L’ÉGYPTE D’AL-SISSI

Source : http://ddc.arte.tv/nos-cartes/l-egypte-d-al-sissi

Janv 2016

Le maréchal Abdel Fattah al-Sissi est arrivé au pouvoir en 2013, à la suite d’un coup d’État dirigé contre le Frère musulman Mohammed Morsi. Aujourd’hui, toute forme d’opposition politique est quasiment interdite dans le pays. Alors comment Sissi assoit-il la légitimité de son pouvoir, à l’intérieur et à l’extérieur de l’Égypte ?

La population égyptienne

La population égyptienne

Le pays fait 1 million de km². Et avec 87 millions d’habitants en 2015, c’est le pays le plus peuplé du monde arabe. 95 % des Égyptiens sont de religion musulmane, presque tous appartiennent à la branche sunnite. Et on compte également 5 % de coptes, c’est-à-dire des chrétiens.

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L’UE va assouplir ses restrictions sur l’importation des produits alimentaires de Fukushima.

Source : http://www.vivre-apres-fukushima.fr/lue-va-assouplir-ses-restrictions-sur-limportation-des-produits-alimentaires-de-fukushima/

12 Janv 2016

Traduction d’un article du Japan Times du 9 janvier 2016

Kyodo
Le ministre japonais de l’agriculture a annoncé que l’Union Européenne va commencer samedi à assouplir les restrictions imposées aux importations de produits alimentaires japonais à cause du désastre nucléaire de Fukushima; y compris les légumes et la viande produits dans cette préfecture.

Tsuyoshi Takagi, ministre du cabinet en charge de la reconstruction concernant le tremblement de terre, le tsunami et la crise nucléaire de Mars 2011, a salué la décision de l’Union Européenne. Jusqu’à présent, tous les produits alimentaires en provenance de Fukushima, à l’exception des boissons alcoolisées devaient être expédiées accompagnées d’un certificat de test de radioactivité.

Selon le ministre de l’agriculture, cette exigence sera supprimée pour les légumes et les fruits, car leur niveau de radiations en 2013 et 2014 n’a jamais dépassé le niveau autorisé; à l’exception des kakis, des produits de l’élevage, du thé et des soba [Les soba sont un mets japonais fait de farine de sarrasin. Avec les udon et les rāmen, ce sont les pâtes les plus consommées au Japon.].

D’autres aliments originaires de la préfecture, comme le riz, les champignons, le soja et certains produits de la pêche -sauf les pétoncles, les algues et les poissons vivants- resteront soumis à l’obligation des tests de radioactivité.

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Black heart, white men, Cinq siècles de présence occidentale en Afrique Centrale

Source : http://www.arte.tv/guide/fr/045705-001/black-heart-white-men-1-2

23 Dec 2015

En deux volets, « Black heart, white men » (Coeur noir, hommes blancs) raconte la colonisation du plus grand pays d’Afrique centrale, la République démocratique du Congo, et la manière dont elle a façonné l’histoire sanglante et hors norme de cette nation géante. Cinq siècles de violences et de cohabitation entre Noirs et Blancs.

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Washington débordé par l’affrontement entre Riyad et Téhéran

Source : http://www.monde-diplomatique.fr/2015/05/BELKAID/52945

Mai 2015

C’est la dernière opération de WikiLeaks : 61 229 documents diplomatiques saoudiens publiés en partenariat avec le quotidien libanais Al-Akhbar – un demi-million devraient être révélés au final. Corruption, influences occultes, achat de personnalités et de journaux par l’Arabie saoudite forment la matière de ces câbles ; si leur origine exacte reste inconnue, WikiLeaks évoque un piratage de « l’Armée électronique du Yémen » en mai dernier, alors que Riyad et ses alliés bombardaient le Yémen. Akram Belkaïd analysait alors les inquiétudes des Etats-Unis face à l’offensive du royaume wahhabite dans la région.

Difficile rééquilibrage stratégique dans une région qui s’embrase

Washington débordé par l’affrontement entre Riyad et Téhéran

Après un mois de bombardements, la coalition menée par l’Arabie saoudite déclare privilégier une solution politique à la crise yéménite. Pour autant, tout à son bras de fer avec l’Iran, le royaume wahhabite n’écarte pas l’option d’une offensive terrestre contre la rébellion chiite houthiste. Cette perspective inquiète l’administration Obama, qui a du mal à maintenir la cohésion parmi ses alliés.

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La Thaïlande en fait-elle assez pour éradiquer l’esclavage dans son industrie de la pêche ?

Source : http://www.equaltimes.org/la-thailande-en-fait-elle-assez?lang=en

22 Dec 2015

L’ami de Soe Min, comme lui un migrant birman et un pêcheur, a commis l’erreur fatale de laisser un poulpe retomber dans la mer.

« Le commandant thaïlandais s’est emparé d’un tuyau en fer et la frappé. Il a levé la main pour se protéger du premier coup et a eu la main brisée. Un deuxième coup lui a brisé l’omoplate.

« Puis il l’a frappé à cet endroit », poursuit Soe Min, indiquant l’arrière de sa tête.

« Le commandant a laissé tomber le tuyau, s’est lavé les mains et est remonté dans la timonerie. Il a donné ordre à l’équipage de le jeter par-dessus bord. Nous avons vu qu’il était encore en vie.

« Lorsqu’il est retourné à la timonerie, le commandant a crié dans le haut-parleur : « Qu’est-ce que vous regardez bande de merdeux ? Retournez au travail ! Si vous tenez à finir comme lui, conduisez-vous comme lui ! »

Ce meurtre n’était qu’un des nombreux cas similaires que Soe Min et d’autres pêcheurs migrants birmans comme lui m’ont relatés en 1998, alors que je tournais une série de documentaires pour la Fédération internationale des ouvriers du transport (Abandoned, Not Forgotten]) et Al Jazeera (Murder at Sea).

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L’ONU, dernière station avant l’enfer

ALTERNATIVE PLAYER 1, 2

La mission première de l’ONU, à la fois utopique et réaliste, est d’assurer la paix et la sécurité dans le monde. Comment l’étrange concept de « soldats de la paix » est-il né ? Les quelque 120 000 Casques bleus aujourd’hui déployés dans le monde sont-ils en mesure d’assurer leur mission ? Bilan en demi-teinte d’une puissance incertaine.

La mission première de l’ONU, à la fois utopique et réaliste, est d’assurer la paix et la sécurité dans le monde. Comment l’étrange concept de « soldats de la paix » est-il né ? Comment a-t-il évolué en pratique ? Alors que les conflits interétatiques ont quasiment disparu, mais que les civils sont de façon croissante la cible de guerres internes et du terrorisme, les quelque 120 000 hommes servant aujourd’hui sous le drapeau bleu changent-ils la donne ? Peut-on espérer répondre aux enjeux du XXIe siècle avec des règles du jeu édictées en 1945 ? Faut-il parler de grande puissance ou d’impuissance déguisée ?

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2015, SOURCE

INTERVIEW

Yémen, silence on tue !

Article original : «  Can Yemenis escape  ?  », OpenDemocracy, 11 décembre 2015.

Par Helen Lackner

15/12/2015

Source : http://orientxxi.info

 

La guerre menée par air et par mer contre le Yémen touche-t-elle à sa fin ? Une deuxième série de « pourparlers de paix » est prévue en Suisse à partir du 15 décembre, sous l’égide de l’ONU. Retour sur la tragédie d’un peuple qui subit, outre les bombardements, le blocus de la coalition menée par l’Arabie saoudite et qui, dans l’incapacité de fuir le pays, est menacé par les épidémies et la famine.

La guerre menée par air et par mer contre le Yémen touche-t-elle à sa fin ? Une deuxième série de « pourparlers de paix » est prévue en Suisse à partir du 15 décembre, sous l’égide de l’ONU. Retour sur la tragédie d’un peuple qui subit, outre les bombardements, le blocus de la coalition menée par l’Arabie saoudite et qui, dans l’incapacité de fuir le pays, est menacé par les épidémies et la famine.

Fixer les termes d’une réunion entre les parties en conflit a pris près de 6 mois à Ismail Ould Cheikh Ahmed, le nouvel envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies. Bien qu’il ait dû faire face au travail de sape de son prédécesseur et au faible soutien des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, sa nomination a été acceptée par le Conseil de coopération du Golfe (CCG) en grande partie parce qu’il était considéré comme faible et inefficace. Il a travaillé dans des conditions loin d’être idéales : parvenir à un accord sur une réunion est déjà une réalisation importante, étant donné la réticence des parties belligérantes et de l’environnement international. Ceci dit, personne n’attend grand chose — peut-être même rien — de ces pourparlers. Mais l’espoir fait vivre tous ceux qui ont des amis ou de la famille au Yémen.

Le Yémen n’est pas seulement victime d’une guerre civile meurtrière entre des factions vaguement alignées sur le soi-disant gouvernement «  légitime  » d’une part et sur l’ancien président Ali Abdallah Saleh et ses alliés houthis de l’autre. Cet affrontement a été considérablement aggravé par l’intervention étrangère ouverte. C’est une guerre par procuration menée par les États arabes du Golfe dirigés par un nouveau,jeune et belliciste leadership en Arabie saoudite, qui insiste sur le fait que le Yémen est le terrain d’une lutte à mort contre son rival l’Iran pour la domination politique dans la péninsule Arabique.

L’implication iranienne est cependant surestimée. Téhéran n’a ni sponsorisé, ni même soutenu les houthistes la plupart du temps. C’est une guerre que mène la coalition du Golfe dirigée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis  ; elle comprend tous les États du CCG à l’exception d’Oman, et plusieurs autres États arabes et africains dont la motivation est étroitement liée à une volonté de garantir un soutien financier des États du CCG.

Ayant mécontenté les États du CCG avec l’accord sur le nucléaire iranien, les États-Unis et les autres États occidentaux ont aidé ce dernier en abdiquant toute faculté critique, sans parler de leurs propres engagements quant au Traité sur le commerce des armes (TCA) et d’autres aspects du droit international humanitaire. Ils ont continué à fournir armes et munitions à la coalition — y compris des bombes à fragmentation dont ils savent qu’elles sont utilisées contre des civils. Ils n’ont ainsi émis que de timides critiques des frappes aériennes de la coalition ou des bombardements opérés par l’alliance houthis/Saleh sur les installations humanitaires, même après la destruction de deux hôpitaux gérés par l’organisation humanitaire universellement respectée qu’est Médecins sans frontières (MSF), en plus d’un total de 69 autres installations médicales frappées depuis mars 2015.

Des habitants privés de tout

En 2011, l’économie du pays s’était déjà largement effondrée, avec plus de 54 % de la population officiellement sous le seuil de pauvreté. Les ressources en eau s’épuisaient, la sécheresse détruisait une agriculture déjà limitée, le taux de chômage était extrêmement élevé  ; le tout aggravé par la rapide croissance de la population. Le soulèvement populaire de 2011 a démontré que l’espoir pouvait triompher de conditions difficiles. Mais il a été vite déçu quand les diverses élites se sont engagées dans la lutte, soutenues par une communauté internationale qui voulait bien un changement de leadership, mais pas une transformation en profondeur des équilibres sociaux, politiques ou économiques, sans même parler d’une réforme réelle des forces militaires et de sécurité.

En août 2015, le chef du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) faisait remarquer qu’après 5 mois de guerre, la situation au Yémen était aussi mauvaise qu’en Syrie après 4 ans de conflit. En décembre, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), plus de 15 millions de Yéménites (plus de 58 % des 26 millions d’habitants) n’ont pas accès aux services médicaux, 20 millions (77 %) à l’eau potable et aux sanitaires  ; toutes les conditions sont réunies pour des épidémies. Alors que le nombre de décès officiellement enregistrés depuis mars a dépassé 5 700, ce chiffre ne représente que ceux qui sont morts dans des structures hospitalières. De la même manière, les 27 000 blessés recensés sont uniquement ceux qui ont réussi à atteindre un centre médical.

Toutes les parties en conflit empêchent les aliments de base et les fournitures médicales d’atteindre ceux qui vivent dans les zones sous le contrôle de leurs adversaires, ce qui rend dramatiques les conditions de vie de la grande majorité de la population. Le «  blocus  » empêche la livraison de nourriture et de carburant, affectant principalement les citoyens ordinaires.

L’humanitaire sous contrôle

L’ONU et ses agences humanitaires tentent d’aider. Mais selon leurs propres chiffres, il ne touchent que 11,6 millions de personnes, alors que 21,2 millions sont dans le besoin. Un deuxième appel à contribution de 1,6 milliard de dollars pour cette année n’a été couvert qu’à 49 % à la fin de novembre. L’essentiel de ce financement provient des États du CCG, qui ciblent leur aide pour l’empêcher d’arriver dans les zones contrôlées par les «  rebelles  ». En avril, le principal bailleur de fonds qu’est l’Arabie saoudite s’est immédiatement engagé à financer les 274 millions de dollars demandés par l’ONU. Pour cela, elle a créé le King Salman Center for Relief and Humanitarian Aids (Centre du roi Salman pour l’aide humanitaire) pour gérer le décaissement de ces fonds et décidé que chacune des principales agences onusiennes aurait à signer un ou plusieurs protocoles séparés d’entente. Ces procédures ont évidemment retardé la livraison de l’aide, malgré les déclarations emphatiques des chefs des agences de l’ONU à la réception de chaque chèque.

En l’absence de moyen légitime de gagner de quoi survivre, les Yéménites sont plus que jamais dépendants de leurs amis et parents à l’étranger. Un tel soutien est néanmoins très difficile parce que le système bancaire international refuse assez fréquemment d’opérer des transferts au Yémen. Pendant ce temps, les prix de tous les aliments de base flambent : depuis mars, ils ont augmenté en moyenne de 57 % pour le blé, 74 % pour les oignons, 325 % pour le gaz de cuisine, 287 % pour le diesel et 274 % pour l’essence. La situation est pire encore dans les zones de front (Taiz, AlBaida, Mareb et Jawf) et les régions les plus éloignées des ports. Le coût prohibitif du transport des marchandises par bateau et par route est un obstacle supplémentaire. Dans ce contexte, l’annonce d’une famine imminente n’est pas surprenante. La pénurie d’eau est encore plus grande que celle de nourriture, le diesel étant essentiel pour une grande partie du pompage de l’eau.

«  Après moi le déluge  »

Dans le même temps, la situation sur le terrain continue de se détériorer. Le 6 décembre, le général Jaafar Saad, le gouverneur nouvellement nommé d’Aden et son escorte ont été tués par une voiture piégée  ; attentat attribué à l’organisation de l’État islamique (OEI). Saad était très respecté par la population qui lui faisait confiance pour améliorer la sécurité et la gouvernance dans la ville. Ces trois dernières années, un grand nombre de fonctionnaires de rang moyen, militaires ou civils, qui s’étaient engagés à améliorer les conditions de vie déplorables de la population, ont été menacés et beaucoup ont été assassinés. Qui est derrière ces assassinats  ? Quels intérêts servent-ils  ? Ceux qui veulent voir le pays sombrer encore plus dans l’anarchie, le chaos et l’agitation. Cela inclut Al-Qaida et l’OEI, mais aussi Saleh dont la politique, depuis qu’il a été obligé de renoncer à la présidence en 2012 a été «  après moi le déluge  ». Et il a démontré, malheureusement avec succès, que sans lui le pays s’effondrerait. Son rôle négatif a été explicitement mentionné dans un récent rapport du Comité des sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU]. Pour ajouter aux malheurs de la population, deux cyclones d’une ampleur sans précédent ont frappé le pays en novembre.

Nulle part où aller

S’échapper vers des pays voisins est devenu très compliqué. L’accès à l’Arabie saoudite a été sévèrement restreint depuis 1990, avec un mur en cours de construction le long de la majeure partie de la frontière entre les deux pays. Et, depuis que la guerre a commencé, seuls quelques postes-frontières ont été ouverts  ; certains Yéménites y sont admis au compte-gouttes — principalement ceux qui sont originaires du Sud. De nouveaux règlements ont permis à de nombreux migrants illégaux yéménites en Arabie saoudite de régulariser leur situation, mais ces changements sont plus une mesure de contrôle que le résultat d’une volonté humanitaire de soulager la souffrance. Selon l’ONU, 30 000 Yéménites sont entrés en Arabie saoudite entre mars et la fin novembre.

La frontière avec Oman a été bouclée par une clôture construite dans les années 1970 pour empêcher l’infiltration d’armes et de soutien aux Front populaire pour la libération d’Oman (FPLO), une insurrection marxiste-léniniste qui a été écrasée en 1975. Seuls 500 Yéménites ont été autorisés à entrer à Oman, alors que 50 500 ressortissants de pays tiers l’ont été  !

Le voyage par la mer attirait peu au cours des dernières années, alors que des Somaliens, des Éthiopiens et des Érythréens se réfugiaient au Yémen pour fuir leurs propres guerres civiles, les sécheresses dues au climat et la famine. La traversée est extrêmement dangereuse. L’écrasante majorité des près de 30 000 personnes qui sont allées en Somalie sont des Somaliens, mais plus de 3 000 Yéménites les ont suivis, tandis que Djibouti en recevait plus de 16 000. Globalement, le nombre total de ceux qui ont quitté le Yémen est proche de 170 000, mais seulement 52 000 d’entre eux sont yéménites.

Le voyage vers les États occidentaux est particulièrement difficile depuis de nombreuses années, dans certains cas depuis des décennies en raison de contraintes générales sur la circulation des personnes pauvres dans le monde. Dans le cas présent, la difficulté est d’autant plus grande du fait de la «  menace  » posée par une poignée d’islamistes armés. Pourquoi ou comment un nombre insignifiant de tentatives infructueuses de faire sauter des avions ont-elles été utilisées pour diaboliser et punir l’ensemble de la population d’un pays  ? C’est une question rarement posée par nos services d’immigration et nos dirigeants politiques. Mais le résultat est que la plupart des Yéménites ne tente même pas de venir en Europe ou aux États-Unis. Et la dernière suggestion du candidat américain à l’investiture républicaine Donald Trump selon laquelle «  tous les musulmans devraient être empêchés d’entrer aux États-Unis  » n’est qu’une insulte raciste supplémentaire qui, malheureusement, augmente les perceptions négatives des musulmans.

Jusqu’à récemment, les Yéménites pouvaient voyager sans visa vers la Jordanie, la Syrie, l’Égypte et la Malaisie. On peut penser que peu auraient choisi d’aller en Syrie, où la guerre est pire qu’au Yémen. L’Égypte, où résident déjà de nombreux Yéménites, ne fournit pas un climat propice et a récemment restreint l’entrée sans visa aux Yéménites de plus de 45 ans ou de moins de 13 ans. Dernières d’une série décourageante, les autorités jordaniennes sont revenues sur leur approche hospitalière. Où est l’ambassade de Jordanie au Yémen  ? A-t-elle encore un service de visas accessible aux personnes  ? Seule celle de la Malaisie reste ouverte, mais pour combien de temps  ? Alors, que doivent faire les Yéménites  ? Fermer les portes de leurs maisons et mourir lentement de faim et de soif  ? Essayer de monter dans les bateaux et rejoindre l’Afrique  ? Affronter les champs de mines à la frontière de l’Arabie saoudite et se déplacer en masse, à la façon dont les Syriens se dirigent maintenant vers l’Europe  ? Reste-t-il un sens de l’humanité et de solidarité dans le monde  ?

Face au capital bureaucratique européen. Entretien avec Sylvain Laurens

Par Sylvain Laurens, propos recueillis par Cédric Durand

04/12/2015

Source : http://www.contretemps.eu

Avec Les courtiers du capitalisme (Agone, 2015), le sociologue Sylvain Laurens nous plonge au cœur de la fabrique politique de l’Europe. Cet entretien lui permet par ailleurs de préciser son positionnement théorique et d’exposer certaines implications politiques de son travail.

 

Contretemps : Ton livre est une grande fresque qui retrace la co-construction de l’Europe à partir d’un jeu entre la bureaucratie de la Commission et les milieux d’affaires. Documents d’archives, données et entretiens à l’appui, tu décris comment la bureaucratie européenne se légitime en s’imposant comme un interlocuteur incontournable pour des milieux d’affaires sommés de s’européaniser. Cette perspective prend à rebours l’idée selon laquelle l’intégration européenne serait une réponse à des besoins exprimés du côté du capital. De quelle manière en viens-tu à poser le problème de l’origine du processus d’intégration ?

Il n’y a plus à prouver qu’une part conséquente des milieux d’affaires transatlantiques est à l’origine du projet de constitution d’une fédération des Etats européens1. Plusieurs travaux montrent comment les Etats-Unis ont, dès l’après guerre, cherché à abaisser les tarifs douaniers pour calmer les inquiétudes des industriels américains et contrer le communisme2. Pour mener à bien ce projet, les milieux d’affaires étatsuniens ont pu s’appuyer sur les fractions patronales européennes les plus intéressées, de par leur position sur les marchés, à l’abaissement des tarifs douaniers et au libre échange. Mais, à cet égard, il faut rappeler que « les besoins exprimés du côté du capital » que tu évoques restaient en partie contradictoires du côté européen. Il y a toujours eu, dans chaque Etat membre, un patronat beaucoup plus rétif à ce projet de construction d’un marché ouvert à l’échelle des six pays des débuts de la CE (Communauté européenne). Il subsiste dans les années 1950 des fractions patronales relativement dominantes et qui, à travers de bonnes relations avec leur gouvernement national, ont su se construire des positions avantageuses sur leur marché national. Sans compter qu’une bonne part du capitalisme industriel est alors encore largement nationalisé ou adossé aux Etats. Ces fractions patronales voient d’un œil méfiant la mise en concurrence directe de leur industrie avec les entreprises allemandes ou d’autres pays. Ces milieux-là ne sont pas nécessairement partisans du libre-échange et la Commission européenne mettra des années à les contourner.

Ce que montre, dans un premier temps, le livre se situe donc en aval de l’histoire des clubs de PDG et des décideurs transatlantiques (comme le Bilderbeg) que l’on mentionne souvent comme étant à l’origine du lancement d’une Communauté économique européenne. Il rappelle cette diversité dans les positions initiales des milieux d’affaires européens et explore d’autres processus sociaux qui sont tout aussi intéressants à saisir pour comprendre le fonctionnement du capitalisme. A partir du moment où le Traité de Rome est signé en 1957, une histoire – plus silencieuse – débute en marge des rencontres entre chefs d’Etat, celle de l’enracinement d’une bureaucratie supranationale. L’histoire de la CE ne se résume alors plus à l’histoire des fractions patronales internationales les plus intéressées à l’ouverture des marchés à la concurrence. Elle devient aussi l’histoire de la constitution d’un monde administratif relativement autonome qui a dû en permanence construire sa légitimité face aux administrations des Etats membres pour asseoir son projet de libre-échange.

Dans les années 1960, lorsqu’un chef de bureau de la direction du Marché Intérieur appelle depuis Bruxelles un fonctionnaire français du ministère de l’Industrie pour lui demander des données sur, par exemple, la production d’automobiles, celui-ci se voit le plus souvent répondre que la politique industrielle est du ressort de l’Etat français, pas de cette nouvelle structure administrative. Les gaullistes considèrent notamment que celle-ci ne sert qu’à appliquer un « Traité de Commerce ». Lors des premières négociations du GATT, dès le Dillon Round de 1961, la Commission a dû même payer des lobbyistes à Washington pour convaincre le gouvernement américain de laisser la Commission s’instituer en un interlocuteur unique à même de centraliser les négociations pour le compte des Etats de la CE.

Cette nouvelle administration à taille européenne a dû construire son entourage pour s’imposer sur le plan diplomatique. Pour cela, elle a fait venir et financé une représentation patronale à Bruxelles. Elle l’a organisée sur des bases nouvelles et adaptées au périmètre du Traité de Rome. Il existait des fédérations patronales nationales, internationales ou bilatérales bien avant la Seconde guerre mondiale. Mais la Commission encourage dans les années 1960 la constitution de fédérations patronales groupées à Six pays afin de disposer d’interlocuteurs économiques à sa mesure. Elle coproduit une façade politique des milieux d’affaires qui sera véritablement à même de lui donner la légitimité politique mais aussi les éléments techniques que refusent souvent de lui transmettre les Etats membres. Ces nouvelles organisations patronales vont aussi lui donner un atout politique précieux : elles offrent des plateformes sur lesquelles les « champions nationaux » vont en premier lieu se mettre d’accord et fournir des positions de synthèse, des positions qui garantissent aux agents de la Commission qu’aucun contre lobbying ne sera organisé dans les Etats membres contre telle ou telle directive en gestation.

Si on raconte l’histoire de la construction européenne depuis les clubs de PDG et l’histoire du transatlantisme, on a l’impression d’un souffle continu idéologique promouvant le libre-échange. Mais si on raconte cette même histoire depuis le point de vue de l’enracinement de la Commission, on s’aperçoit alors que l’histoire de l’UE est aussi celle de l’apparition d’une nouvelle couche de bureaucrates. Pour changer d’échelle, le capitalisme européen et transatlantique a produit et sécrété une administration nouvelle qui, pour légitimer sa position, a modifié les façades politiques des milieux d’affaires. Cet enrôlement du patronat était nécessaire à la structuration d’une nouvelle administration, à l’accumulation primitive d’un capital bureaucratique supranational.

 

Contretemps : Le concept de capital bureaucratique se situe au cœur de ton approche. C’est lui qui semble faire le lien entre la bureaucratie de la commission, d’un côté, et, d’un autre côté,  les intérêts du capital réfractés dans les business associations. Peux-tu préciser la généalogie de ce concept et la manière dont il se situe par rapport aux approches de l’Etat ancrées dans le marxisme, qu’il s’agisse de Gramsci, de Poulantzas ou, plus récemment, de l’approche néo-réaliste du politique de Palombarini et Amable ?

J’emprunte le terme de capital bureaucratique à Bourdieu, qui a lui-même repris à Weber et à Elias l’idée que la constitution des administrations modernes sont d’abord des processus de monopolisation de ressources économiques, techniques, militaires. Bourdieu y ajoute une dimension symbolique mais il reprend cette idée que la bureaucratisation est d’abord un processus de concentration3. Pour Bourdieu, la constitution d’une administration est d’abord le succès historique d’un groupement d’individus, une entreprise politique qui a réussi à accumuler des ressources et à revendiquer le monopole sur un certain nombre d’activités sociales qui relevaient jusqu’ici d’autres institutions ou d’autres logiques. Le terme de capital a aussi le mérite de synthétiser plusieurs choses chez Bourdieu. Emprunté au vocabulaire de l’économie politique et du marxisme, il désigne donc une accumulation de ressources mais il invite aussi à penser la diversité des ressources accumulées (il existe pour Bourdieu différentes sortes de capitaux4) et leur inégale distribution (les capitaux ont une efficacité sociale relative en fonction du champ de luttes dans lequel on les mobilise face à d’autres agents). Enfin, pour Bourdieu, le capital s’objective dans des institutions mais il peut aussi être incorporé, il est partiellement possédé par les individus sans qu’on puisse en présupposer les usages ultérieurs. Si on le transpose au cas de la constitution de la technocratie européenne, ce concept de capital bureaucratique a le mérite de nous inviter à penser des processus complémentaires à ceux décrits par Poulantzas ou Gramsci. Pour Gramsci, l’Etat est, aux côtés de la société civile, un des deux étages de la superstructure, il joue une fonction de « commandement » et de « gouvernement juridique »5. Pour Poulantzas, la bourgeoisie américaine et transatlantique s’est dotée avec la Commission d’une administration, d’un outil supplémentaire de domination. Ces approches décrivent globalement les choses mais tellement globalement qu’elles loupent à mon sens une série de médiations par lesquelles la structure administrative joue son rôle d’organisation du capitalisme et d’accélération des processus de concentration économiques.

L’approche en termes de capital bureaucratique permet d’emblée de poser la question du rôle structurant que jouent les administrations à l’égard des marchés. Pas de marché sans structure juridique nous rappelle Bourdieu dans les Structures sociales de l’économie (un de ses livres que je trouve sous-exploité)6. Un droit de la propriété, un droit de la concurrence et un droit des affaires européens continuent d’enserrer l’accélération de l’internationalisation des échanges. Le marché ne peut fonctionner comme structure rationnelle pour les acteurs (une structure où l’on peut évaluer les coûts et bénéfices, avoir des stratégies formelles voire mathématisées) que dans la mesure où une administration garantit la prévisibilité des activités économiques. « Le capitalisme requiert la bureaucratie » écrivait Weber. L’approche en termes de capital bureaucratique invite à considérer que l’administration en général et l’administration européenne en particulier ne sont pas seulement des outils de commandement politique aux mains de la classe dominante. L’administration est une forme d’organisation sociale qui rend possible le fonctionnement du capitalisme, qui assure la production et l’actualisation des structures juridiques minimales qui encadrent les relations de production. L’administration est le lieu où s’accumulent les ressources techniques et juridiques qui fixent le cadre autorisé des activités économiques. Elle n’est donc pas qu’un « outil » aux mains de dirigeants politiques. Elle a une relative autonomie de fonctionnement ne serait-ce que parce que ce processus d’accumulation de ressources renforce le pouvoir d’un nouveau groupe social sur le reste de la société.

Avec les institutions de l’UE, une nouvelle couche de bureaucrates a désormais un intérêt historique à maintenir ses prérogatives face aux vieux Etat-nations, à étendre le périmètre du champ de ses compétences. Cette couche d’acteurs accumule des ressources au fil du temps et tire sa légitimité sociale et accessoirement son salaire de l’extension continue du cadre légal d’un Marché Commun et du projet européen. On parle beaucoup d’Angela Merkel. On peut se faire plaisir en invoquant la figure de Bismarck. Mais c’est à mes yeux d’abord à cette couche là d’acteurs que le mouvement social grec s’est heurté très fortement. Prendre la mesure de l’existence de la Commission ou d’une institution comme la BCE c’est saisir ce que représente la masse critique d’acteurs disposant de ressources importantes et d’un monopole désormais installé sur une série de leviers de pouvoir (la monnaie commune, le droit qui régit les échanges…). Cette masse critique de 30 000 agents n’est pas qu’un étage de la superstructure, elle est une couche sociale inscrite dans la lutte des classes du côté du capital. Elle joue son propre rôle historique.

C’est à partir de ce point de vue là que j’essaierais aussi d’amender l’approche néo-réaliste très stimulante proposée par Palombarini et Amable. A leurs yeux, les institutions sont le fruit de compromis passés sur la scène politique et « la remise en cause des institutions n’est possible qu’à condition que les avantages, tels que les perçoivent les groupes dominants, qui découleraient d’un changement des règles du jeu, soient supérieurs au coût d’un conflit dont l’issue serait par ailleurs incertaine »7. Mais le risque serait de croire qu’il y a d’un côté une scène politique sur laquelle s’arbitrent les rapports sociaux entre les différentes couches sociales et de l’autre côté un Etat que l’on pourrait ré-agencer une fois un nouveau compromis social atteint. La masse critique d’acteurs que représente la haute administration joue son rôle politique propre et elle ne le joue pas que du côté de la scène politique professionnalisée. Si on ne comprend pas cela, on est voués à répéter sans cesse le refrain de la trahison des élites politiques, qu’elles soient socialistes ou de la gauche de gauche. Mais on y reviendra…

Enfin, l’approche en termes de capital bureaucratique permet aussi de comprendre en miroir l’intérêt que les milieux d’affaires portent à ce qui se joue à Bruxelles. L’administration de la Commission est une banque de capitaux juridiques et symboliques qui peuvent profondément modifier les règles de la compétition économique, pas seulement à travers l’octroi de subventions mais aussi par la redéfinition des normes juridiques qui structurent les échanges. Les opérateurs privés ont un intérêt structurel à orienter les usages qui sont faits de ce capital bureaucratique. Les rares agents sociaux qui comprennent l’administration, qui en connaissent par corps le fonctionnement intime sont précieux pour les milieux d’affaires car ils ont les moyens d’orienter les ressources accumulés dans les administrations au profit de leur employeur. Internaliser une part de ce capital bureaucratique dans une organisation patronale en débauchant tel ou tel « ancien » de la Commission est une stratégie logique dans ce cadre. Le livre raconte par le détail à quel point le gros du lobbying s’apparente à la manipulation d’un capital administratif par des acteurs privés : comprendre les attentes d’un chef de bureau, saisir à quel moment il faut remonter dans la hiérarchie administrative pour mieux porter sa position, comprendre comment jouer des rivalités entre services… Les lobbyistes sont une couche d’intermédiaires au service des intérêts privés dont la fonction sociale est de se tenir au plus près des structures administratives pour faciliter ce jeu sur les structures juridiques du marché au service de leur employeur. L’approche en termes de capital bureaucratique permet de ne pas s’arrêter aux frontières communément admises entre public et privé. Elle aide à saisir que la connaissance pratique de l’administration est une ressource instituée en enjeu bien au-delà de l’administration.

 

Contretemps : Un des résultats de ton enquête est de montrer que les modes d’organisation du patronat au niveau européen sont un des facteurs qui a entravé l’émergence d’une Europe sociale… D’une certaine manière, tu sembles suggérer que la mise à distance du monde du travail précède et conditionne plutôt qu’elle ne résulte de l’acte unique puis de l’UEM, c’est bien cela ?

Dans beaucoup de pays – et c’est cette définition là qui s’est imposée à Bruxelles –, la représentation patronale est scindée en deux. D’un côté la représentation « trade » ou « business » assure au patronat une représentation auprès des décideurs politiques afin de s’assurer que la réglementation générale ne nuise pas au développement des bénéfices, du commerce ou des « affaires ». De l’autre la représentation en tant qu’« employeur » (employer association) se concentre sur la discussion avec les syndicats et le dialogue paritaire. Le MEDEF en France assure ces deux facettes. Il est à la fois l’instance de représentation des intérêts économiques auprès du gouvernement et l’instance de dialogue avec les syndicats de travailleurs, l’interlocuteur patronal pour un dialogue paritaire8. Mais ce modèle que synthétise le mot très franco-français « patron » ne s’est pas imposé au niveau bruxellois. La Commission a d’abord cherché à organiser les milieux d’affaires sous l’angle du commerce, de l’accélération des échanges économiques (la partie « trade »). Et c’est donc sans surprise que la grande majorité de ces fédérations patronales européennes n’ont pas fourni dans les années 1980 un point d’appui historique à l’émergence d’un dialogue social européen.

Ce constat vient tempérer les hypothèses des chercheurs qui verraient dans le Dialogue Social Européen (DSE) l’émergence d’un dialogue paritaire. Dans ses travaux, Arnaud Mias souligne par exemple la rupture historique que constituerait l’émergence du « dialogue social européen », initié par trois organisations européennes « généralistes » autour de Jacques Delors à la fin des années 1980 : la Confédération européenne des syndicats (CES), l’Union des confédérations de l’industrie et des employeurs d’Europe (UNICE) et le Centre européen des entreprises publiques (CEEP). Ces trois organisations, financées régulièrement par la Commission, ont continué effectivement – tout au long des années 1980 – à se structurer et constituent des interlocuteurs réguliers des agents de la Commission. Mais si l’on considère la réalité de la représentativité sectorielle des associations historiquement mobilisées autour du Dialogue social européen, les choses se compliquent et il devient alors difficile d’oser « le rapprochement entre François Guizot et Jacques Delors » que propose Arnaud Mias en analysant la portée de cette initiative comme un projet à même « de guider le développement d’une entité sociale » au niveau européen9. Loin d’être un objet témoignant de la volonté de « régulation » des acteurs économiques, la table même des négociations de Val Duchesse le 31 janvier 1985 comporte bien trop d’absents pour fonder une véritable discussion paritaire, à commencer par un bon demi millier d’associations patronales européennes basées à Bruxelles.

Cela est toujours valable aujourd’hui. Trente ans après son lancement, moins d’une quinzaine du millier de business associations dont nous évoquons l’histoire collective dans l’ouvrage figure au Dialogue social européen. Comme le notent Wolfgang Streeck et Philippe Schmitter, ces associations ont bien pris soin de se tenir à l’écart du Dialogue social européen et ont refusé de contribué à ce qui aurait pu être un « transfert des politiques sociales depuis les arènes tripartites nationales vers Bruxelles »10.

Le plus souvent, quand un secteur est représenté au DSE, c’est par des associations européennes d’employeurs créées ad hoc et aux budgets dérisoires, vivotant dans l’ombre de leur fédération professionnelle. Je donne l’exemple suivant dans le livre : le CEFIC, puissant groupe d’intérêt de l’industrie chimique, ne siège pas au Dialogue Social Européen et les industries de la chimie y sont représentées par l’ECEG, une confédération inconnue aux faibles moyens et prérogatives. Côté syndical, je ne suis pas sûr que les choses soient plus encourageantes. La CES a appelé à annuler le referendum grec par exemple. Au niveau national, les logiques de porte-parolat peuvent déjà éloigner potentiellement les permanents syndicaux de leur base. Mais quand on parle de la représentation syndicale au niveau européen, les filtres posés sur la représentation syndicale sont encore plus forts (notamment à travers la valorisation de l’anglais comme langue militante principale). Si on recoupe ces deux logiques, Bruxelles donne au final l’impression que les lieux où se discutent les questions liées aux conditions des travailleurs ne sont pas les arènes labellisées « dialogue social européen ». Je pense que c’est un enjeu important pour le mouvement syndical actuel. Il faut arriver à sortir de cet enclos paisible où ont été parquées les représentations syndicales européanisées pour réinvestir les lieux où se jouent vraiment les décisions concernant les conditions de travail. Là encore je pense à l’Agence chimique européenne mais il existe tout un ensemble d’autres décisions prises à Bruxelles sous l’angle de l’harmonisation des législations qui affectent fortement les conditions de travail.

 

Contretemps : La dialectique européenne du fragile et du résilient sous-tend toute la démonstration du livre. Tu montres en effet, d’un côté, les liens intimes entre les milieux d’affaires et la bureaucratie bruxelloise qui semblent indiquer une densification européenne et, de l’autre, un investissement relativement faible de Bruxelles par le capital étant donné la persistance du rôle des capitales nationales et le pouvoir d’attraction de Washington. En conclusion, tu indiques finalement que la bureaucratie bruxelloise est parvenue à asseoir un certain monopole sur l’universel qui cantonne les entreprises concurrentes aux ghettos politiques du nationalisme et du localisme. L’Europe serait-elle donc plus forte que ce que les récentes turbulences pouvaient laisser penser ?

De quoi parle-t-on quand on parle d’Europe ? On évoque un projet d’une fédération à 28 pays qui déboucherait sur une intégration politique encore plus forte ? Ou parle-t-on d’une administration qui a réussi à faire coïncider son action quotidienne avec ce que l’on nomme communément « Europe », un référent transnational auquel on a opportunément associé l’idée de paix ou de prospérité (une administration qui est d’ailleurs tout à fait prête à payer le coût du départ d’un pays membre ou du chaos social en Grèce) ? Je me permets de m’arrêter là-dessus pour déconstruire cette première évidence. Il est important de rappeler qu’au début des années 1960, les fonctionnaires de la Commission ont à composer avec d’autres définitions institutionnelles de l’Europe, comme le Conseil de l’Europe basé à Strasbourg avec ses 47 pays et qui intègre par exemple la Turquie… Aujourd’hui quand on parle d’Europe, on parle d’abord de Bruxelles. C’est là une première victoire de cette administration. Et si on considère cette Europe-là, elle semble avoir été finalement peu éprouvée par les turbulences que tu évoques. L’épisode grec a même conforté dans une large mesure le rôle social de la BCE ou de la Commission. Tu as raison de rappeler que les firmes américaines ou européennes dépensent comparativement plus d’argent à Washington qu’à Bruxelles. Mais je ne suis pas sûr que cela soit contradictoire ou renvoie à une « fragilité » de la Commission. Dire cela permet surtout de remettre Bruxelles à sa place dans l’échelle mondiale des échanges économiques, une place qui est secondaire à l’échelle du globe. On perçoit bien cette position géopolitique aujourd’hui avec le TAFTA. L’Europe n’est qu’une composante de la stratégie diplomatique des Etats-Unis qui lance parallèlement un autre traité de libre-échange avec ses partenaires asiatiques.

Si on garde l’aspect « global » en tête, on comprend mieux ce qui joue aujourd’hui dans le seul cadre européen. Même si cette structure administrative « perdait » au passage des Etats-membres (comme la Grèce ou l’Espagne), elle subsisterait. Elle se recomposerait sans doute (en permettant par exemple l’adhésion directe de régions) mais elle jouerait toujours un rôle similaire en accélérant le rapprochement des firmes continentales et américaines contre le capitalisme chinois ou russe. C’est pour cela que je suis toujours étonné de voir le temps que l’on passe à discuter de la sortie de l’euro à gauche. Ce qui devrait soucier la gauche, c’est avant tout l’état de son organisation collective, car une sortie de l’euro n’annihilerait pas du jour au lendemain la structure administrative qui a poussé à la création de l’euro. Un mouvement politique victorieux aurait toujours face à lui cette structure-là : la sortie de l’euro se ferait avec, en contrepoint, le poids permanent de cet assemblage technocratique et un projet de libre-échange transatlantique accéléré. Ce ne serait pas le retour aux années 1990. Quel que soit le scénario qui se dessinerait au niveau de l’avenir de l’UE, la question qui se pose pour la gauche française, c’est d’abord celle du rapport de force social qu’elle est capable de construire.

 

Contretemps : Le débat sur l’Euro ne porte-t-il pas précisément sur les modalités concrètes d’émancipation de la tutelle du capital bureaucratique que tu décris ? Dans le cas de la Grèce, par exemple, le rapport de force social qui s’est construit depuis plusieurs années a débouché sur la victoire de Syriza, mais s’est brusquement détérioré lorsque le nouveau pouvoir a préféré demeurer sous l’emprise de la Troïka plutôt que sortir de l’Euro….

Le débat sur l’Euro porte aujourd’hui le plus souvent sur l’idée que la monnaie est un outil de souveraineté économique et qu’il nous faudrait simplement remettre la main dessus. J’ai été élevé au Diplo des années 1990 et aux publications d’Attac. Donc j’ai tendance moi aussi à considérer qu’aucune politique de gauche ne sera possible dans le cadre du carcan actuel de l’euro. Mais, en même temps, quand je vois l’évolution d’une partie des économistes qui étaient aux côtés du mouvement altermondialiste, j’ai l’impression qu’ils sacrifient tout le programme de gauche à cette question de la sortie de l’euro. C’est pour cela que j’insiste en contrepoint sur la question du degré d’organisation du mouvement social et politique face à la bureaucratie européenne mais aussi nationale. Vouloir la sortie de l’euro au nom de la souveraineté politique ou l’obtenir au terme d’un mouvement populaire victorieux ne me semble pas du tout renvoyer aux mêmes logiques. Croire que le Front national ferait vraiment la sortie de l’euro me semble une vraie erreur d’analyse. Mais même dans l’hypothèse d’une sortie de l’euro effective au terme d’une coalition hétéroclite comprenant des mouvements nationalistes minoritaires comme semblent le suggérer certains, cela n’empêcherait pas le patronat de continuer à faire le siège de Bercy. Cela n’empêcherait pas l’eurocratie et la technocratie française de mobiliser toutes leurs ressources pour contrer cette stratégie ou la réorienter. La politique monétaire n’est pas qu’un outil neutre, elle fait l’objet d’usages sociaux permanents. Quels moyens se donne-t-on pour l’orienter de façon permanente si on a un mouvement social peu structuré et qui a besoin de la béquille du nationalisme classique pour composer un gouvernement dans un seul pays ?

Tu as raison de citer l’exemple grec. On peut lire ce qui s’est passé comme le renoncement de porte-parole de gauche à s’émanciper de la Troïka. Mais je trouve que ce n’est qu’un petit bout de l’histoire et on en vient encore une fois à la conclusion que des leaders politiques « ont trahi ». D’une part, le rapport de force social qui les portait était plus fragile qu’on ne le croit depuis la France. Syriza devait s’appuyer sur les nationalistes de l’ANEL par exemple pour garder la main sur le gouvernement. Pressentant que sa marge de manœuvre serait faible, Tsipras n’a jamais clairement annoncé qu’il allait sortir de l’euro. Dès la campagne électorale, il avait simplement promis que Syriza ne « ferait plus de politique d’austérité ». Le rapport de force était trop fragile sur la scène partisane pour aller au bout du programme que tu évoques. D’autre part, on peut aussi ajouter que Syriza a dû faire face simultanément à la bureaucratie européenne et aux résistances internes de la bureaucratie grecque. Varoufakis est poursuivi par la Cour suprême de son pays pour avoir simplement essayer de mener une politique fiscale redistributive ! Je peux donner un autre exemple. Quand Syriza est arrivé au pouvoir, ils ont nommé un nouveau secrétaire spécial à l’inspection du Travail. Un ancien avocat et conseiller syndicaliste très reconnu qui s’est alors donné pour mission de renforcer l’inspection du Travail. Il rédige des circulaires en ce sens mais il s’aperçoit qu’elles ne parviennent jamais au Journal Officiel. Ses propres services les étouffent. Il doit alors suivre bureau par bureau ses circulaires pour s’assurer qu’elles soient bien publiées comme le prévoit la loi. Les résistances dans l’Etat grec sont telles que même en les suivant ainsi, ses circulaires sont tout de même tronquées au dernier moment avant leur publication au JO.

Ces réalités plaident d’elles-mêmes pour qu’on réintroduise dans l’analyse le rôle joué par les bureaucraties en prenant au sérieux leur poids politique. Pas seulement en les regardant comme un outil dont il suffirait de se saisir mais en prenant en compte les multiples façons à travers lesquelles elles pèsent sur le jeu social en organisant les marchés, en définissant les contours juridiques des rapports de production mais aussi en opposant leur propre poids aux initiatives politiques dynamiques.

 

Contretemps : Un des aspects particulièrement intéressant du livre concerne, d’abord, le rôle joué par les juristes de la Commission européenne et par la CJE pour rendre le champ européen incontournable dès les années 1970. Plus tard, c’est le processus de normalisation qui semble décisif. Tu décris de manière magistrale une politique censitaire dominée par les salariés des business associations. Occupant une position charnière entre la commission et les firmes, ce sont eux qui organisent la mobilisation de ressources techniques et scientifiques et évincent dans les faits les citoyens et les ONG de toute capacité d’influence sur l’agenda politique européen. L’originalité de ton approche est, me semble t-il, de mettre au centre les réseaux bureaucratiques publics-privés et de les identifier comme le cœur non, pas d’une politique d’influence, mais plutôt d’une relégation de la délibération démocratique au marges d’une décision publique dominée par l’expertise et la recherche du consensus…  Cet agencement peut sembler écrasant. Ton analyse ne risque-t-elle pas de masquer les contradictions multiples qui minent le proto-État européen ?

Je l’espère quelque part. Mais insister aujourd’hui sur ces éléments est un pas nécessaire dans l’analyse scientifique et la réflexion politique. Car je n’en peux plus à l’inverse des discours défendant l’idée que les ONG remporteraient certaines victoires dans cette agora balbutiante que serait l’UE et que l’on pourrait réformer ce système de l’intérieur. L’asymétrie des moyens est telle entre business et ONG qu’il me paraît complètement irréaliste de plaider pour une réforme endogène de ce système. J’irai même plus loin : je ne suis pas certain que certaines victoires remportées par le mouvement citoyen à Bruxelles ces dernières années ne soient pas surtout liées à des fuites du monde des affaires. Une bonne part des combats qui se mènent à Bruxelles opposent des fractions du monde des affaires entre elles. L’espace de luttes est d’abord une confrontation business contre business dans les couloirs des directions générales et des agences. Imaginons que je gère une entreprise qui fabrique des biberons et que j’ai déjà pu me passer des phtalates dans la fabrication de mes produits, n’ai-je pas un intérêt à faire interdire définitivement les phtalates au niveau européen ? Cela tuera ma concurrence ou l’obligera à changer de procès de production. Dans certaines configurations, le business peut souffler dans le même sens que certaines ONG. C’est pourquoi je pense qu’il faut être conscient de ce qui rend certaines victoires politiques actuellement possibles afin d’éviter, plus tard, certaines désillusions. En ce sens, mon livre peut paraitre comme plutôt pessimiste mais il désigne aussi des éléments à intégrer à la réflexion politique : on ne peut pas faire comme si gagner des élections et investir le Parlement européen suffirait à casser l’assemblage entre les milieux d’affaires et la Commission. On ne peut pas ignorer non plus qu’une bonne partie des luttes politiques se jouent désormais sur le terrain de l’administratif, du technique et de la science. Sinon on est voués à reproduire les mêmes erreurs. La directive REACH est à cet égard un très bon exemple. C’est en un sens une victoire du mouvement social puisque grâce aux mobilisations (notamment des Verts au Parlement), les industriels sont désormais obligés de prouver que leurs produits ne sont pas dangereux. Mais si tout cela débouche sur la création d’une agence chimique basée à Helsinki loin de tout contre-pouvoir et si le coût d’entrée politique pour que les citoyens contrôlent tout ça est désormais de surveiller en tant que « partie prenante » chaque enregistrement d’un produit industriel sur la base d’études toxicologiques, alors quelle chance a-t-on d’avoir une action politique pérenne sur cet enjeu de santé publique ? Ma recherche fait le constat de la fermeture relative d’un champ des possibles. Elle décrit comment on en est arrivé à donner une primauté à l’expertise technique produite derrière un paravent administratif sur des sujets politiques. On peut prendre ce livre comme un élément déprimant supplémentaire dans le contexte actuel mais on peut aussi considérer qu’il donne aussi la liste des choses à repolitiser afin de faire évoluer les choses.

Je terminerai en rebondissant sur le terme d’Etat que tu évoques en parlant de proto-Etat. C’est là aussi une des grosses failles du système actuel et peut être une source d’espoir. La grosse différence entre une simple administration et un Etat, c’est qu’un Etat a eu historiquement la capacité d’intégrer l’ensemble des couches sociales pour maintenir un ordre social. Comme le montrent par exemple les travaux de Gérard Noiriel, les Etat-nation classiques ont assimilé une partie des classes populaires à travers la constitution d’administrations scolaires, sociales ou même militaires. Mais la Commission ne dispose de rien de tel pour l’instant. Elle est une administration mais certainement pas un Etat. Elle pèse sur le jeu économique et les gouvernements mais n’a qu’une capacité d’intégration des populations au second degré : elle ne finance pas d’écoles par exemple et n’a qu’un monopole de la violence physique légitime indirect. C’est là un point majeur qui la différencie très fortement d’un Etat classique. L’incapacité de cette structure administrative à intégrer autre chose que des élites polyglottes est ce qui constitue non pas une fragilité (je n’irai pas jusque là au vu de la réalité des rapports de force) mais une incomplétude dont une bonne part des administrations nationales et des fonctionnaires de la Commission eux-mêmes ne se satisfont pas. Les contradictions inhérentes au projet initial de constitution d’une administration supra-nationale sont d’une certaine façon toujours présentes et c’est ce qui produit ce sentiment de « turbulences » ou d’instabilité politique. Mais le livre ne dit pas pour autant comment l’exploitation de ces contradictions pourrait tourner à l’avantage du mouvement social. Car cette question me semble d’abord renvoyer à l’état d’organisation politique du mouvement social lui-même, son degré d’information, de structuration et sa capacité de mobilisation. A l’inverse, je pense qu’il n’y a rien à espérer d’un univers administratif qui s’est constitué en tournant le dos aux traditions démocratiques et aux mouvements sociaux.

 

Propos recueillis par Cédric Durand

 

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  • 1. Kees Van der Pijl, The Making of an Atlantic Ruling Class, Verso, 1984.
  • 2. Cédric Durand (dir.), En finir avec l’Europe, La Fabrique, 2013.
  • 3. Pierre Bourdieu, « Esprits d’Etat, genèse et structure du champ bureaucratique » in Raisons Pratiques, Paris, Ed. du Seuil (coll. « Essais »), 1994, p. 101-134.
  • 4. Pour une analyse détaillée du capital bureaucratique chez P. Bourdieu se reporter notamment à la première occurrence du terme dans Actes de la Recherche en Sciences Sociales au sein de l’article écrit avec Rosine Christin (« La construction du marché. Le champ administratif et la politique du logement », vol. 81, 1990). Bourdieu y distingue notamment le capital bureaucratique d’expérience (acquis par un chef de bureau « à la longue » du fait de son immersion dans le monde administratif) et le capital bureaucratique à base technique (« comme la connaissance de l’enquête statistique » qui peut être acquis plus rapidement).
  • 5. Antonio Gramsci, Problèmes de civilisation et de culture, (1930-1935), sur Marxists.org
  • 6. Pierre Bourdieu, Les structures sociales de l’économie, Paris, Seuil, 2000.
  • 7. Bruno Amable et Stefano Palombarini, L’économie politique n’est pas une science morale, Raisons d’agir éditions, 2005, p. 260.
  • 8. Sur cette distinction, se reporter à l’entretien réalisé avec Michel Offerlé pour le numéro 10 de la revue Savoir / Agir « figures patronales ».
  • 9. Arnaud Mias, Le dialogue social européen (1957-2005) : genèses et pratiques d’une institution communautaire, Thèse pour le doctorat du CNAM, 2005, p. 119.
  • 10. Wolfgang Streeck et Philippe C. Schmittter, « From National Corporatism to Transnational Pluralism : Organized Interests in the Single European Market », Politics Society, 1991 vol. 19, pp. 133-164.

Terres nucléaires : Une histoire du plutonium

Réalisation : Kenichi Watanabe

 

  • Origine : ARTE F
  • Pays : France
  • Année : 2015

Source : http://www.arte.tv

À travers trois lieux dominés par des sites nucléaires, Hanford aux États-Unis, La Hague en France et Rokkasho au Japon, une histoire édifiante du plutonium et de ses usages, à la croisée d’intérêts économiques et militaires.


ALTERNATIVE PLAYER

Et maintenant, quelle stratégie de l’Etat Islamique ?

Par

7 decembre 2015

Source : http://echoradar.eu

A la suite des attaques du 13 novembre, on a lu finalement peu d’analyses de la stratégie de l’État Islamique (EI). Certains ont remarqué un « changement de stratégie ». Disons qu’il y a eu une rupture apparente. Toutefois, celle-ci est-elle significative de la stratégie de long terme de l’organisation ?

Daesh exécute une trentaine d'otages éthiopiens chrétiens en Libye.

Daesh exécute des otages éthiopiens chrétiens en Libye

En effet, jusqu’à présent, l’Etat Islamique s’était démarqué d’Al Qaida (AQ) en inventant une stratégie « au près », visant à contrôler un territoire d’où s’étendre. Il avait ainsi tiré profit de deux États en guerre civile où les conditions politiques sont plus celles d’États faillis que d’États solides : Irak et Syrie. En Irak, la division du pays en trois régions et la domination du parti chiite à Bagdad laissaient la question des Arabes sunnites ouverte. C’est ce terreau qu’a utilisé l’ex « Al Qaida en Irak » pour renaître et se transformer, très probablement avec l’aide des cadres husseinistes qui apportèrent organisation et structuration militaire. En Syrie, la guerre civile qui perdure laissa le champ à de nombreux groupes rebelles, tout sauf unifiés. Aussi l’EI s’étendit-il peu à peu des deux côtés de la frontière. Personne n’y faisait attention jusqu’à ce que l’EI (alors EIIL, en Irak et au Levant, avant de simplifier en EI) prenne le contrôle de villes importantes en Irak (Mossoul, Falloujah) et de vastes portions de territoire en Syrie, quitte à combattre les Al Qaidistes syriens (front Al Nusrah) et les autres rebelles, même islamistes.

L’établissement d’un territoire propre s’accompagnait d’une communication stratégique extrêmement performante, visant à attirer des combattants. Ainsi, l’EI était un importateur de combattants sur le noyau central de la lutte, le califat, plus qu’un exportateur de combat. Il acceptait certes les allégeances mais sans vraiment chercher à les organiser.

Toutefois, depuis un an, Daesh ne progressait plus. Certes, il a pris Palmyre… Mais il a perdu Kobané, Singar, des localités en Irak, Bajai, Ramadi est assiégé, et même l’armée syrienne le grignote à l’est d’Alep. Il fait l’objet de frappes de plus en plus concentrées, plus seulement en Irak de la part des Américains, mais désormais aussi en Syrie.

C’est probablement en réaction à ce lent recul que l’EI a orchestré les attaques contre la Tunisie, la Russie (avion sur le Sinaï), Beyrouth, Ankara et Paris (au passage, malgré l’émotion, Paris ne fut qu’une cible parmi d’autres). Le but consiste bien à « reprendre l’initiative » sur un autre plan, conformément à toute stratégie qui cherche avant tout à surprendre l’ennemi et à contourner ses points forts. Mais ne risquait-il pas par là d’augmenter le front de ses ennemis ? c’est bien sûr ce que l’on peut constater en première analyse. Pourtant ce risque fut pris afin d’alimenter le discours général de l’EI et conserver son attrait auprès des jeunes enfants sans collier, prêts à rejoindre la rébellion. Constatons de plus que pendant ce temps là, Al Qaida progresse ou se maintient, en Syrie, au Yémen (beaucoup), au Maghreb…

Ainsi, il y a une sorte de passage de la stratégie « au près » à une stratégie plus décentrée. Non pas « au loin » puisqu’il ne s’agit pas de frapper les États-Unis, mais l’Europe et les voisins. Une stratégie « au milieu » ?

source

Voici pour l’état des lieux. Mais cette réaction dit-elle tout de la stratégie de l’EI ? Il ne semble pas. En effet, pendant que les esprits se concentrent sur le marathon diplomatique de Paris ou sur la situation en Syrie, ils détournent leur attention d’autre lieux. Notamment de la Libye qui paraît constituer le prochain champ d’expansion de Daesh (ce billet a été largement rédigé avant la campagne de presse de cette semaine sur la situation en Libye). En effet, il semble qu’il y ait désormais là-bas de 3000 à 5000 combattants affiliés à l’EI. De même, il s’agit désormais d’un contrôle opérationnel, chose fort distincte des rapports entretenus avec les autres groupes affiliés. On note ainsi l’envoi non seulement de cadres mais aussi de combattants, principalement locaux (libyens, tunisiens ou égyptiens)

Vu de l’EI, la situation libyenne présente de nombreuses opportunités, bien que le pays soit fort éloigné du califat. Beaucoup ont noté la possibilité de tenir de nouvelles ressources : on parle ainsi beaucoup des champs pétrolifères, parfois de la main-mise sur les trafics de réfugiés. IL s’agit là de cibles particulières, certes, mais qui n’expliquent pas à elles seules la nouvelle stratégie de Daesh. De même, évoquer la fragilité des États environnants (Tunisie, voire Égypte et Algérie) constitue certes un terreau important, mais il signifierait que l’EI aurait pris un contrôle suffisant de la Libye pour s’étendre. Or, ce n’est pas le cas et les milices jihadistes qui sévissent en Algérie ou en Tunisie demeurent encore marginales. Cependant, il ne fait pas de doute que la Libye présente un double avantage : constituer d’abord un État failli qui a « raté » sa révolte arabe ; mais aussi un État voisin de la Tunisie qui est la seule à inventer un contre-modèle. De ce point de vue, la Tunisie constitue un objectif important dans la stratégie jihadiste puisqu’il s’agit de montrer que les masses musulmanes n’ont que le choix entre des régimes corrompus « à la solde de l’Occident » ou un chaos indescriptible, et que seul l’EI est capable de rétablir l’ordre. Voici pour l’objectif politique.

Source

Pour l’objectif stratégique, beaucoup ont évoqué la possibilité de relier les territoires de l’EI, notamment avec une jonction avec Boko Haram. Cet objectif me semble hors de portée à court et moyen terme et ne me paraît pas motiver le choix de l’EI. Rappelons tout d’abord la différence faite par l’EI entre les combattants arabes et les autres : ainsi, d’après les témoignages, ceux qui viennent d’Europe sont souvent affectés à des tâches annexes et ne participent pas directement aux combats. On peut imaginer le dédain envers des combattants d’Afrique noire. Il est douteux que la jonction avec Boko Haram, en Afrique sub-saharienne, constitue un objectif conséquent pour le « califat », qui ne rêve que de réunir le monde musulman traditionnel, donc Machrek et Maghreb.

Il reste que là n’est probablement pas le principal. Vu de l’EI, compte-tenu de la pression ressentie sur le territoire actuellement contrôlé, vu l’espèce de grande coalition (faible, mais grande) qui est en train de se mettre en place, il est urgent d’ouvrir un deuxième front afin de diviser les efforts ennemis. Là réside probablement le principal objectif d’Al Baghdadi : avoir un deuxième pilier de la lutte, qui puisse désorienter les efforts ennemis mais aussi prendre celui-ci à revers.

Compte-tenu de la sensibilité européenne à la question migratoire, on peut alors imaginer que les Européens veuillent se concentrer sur la Libye plutôt que sur le Proche-Orient, ce qui permettrait à l’Etat Islamique d’y durer et de trouver de nouveaux relais de progression.

O. Kempf

 

Singapour les secrets de la réussite

Un Oeil Sur La Planète : Présenté par Etienne Leenhardt

Diffusé le 12/10/2015 , Durée : 01h40

Source : http://www.francetvinfo.fr

En un demi-siècle, Singapour a réalisé la plus incroyable ascension économique de l’histoire moderne, avec une multiplication par cinquante de sa richesse. Ce pays confetti de 5,5 millions d’habitants, composé de soixante-quatre îles représentant une surface d’un peu plus de 700 kilomètres carrés, affiche la plus forte concentration de millionnaires de la planète.

La cité-Etat est aujourd’hui en tête de très nombreux classements internationaux. Troisième pays au monde pour le revenu par habitant, elle est numéro 1 mondial pour le climat des affaires, l’éducation, la sécurité ou la qualité de sa fonction publique, qui paie particulièrement bien ses hauts fonctionnaires, notamment pour lutter contre la corruption.

Les deux faces de la cité-Etat

Le magazine « Un Œil sur la planète » (Facebook, Twitter, #UOSLP) diffusé sur France 2 s’est rendu dans ce pays enclavé entre l’Indonésie et la Malaisie qui accueille 15 millions de touristes par an. Une architecture verticale et souvent très originale, une hôtellerie haut de gamme, la qualité de l’air de l’une des villes les moins polluées du globe et la sécurité des personnes et des biens, véritable obsession du gouvernement, constituent des attraits indéniables.

La cité-jardin brille aussi avec son port classé au deuxième rang mondial, sa place financière juste au pied du podium, ses chantiers navals performants et le dynamisme de son industrie électronique. Singapour a aussi une face sombre : une population sous vidéosurveillance quasi totale, une presse contrôlée, des libertés sociales réduites à la portion congrue…

Au sommaire du magazine « Un Œil sur la planète »

Le paradis du business ?

Singapour attire les investisseurs du monde entier, et notamment les Français. Plus de 700 entreprises françaises et 15 000 compatriotes ont choisi de s’installer dans la ville-Etat, qui est devenue notre troisième partenaire commercial en Asie, derrière la Chine et le Japon. Un reportage de Jenny Briffa et Vincent Reynaud.

Le laboratoire du futur ?

Pour pallier le manque d’espace, Singapour expérimente les idées les plus originales : HLM géants devenus de véritables villes, fermes verticales pour cultiver sur une surface réduite, terrains gagnés sur la mer ou dans le sous-sol, c’est la ville où demain se fabrique. Un reportage de Stéphane Nicolopoulos et Beng Seng.

Etat protecteur ou Big Brother ?

Singapour est, pour beaucoup, la ville la plus sûre du monde. Des milliers de caméras traquent la moindre incivilité, qui peut coûter cher aux contrevenants dont les visages sont affichés sur internet. Plus de 40% des interpellations sont réalisées avec le concours des citoyens. Un reportage de Negar Zoka et Olivier Raffet.

 


ALTERNATIVE PLAYER

Le pétrole, le coton ou le phosphate de l’Etat islamique sont-ils vendus en Europe ?

Par Olivier Petitjean, Rachel Knaebel

24 novembre 2015

Source : http://www.bastamag.net

Des puits de pétrole, des gisements gaziers, des mines de phosphate, des champs de coton, des cultures de céréales… Autant de ressources sur lesquelles l’Etat islamique a mis la main grâce aux territoires qu’il contrôle en Irak et en Syrie. Malgré l’embargo dont il fait l’objet, une partie de ces produits sont écoulés sur les marchés, vers les pays voisins, et servent à financer sa guerre sans fin. Comment les entreprises des secteurs concernés, les négociants de matières premières, les banques et les institutions internationales s’assurent-ils qu’ils ne contribuent pas à remplir les caisses de Daech ?

« Les établissements financiers et de crédit sont appelés à exercer une vigilance particulière à l’égard de toutes transactions commerciales de nature à bénéficier à Daech » prévient Tracfin, la branche du ministère français des Finances chargée de la lutte contre le blanchiment. Les revenus annuels de l’État islamique avoisinent les 3 milliards de dollars, selon les estimations. En prenant le contrôle d’une partie du territoire syrien et irakien, le groupe armé a mis la main sur plusieurs puits de pétrole, sur des gisements gaziers, des fabriques d’engrais, des champs de coton et de céréales… Autant de matières premières qui peuvent contribuer à son financement. En plus de l’argent venu des enlèvements, des taxes imposées aux populations, du trafic d’antiquités, cette mainmise sur des ressources naturelles et les hydrocarbures rapportent des sommes conséquentes. Encore faut-il écouler ces matières premières. Qui sont donc les partenaires commerciaux de Daech ? Les autorités internationales et les grandes entreprises des secteurs concernés ont-elles pris les mesures qui s’imposent ?

Avec le déploiement du porte-avions Charles-De-Gaulle en Méditerranée orientale, suite aux attentats de Paris du 13 novembre, l’armée française va intensifier ses bombardements aériens – débutés il y a plus d’un an – contre Daech en Syrie et en Irak. La veille des attaques de Paris, le ministère de la Défense annonçait avoir bombardé trois sites pétroliers syriens. Les frappes menées par les États-Unis ciblent également des installations pétrolières de Daech. L’opération a été baptisée « Tidal Wave II », en référence à la première opération Tidal Wave qui visait les ressources pétrolières des nazis en Roumanie durant la Seconde Guerre mondiale. Le lundi 16 novembre, pour la première fois, les États-Unis ont commencé à attaquer également des convois de camions citernes, transportant du pétrole destiné à la contrebande. Ce dont ils s’étaient abstenus jusqu’alors par crainte de faire des victimes civiles.

ExxonMobil, Chevron et Total convoitent les sous-sol kurdes

Les puits pétroliers contrôlés par Daech représentent, en octobre 2014, 60 % de la production syrienne de pétrole et 10 % de la production irakienne, selon un rapport de l’agence d’informations financières Thomson Reuters. Ce qui correspond à l’époque à une capacité de 60 000 barils par jour dans chaque pays. Une production qui place en théorie le « califat » au 40ème rang des pays producteurs de pétrole, et rapporte un profit estimé entre 2 et 4 millions de dollars par jour. Mais c’était il y a plus d’un an.

La situation militaire a changé. Une partie des puits capturés par Daech en 2014 ont été reconquis par les forces kurdes et irakiennes appuyées par les États-Unis et l’Iran, réduisant considérablement les ressources potentielles de l’État islamique. S’ils revêtent une importance majeure pour la conduite de la guerre, les gisements actuellement exploités par Daech restent en fait modestes : quelques dizaines de milliers de barils par jour au plus, alors que la production totale de l’Irak se compte en millions de barils. Les gisements syriens contrôlés par l’organisation sont par ailleurs sur le déclin. Mais l’avancée de Daech dans le nord de l’Irak durant l’été 2014 menace alors directement des gisements pétroliers bien plus considérables, ce qui a probablement motivé l’intervention états-unienne. ExxonMobil, Chevron et la française Total se préparent d’ailleurs à exploiter les richesses du sous-sol kurde.

Pétrole, phosphate et textile made in Etat islamique ?

Que fait Daech avec ses ressources, même limitées, en pétrole ? L’État islamique « couvre ses propres besoins et, semble-t-il, vend le reste sur le marché noir local, et exporte du pétrole brut ou raffiné vers la Jordanie, l’Iran, le Kurdistan et la Turquie », indique le rapport de Thomson Reuters. Les djihadistes profiteraient des réseaux de contrebande existant depuis les embargos frappant l’Irak de Saddam Hussein puis l’Iran. Un rapport d’avril 2015 du Congrès des États-Unis signale que le groupe vend du pétrole extrait de ses puits irakiens via la Turquie « de la même manière pour l’essentiel que le pétrole syrien ». Des informations font également état de ventes possibles du pétrole de Daech au régime syrien, et même aux rebelles et aux Kurdes de Syrie, qui combattent les islamistes.

En plus du pétrole, Daech a aussi pris le contrôle de plusieurs gisements gaziers, d’une mine de phosphate irakienne, d’une usine de production d’acide sulfurique et phosphorique et de cinq cimenteries, dont une de Lafarge en Syrie. Mais, précise une analyse du groupement intergouvernemental de lutte contre le blanchiment d’argent (Groupement d’action financière, Gafi), « au contraire du pétrole brut et raffiné, pour lesquels il existe des circuits de contrebande établis de longue date et des marchés noirs locaux, ces autres ressources sont probablement plus difficile à monétiser pour Daech ». Des inquiétudes existent aussi sur la possibilité que du coton syrien cultivé dans les champs sous contrôle de Daech puisse passer par la Turquie, avant de se retrouver dans les stocks des fabricants textiles européens. Une étude réalisée par une consultante française sur la filière textile régionale alertait il y a deux mois sur l’existence d’un risque réel pour les consommateurs français d’acheter des vêtements contenant du coton de l’État islamique. Des conclusions que l’Union française des industries textiles, indirectement mise en cause, juge erronées.

Les transaction de pétrole avec Daech interdites par l’UE, les États-Unis et l’ONU

En principe, toute transaction qui risque d’alimenter les caisses des groupes islamistes en Syrie et en Irak est interdite. Des entreprises ont stoppé leurs achats de matières premières avec la Syrie dès le début de la guerre. La multinationale norvégienne Yara, spécialisée dans les engrais, assure ne plus acheter de phosphate syrien depuis février 2011, ni venant d’Irak. L’Union européenne a prohibé tout achat de pétrole syrien [1]. À cette époque, les sanctions visent spécifiquement le régime de Bachar El-Assad et la répression sanglante face au soulèvement populaire – l’Etat islamique n’a pas encore surgi sur la scène régionale. Total cesse toutes ses activités de production en Syrie en décembre 2011. L’entreprise française y exploitait du pétrole dans la région de Deir Ez Zor. Elle n’emploie aujourd’hui plus que deux personnes dans son bureau de Damas, afin de « respecter les obligations contractuelles », fait savoir la compagnie.

Les États-Unis aussi ont interdit l’importation de pétrole venu de Syrie avant que Daech ne prenne le contrôle d’une partie des puits [2]. Les sanctions états-uniennes prohibent toutes les transactions de pétrole, mais aussi toute transaction financière en lien avec du pétrole d’origine syrienne. Au sein de l’ONU, les décisions prises visent uniquement les groupes islamistes de la région, mais épargnent le gouvernement syrien, grâce au soutien de la Russie, qui dispose d’un droit de véto au Conseil de sécurité. Une résolution [3] de février 2015 condamne « tout engagement dans un commerce direct ou indirect en particulier de produits pétroliers, et de raffineries modulables, avec Daech et le Front Al-Nusra », une autre composante des forces islamistes en Syrie.

Des réseaux de contrebande qui datent de l’embargo irakien

En France, Tracfin invite « les établissements financiers et de crédit » à « considérer les transactions financières relatives, directement ou indirectement, à l’achat de pétrole, brut ou non, en provenance d’Irak ou produit en Irak, comme des transactions à risque élevé, justifiant des vigilances particulières, sauf si la State Oil Marketing Organization, qui relève du ministère du Pétrole du gouvernement Irakien, y a consenti. » Sur place, les frontières sont poreuses, les alliances de factions sont à géométrie variable, la corruption est généralisée et la situation régionale, notamment au Kurdistan irakien, extrêmement complexe. Autant d’éléments qui favorisent évidemment la vente de pétrole de Daech par l’intermédiaire de trafiquants à travers l’Irak et la Turquie. Le gouvernement régional kurde d’Irak, s’il combat lui aussi Daech, exporte par exemple du pétrole sans l’accord du gouvernement central irakien, dans une stratégie d’indépendance politique et financière [4].

Dans cette situation de guerre, où les réseaux de contrebande sont implantés de longue date, les frontières troubles, et où le Kurdistan irakien vend du pétrole sans l’aval de Bagdad, il est extrêmement difficile de tracer le pétrole dans la région. Là encore, la frontière turque est montrée du doigt. « Les institutions financières feraient bien d’examiner précisément les transactions qui impliquent des entreprises turques ou des individus liés au secteur pétrolier en Turquie », conseille l’agence d’informations financières Thomson Reuters dans son rapport. En Irak, « il est apparu que Daech fait usage des anciens réseaux mis en place par le parti Baas [l’ancien parti au pouvoir à l’époque de Saddam Hussein, ndlr] pour contrevenir au programme Pétrole contre nourriture ».

Les sociétés de trading achètent-elles du pétrole de Daech ?

Ce programme, mis en place par l’ONU pour atténuer les effets de l’embargo des États-Unis contre l’Irak entre 1992 et 2002, s’est retrouvé au cœur d’un vaste système de corruption pour le contourner. Dans cette affaire, l’entreprise française Total a été poursuivie pour corruption. Elle est toujours en attente du jugement en appel [5]. Une grande entreprise suisse de négoce de pétrole, Vitol, a également été condamnée en 2007 aux États-Unis à plus de 17 millions de dollars d’amende et de compensation pour la corruption de fonctionnaires irakiens.

Comment les négociants de pétrole et de matières premières s’assurent-ils qu’ils ne commercent pas de l’or noir extrait par l’État islamique ? « Vitol a un programme global de conformité qui inclue des politiques et des procédures rigoureuses d’examen des intermédiaires et de leurs chaîne d’approvisionnement », nous assure la société de trading. « Dans la région, une vigilance et des contrôles renforcés ont été mis en place, comme l’exigence de ne traiter qu’avec des interlocuteurs connus de longue date et de confiance. »

« Il est très difficile de tracer l’origine exacte d’un produit pétrolier »

Trafigura, une autre grande entreprise de courtage de matières premières, apporte une réponse similaire : « Trafigura n’achète du pétrole et des produits pétroliers, des métaux, et minerais qu’à des sources que nous connaissons bien et qui ont passé nos procédures de connaissance clients ». Trafigura avait aussi été pointée du doigt pour des transactions illicites avec le pétrole soudanais au moment de la guerre du Darfour (ainsi que dans un scandale de déversement de déchets toxiques en Côte d’Ivoire). Les deux entreprises collaboreraient désormais avec les autorités de Washington : elles « ont été invitées dans le seul but de donner, sur la base de leurs connaissances de leur branche, une évaluation du possible volume et le déroulement des opérations pétrolières de l’État islamique », communiquent les autorités suisses.

Est-ce suffisant ? Pour Marc Guéniat, responsable d’enquêtes à l’ONG suisse Déclaration de Berne, qui suit de près les activités des grandes frimes de négoce, « il est très difficile de tracer l’origine exacte d’un produit pétrolier, surtout s’il est mélangé. Il n’existe pas de dispositif qui contraindrait un négociant à se poser cette question. En Suisse, où se trouvent les grands négociants, ceux-ci n’ont pas l’obligation de s’interroger sur l’origine des matières premières qu’ils commercent, contrairement aux banques, qui doivent s’interroger sur l’origine des fonds qu’elles reçoivent en vertu de la loi sur le blanchiment d’argent. Les négociants peuvent acquérir une matière première d’origine illégale ou qui serait le produit d’un crime. » Le traçage semble d’autant plus difficile dans des situations de conflit ouverts, des situations qui ne repoussent pourtant pas les négociants, au vu des scandales passés.

Cesser toute activité avec les pays voisins ?

En septembre 2014, l’ambassadrice européenne en Irak Jana Hybaskova confie qu’il est connu que des pays européens achètent en bout de course du pétrole de Daech [6]. Sans que plus d’informations à ce sujet n’ait été communiquée par les institutions européennes depuis. « Les négociants seraient bien gênés de véritablement exclure le commerce de pétrole provenant des zones de Daech, juge Marc Guéniat. Une banque française qui travaille à Genève dans le financement du négoce a décidé d’écarter totalement ce risque en cessant toute activité dans le pétrole de la région, ce qui signifie aussi en Turquie. C’est, à mon sens, le seul moyen d’être certain de ne pas écouler ce pétrole sur les marchés mondiaux. »

Les banques françaises savent bien que ce type de transaction en zones troubles peuvent leur valoir un coûteux retour de bâton. L’année dernière, c’est pour des transactions avec des régimes sous sanctions des États-Unis (Soudan, Iran, Cuba) que BNP Paribas a écopé d’une amende record de plus de six milliards d’euros. Près de trois quarts des transactions incriminées concernaient des échanges réalisés avec le régime soudanais, visé par des sanctions pour soutien au terrorisme et violations des droits de l’homme. Et c’est de vente de pétrole dont il s’agissait [7]. La première banque française a, depuis, considérablement renforcé son contrôle juridique, et serait particulièrement vigilante à ne pas s’impliquer dans les pays voisins de la Syrie.

La Suisse, paradis des commerçants de pétrole… et du trafic d’antiquités

La Suisse est aussi au cœur des préoccupations sur le commerce des antiquités pillées dans les zones occupées par Daech. Un rapport du président du Louvre, rendu public après les attentats de Paris, indique que les principaux sites antiques de Syrie et d’Irak ont fait l’objet « d’un nombre incalculable de fouilles sauvages ». La vente de ces objets viendrait, elle aussi, gonfler les finances de Daech.

« Daech a probablement récupéré les plus belles pièces du musée de Raqqa (en plus de celles volées dans les musées en Irak) pour les revendre à des trafiquants qui bénéficient de réseaux parfaitement organisés et qui existaient bien avant l’apparition de Daech », pointe le rapport. Or, il se peut que ces pièces volées se retrouvent dans les ports francs du monde entier pour y trouver acheteur. Car dans ces « paradis du recel », confidentialité et discrétion sont la règle. « Dans certains ports francs, aucune obligation d’inventaires à l’intention des douanes n’est imposée : la nature des biens entreposés, leur valeur et l’identité de leur propriétaire restent confidentiels », souligne le directeur du Louvre. Parmi ces territoires, on trouve Singapour et Shangaï, mais aussi Genève et Luxembourg. Au cœur de l’Europe.

Rachel Knaebel, avec Olivier Petitjean

En photo : Des miliciens de l’Etat islamique dans la région de Tikrit en Irak et leurs prisonniers, en juin 2014. Après la prise de la ville et d’une base militaire irakienne, l’État islamique revendique le massacre de 1700 prisonniers chiites.

Notes

[1Voir ici.

[2Voir ici.

[3Voir ici.

[4Il y a quelques jours, Reuters révélait que ces exportations se feraient notamment via Israël.

[5Après une relaxe en première instance, le parquet a requis l’amende maximale de 750 000 euros contre Total lors du deuxième procès fin octobre.

[6Voir cet article de Médiapart.

[7Voir ici la description des faits reprochés.

Le choc du présent selon Douglas Rushkoff

Par

03/06/2015

Source : http://echoradar.eu

Selon l’auteur de Present Shock : When Everything Happens Now, la surinformation chronique enferme les gouvernements et les sociétés dans une obsession du présent, assombrit leurs visions globales et dégrade leurs projections à long terme. Ce constat peut paraître évident mais Douglas Rushkoff, essayiste cyberpunk et théoricien des médias, dépeint audacieusement une évolution inquiétante et propose des solutions qui valent largement un doigté glissant sur Android/iOS…

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Present Shock est un clin d’oeil au cultissime Future Shock écrit par le futurologue Alvin Toffler en 1970. L’ouvrage a tout l’air d’un blog couché sur papier et sa densité thématique n’est pas nécessairement prometteuse pour le rédacteur d’une synopsis. Mettons tout de même le pied à l’étrier…

Dans le sillage de ses homologues Nicholas Carr et Sherry Turkle, respectivement auteurs de The Shallows et de Alone Together, Rushkoff blâme la perfusion informationnelle qui confine les décideurs politiques et économiques à la gestion de crise permanente et à ses impératifs de communication instantanée, au détriment d’une vision globale, d’une articulation cohérente d’objectifs et donc de solutions à long terme. Noyée dans ce torrent d’informations réactualisées et amplifiées minute par minute, la société entière est en quête du « méta-moment ultime » et s’agite de facto dans un « présentisme » forcené.

Cas d’école en vrac : les révoltes arabes, l’affaire Snowden, la tragédie du vol MH17, l’épidémie du virus Ebola, les attentats de Charlie Hebdo, les sinistres succès de l’Etat Islamique…

Les technologies de l’information (Internet, smartphones, tablettes, télévision numérique, médias/réseaux sociaux) constituent le coupable idéal de cette détresse aussi addictive que contre-productive. Partageant son temps de cerveau disponible entre Youtube, Twitter, Facebook et la replay TV, le « médianaute » est de moins en moins influencé par des narrations paraboliques avec leurs débuts, milieux et fins, et se nourrit de plus en plus d’un mix d’informations et de récits échantillonnés et rééchantillonnés par ses soins.

Note de service : le lecteur, l’auditeur, le téléspectateur et l’internaute sont morts. Vive le médianaute !

D’une certaine façon, nous sommes nos propres « DJ Media » mais aussi nos propres trolls recherchant désespérement une partition audible… à l’instar des marques commerciales et des institutions politiques, les unes pataugeant dans la communication publicitaire et les autres dans la communication stratégique et l’influence; toutes confrontées à l’âpre concurrence des médias/réseaux sociaux. Rushkoff insiste : cette perfusion informationnelle ne fait qu’accroître l’entropie généralisée.

Le slogan « don’t believe the hype » (1) a littéralement acquis ces lettres de noblesse avec la prolifération des réseaux sociaux, des blogs et des pure players (Huffington Post, Slate, Medium, The Daily Beast, Politico, Mediapart, Rue89, Causeur, etc)… qui ne facilitent pas la tâche aux médias de masse – notamment la presse écrite – constamment tenus de déployer des trésors d’ingéniosité pour augmenter leurs abonnements/ventes et assurer leur survie.

Les technologies de l’information ont également consacré la dictature de la transparence : les marques commerciales doivent tout dire et tout révéler sur la réalité de leurs processus de fabrication. Toute firme prétendant jouer la carte écologique ou éthique (développement durable, énergies vertes, produits bio, normes du travail, commerce équitable, etc) doit être en mesure de le prouver à tout moment à la face du monde, et intégrer cette dimension dans son marketing. Tôt ou tard, un intrus ou un salarié filmera et diffusera les conditions de travail dans ses locaux en quelques clics. Craignant pour leur réputation, Apple a du en finir avec ses « esclaves » en Chine et Pepsi-Cola investir dans les usines à faible émission de carbone et de déchets.

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Les voraces consommations de contenus online et on air ont engendré de nouvelles formes de récits.

Oublions les monotones séries Star Trek, Dallas, Beverly Hills, Sex in The City, X-files et consort aux narrations un peu trop linéaires, paraboliques ou manichéennes. Désormais, le mal triomphe ou marque de gros points, le bien ne sait plus à quel saint se vouer et les vainqueurs se contentent d’un dangereux statu quo entre deux victoires à la Pyrrhus. Malheur à quiconque dormira sur ses maigres lauriers : « anyone can be killed » (2), avait froidement déclaré la petite Arya Stark à Lord Lannister.

Aujourd’hui, les narrations efficaces empruntent aux univers du fantasy et du jeu vidéo en ligne dans lesquels tout le monde est à la fois un héros et un vilain au coeur d’une bataille ou d’une quête perpétuelle. Les faramineux succès de The Wired, Game of Thrones, The Walking Dead, Mad Men et Breaking Bad – pour ne citer que ces séries TV – doivent énormément à leurs épiques narrations multiples sans cesse recommencées et reflètent à merveille les aspirations du médianaute et les évolutions des sociétés surinformées.

Le choc du présent affecte considérablement la conduite des mouvements politiques et sociaux alors noyés dans un environnement hautement défavorable. Les leaders d’opinion parviennent difficilement à cristalliser et à entraîner durablement les foules connectées vers un objectif clair et précis, pour peu qu’ils réussissent à le définir. La preuve par l’échec cuisant du mouvement Occupy Wall Street… qui aurait du prendre de la graine auprès du Tea Party ? Le premier recherchait un consensus révolutionnaire contre Wall Street (qui spécule à court terme avec ses traders algorithmiques plutôt qu’investir dans l’avenir) tandis que le second a lentement mais sûrement pesé sur l’échiquier politique américain et a provoqué la fermeture administrative du gouvernement fédéral pendant plusieurs semaines.

À l’ère de la surinformation chronique, Martin Luther King ne ferait qu’engranger des abonnés sur Twitter/Facebook plutôt que marcher avec les foules afro-américaines sur Washington, et le voyage sur la Lune selon JFK ne serait qu’un superbe blog plutôt qu’une aventure technologique d’une décennie.

Cette probabilité typique d’un esprit cyberpunk m’a soudainement fait réfléchir sur les actualités internationales.

Le cynisme ou le laxisme de Washington et de Bruxelles en matières de politique étrangère et de sécurité/défense est souvent invoqué par leurs fervents détracteurs. Qu’en est-il de la surinformation chronique et de la paralysie du présent face aux avancées du djihad au Moyen-orient et en Afrique, de la négociation d’un accord nucléaire avec l’Iran, de la redistribution des cartes stratégiques dans le monde arabe/musulman, de la guerre froide 2.0 contre une Russie résurgente et une Chine émergente et les interminables déboires de l’Euroland ?

Ces « nouilles de crises » produisent aléatoirement des à-coups qui soumettent les décideurs politiques au feu des critiques et au poids de l’émotion. Dans de telles conditions, la sensiblerie, la susceptibilité, la frustration, la maladresse, la colère, l’hyper-réactivité et la terreur ne laissent qu’une petite marge aux approches pondérées et aux visions globales. Ne surestimons pas les chancelleries quand Twitter et Youtube deviennent une arène politique et diplomatique…

En résumé, Alvin Toffler décrivait la désorientation croissante de nos sociétés dans un futur en accélération constante, Douglas Rushkoff décrit la paralysie progressive du futur dans nos sociétés surinformées.

Victimes directes du choc du présent, les citoyens exigent des résultats rapides de leurs élus et n’ont plus aucune idée de l’échelle de temps historique nécessaire à l’action économique, sociale ou stratégique, et aux fonctions régaliennes. Notre vision du temps se réduira-t-elle à celle d’une session de jeu vidéo ou d’un fil de discussion sur un réseau social ? Que faire contre cette dérive qui semble aussi généralisée qu’irréversible ?

L’essayiste cyberpunk suggère aux décideurs politiques, aux marketeurs et aux médias de s’intéresser de plus près aux usages courants dans les univers de la technologie, du jeu vidéo et du fantasy.

Lors de son lancement en « grande pompe », Healthcare.gov ou le site Web de l’Obamacare, accusa de nombreux bugs qui firent les choux gras du Tea Party et des médias. L’administration Obama aurait peut-être du s’inspirer des versions bêta d’applications ou de services en ligne qui sont améliorées par itérations successives, parfois annoncées dans des keynotes très attendues par les utilisateurs. Ainsi, l’Obamacare impliquerait ses souscripteurs dans son évolution permanente.

Dans la même veine, les grandes puissances devraient forger des stratégies de défense/sécurité, de communication et d’influence qui ne soient point assorties d’options pour des victoires finales et définitives a fortiori lorsqu’il s’agit de « franchises » terroristes et résilientes comme l’Etat islamique et Al-Qaïda. Toute initiative militaire contre un groupe terroriste serait considérée non pas comme une solution générique mais comme la « version d’essai » d’une solution parmi tant d’autres, à l’image de la combinaison d’infanterie légère kurde et d’aviation alliée qui fit mouche contre l’Etat islamique à Kobané.

Le réchauffement climatique, les virus mutants, le chômage, la pauvreté, la faim, la spéculation financière, l’insécurité urbaine, le trafic de drogue, le (cyber)crime organisé, les extrémismes politiques, les revendications / tensions identitaires et le terrorisme sont des risques endémiques et des menaces résilientes qui ne seront jamais annihilés une bonne fois pour toutes… et perdureront d’autant plus que la surinformation augmente l’entropie généralisée dans un cercle vicieux.

On ne peut planter de drapeau flottant sur leurs décombres et crier victoire mais on peut probablement « contenir le mal ou limiter la casse » avec des solutions à moyen/long terme qui soient à la fois novatrices, expérimentales, ouvertes et évolutives; et de surcroît « vendues et communiquées » comme telles dans la mesure du possible. Vaste programme.

Un malheur ne venant jamais seul, Douglas Rushkoff avoue une addiction aux technologies et un déficit récurrent d’attention qui a perturbé la rédaction de son ouvrage. Il en de même pour le blogueur qui a grandement apprécié l’approche novatrice et le style accrocheur de son choc du présent et doit immédiatement savoir pourquoi son smartphone a vibré trois fois en moins d’une minute…

(1) Ne croyez pas la publicité / la version officielle

(2) N’importe qui peut être tué

Electrosphère

Plus de gaz pour sauver le climat ? La grande offensive de greenwashing des majors pétrolières

Par Olivier Petitjean

04/06/2015

Source : http://multinationales.org

Le 26e Congrès mondial de l’industrie gazière mondiale vient de se tenir à Paris. L’occasion pour les grandes majors des hydrocarbures comme Total, Engie (GDF Suez) Chevron, ExxonMobil ou Shell de mettre en avant leur vision de la lutte contre le changement climatique et de la transition énergétique : développer le gaz, présenté comme la « moins sale » des énergies fossiles. Sauf que le gaz reste bien une énergie sale, particulièrement lorsqu’il s’agit de gaz non conventionnel, et que son développement ne peut que se faire au détriment des énergies renouvelables et d’une véritable transition énergétique.

Dans les colonnes de Libération, Coralie Schaub explique de manière très claire les « raccourcis » auxquels se livrent les majors pour présenter le gaz comme une énergie propre.

L’exemple de l’exploitation gazière de Total au Nigeria, sur le territoire du peuple Egi, suffit à montrer qu’il n’en est rien (lire notre enquête). Les problèmes sanitaires et environnementaux occasionnés par le gaz sont même potentiellement plus graves que ceux occasionnés par le pétrole, parce qu’il se diffuse plus rapidement et largement. Au Nigeria Total recourt aussi encore à la pratique controversée du torchage du gaz, source de pollution de l’air et de pluies acides (en plus de constituer un gâchis économique).

En outre, le gaz est en fait aussi polluant que le charbon lorsqu’il provient de sources non conventionnelles :

Certes, le gaz fossile « conventionnel » est moins nocif pour le climat que le charbon. Ce dernier émet « plus du double » de gaz à effet de serre, rappelle Alain Grandjean, du cabinet Carbone 4. « Le gaz est aussi préférable au fioul comme combustible dans les camions et les voitures. » Mais, précise-t-il, cela n’est valable que si celui-ci est « produit et transporté sans fuite, ce qui n’est pas le cas du gaz de schiste ». Car la fracturation hydraulique, seule technique permettant aujourd’hui d’extraire les gaz et pétroles de schiste, entraîne d’importantes fuites de méthane, qui s’ajoutent à celles qui ont lieu lors du transport, du traitement et de la distribution du gaz. Or le méthane est un gaz très réchauffant, 25 fois plus que le dioxyde de carbone (CO2). Selon des études de la National Oceanographic and Atmospheric Administration (NOAA) et de l’université de Cornell, il y a de 6 à 12% de fuites de méthane lors de la production de gaz et huiles de schiste. Or, au-delà de 3% de fuites, il est considéré que le gaz de schiste contribue autant au réchauffement climatique que le charbon…

Gaz contre charbon

L’offensive publicitaire des majors du gaz – y compris leur plaidoyer pour la fixation d’un prix du carbone – vise surtout à promouvoir leur source d’énergie aux dépens, d’une part, de la concurrence du charbon, mais aussi et surtout d’une véritable transition énergétique. Déjà, au niveau européen, sur fond de crise diplomatique avec la Russie, principal fournisseur de gaz de l’Union, on assiste à des pressions pour diriger les investissements dans le secteur de l’énergie vers les grandes infrastructures gazières plutôt que vers l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables.

La promotion du gaz passe donc, pour les majors, par le sacrifice apparent du charbon. C’est ainsi qu’Engie (ex GDF Suez) a fini par annoncer qu’elle ne s’engagerait pas dans un projet de nouvelle centrale au charbon de Thabametsi, en Afrique du Sud, que dénonçait depuis plusieurs mois une coalition d’ONG françaises et sud-africaines (lire le communiqué de presse des Amis de la terre). Un geste positif, mais l’entreprise énergétique possède encore les centrales électriques au charbon parmi les plus polluantes au monde (lire ici et ici) et continue à construire de nouvelles centrales au charbon géantes ailleurs, comme celle de Safi au Maroc.

Hypocrisie

Quant à l’annonce par Total, le 1er juin 2015, de son « retrait » du charbon, difficile d’y voir autre chose que du cynisme. Il s’agit en effet d’une activité très marginale au sein de Total (quelques mines en Afrique du Sud), et cela fait plus de six mois que le groupe avait déjà indiqué vouloir les céder à l’entreprise sud-africain Exxaro, dans le cadre de son plan d’économies et non pour des raisons environnementales ! L’entreprise pétrolière n’a ressorti de son chapeau cette transaction – qui doit encore être validée par le gouvernement sud-africain – qu’à des fins purement publicitaires.

La direction de Total fait valoir, en cette année de Conférence climat à Paris, que le groupe produit désormais davantage de gaz que de pétrole. Mais cela s’explique surtout par le fait que la production pétrolière de Total est en chute continue depuis dix ans, malgré des investissements sans précédents pour trouver de nouveaux gisements de pétrole. Total n’hésite pas non plus à poursuivre le développement des ressources fossiles parmi les plus polluantes et les plus émettrices de gaz à effet de serre, comme le pétrole issu des sables bitumineux. (Sur toutes ces questions, voir notre « bilan annuel » de Total.)

Olivier Petitjean

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Photo : Ken Doer CC

La NSA et ses alliées ont cherché à s’infiltrer dans le Play Store d’Android

Par

22/05/2015

Source : http://www.nextinpact.com

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Crédits : Steve Rhodes (licence CC BY-NC-ND 2.0) Securité

De nouveaux documents d’Edward Snowden montrent comment la NSA et ses agences alliées proches ont mis au point un programme qui visait l’interception des communications entre les smartphones Android et certaines boutiques. Objectif : s’insinuer dans la connexion et provoquer le téléchargement d’un code espion.

Faire des boutiques d’applications des plateformes de lancement

En janvier 2014, nous relations comment certaines applications avaient été infiltrées par la NSA et d’autres agences de renseignement pour atterrir plus facilement sur les smartphones. La NSA s’était particulièrement servi des réseaux de publicités pour s’infiltrer dans Angry Birds ou encore dans Google Maps. On ne savait pas en revanche comment les analystes et ingénieurs avaient procédé pour parvenir à ce résultat.

On en sait désormais davantage, grâce à la publication de nouveaux documents dérobés par Snowden à la NSA. On y apprend ainsi que l’agence, ainsi que les structures équivalentes des Five Eyes (États-Unis, Canada, Royaume-Uni, Nouvelle-Zélande et Australie), ont travaillé sur la mise au point de plusieurs techniques pour s’infiltrer dans les connexions qui s’établissent entre les smartphones Android d’une part, et les boutiques d’applications de Google et Samsung d’autre part.

Ce programme particulier se nomme « IRRITANT HORN » et s’utilise de pair avec XKEYSCORE, décrit un temps comme le « Google du renseignement », en fait un moteur de recherche interne pour retrouver rapidement des informations et des mises en relation. Les analystes peuvent ainsi s’en servir pour repérer un flux de données en particulier sur les câbles Internet et le suivre, littéralement, jusqu’à la porte d’entrée des boutiques. De là, la méthode consiste à se faufiler dans la place et à implanter un malware dans un téléchargement vers le smartphone visé.

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Récolter des données et transmettre de fausses informations

Une fois en place, ces implants ont la même mission que la plupart des malwares finalement : trouver, récolter et communiquer des informations sur l’activité de l’appareil. On peut imaginer que les appels téléphoniques, messages ou encore les frappes sur le clavier virtuel peuvent être communiqués à la NSA. Et la méthode est apparemment efficace puisqu’elle revient à mettre en place une attaque de type « homme du milieu » où la boutique d’applications sert d’intermédiaire.

On ne sait en fait pas dans quelle mesure la Network Tradecraft Advancement Team (constituée d’ingénieurs des cinq agences) est parvenue à ses fins. La possibilité de s’introduire dans les boutiques d’applications (seules celles de Google et de Samsung sont abordées) aurait dans tous les cas permis à la NSA et ses alliées de faire d’une pierre deux coups. Non seulement il devenait possible d’injecter du code, mais également d’envoyer de fausses informations pour susciter un « trouble » chez les victimes. L’intégralité du programme aurait été décidée en 2010 lors des prémices du Printemps arabe en Tunisie, évènements durant lesquelles les agences ont jugé qu’elles étaient relativement aveugles.

Des failles trouvées et exploitées dans le navigateur UC Browser

L’un des plus gros problèmes soulevés par ces documents concerne UC Browser. Ce navigateur mobile n’est pas nécessairement connu en Occident, mais il est très utilisé en Asie, surtout en Chine et en Inde, avec une base confortable de plus de 500 millions d’utilisateurs. Or, dans les travaux menés par les agences de renseignements, plusieurs vulnérabilités  ont été trouvées dans l’application et utilisées pour récupérer des informations.

Ces failles dans UC Browser ont été analysées et confirmées par Citizen Lab, qui les considère comme très sérieuses. Un rapport complet a d’ailleurs été émis hier pour recentrer l’ensemble des problèmes et montrer comment l’application pouvait être utilisée pour organiser des fuites de données : recherches, numéros de cartes SIM, historique ou encore identifiants uniques des smartphones étaient ainsi récupérables.

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Citizen Lab a indiqué avoir averti en avril l’éditeur d’UC Browser, qui n’est autre que le géant chinois Alibaba. L’entreprise a répondu qu’une mise à jour avait été déployée depuis pour corriger l’ensemble des failles décrites. Elle a par ailleurs affirmé ne pas être au courant de la moindre fuite de données des utilisateurs. Cela étant, et connaissant les capacités de la NSA qui n’en finissent plus d’être décrites depuis bientôt deux ans, il y a de grandes chances pour que de telles fuites n’aient de toute manière pas été détectables.

La NSA continue de militariser les failles de sécurité

Et malheureusement, ce type d’action, qui consiste ni plus ni plus qu’à « armer » des failles de sécurité existantes, est particulièrement dommageable pour les internautes. Cette thématique est régulièrement abordée puisque des figures comme Tim Berners-Lee et de nombreux experts en sécurité ont accusé la NSA de s’attaquer aux fondations d’Internet en gardant pour elles les failles de sécurité qu’elle collecte, comme autant de missiles dans un arsenal.

Ron Deibert, directeur de Citizen Lab, résume la situation : « Évidemment, les agences de sécurité ne révèlent pas ce genre d’information. À la place, elles récoltent les vulnérabilités puis les militarisent ». De fait, profiter de ces failles dans une application peut servir leurs intérêts, « mais cela se fait au détriment de la vie privée et de la sécurité de centaines de millions d’utilisateurs dans le monde ».

Il est donc reproché une fois de plus à la NSA d’être en possession d’informations importantes pour la sécurité de nombreux utilisateurs. En ne rapportant pas ces failles à leurs éditeurs respectifs, le risque augmente avec le temps qu’elles soient découvertes par des groupes nettement plus mal intentionnés.

The Intercept a contacté les cinq agences de renseignement, et toutes ont répondu soit qu’elles n’avaient pas de commentaires particuliers à faire sur ce type d’information, soit qu’elles agissaient dans un strict cadre légal. Des réponses entendues de nombreuses fois depuis deux ans à la NSA ou chez son équivalent anglais, le GCHQ. Google et Samsung, de leur côté, n’ont pas souhaité répondre.