Délateurs en pantoufles

Source : http://www.monde-diplomatique.fr/2015/12/RAMONET/54393

Dec 2015

Beaucoup de personnes se moquent de la protection de la vie privée. Elles réclament, au contraire, le droit de montrer et d’exhiber leur intimité. Cela peut surprendre, mais, en y réfléchissant, un faisceau de signes et de symptômes annonçaient depuis quelque temps l’inéluctable arrivée de ce type de comportement qui mêle inextricablement voyeurisme et exhibitionnisme, surveillance et soumission.

Sa matrice lointaine se trouve peut-être dans un célèbre film d’Alfred Hitchcock, Rear Window (Fenêtre sur cour, 1954), dans lequel un reporter photographe (James Stewart), immobilisé chez lui, une jambe dans le plâtre, observe par désœuvrement le comportement de ses voisins d’en face. Dans un dialogue avec François Truffaut, Hitchcock expliquait : « Oui, l’homme était un voyeur, mais est-ce que nous ne sommes pas tous des voyeurs ? » Truffaut l’admettait : « Nous sommes tous des voyeurs, ne serait-ce que lorsque nous regardons un film intimiste. D’ailleurs, James Stewart, à sa fenêtre, se trouve dans la situation d’un spectateur assistant à un film. » Puis Hitchcock observait : « Je vous parie que neuf personnes sur dix, si elles voient de l’autre côté de la cour une femme qui se déshabille avant d’aller se coucher, ou simplement un homme qui fait du rangement dans sa chambre, ne pourront pas s’empêcher de regarder. Elles pourraient détourner le regard en disant : “Cela ne me concerne pas”, elles pourraient fermer leurs volets, eh bien ! elles ne le feront pas, elles s’attarderont pour regarder (1). »

A cette pulsion scopique de voir, de surveiller, d’espionner correspond, en contrepoint, son contraire : le goût impudique de se montrer. Et celui-ci, depuis l’essor d’Internet, a connu une sorte d’explosion par le biais, surtout, depuis 1996, des webcams. On se souvient, par exemple, des cinq étudiants, garçons et filles, d’Oberlin, dans l’Ohio (Etats-Unis), qui, au début de la mode webcam, s’exhibaient en ligne (www.hereandnow.net) tous les jours, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, où qu’ils se trouvent dans les deux étages de leur pavillon. Ils vivaient sous la surveillance d’une quarantaine de caméras volontairement disposées partout dans leur demeure. Depuis, ils sont des milliers, célibataires, couples, familles, qui invitent sans gêne les internautes du monde à partager leur intimité et à les regarder vivre sans pratiquement aucun interdit (2).

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Le Cachemire connaît les “pires violences de la décennie” entre l’Inde et le Pakistan

Par Nikhil Dhingra Traduit par Erin Khan

21/10/2014

Source : http://fr.globalvoicesonline.org

Indian villagers carry the dead bodies of Akram Hussain who was killed in alleged Pakistan mortar firing at Jeora village of R.S Pura border sector about 32 km from Jammu, India. Image by Amarjeet Singh. Copyright Demotix (23/8/2014)

Tous les liens associés à ce billet renvoient à des pages en anglais, sauf mention contraire.

Les tensions atteignent de nouveau des sommets dans le Cachemire, cette fois le long de la Ligne de Contrôle (ou LOC pour Line of Control), entre l’Inde et le Pakistan. Ces derniers jours, les deux voisins ont échangé des coups de feu à la frontière, causant la mort de 17 civils et la fuite de milliers d’autres.

Ces nouvelles hostilités ont débuté il y a près de deux semaines, le 7 octobre, quand des soldats indiens et pakistanais ont tué neuf passants spectateurs, alors qu’ils échangeaient des coups de feu. Après la confrontation, chaque camp a rejeté sur le camp adverse la responsabilité d’incitation à la violence. Le calme était fragile les jours suivant, l’Inde et le Pakistan ayant poursuivi leurs échanges de tirs de mortier et de balles de mitrailleuses, conduisant au décès de 6 personnes dont trois enfants.

Pour tenter de calmer les tensions, les commandements militaires de l’Inde et du Pakistan ont mis en place un numéro de téléphone spécial (hotline) pour préserver une communication régulière entre les forces armées des deux nations. Mais jusqu’à maintenant, cette initiative n’a pas été d’une grande utilité.

L’inde et le Pakistan ont créé la Ligne de Contrôle (LOC) en 1972, après des affrontements violents au Cachemire. Cette délimitation géographique n’a pas réussi à apporter la paix. Mais en 2003, les deux pays ont signé un accord officiel de cessez-le-feu, après  une longue période de 14 années de batailles armées le long de la frontière.

La dernière période de troubles sur la Ligne de Contrôle (LOC) a été qualifiée comme étant “la pire de cette décennie dans la région“, et beaucoup craignent qu’elle puisse aussi réduire à néant le cessez-le-feu de 2003. Très peu a été fait pour renouer les liens. L’Inde a refusé de participer avec le Pakistan à des réunions avec les séparatistes du Cachemire, et le Premier Ministre indien Narendra Modi a annulé de manière inquiétante l’entretien avec son homologue pakistanais au mois d’août de cette année.

Selon les officiels pakistanais, Islamabad n’a rien fait pouvant provoquer des attaques indiennes. “Nous ne comprenons pas pourquoi les indiens ciblent la population civile pakistanaise”, a déclaré un major pakistanais à la presse le 8 octobre.

Les forces indiennes racontent une histoire similaire, avec des rôles qui sont inversés.

La couverture des affrontements par les médias a été manipulée. Par exemple, le Times of India a publié des articles comme “Le Pakistan pourrait continuer ses tirs à la frontière jusqu’à Diwali“, dans lequel le journal accuse Islamabad d’avoir “de nouveau violé le cessez-le-feu”. A l’opposé, le journal Express Tribune, est apparu plutôt pro-pakistanais, publiant des articles comme “Des tensions grandissantes: l’Inde reprend ses bombardements, le Pakistan menace d’une réplique“, sous-entendant que l’Inde serait l’instigateur des récentes violences. Le journal ultra libéral Karachi Post a aussi blâmé les troupes indiennes pour avoir tiré en premier.

Sur Twitter, nombreux sont ceux qui ont commenté la couverture disparate par les média. Un certain cynisme colore certaines réponses. Omar Waraich, par exemple, écrit sur la crise à la frontière, sur la Ligne de Contrôle :

L’inconsistance des média a aussi rendu furieux les internautes. Salman Akram Raja soutient que la guerre d’informations dans la presse aggrave la guerre armée dans les rues.

Depuis le début du mois d’octobre, le cessez-le-feu sur la Ligne de Contrôle (LOC) a été violé 11 fois, et ni l’Inde ni le Pakistan n’a reconnu officiellement la responsabilité d’avoir initié le conflit. Aucune issue n’étant pour envisageable pour le conflit, la région ne peut que croiser les bras et espérer qu’il n’y ait plus d’escalades de violences entre ces pays rivaux qui possèdent tous deux l’arme nucléaire.

Accaparement de terres : la Chine, l’Inde et les États-Unis aussi…

Par Agnès Stienne

06/10/2014

Source : http://visionscarto.net

 

Lors d’une présentation au cours de laquelle je parlais de la série de cartes des appropriations de terres à l’étranger par les entreprises européennes, quelqu’un dans le public me posa cette question :

Vous évoquez les pays européens, soit, mais et la Chine en Afrique, et les milliers de paysans chinois qui s’installent en Afrique, vous en dites quoi ?

La Chine fait peur, à tort ou à raison, mais avec tous ses Chinois, elle fait peur.

Les Chinois, donc, sont nombreux. Avec l’élévation du niveau vie, la demande en viande a explosé alors que les terres arables du pays ne représente toujours qu’environ 8 % ou 9 % du territoire chinois. Comme les pays développés, la Chine s’est elle aussi lancée dans la conquête de terres fertiles hors de ses frontières. Mais son avidité en terres arables est comparativement moins agressive que celle de l’Italie, des Pays-Bas ou du Royaume-Uni compte tenu de sa population bien plus importante.

Alors que j’établissais la liste des pays convoités par la Chine, je me disais qu’il serait intéressant faire quelque recherches exploratoires du côté de l’Inde et des États-Unis. Je n’ai pas été déçue.

Une fois les données recueillies depuis le portail dédié à l’appropriation des terres (land grabbing en anglais) « Land Matrix », j’ai identifié quelques lacunes.

Par exemple, les 300 000 ha que le groupe Karuturi exploite en Éthiopie n’étaient pas référencés dans les contrats conclus. J’ai alors ressorti le document édité par Grain en 2012 « Land grab deals » puis recoupé et vérifié les infos des deux sources sur Internet, notamment sur le site Farmlandgrab : il manquait des données importantes pour la Chine, l’Inde et les États-Unis. Pour ces pays, seuls les contrats conclus ont été retenus et, pour garder la cohérence, l’échelle des carrés proportionnels est identique à celle utilisée pour les cartes des pays européens.


À consulter : L’Europe à l’assaut des terres agricoles mondiales


La Chine

Les contrats sont pour la plupart conclus par des entreprises des secteurs de l’agroalimentaire, de l’agrobusiness, de l’énergie, de la construction, ou du gouvernement chinois. Quelques deals sont ficelés par le secteur de la finance, mais ils sont très peu nombreux. Contrairement à ce qu’on croit, ce n’est pas en Afrique que les Chinois investissent le plus.

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Accaparement des terres par la Chine

Agnès Stienne, 2014.

L’Inde

Les investisseurs indiens sont peut-être un peu plus portés sur le business que leurs voisins chinois, mais dans l’ensemble, on retrouve les mêmes secteurs d’activité, sauf celui de la finance, et du public gouvernemental.

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Accaparement des terres par l’Inde

Agnès Stienne, 2014.

Les États-Unis

C’est vertigineux. Plus de 10 millions d’hectares de terres étrangères ont été accaparées pour le compte de firmes américaines. 3 347 200 ha, soit 32,2 % des contrats, appartiennent au secteur de la finance : fonds d’investissements, fonds de pensions, assurances…

Accaparement des terres par les États-Unis

Agnès Stienne, 2014.

Erythrée : l’exode de ceux qui n’ont plus rien à perdre

Par Stefania Summermatter

16/09/2014

Source : http://www.swissinfo.ch

 

Fuyant le régime d’Isaias Afewerki, des milliers de jeunes Erythréens défient chaque mois les tireurs d’élite et passent la frontière avec l’Ethiopie. Ici commence le voyage vers l’Europe. Des camps de réfugiés du Nord aux faubourgs d’Addis Abeba, il y a ceux qui se préparent à traverser le désert et la Méditerranée et ceux qui attendent depuis des années un billet pour la Suisse. swissinfo.ch est allé à leur rencontre.

Jeunes Erythréens dans le camp de réfugiés de Mai-Aini, au nord de l'Ethiopie. (Reuters)

Jeunes Erythréens dans le camp de réfugiés de Mai-Aini, au nord de l’Ethiopie.

(Reuters)

Mebrathon nous a donné rendez-vous dans un parc à la périphérie de la ville. Le taxi se fraie un passage entre les ouvriers des chantiers et les mendiants qui tendent la main pour quelques birr, la monnaie locale.

Avec ses plus de trois millions d’habitants, Addis Abeba est en proie à la fièvre de l’immobilier: les vieux quartiers font place aux hôtels, aux immeubles résidentiels et aux grands magasins. Au cœur de la capitale éthiopienne, à 2330 mètres au-dessus du niveau de la mer, s’incarne l’ambition de développement d’un pays entier, dont 30% des habitants vivent encore en-dessous du seuil de pauvreté.

Mais pour les réfugiés érythréens, Addis est avant tout une ville étrangère, parfois hostile, un lieu de passage et d’attente. Le téléphone sonne: c’est Mebrathon. «Je préfère qu’on se voie dans un parking. Il y a trop de gens ici, je ne me sens pas en sécurité».

D’origine érythréenne, Mebrathon a 39 ans et le regard perdu. Il parle à voix basse. «Je suis arrivé en Ethiopie il y a un an et demi, mais après-demain, je pars. Je n’en peux plus de rester ici à me tourner les pouces». Il a déjà préparé son sac: une paire de jeans et un t-shirt, une bible et quelques sous. Un passeur l’emmènera au Soudan, puis un autre en Libye. De là, il attendra un bateau pour traverser la mer et rejoindre l’Italie. Le voyage prendra des mois.

 (swissinfo.ch)

(swissinfo.ch)

Un peuple entier aux travaux forcés

Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), ce sont plus de 4000 Erythréens qui passent chaque mois clandestinement les frontières avec l’Ethiopie ou avec le Soudan pour fuir le régime totalitaire d’Isaias Afewerki. Le premier et unique président de l’Erythrée indépendante a militarisé la société, avec la rhétorique d’une situation de «ni guerre ni paix» avec l’Ethiopie.

Les raisons de l’exil

Depuis son indépendance en 1993, l’Erythrée est dirigée d’une main de fer par l’ancien leader révolutionnaire Isaias Afewerki, 59 ans, formé dans la Chine maoïste. Son régime est considéré comme l’un des plus répressifs et des plus paranoïaques du monde; le pays est un des dix plus pauvres du globe. En juin 2014, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations unies a décidé d’ouvrir une enquête sur la situation en Erythrée, ce qu’il n’avait fait jusqu’ici que pour la Syrie et la Corée du Nord.

Tous les citoyens, hommes et femmes, doivent servir dans l’armée ou dans une entreprise d’Etat pour une durée indéterminée, comme des travailleurs forcés. Les fugitifs et les déserteurs sont considérés comme des ennemis du peuple. Ceux qui sont pris le payent par la prison et parfois par la vie. Le Rapport 2013 d’Amnesty International sur cette dictature oubliée de l’Occident est très clair.

Mebrathon a été enrôlé dans l’armée à 16 ans. «Au début, j’étais de garde sur la frontière avec l’Ethiopie. Nous avions l’ordre de tirer sur quiconque tentait de passer. J’ai travaillé jour et nuit pour un salaire de 450 naktfa, soit environ 30 dollars». La première fois qu’il a cherché à s’échapper, il avait un peu plus de 30 ans. Mais les soldats l’ont pris, mis dans une cellule souterraine et torturé. Mebrathon allume une cigarette et l’on peut voir que ses poignets portent encore la marque des menottes.

Sa seconde fugue l’amène à Asmara, sa ville natale, où il se terre trois ans dans la clandestinité. «Je ne dormais jamais deux nuits au même endroit. Je travaillais comme serveur, avec de faux papiers. Mais quand l’armée a commencé à interroger ma famille et que la ville a été complètement militarisée, il était devenu trop dangereux de se cacher et j’ai cherché un passeur pour aller en Ethiopie». La traversée lui a coûté 2000 dollars, envoyés par sa sœur des Etats-Unis, pour 18 heures de marche entre postes de contrôle et snipers embusqués.

 (swissinfo.ch)

(swissinfo.ch)

Un camp sous le soleil

D’Addis Abeba, nous nous rendons dans le nord, dans la région historique du Tigré. Nous sommes à quelques kilomètres de la frontière, qui a été en 1998 le théâtre du conflit entre l’Ethiopie et l’Erythrée. Sur cette terre semi-aride, où le soleil ne laisse aucun répit, les réfugiés trouvent un premier asile, temporaire. Une fois passée la frontière, l’armée éthiopienne les accompagne jusqu’au centre d’enregistrement d’Endabaguna.

Première étape: l’Ethiopie

Le choix de l’Ethiopie ou du Soudan comme première destination de fuite est dicté par la proximité géographique et les liens culturels et familiaux. Ces dernières années toutefois, la frontière soudanaise est devenue de plus en plus dangereuse: les Erythréens risquent d’être rapatriés de force ou enfermés dans des camps avant d’être vendus aux Bédouins. Beaucoup optent donc pour l’Ethiopie, même si cela signifie une étape de plus sur la route vers l’Europe.

Avec plus de 620’000 réfugiés recensés, dont 100’000 Erythréens, l’Ethiopie applique une politique migratoire des «portes ouvertes», explique Michael Owor, responsable de la section du Tigré du HCR: «On ne renvoie personne». Politique certes généreuse, mais qui se heurte à la machine bureaucratique et policière de l’Etat éthiopien, aux manques de moyens et aux restrictions imposées aux Organisations non gouvernementales, pratiquement absentes des camps du nord.

Nous arrivons à Endabaguna à l’heure du repas. A peine entrés, nous sommes pris en charge par les autorités, qui gèrent les camps. Pas de photos, pas d’interviews avec des réfugiés, nous ne sommes pas particulièrement les bienvenus. Plusieurs centaines d’Erythréens sont assis sous un dais, attendant leur ration de nourriture. Le centre n’a pas de vraies structures d’accueil, les réfugiés n’y resteront en principe que quelques heures, le temps d’une première audition. Mais les camps sont pleins, et parfois, ils devront y passer des semaines.

Un peu plus loin, dans un bâtiment jamais fini, qui n’est plus qu’une structure de briques nue, un jeune garçon dort à même le sol. Il a passé la frontière seul, il y a quelques jours. Ce n’est pas un cas isolé: depuis le début de l’année, le HCR enregistre une forte augmentation des mineurs non accompagnés, en Ethiopie comme au Soudan.

Grandir dans un camp, sans papa ni maman

Entre soif d’eau et soif de vie

Suivant la route des migrants, nous nous dirigeons vers le camp de Hitsats, ouvert l’an dernier. C’est ici que l’on amène généralement les nouveaux arrivants. La route de terre serpente dans la montagne, puis redescend pour traverser des villages aux cases faites de rondins de bois.

Le prix du voyage

Erythrée – Ethiopie (Soudan): 1500 – 2000 dollars

Ethiopie – Soudan: 1500 dollars

Soudan – Libye: 1500 dollars

Libye – Italie: 2000 – 2500 dollars

Pour payer les passeurs, les migrants érythréens font généralement appel aux ressources de membres de leur famille, le plus souvent établis à l’étranger. Mais beaucoup sont contraints à s’endetter, ou à prolonger la durée du voyage en travaillant sur des chantiers en Libye ou au Soudan.

Avec une population de quelque 20’000 personnes, Hitsats pourrait être considéré comme une petite ville. Mais si les autres camps ont au moins quelques structures – un dispensaire, une école, un petit magasin -,ici, ce minimum fait simplement défaut. «Parfois, il n’y a pas assez d’eau potable et d’énergie pour tout le monde. La région est pauvre en ressources naturelles et il faut les partager entre les réfugiés et les communautés locales. Les moyens financiers manquent pour offrir une réponse adéquate», déplore Michael Owor.

A l’abri des regards indiscrets, Danait nous emmène dans sa tente, qu’elle partage avec une dizaine de réfugiés, hommes compris. Assise sur son matelas, elle raconte son quotidien monotone, en agitant continuellement sa jambe, dans des tremblements de nervosité. «Dans les camps, nous sommes comme des végétaux. Nous nous levons dès que le soleil commence à poindre, nous prenons le petit-déjeuner et nous restons assis à parler de notre avenir. Toujours les mêmes questions, les mêmes histoires. L’après-midi, nous allons nous promener au village, jusqu’à l’heure du souper. Puis, nous attendons de dormir, un œil toujours ouvert».

Avec son léger accent lombard, Danait a étudié à l’école italienne d’Asmara et a reçu une bourse pour aller à l’Université de Rome. Mais obtenir un visa de sortie d’Erythrée est impossible quand on est jeunes, en bonne santé et apte au service militaire. Elle a donc aussi revêtu l’uniforme. Comme tous les adolescents érythréens, Danait a fait sa dernière année d’école au Centre de formation militaire de Sawa, entre crayons et fusils. Puis elle a été embauchée comme domestique: «Le sergent voulait plus que simplement un repas… et donc, je me suis enfuie». Danait n’est au camp que depuis quelques mois, mais son ami Teddy y a déjà passé des années. «J’ai cherché à rejoindre Israël, mais j’ai été enlevé dans le Sinaï et ramené ici».

Un visage sombre s’encadre dans l’ouverture de la tente. Le responsable du camp nous invite à le suivre dans son bureau. «On pourra y discuter plus tranquillement», dit-il. Et garder le contrôle de la situation.

Les réfugiés que nous avons rencontrés ne font pas confiance aux autorités – accusées de toucher des pots-de-vin – et ne se sentent pas en sécurité dans les camps. «Il y a des histoires de femmes violées et de réfugiés enlevés qui circulent. Le soir, je ne sors jamais seule», affirme Danait. Des histoires dont le HCR a connaissance, mais qu’il relativise. Plus tard, le responsable régional de l’Administration pour les affaires des réfugiés et des rapatriés (ARRA) démentira l’accusation de corruption, tout en reconnaissant qu’il est particulièrement difficile de garantir la sécurité dans les camps. «Vu la forte présence de jeunes hommes seuls, les cas de violence sont plus nombreux que dans les camps accueillant majoritairement des familles avec enfants».

Rester en Ethiopie n’est pas une option

Pour la majorité des réfugiés érythréens, l’Ethiopie n’est pas une destination privilégiée, mais une étape obligatoire pour aller plus loin. D’une part, la crise en Erythrée qui traîne désormais depuis des décennies et l’absence de perspectives de changement excluent la possibilité d’un retour. De l’autre, l’Ethiopie offre peu de débouchés et ceux-ci sont souvent bien moins attrayants que l’image idéale que se font ces migrants de l’Europe.

Destination Europe

Depuis qu’Israël a construit un mur de 230 kilomètres à sa frontière avec l’Egypte, ainsi rendue pratiquement imperméable, la route de la Méditerranée est la plus utilisée par les Erythréens. Le nombre de personnes débarquant sur les côtes italiennes a augmenté de manière considérable, également en raison du chaos qui règne en Libye et de l’opération Mare Nostrum, lancée en octobre 2013 par l’Italie pour secourir les migrants en mer.

«Les jeunes de vingt ans rêvent d’avoir une famille, un emploi, un diplôme. Il est compréhensible qu’ils essaient de quitter les camps, parce qu’ici, il n’y a aucun avenir. Mais le rôle du HCR avec ces camps et d’offrir une réponse ponctuelle à une urgence humanitaire. Rien de plus», rappelle Ramsey Bryant, responsable de la section protection du HCR au Tigré.

En Ethiopie, les réfugiés n’ont pas de liberté de mouvement. L’Etat autorise ceux qui ont de graves problèmes de santé à vivre en ville et offre la possibilité à une poignée de jeunes de poursuivre leurs études. Ce programme est réservé aux Erythréens, en vertu d’une culture commune qui facilite – peut-être – l’intégration. Ils sont un peu plus de 300 à en bénéficier, soit 0,3% des 100’000 réfugiés enregistrés.

Celles et ceux qui n’entrent pas dans cette catégorie ne pourront quitter les camps que s’ils démontrent qu’ils ont des moyens suffisants pour s’en sortir. C’est le cas de Jamila* et de Sophia*, qui ont fui l’Erythrée pour rejoindre leur frère Asmaron* en Suisse. Nous les rencontrons à notre retour dans la capitale, deux filles perdues dans une ville trop grande.

Le rêve de s’envoler pour la Suisse

Jamila était encore mineure quand elle a traversé la frontière, il y a un an. Depuis, elle n’a plus lâché la main de sa sœur Sophia. C’est elle qui mène l’entretien, sur la défensive, l’ombre d’un soupçon planant sur son visage. «Comment pouvons-nous être sûres que vous n’êtes pas envoyés par l’ambassade?» Le temps d’un café, l’atmosphère se détend. Sur le fourneau à charbon, Jamila fait chauffer les légumes de la veille et un épi de maïs. Puis elle nous tend une portion, enveloppée dans l’injera, la crêpe traditionnelle de farine de teff [céréale locale]. Un geste de bienvenue auquel nous répondrons deux fois, comme le veut la tradition.

La

La « coiffeuse » des deux sœurs: peu d’objets, et un grand désir de normalité.

(swissinfo.ch)

Cette pièce de trois mètres sur quatre contient tout le présent des deux sœurs. Elles s’en sortent avec 100 dollars par mois. «C’est peu, mais nous essayons de faire avec». Dans la capitale, elles ne connaissent quasiment personne, elles ne parlent ni anglais ni amharique, la langue officielle de l’Ethiopie. «Au début, on avait peur de sortir, mais maintenant, nous commençons au moins à pouvoir nous orienter dans le quartier et dire quelques mots».

Un Erythréen sur cinq a déjà fui

La population de l’Erythrée est estimée à cinq millions de personnes. Un cinquième au moins a trouvé refuge à l’étranger, en particulier au Soudan, en Ethiopie, en Israël et en Europe. La Suisse, avec la Suède, la Norvège, l’Allemagne et les Pays-Bas, fait partie des destinations privilégiées des Erythréens sur le Vieux Continent.

Durant les sept premiers mois de l’année, 4043 Erythréens ont déposé une demande d’asile en Suisse. Ces cinq dernières années, 65% environ des requérants érythréens ont obtenu l’asile politique, malgré la suppression de la désertion et de l’objection de conscience de la liste des motifs d’asile, approuvée par le peuple suisse le 9 juin 2013.

(Source: Office fédéral des migrations)

Parties d’Erythrée en août 2013, Jamila et Sophia attendent depuis des mois une réponse de l’Office fédéral des migrations à Berne. En Suisse, leur frère a déposé une demande de regroupement familial. «Notre rêve, c’est de pouvoir étudier et de pouvoir aider nos parents en Erythrée».

Les deux jeunes femmes ne savent pas à quel stade en est leur procédure. Elles sont nerveuses et elles ont peur. Elles ne savent pas non plus qu’Asmaron, leur frère, devra prouver aux autorités qu’il a un travail et un logement adéquat pour les accueillir et subvenir à leurs besoins. Pas évident quand on est en Suisse avec le statut de réfugié ou une admission provisoire…

A quelques blocs de là, nous rencontrons Senait, 26 ans. Il y a quelques semaines, elle a reçu un appel de l’ambassade: sa demande d’asile a été refusée. Son mari, qui est en Suisse depuis plusieurs années, a tenté de la rassurer. «Il m’a dit qu’il ferait recours. Il ne veut pas que je parte pour la Libye, parce que c’est trop dangereux. Mais qu’est-ce que je fais ici toute seule? Si j’arrive à traverser la mer et arriver jusqu’en Suisse, ils ne me mettront pas dehors…. N’est-ce pas?»

«Entre les mains de Dieu»

Les migrants savent ce qui les attend sur la route de l’Europe. Les naufrages en mer, les réserves d’eau qui ne suffisent pas pour traverser le désert, les prisons libyennes ou le risque d’être enlevé au Soudan et vendu aux Bédouins du Sinaï. Comme Milena et ses quatre amis. «Nous avons passé plus d’une année enfermés dans une prison. J’ai été battue et violée», raconte-t-elle crûment, en nous regardant droit dans les yeux.

Selon les organisations de défense des Droits de l’homme, ce seraient des dizaines de milliers de migrants qui ont ainsi été capturés depuis 2009, érythréens pour la plupart. L’histoire est toujours la même: «Pendant qu’ils nous torturent, ils appellent notre famille pour exiger une rançon». Le chiffre varie entre 30 et 40’000 dollars, que les gens réunissent en sollicitant les parents, les amis et les usuriers. Ceux qui survivent finissent souvent dans les geôles égyptiennes, en attente d’être expulsés, pour se retrouver en Ethiopie.

Senait a entendu ce genre d’histoire plus d’une fois. Mais tant pis, sa décision est prise. Deux jours après notre départ, elle est partie elle aussi. Première étape: le Soudan. De là, elle organisera le reste de son périple. «Le plus difficile, c’est de trouver un passeur de confiance. Mais j’ai demandé un peu autour de moi et j’ai déjà quelques noms». Est-ce qu’elle a peur? «Bien sûr que j’ai peur. Mais je n’ai plus rien à perdre et ma vie est désormais entre les mains de Dieu».

*Prénoms fictifs

Par Stefania Summermatter, de retour d’Ethiopie, swissinfo.ch
(Traduction de l’italien: Marc-André Miserez)

Ce reportage a été réalisé dans le cadre d’En Quête d’Ailleurs (eqda), un projet d’échanges entre journalistes suisses et des pays en voie de développement.

 

« Ces gens-là sont morts, ce ne sont plus des migrants »

Par Jean-Marc Manach

31/03/2014

Source : http://www.monde-diplomatique.fr

English : « These people are dead, they are no longer migrants »

Le 3 octobre 2013, un chalutier transportant cinq cent réfugiés venant pour majorité de l’Erythrée et de la Somalie tombait en panne à deux kilomètres de l’île italienne de Lampedusa. Espérant alerter les secours, un passager mit le feu à une couverture. Le bateau s’embrasa, certains passagers sautèrent dans l’eau, d’autres se ruèrent sur l’un des côtés du navire, qui se retourna. Cette tragédie, qui fit plus de trois cent soixante morts, fut largement relayée dans les médias. Jamais on n’avait autant parlé des risques pris – et des drame vécus – par tous ces réfugiés qui cherchent à gagner l’Europe au péril de leur vie.

Une équipe de journalistes européens révèle aujourd’hui que plus de vingt-trois mille hommes, femmes et enfants sont « morts aux frontières » de l’Europe, depuis l’an 2000, soit plus de 50 % de plus que les estimations dont on disposait jusqu’alors.

Pendant des mois, ils ont cherché à vérifier (« fact-checker ») les deux bases de données de référence en la matière : celle d’United, qui fédère plus de cinq cent cinquante organisations non gouvernementales (ONG) européennes, et Fortress Europe, créée par un journaliste italien, Gabriele del Grande.

La première, qui n’a pas été mise à jour depuis octobre 2012, répertoriait dix-sept mille trois cent six victimes depuis 1993 – dont quinze mille cent soixante-dix-huit depuis l’an 2000. La seconde dénombre dix-neuf mille cent quarante-quatre morts et disparus depuis 1988 – dont treize mille six cent quatre-vingt-trois depuis l’an 2000. Nous n’avons pu analyser que les données postérieures à l’an 2000, mais en fusionnant leurs deux bases de données, et après avoir éliminé les doublons, vérifié les données, nous avons découvert que nos bases de données cumulées, « The Migrants Files » comportait vingt-trois mille deux cent cinquante-huit morts et disparus documentés, soit 53% de plus que celle d’United, et 70% de plus que celle de del Grande… sachant que ces bases de données ne répertorient que les morts et disparus documentés, et que nombreux sont ceux qui disparaissent, en mer et dans le désert notamment, sans laisser de traces.

En 2011, une carte interactive réalisée par OWNI révélait que la majeure partie d’entre eux mourraient noyés, mais que des centaines de réfugiés étaient également morts de faim ou de soif, de froid, d’hypothermie, étouffés dans les camions qui les transportaient, en sautant sur un champ de mines ou préférant se suicider que d’être reconduits à la frontière.

Notre enquête révèle aujourd’hui que, sur les vingt-trois mille morts et disparus documentés depuis l’an 2000, près de six mille cinq cents l’ont été au large de Lampedusa, plus de deux mille deux cents aux Îles Canaries, et plus de mille cinq cents dans le détroit de Gibraltar.

En visite à Lampedusa, suite à la tragédie d’octobre dernier, José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, déclarait que « l’Union européenne ne peut pas accepter que des milliers de personnes meurent à ses frontières ». En décembre 2013, l’UE lançait officiellement son nouveau système de surveillance des frontières extérieures de l’Europe (Eurosur), conçu en 2008 pour « réduire le nombre d’immigrants illégaux qui entrent dans l’UE sans être découverts, réduire le nombre de décès d’immigrants illégaux en sauvant davantage de vies en mer (et) renforcer la sécurité intérieure dans l’ensemble de l’UE, en contribuant à prévenir la criminalité transfrontalière ».

Or, notre enquête révèle également qu’aucun des pays membres, aucune instance européenne, pas plus que l’ONU, ne s’est jusqu’ici doté d’un outil destiné à mesurer l’ampleur de la tragédie. Frontex, l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des Etats membres de l’Union européenne, ne collecte de son côté de statistiques que sur les seuls réfugiés interceptés et reconduits à la frontière, jamais sur ceux qui ont perdu la vie. Interrogé sur cette myopie, un des membres de l’agence a reconnu, sous couvert d’anonymat, que « le travail de Frontex, c’est la lutte contre l’immigration illégale, pas le sauvetage en mer, et ces gens-là sont morts, ce ne sont plus des migrants », avant de reconnaître que ses collègues et lui ne voient pas bien, en l’état, comment Eurosur, tel qu’il a été développé depuis, pourrait sauver des vies.

« The Migrants Files » est un projet porté par les agences de datajournalisme Journalism++ SAS, Journalism++ Stockholm et Dataninja, les médias Neue Zürcher Zeitung, El Confidencial, Sydsvenskan et Radiobubble, ainsi que les journalistes indépendants Jacopo Ottaviani et Jean-Marc Manach. Il a été soutenu par une bourse de JournalismFund.eu. Seize étudiants du laboratoire de journalisme de données de l’université de Bologne ont contribué à ce projet en vérifiant la validité d’un échantillon d’évènements, sous la supervision du professeur Carlo Gubitosa.

Ukraine , un pays-clé écartelé entre Est et Ouest

Par Sébastien Gobert

12/2013

Source : http://www.monde-diplomatique.fr

English : Ukraine, a country torn between East and West Key

L’Ukraine se dérobe à l’orbite européenne

Fin novembre, à quelques jours de la signature d’un
accord d’association avec l’Union européenne, Kiev a soudainement rompu
les négociations, accédant ainsi à la demande pressante de Moscou.
Coincée entre deux puissances qui voient en elle tantôt un grand marché,
tantôt un pion géopolitique, l’Ukraine, sous la

conduite de son
gouvernement autoritaire, zigzague sur une voie étroite.

« Nous voulons notre intégration européenne ! L’Ukraine,
c’est l’Europe ! » : au soir du 21 novembre, les esprits s’échauffent
sur Maidan Nezalezhnosti, la place de l’Indépendance de la capitale
ukrainienne, Kiev. Plus d’un millier de manifestants ont résolu d’y
passer la nuit, dans un élan apparemment spontané que certains
s’empressent de qualifier de « second Maidan ». Il y a neuf ans, le 22
novembre 2004, c’est ici que s’étaient montées les premières tentes du
mouvement de protestation civique qui allait devenir la « révolution
orange ».

Comme alors, le président Viktor Ianoukovitch est la
bête noire des manifestants. Mais cette fois-ci, il ne s’agit pas
d’élections truquées. « Le gouvernement a décidé d’abandonner tous les
préparatifs en vue de la signature de l’accord d’association avec
l’Union européenne, qui devait avoir lieu à Vilnius dans quelques
jours », explique Andriy, 21 ans, étudiant à l’université
Taras-Chevtchenko de Kiev. « Et à la place, il a demandé à ses ministres
d’intensifier la collaboration avec les pays de la Communauté des Etats
indépendants, héritiers de l’URSS ! », s’emporte-t-il.

 Results of the re-run second round of the Ukrainian presidential election, 2004 
C’est dans le cadre du partenariat oriental que
l’Ukraine avait négocié avec l’Union européenne cet accord
d’association. Lancée en 2009, l’initiative vise à encourager le
rapprochement de six républiques postsoviétiques avec l’Union
européenne, notamment à travers la conclusion d’accords d’association
ambitieux, aux répercussions tant politiques qu’institutionnelles et
économiques. Parmi ces six pays, l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la
Biélorussie ne sont guère avancés dans les négociations. En revanche, la
Géorgie et la Moldavie, après avoir fait de l’intégration européenne
une priorité de longue date, sont en position de parapher leurs accords
respectifs.

Menaces du Kremlin

Après avoir franchi cette première étape en mars 2012,
l’Ukraine s’apprêtait à signer un document définitif lors du sommet de
Vilnius des 28 et 29 novembre. Elle était même le poids lourd du
partenariat. Avec près de quarante-six millions d’habitants, l’ancienne
république soviétique représente aux yeux des investisseurs et des
analystes de Bruxelles un eldorado économique, agricole et énergétique
aux portes de l’Union européenne. De nombreuses études prophétisaient
que l’établissement d’une zone de libre-échange ouvrirait des
perspectives de croissance inédites, à travers une modernisation des
structures de production et un assainissement des milieux d’affaires.
Pour Mme Catherine Ashton, haute représentante de l’Union pour les
affaires étrangères, « l’Ukraine a beaucoup perdu » en renonçant à
signer l’accord.

Les restructurations exigées dans l’industrie comme dans
les services et la concurrence accrue des produits européens auraient
néanmoins exigé d’importants efforts d’adaptation — comprendre : des
sacrifices — de la part des Ukrainiens, sans que l’Union offre de
contrepartie financière significative. La justification officielle de
l’abandon des négociations tient d’ailleurs à la « sécurisation » de
l’économie du pays.

« Ces accords d’association reflètent en quelque sorte
un esprit colonial, dans le sens où on traite ces pays, très différents
les uns des autres, avec la même approche », admet, sous couvert
d’anonymat, un diplomate occidental en poste à Kiev. « L’incorporation
de l’acquis communautaire et l’ouverture des marchés qu’on leur demande
seraient bien plus avantageuses pour les investisseurs européens que
pour les entrepreneurs ukrainiens. » L’Union a donc, elle aussi,
beaucoup perdu…
Sur le plan diplomatique, Bruxelles subit une débâcle.
Sans l’Ukraine, pièce maîtresse de la géopolitique régionale, le
partenariat oriental et les perspectives d’européanisation et de
stabilisation du voisinage est-européen de l’Union semblent bien mal en
point. « L’oscar politique doit revenir à M. Vladimir Poutine », nous
glisse l’ancien président Viktor Iouchtchenko. Considérant Kiev comme le
berceau historique et spirituel de la Russie, le président russe a en
effet publiquement désapprouvé tout rapprochement avec Bruxelles.

Et fortement incité M. Ianoukovitch à rejoindre l’union
douanière que la Fédération de Russie forme avec la Biélorussie et le
Kazakhstan, embryon d’une vaste union eurasienne à naître d’ici 2015.
Des projets incompatibles avec l’établissement d’une zone de
libre-échange entre l’Ukraine et l’Union européenne, qui aurait
accompagné la mise en œuvre de l’accord d’association.

Le Kremlin a promis à son voisin des avantages
substantiels en cas d’alignement sur Moscou. Il a aussi multiplié les
avertissements sur de possibles tensions gazières, financières ou
ethnoculturelles. Fin juillet, les autorités russes ont interdit la
vente sur leur territoire de chocolat ukrainien, avant de décréter,
mi-août, un boycott commercial généralisé. A cette occasion, un
conseiller du président Poutine, M. Sergueï Glaziev, a annoncé que des
contrôles stricts seraient imposés de manière permanente si l’Ukraine
prenait la « décision suicidaire » de signer l’accord d’association.
« Tout le monde sait que le Kremlin considère l’Ukraine comme la clé de
son projet d’intégration eurasienne », lâche M. Volodymyr Oliynyk,
député du Parti des régions, majoritaire à la Verkhovna Rada, le
Parlement national. « Mais agir ainsi, ce n’est pas une attitude
civilisée à l’égard d’un partenaire. »

Eviter toute ingérence

Cependant, s’il compromet durablement les perspectives
européennes de son pays, M. Ianoukovitch ne s’est pas pour autant engagé
à rejoindre l’union douanière chère à Moscou. « Le président et les
oligarques de son “clan de Donetsk” [ville de l’est du pays] sont
nationalistes sur le plan économique. Ils ne veulent céder leur
souveraineté ni à l’Union européenne ni à la Russie », explique Taras
Kuzio, chercheur à la School of Advanced International Studies de
Washington. « Ils souhaitent vivre dans un pays “prémondialisé” » —
libre des ingérences de Moscou ou de Bruxelles. « La famille » — les
proches du très autoritaire M. Ianoukovitch — affermit depuis quelques
mois sa mainmise sur l’Ukraine.



Source

Que ce soit en termes économiques, politiques ou
judiciaires, elle tâche d’éviter qu’une puissance se trouve en mesure de
mettre en cause ses acquis.
Les atermoiements autour de Mme Ioulia Timochenko, ancienne première
ministre emprisonnée depuis 2011 pour abus de pouvoir et dont l’Union
européenne réclame en vain la libération, illustrent une forme de
« double pensée » orwellienne, selon Kuzio : un pas de deux permanent
qui permet à l’exécutif ukrainien de louvoyer entre Bruxelles et Moscou,
mais aussi de ne pas s’attaquer aux problèmes de fond qui gangrènent la
société. A Kiev, la frontière se brouille entre autonomie nationale et
isolationnisme.

Sébastien Gobert
Journaliste, Kiev.