type de transaction en zones troubles peuvent leur valoir un coûteux retour de bâton. L’année dernière, c’est pour des transactions avec des régimes sous sanctions des États-Unis (Soudan, Iran, Cuba) que BNP Paribas a écopé d’une amende record de plus de six milliards d’euros. Près de trois quarts des transactions incriminées concernaient des échanges réalisés avec le régime soudanais, visé par des sanctions pour soutien au terrorisme et violations des droits de l’homme. Et c’est de vente de pétrole dont il s’agissait [7]. La première banque française a, depuis, considérablement renforcé son contrôle juridique, et serait particulièrement vigilante à ne pas s’impliquer dans les pays voisins de la Syrie.

La Suisse, paradis des commerçants de pétrole… et du trafic d’antiquités

La Suisse est aussi au cœur des préoccupations sur le commerce des antiquités pillées dans les zones occupées par Daech. Un rapport du président du Louvre, rendu public après les attentats de Paris, indique que les principaux sites antiques de Syrie et d’Irak ont fait l’objet « d’un nombre incalculable de fouilles sauvages ». La vente de ces objets viendrait, elle aussi, gonfler les finances de Daech.

« Daech a probablement récupéré les plus belles pièces du musée de Raqqa (en plus de celles volées dans les musées en Irak) pour les revendre à des trafiquants qui bénéficient de réseaux parfaitement organisés et qui existaient bien avant l’apparition de Daech », pointe le rapport. Or, il se peut que ces pièces volées se retrouvent dans les ports francs du monde entier pour y trouver acheteur. Car dans ces « paradis du recel », confidentialité et discrétion sont la règle. « Dans certains ports francs, aucune obligation d’inventaires à l’intention des douanes n’est imposée : la nature des biens entreposés, leur valeur et l’identité de leur propriétaire restent confidentiels », souligne le directeur du Louvre. Parmi ces territoires, on trouve Singapour et Shangaï, mais aussi Genève et Luxembourg. Au cœur de l’Europe.

Rachel Knaebel, avec Olivier Petitjean

En photo : Des miliciens de l’Etat islamique dans la région de Tikrit en Irak et leurs prisonniers, en juin 2014. Après la prise de la ville et d’une base militaire irakienne, l’État islamique revendique le massacre de 1700 prisonniers chiites.

Notes

[1Voir ici.

[2Voir ici.

[3Voir ici.

[4Il y a quelques jours, Reuters révélait que ces exportations se feraient notamment via Israël.

[5Après une relaxe en première instance, le parquet a requis l’amende maximale de 750 000 euros contre Total lors du deuxième procès fin octobre.

[6Voir cet article de Médiapart.

[7Voir ici la description des faits reprochés.

38 millions de personnes déplacées dans leur propre pays

Par Eleonore Abou Ez avec AFP

12/05/2015

Source : http://geopolis.francetvinfo.fr

Des déplacés irakiens
Des déplacés irakiens fuyant les violences à Ramadi en avril 2015. © AFP / Ahmad Al-RUBAYE

GEOPOLIS – Les multiples conflits dans le monde ont grossi les rangs des civils forcés de quitter leur foyer. Rien qu’en 2014, 11 millions de nouvelles personnes ont dû fuir la violence. Il y a au total 38 millions de déplacés internes, selon un rapport annuel de l’ONG norvégienne IDMC.

Ils sont syriens, irakiens ou soudanais et sont réfugiés dans leur pays.
Les conflits perdurent et les chiffres de l’exode explosent. Les déplacés recensés par l’Observatoire des situations de déplacement interne (IDMC) atteignent un nouveau record pour la troisième année consécutive.

Ils représentaient, en 2014, l’équivalent des populations cumulées de Londres, New York et Pékin. «Il s’agit des plus mauvais chiffres concernant les personnes forcées à se déplacer depuis une génération, ce qui prouve que nous avons complètement échoué à protéger des civils innocents» regrette Jan Egeland, secrétaire général norvégien pour les réfugiés (NRC).

Le Moyen-Orient et l’Afrique en première ligne
Deux grandes régions dans le monde sont particulièrement concernées par ce fléau.

Le Moyen-Orient, où ce sont les civils irakiens qui ont le plus souffert des déplacements internes en 2014, avec au moins 2,2 millions de personnes supplémentaires contraintes de fuir les zones contrôlées par les djihadistes de Daech. La Syrie détient de son côté un record mondial avec un déplacement qui touche près de 40% de sa population.

L’Afrique subsaharienne, où les conflits au Nigeria, en Centrafrique ou au Soudan du Sud ont jeté sur les routes des centaines de milliers de personnes. La région comptait en 2014 plus de 11 millions de déplacés dans 22 pays.

Les personnes nouvellement déplacées selon régions

Les personnes nouvellement déplacés par régions  © capture d’écran du site IDMC

En Europe aussi
Le rapport de l’organisation IDMC souligne que l’Europe est pour la première fois depuis dix ans, le théâtre de déplacements forcés massifs en raison de la guerre en Ukraine qui a poussé plus de 640.000 à fuir leur foyer en 2014.

Un nombre qui a doublé depuis le début de 2015.

En plus des 38 millions de déplacés internes, il faut ajouter près de 12 millions de réfugiés dans un autre pays que le leur, selon les chiffres du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR).
Ce qui fait au moins 54 millions de déracinés dans le monde.

Téléphone Mobile : Les Faces Sombres

Source : http://ddc.arte.tv

03/2015

VIDEO

Taux de pénétration de la téléphonie mobile

Taux de pénétration de la téléphonie mobile

Voici une carte qui montre le taux de pénétration de la téléphonie mobile dans le monde par régions, en nombre d’abonnements pour 100 habitants en 2013. Il existe d’importantes disparités en termes d’accès à la téléphonie mobile : l’Afrique subsaharienne est loin derrière, alors que le nombre d’abonnements dans les pays de la communauté des États Indépendants excède le nombre d’habitants.
Histoire du téléphone portable

Histoire du téléphone portable

Le 3 avril 1973, Martin Cooper, ingénieur chez Motorola, passe le premier appel téléphonique depuis un portable. Dix ans plus tard, Motorola lance sur le marché le DynaTAC, premier téléphone mobile en série. En 1993, en France, est lancé le Bi-Bop, le mobile de France Télécom. Et dans le monde à la même époque, on compte alors 0,6 abonnements pour 100 habitants.
Histoire du téléphone portable

Histoire du téléphone portable

En novembre 2007, Apple lance son premier Iphone, un téléphone qui combine les fonctions d’un téléphone mobile et d’un assistant numérique personnel. En 2013, les smartphones se vendent mieux que les téléphones basiques. On compte 93 abonnements pour 100 habitants, et il s’est vendu environ 860 millions de téléphones basiques et 940 millions de smartphones cette année là.
Les éléments chimiques dans nos téléphones portables

Les éléments chimiques dans nos téléphones portables

Vous voyez ici les éléments chimiques qui composent les différentes parties de nos téléphones portables : coque, écran, parties électroniques et batterie. En tout, ce sont au total 60 éléments chimiques différents et plus de 500 pièces qui composent nos téléphones mobiles.
Matières premières critiques selon l’Union Européenne

Matières premières critiques selon l’Union Européenne

Parmi les éléments chimiques qui composent nos téléphones portables, certains ont été placés sur la liste des matières premières critiques par l’Union Européenne. Pourquoi ? Parce qu’il existe un risque de pénurie et ce pour deux raisons. D’abord parce que ces ressources sont non-renouvelables, donc épuisables. Par exemple, l’antimoine, présent dans l’électronique des téléphones, est menacé d’épuisement aux alentours de 2020. Cette estimation tient compte des conditions d’extraction et des réserves connues en 2009. Et deuxième raison : il y a en fait peu de pays producteurs.
Matières premières critiques selon l’Union Européenne

Matières premières critiques selon l’Union Européenne

Les éléments chimiques présents sur la liste des matières premières critiques de l’Union Européenne sont aussi concentrés dans quelques pays. C’est par exemple le cas de l’antimoine (Sb), de l’indium (In) et du magnésium (Mg) qui sont produits à 87 %, 58 % et 86 % en Chine.
L’exemple du tantale

L’exemple du tantale

Le tantale (Ta) est utile pour la fabrication des condensateurs. Ils permettent de stocker l’énergie et donc de conserver les données quand le téléphone est déchargé. Cette carte nous montre les principales mines dans le monde en 2011. Près de la moitié de la production mondiale vient de la République Démocratique Congo, et du Rwanda.
Groupes armés et mines en République Démocratique du Congo

Groupes armés et mines en République Démocratique du Congo

Vous voyez sur cette carte les mines de coltan et de cassitérite, dans lesquelles on trouve le tantale. Certaines de ces mines sont contrôlées ou régulièrement attaquées et pillées par divers groupes rebelles. Citons par exemple les Forces Démocratiques de Libération du Rwanda, la Nduma Defence for Congo, et les Raia Mutomboki.
Le tantale, une ressource non-renouvelable

Le tantale, une ressource non-renouvelable

Il existe un risque de rupture d’approvisionnement du tantale, qui n’est évidemment pas une ressource renouvelable. Les réserves mondiales de tantale actuellement connues correspondent à 153 000 tonnes. Et si l’on prend en compte la demande actuelle, il n’y aura plus de tantale d’ici 75 ans. Or, le dynamisme de la téléphonie mobile fait que la demande en tantale devrait s’accroitre dans les années à venir, au rythme de 5,3 % par an. Alors certes, la quantité de tantale par condensateur est faible, mais en 2011 on a tout de même fabriqué 9 milliards 300 millions de condensateurs rien que pour les téléphones.
Le puzzle mondial de la fabrication des téléphones portables

Le puzzle mondial de la fabrication des téléphones portables

Prenons l’exemple de l’Iphone 3G d’Apple, qui n’est plus fabriqué aujourd’hui, mais dont les diverses étapes de production permettent de bien comprendre la complexité de l’assemblage mondial : les écrans étaient fabriqués au Japon, l’appareil photo et le GPS en Allemagne, les processeurs en Corée du Sud, le système mémoire, l’antenne à courte portée et le circuit audio aux États-Unis et enfin, le tout était assemblé en Chine.

Lectures

TIC 2013, les nouveaux temps réels – Société, entreprises, individus, comment les TIC changent notre rapport au tempsYannick Lejeune, Stefana Broadbent, Dominique Reynié, Frédéric Bardeau
FYP Éditions01/10/2012Présentation de l’éditeur

Que devient la notion de temps pour l’individu pris dans ce flux continu d’information ? Fruit d’une vingtaine de spécialistes des nouvelles technologies, de réputation mondiale, cet ouvrage apporte un éclairage essentiel sur la transformation de la notion de temps auquel nous sommes tous confrontés, tant sur le plan professionnel que personnel.

L’ouvrage est une véritable avant-garde de la pensée et des usages à venir qui donne au lecteur des clés et des savoirs pour que les formidables capacités d’innovation puissent l’être au service de tous.

À propos des auteurs

Yannick Lejeune est directeur internet du groupe IONIS et diplômé de l’EPITA et d’un master de recherche en sciences de gestion de l’IAE de Paris.

Stefana Broadbent est Docteure en sciences cognitives, elle enseigne l’anthropologie numérique à l’University College de Londres.

Dominique Reynié est Directeur général de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) et professeur des universités à l’Institut d’Etudes Politiques (IEP).

Frédéric Bardeau est cofondateur de Limite, une agence spécialisée en communication responsable qui accompagne principalement des ONG et des entreprises dans leur politique de Responsabilité sociale de l’entreprise (RSE).

Frédéric Bardeau et Nicolas Danet ont mené chez FYP un ouvrage intitulé Lire, écrire, compter, coder (06/2014) qui traite de la nécessité d’apprendre le code informatique, pour toutes les générations, tant pour la vie professionnelle que citoyenne, et explique comment y parvenir, quel que soit l’âge et la motivation.

TIC, technologies émergentes et Web 2.0 – Quels impacts en éducation ?Sous la direction de Thierry Karsenti et Simon Collin
Presses de l’Université du Québec01/05/2013Présentation de l’éditeur

L’ouvrage, en 15 textes, dégage les tendances actuelles et à venir en ce qui a trait aux usages des TIC, les technologies de l’information et de la communication, et de leurs incidences sur l’enseignement, l’apprentissage et le développement de compétences, de même qu’aux innovations technologiques tels le Web 2.0, l’apprentissage mobile et les réseaux sociaux. La méthodologie de recherche en éducation en regard des TIC est également abordée.

Ces textes sont le fruit du colloque « TIC, technologies émergentes et Web 2.0 : quels impacts en éducation ? », organisé par le Groupe de recherche sur l’intégration pédagogique des TIC en 2011 dans le cadre du congrès de l’Association Francophone pour le Savoir (ACFAS).

Le site des Presses de l’Université du Québec propose une présentation étendue du livre.

À propos des auteurs

Thierry Karsenti et Simon Collin sont présentés sur le site des Presses de l’Université du Québec.

Enseignement, informatique, TIC et société – L’industrie informatique dans la société de l’informationJacques Vétois
L’harmattan – Collection Terminal01/01/2014Présentation de l’éditeur

Dans ce double numéro 113-114 de la revue Terminal, il sera question de l’informatique à l’école et de ses enjeux à l’aube du XXIe siècle. La revue Terminal dresse aussi un premier bilan de l’enseignement de l’informatique chez les jeunes. Un dossier sera également consacré à l’actualité de l’industrie informatique à travers notamement un article sur les éditeurs de l’Open Source face au Cloud computing. Le livre est aussi téléchargeable sur le site de L’Harmattan.

À propos de l’auteur

Jacques Vétois a dirigé aussi chez le même éditeur un numéro sur les libertés à l’épreuve de l’informatique.

Mythologie du portableLaurence Allard
Le Cavalier Bleu01/01/2010Présentation de l’éditeur

À la fois produit de masse et support de personnalisation, l’usage du téléphone portable invite à dépasser les discours sur la fracture numérique. Jusqu’à inverser les rapports Nord/Sud dans ce domaine. Car l’avenir de la mythologie du téléphone portable se trouve en Afrique ou en Inde, à Gaza ou en Iran, bref, dans les pays du sud, nouveaux inventeurs de la culture mobile de demain.

À propos de l’auteure

Laurence Allard est sémiologue, maître de conférences en sciences de la communication à l’université de Lille-III. Elle s’intéresse particulièrement aux relations entre culture, politique et technique (p2p, web expressif, remixes, technologies mobiles…) en mobilisant les apports des gender, cultural et post colonial studies.

Avec Laurent Creton et Roger Odin, Laurence Allard a récemment publié Téléphonie mobile et création (Armand Colin, 02/2014) qu’analyse le site Lectures revues. Le thème a fait l’objet d’un colloque ouvert par les mêmes auteurs.

Portables : attention dangerNicolas Lefebvre avec la préface de Pierre Le Ruz
L’Archipel01/01/2010Présentation de l’ouvrage

Le Sénat, suite au rapport du 04 novembre 2009, s’est prononcé pour l’interdiction des mobiles dans les écoles maternelles et primaires. Depuis la condamnation des trois opérateurs historiques au nom du principe de précaution, la polémique sur les risques de la téléphonie mobile a pris une ampleur considérable.

Note de l’éditeur

Après un an d’investigation au contact de scientifiques internationaux réputés, de victimes, de représentants des institutions sanitaires et des industriels, Nicolas Lefebvre dépeint une réalité complexe et des conflits d’intérêt multiples. Il apparaît que le lobbying industriel, l’indépendance contestée des experts et la désinformation ont engendré la suspicion autant des usagers que des investisseurs et des assureurs.

À la fois guide pratique grand public et outil de travail à l’usage des professionnels, cet ouvrage complété d’annexes et de documents constitue un dossier de référence.

À propos de l’auteur

Nicolas Lefebvre collabore à la presse économique (Défis, Le Nouvel Entrepreneur, Rebondir) depuis 2001. Ses reportages l’ont conduit à s’intéresser aux lobbies industriels et à leur influence dans l’élaboration de l’expertise sanitaire et de la réglementation. Docteur en psychologie, le Dr Pierre le Ruz est président du Criirem (Centre de recherche et d’informations indépendantes sur les rayonnements magnétiques).

Portables et antennes : mauvaises ondesRichard Forget
Le Sang de la Terre01/02/2010Présentation de l’éditeur

Des centaines d’études ont mis en évidence les risques importants pour la santé des utilisateurs de téléphone portable et celle des riverains d’antennes-relais. Dès 2000, les premiers cas de cancer sont apparus notamment chez des enfants. Chercheurs et médecins ont alerté l’opinion et demandé l’application du principe de précaution mais les pouvoirs publics traînent des pieds. Le développement inconsidéré du téléphone portable sera-t-il un scandale comme l’a été l’utilisation de l’amiante ? Une technologie qui se développe sans tenir compte des dangers. Des intérêts économiques ignorant la santé des usagers. Des vrais rapports scientifiques qui restent confidentiels. Les témoignages inquiétants des utilisateurs. Le combat des associations qui gagnent leurs procès.

À propos de l’auteur

Avocat au Barreau de Paris, Richard Forget défend avec succès Robin des toits l’une des principales associations anti-téléphone mobile, et des citoyens se plaignant de la présence d’antennes-relais sur des édifices à proximité de leur domicile.

Blood in the mobileRéalisation : Frank Piasecki Poulsen. Production : Koncern TV- og, Filmproduktion, Film Chili (Danemark) et Gebrueder Beetz
Filmakers Library2014Présentation du documentaire

Qu’y a-t-il de commun entre un téléphone portable et la guerre civile au Congo ? Le sang. Celui qui vient de la lutte pour le contrôle du coltan, un minerai extrait dans la région du Kivu, indispensable à la fabrication de nos chers mobiles.

Stephen Applebaum pour The Guardian, en fait le commentaire.

Ce documentaire, qui fut diffusé en août 2013, fait l’objet d’un dossier sur le site d’Arte. Il est possible de commander le documentaire sur le site Blood in the mobile, de le voir en streaming et en français sur le site Culture Unplugged, en attendant, sa version DVD, sur Kongo News.

CHÈRES TERRES RARES

Source : http://ddc.arte.tv

03/2015

Vidéo

Les terres rares, qu’est-ce que c’est ?

Les terres rares, qu’est-ce que c’est ?

Vous voyez ici le tableau périodique des éléments. En rouge, ce sont ce qu’on appelle les « terres rares ». En réalité, ces minéraux ne sont pas rares mais sont très dispersés dans l’écorce terrestre, géographiquement et géologiquement. Ils sont donc difficiles d’accès. Les terres rares ont tout d’abord été utilisées dans l’armement, par exemple pour les pièces d’artillerie ou le guidage balistique. Et depuis quelques années, elles participent au développement des nouvelles technologies et particulièrement des technologies vertes.
Les terres rares, une ressource stratégique

Les terres rares, une ressource stratégique

Les terres rares sont devenues indispensables à la fabrication d’objets du quotidien. On trouve par exemple des terres rares comme le lanthane dans les batteries des voitures électriques, ou bien comme l’yttrium dans les télévisions à écran plat et les pots catalytiques.
Les réserves de terres rares dans le monde, selon l’USGS

Les réserves de terres rares dans le monde, selon l’USGS

Selon le United States Geological Survey (USGS), les pays qui disposent des plus grandes réserves de terres rares aujourd’hui sont, dans l’ordre, la Chine, le Brésil et les États-Unis devant l’Inde, l’Australie, la Malaisie, la Russie et le Vietnam. Mais il existe une grande incertitude autour des estimations des réserves de terres rares dans le monde, car tous les gisements n’ont pas été forcément découverts à ce jour mais aussi parce qu’il s’agit de ressources stratégiques, autour desquelles les États entretiennent une certaine opacité.
Aux États-Unis, les troisièmes réserves mondiales de terres rares

Aux États-Unis, les troisièmes réserves mondiales de terres rares

Selon l’USGS, les États-Unis disposent aujourd’hui des troisièmes réserves mondiales de terres rares. Ils en ont été le premier producteur mondial jusque dans le milieu des années 1980. On voit ici la mine de terres rares de Mountain Pass, située en Californie, à la frontière du Nevada. Elle a été fermée en 2002 du fait des dégradations environnementales que provoque ce type de mine, mais surtout du fait de la perte de compétitivité de la production américaine par rapport à la production chinoise, moins chère.
La découverte des terres rares en Chine

La découverte des terres rares en Chine

En 1927, les Chinois découvrent les immenses gisements de terres rares situés en Mongolie intérieure, à Bayan Obo. Ces gisements ne connaissent un début d’extraction significative que dans les années 1980 avec les réformes économiques de Deng Xiaoping. À partir de 1986, la Chine place l’extraction de ces gisements dans une stratégie de long terme, en trois phases. Pour commencer, la Chine exploite et vend ses minerais à très bas prix, ce qu’elle peut se permettre car elle bénéficie d’une main-d’œuvre bon marché et qu’elle est indifférente aux conditions de travail et aux dégâts environnementaux.
La Chine devient le premier producteur de terres rares

La Chine devient le premier producteur de terres rares

Le pays met ensuite en place une stratégie de remontée de filière, c’est-à-dire une stratégie qui vise à développer en Chine les industries qui utilisent ces mêmes terres rares. Enfin, la dépendance et la demande étant plus grandes encore, Pékin impose des quotas et des taxes sur les exportations de terres rares, dans le but de préserver ses ressources à long terme, de faire monter les prix et de lutter contre la pollution extrême générée par l’activité. Voilà comment la Chine a supplanté les États-Unis au rang de premier producteur de terres rares.
Les terres rares, un enjeu économique et politique

Les terres rares, un enjeu économique et politique

Compte tenu de leur importance économique, les terres rares peuvent être utilisées à des fins politiques. Prenons un exemple, en mer de Chine. L’archipel que vous voyez sur la carte est revendiqué à la fois par la Chine, qui nomme ces îles Diaoyu, et par le Japon, qui les appelle les îles Senkaku. En 2010, un incident au large de ces îles déclenche une crise diplomatique entre la Chine et le Japon. Selon le Japon, la Chine aurait stoppé l’exportation de terres rares vers le Japon en guise de représailles. Ce que les autorités chinoises ont naturellement démenti.
À la recherche de nouveaux approvisionnements

À la recherche de nouveaux approvisionnements

Face à ce quasi-monopole de la Chine sur la production de terres rares, les pays occidentaux cherchent tous depuis quelques années à réduire leur dépendance à l’égard de ce pays en trouvant d’autres sources d’approvisionnement. C’est le cas des États-Unis, avec la reprise de l’exploitation de Moutain Pass, de l’Australie où la mine de Mount Weld est en fort développement de production, et de l’Afrique. Par ailleurs, deux nouveaux acteurs ont fait leur entrée dans le secteur : le Groenland et la Corée du Nord.
Les terres rares au Groenland

Les terres rares au Groenland

Certaines sources estiment que le Groenland renferme les deuxièmes réserves de terres rares au monde, à Kvanefjeld. C’est pourquoi ce territoire, sous souveraineté danoise, intéresse particulièrement les Européens. Mais encore faut-il que ces affirmations soient avérées. Par ailleurs, depuis 2009, la gestion des ressources minières de ce territoire est du ressort du gouvernement autonome du Groenland, qui est en conflit avec l’Union européenne en ce qui concerne la chasse au phoque, recherché pour sa fourrure. Enfin, les conditions climatiques pourraient rendre l’exploitation des gisements très difficile.
L’enjeu nord-coréen

L’enjeu nord-coréen

Plusieurs sources estiment que la Corée du Nord disposerait des plus importantes réserves mondiales de terres rares. Le site de Jongju, que vous voyez la sur la carte, abriterait 216 millions de tonnes d’oxydes de terres rares, soit le double des réserves mondiales connues, selon les chiffres de l’USGS. Si cette estimation est exacte, cela vient bouleverser les équilibres géopolitiques régionaux.

Lectures

L’atlas globalGilles Fumey, Patrick Boucheron, Christian Grataloup
Les Arènes01/11/2014Présentation de l’ouvrage
L’Atlas global est un essai en images, conçu par une équipe de vingt-six historiens et géographes de renom. Une présentation plus détaillée de l’ouvrage, des auteurs et des cartographes sont disponibles sur le site de Sciences Po. À lire également, la critique de Claude Vincent pour Les Échos.

Les terres rares : minéralogie, propriétés, analysePierre Truchot
Hachette / BNF – édition 189801/09/2014Présentation de l’ouvrage
L’éditeur Hachette s’est associé à la BNF pour rééditer des œuvres anciennes conservées par Gallica. Ce livre, édité originellement pour le Bureau des longitudes de l’École polytechnique, est un ouvrage de science générale : les composés et les purifications, les sites d’extraction de l’époque, les propriétés reconnues et les premiers usages… La découverte des éléments chimiques et de l’industrie extractive ont aussi une histoire, et cet ouvrage fait le point des connaissances en 1898.

Un dossier consacré aux terres rares, préparé avec le magazine Carto, est consultable sur le blog « Globe » de Sylvain Kahn. Il recevait en février 2012, pour son émission Planète terre sur France Culture, Christian Hocquard, économiste au Bureau de recherches géologiques et minière (BRGM) et spécialiste des terres rares.

Pour une approche plus graphique et ludique de l’histoire des terres rares, Arte Future propose une page pédagogique.

Atlas mondial des matières premières – Des ressources stratégiquesBernadette Mérenne-Schoumaker avec la cartographie de Claire Levasseur et une préface de Philippe Chalmin
Autrement01/09/2013Présentation de l’éditeur
Assurer son approvisionnement en matières premières ou mieux valoriser ses ressources naturelles deviennent de grands enjeux géostratégiques. Cent cartes et infographies pour mieux appréhender la question des matières premières et expliquer en quoi leur gestion est l’un des principaux défis du XXIe siècle.

À propos de l’auteure
Bernadette Mérenne-Schoumaker est professeure de géographie économique à l’Université de Liège et responsable pédagogique au Centre de didactique supérieur de l’académie Wallonie-Europe.

Terres rares : enjeu géopolitique du XXIe siècle – Chine, Etats-Unis, Europe, Japon, GroenlandDamien Degeorges avec une préface de Per Stig Moller, ancien ministre danois des Affaires étrangères (2001-2010), et une postface de Palle Christiansen, ministre groenlandais de l’Éducation, de la Recherche et de la Coopération nordique
L’Harmattan01/11/2012Présentation de l’éditeur
L’enjeu des terres rares, au cœur de l’économie du XXIe siècle, a pris une dimension géopolitique majeure depuis que la demande croissante s’est heurtée à des restrictions d’exportations de la Chine, dans un secteur où la puissance asiatique contrôlait en 2012 plus de 97 % de la production mondiale. États-Unis, Europe et économies de l’Asie-Pacifique se tournent désormais vers l’un des principaux eldorados en devenir clans le secteur des terres rares : le Groenland.

À propos de l’auteur
Docteur en sciences politiques, spécialiste du Groenland et de l’Arctique, Damien Degeorges présente son ouvrage dans une vidéo des éditions l’Harmattan.

Terres rares – Avenir industriel et future richesse de l’Europe ?David Weber
Les éditions du Net01/02/2012Présentation de l’ouvrage
Les dix-sept éléments, qui forment le socle des futures industries du XXIe siècle, sont absents du territoire de l’Europe continentale.
Pour David Weber : « Loin de laisser le champ libre au monopole chinois et aux puissances minières existantes ou émergentes, l’Union européenne et tout particulièrement la France ont une chance historique de mettre à profit leurs possessions et leur savoir-faire afin de participer dans un projet d’envergure à ce qui formatera son destin industriel mais aussi son indépendance militaire et possiblement énergétique. »
Cet ouvrage est issu d’un travail pour l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN).
La Lettre et le site des matières premières et de l’énergie (MPE-Média) propose un entretien avec l’auteur.

Coup d’œil sur les produits de base : Édition spéciale sur les terres raresRapport de la CNUCED
Collection Coup d’œil sur les produits de base n°52014À propos de la CNUCED
Régie par ses 194 États membres, la CNUCED, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, est l’organe des Nations unies chargé des questions de développement et plus particulièrement du commerce international. Son action peut se résumer en trois mots : réfléchir, dialoguer, réaliser. La réflexion sur le développement est au cœur du travail de la CNUCED. Elle donne lieu à des analyses, souvent novatrices, qui permettent d’adresser des recommandations aux responsables des politiques économiques. C’est aussi un forum où les représentants de tous les pays peuvent dialoguer librement et débattre des voies et moyens d’instaurer un meilleur équilibre économique mondial. La CNUCED fournit aussi une assistance technique directe aux pays en développement et en transition.
Ses rapports, dont celui consacré aux terres rares, sont téléchargeables.

Quel futur pour les métaux ? – Raréfaction des métaux : un nouveau défi pour la sociétéBenoît de Guillebon et Philippe Bihouix, avec les préfaces de Marc Boissonnet, Michèle Pappalardo et Marc Ventre
EDP Sciences01/11/2010Présentation de l’éditeur
Les métaux, ressources minérales naturelles non renouvelables, sont à la base de notre civilisation industrielle. Moins médiatique que le changement climatique ou les enjeux énergétiques, leur raréfaction sera pourtant un des défis majeurs du XXIe siècle : notre modèle de développement, qui repose sur la croissance économique et un accroissement continu du prélèvement des ressources, se heurte à la finitude de la planète. C’est ce thème qu’a choisi de traiter un groupe d’ingénieurs de l’association des centraliens, sous la direction de Philippe Bihouix et Benoît de Guillebon.
À l’issue d’une analyse approfondie et documentée, prenant en compte les enjeux techniques, économiques, sociaux et environnementaux de la raréfaction des métaux, les auteurs mettent à mal les mythes de l’abondance, de la croissance verte et d’une technologie forcément salvatrice. Ils posent aussi les limites d’une économie circulaire fondée sur le recyclage généralisé. Écrit dans un langage accessible à tous, composé d’un texte principal complété d’une trentaine d’études couvrant des secteurs d’activité, des métaux et des thèmes transversaux, cet ouvrage est conçu pour répondre aux questions de tous ceux qui veulent comprendre le futur des métaux.

Benoît de Guillebon a signé avec Patrick Nollet l’ouvrage En route vers l’éco-économie chez Armand Colin (2013). Ces deux ouvrages sont issus des réflexions des think tanks de l’Association des centraliens.

Puissante et incontrôlée : la troïka

Réalisation : Arpad Bondy; Harald Schumann

24/02/2015

Source : http://www.arte.tv

Pour obtenir les prêts dont ils ont besoin pour faire face à la crise, les Etats européens doivent se soumettre aux exigences de trois institutions phares qui forment la troïka : le Fonds monétaire international (FMI), la Commission européenne (CE) et la Banque centrale européenne (BCE). Voici une enquête édifiante sur le rôle controversé de cette troïka.

Évasion fiscale, fraudes et manipulations : découvrez le casier judiciaire de votre banque

Par Ivan du Roy, Rachel Knaebel
16/02/2015
Source : http://www.bastamag.net

Grèce : qui profite des privatisations ?

Par Olivier Petitjean

23/01/2015

Source : http://multinationales.org

En échange de l’aide financière internationale, la Grèce s’est vue imposer un programme de privatisations à grande échelle. Si investisseurs russes, chinois ou azéris, multinationales françaises ou allemandes, mais aussi (et peut-être surtout) riches hommes d’affaires grecs ont su profiter de l’aubaine, les simples citoyens n’en retirent qu’un sentiment d’humiliation et d’injustice. Loin d’avoir généré les recettes espérées, cette vente à l’encan de la richesse collective nationale se traduit surtout par une perte de contrôle des Grecs sur leur propre destinée et une soumission au modèle de développement voulu par les « investisseurs ».

Ce dimanche 25 janvier, les Grecs se rendent aux urnes pour élire un nouveau gouvernement. La perspective d’une accession au pouvoir de Syriza, la coalition de la gauche radicale, seule ou avec d’autres partis, se fait de plus en plus réelle. Si cette victoire se confirme, ce sera en grande partie à cause du rejet de la politique d’austérité massive imposée au pays depuis plus de cinq ans. Celle-ci s’est traduite par une baisse sans précédent des revenus et des conditions de vie de la plupart des Grecs, faisant sentir ses conséquences jusque dans leur état de santé [1]. Même du point de vue strictement économique, cette politique d’austérité apparaît comme un échec manifeste, si ce n’est pour tous ceux – banquiers de France, d’Allemagne et ailleurs [2], investisseurs étrangers, spéculateurs [3], mais aussi hommes d’affaires grecs – qui ont su y trouver leur compte.

Une partie cruciale du traitement de choc imposé par la « troïka » (Fonds monétaire international, Banque centrale européenne, Commission européenne) en échange de son aide financière était un vaste programme de privatisations d’entreprises et autres propriétés appartenant à l’État grec. Sur la liste des actifs ainsi destinés à la privatisation figuraient notamment les entreprises publiques de production, de transport et de distribution d’électricité et de gaz, l’entreprise pétrolière nationale, les services d’eau d’Athènes et de Thessalonique, tous les aéroports du pays, tous les ports, des autoroutes, les entreprises ferroviaires nationales, le service postal, ou encore les organismes de loterie et de paris sportifs. Sans compter plusieurs milliers de biens fonciers [4], parmi lesquels de nombreux joyaux comme le manoir vénitien de Castello Bibelli, sur l’île de Corfou, la plage d’Agios Ioannis en Chalcidique, celle de Kassiopi encore à Corfou, ou encore celle d’Agia Triada, à proximité de Thessalonique. Autant de lieux désormais voués aux promoteurs touristiques.

Recettes revues à la baisse

Bref, une véritable vente à l’encan du patrimoine national en l’espace de quelques années. Initialement, en 2010, certains représentants de la troïka ont avancé le chiffre de 50 milliards d’euros de recettes attendues de ces privatisations. Mais ces estimations n’ont jamais cessées d’être revues à la baisse. Fin 2013, l’État grec n’avait réussi à obtenir que 4 milliards d’euros, dont seulement 2,6 effectivement versés – il en espérait encore 11 milliards d’ici 2016, et 25 milliards d’ici 2020. Fin 2014, le chiffre était de 7,7 milliards, dont 3,1 réellement reçus – les promesses d’argent progressant visiblement plus vite que les versements effectifs ! Les recettes totales espérées à l’horizon 2016 n’étaient plus que de 9,6 milliards d’euros.

Malgré l’atmosphère générale de précipitation et les pressions constantes exercées par la troïka pour faire avancer le programme de privatisation, celles-ci progressent lentement, et n’obtiennent pas les résultats espérés. Si plusieurs opérations significatives sont achevées ou quasi achevées (la loterie nationale OPAP, les aéroports régionaux, le site de l’ancien aéroport d’Athènes, l’entreprise de transport de gaz DEFSA), d’autres sont des échecs retentissants (la vente des services d’eau d’Athènes et de Thessalonique, celle de l’entreprise de gaz DEPA), et les cessions restantes ne cessent d’être retardées.

Plusieurs raisons expliquent cet échec relatif pour la troïka et les dirigeants grecs. Tout d’abord, le programme de privatisation s’est heurté à de nombreuses résistances, notamment de la part du pouvoir judiciaire, des syndicats et des citoyens. Ensuite, les investisseurs potentiels ne se sont pas forcément montrés très empressés, notamment dans les premières années, du fait de l’incertitude politique et parce que ces entreprises connaissaient parfois des dysfonctionnements, aggravés par la crise que traversait le pays tout entier. Enfin, comme c’est souvent le cas en matière de privatisations, les repreneurs se sont retrouvés en position de force, face à des pouvoirs publics désespérés de pouvoir remplir dans les temps les conditions de la troïka, et ont su négocier des prix avantageux. Une enquête approfondie du quotidien allemand Tagesspiegel sur les privatisations en Grèce et au Portugal cite un ancien dirigeant de TAIPED, l’agence en charge des privatisations : « C’était le pire moment possible pour initier un programme de privatisations. Normalement on ne devrait pas privatiser au beau milieu d’une crise. » Même du point de vue des privatiseurs, la manière dont le programme grec a été conçue et menée est un non-sens.

C’est ainsi, par exemple, que les repreneurs des parts d’OPAP (loterie) privatisées par le gouvernement grec ont versé 652 millions d’euros, sensiblement moins que le prix théorique correspondant à la capitalisation boursière d’OPAP au moment de la cession. Le jour même de l’acquisition, la valeur de l’action d’OPAP a bondi de 6,13 à 9,13 euros ; elle est aujourd’hui de 13 euros. Une juteuse plus-value pour les hommes d’affaires grecs et tchèques qui ont négocié le rachat, et qui étaient les seuls candidats à la reprise. Le président de TAIPED de l’époque s’est consolé en partant immédiatement en vacances dans le jet privé du milliardaire grec Dimitris Melissianidis, l’un des repreneurs. Le scandale l’a contraint à la démission. Mais ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres des problèmes et des irrégularités qui auront entaché le travail de l’agence. Depuis sa création, celle-ci a déjà changé cinq fois de dirigeant… Un fait qui en dit long sur ce que cache, réellement, la mise en oeuvre du programme de privatisation grec.

Les entreprises françaises veulent une part du gâteau

Bien évidemment, les entreprises françaises ne pouvaient pas rester à l’écart d’une telle aubaine. Nombreuses sont les firmes tricolores qui se sont portées candidates à la reprise d’entreprises publiques grecques, encouragées en cela par le président François Hollande lui-même, au nom de la « solidarité » des Français avec les souffrances du peuple grec… C’est ainsi qu’Alstom a fait acte de candidature au rachat de Rosco, entreprise de matériel ferroviaire, tandis que la SNCF était retenue parmi les trois repreneurs potentiels de TrainOSE, la société de transport ferroviaire [5]. Vinci, de son côté, figurait parmi les candidats à la reprise des aéroports régionaux grecs, mais s’est vu préférer un consortium germano-grec. Le groupe pourrait se rattraper avec l’aéroport d’Athèmes ou l’autoroute Egniata, dans le Nord de la Grèce. La Poste est engagement citée parmi les repreneurs potentiels de son homologue grecque [6]

Paradoxalement, les entreprises publiques françaises apparaissent donc au premier rang lorsqu’il s’agit de privatiser ailleurs. EDF a elle aussi manifesté publiquement son intérêt pour un rachat de DEI (PPC selon l’acronyme anglais), l’entreprise publique de production d’électricité. La firme française s’intéresserait particulièrement aux actifs et à l’expertise de DEI dans le domaine du lignite, cette forme particulièrement polluante du charbon qu’EDF souhaite également développer en Serbie (lire notre article). Peu importe apparemment que les salariés de DEI aient organisé une grande grève en juillet dernier pour protester contre la privatisation de leur entreprise [7] : EDF fait valoir qu’en tant qu’entreprise publique, elle est peut-être la seule en Europe à ne pas avoir peur du pouvoir des syndicats [8] !

Le cas le plus emblématique reste néanmoins celui de Suez environnement, auquel l’Observatoire des multinationales a consacré une enquête approfondie. L’entreprise française s’était positionnée pour racheter les services d’eau d’Athènes et de Thessalonique à des conditions particulièrement avantageuses, alors que ces services étaient en bonne santé financière et ne paraissaient pas avoir besoin d’investisseurs. Mais les obstacles se sont accumulés : les opposants à la privatisation de Thessalonique ont organisé en mai 2014 un référendum populaire, dans le cadre duquel 98% des votants se sont prononcé contre la privatisation de l’eau. Quelques semaines plus tard, la Cour suprême grecque a rendu un arrêt déclarant inconstitutionnelle la privatisation des services d’eau d’Athènes et de Thessalonique, parce que portant atteinte aux obligations de l’État en matière de protection de la santé des citoyens. Dans son rapport de décembre 2014, TAIPED ne mentionne plus ces deux entreprises dans la liste des entités à privatiser.

Capitaux chinois, russes, azéris… et grecs

Le programme de privatisations grec a été parfois présenté comme une ruée sur les actifs bon marché, attirant des investisseurs de divers horizons, et notamment de l’Est. Outre le tourisme, l’autre grand projet économique sur lequel parient les technocrates est celui de faire de la Grèce un « hub » et une porte d’entrée vers l’Europe depuis l’Asie. D’où l’importance du secteur des transports dans la liste des biens à privatiser. Du fait d’une culture orthodoxe partagée et de la stratégie d’influence du Kremlin, les entreprises russes se sont montrées particulièrement actives. Gazprom a longtemps été le repreneur pressenti de l’entreprise gazière DEPA, avant de retirer sa candidature au dernier moment. RZD, l’entreprise ferroviaire publique russe, s’intéresse aux chemins de fer grecs, ainsi qu’au port de Thessalonique. Mais ces velléités pourraient bien se trouver entravées par la crise ukrainienne et les sanctions occidentales.

Côté Chinois, des investisseurs sont impliqués dans le projet de développement immobilier d’Hellenikon, l’ancien aéroport d’Athènes – le plus important projet urbain d’Europe, sur 620 hectares – et d’autres s’intéressent à l’aéroport international actuel. L’entreprise Cosco a signé en 2009 un bail pour rénover et gérer une partie du port du Pirée, le plus important de Grèce ; elle est aujourd’hui candidate à son rachat pur et simple. Ses concurrents sont américain, néerlandais et philippin [9]. Plus inattendu peut-être, le rachat de l’entreprise de transport de gaz DEFSA par SOCAR, entreprise pétrolière et gazière d’État de l’Azerbaïdjan, s’explique par les grands projets de gazoducs visant à acheminer le gaz de la mer Caspienne vers l’Europe via la Grèce, dans lesquels SOCAR est également impliquée.

Mais les principaux bénéficiaires des privatisations grecques ne sont peut-être pas au final les multinationales européennes et les investisseurs orientaux. Ce sont plutôt les milliardaires grecs. On les retrouve dans les consortiums qui se sont vus attribuer OPAP (Dimitris Melissianidis), le site Hellenikon (groupe Lamda Development, appartenant à Spyros Latsis) ou les aéroports régionaux (Dimitris Copelouzos). Les entreprises françaises l’ont bien compris, qui n’ont pas manqué de s’associer à eux pour déposer leurs propres candidatures : Aktor (propriété de l’homme d’affaires George Bobolas) pour Suez et Vinci, Damco Energy (groupe Copezoulos) pour Alstom… Comme le notait une urbaniste interrogée par Mediapart à propos d’Hellenikon : « cette privatisation montre l’hypocrisie totale de ce programme : il s’agissait soi-disant de faire venir les capitaux étrangers… Or avec Lamda Development, les décideurs grecs ont en réalité placé l’un des leurs ! »

Syriza, qui avait toujours promis de suspendre le programme de privatisations, voire de revenir en arrière, a certes quelque peu modéré ses discours en vue des prochaines échéances électorales. Le parti a en revanche ouvertement axé sa campagne sur la remise en cause des privilèges et de la puissance politique de ces « oligarques », qui ont profité des années de boom de la Grèce et profitent encore aujourd’hui des souffrance de leurs concitoyens [10]. Pour réussir à tracer un chemin alternatif pour la Grèce, il faudra aussi aller au-delà du simple rejet de l’austérité, des privatisations et de leurs profiteurs. Il faudra notamment que Syriza sache perpétuer et exploiter la mobilisation et l’esprit de solidarité et d’innovation sociale dont ont fait preuve des millions de citoyens grecs confrontés à l’austérité. C’est ce qu’illustre à sa manière la lutte exemplaire – et victorieuse – contre la privatisation de l’eau de Thessalonique : il ne suffit pas de défendre les positions acquises ; il faut aussi savoir inventer de nouvelles alliances entre syndicats et citoyens, et de nouvelles formes d’organisation sociale (comme la forme coopérative proposée par l’« Initiative 136 » [11]) pour réinventer des services publics plus transparents, plus efficaces et plus démocratiques. Voilà la vraie réponse aux idéologues de la privatisation.

Olivier Petitjean

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Photo : Sam Judson CC

[1Sur la dégradation des indicateurs de santé liés à l’austérité, lire ici.

[2Lire ici.

[4Le Fonds de développement des actifs de la république grecque – HRAF selon l’acronyme anglais, TAIPED selon l’acronyme grec -, c’est-à-dire l’agence publique chargée de procéder aux privatisations, évoque dans son rapport d’étape de décembre 2014 « plus de 80 000 propriété évaluées, 3000 présélectionnées en vue de leur développement [euphémisme pour privatisation, NdE] et environ 1000 déjà transférées à TAIPED ».

[5Ses deux concurrents sont l’entreprise ferroviaire publique russe RZD, en partenariat avec le groupe grec GEK Terna, et la société roumaine Grup Ferroviar Roman (GFR). GEK Terna et RZD sont aussi candidats à la reprise de Rosco, en concurrence avec Siemens et Alstom. Dans les deux cas, la décision est désormais prévue pour 2015, après l’avoir été en 2013, puis en 2014.

[6Il faut aussi mentionner les banques françaises qui conseillent TAIPED dans les processus de privatisation, comme BNP Paribas pour l’aéroport international d’Athènes ou le Crédit agricole pour le service d’est d’Athènes.

[7Lire ici.

[8Source. Les enchères pour DEI/PPC sont attendues en 2015

[9Source.

[10Lire cet article du Financial Times, presque favorable à Syriza.

[11Voir notre enquête déjà citée.

Géopolitique de l’espionnage : Les ramifications de l’affaire Snowden

Par Dan Schiller

11/2014

Source : http://www.monde-diplomatique.fr

En dévoilant il y a un an et demi la machine de surveillance mise en place par les services de renseignement américains, l’affaire Snowden a démontré le peu de respect de l’administration de M. Barack Obama pour la vie privée. Mais sa portée est bien plus vaste : elle révèle les rapports de pouvoir à l’échelle mondiale et les mutations du capitalisme numérique.

Les révélations sur les programmes d’espionnage menés par l’Agence nationale pour la sécurité (National Security Agency, NSA) ont entraîné « des changements fondamentaux et irréversibles dans beaucoup de pays et quantité de domaines (1) », souligne Glenn Greenwald, le journaliste du Guardian qui a rendu publiques les informations confidentielles que lui a fournies M. Edward Snowden. A l’automne 2013, la chancelière allemande Angela Merkel et la présidente du Brésil Dilma Rousseff se sont opposées à M. Barack Obama en condamnant les atteintes à la vie privée dont les Etats-Unis s’étaient rendus coupables — et dont elles avaient personnellement été victimes. L’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) a adopté à l’unanimité une résolution reconnaissant comme un droit humain la protection des données privées sur Internet. Et, en juin 2014, le ministère de la justice américain, répondant à l’Union européenne, a promis de soumettre au Congrès une proposition de loi élargissant aux citoyens européens certains dispositifs de protection de la vie privée dont bénéficient les citoyens américains.

Mais, pour pleinement apprécier l’étendue du retentissement international de l’affaire Snowden, il faut élargir la focale au-delà des infractions commises contre le droit, et examiner l’impact que ces révélations ont sur les forces économiques et politiques mondiales, structurées autour des Etats-Unis.

Tout d’abord, l’espionnage — l’une des fonctions de la NSA — fait partie intégrante du pouvoir militaire américain. Depuis 2010, le directeur de la NSA est également chargé des opérations numériques offensives, en tant que commandant du Cyber Command de l’armée : les deux organismes relèvent du ministère de la défense. « Les Etats-Unis pourraient utiliser des cyberarmes (…) dans le cadre d’opérations militaires ordinaires, au même titre que des missiles de croisière ou des drones », explique dans le New York Times (20 juin 2014) l’amiral Michael S. Rogers, récemment nommé à ce double poste.

Ensuite, ce dispositif militaire s’inscrit dans un cadre bien plus large, celui des alliances stratégiques nouées par les Etats-Unis. Depuis 1948, l’accord United Kingdom-United States Communications Intelligence Agreement (Ukusa) constitue le cœur des programmes de surveillance des communications mondiales. Dans ce traité, les Etats-Unis sont nommés « partie première » (first party) et la NSA est spécifiquement reconnue comme la « partie principale » (dominant party). Le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande représentent les « parties secondaires » (second parties). Chacun de ces pays, outre qu’il s’engage à assurer la surveillance des communications dans une région donnée, à partager ses infrastructures avec les Etats-Unis et à mener des opérations communes avec eux, peut accéder aux renseignements collectés selon des modalités fixées par Washington (2).

Les pays de l’Ukusa — les five eyes cinq yeux »), comme on les appelle parfois — collaboraient dans le cadre de la guerre froide. L’Union soviétique représentait le principal adversaire. Mais, face aux avancées des mouvements anticoloniaux, anti-impérialistes et même anticapitalistes en Asie, en Afrique et en Amérique latine, les Etats-Unis ont étendu leurs capacités de collecte de renseignement à l’échelle mondiale. Les alliances ayant fondé ce système dépassent donc largement le cercle des premiers signataires. Par exemple, à l’est et à l’ouest de l’Union soviétique, le Japon et l’Allemagne comptent parmi les « parties tierces » (third parties) du traité. On notera que, à la suite des révélations de M. Snowden, Mme Merkel a demandé aux Etats-Unis de partager les renseignements dont ils disposent avec l’Allemagne, selon des conditions similaires à celles dont bénéficient les « parties secondaires ». L’administration Obama lui a opposé une fin de non-recevoir.

L’industrie privée du renseignement public

Au fil du temps, les membres ayant le statut de « parties tierces » ont évolué ; mais tous disposent d’un accès restreint aux renseignements collectés. Ce fut, pendant un temps, le cas de l’Iran, bien situé pour observer le sud de l’Union soviétique. Après la révolution de 1979, les Etats-Unis durent trouver une solution de remplacement. Ils institutionnalisèrent alors leurs liens avec la République populaire de Chine, avec laquelle les relations s’étaient améliorées depuis la visite secrète de M.Henry Kissinger en avril 1970. La province du Xinjiang apparaissait comme un endroit commode pour espionner les Russes : Deng Xiaoping, le grand artisan de l’ouverture de la Chine à l’économie de marché, autorisa la Central Intelligence Agency (CIA) à construire deux postes de surveillance, à condition qu’ils soient tenus par des techniciens chinois. Opérationnels à partir de 1981, ils fonctionnèrent au moins jusqu’au milieu des années 1990.

Puisque aucun Etat ne possède de réseau d’espionnage aussi étendu que celui des Etats-Unis, l’argument selon lequel « tous les pays font la même chose » ne tient pas la route. Des satellites, dans les années 1950, jusqu’aux infrastructures numériques, les Etats-Unis ont modernisé leurs systèmes de surveillance globale à plusieurs reprises. Toutefois, depuis le début des années 1990 et la chute des régimes communistes, la surveillance a aussi changé de fonction. Elle vise toujours à combattre les menaces, actuelles ou futures, qui pèsent sur une économie mondiale construite autour des intérêts américains. Mais ces menaces se sont diversifiées : acteurs non étatiques, pays moins développés bien déterminés à se faire une meilleure place dans l’économie mondiale ou, au contraire, pays désireux de s’engager sur d’autres voies de développement ; et — c’est essentiel — autres pays capitalistes développés.

Pour clarifier ce déplacement stratégique, il faut souligner un aspect économique du système de renseignement américain directement lié au capitalisme numérique. Ces dernières décennies ont vu se développer une industrie de la cyberguerre, de la collecte et de l’analyse de données, qui n’a de comptes à rendre à personne et dont fait partie l’ancien employeur de M. Snowden, l’entreprise Booz Allen Hamilton. En d’autres termes, avec les privatisations massives, l’« externalisation du renseignement » s’est banalisée. Ainsi, ce qui était de longue date une fonction régalienne est devenu une vaste entreprise menée conjointement par l’Etat et les milieux d’affaires. Comme l’a démontré M. Snowden, le complexe de surveillance américain est désormais rattaché au cœur de l’industrie du Net.

Il y a de solides raisons de penser que des entreprises de la Silicon Valley ont participé de façon systématique, et pour la plupart sur un mode confraternel, à certains volets d’une opération top secret de la NSA baptisée « Enduring Security Framework », ou Cadre de sécurité durable (3). En 1989 déjà, un expert des communications militaires se félicitait des « liens étroits entretenus par les compagnies américaines (…) avec les hautes instances de la sécurité nationale américaine », parce que les compagnies en question « facilitaient l’accès de la NSA au trafic international » (4). Vingt-cinq ans plus tard, cette relation structurelle demeure. Bien que les intérêts de ces entreprises ne se confondent vraisemblablement pas avec ceux du gouvernement américain, les principales compagnies informatiques constituent des partenaires indispensables pour Washington. « La majorité des entreprises qui permettent depuis longtemps à l’Agence d’être à la pointe de la technologie et d’avoir une portée globale travaillent encore avec elle », a ainsi reconnu le directeur de la NSA en juin 2014 dans le New York Times.

Contre toute évidence, Google, Facebook et consorts nient leur implication et feignent l’indignation. Une réaction logique : ces entreprises ont bâti leur fortune sur l’espionnage à grande échelle dans un but commercial — pour leur propre compte comme pour celui de leurs soutiens financiers, les grandes agences de publicité et de marketing.

La collecte, massive et concertée, de données par les grandes entreprises n’est pas un fait naturel. Il a fallu la rendre possible, notamment en transformant l’architecture initiale d’Internet. Dans les années 1990, alors que le World Wide Web commençait tout juste à s’immiscer dans la vie sociale et culturelle, les entreprises informatiques et les publicitaires ont fait du lobbying auprès de l’administration Clinton pour réduire la protection de la vie privée au strict minimum. Ainsi, ils ont pu modifier le Net de façon à surveiller ses utilisateurs à des fins commerciales. Rejetant les initiatives de protection des données, fussent-elles timides, réseaux sociaux, moteurs de recherche, fournisseurs d’accès et publicitaires continuent d’exiger une intégration plus poussée de la surveillance commerciale à Internet — c’est la raison pour laquelle ils promeuvent le passage à l’informatique « en nuage » (cloud service computing). Quelques milliers d’entreprises géantes ont acquis le pouvoir d’accaparer les informations de la population du monde entier, du berceau à la tombe, à toute heure de la journée. Comme l’explique le chercheur Evgeny Morozov, les stratégies de profit de ces entreprises reposent explicitement sur les données de leurs utilisateurs. Elles constituent, selon les mots du fondateur de WikiLeaks, M. Julian Assange, des « moteurs de surveillance (5) ».

Ces stratégies de profit deviennent la base du développement du capitalisme numérique. La dynamique d’appropriation des données personnelles électroniques se renforce puissamment sous l’effet d’une double pression, économique et politique. Pour cette raison même, elle s’expose à une double vulnérabilité, mise en lumière par les révélations de M. Snowden.

En mai 2014, la Cour européenne de justice a estimé que les individus avaient le droit de demander le retrait des résultats de recherches renvoyant à des données personnelles « inadéquates, dénuées de pertinence ou obsolètes ». Dans les quatre jours qui ont suivi ce jugement, Google a reçu quarante et une mille requêtes fondées sur ce « droit à l’oubli ». Plus révélateur encore, en juin 2014, 87 % des quinze mille personnes interrogées dans quinze pays par le cabinet de relations publiques Edelman Berland se sont accordées à dire que la loi devrait « interdire aux entreprises d’acheter et de vendre des données sans le consentement » des personnes concernées. Les mêmes sondés considéraient que la principale menace pesant sur la protection de la vie privée sur Internet résidait dans le fait que les entreprises pouvaient « utiliser, échanger ou vendre à [leur] insu [leurs] données personnelles pour en retirer un gain financier ». Pour endiguer le mécontentement, la Maison Blanche a publié un rapport recommandant aux entreprises de limiter l’usage qu’elles font des données de leurs clients. Malgré cela, l’administration Obama demeure inébranlable dans son soutien aux multinationales : « Les big data seront un moteur historique du progrès (6) », a martelé un communiqué officiel en juin 2014.

Revivifier la contestation

Le rejet de la domination des intérêts économiques et étatiques américains sur le capitalisme numérique n’est pas seulement perceptible dans les sondages d’opinion. Pour ceux qui cherchent depuis longtemps à croiser le fer avec les compagnies américaines, les révélations de M.Snowden constituent une aubaine inespérée. En témoigne l’extraordinaire « Lettre ouverte à Eric Schmidt » (président-directeur général de Google) écrite par l’un des plus gros éditeurs européens, M. Mathias Döpfner, du groupe Axel Springer. Il y accuse Google, qui détient 60 % du marché de la publicité en ligne en Allemagne, de vouloir devenir un « super-Etat numérique » n’ayant plus de comptes à rendre à personne. En expliquant que l’Europe reste une force « sclérosée » dans ce domaine essentiel, M. Döpfner cherche bien sûr à promouvoir les intérêts des entreprises allemandes (Frankfurter Allgemeine Feuilleton, 17 avril 2014).

La stagnation chronique de l’économie mondiale exacerbe encore la bataille menée par les grandes entreprises et l’Etat pour accaparer les profits. D’un côté, les fournisseurs d’accès à Internet et les grandes entreprises forment la garde prétorienne d’un capitalisme numérique centré sur les Etats-Unis. A elle seule, la société Microsoft utilise plus d’un million d’ordinateurs dans plus de quarante pays pour fournir ses services à partir d’une centaine de centres de données. Android et IOS, les systèmes d’exploitation respectifs de Google et d’Apple, équipaient à eux deux 96 % des smartphones vendus dans le monde au deuxième trimestre 2014. De l’autre côté, l’Europe affiche de piètres performances : elle ne domine plus le marché des téléphones portables, et Galileo, son projet de géolocalisation par satellite, connaît de nombreux déboires et retards.

Le capitalisme numérique fondé sur Internet impressionne par son ampleur, son dynamisme et ses perspectives de profit, comme le montrent non pas seulement l’industrie directement liée à Internet, mais des domaines aussi différents que la construction automobile, les services médicaux, l’éducation et la finance. Quelles entreprises, implantées dans quelles régions, accapareront les profits afférents ?

Sur ce plan, l’affaire Snowden agit comme un élément perturbateur, puisqu’elle revivifie la contestation de la cyberdomination américaine. Dans les semaines qui ont suivi les premières révélations, les spéculations sont allées bon train quant à l’influence qu’auraient les documents publiés par M. Snowden sur les ventes internationales des compagnies américaines de nouvelles technologies. En mai 2014, le président-directeur général de l’équipementier informatique Cisco a par exemple écrit au président Obama pour l’avertir du fait que le scandale de la NSA minait « la confiance dans notre industrie et dans la capacité des sociétés technologiques à vendre leurs produits dans le monde » (Financial Times, 19 mai 2014).

Pour les entreprises informatiques, la menace provenant du monde politique se précise. Certains Etats, invoquant les révélations de M. Snowden, réorientent leur politique économique. Le Brésil et l’Allemagne envisagent la possibilité de n’autoriser que les fournisseurs nationaux à conserver les données de leurs citoyens — une mesure déjà en vigueur en Russie. En juin dernier, le gouvernement allemand a mis un terme au contrat qui l’unissait de longue date à la compagnie américaine Verizon, au profit de Deutsche Telekom. Un dirigeant chrétien-démocrate a déclaré pour sa part que le personnel politique et diplomatique allemand ferait mieux de revenir à la machine à écrire pour tous les documents sensibles. Le Brésil et l’Union européenne, qui prévoient de construire un nouveau réseau de télécommunications sous-marin pour que leurs communications intercontinentales n’aient plus à dépendre des infrastructures américaines, ont confié cette tâche à des entreprises brésilienne et espagnole. De la même façon, Brasília a évoqué l’abandon d’Outlook, le service de messagerie de Microsoft, au profit d’un système utilisant des centres de données implantés sur son territoire.

Bataille pour la régulation d’Internet

Cet automne, les représailles économiques contre les entreprises informatiques américaines se poursuivent. L’Allemagne a interdit l’application de partage de taxis Uber ; en Chine, le gouvernement a expliqué que les équipements et services informatiques américains représentaient une menace pour la sécurité nationale et demandé aux entreprises d’Etat de ne plus y recourir.

Pris à contre-pied, les géants américains du numérique ne se contentent pas d’une offensive de relations publiques. Ils réorganisent leurs activités pour montrer à leurs clients qu’ils respectent les législations locales en matière de protection des données. IBM prévoit ainsi d’investir 1 milliard de dollars pour bâtir des centres de données à l’étranger, dans l’espoir de rassurer ses clients inquiets de l’espionnage américain. Il n’est pas certain que cela suffise à apaiser les craintes, alors que Washington demande à Microsoft de transmettre les courriers électroniques stockés sur ses serveurs installés en Irlande…

Mais que l’on ne s’y trompe pas : le but des autorités américaines demeure l’élargissement des avantages offerts à leurs multinationales informatiques. En mai 2014, le ministre de la justice américain a porté plainte contre cinq officiers de l’armée chinoise pour cyberespionnage commercial, en arguant que la Chine se livrait à des tactiques de concurrence ouvertement illégales. Toutefois, et de manière significative, le Financial Times a révélé que cette plainte déposée par les champions de l’espionnage suscitait l’émoi dans l’industrie allemande, « où l’on s’inquiète de vols de la propriété intellectuelle » (22 mai 2014). Etait-ce l’effet que les responsables américains cherchaient à produire ?

Pourquoi les Etats-Unis ont-ils attendu ce moment précis pour passer à l’action ? Depuis des années, ils accusent la Chine de lancer des cyberattaques contre leurs entreprises — alors qu’eux-mêmes piratent les routeurs et l’équipement Internet d’une compagnie chinoise concurrente, Huawei… Une motivation, d’ordre politique, transparaît : en cette année d’élections de mi-mandat, l’exécutif démocrate entend faire de la Chine un prédateur qui détruit les emplois américains en pillant la propriété intellectuelle. Et, dans le même temps, cette mise en cause publique de Pékin souligne subtilement qu’entre alliés le statu quo — un capitalisme numérique dominé par les Etats-Unis — reste la meilleure option.

Nous touchons là au cœur du problème. Selon ses dires, M. Snowden espérait que ses révélations « seraient un appui nécessaire pour bâtir un Internet plus égalitaire (7) ». Il voulait non seulement déclencher un débat sur la surveillance et le droit à la vie privée, mais aussi influencer la controverse sur les déséquilibres inhérents à l’infrastructure d’Internet.

Dans sa construction même, Internet a toujours avantagé les Etats-Unis. Une opposition, internationale mais sporadique, s’est fait entendre dès les années 1990. Elle s’est intensifiée entre 2003 et 2005, lors des sommets mondiaux sur la société de l’information, puis de nouveau en 2012, lors d’une rencontre multilatérale organisée par l’Union internationale des télécommunications. Les révélations de M.Snowden exacerbent ce conflit sur la « gouvernance mondiale d’Internet » (8). Elles affaiblissent la « capacité de Washington à orienter le débat sur l’avenir d’Internet », explique le Financial Times, citant un ancien responsable du gouvernement américain pour qui « les Etats-Unis n’ont plus l’autorité morale leur permettant de parler d’un Internet libre et ouvert » (21 avril 2014).

Après que la présidente Rousseff eut condamné les infractions commises par la NSA devant l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 2013, le Brésil a annoncé la tenue d’une rencontre internationale pour examiner les politiques institutionnelles définies par les Etats-Unis concernant Internet : le « NETmundial, réunion multipartite mondiale sur la gouvernance d’Internet », s’est tenu à São Palo en avril 2014 et a réuni pas moins de cent quatre-vingts participants, des représentants de gouvernements, des entreprises et des associations.

Les Etats-Unis ont tenté de contrecarrer cette initiative : quelques semaines avant le rassemblement, ils ont promis, non sans poser plusieurs conditions importantes, d’abandonner leur rôle de supervision formelle de l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (Icann), l’organisme qui administre certaines des fonctions vitales du réseau. L’opération a réussi. A l’issue du NETmundial, la Software and Information Industry Association (SIIA), établie aux Etats-Unis, s’est félicitée : « Les propos tenus sur la surveillance sont restés mesurés », et « cette rencontre n’a pas donné la part belle à ceux qui privilégient un contrôle intergouvernemental d’Internet, c’est-à-dire placé sous l’égide des Nations unies (9) ».

En dernière analyse, ce sont les conflits économico-géopolitiques et les réalignements naissants qui ont déterminé l’issue de la rencontre de São Paulo. Si le Brésil a rejoint le giron américain, la Russie ainsi que Cuba ont refusé de signer la résolution finale et souligné que le discours des Etats-Unis sur la « liberté d’Internet » sonnait désormais creux ; la délégation indienne s’est déclarée insatisfaite, ajoutant qu’elle ne donnerait son accord qu’après consultation de son gouvernement ; et la Chine est revenue à la charge, dénonçant la « cyberhégémonie » américaine (China Daily, 21 mai 2014). Cette opinion gagne du terrain. A la suite du NETmundial, le groupe des 77 plus la Chine a appelé les entités intergouvernementales à « discuter et examiner l’usage des technologies de l’information et de la communication pour s’assurer de leur entière conformité au droit international (10) », et exigé que soit mis un terme à la surveillance de masse extraterritoriale.

Ainsi, le conflit structurel sur la forme et la domination du capitalisme numérique s’accentue. Bien que la coalition disparate liguée contre le pouvoir et les grandes entreprises de la Silicon Valley ait pris une certaine ampleur, ces derniers restent déterminés à préserver leur hégémonie mondiale. Selon M. Kissinger, avocat notoire de la suprématie des Etats-Unis, les Américains doivent se demander : que cherchons-nous à empêcher, quel qu’en soit le prix, et tout seuls si nécessaire ? Que devons-nous chercher à accomplir, fût-ce en dehors de tout cadre multilatéral ? Fort heureusement, les Etats, les multinationales et leurs zélateurs ne constituent pas les seuls acteurs politiques. Soyons reconnaissants à M. Snowden de nous l’avoir rappelé.

Dan Schiller

Auteur de Digital Depression. Information Technology and Economic Crisis, University of Illinois Press, Urbana, 2014.

(1) Glenn Greenwald, Nulle part où se cacher, JC Lattès, Paris, 2014.

(2) Cf. Jeffrey T. Richelson et Desmond Ball, The Ties That Bind : Intelligence Cooperation Between the Ukusa Countries, Allen & Unwin, Boston, 1985, et Jeffrey T. Richelson, The US Intelligence Community, Westview, Boulder, 2008. Lire Philippe Rivière, « Le système Echelon », Le Monde diplomatique, juillet 1999.

(3) Cf. Barton Gellman et Laura Poitras, « Codename Prism : Secret government program mines data from nine US Internet companies, including photographs, emails and more », The Washington Post, 6 juin 2013 ; Jason Leopold, « Emails reveal close Google relationship with NSA », Al Jazeera America, 6 mai 2014 ; et Andrew Clement, « NSA surveillance : Exploring the geographies of Internet interception » (PDF), conférence à l’université Humboldt, Berlin, 6 mars 2014.

(4) Ashton B. Carter, « Telecommunications policy and US national security », dans Robert W. Crandall et Kenneth Flamm (sous la dir. de), Changing the Rules, Brookings, Washington, DC, 1989.

(5) Lire Evgeny Morozov, « De l’utopie numérique au choc social », Le Monde diplomatique, août 2014. Cf. Julian Assange, Cypherpunks : Freedom and the Future of the Internet, OR Books, New York, 2012.

(6) « Big data : Seizing opportunities, preserving values » (PDF), Maison Blanche, Washington, DC, mai 2014.

(7) Cité par Glenn Greenwald, op. cit.

(8) Lire « Qui gouvernera Internet ? », Le Monde diplomatique, février 2013.

(10) « Declaration of Santa Cruz : For a new world order for living well », 17 juin 2014. Créé en 1964, le groupe des 77 réunit au sein de l’Organisation des Nations unies des pays en développement soucieux de promouvoir des intérêts économico-diplomatiques communs.

Union européenne : conquêtes démocratiques et sociales radicalement remises en cause

Par Eric Toussaint

16/12/2014

Source : http://cadtm.org

CC – Titom

L’échec des gouvernements européens, de la Commission européenne et de la BCE est patent s’il s’agit de concrétiser ce qu’ils prétendent vouloir réaliser : réduire le chômage, relancer l’activité économique, assainir fondamentalement les banques, stimuler et augmenter le crédit aux ménages et aux PME ou encore augmenter l’investissement, réduire la dette publique. Sur tous ces points, la politique européenne est un cuisant fiasco. Mais s’agit-il là des objectifs que les dirigeants européens veulent réellement atteindre ?

Les grands médias évoquent régulièrement les dangers d’un possible éclatement de la zone euro, de l’échec des politiques d’austérité en matière de relance économique, des tensions entre Berlin et Paris ou Rome, ou entre Londres et les membres de la zone euro, des contradictions au sein du conseil de la BCE, des énormes difficultés pour trouver un accord sur le budget de l’UE, des crispations de certains gouvernements européens à l’égard du FMI à propos du dosage de l’austérité. Ces tensions sont bien réelles, mais elles ne doivent pas cacher l’essentiel.

L’objectif des dirigeants européens n’est pas de relancer la croissance ni de réduire les asymétries entre économies fortes et faibles

Les dirigeants européens des pays les plus forts et les patrons des grandes entreprises se félicitent de l’existence d’une zone économique, commerciale et politique commune où les transnationales européennes et les économies du Centre de la zone euro tirent profit de la débâcle de la Périphérie pour renforcer la profitabilité des entreprises et marquer des points en termes de compétitivité par rapport à leurs concurrents nord-américains et chinois. Leur objectif, au stade actuel de la crise, n’est pas de relancer la croissance et de réduire les asymétries entre les économies fortes et les faibles de l’UE.

Les dirigeants européens considèrent en outre que la débâcle du Sud va se traduire par des opportunités de privatisations massives d’entreprises et de biens publics à des prix bradés. L’intervention de la Troïka (BCE, FMI, Commission européenne) et la complicité active des gouvernements de la Périphérie les y aident. Les classes dominantes dans les pays de la Périphérie sont favorables à ces politiques car elles comptent bien elles-mêmes obtenir une part d’un gâteau qu’elles convoitaient depuis des années. Les privatisations en Grèce et au Portugal préfigurent ce qui va arriver en Espagne et en Italie, où les biens publics à acquérir sont beaucoup plus importants vu la taille de ces deux économies. Les dirigeants des économies européennes les plus fortes comptent également réaliser une nouvelle vague d’importantes privatisations dans leur propre pays.

Le lien étroit entre les gouvernants et le grand Capital n’est même plus dissimulé. A la tête de plusieurs gouvernements, placés à des postes ministériels importants et à la présidence de la BCE, se trouvent des hommes directement issus du monde de la haute finance |1|, à commencer par la banque d’affaires Goldman Sachs |2|. Certains hommes politiques de premier plan sont récompensés par un poste dans le secteur privé une fois qu’ils ont accompli leurs bons offices pour le grand Capital |3|. Ce n’est pas nouveau mais c’est plus évident et régulier qu’au cours des 50 dernières années. On peut parler de véritables vases communicants et transparents.

Considérer que la politique des dirigeants européens est un échec parce que la croissance économique n’est pas de retour, c’est largement se tromper de critère d’analyse. En effet, les objectifs poursuivis par la direction de la BCE, par la Commission européenne, par les gouvernements des économies les plus fortes de l’UE, par les directions des banques et des autres grandes entreprises privées, ne sont ni le retour rapide à la croissance, ni la réduction des asymétries au sein de la zone euro et de l’UE afin d’en faire un ensemble plus cohérent où la prospérité serait de retour.

Il ne faut surtout pas oublier un point fondamental : la capacité des gouvernants, qui se sont mis docilement au service des intérêts des grandes entreprises privées, à gérer une situation de crise, voire de chaos, pour agir dans le sens demandé par ces grandes entreprises. La crise permet de passer à l’attaque sous prétexte d’appliquer une thérapie de choc justifiée par l’ampleur des problèmes.

Les droits économiques sociaux et culturels sont progressivement remis en cause dans leurs fondamentaux mêmes, sans oublier l’offensive contre les droits civils et politiques comme le droit effectif d’élire des législateurs. En effet, le Parlement européen n’exerce pas véritablement de pouvoir législatif, les parlements nationaux des pays soumis à la Troïka se voient dicter des lois par cet organe ad hoc, les autres parlements ont leur souveraineté et leur pouvoir fortement limités par différents traités européens adoptés sans consultation démocratique tels le TSCG qui fixe des contraintes budgétaires inacceptables. D’autres de ces droits sont aussi bafoués : l’exercice réel du suffrage universel direct, le droit de rejeter des traités, le droit de modifier la Constitution à travers un processus démocratique constituant, le droit de protester et de s’organiser pour que ces protestations donnent des résultats. L’UE et ses pays membres renforcent un cours autoritaire avec un retour de l’exercice direct du pouvoir par les représentants d’une oligarchie économique.

Les armes du gouvernement et du patronat : dette, chômage, exclusion, précarisation…

Pour avancer dans la plus grande offensive menée depuis la seconde guerre mondiale à l’échelle européenne contre les droits humains de la majorité de la population, les gouvernements et le patronat utilisent plusieurs armes : la dette publique, le chômage, l’allongement de l’âge de la retraite, l’exclusion de très nombreuses personnes sans emploi du droit aux indemnités de chômage, la précarisation des contrats de travail, le blocage ou la diminution des salaires et d’allocations sociales diverses, la réduction des effectifs tant dans les entreprises privées et que dans le secteur public, la recherche de l’équilibre budgétaire comme prétexte à des coupes sévères dans les services publics, la quête de l’amélioration de la compétitivité des États membres de l’UE les uns par rapport aux autres et par rapport aux concurrents commerciaux des autres continents.

Pour le Capital, il s’agit d’accroître encore davantage la précarisation des travailleurs, de réduire radicalement leur capacité de mobilisation et de résistance, de diminuer les salaires et différentes indemnités sociales tout en maintenant les énormes disparités entre les travailleurs dans l’UE afin d’augmenter la compétition entre eux et de les précipiter dans le piège de la dette. D’abord, il y a les disparités entre les salariés d’un même pays : entre femmes et hommes, entre CDI et CDD, entre travailleurs à temps partiel et travailleurs à temps plein, entre anciennes générations bénéficiant d’un système de retraite reposant sur la solidarité et nouvelles générations auxquelles il est imposé un système de plus en plus individualiste et aléatoire. Sans compter les travailleurs sans papiers, surexploités et ne bénéficiant pas des droits sociaux liés au travail.

A l’initiative du patronat et avec l’appui des gouvernements successifs (et, en leur sein, les partis socialistes européens qui ont joué un rôle actif), ces disparités se sont accrues au cours des vingt dernières années. Par exemple, en Allemagne, 7,5 millions de salariés doivent se contenter d’un salaire mensuel de 400 euros alors que normalement le salaire mensuel moyen dans les grandes industries en Allemagne dépasse nettement 1 500 euros |4|.

S’ajoutent ensuite les disparités entre travailleurs des pays du Centre et ceux des pays de la Périphérie à l’intérieur de l’UE, qui sont le complément de celles se creusant à l’intérieur des frontières nationales.

Les salaires des travailleurs du groupe de pays les plus forts (Allemagne, France, Pays-Bas, Finlande, Suède, Autriche, Danemark) sont le double ou le triple de ceux en Grèce, au Portugal ou en Slovénie. Le salaire minimum légal de la Bulgarie (156 euros de salaire brut mensuel en 2013) est 8 à 9 fois inférieur à celui de pays comme la France, la Belgique ou les Pays Bas |5|.

En Amérique du Sud, alors que les différences sont grandes entre les économies les plus fortes (Brésil, Argentine, Venezuela) et les plus faibles (Paraguay, Bolivie, Équateur…), la différence entre le salaire minimum légal est de l’ordre de 1 à 4, donc une disparité nettement plus faible qu’au sein de l’Union européenne. La concurrence entre les travailleurs d’Europe est donc extrêmement élevée. Les grandes entreprises des pays européens les plus forts sur le plan économique profitent massivement des disparités salariales au sein de l’UE.

Les autorités européennes renforcent également la politique de forteresse assiégée en bafouant les droits des citoyens et citoyennes non européens d’accéder à son territoire. Elles perfectionnent leur politique criminelle aux frontières de l’Europe provoquant la mort de milliers de candidats à l’installation sur le territoire de l’Union européenne. Le droit d’asile lui-même est foulé aux pieds.

On le voit, derrière le rideau de fumée des discours officiels, une logique terrible, injuste et mortifère est à l’œuvre. Il est grand temps de la mettre au grand jour, pour mieux l’affronter et la vaincre.

Notes

|1| Un exemple récent : Emmanuel Macron, désigné ministre de l’Économie et de l’Industrie par le président François Hollande fin août 2014, provient de la banque Rothschild. Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Emmanu…

|2| Eric Toussaint, « Bancocratie : de la république de Venise à Mario Draghi et Goldman Sachs », publié le 10 novembre 2013, http://cadtm.org/Bancocratie-de-la-…

|3| Voir Eric Toussaint, « DSK, Blair, Geithner, Rubin : de la politique à la finance », publié le 9 décembre 2014, http://cadtm.org/DSK-Blair-Geithner…

|4| Le salaire minimum instauré récemment en Allemagne ne sera effectif qu’à partir de 2017, comportera de nombreuses exceptions et ne bénéficiera pas d’une revalorisation régulière et automatique.

|5| Voir http://epp.eurostat.ec.europa.eu/st… avec les données jusque 2013. Voir aussi http://www.inegalites.fr/spip.php?a… qui contient des données s’arrêtant en 2011 malheureusement.

Eric Toussaint, maître de conférence à l’université de Liège, porte-parole du CADTM international et est membre du conseil scientifique d’ATTAC France. Il est auteur des livres Bancocratie, Aden, 2014, http://cadtm.org/Bancocratie ; Procès d’un homme exemplaire, Editions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010.

Biélorussie : les bonnes affaires du réseau Loukachenko

Par Journalism++, @Yakwala, Charter 97 et la contribution d’Anastasiya Valeeva
Traduction : Sebastian Seibt / FRANCE 24   Supervision éditoriale : Marie Valla / FRANCE 24       Conception, graphisme et développement : Studio graphique, FRANCE 24

Source : http://webdoc.france24.com

 

Le président biélorusse Alexandre Loukachenko et ses proches auraient, depuis 1994, siphonné près de 10 milliards de dollars d’argent public.

Alexandre Loukachenko a une longévité au pouvoir sans égal en Europe. Il a été élu président de Biélorussie il y a près de 20 ans. Pour certains, un savant mélange de justice sociale et d’autoritarisme est au principe de ce succès hors-norme. Notre enquête sur les flux financiers qui transitent autour du président biélorusse prouve que la vérité est ailleurs.

  • Alexandre Loukachenko assiste à la parade militaire commémorant le fête de l’indépendance le 3 juillet 2009 à Minsk.
  • Alexandre Loukachenko en visite au Kremlin le 25 décembre 2013

 

Alexandre Loukachenko et son entourage ont établi une sorte de kleptocratie similaire, toute proportion gardée, à ce qui se passe en Russie depuis l’effondrement de l’URSS et la montée en puissance des oligarques. La petite élite gravitant autour du pouvoir présidentiel en Biélorussie a su construire tout un ensemble de structures off-shore pour faire fructifier ses affaires et, malgré les sanctions européennes, capter à son profit une partie des richesses du pays.

Le territoire biélorusse, méconnu, aussi grand que la Grande-Bretagne, suscite plutôt moins d’intérêt (du moins sur l’Internet) qu’Andorre, principauté minuscule nichée au cœur des Pyrénées. Mais les temps sont peut-être sur le point de changer. Car Minsk aspire désormais à jouer un rôle clé dans la région en se proposant de faciliter les relations entre la Russie de Vladimir Poutine, l’Union européenne et l’Ukraine. Au passage, le président Loukachenko espère sans doute se racheter un semblant de virginité diplomatique.

L’élection présidentielle de 2015 devrait d’ailleurs être un test pour le régime. De nombreux observateurs craignent d’ores et déjà que le pouvoir ne reparte à la chasse aux opposants et ne réprime dans la violence toute forme de protestation un peu trop voyante à son goût, comme il l’a fait en 2010. A l’heure où l’Union européenne s’efforce de repenser son rôle et son engagement sur ses frontières orientales, il nous a semblé opportun de reprendre l’ensemble des informations disponibles sur le fonctionnement du régime biélorusse.

Cette enquête a été financée par The Journalism Fund et Canal France International et coordonnée par Journalism++ and @Yakwala. Elle repose essentiellement sur des sources accessibles à tous. Beaucoup d’articles ont, depuis une vingtaine d’années, décrit les méfaits du pouvoir biélorusse. Mais jusqu’à présent, aucune analyse complète de ces données n’avait été réalisée.

Cette démarche a permis de mettre au jour un réseau d’intérêts si complexe que la tâche de tout démêler ne sera, probablement, jamais complète. Afin d’aider les journalistes et observateurs souhaitant s’appuyer sur ce travail ou le prolonger, nous publions une base de données sur les acteurs (personnes et entreprises) de la scène biélorusse à l’adresse suivante : Detective.io/detective/belarus-networks. Si vous voulez nous aider à compléter le tableau, vous pouvez nous envoyer un courriel à belarus-networks@Detective.io

1. Les « Minigarques »
« Je hais la Biélorussie »

a déclaré un beau jour de 2011 la fille de Vladimir Peftiev considéré comme l’homme d’affaires le plus puissant du pays.

Cette dernière a grandi à Malte, un petit pays européen souvent considéré comme un paradis fiscal, où son père habitait et travaillait au début des années 2000. Les multiples activités de Vladimir Peftiev lui auraient permis d’amasser plus d’un milliard de dollars. En revanche, contrairement à des oligarques russes comme Roman Abramovitch ou Boris Berezovski (avant sa chute), Vladimir Peftiev n’a jamais été très loin de son mentor, Alexandre Loukachenko. Et c’est probablement à sa demande qu’il est revenu s’établir en Biélorussie en 2007.

La carrière de Vladimir Peftiev a commencé en 1993 lorsqu’il a fondé la joint-venture BeltechExport. Comme son nom ne l’indique pas, cette société était spécialisée dans la vente des munitions de l’ex-Union soviétique à qui voulait bien en acheter (la Biélorussie a joué un rôle important dans le secteur de l’industrie de l’armement et la défense de l’Union soviétique). Après l’arrivée au pouvoir d’Alexandre Loukachenko en 1994, Vladimir Peftiev a réussi à se faire accepter au sein du clan du nouveau maître de Minsk alors qu’il était, auparavant, un proche de l’ancien Premier ministre Vyacheslav Kebich.

C’est aussi à cette époque qu’il est entré en contact avec le célèbre trafiquant d’armes Viktor Bout. BeltechExport a fourni de l’armement à bien des pays dont la Chine par exemple, et probablement, la Corée du Nord. L’entreprise de Vladimir Peftiev a aussi joué un rôle dans la vente d’avions de chasse à la Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo. Et ce sont ces avions qui ont servi à bombarder l’armée française à Bouaké, en 2004.

Ce filon des stocks d’armes soviétiques n’étant pas inépuisable, Peftiev a diversifié ses activités. À partir de 1998, l’homme d’affaires biélorusse s’est intéressé au secteur des télécoms en participant à la création de Mobile Digital Communications (MDC). Cette joint-venture a créé une entreprise prometteuse : Velcom. L’opérateur téléphonique a fini par s’imposer pour devenir le plus important du pays. Il dispose aussi d’une distillerie, Aquadiv, à travers sa holding Beltech Holding

Vladimir Peftiev s’est surtout montré prudent en associant des membres de la famille Loukachenko à ses affaires. Dimitri Loukachenko, l’un des fils du président, est le co-fondateur avec Vladimir Peftiev de Sport-Pari, une société de pari sportif. Lilia Loukachenko, la femme du fils aîné, est devenue quant à elle directrice d’Eastleigh Trading, l’un des véhicules financiers de cet homme d’affaires et de réseaux. Cette façon de choyer l’entourage direct d’Alexandre Loukachenko a probablement permis à Vladimir Peftiev de ne pas finir en prison, mais ne lui a pas évité de tomber en disgrâce à partir des années 2000.

Spécificité biélorusse, et contrairement aux autres anciennes républiques soviétiques, les oligarques locaux ne se sont pas enrichis grâce à la privatisation des monopoles d’Etat. En outre, la vieille maxime soviétique selon laquelle l’État peut disposer à sa guise de tous les biens du pays car l’État est source de toute la richesse est encore ancrée dans les mentalités biélorusses. Comme Alexandre Loukachenko représente l’État, il s’est en quelque sorte arrogé le pouvoir de distribuer richesses et direction d’entreprises nationales à ceux de son clan. D’où cette dénomination de “minigarques”, inventée par le chercheur britannique Andrew Wilson, pour désigner cette caste de riches biélorusses gravitant autour de la présidence.

Un exemple parmi d’autres : l’homme d’affaires Nicolay Vorobey, qui dirige Interservice Group, s’est vu attribué une entreprise à titre gracieux par le régime, en 2012. Nicolay Vorobey est, bien sûr, un ami proche du président.

L’État sait se montrer généreux, mais sait aussi faire valoir ses intérêts. Il est, certes, toujours difficile de remonter le fil des circuits financiers impliquant des ressortissants biélorusses en raison des nombreux détours dans des paradis fiscaux, notamment britanniques. Mais plusieurs entreprises privées sont soupçonnées d’agir pour le compte exclusif de l’État. Et c’est précisément ce qui semble s’être passé à l’occasion du différend entre Minsk et Moscou sur les importations de pétrole.

Un accord spécial entre la Russie et la Biélorussie permet à Minsk d’importer du pétrole russe sans avoir à payer de taxes dessus. La Biélorussie doit, en contrepartie, reverser à Moscou les éventuels droits de douane perçus lors de l’exportation de produits pétroliers qui en dérivent. Une disposition que certaines sociétés biélorusses essaient de contourner en changeant le pétrole en produits chimiques non soumis à l’impôt. Elles s’estiment donc fondées à exporter sans n’avoir rien à reverser à Moscou.

Cette interprétation aurait permis à la Biélorussie d’engranger 1,5 milliard de dollars rien qu’en 2012, d’après certaines estimations, soit l’équivalent de la moitié de la croissance économique du pays cette année-là. Les entreprises impliquées dans cette affaire appartenaient toutes à Yury Chizh et Nicolay Vorobey, deux minigarques proches d’Alexandre Loukachenko.

Le président biélorusse d’ailleurs a mis en place un système très sophistiqué pour s’assurer de la loyauté des minigarques à son endroit (ou à l’égard de sa famille). Les titres de propriétés, sur un bien ou une entreprise, ont une utilité finalement relative dans le pays. Faire allégeance au pouvoir reste le meilleur moyen de garder sa fortune. Alexandre Loukachenko ne se prive pas, le cas échéant, d’envoyer ses soutiens les plus fidèles en prison s’ils tombent en disgrâce. Comme Andrei Shirai l’a découvert à ses dépens.

Dans les années 2000, ce sont, peu ou prou, tous les négociants d’armes – le produit d’exportation biélorusse par excellence – qui ont été arrêtés et condamnés. Y compris Youri Chizh, l’un des favoris actuels du régime, qui aurait passé du temps à l’ombre en 2010, d’après certains observateurs biélorusses. Seul Vladimir Peftiev semble avoir pu échapper à ce coup de filet.

2. Les liaisons étrangères
  • Le président russe Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko participent à un match de hockey avec le champion russe Vyacheslav Fetisov à Sotchi le 4 janvier 2014.
Le président russe Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko participent à un match de hockey avec le champion russe Vyacheslav Fetisov à Sotchi le 4 janvier 2014.

La Biélorussie est un pays qui, sous le règne d’Alexandre Loukachenko, s’est de plus en plus replié sur lui-même. Cette autarcie revendiquée, souvent commentée dans les travaux universitaires, ne s’applique absolument pas aux flux financiers. La vente de l’opérateur téléphonique Velcom montre à quel point Alexandre Loukachenko et ses proches savent composer avec les intérêts européens et profiter de tous les avantages offerts par les paradis fiscaux. C’est ce qui s’est produit en 2007 lorsque l’opérateur autrichien Mobilkom a racheté Velcom faisant, au passage, les affaires de ressortissants biélorusses, autrichiens et syriens.

À l’origine de cette opération, on retrouve, comme souvent, l’omniprésent Vladimir Peftiev. C’est lui qui a fondé, en 1998, Velcom à travers sa société BelTelecom. Il s’est associé, à cette occasion, à SBT, un groupe suisse appartenant aux frères Samawi, deux ressortissants syriens. Dix ans plus tard, afin de contourner la procédure de l’appel d’offre public, BelTelecom a cédé ses actions pour 400 millions d’euros à SBT qui les a, ensuite, revendues à Mobilkom pour 690 millions d’euros. Au final, pour les partenaires, une bagatelle de près de 300 millions d’euros à se partager.

Les frères Samawi ont, ensuite, pris goût aux affaires biélorusses. Ils ont investi dans plusieurs projets immobiliers à Minsk grâce à une société écran basée à Chypre. Khaled Samawi, l’un des fils d’Ead Samawi et galeriste de réputation internationale, est, quant à lui, soupçonné d’avoir bénéficié du  soutien de la fille d’Alexandre Loukachenko pour ouvrir une galerie d’art en Biélorussie (contacté par mail, Khaled Samawi nie cette information).

Et que dire de Martin Schlaff, cet homme d’affaires sulfureux, surnommé le “seul oligarque d’Autriche” ? Sa participation active et ses bons conseils dans le cadre de la vente de Velcom en 2007 lui ont rapporté 1,8 million d’euros. En 2002, il s’était chargé d’organiser des vacances pour Alexandre Loukachenko dans les Alpes autrichiennes. Ce dernier à été convié en qualité de président du comité olympique biélorusse à rencontrer ses homologues autrichiens. Au passage, il a également pu parler affaires avec Leo Wallner, directeur du comité olympique autrichien, mais aussi (et surtout) dirigeant du groupe des Casinos d’Autriche.

« Nous avons agi dans l’intérêt de l’économie autrichienne »

a déclaré après-coup Leo Wallner.
3. La duplicité européenne
Alexandre Loukachenko accueille à Minsk le 26 août 2014 le président ukrainien Petro Porochenko, le président kazakhe Nursultan Nazarbaïev et l’ancienne chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton.

Après les élections présidentielles de 2001, le gouvernement biélorusse a décidé de ne pas renouveler les visas des représentants de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) présents sur son territoire. En réaction à l’arrêt brutal de la mission de l’OSCE, l’Union européenne et les États-Unis ont décidé d’imposer un gel des avoirs et une interdiction de séjour pour 50 ressortissants biélorusses, dont Alexandre Loukachenko.

Ces sanctions ont été levées, une première fois, en 2003 puis réinstaurées en 2006 après l’élection présidentielle. En 2008, elles ont de nouveau été suspendues en échange de la libération de prisonniers politiques. Pour certains, l’utilisation des sanctions comme monnaie d’échange a démontré, à cette occasion, son efficacité. Reste qu’en 2010, le régime biélorusse s’est lancé dans une politique de répression de l’opposition sans précédent depuis les années 1990. L’Europe a, de ce fait, réinstauré les sanctions et les a même renforcées : toutes les personnes liées de près ou de loin à la répression sont interdites de séjour en Europe et leurs comptes en banque doivent être gelés.

Si l’interdiction de séjour a bien été appliquée, le gel des avoirs semble avoir été beaucoup moins efficace. Le minigarque Vladimir Peftiev gérait encore, en 2012, ses affaires au travers de structures basées à Malte. Les îles Vierges britanniques (des territoires sous juridiction d’un État européen) ont largement été utilisées par des ressortissants biélorusses pour continuer à faire des affaires en toute impunité en Europe.

D’après les diplomates américains, les familles peuvent, également, se révéler utiles aux dignitaires biélorusses qui se retrouvent sur la liste noire européenne ou craignent d’y être inscrits. Les filles de l’ancien Premier ministre biélorusse Sergei Sidorsky ont, ainsi, été soupçonnées de blanchir de l’argent en Allemagne, peut-on lire dans des câbles diplomatiques américain rendus publics par le site WikiLeaks.

Certains gouvernements européens se démènent, en outre, pour faire passer leurs intérêts économiques avec la Biélorussie avant l’application des sanctions contre le régime. La Slovénie a tout fait, en 2012, pour que le minigarque Youri Chizh puisse continuer à faire des affaires en Europe – notamment avec le magnat slovène Janez Škrabec, PDG de Riko, une société de BTP.

Des parlementaires français ont également mené une délicate mission en Biélorussie pour, notamment, plaider la cause d’entreprises tricolores comme Bouygues. Difficile de dire si et à quel point les considérations économiques ont pu influencer la position diplomatique de pays, comme la France, lors des négociations sur les sanctions contre la Biélorussie. Nous avons présenté une demande au Conseil de l’Union européenne pour connaître la position de chaque État par rapport aux sanctions contre Minsk. Celle-ci a été rejetée en septembre 2014.

Reste que les sanctions peuvent être efficaces. L’homme d’affaires biélorusse Anatoly Ternavsky, sur la liste noire européenne, a pu s’en rendre compte. Il avait un différend, en 2013, avec un oligarque russe au sujet du contrôle d’une entreprise chypriote qui disposait d’actifs en Russie. Anatoly Ternavsky possédait des parts dans la société chypriote à travers une structure enregistrée aux îles vierges britanniques. La cour suprême chypriote a jugé qu’il ne pouvait pas agir en justice contre ce ressortissant russe car cela reviendrait à lui permettre de faire des affaires en Europe.

Pour le journaliste indépendant et militant en faveur des droits de l’homme, Alexander Atroshchankau, ces sanctions ciblées restent un bon moyen de pression dès lors qu’il s’agit d’obtenir des résultats concrets, en particulier des gages de bonne volonté de la part du régime en matière de libération de prisonniers politiques. Mais cette approche trouve vite ses limites à quelques mois des élections présidentielles de 2015. Et reste susceptible d’ajustements permanents. Alexandre Loukachenko, qui se pose aujourd’hui en intermédiaire entre Russes et Européens, le sait pertinemment. Les Européens cherchent d’abord et avant tout la paix et la stabilité avec leurs voisins.

Narco-finance, les impunis

Réalisateur : Agnès Gattegno
Producteurs : ARTE France, Zadig Productions (2014)

Source : http://info.arte.tv

L’économie mondiale est de plus en plus irriguée par les narcotrafiquants venus du Mexique. Un documentaire saisissant sur les complicités d’un système financier international pour qui l’argent n’a pas d’odeur.

C’est l’histoire d’une stratégie industrielle très maîtrisée : diversification des activités, conquête de nouveaux marchés, investissements à l’étranger, rien que de très banal dans une économie mondialisée. À ceci près que l’entreprise en plein essor filmée par Agnès Gattegno n’est pas répertoriée au registre du commerce mais plutôt fichée au grand banditisme. Son documentaire montre comment, grâce à la dérégulation des marchés et à l’obsession du profit qui régit les milieux financiers, les sociétés criminelles comme les cartels de la drogue peuvent s’épanouir mondialement et dans une relative impunité. Au Mexique, les narcotrafiquants vampirisent l’économie locale. Profitant des largesses d’une police corrompue et d’un système bancaire complice, ils ont fait main basse sur une partie des domaines agricoles, dont ils contrôlent la production et les prix. Même si seulement deux crimes sur cent sont punis au Mexique, une récente loi antidrogue les a conduits à élargir leurs « compétences » : racket, enlèvements, mais surtout vols exponentiels de chargements d’hydrocarbures. Avec une incidence directe sur le coût de la vie locale : les entreprises lésées augmentent leurs prix. Mais l’impact de ces pratiques mafieuses est avant tout transfrontalier. Le puissant voisin américain en profite largement : il accueille les propriétaires terriens et les chefs d’entreprise rackettés et forcés à l’exil, mais aussi les investissements des narcotrafiquants et les citernes d’essence clandestines.

Argent sale et fluide
Grâce à de nombreux témoignages issus notamment des organismes d’enquête internationaux, Narco-finance, les impunis démonte pièce par pièce les tolérances dont bénéficient ces flux d’argent frais dans l’économie américaine. Un ancien employé de la puissante banque anglo-saxonne HSBC l’accuse frontalement, et non sans crainte pour sa survie, d’être le principal vecteur de blanchiment d’argent sale entre les deux pays. Les autorités de contrôle et la justice ferment les yeux : un effondrement de HSBC déséquilibrerait le système financier mondial. La banque et ses consœurs peuvent donc aider les cartels à toucher les autres places financières comme Londres ou à s’étendre dans des paradis fiscaux comme le Liban, pour le plus grand bonheur du Hezbollah. Dense et très documenté, le film d’Agnès Gattegno est au final l’histoire d’une métamorphose : celle de criminels aux mains sales devenus narcofinanciers en col blanc.

HSBC, première banque de l’Union européenne, est-il un blanchisseur au profit du terrorisme ? Le « J’accuse » de la commission d’enquête du Sénat américain et d’un lanceur d’alerte, Everett Stern, ancien cadre du service anti-blanchiment du « partenaire financier » des narcos mexicains.

L’AFFAIRE HSBC

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TORRENT

Aux racines économiques du conflit ukrainien

Par Julien Vercueil

07/2014

Source : http://www.monde-diplomatique.fr

Aide russe ou plan du FMI, Kiev acculé par ses bienfaiteurs

Elu le 25 mai à la présidence de l’Ukraine, l’oligarque Petro Porochenko devra répondre aux tentations sécessionnistes des régions russophones, tout en assumant les conséquences sociales du programme concocté par le Fonds monétaire international. La prise en compte des dimensions économiques de la crise, souvent ignorées, permet de mieux comprendre pourquoi le pays a sombré dans la violence.

On peut voir dans la crise politique ukrainienne le dénouement dramatique d’une trajectoire financière devenue insoutenable au cours des derniers mois de 2013. En juillet 2010, le gouvernement signait un accord avec le Fonds monétaire international (FMI). En échange d’un prêt de 15,5 milliards de dollars, il s’engageait notamment à faire passer l’âge de la retraite de 55 à 60 ans — alors que l’espérance de vie reste inférieure de dix ans à la moyenne européenne — et à doubler les prix intérieurs de l’énergie. Six mois plus tard, l’accord était gelé : le gouvernement rechignait à augmenter les tarifs du gaz.

Le pays s’est alors lancé dans une fuite en avant. L’activité n’était plus soutenue que par la consommation des ménages, alimentée par l’endettement privé et par une hausse des dépenses sociales destinée à calmer les mécontentements (+16 % en 2012). En dépit des alternances politiques, l’économie ukrainienne pâtit de l’absence de consolidation institutionnelle depuis la fin de l’URSS. L’évasion fiscale, la corruption et la prédation prévalent jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat. Le secteur informel pèserait entre 25 et 55 % du produit intérieur brut (PIB), selon les sources. Le pays n’a toujours pas retrouvé le niveau de production qu’avait atteint l’Ukraine soviétique (voir graphiques ci-dessous). Les deux déséquilibres récurrents de l’économie, le déficit budgétaire et celui des comptes extérieurs, ne cessent de se creuser, sur fond d’endettement en devises.

A l’automne 2013, le gouvernement sait déjà que 3 milliards de dollars devront être trouvés pour faire face aux échéances de 2014, à quoi s’ajoutent 1 milliard d’obligations en euros remboursables dans l’année. En outre, Naftogaz, opérateur public gazier du pays, accumule plus de 3 milliards de dollars d’impayés auprès de son fournisseur russe Gazprom. Jusque-là, l’inflation est restée faible, en raison de l’atonie de la croissance, d’une politique monétaire restrictive et de bonnes récoltes. Mais le système financier demeure fragile, et les pressions s’intensifient sur la monnaie nationale, la hryvnia, dont le taux de change est surévalué depuis plusieurs mois. Comme en Russie en 1998 avant le krach, un mur de l’argent est en train de se dresser devant l’Ukraine.

Pied de nez et volte-face

Fin octobre 2013, une mission du FMI se rend à Kiev. Elle pose ses conditions : soit le gouvernement laisse flotter la hryvnia, réduit ses dépenses, augmente « immédiatement et significativement les prix du gaz et du chauffage pour les ménages et adopte un calendrier pour des hausses supplémentaires jusqu’à ce que les coûts soient couverts (1) » ; soit le programme d’assistance n’est pas signé, privant l’Ukraine de 10 à 15 milliards de dollars de devises. La Commission européenne annonce qu’elle apportera 840 millions de dollars supplémentaires en cas d’accord avec le FMI.

Les conséquences potentielles d’un relèvement brutal des prix de l’énergie, tant pour la population que pour l’industrie de la région orientale du Donbass, peuvent faire hésiter le président ukrainien. La même semaine, il rencontre le président russe Vladimir Poutine à Sotchi. Sans doute discutent-ils déjà d’une solution alternative à celle du FMI. Le 21 novembre 2013, M. Viktor Ianoukovitch suspend la signature de l’accord d’association avec l’Union européenne (2). Cette volte-face déclenche des rassemblements à Maïdan, la place de l’Indépendance de Kiev.

Les grandes lignes de la proposition russe ne sont dévoilées que le 17 décembre, dans un mouvement tactique de M. Poutine pour reprendre la main. Son plan prévoit un prêt de 15 milliards de dollars, une baisse d’un tiers du prix du gaz vendu à son voisin et des assouplissements concernant la dette de Naftogaz envers Gazprom, le tout sans condition affichée. C’est un pied de nez au FMI et à l’Union européenne. Mais, après le renversement du pouvoir et le départ de M. Ianoukovitch, le 22 février, les nouveaux dirigeants ukrainiens reviennent vers le FMI…

Ce retour ne peut être compris qu’en observant l’insertion internationale de l’économie ukrainienne sur le long terme. Celle-ci est enfermée de longue date dans des productions à faible valeur ajoutée. D’abord ses matières premières et ses produits semi-finis que le pays exporte vers l’Europe et l’Asie, mais également ses produits transformés à destination de la Russie. A la fin des années 2000, deux projets d’intégration régionale prennent forme et conduisent le pays à un dilemme : association avec l’Union européenne ou Union douanière avec la Russie ? Les termes de ce choix contraint ignorent la cohésion économique et sociale de l’Ukraine, tiers exclu de cette logique binaire.

Depuis mai 2009, l’Union européenne propose un partenariat à l’Ukraine, la Biélorussie, la Moldavie, l’Arménie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan. L’offre ne s’étend pas à la Russie, avec laquelle les négociations de partenariat stratégique sont enlisées depuis la « guerre du gaz » de 2006. Pour l’Ukraine, le rapprochement passe par la signature d’un accord de libre-échange complet et approfondi (Aleca).

M. Poutine réagit en ressuscitant un projet d’intégration des pays de la Communauté des Etats indépendants (CEI) — qui regroupe d’anciennes républiques soviétiques —, avec en point de mire une Union économique eurasiatique (3). Son plan progresse vite : dès 2010, la Russie, le Kazakhstan et la Biélorussie proclament l’entrée en vigueur d’une Union douanière. Du fait de l’importance de la Russie dans ses échanges extérieurs (près de 30 %), l’Ukraine ne peut faire la sourde oreille. En octobre 2011, M. Ianoukovitch signe le traité de libre-échange intra-CEI. Il propose ensuite une configuration « 3 + 1 » aux pays de l’Union douanière, mais continue de donner la priorité à l’Aleca. Cette valse-hésitation irrite les dirigeants russes, qui rejettent sa contre-proposition (4).

En 2013, la pression monte de toute part. La Russie développe une rhétorique anti-Aleca. Selon M. Sergueï Glaziev, conseiller du président Poutine, la signature de l’accord avec l’Union européenne serait un acte « suicidaire » qui reviendrait à « tuer la balance commerciale ukrainienne » (5). Une réaction protectionniste de l’Union douanière devenant « inévitable », les exportations vers la Russie de produits agroalimentaires et de biens d’équipement (soit 50 % du total) plongeraient. M. Glaziev l’affirme : « La première option [l’Union douanière] assurera les conditions nécessaires au développement durable de l’économie ukrainienne et améliorera ses structures ; la seconde [l’Aleca] provoquera sa dégradation et sa banqueroute (6). »

Les arguments de cet oracle sont aussi fragiles que leur écho est puissant en Russie. Le Kremlin joint le geste à la parole : des confiseries ukrainiennes (celles de l’entreprise Roshen, qui appartient à M. Petro Porochenko, devenu président du pays en mai 2014), puis d’autres produits sont déclarés dangereux pour la santé des Russes. Les blocages douaniers qui s’ensuivent asphyxient les exportateurs ukrainiens.

De leur côté, les responsables de l’Union européenne chantent régulièrement les louanges du libre-échange et de l’Aleca. Dès 2007, un rapport commandé par la Commission européenne concluait opportunément que « l’ouverture du marché combinée à l’amélioration de la gouvernance intérieure pourrait conduire l’Ukraine à une croissance à deux chiffres (7) ». M. Stefan Füle, commissaire européen pour la politique de voisinage, promet aux Ukrainiens six points annuels de croissance supplémentaires en cas d’association avec l’Union européenne. Mais ces estimations reposent sur des modèles dont les hypothèses (8), jamais questionnées, n’ont qu’un lien très lointain avec les conditions de fonctionnement de l’économie du pays.

Le risque d’un effet domino

Qu’en pensent les entrepreneurs influents en Ukraine ? Comme la population, ils sont partagés. Dès 2013, les travaux de l’Institut polonais des affaires internationales prévoient que les principaux bénéficiaires de l’Aleca seront… M. Porochenko, M. Andri Verevskiy — dont le groupe Kernel exporte vers l’Union européenne— et M.Youri Kosiouk, géant de la volaille avec Mironivsky Hliboprodukt. Les perdants seraient les oligarques les plus proches de M. Ianoukovitch. Son fils, M. Alexandre Ianoukovitch, M. Rinat Akhmetov et M.Dmytro Firtach remportent alors 40 % des appels d’offres du régime. Leur rente politique serait menacée par les règles de l’Aleca (9).

Difficile de ne pas voir, derrière la pauvreté des arguments déployés de part et d’autre, l’enjeu normatif de ces projets d’intégration. En 2009, l’un de ses plus zélés promoteurs, le ministre des affaires étrangères suédois Carl Bildt, soulignait l’intérêt de l’Aleca, bien au-delà d’un simple accord de libre-échange : « Nous étendons toute la législation sur l’énergie, toute la législation sur la concurrence en Ukraine, en Moldavie, en Serbie, et cela provoque des transformations tout à fait fondamentales sur la longue durée (10). »

En exportant ses institutions, l’Union européenne prend place dans la concurrence par et pour les normes, enjeu majeur de la mondialisation (11). De son côté, la Russie a hérité d’un système issu de l’URSS, qui, bien que lacunaire, vieillissant et pesant, encadre encore les relations économiques entre les pays de la CEI. Compte tenu de la contagion que provoque leur diffusion, une pénétration des normes européennes en Ukraine risquerait d’emporter l’ensemble postsoviétique par effet domino. La réaction de la Russie relève donc aussi de la lutte pour la survie d’un système sur lequel son complexe militaro-industriel repose toujours largement.

Les affrontements ont aggravé la crise économique en 2014. En mobilisant 27 milliards de dollars de prêts, dont 17 milliards avancés pour deux ans par le FMI, l’accord signé en mai place l’économie sous assistance respiratoire. Bien que l’ajustement soit plus progressif (12) que celui négocié en octobre 2013, il provoquera dès 2014 une hausse d’environ 50 % des prix de l’énergie et un regain d’inflation, tandis que les relations avec la Russie resteront sous la menace d’une nouvelle escalade protectionniste. A défaut d’une impulsion budgétaire et en dépit de la dépréciation de la hryvnia, qui limite la pression concurrentielle, la chute du PIB devrait atteindre 5 %. On peut prévoir une montée des mouvements sociaux, particulièrement dans le Sud et l’Est industriels, où ils se mêleront aux conflits séparatistes en cours.

Vainqueur au premier tour de l’élection présidentielle, M. Porochenko a acquis une légitimité institutionnelle qui manquait au gouvernement provisoire. Mais son équipe doit relever des défis redoutables. A court terme, il faut reconstruire le crédit de l’Etat pour aider l’économie à sortir de la logique de prédation (13), tout en contrôlant la viabilité des comptes extérieurs. A long terme, il est nécessaire de restructurer le système financier. Il faut aussi convertir l’une des économies les plus dispendieuses du monde (dix fois plus d’énergie consommée par unité de PIB que les pays avancés) à un mode de développement qui place l’efficacité énergétique et la montée en gamme des productions au cœur de l’investissement.

L’Ukraine doit disposer du temps nécessaire à la réalisation de ses objectifs mais également revitaliser ses relations avec la Russie. Son inspiration institutionnelle sera désormais européenne, avec l’accord d’association signé le 27 juin 2014. Son orientation économique gagnera cependant à rester multipolaire, car les échanges avec la Russie peuvent aider le pays à sortir de l’ornière.

Julien Vercueil

Maître de conférences en économie, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).

(1) Fonds monétaire international, communiqué de presse n° 13-419, Washington, DC, 31 octobre 2013.

(2) Lire Sébastien Gobert, « L’Ukraine se dérobe à l’orbite européenne », Le Monde diplomatique, décembre 2013.

(3) Lire Jean Radvanyi, « Moscou entre jeux d’influence et démonstration de force », Le Monde diplomatique, mai 2014.

(4) « Convergences et divergences dans l’espace eurasiatique. Panorama économique », dans Jean-Pierre Pagé (sous la dir. de), « Tableau de bord des pays d’Europe centrale et orientale et d’Eurasie », Les Etudes du CERI, n° 202, Paris, décembre 2013.

(5) « Russia weighing tougher Ukraine sanctions », Ukrainian Journal, Kiev, 18 août 2013.

(6) Sergueï Glaziev, « Who stands to win ? Political and economic factors in regional integration », Russia in Global Affairs, Moscou, 27 décembre 2013.

(7) « Trade sustainability impact assessment of the free trade area in the framework of the enhanced agreement between the EU and Ukraine », Rotterdam, 5 avril 2007.

(8) A savoir : tous les agents ont la même rationalité ; tous les marchés sont parfaitement concurrentiels ; toutes les entreprises fonctionnent à pleine capacité de production ; les facteurs de production sont parfaitement substituables ; les déséquilibres extérieurs sont immédiatement corrigés.

(9) Piotr Koscinski et Ievgen Vorobiov, « Do oligarchs in Ukraine gain or lose with an EU association agreement ? », PISM Bulletin, n° 86 (539), Varsovie, 19 août 2013.

(11) Lire notre dossier sur le grand marché transatlantique, www.monde-diplomatique.fr/GMT

(12) « Ukraine », IMF Country Report, n° 14-106, FMI, mai 2014.

(13) Lire Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, « Ukraine, d’une oligarchie à l’autre », Le Monde diplomatique, avril 2014.