Washington débordé par l’affrontement entre Riyad et Téhéran

Source : http://www.monde-diplomatique.fr/2015/05/BELKAID/52945

Mai 2015

C’est la dernière opération de WikiLeaks : 61 229 documents diplomatiques saoudiens publiés en partenariat avec le quotidien libanais Al-Akhbar – un demi-million devraient être révélés au final. Corruption, influences occultes, achat de personnalités et de journaux par l’Arabie saoudite forment la matière de ces câbles ; si leur origine exacte reste inconnue, WikiLeaks évoque un piratage de « l’Armée électronique du Yémen » en mai dernier, alors que Riyad et ses alliés bombardaient le Yémen. Akram Belkaïd analysait alors les inquiétudes des Etats-Unis face à l’offensive du royaume wahhabite dans la région.

Difficile rééquilibrage stratégique dans une région qui s’embrase

Washington débordé par l’affrontement entre Riyad et Téhéran

Après un mois de bombardements, la coalition menée par l’Arabie saoudite déclare privilégier une solution politique à la crise yéménite. Pour autant, tout à son bras de fer avec l’Iran, le royaume wahhabite n’écarte pas l’option d’une offensive terrestre contre la rébellion chiite houthiste. Cette perspective inquiète l’administration Obama, qui a du mal à maintenir la cohésion parmi ses alliés.

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Les cibles nucléaires des Etats-Unis durant la guerre froide déclassifiées

Source : http://fr.euronews.com/2015/12/24/les-cibles-nucleaires-des-etats-unis-durant-la-guerre-froide-declassifiees#.VnwdFkdyEws.twitter

24 Dec 2015

C’est un document datant de 1956 qui vient d‘être rendu public par la National Archives and Records Administration à la demande d’un chercheur de l’Université George Washington. Cette longue liste de 800 pages détaille les cibles potentielles de frappes nucléaires américaines en cas de guerre avec l’URSS. Et elle a de quoi donner des sueurs froides. On y trouve – énumérés sous des noms de codes – des milliers d’objectifs identifiés comme stratégiques. Parmi eux, 1 200 villes, notamment Moscou, Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg), Berlin-Est, Varsovie ou encore Pékin. Si ces villes étaient essentiellement retenues pour les sites militaires et industriels qu’elles abritaient, la catégorie “population” apparaît également, accréditant la volonté de frapper des zones densément peuplées pour faire un très grand nombre de victimes civiles.

En visionnant la carte ci-dessous, on peut prendre la mesure de la multiplicité des objectifs identifiés, qu’il s’agisse de zones urbaines ou de bases aériennes. Car en cas de conflit généralisé, la priorité aurait été d’anéantir au plus vite les capacités aériennes de l’URSS pour éviter que l’Union soviétique ne réplique par des frappes nucléaires massives. À l‘époque, en effet, seuls les bombardiers pouvaient acheminer l’arme atomique jusqu‘à sa cible, les missiles nucléaires intercontinentaux ou ceux lancés depuis des sous-marins étant encore inexistants.

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L’ONU, dernière station avant l’enfer

ALTERNATIVE PLAYER 1, 2

La mission première de l’ONU, à la fois utopique et réaliste, est d’assurer la paix et la sécurité dans le monde. Comment l’étrange concept de « soldats de la paix » est-il né ? Les quelque 120 000 Casques bleus aujourd’hui déployés dans le monde sont-ils en mesure d’assurer leur mission ? Bilan en demi-teinte d’une puissance incertaine.

La mission première de l’ONU, à la fois utopique et réaliste, est d’assurer la paix et la sécurité dans le monde. Comment l’étrange concept de « soldats de la paix » est-il né ? Comment a-t-il évolué en pratique ? Alors que les conflits interétatiques ont quasiment disparu, mais que les civils sont de façon croissante la cible de guerres internes et du terrorisme, les quelque 120 000 hommes servant aujourd’hui sous le drapeau bleu changent-ils la donne ? Peut-on espérer répondre aux enjeux du XXIe siècle avec des règles du jeu édictées en 1945 ? Faut-il parler de grande puissance ou d’impuissance déguisée ?

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2015, SOURCE

INTERVIEW

Vote sous le feu en Centrafrique

Par Par Marco LONGARI

12/2015

Source : http://blogs.afp.com

Des civils se mettent à l'abri pendant l'attaque d'un bureau de vote dans le quartier PK5 de Bangui pendant le référendum constitutionnel, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Des civils se mettent à l’abri pendant l’attaque d’un bureau de vote du quartier PK5 de Bangui pendant le référendum du 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

 

BANGUI, 16 décembre 2015 – Je suis en Centrafrique depuis environ deux semaines. C’est un pays compliqué à couvrir : on a la sensation que quelque chose bout en permanence ici, que rien n’est stabilisé. Il faut toujours être sur ses gardes. On ne peut jamais se détendre, car on sent que quelque chose de fâcheux peut arriver à tout moment. Et ce dimanche 13 décembre, nos craintes se confirment.

La situation en Centrafrique est compliquée. Ce pays de 4,8 millions d’habitants est en proie aux troubles depuis qu’en mars 2013, des rebelles principalement musulmans de la coalition Séléka ont renversé le président chrétien François Bozizé, au pouvoir depuis dix ans. Les exactions commises sur les civils, notamment les chrétiens, ont entrainé des représailles féroces sur la communauté musulmane dès que la rébellion a été chassée du pouvoir, début 2014.
Patrouille sénégalaise dans les rues de Bangui, le 10 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Une patrouille sénégalaise dans les rues de Bangui, le 10 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

 

Depuis trois ans, les violences entre groupes chrétiens et musulmans n’ont jamais cessé. En ce moment, c’est ce qu’on appelle un « conflit de basse intensité » : il n’y a pas de ligne de front, pas de combats quotidiens. Mais on sait qu’à chaque coin de rue, il y a des hommes armés qui peuvent à tout moment semer la mort.

 

Rebelles et bandits

 

Les forces internationales de maintien de la paix sont partout. La Mission des Nations Unies en Centrafrique compte plus de 11.000 casques bleus déployés à travers le pays, dont une grande partie du territoire est contrôlé par des rebelles ou par des bandits. Beaucoup ici ont intérêt à faire capoter le processus de normalisation pour continuer leurs trafics d’or ou de diamants, ou pour éviter d’avoir affaire un jour à la justice pour leurs innombrables crimes contre les civils.
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Les musulmans sont minoritaires en Centrafrique. Dans la capitale Bangui, la plupart d’entre eux vivent dans le quartier PK5 qui était, avant la crise, le véritable poumon économique de la ville. C’est là qu’éclate la fusillade.

Ce dimanche, les Centrafricains sont appelés aux urnes pour un référendum sur la nouvelle constitution, prélude à l’élection présidentielle prévue le 27 décembre. Les autorités espèrent que ce processus électoral aidera à mettre un terme aux violences qui ont fait environ 5.000 morts en trois ans et ont forcé un Centrafricain sur dix à fuir. La majorité des musulmans qui habitent au PK5 sont en faveur du texte, mais une minorité est contre.
Devant le bureau de vote de l'école Baya Dombia à Bangui, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Devant le bureau de vote de l’école Baya Dombia le jour du scrutin (AFP / Marco Longari)

 

Plus tôt dans la journée, des camions de l’ONU sont venus déposer le matériel de vote à l’école Koudoukou. Accueillis à coups de pierre par un groupe d’individus opposés au référendum, ils ont dû rebrousser chemin sans décharger. Plus tard, des personnes exigeant de pouvoir voter se sont rassemblées. Dès le matin, donc, la tension commence à monter. Et cela ne s’arrange pas au fil des heures.

 

Milice d’autodéfense

 

Alors que des électeurs attendent devant l’école le retour du matériel de vote, des soldats de l’armée centrafricaine arrivent. Ils sont rejoints par des miliciens musulmans armés appartenant à une organisation d’autodéfense du PK5, des civils brandissant des kalachnikovs et des grenades. Ils prennent position autour de l’école dans le but d’effectuer une démonstration de force.
Une électrice se dirige vers un bureau de vote à Bangui, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Une électrice se rend aux urnes à Bangui, le 13 décembre (AFP / Marco Longari)

 

Finalement, le bureau de vote est déplacé jusque dans l’école Baya Dombia, un établissement décrépit situé non loin de là. Le matériel de vote est livré, les électeurs font la queue et commencent à exercer leur devoir civique. Un contingent de l’ONU composé de soldats sénégalais, burundais et congolais surveille les opérations. Tout se déroule comme prévu.

 

Roquettes contre les électeurs

 

Et soudain, tout bascule. On entend d’abord des tirs d’armes automatiques. Quelques personnes courent se mettre à l’abri, sans vraiment paniquer car entendre des coups de feu est quelque chose d’habituel en République centrafricaine. A ce moment-là, je me trouve près de la porte d’entrée de l’école. Je prends des photos de gens en train de se mettre à couvert.
Des civils se mettent à l'abri pendant l'attaque d'un bureau de vote dans le quartier PK5 de Bangui, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Des civils tentent de se mettre à l’abri pendant l’attaque du bureau de vote l’école Baya Dombia à Bangui pendant le référendum du 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

 

Puis ce sont les RPG qui entrent en action. Les roquettes visent clairement l’école, les électeurs. Les balles sifflent. Une roquette heurte un palmier devant l’entrée de l’école, à moins d’une quinzaine de mètres de la foule. L’arbre est coupé en deux par l’impact. C’est étrange, les deux morceaux du tronc se séparent et tombent au ralenti sous les crépitements des balles. C’est là où les gens commencent à réaliser la dangerosité de la situation, à crier et à s’enfuir. C’est la panique générale.

Au moment où l’attaque s’intensifie, je suis revenu à l’intérieur de l’école pour retrouver mes collègues. Je me mets à l’abri dans la cage d’escalier, qui est l’endroit que je juge le plus sûr.
Des civils et un casque bleu sénégalais se mettent à couvert pendant l'attaque d'un bureau de vote dans le quartier PK5 de Bangui, le 13 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Des civils se mettent à couvert pendant l’attaque (AFP /Marco Longari)

 

Des soldats sénégalais qui défendent le bureau de vote se précipitent vers la foule pour l’éloigner de la cour de l’école. D’autres prennent position et se mettent à riposter. La fusillade dure trois ou quatre minutes. Je retraverse la cour de l’école à découvert pour photographier les soldats qui tirent. Je suis moins inquiet pour ma sécurité que pour celle des gens autour de moi, car ils sont pris au dépourvu et ne savent pas quoi faire. Des blindés de l’ONU se dirigent droit vers l’endroit d’où viennent les tirs. Les assaillants semblent battre en retraite car tout à coup l’attaque s’arrête.

 

Catastrophe évitée de justesse

 

Le plus étonnant, c’est qu’au plus fort de la fusillade, quelques jeunes musulmans qui s’étaient mis à couvert sont sortis de leurs abris en levant le poing et en criant : « on va voter ! » Cela en dit long sur la lassitude et la colère des habitants, qui se sentent pris en otage par les auteurs de violences.
Des casques bleus sénégalais ripostent aux tirs de roquette et d'arme automatique des assaillants du bureau de vote (AFP / Marco Longari)

Des casques bleus sénégalais ripostent (AFP / Marco Longari)

 

« On a trop souffert. Ceux qui tirent sont des criminels qui veulent le chaos, mais nous ne pouvons plus le supporter », raconte Mahamat Youssouf, un marchand, à ma collègue de l’AFP Célia Lebur à un autre endroit de la ville. « Nous aussi nous sommes Centrafricains, et nous voulons la paix ! »

A l’école Baya Dombia, on n’est pas passés loin de la catastrophe. Si une des roquettes avait atterri dans la foule, le bilan aurait été lourd. Par chance, personne n’est blessé dans cette attaque. Les casques bleus ont fait du bon travail pour mettre les gens à l’abri dès le début de la fusillade, alors même que personne ne comprenait encore très bien ce qui était en train de se produire. Après l’attaque, le vote est suspendu et reporté au lendemain.

Mais ce jour-là, cinq personnes sont tuées dans d’autres incidents dans le quartier PK5.
Vote à l'école Koudoukou du quartier PK5 de Bangui, le 14 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Après la suspension du vote dans le bureau attaqué, les électeurs se rendent aux urnes à l’école Koudoukou du quartier PK5 de Bangui le lendemain, 14 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

 

Je ne suis pas fâché de quitter la Centrafrique après deux semaines, même si j’y retournerai certainement. Un sentiment d’insécurité règne dans la ville. Un couvre-feu est instauré toutes les nuits, et il faut faire très attention à tout ce que l’on fait. Dans certains quartiers, la population est ouvertement hostile aux journalistes. Il est extrêmement compliqué de travailler. Ce n’est toutefois pas tellement le cas dans le quartier musulman, où nous sommes plutôt les bienvenus. Nous sommes dans une enclave, et les habitants veulent qu’on raconte leur histoire.

En Centrafrique, on peut sentir que les plaies sont encore loin d’être refermées, que la colère et la violence couvent. J’ai couvert plusieurs conflits majeurs en Afrique, ainsi qu’à Gaza, en Libye, en Syrie, en Géorgie et au Kosovo. L’attaque de ce bureau de vote du PK5 n’est certainement pas la pire situation dans laquelle je me sois trouvé. Mais dans l’échelle ascendante du pire, je luis accorderais peut-être la note de huit sur dix. C’est un moment très effrayant, avec des tirs de roquette dirigés directement contre nous. Si une de ces roquettes avait atterri dans la foule, cela aurait été un carnage.

 

Marco Longari est le responsable photo de l’AFP pour l’Afrique, basé à Johannesburg. Suivez-le sur Twitter (@mlongari) et sur Instagram. Ce texte a été écrit avec Yana Dlugy et traduit de l’anglais par Roland de Courson à Paris.
Queue devant un bureau de vote de Bangui, le 14 décembre 2015 (AFP / Marco Longari)

Le bureau de vote de l’école Koudoukou, le 14 décembre (AFP / Marco Longari)

A propos de l’AFP

L’Agence France-Presse (AFP) est une agence de presse mondiale fournissant une information rapide, vérifiée et complète en vidéo, texte, photo, multimédia et infographie sur les événements qui font l’actualité internationale. Des guerres et conflits à la politique, au sport, au spectacle jusqu’aux grands développements en matière de santé, de sciences ou de technologie.

Yémen, silence on tue !

Article original : «  Can Yemenis escape  ?  », OpenDemocracy, 11 décembre 2015.

Par Helen Lackner

15/12/2015

Source : http://orientxxi.info

 

La guerre menée par air et par mer contre le Yémen touche-t-elle à sa fin ? Une deuxième série de « pourparlers de paix » est prévue en Suisse à partir du 15 décembre, sous l’égide de l’ONU. Retour sur la tragédie d’un peuple qui subit, outre les bombardements, le blocus de la coalition menée par l’Arabie saoudite et qui, dans l’incapacité de fuir le pays, est menacé par les épidémies et la famine.

La guerre menée par air et par mer contre le Yémen touche-t-elle à sa fin ? Une deuxième série de « pourparlers de paix » est prévue en Suisse à partir du 15 décembre, sous l’égide de l’ONU. Retour sur la tragédie d’un peuple qui subit, outre les bombardements, le blocus de la coalition menée par l’Arabie saoudite et qui, dans l’incapacité de fuir le pays, est menacé par les épidémies et la famine.

Fixer les termes d’une réunion entre les parties en conflit a pris près de 6 mois à Ismail Ould Cheikh Ahmed, le nouvel envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies. Bien qu’il ait dû faire face au travail de sape de son prédécesseur et au faible soutien des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, sa nomination a été acceptée par le Conseil de coopération du Golfe (CCG) en grande partie parce qu’il était considéré comme faible et inefficace. Il a travaillé dans des conditions loin d’être idéales : parvenir à un accord sur une réunion est déjà une réalisation importante, étant donné la réticence des parties belligérantes et de l’environnement international. Ceci dit, personne n’attend grand chose — peut-être même rien — de ces pourparlers. Mais l’espoir fait vivre tous ceux qui ont des amis ou de la famille au Yémen.

Le Yémen n’est pas seulement victime d’une guerre civile meurtrière entre des factions vaguement alignées sur le soi-disant gouvernement «  légitime  » d’une part et sur l’ancien président Ali Abdallah Saleh et ses alliés houthis de l’autre. Cet affrontement a été considérablement aggravé par l’intervention étrangère ouverte. C’est une guerre par procuration menée par les États arabes du Golfe dirigés par un nouveau,jeune et belliciste leadership en Arabie saoudite, qui insiste sur le fait que le Yémen est le terrain d’une lutte à mort contre son rival l’Iran pour la domination politique dans la péninsule Arabique.

L’implication iranienne est cependant surestimée. Téhéran n’a ni sponsorisé, ni même soutenu les houthistes la plupart du temps. C’est une guerre que mène la coalition du Golfe dirigée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis  ; elle comprend tous les États du CCG à l’exception d’Oman, et plusieurs autres États arabes et africains dont la motivation est étroitement liée à une volonté de garantir un soutien financier des États du CCG.

Ayant mécontenté les États du CCG avec l’accord sur le nucléaire iranien, les États-Unis et les autres États occidentaux ont aidé ce dernier en abdiquant toute faculté critique, sans parler de leurs propres engagements quant au Traité sur le commerce des armes (TCA) et d’autres aspects du droit international humanitaire. Ils ont continué à fournir armes et munitions à la coalition — y compris des bombes à fragmentation dont ils savent qu’elles sont utilisées contre des civils. Ils n’ont ainsi émis que de timides critiques des frappes aériennes de la coalition ou des bombardements opérés par l’alliance houthis/Saleh sur les installations humanitaires, même après la destruction de deux hôpitaux gérés par l’organisation humanitaire universellement respectée qu’est Médecins sans frontières (MSF), en plus d’un total de 69 autres installations médicales frappées depuis mars 2015.

Des habitants privés de tout

En 2011, l’économie du pays s’était déjà largement effondrée, avec plus de 54 % de la population officiellement sous le seuil de pauvreté. Les ressources en eau s’épuisaient, la sécheresse détruisait une agriculture déjà limitée, le taux de chômage était extrêmement élevé  ; le tout aggravé par la rapide croissance de la population. Le soulèvement populaire de 2011 a démontré que l’espoir pouvait triompher de conditions difficiles. Mais il a été vite déçu quand les diverses élites se sont engagées dans la lutte, soutenues par une communauté internationale qui voulait bien un changement de leadership, mais pas une transformation en profondeur des équilibres sociaux, politiques ou économiques, sans même parler d’une réforme réelle des forces militaires et de sécurité.

En août 2015, le chef du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) faisait remarquer qu’après 5 mois de guerre, la situation au Yémen était aussi mauvaise qu’en Syrie après 4 ans de conflit. En décembre, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), plus de 15 millions de Yéménites (plus de 58 % des 26 millions d’habitants) n’ont pas accès aux services médicaux, 20 millions (77 %) à l’eau potable et aux sanitaires  ; toutes les conditions sont réunies pour des épidémies. Alors que le nombre de décès officiellement enregistrés depuis mars a dépassé 5 700, ce chiffre ne représente que ceux qui sont morts dans des structures hospitalières. De la même manière, les 27 000 blessés recensés sont uniquement ceux qui ont réussi à atteindre un centre médical.

Toutes les parties en conflit empêchent les aliments de base et les fournitures médicales d’atteindre ceux qui vivent dans les zones sous le contrôle de leurs adversaires, ce qui rend dramatiques les conditions de vie de la grande majorité de la population. Le «  blocus  » empêche la livraison de nourriture et de carburant, affectant principalement les citoyens ordinaires.

L’humanitaire sous contrôle

L’ONU et ses agences humanitaires tentent d’aider. Mais selon leurs propres chiffres, il ne touchent que 11,6 millions de personnes, alors que 21,2 millions sont dans le besoin. Un deuxième appel à contribution de 1,6 milliard de dollars pour cette année n’a été couvert qu’à 49 % à la fin de novembre. L’essentiel de ce financement provient des États du CCG, qui ciblent leur aide pour l’empêcher d’arriver dans les zones contrôlées par les «  rebelles  ». En avril, le principal bailleur de fonds qu’est l’Arabie saoudite s’est immédiatement engagé à financer les 274 millions de dollars demandés par l’ONU. Pour cela, elle a créé le King Salman Center for Relief and Humanitarian Aids (Centre du roi Salman pour l’aide humanitaire) pour gérer le décaissement de ces fonds et décidé que chacune des principales agences onusiennes aurait à signer un ou plusieurs protocoles séparés d’entente. Ces procédures ont évidemment retardé la livraison de l’aide, malgré les déclarations emphatiques des chefs des agences de l’ONU à la réception de chaque chèque.

En l’absence de moyen légitime de gagner de quoi survivre, les Yéménites sont plus que jamais dépendants de leurs amis et parents à l’étranger. Un tel soutien est néanmoins très difficile parce que le système bancaire international refuse assez fréquemment d’opérer des transferts au Yémen. Pendant ce temps, les prix de tous les aliments de base flambent : depuis mars, ils ont augmenté en moyenne de 57 % pour le blé, 74 % pour les oignons, 325 % pour le gaz de cuisine, 287 % pour le diesel et 274 % pour l’essence. La situation est pire encore dans les zones de front (Taiz, AlBaida, Mareb et Jawf) et les régions les plus éloignées des ports. Le coût prohibitif du transport des marchandises par bateau et par route est un obstacle supplémentaire. Dans ce contexte, l’annonce d’une famine imminente n’est pas surprenante. La pénurie d’eau est encore plus grande que celle de nourriture, le diesel étant essentiel pour une grande partie du pompage de l’eau.

«  Après moi le déluge  »

Dans le même temps, la situation sur le terrain continue de se détériorer. Le 6 décembre, le général Jaafar Saad, le gouverneur nouvellement nommé d’Aden et son escorte ont été tués par une voiture piégée  ; attentat attribué à l’organisation de l’État islamique (OEI). Saad était très respecté par la population qui lui faisait confiance pour améliorer la sécurité et la gouvernance dans la ville. Ces trois dernières années, un grand nombre de fonctionnaires de rang moyen, militaires ou civils, qui s’étaient engagés à améliorer les conditions de vie déplorables de la population, ont été menacés et beaucoup ont été assassinés. Qui est derrière ces assassinats  ? Quels intérêts servent-ils  ? Ceux qui veulent voir le pays sombrer encore plus dans l’anarchie, le chaos et l’agitation. Cela inclut Al-Qaida et l’OEI, mais aussi Saleh dont la politique, depuis qu’il a été obligé de renoncer à la présidence en 2012 a été «  après moi le déluge  ». Et il a démontré, malheureusement avec succès, que sans lui le pays s’effondrerait. Son rôle négatif a été explicitement mentionné dans un récent rapport du Comité des sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU]. Pour ajouter aux malheurs de la population, deux cyclones d’une ampleur sans précédent ont frappé le pays en novembre.

Nulle part où aller

S’échapper vers des pays voisins est devenu très compliqué. L’accès à l’Arabie saoudite a été sévèrement restreint depuis 1990, avec un mur en cours de construction le long de la majeure partie de la frontière entre les deux pays. Et, depuis que la guerre a commencé, seuls quelques postes-frontières ont été ouverts  ; certains Yéménites y sont admis au compte-gouttes — principalement ceux qui sont originaires du Sud. De nouveaux règlements ont permis à de nombreux migrants illégaux yéménites en Arabie saoudite de régulariser leur situation, mais ces changements sont plus une mesure de contrôle que le résultat d’une volonté humanitaire de soulager la souffrance. Selon l’ONU, 30 000 Yéménites sont entrés en Arabie saoudite entre mars et la fin novembre.

La frontière avec Oman a été bouclée par une clôture construite dans les années 1970 pour empêcher l’infiltration d’armes et de soutien aux Front populaire pour la libération d’Oman (FPLO), une insurrection marxiste-léniniste qui a été écrasée en 1975. Seuls 500 Yéménites ont été autorisés à entrer à Oman, alors que 50 500 ressortissants de pays tiers l’ont été  !

Le voyage par la mer attirait peu au cours des dernières années, alors que des Somaliens, des Éthiopiens et des Érythréens se réfugiaient au Yémen pour fuir leurs propres guerres civiles, les sécheresses dues au climat et la famine. La traversée est extrêmement dangereuse. L’écrasante majorité des près de 30 000 personnes qui sont allées en Somalie sont des Somaliens, mais plus de 3 000 Yéménites les ont suivis, tandis que Djibouti en recevait plus de 16 000. Globalement, le nombre total de ceux qui ont quitté le Yémen est proche de 170 000, mais seulement 52 000 d’entre eux sont yéménites.

Le voyage vers les États occidentaux est particulièrement difficile depuis de nombreuses années, dans certains cas depuis des décennies en raison de contraintes générales sur la circulation des personnes pauvres dans le monde. Dans le cas présent, la difficulté est d’autant plus grande du fait de la «  menace  » posée par une poignée d’islamistes armés. Pourquoi ou comment un nombre insignifiant de tentatives infructueuses de faire sauter des avions ont-elles été utilisées pour diaboliser et punir l’ensemble de la population d’un pays  ? C’est une question rarement posée par nos services d’immigration et nos dirigeants politiques. Mais le résultat est que la plupart des Yéménites ne tente même pas de venir en Europe ou aux États-Unis. Et la dernière suggestion du candidat américain à l’investiture républicaine Donald Trump selon laquelle «  tous les musulmans devraient être empêchés d’entrer aux États-Unis  » n’est qu’une insulte raciste supplémentaire qui, malheureusement, augmente les perceptions négatives des musulmans.

Jusqu’à récemment, les Yéménites pouvaient voyager sans visa vers la Jordanie, la Syrie, l’Égypte et la Malaisie. On peut penser que peu auraient choisi d’aller en Syrie, où la guerre est pire qu’au Yémen. L’Égypte, où résident déjà de nombreux Yéménites, ne fournit pas un climat propice et a récemment restreint l’entrée sans visa aux Yéménites de plus de 45 ans ou de moins de 13 ans. Dernières d’une série décourageante, les autorités jordaniennes sont revenues sur leur approche hospitalière. Où est l’ambassade de Jordanie au Yémen  ? A-t-elle encore un service de visas accessible aux personnes  ? Seule celle de la Malaisie reste ouverte, mais pour combien de temps  ? Alors, que doivent faire les Yéménites  ? Fermer les portes de leurs maisons et mourir lentement de faim et de soif  ? Essayer de monter dans les bateaux et rejoindre l’Afrique  ? Affronter les champs de mines à la frontière de l’Arabie saoudite et se déplacer en masse, à la façon dont les Syriens se dirigent maintenant vers l’Europe  ? Reste-t-il un sens de l’humanité et de solidarité dans le monde  ?

Et maintenant, quelle stratégie de l’Etat Islamique ?

Par

7 decembre 2015

Source : http://echoradar.eu

A la suite des attaques du 13 novembre, on a lu finalement peu d’analyses de la stratégie de l’État Islamique (EI). Certains ont remarqué un « changement de stratégie ». Disons qu’il y a eu une rupture apparente. Toutefois, celle-ci est-elle significative de la stratégie de long terme de l’organisation ?

Daesh exécute une trentaine d'otages éthiopiens chrétiens en Libye.

Daesh exécute des otages éthiopiens chrétiens en Libye

En effet, jusqu’à présent, l’Etat Islamique s’était démarqué d’Al Qaida (AQ) en inventant une stratégie « au près », visant à contrôler un territoire d’où s’étendre. Il avait ainsi tiré profit de deux États en guerre civile où les conditions politiques sont plus celles d’États faillis que d’États solides : Irak et Syrie. En Irak, la division du pays en trois régions et la domination du parti chiite à Bagdad laissaient la question des Arabes sunnites ouverte. C’est ce terreau qu’a utilisé l’ex « Al Qaida en Irak » pour renaître et se transformer, très probablement avec l’aide des cadres husseinistes qui apportèrent organisation et structuration militaire. En Syrie, la guerre civile qui perdure laissa le champ à de nombreux groupes rebelles, tout sauf unifiés. Aussi l’EI s’étendit-il peu à peu des deux côtés de la frontière. Personne n’y faisait attention jusqu’à ce que l’EI (alors EIIL, en Irak et au Levant, avant de simplifier en EI) prenne le contrôle de villes importantes en Irak (Mossoul, Falloujah) et de vastes portions de territoire en Syrie, quitte à combattre les Al Qaidistes syriens (front Al Nusrah) et les autres rebelles, même islamistes.

L’établissement d’un territoire propre s’accompagnait d’une communication stratégique extrêmement performante, visant à attirer des combattants. Ainsi, l’EI était un importateur de combattants sur le noyau central de la lutte, le califat, plus qu’un exportateur de combat. Il acceptait certes les allégeances mais sans vraiment chercher à les organiser.

Toutefois, depuis un an, Daesh ne progressait plus. Certes, il a pris Palmyre… Mais il a perdu Kobané, Singar, des localités en Irak, Bajai, Ramadi est assiégé, et même l’armée syrienne le grignote à l’est d’Alep. Il fait l’objet de frappes de plus en plus concentrées, plus seulement en Irak de la part des Américains, mais désormais aussi en Syrie.

C’est probablement en réaction à ce lent recul que l’EI a orchestré les attaques contre la Tunisie, la Russie (avion sur le Sinaï), Beyrouth, Ankara et Paris (au passage, malgré l’émotion, Paris ne fut qu’une cible parmi d’autres). Le but consiste bien à « reprendre l’initiative » sur un autre plan, conformément à toute stratégie qui cherche avant tout à surprendre l’ennemi et à contourner ses points forts. Mais ne risquait-il pas par là d’augmenter le front de ses ennemis ? c’est bien sûr ce que l’on peut constater en première analyse. Pourtant ce risque fut pris afin d’alimenter le discours général de l’EI et conserver son attrait auprès des jeunes enfants sans collier, prêts à rejoindre la rébellion. Constatons de plus que pendant ce temps là, Al Qaida progresse ou se maintient, en Syrie, au Yémen (beaucoup), au Maghreb…

Ainsi, il y a une sorte de passage de la stratégie « au près » à une stratégie plus décentrée. Non pas « au loin » puisqu’il ne s’agit pas de frapper les États-Unis, mais l’Europe et les voisins. Une stratégie « au milieu » ?

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Voici pour l’état des lieux. Mais cette réaction dit-elle tout de la stratégie de l’EI ? Il ne semble pas. En effet, pendant que les esprits se concentrent sur le marathon diplomatique de Paris ou sur la situation en Syrie, ils détournent leur attention d’autre lieux. Notamment de la Libye qui paraît constituer le prochain champ d’expansion de Daesh (ce billet a été largement rédigé avant la campagne de presse de cette semaine sur la situation en Libye). En effet, il semble qu’il y ait désormais là-bas de 3000 à 5000 combattants affiliés à l’EI. De même, il s’agit désormais d’un contrôle opérationnel, chose fort distincte des rapports entretenus avec les autres groupes affiliés. On note ainsi l’envoi non seulement de cadres mais aussi de combattants, principalement locaux (libyens, tunisiens ou égyptiens)

Vu de l’EI, la situation libyenne présente de nombreuses opportunités, bien que le pays soit fort éloigné du califat. Beaucoup ont noté la possibilité de tenir de nouvelles ressources : on parle ainsi beaucoup des champs pétrolifères, parfois de la main-mise sur les trafics de réfugiés. IL s’agit là de cibles particulières, certes, mais qui n’expliquent pas à elles seules la nouvelle stratégie de Daesh. De même, évoquer la fragilité des États environnants (Tunisie, voire Égypte et Algérie) constitue certes un terreau important, mais il signifierait que l’EI aurait pris un contrôle suffisant de la Libye pour s’étendre. Or, ce n’est pas le cas et les milices jihadistes qui sévissent en Algérie ou en Tunisie demeurent encore marginales. Cependant, il ne fait pas de doute que la Libye présente un double avantage : constituer d’abord un État failli qui a « raté » sa révolte arabe ; mais aussi un État voisin de la Tunisie qui est la seule à inventer un contre-modèle. De ce point de vue, la Tunisie constitue un objectif important dans la stratégie jihadiste puisqu’il s’agit de montrer que les masses musulmanes n’ont que le choix entre des régimes corrompus « à la solde de l’Occident » ou un chaos indescriptible, et que seul l’EI est capable de rétablir l’ordre. Voici pour l’objectif politique.

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Pour l’objectif stratégique, beaucoup ont évoqué la possibilité de relier les territoires de l’EI, notamment avec une jonction avec Boko Haram. Cet objectif me semble hors de portée à court et moyen terme et ne me paraît pas motiver le choix de l’EI. Rappelons tout d’abord la différence faite par l’EI entre les combattants arabes et les autres : ainsi, d’après les témoignages, ceux qui viennent d’Europe sont souvent affectés à des tâches annexes et ne participent pas directement aux combats. On peut imaginer le dédain envers des combattants d’Afrique noire. Il est douteux que la jonction avec Boko Haram, en Afrique sub-saharienne, constitue un objectif conséquent pour le « califat », qui ne rêve que de réunir le monde musulman traditionnel, donc Machrek et Maghreb.

Il reste que là n’est probablement pas le principal. Vu de l’EI, compte-tenu de la pression ressentie sur le territoire actuellement contrôlé, vu l’espèce de grande coalition (faible, mais grande) qui est en train de se mettre en place, il est urgent d’ouvrir un deuxième front afin de diviser les efforts ennemis. Là réside probablement le principal objectif d’Al Baghdadi : avoir un deuxième pilier de la lutte, qui puisse désorienter les efforts ennemis mais aussi prendre celui-ci à revers.

Compte-tenu de la sensibilité européenne à la question migratoire, on peut alors imaginer que les Européens veuillent se concentrer sur la Libye plutôt que sur le Proche-Orient, ce qui permettrait à l’Etat Islamique d’y durer et de trouver de nouveaux relais de progression.

O. Kempf

 

Le pétrole, le coton ou le phosphate de l’Etat islamique sont-ils vendus en Europe ?

Par Olivier Petitjean, Rachel Knaebel

24 novembre 2015

Source : http://www.bastamag.net

Des puits de pétrole, des gisements gaziers, des mines de phosphate, des champs de coton, des cultures de céréales… Autant de ressources sur lesquelles l’Etat islamique a mis la main grâce aux territoires qu’il contrôle en Irak et en Syrie. Malgré l’embargo dont il fait l’objet, une partie de ces produits sont écoulés sur les marchés, vers les pays voisins, et servent à financer sa guerre sans fin. Comment les entreprises des secteurs concernés, les négociants de matières premières, les banques et les institutions internationales s’assurent-ils qu’ils ne contribuent pas à remplir les caisses de Daech ?

« Les établissements financiers et de crédit sont appelés à exercer une vigilance particulière à l’égard de toutes transactions commerciales de nature à bénéficier à Daech » prévient Tracfin, la branche du ministère français des Finances chargée de la lutte contre le blanchiment. Les revenus annuels de l’État islamique avoisinent les 3 milliards de dollars, selon les estimations. En prenant le contrôle d’une partie du territoire syrien et irakien, le groupe armé a mis la main sur plusieurs puits de pétrole, sur des gisements gaziers, des fabriques d’engrais, des champs de coton et de céréales… Autant de matières premières qui peuvent contribuer à son financement. En plus de l’argent venu des enlèvements, des taxes imposées aux populations, du trafic d’antiquités, cette mainmise sur des ressources naturelles et les hydrocarbures rapportent des sommes conséquentes. Encore faut-il écouler ces matières premières. Qui sont donc les partenaires commerciaux de Daech ? Les autorités internationales et les grandes entreprises des secteurs concernés ont-elles pris les mesures qui s’imposent ?

Avec le déploiement du porte-avions Charles-De-Gaulle en Méditerranée orientale, suite aux attentats de Paris du 13 novembre, l’armée française va intensifier ses bombardements aériens – débutés il y a plus d’un an – contre Daech en Syrie et en Irak. La veille des attaques de Paris, le ministère de la Défense annonçait avoir bombardé trois sites pétroliers syriens. Les frappes menées par les États-Unis ciblent également des installations pétrolières de Daech. L’opération a été baptisée « Tidal Wave II », en référence à la première opération Tidal Wave qui visait les ressources pétrolières des nazis en Roumanie durant la Seconde Guerre mondiale. Le lundi 16 novembre, pour la première fois, les États-Unis ont commencé à attaquer également des convois de camions citernes, transportant du pétrole destiné à la contrebande. Ce dont ils s’étaient abstenus jusqu’alors par crainte de faire des victimes civiles.

ExxonMobil, Chevron et Total convoitent les sous-sol kurdes

Les puits pétroliers contrôlés par Daech représentent, en octobre 2014, 60 % de la production syrienne de pétrole et 10 % de la production irakienne, selon un rapport de l’agence d’informations financières Thomson Reuters. Ce qui correspond à l’époque à une capacité de 60 000 barils par jour dans chaque pays. Une production qui place en théorie le « califat » au 40ème rang des pays producteurs de pétrole, et rapporte un profit estimé entre 2 et 4 millions de dollars par jour. Mais c’était il y a plus d’un an.

La situation militaire a changé. Une partie des puits capturés par Daech en 2014 ont été reconquis par les forces kurdes et irakiennes appuyées par les États-Unis et l’Iran, réduisant considérablement les ressources potentielles de l’État islamique. S’ils revêtent une importance majeure pour la conduite de la guerre, les gisements actuellement exploités par Daech restent en fait modestes : quelques dizaines de milliers de barils par jour au plus, alors que la production totale de l’Irak se compte en millions de barils. Les gisements syriens contrôlés par l’organisation sont par ailleurs sur le déclin. Mais l’avancée de Daech dans le nord de l’Irak durant l’été 2014 menace alors directement des gisements pétroliers bien plus considérables, ce qui a probablement motivé l’intervention états-unienne. ExxonMobil, Chevron et la française Total se préparent d’ailleurs à exploiter les richesses du sous-sol kurde.

Pétrole, phosphate et textile made in Etat islamique ?

Que fait Daech avec ses ressources, même limitées, en pétrole ? L’État islamique « couvre ses propres besoins et, semble-t-il, vend le reste sur le marché noir local, et exporte du pétrole brut ou raffiné vers la Jordanie, l’Iran, le Kurdistan et la Turquie », indique le rapport de Thomson Reuters. Les djihadistes profiteraient des réseaux de contrebande existant depuis les embargos frappant l’Irak de Saddam Hussein puis l’Iran. Un rapport d’avril 2015 du Congrès des États-Unis signale que le groupe vend du pétrole extrait de ses puits irakiens via la Turquie « de la même manière pour l’essentiel que le pétrole syrien ». Des informations font également état de ventes possibles du pétrole de Daech au régime syrien, et même aux rebelles et aux Kurdes de Syrie, qui combattent les islamistes.

En plus du pétrole, Daech a aussi pris le contrôle de plusieurs gisements gaziers, d’une mine de phosphate irakienne, d’une usine de production d’acide sulfurique et phosphorique et de cinq cimenteries, dont une de Lafarge en Syrie. Mais, précise une analyse du groupement intergouvernemental de lutte contre le blanchiment d’argent (Groupement d’action financière, Gafi), « au contraire du pétrole brut et raffiné, pour lesquels il existe des circuits de contrebande établis de longue date et des marchés noirs locaux, ces autres ressources sont probablement plus difficile à monétiser pour Daech ». Des inquiétudes existent aussi sur la possibilité que du coton syrien cultivé dans les champs sous contrôle de Daech puisse passer par la Turquie, avant de se retrouver dans les stocks des fabricants textiles européens. Une étude réalisée par une consultante française sur la filière textile régionale alertait il y a deux mois sur l’existence d’un risque réel pour les consommateurs français d’acheter des vêtements contenant du coton de l’État islamique. Des conclusions que l’Union française des industries textiles, indirectement mise en cause, juge erronées.

Les transaction de pétrole avec Daech interdites par l’UE, les États-Unis et l’ONU

En principe, toute transaction qui risque d’alimenter les caisses des groupes islamistes en Syrie et en Irak est interdite. Des entreprises ont stoppé leurs achats de matières premières avec la Syrie dès le début de la guerre. La multinationale norvégienne Yara, spécialisée dans les engrais, assure ne plus acheter de phosphate syrien depuis février 2011, ni venant d’Irak. L’Union européenne a prohibé tout achat de pétrole syrien [1]. À cette époque, les sanctions visent spécifiquement le régime de Bachar El-Assad et la répression sanglante face au soulèvement populaire – l’Etat islamique n’a pas encore surgi sur la scène régionale. Total cesse toutes ses activités de production en Syrie en décembre 2011. L’entreprise française y exploitait du pétrole dans la région de Deir Ez Zor. Elle n’emploie aujourd’hui plus que deux personnes dans son bureau de Damas, afin de « respecter les obligations contractuelles », fait savoir la compagnie.

Les États-Unis aussi ont interdit l’importation de pétrole venu de Syrie avant que Daech ne prenne le contrôle d’une partie des puits [2]. Les sanctions états-uniennes prohibent toutes les transactions de pétrole, mais aussi toute transaction financière en lien avec du pétrole d’origine syrienne. Au sein de l’ONU, les décisions prises visent uniquement les groupes islamistes de la région, mais épargnent le gouvernement syrien, grâce au soutien de la Russie, qui dispose d’un droit de véto au Conseil de sécurité. Une résolution [3] de février 2015 condamne « tout engagement dans un commerce direct ou indirect en particulier de produits pétroliers, et de raffineries modulables, avec Daech et le Front Al-Nusra », une autre composante des forces islamistes en Syrie.

Des réseaux de contrebande qui datent de l’embargo irakien

En France, Tracfin invite « les établissements financiers et de crédit » à « considérer les transactions financières relatives, directement ou indirectement, à l’achat de pétrole, brut ou non, en provenance d’Irak ou produit en Irak, comme des transactions à risque élevé, justifiant des vigilances particulières, sauf si la State Oil Marketing Organization, qui relève du ministère du Pétrole du gouvernement Irakien, y a consenti. » Sur place, les frontières sont poreuses, les alliances de factions sont à géométrie variable, la corruption est généralisée et la situation régionale, notamment au Kurdistan irakien, extrêmement complexe. Autant d’éléments qui favorisent évidemment la vente de pétrole de Daech par l’intermédiaire de trafiquants à travers l’Irak et la Turquie. Le gouvernement régional kurde d’Irak, s’il combat lui aussi Daech, exporte par exemple du pétrole sans l’accord du gouvernement central irakien, dans une stratégie d’indépendance politique et financière [4].

Dans cette situation de guerre, où les réseaux de contrebande sont implantés de longue date, les frontières troubles, et où le Kurdistan irakien vend du pétrole sans l’aval de Bagdad, il est extrêmement difficile de tracer le pétrole dans la région. Là encore, la frontière turque est montrée du doigt. « Les institutions financières feraient bien d’examiner précisément les transactions qui impliquent des entreprises turques ou des individus liés au secteur pétrolier en Turquie », conseille l’agence d’informations financières Thomson Reuters dans son rapport. En Irak, « il est apparu que Daech fait usage des anciens réseaux mis en place par le parti Baas [l’ancien parti au pouvoir à l’époque de Saddam Hussein, ndlr] pour contrevenir au programme Pétrole contre nourriture ».

Les sociétés de trading achètent-elles du pétrole de Daech ?

Ce programme, mis en place par l’ONU pour atténuer les effets de l’embargo des États-Unis contre l’Irak entre 1992 et 2002, s’est retrouvé au cœur d’un vaste système de corruption pour le contourner. Dans cette affaire, l’entreprise française Total a été poursuivie pour corruption. Elle est toujours en attente du jugement en appel [5]. Une grande entreprise suisse de négoce de pétrole, Vitol, a également été condamnée en 2007 aux États-Unis à plus de 17 millions de dollars d’amende et de compensation pour la corruption de fonctionnaires irakiens.

Comment les négociants de pétrole et de matières premières s’assurent-ils qu’ils ne commercent pas de l’or noir extrait par l’État islamique ? « Vitol a un programme global de conformité qui inclue des politiques et des procédures rigoureuses d’examen des intermédiaires et de leurs chaîne d’approvisionnement », nous assure la société de trading. « Dans la région, une vigilance et des contrôles renforcés ont été mis en place, comme l’exigence de ne traiter qu’avec des interlocuteurs connus de longue date et de confiance. »

« Il est très difficile de tracer l’origine exacte d’un produit pétrolier »

Trafigura, une autre grande entreprise de courtage de matières premières, apporte une réponse similaire : « Trafigura n’achète du pétrole et des produits pétroliers, des métaux, et minerais qu’à des sources que nous connaissons bien et qui ont passé nos procédures de connaissance clients ». Trafigura avait aussi été pointée du doigt pour des transactions illicites avec le pétrole soudanais au moment de la guerre du Darfour (ainsi que dans un scandale de déversement de déchets toxiques en Côte d’Ivoire). Les deux entreprises collaboreraient désormais avec les autorités de Washington : elles « ont été invitées dans le seul but de donner, sur la base de leurs connaissances de leur branche, une évaluation du possible volume et le déroulement des opérations pétrolières de l’État islamique », communiquent les autorités suisses.

Est-ce suffisant ? Pour Marc Guéniat, responsable d’enquêtes à l’ONG suisse Déclaration de Berne, qui suit de près les activités des grandes frimes de négoce, « il est très difficile de tracer l’origine exacte d’un produit pétrolier, surtout s’il est mélangé. Il n’existe pas de dispositif qui contraindrait un négociant à se poser cette question. En Suisse, où se trouvent les grands négociants, ceux-ci n’ont pas l’obligation de s’interroger sur l’origine des matières premières qu’ils commercent, contrairement aux banques, qui doivent s’interroger sur l’origine des fonds qu’elles reçoivent en vertu de la loi sur le blanchiment d’argent. Les négociants peuvent acquérir une matière première d’origine illégale ou qui serait le produit d’un crime. » Le traçage semble d’autant plus difficile dans des situations de conflit ouverts, des situations qui ne repoussent pourtant pas les négociants, au vu des scandales passés.

Cesser toute activité avec les pays voisins ?

En septembre 2014, l’ambassadrice européenne en Irak Jana Hybaskova confie qu’il est connu que des pays européens achètent en bout de course du pétrole de Daech [6]. Sans que plus d’informations à ce sujet n’ait été communiquée par les institutions européennes depuis. « Les négociants seraient bien gênés de véritablement exclure le commerce de pétrole provenant des zones de Daech, juge Marc Guéniat. Une banque française qui travaille à Genève dans le financement du négoce a décidé d’écarter totalement ce risque en cessant toute activité dans le pétrole de la région, ce qui signifie aussi en Turquie. C’est, à mon sens, le seul moyen d’être certain de ne pas écouler ce pétrole sur les marchés mondiaux. »

Les banques françaises savent bien que ce type de transaction en zones troubles peuvent leur valoir un coûteux retour de bâton. L’année dernière, c’est pour des transactions avec des régimes sous sanctions des États-Unis (Soudan, Iran, Cuba) que BNP Paribas a écopé d’une amende record de plus de six milliards d’euros. Près de trois quarts des transactions incriminées concernaient des échanges réalisés avec le régime soudanais, visé par des sanctions pour soutien au terrorisme et violations des droits de l’homme. Et c’est de vente de pétrole dont il s’agissait [7]. La première banque française a, depuis, considérablement renforcé son contrôle juridique, et serait particulièrement vigilante à ne pas s’impliquer dans les pays voisins de la Syrie.

La Suisse, paradis des commerçants de pétrole… et du trafic d’antiquités

La Suisse est aussi au cœur des préoccupations sur le commerce des antiquités pillées dans les zones occupées par Daech. Un rapport du président du Louvre, rendu public après les attentats de Paris, indique que les principaux sites antiques de Syrie et d’Irak ont fait l’objet « d’un nombre incalculable de fouilles sauvages ». La vente de ces objets viendrait, elle aussi, gonfler les finances de Daech.

« Daech a probablement récupéré les plus belles pièces du musée de Raqqa (en plus de celles volées dans les musées en Irak) pour les revendre à des trafiquants qui bénéficient de réseaux parfaitement organisés et qui existaient bien avant l’apparition de Daech », pointe le rapport. Or, il se peut que ces pièces volées se retrouvent dans les ports francs du monde entier pour y trouver acheteur. Car dans ces « paradis du recel », confidentialité et discrétion sont la règle. « Dans certains ports francs, aucune obligation d’inventaires à l’intention des douanes n’est imposée : la nature des biens entreposés, leur valeur et l’identité de leur propriétaire restent confidentiels », souligne le directeur du Louvre. Parmi ces territoires, on trouve Singapour et Shangaï, mais aussi Genève et Luxembourg. Au cœur de l’Europe.

Rachel Knaebel, avec Olivier Petitjean

En photo : Des miliciens de l’Etat islamique dans la région de Tikrit en Irak et leurs prisonniers, en juin 2014. Après la prise de la ville et d’une base militaire irakienne, l’État islamique revendique le massacre de 1700 prisonniers chiites.

Notes

[1Voir ici.

[2Voir ici.

[3Voir ici.

[4Il y a quelques jours, Reuters révélait que ces exportations se feraient notamment via Israël.

[5Après une relaxe en première instance, le parquet a requis l’amende maximale de 750 000 euros contre Total lors du deuxième procès fin octobre.

[6Voir cet article de Médiapart.

[7Voir ici la description des faits reprochés.

38 millions de personnes déplacées dans leur propre pays

Par Eleonore Abou Ez avec AFP

12/05/2015

Source : http://geopolis.francetvinfo.fr

Des déplacés irakiens
Des déplacés irakiens fuyant les violences à Ramadi en avril 2015. © AFP / Ahmad Al-RUBAYE

GEOPOLIS – Les multiples conflits dans le monde ont grossi les rangs des civils forcés de quitter leur foyer. Rien qu’en 2014, 11 millions de nouvelles personnes ont dû fuir la violence. Il y a au total 38 millions de déplacés internes, selon un rapport annuel de l’ONG norvégienne IDMC.

Ils sont syriens, irakiens ou soudanais et sont réfugiés dans leur pays.
Les conflits perdurent et les chiffres de l’exode explosent. Les déplacés recensés par l’Observatoire des situations de déplacement interne (IDMC) atteignent un nouveau record pour la troisième année consécutive.

Ils représentaient, en 2014, l’équivalent des populations cumulées de Londres, New York et Pékin. «Il s’agit des plus mauvais chiffres concernant les personnes forcées à se déplacer depuis une génération, ce qui prouve que nous avons complètement échoué à protéger des civils innocents» regrette Jan Egeland, secrétaire général norvégien pour les réfugiés (NRC).

Le Moyen-Orient et l’Afrique en première ligne
Deux grandes régions dans le monde sont particulièrement concernées par ce fléau.

Le Moyen-Orient, où ce sont les civils irakiens qui ont le plus souffert des déplacements internes en 2014, avec au moins 2,2 millions de personnes supplémentaires contraintes de fuir les zones contrôlées par les djihadistes de Daech. La Syrie détient de son côté un record mondial avec un déplacement qui touche près de 40% de sa population.

L’Afrique subsaharienne, où les conflits au Nigeria, en Centrafrique ou au Soudan du Sud ont jeté sur les routes des centaines de milliers de personnes. La région comptait en 2014 plus de 11 millions de déplacés dans 22 pays.

Les personnes nouvellement déplacées selon régions

Les personnes nouvellement déplacés par régions  © capture d’écran du site IDMC

En Europe aussi
Le rapport de l’organisation IDMC souligne que l’Europe est pour la première fois depuis dix ans, le théâtre de déplacements forcés massifs en raison de la guerre en Ukraine qui a poussé plus de 640.000 à fuir leur foyer en 2014.

Un nombre qui a doublé depuis le début de 2015.

En plus des 38 millions de déplacés internes, il faut ajouter près de 12 millions de réfugiés dans un autre pays que le leur, selon les chiffres du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR).
Ce qui fait au moins 54 millions de déracinés dans le monde.

Comment Londres et Wall Street ont mis Hitler au pouvoir

Par William F. Wertz, Jr.

19/09/2006

Source : http://www.solidariteetprogres.org

Hjalmar Schacht, directeur de la Reichsbank et protégé du directeur de la Banque d’Angleterre, était le cerveau de l’économie nazie et des arrangements avec les cartels anglo-américains.

La guerre économique et financière menée aujourd’hui par l’oligarchie peut se réclamer essentiellement de trois antécédents historiques : 1) l’empire vénitien au cours de la période précédant la guerre de Cent ans et l’âge des ténèbres du XIVème siècle ; 2) l’empire établi, sur le modèle vénitien, par la Compagnie des Indes orientales suite au traité de Paris qui mit fin à la guerre de Sept ans en 1763 ; et 3) les cartels anglo-américano-allemands mis en place dans les années 20. C’est ce dernier aspect que nous allons examiner ici, car il est l’incarnation la plus récente du danger que représente actuellement une oligarchie financière déterminée à dominer le monde sous couvert de « globalisation ».

Il s’agit ici de montrer que le système financier oligarchique d’après-guerre, décrit en partie par John Perkins dans son livre Confessions d’un tueur à gages économique [1], représente la continuation des accords de cartellisation des années 20, qui menèrent à la Deuxième Guerre mondiale. Ces accords, que le président Franklin Roosevelt comptait démanteler après la guerre, constituent en quelque sorte un précurseur de la globalisation actuelle.

Dans une lettre au secrétaire d’Etat Cordell Hull, datée du 8 septembre 1944, le Président américain disait : « L’histoire de l’utilisation par les nazis du trust IG Farben se lit comme un roman policier. La défaite de l’armée nazie devra être suivie de l’éradication de ces armes de guerre économique. »

Cependant, malgré l’intention clairement exprimée par Roosevelt avant sa mort prématurée (en avril 1945), ces cartels furent protégés pendant la guerre par leurs partenaires anglo-américains et leur démantèlement ultérieurement prévu fut bloqué par ces mêmes intérêts.

En réalité, c’est une oligarchie financière internationale basée à Londres et à Wall Street qui permit la montée au pouvoir d’Hitler. Face à la dépression mondiale, elle ne voulait en aucun cas résoudre la crise en faisant appel aux méthodes du système américain de développement économique appliquées par Roosevelt aux Etats-Unis et proposées en Allemagne au début des années 30 sous forme du plan Lautenbach. Elle préféra encourager la création de gouvernements fascistes en Italie, en Allemagne, en Espagne, etc., afin de mieux garder le contrôle d’un système financier en plein effondrement, aux dépens de l’intérêt public. Les régimes fascistes ainsi mis au pouvoir devaient imposer une politique de pillage et de répression meurtrière et lancer la militarisation afin de renforcer encore le pillage.

On voit le reflet de cette politique aujourd’hui dans le dessein mondial visant à imposer, sous l’égide du Fonds monétaire international (FMI), la collecte de la dette extérieure assortie d’une austérité draconienne. La privatisation et donc le pillage du système de retraites (Social Security System), poursuivis avec acharnement par l’administration Bush, représentent le fer de lance de cette politique fasciste. Le modèle, explicitement invoqué par Bush, est la politique économique mise en œuvre au Chili à l’époque de la sinistre « Opération Condor » menée par le dictateur Augusto Pinochet – ce modèle lui-même ayant été préconisé par George Shultz et la Chicago School.

Au moment où Hitler commençait sa vaste mobilisation en vue de préparer une guerre d’agression, l’oligarchie financière basée à Londres et à Wall Street entretenait de multiples liens et relations avec les filiales allemandes des cartels ; ces sociétés continuèrent à commercer avec l’ennemi pendant la guerre et cherchèrent, par la suite, à protéger leurs avoirs. Dans le contexte de la Guerre froide, qu’elle orchestra avec l’aide de Winston Churchill et du président Truman, l’oligarchie financière se servit des mêmes avoirs pour torpiller le système de Bretton Woods, inspiré et lancé par Franklin Roosevelt, qui reposait sur la souveraineté des Etats-nations et le système américain d’économie politique. A la place, elle prônait une forme de fascisme universel sans Hitler que nous appelons, aujourd’hui, globalisation.

Le président américain Dwight D. Eisenhower mit clairement en garde contre cet appareil dans le discours qu’il prononça en quittant ses fonctions, en janvier 1961, où il parlait du danger que représentait le « complexe militaro-industriel ». Il ne fut pas possible d’éliminer immédiatement le système de Bretton Woods – il fallut pour cela attendre la première décision fatidique prise en 1971 par un président Nixon écoutant les conseils de George Shultz.

 

Sommaire de cet article

 Les cartels : un plan Schacht-Dulles-Morgan

Le rôle des frères Dulles, John Foster et Allen, dans la création des cartels et dans ce qui allait devenir le projet Hitler, remonte à l’époque du traité de Versailles, en 1919, qui fit porter à l’Allemagne l’entière responsabilité de la Première Guerre mondiale. En conséquence, elle perdit 13,5 % de ses territoires d’avant 1914 et fut condamnée à verser des réparations de guerre. Pour tenter de les honorer, l’économie allemande fut saignée à blanc pendant les années 20, menant en fin de compte à la chute de la République de Weimar. L’aggravation de la dépression au début des années 30 contribua ainsi à la montée au pouvoir d’Hitler.

Remontons à l’époque de la Première Guerre mondiale, Allan Dulles est envoyé à Berne (Suisse) par son oncle, Robert Lansing, à l’époque secrétaire d’Etat du président Woodrow Wilson, où il est chargé du renseignement à la Légation américaine. Par le biais du même oncle, les frères Dulles prennent part aux négociations du traité de paix de Versailles. En 1920, Allen Dulles sera nommé premier secrétaire de l’ambassade américaine à Berlin.

Son frère, l’avocat John Foster Dulles, représentera les intérêts de la Banque d’Angleterre et de la société J.P.Morgan dans l’Europe d’après guerre. Au printemps de 1920, au lendemain des négociations de Versailles, John Foster rencontre Hjalmar Schacht (1877-1970), à l’époque fonctionnaire subalterne auprès de l’autorité bancaire allemande créée par les Alliés et qui deviendra plus tard l’architecte de l’économie de guerre nazie basée sur les travaux forcés.

Le 20 mars 1922, Schacht fait part à John Foster Dulles d’une proposition de nouveau système international :

Une solution au problème des réparations (…) pour donner à l’Europe quelques années, disons cinq ans, afin de restaurer (…) de solides conditions dans les différents pays. (…) L’Allemagne doit pouvoir trouver un prêt, disons de 5 milliards de marks-or, qui seront versés à la France. (…) Mon idée est que ce ne soit pas un emprunt d’Etat, mais un emprunt de compagnies privées. Je veux former, disons, quatre compagnies privées allemandes, et à chacune d’entre elles, le gouvernement allemand devra accorder le monopole des exportations en gros de produits tels que le charbon, la potasse, le sucre et le ciment. Chacune de ces compagnies contrôlera l’exportation d’un de ces produits. Le monopole devra être accordé pour 20 ans. Les producteurs nationaux devront leur remettre leur production. (…)

Ces sociétés émettront des emprunts d’un montant total de 5 milliards de marks-or. (…) Comme le total des exportations des quatre peut être estimé à 500 millions de marks-or, le montant de l’emprunt sera remboursé en 10 ans. (…)

L’emprunt que je propose (…) n’est basé sur aucun traité politique. (…) Le remboursement sera sous le contrôle, tout d’abord, d’industriels et d’hommes d’affaires appartenant aux rangs les plus élevés.

Dulles fait suivre la lettre à Thomas W.Lamont, un associé de J.P.Morgan, et au cours des années qui suivent, l’essentiel de ce plan Schacht-Dulles-Morgan sera mis en oeuvre. Voilà l’origine des cartels internationaux basés en Allemagne et dirigés par les Britanniques, qui furent créés dans les années 20.

Schacht lui-même sera nommé Commissaire à la monnaie nationale allemande en novembre 1923, et un mois plus tard, président de la Reichsbank.

Depuis 1919, John Foster Dulles était l’avocat de Richard Merton, fondateur du plus important de ces cartels, l’Interessen Gemeinschaft Farben (IG Farben). En 1924, il est choisi par J.P.Morgan pour mettre en oeuvre le plan Dawes prévoyant la réorganisation, dans le cadre de négociations avec Schacht, du versement des réparations de guerre. En 1926, il deviendra directeur exécutif de Sullivan and Cromwell, le cabinet d’avocats de tous les cartels.

 La formation des cartels

De 1926 à 1929, le plan Schacht-Dulles-Morgan débouche sur une série d’arrangements impliquant nombre des plus grandes sociétés britanniques, américaines et allemandes. Les deux principaux cartels sont le trust chimique IG Farben et le Cartel international de l’Acier, dont la création est redevable aux prêts étrangers d’un montant de 800 millions de dollars accordés dans le cadre du plan Dawes, en vue de cartelliser la chimie et la sidérurgie allemandes. Ces prêts sont gérés aux trois-quarts par trois firmes de Wall Street : Dillon, Read & Co ; Harris, Forbes & Co et National City.

En 1925, IG Farben regroupe six des plus gros producteurs chimiques allemands. En août 1927, Standard Oil conclura avec lui un programme conjoint de recherche et développement sur l’hydrogénation (production d’essence à partir du charbon), procédé découvert par un chercheur allemand en 1909. En 1928, Henry Ford fusionnera ses actifs allemands avec ceux d’IG Farben. Le 9 novembre 1929, un cartel pétrochimique international sera créé suite au mariage d’IG Farben avec les Britanniques ICI et Shell Oil, et les Américains Standard Oil et Dupont.

C’est l’accord entre Standard Oil et IG Farben qui constitue le pilier du cartel. Premièrement, Standard Oil se voit accorder la moitié de tous les droits concernant le procédé d’hydrogénation pour tous pays sauf l’Allemagne. Deuxièmement, Standard Oil et IG Farben se mettent d’accord pour « ne jamais se concurrencer l’un l’autre dans les secteurs de la production chimique et de la production pétrolière. Désormais, si Standard Oil souhaitait entrer dans le domaine des produits chimiques industriels ou des médicaments, ce ne serait possible qu’en partenariat avec Farben. En retour, Farben s’engageait à ne jamais pénétrer le secteur du pétrole sauf en association avec Standard ».

Lorsqu’éclate la Deuxième Guerre mondiale, IG Farben a passé des accords de cartel avec 2000 sociétés dans le monde, dont Ford Motor Co., Alcoa, General Motors, Texaco et Procter et Gamble, pour n’en citer que quelques-unes.

En 1926, le Cartel international de l’Acier ouvre ses bureaux au Luxembourg. Il servira de véritable « gendarme privé » du commerce mondial de l’acier de 1926 à 1939. Sa composante allemande, qui regroupe les quatre plus gros producteurs d’acier nationaux, s’appelle Vereinigte Stahlwerke. Dirigé par Ernst Poensgen, Fritz Thyssen, Otto Wolff et autres, ce groupe recevra 100 millions de dollars de la part d’investisseurs privés aux Etats-Unis. Dillon, Read & Co., la société de placement new-yorkaise de Clarence Dillon, James V.Forrestal et William H.Draper, Jr., s’occupe de l’émission des obligations.

Lors de la signature du premier accord international, le 30 septembre 1926, tous les sponsors du cartel se vantent de ce que le premier pas vers la formation « des Etats-Unis économiques de l’Europe » vient d’être franchi. Douze ans plus tard, près de 90 % du fer et de l’acier commercialisé au niveau international est sous le contrôle du Cartel de l’Acier. Outre l’Allemagne qui le dirige, l’Autriche, la Pologne, la Tchécoslovaquie, le Royaume Uni et les Etats-Unis en font partie, même s’il est interdit aux compagnies américaines, U.S.Steel, Bethlehem et Republic, de signer les accords formels, sous peine de violer les lois anti-trust américaines.

En 1919, trois producteurs allemands de lampes électriques, Siemens & Halske, AEG et Auergesellschaft, avaient formé une nouvelle société dénommée Osram, pour tenter de regagner les biens et les marchés perdus à l’étranger. AEG était en grande partie contrôlé par General Electric et des liens similaires existaient entre toutes les autres entreprises du même genre en Allemagne, en Angleterre et aux Etats-Unis. En 1924, afin de prévenir toute concurrence extérieure, Osram propose la création en Suisse d’une société dénommée Phoebus, qui appartiendrait à toutes les compagnies du cartel et serait dirigée conjointement par elles. En juillet 1929, Osram et la filiale de General Electric pour l’étranger, International General Electric, créent un « partenariat pour tout temps ». A partir de 1929, les relations entre Osram et International General Electric se développeront suivant le même modèle que celles entre IG Farben et ses partenaires étrangers.

Pendant les années 20, quatre cinquièmes de l’industrie allemande étaient encore regroupés dans des cartels.

 L’aspect bancaire et la BRI

Ce qu’on appelle le « système américain d’économie politique » est basé sur le concept de banque nationale, contrairement au concept libéral anglo-hollandais de banque centrale indépendante. Montagu Norman, le gouverneur de la Banque d’Angleterre de 1919 à 1944, fut le principal promoteur de la création de banques centrales indépendantes. Tout comme la Banque l’Angleterre, la Reichsbank allemande appartenait à des intérêts privés. Elle fut dirigée par un protégé de Montagu Norman, Hjalmar Schacht, de 1923 à 1930 puis à nouveau de 1933 (après la prise de pouvoir d’Hitler) jusqu’en 1939, quand il céda la place à Walther Funk.

L’Allemagne comptait six banques commerciales et de placement centralisées : 1 ) la Bank der Deutschen Arbeit, créée par les nazis, 2 ) la Reichs Kredit Gesellschaft, 3 ) la Berliner Handelsgesellschaft, 4 ) la Commerzbank et 5) et 6 ) les deux géants qu’étaient la Dresdner Bank et la Deutsche Bank. Ces deux dernières combinaient les activités de banque de dépôt et de placements, pratique interdite aux Etats-Unis, ce qui faisait leur force. Elles étaient aussi directement liées à IG Farben : le seul directeur du géant chimique venu de l’extérieur était Edward Mosler, de la Deutsche Bank, et c’est un ancien d’IG Farben, Carl Pfeiffer, qui sera nommé directeur de la Dresdner Bank.

En dehors de ces six grandes banques, il y avait plusieurs sociétés bancaires en nom collectifs, petites mais importantes, dont la Bankhaus JH Stein de Cologne, dirigée par le baron Kurt Schröder. Après la guerre, on devait découvrir qu’au moins 20 des grands directeurs de cartels, dont le baron von Schnitzler et Otto Wolff, d’IG Farben, ainsi que Friedrich Flick, de la Vereinigte Stahlwerke (Aciéries unies), effectuaient régulièrement des dépôts sur un compte spécial de cette banque, dénommé « compte spécial S ». Lorsque le chef des SS Heinrich Himmler avait besoin d’argent, les donateurs déposaient de l’argent sur ce compte qui servait alors à financer les SS. D’après les relevés, von Schnitzler y versait régulièrement des fonds, d’un montant d’au moins 40 000 dollars par an, de même que Friedrich Flick.

Hormis ces banques privées, l’internationale synarchiste avait à sa disposition un instrument de choix pour la mise en place des cartels : la Banque des règlements internationaux (BRI) sise à Bâle. Depuis sa création, et jusqu’à aujourd’hui, on la surnomme la « banque des banquiers ». En opposition à la conception du système américain de banque nationale, la BRI repose sur le modèle anglo-hollandais de banque centrale échappant au contrôle des Etats-nations souverains.

La BRI fut créée en 1930, dans le cadre du plan Young, par les banques centrales internationales, dont la Banque d’Angleterre et la Réserve fédérale des Etats-Unis, à l’initiative de Hjalmar Schacht, alors directeur de la Reichsbank. Celui-ci pouvait compter sur le soutien de Montagu Norman, lui-même conseillé par le baron Bruno Schroder, de la branche britannique de la J. Henry Schroder Bank. L’associé de Schroder, Frank Cyril Tiarks, fut le co-directeur de la Banque d’Angleterre aux côtés de Norman, tout au long de la carrière de ce dernier.

Parmi les directeurs de la BRI (et donc avec la complicité des présidents américains successifs, dont Thomas McKittrick pendant la Deuxième Guerre mondiale), figuraient Harman Schmitz, directeur d’IG Farben, le baron Kurt von Schröder, directeur de la JH Stein Bank de Cologne et principal financier de la Gestapo et de la Brigade Tête de Mort, Walther Funk, de la Reichsbank, et l’économiste nazi Emil Puhl, les deux derniers ayant été personnellement nommés au conseil d’administration par Hitler.

Les fonds américains et britanniques destinés à soutenir l’accession d’Hitler au pouvoir et à financer, par la suite, sa machine de guerre, transitaient par la BRI. Avant 1940, celle-ci avait investi des millions de dollars en Allemagne, tandis que Kurt von Schröder et Emil Puhl, de leur côté, avaient déposé d’importantes quantités d’or à la BRI, sommes utilisées après la guerre pour financer les « rat-lines » (référence aux lignes du mât d’un navire qui coule, sur lesquelles les rats tentent de fuir). Grâce à ces filières, des nazis et leurs collaborateurs pourront s’échapper d’Europe pour se réfugier en Amérique du Sud et au Moyen-Orient.

Malgré l’importance de la BRI pour Hitler, la Grande-Bretagne ne s’opposa pas aux activités de la banque, même après la décision britannique d’entrer en guerre contre l’Allemagne. Sir Otto Niemeyer et Montagu Norman, respectivement directeur et PDG britanniques, conservèrent leur poste tout au long de la guerre.

Lors de la conférence de Bretton Woods en juillet 1944, deux résolutions seront déposées, l’une appelant à la dissolution de la BRI et l’autre à une enquête sur ses comptes. La première résolution sera retirée suite à des pressions ; quant à la seconde, aucun enquête ne sera ouverte après la guerre. A ce jour, la BRI n’a jamais interrompu son activité.

 La conspiration pour mettre Hitler au pouvoir

Dans son livre, John Perkins décrit son propre passé de tueur à gages économique pour le compte d’une oligarchie financière. Il explique que lorsque les tueurs à gages ne réussissent pas à faire plier le pays concerné, on déploie alors les « chacals » pour exécuter les basses œuvres : assassinats ou coups d’Etat. En cas d’échec des chacals, c’est à l’armée d’intervenir directement. En un sens, IG Farben était le tueur à gages économique de l’oligarchie financière de l’époque et les nazis, les chacals.

En 1930, Schacht démissionne de la Reichsbank, à cause de différends avec le gouvernement de Weimar. Comme Hitler, qu’il allait soutenir, Schacht est contre la poursuite du versement des réparations de guerre et, comme Hitler, il prône une austérité brutale pour la classe laborieuse, à travers la militarisation de l’économie.

Schacht exprimera clairement ce point de vue dans un discours prononcé le 20 octobre 1930 lors d’une conférence de la Foreign Policy Association à New York, intitulée « Le plan Young et l‘économie mondiale ». Etait également présent son collègue de longue date, John Foster Dulles.

Schacht critique à cette occasion les sociaux-démocrates allemands qui veulent élever le niveau de vie des travailleurs aux dépens des 80 000 Allemands les plus riches. L‘Allemagne, note-t-il, a un déficit commercial de plus de deux milliards de marks, dû au manque de matières premières. En outre, elle doit payer pour 1,5 milliard de marks-or par an en intérêts et en amortissement des dettes privées, plus environ 2 milliards de marks en réparations de guerre. Au total, l‘Allemagne doit verser à l‘extérieur plus de 5 milliards de marks par an, prélevés sur son excédent commercial.


Pour réaliser cet excédent commercial, nous devons importer les matières premières nous permettant de fabriquer nos biens. Pour atteindre cet objectif, nous devons augmenter le commerce actuel de près de 50 %. Je pense que les pays alliés (…) ne l’accepteront pas. (…)

Schacht conclut son discours en faisant l’éloge des « hitléristes » qui viennent d’obtenir de bons scores aux élections allemandes. Le soutien reçu par Hitler dans ces élections, où il avait fait campagne contre le paiement des réparations, est qualifié par Schacht d’« avertissement pour le monde » :


Mesdames et Messieurs, les derniers événements politiques en Allemagne ne signifient pas que quelque chose de violent ou de révolutionnaire va se produire. Ils représentent simplement une forme de protestation dans les limites légitimes de la Constitution. Je pense que c’est un grand avantage de la démocratie moderne que l’on puisse ressentir, à partir du vote constitutionnel, les sentiments et les opinions d’un grand peuple. Voilà ce que signifient ces dernières élections. Même les hitléristes, même ces radicaux de droite, ne feront rien de violent. Tout ce qu’ils demandent, c’est de ne pas devoir devenir malhonnêtes, de ne pas être obligés, par les circonstances politiques, de se trouver dans une situation qui les amène à perdre le respect de soi. Ils veulent garder le respect d’eux-mêmes, et c’est pourquoi ils ont envoyé cet avertissement au monde.

Peu après, Schacht commence à organiser du soutien pour Hitler et son Parti des travailleurs allemands national-socialiste (NSDAP, le parti nazi). En 1931, après des discussions avec Hitler et Hermann Göring, Schacht pousse le chancelier Brüning à accepter le NSDAP dans le gouvernement. Puis, en novembre 1932, en tant que membre d‘une organisation appelée Cercle des amis de l‘économie, Schacht lance une pétition dans les cercles industriels et financiers, appelant le président Hindenburg à nommer Hitler chancelier. Ce qui fut fait le 30 janvier 1933, après une réunion avec le chancelier Franz von Papen et Hitler chez le baron Kurt von Schröder à Cologne.

Néanmoins, le Parti nazi est loin d’être assuré de la victoire aux élections de mars. Par conséquent, le 20 février 1933, Göring invite 20 grands industriels et banquiers à écouter un discours d’Hitler sur l’« entreprise privée ». Göring leur demande alors un soutien financier et Schacht se fait encore plus explicite : « A cette table, nous devons collecter un fond de 3 millions de marks. »

Von Schnitzler, qui participait à la réunion, en présente un compte-rendu au conseil d’administration d’IG Farben. Celui-ci verse alors 400 000 marks, la plus grosse contribution individuelle à la campagne d’Hitler. Le lendemain intervient l’incendie du Reichstag, qu’Hitler met sur le dos des communistes, alors qu’il était en réalité instigué par Göring. Hitler utilise cet incendie comme prétexte pour imposer des décrets d’urgence. Tel fut le premier acte d’Hitler et des nazis après réception du don d’IG Farben.

Il était clair pour Schacht et ceux qui le soutenaient à Londres et à Wall Street, que seul Hitler aurait la capacité d’imposer le niveau d’austérité qu’ils jugeaient indispensable. Ainsi, le 16 mars 1933, après la consolidation du pouvoir du Führer, Schacht reprend son poste de gouverneur de la Reichsbank. Plus tard dans l’année, John Foster Dulles, en tant que représentant de Brown Brothers Harriman, Dillon Read, Kuhn Loeb, ainsi que de toutes les banques d’investissement privées et firmes de Wall Street, se rend à Berlin pour négocier avec Schacht le financement du nouveau gouvernement. Il est accompagné d’un subalterne de Sullivan et Cromwell et de trois employés de la Chase Bank.

En août 1934, Schacht est nommé ministre de l‘Economie, poste qu‘il conservera jusqu‘en novembre 1937. De 1935 à 1937, il sert aussi de plénipotentiaire pour l‘économie de guerre. Ce n‘est qu‘en janvier 1939 qu‘il démissionnera de la Reichsbank, à cause d‘une querelle juridictionnelle avec Hermann Göring, devenu le dictateur économique virtuel. Schacht reste néanmoins ministre sans portefeuille jusqu‘en 1943.

Bien avant son arrivée au pouvoir en 1933, Hitler jouissait d‘un soutien substantiel de la part des cartels privés. Le cas le plus fameux est celui de Fritz Thyssen, de Vereinigte Stahlwerke. Dans un livre publié en 1941 sous le titre J’ai financé Hitler, Thyssen admet qu’il avait commencé à financer Hitler en octobre 1923 avec une première contribution de 100 000 marks.

En 1922, W. Averell Harriman s’était rendu à Berlin pour établir la filiale berlinoise de W.A. Harriman & Co. Selon des enquêteurs du gouvernement américain, « à un certain moment avant 1924 », Harriman et Thyssen s’étaient mis d’accord pour créer une banque de Thyssen à New York. C’est ainsi qu’en 1924, fut créée la Union Banking Corp., en tant qu’entité dans les bureaux new-yorkais de W.A. Harriman & Co. appartenant à la Bank voor Handel en Scheepvaart (BHS) aux Pays-Bas, qui appartenait à Thyssen. Prescott Bush, le grand-père de George W., fut nommé vice-président de W.A. Harriman & Co. en 1926, la même année où fut créée la Vereinigte Stahlwerke avec l’aide de Dillon, Read.

Après la guerre, Fritz Thyssen déclara aux enquêteurs alliés :


En 1930 ou 1931 (…) j’ai dit à [l’adjoint d’Hitler Rudolf] Hess (…) que j’allais arranger un crédit pour lui avec une banque hollandaise à Rotterdam, la Banque commerciale et maritime [Bank voor Handel en Scheepvaart]. J’ai organisé le crédit, (…) il devait le rembourser en trois ans. (…) J’ai choisi une banque hollandaise car dans ma position, je ne voulais pas être mêlé à des banques allemandes, et parce que je pensais qu’il valait mieux faire des affaires avec une banque hollandaise, et que je tiendrais les nazis un peu plus en mains. (…)

Le crédit se montait à 250-300 000 marks-or – à peu près la somme que j’avais donnée auparavant. Ce prêt a été remboursé en partie à la banque hollandaise, mais je crois qu’il y a encore de l’argent à recouvrer.

Le 20 octobre 1942, en application de la loi sur le Commerce avec l’ennemi, le gouvernement américain saisit la Union Banking Corp. dont Prescott Bush était l’un des directeurs.
Friedrich Flick, le principal co-propriétaire de Vereinigte Stahlwerke avec Fritz Thyssen, finançait aussi le Parti nazi et était membre du Cercle des amis de Himmler, qui aida généreusement les SS.

En mars 1932, un représentant de DuPont en Allemagne, écrivait : « C’est un fait bien connu en Allemagne qu’IG Farben finance Hitler. Il semble ne faire aucun doute que le Dr Schmitz au moins est personnellement un important contributeur au Parti nazi. »

 Le complot contre Roosevelt

Ces mêmes réseaux qui ont mis Hitler au pouvoir et soutiennent aujourd’hui l’administration Cheney-Bush conspirèrent au début de 1934 pour renverser le président Roosevelt à la faveur d’un coup d’Etat militaire. Parallèlement à la montée d’Hitler en Allemagne, les DuPont commencèrent à financer l’American Liberty League and Clark’s Crusaders, qui comptait 1 250 000 membres en 1933. Pierre, Irenee et Lammot DuPont, John Jacob Raskob, ancien dirigeant du Comité national démocrate, ainsi que Alfred Sloan, de General Motors, contribuaient de leur côté financièrement à la ligue. Par ailleurs, Irenee DuPont et William Knudsen, directeur de General Motors, avec des amis de la banque Morgan, financèrent l’orchestration d’un coup d’Etat perpétré par une armée de terroristes modelée sur les Croix de feu françaises, moyennant trois millions de dollars. Les armes et munitions nécessaires auraient été fournies par Remington, une filiale de DuPont. Le complot était soutenu par Hermann Schmitz, le baron von Schröder et d’autres nazis.

Cependant, le général Smedley Butler de Pennsylvanie, pressenti pour diriger le coup d’Etat, en fut si horrifié qu’il révéla le complot aux autorités. Butler avait déclaré publiquement : « La guerre est largement une question d’argent. Les banquiers prêtent de l’argent aux pays étrangers et quand ceux-ci ne peuvent rembourser, le Président envoie les marines pour l’obtenir. Je le sais – j’ai fait partie de onze de ces expéditions. » En 1934, la Commission d’enquête du Sénat confirma « les soupçons [de Butler] selon lesquels le big business – Standard Oil, United Fruit, le trust du sucre, les grandes banques – avait été derrière la plupart des interventions militaires qu’on lui avait ordonné de conduire ».

Heureusement, ce coup d’Etat fut avorté. Etant donné le niveau de trahison et de sympathie nazie qui régnait aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, si Roosevelt n’avait pas survécu à ce complot et à d’autres, le fascisme serait très probablement sorti victorieux de la Deuxième Guerre mondiale.

 La faction pro-Hitler en Angleterre

En Grande-Bretagne aussi, un puissant courant oligarchique soutint Hitler tout au long des années 30, jusqu’à défendre, en 1940, une paix négociée avec lui. The Link était une organisation britannique de sympathisants nazis haut placés, dirigée par Lord Halifax, le ministre des Affaires étrangères et futur ambassadeur aux Etats-Unis. Parmi les personnalités pro-nazies, il y avait aussi le duc de Windsor. En été 1937, le duc rencontre deux envoyés d’Hitler, Rudolf Hess et Martin Bormann, à l’hôtel Meurice à Paris, où il promet d’aider le premier à contacter le duc d’Hamilton, un homme directement lié à Himmler et à Kurt von Schröder, à la Schröder Bank et à la synarchiste Banque Worms. Hess était déterminé à forger une alliance avec la Grande-Bretagne, au point où il entreprit le vol se terminant par son parachutage dramatique sur la propriété d’Hamilton en 1941. On compte aussi, parmi les fervents sympathisants d’Hitler, Montagu Norman, de la Banque d’Angleterre et de la BRI, et Lord McGowan.

Signalons deux autres membres du cercle, Sir Samuel Hoare et Lord Beaverbrook. Le premier, en sa qualité de secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères en 1935, se joignit au Premier ministre français Pierre Laval pour soutenir l’invasion de l’Ethiopie par Mussolini. Comme retombée du pacte Hoare-Laval, Hoare devra démissionner plus tard, avant d’être nommé secrétaire d’Etat du Home Office dans le gouvernement de Neville Chamberlain. Lorsque Winston Churchill arriva au pouvoir, il nomma Hoare ambassadeur dans l’Espagne de Franco, de mai 1940 à juillet 1944.

Quant à lord Beaverbrook, il accompagnait Hoare dans les négociations avec Laval concernant l’Ethiopie et soutint le roi pro-nazi Edward VIII (l’ancien duc de Windsor), lors de la crise d’abdication. En 1935, Beaverbrook rencontra personnellement Hitler et Mussolini et fut l’invité du ministre allemand des Affaires étrangères, Joachim von Ribbentrop, aux jeux olympiques de Munich l’année suivante. L’homme de confiance du lord, Sefton Delmer, qui dirigeait le bureau du Daily Express de Beaverbrook à Berlin, était un confident d’Hitler. Dans son reportage sur l’incendie du Reichstag, il prit à son compte la version des nazis qui devait faciliter la consolidation du pouvoir d’Hitler.

Si une paix négociée ne fut pas conclue entre les nazis et la Grande-Bretagne, c’est parce que Churchill refusait à tout prix de laisser l’Empire britannique tomber sous la coupe d’Hitler, même s’il avait lui-même soutenu Mussolini. (Après la guerre, le commando Otto Skorzeny utilisa les lettres de Churchill à Mussolini, rédigées entre 1927 et 1944, pour exercer un chantage sur le Britannique afin d’obtenir la libération de prisonniers nazis.) Néanmoins, la détermination de Churchill de préserver l’Empire britannique jeta les bases de l’alliance américano-britannique pour poursuivre la guerre contre les puissances de l’Axe.

 Les préparatifs de la Deuxième Guerre mondiale

Le renforcement du régime d’Hitler n’empêche pas les filiales américaines et britanniques des cartels allemands de consolider leurs partenariats au moment même où ces derniers, particulièrement IG Farben, commencent à préparer une guerre d’agression.

En 1936, par exemple, la Schroder Bank de New York fonde une société en commun avec les Rockefeller, la Schroder, Rockefeller and Co. Investment Bankers, qui a pour associés Avery Rockefeller, neveu de John Rockefeller, le baron Bruno von Schroder de Londres et Kurt von Schröder de la BRI et de la Gestapo de Cologne. Leurs avocats sont les frères John Foster et Allen Dulles, de Sullivan and Cromwell.

Sosthenes Behn, directeur de International Telephone and Telegraph (ITT), et Gerhardt Westrick, directeur de ITT en Allemagne et associé de John Foster Dulles, nomment au conseil d’administration de la société Walter Schellenberg, chef du service de contre-espionnage de la Gestapo (SD), et le baron Kurt von Schröder, afin de garantir la continuité des activités de la société en Allemagne au cours de la guerre à venir. Au même moment, le président de la Standard Oil de Rockefeller dans le New Jersey, Walter Teagle, est nommé directeur de American IG (Farben) Chemical Corp, dont le conseil d’administration comprend entre autres Edsel Ford, président de Ford Motor Co., Charles Mitchell, président de la National City Bank of New York de Rockefeller, Paul Warburg, président de la Réserve fédérale, et Herman Metz, directeur de la Bank of Manhattan.

Tandis que ces relations se consolident, IG Farben est en passe de se faire entièrement intégrer dans la machine de guerre nazie – qu’il dirige même en grande partie. En effet, comme le rapporte Josiah DuBois dans son livre Les chimistes du Diable, 24 cadres d’IG Farben allaient passer en jugement au tribunal de Nuremberg pour avoir « préparé et lancé une guerre d’agression » et « conspiré à lancer une guerre d’agression ». Cependant, dans l’atmosphère politique de la Guerre froide qui règne au moment de la conclusion des procès, le 28 mai 1948, les seules condamnations prononcées sanctionnent le « travail esclavagiste » et le « pillage », et les chefs d’accusation portant sur la préparation et la conduite d’une guerre d’agression aboutissent à un acquittement. Dans ce climat, les efforts pour démanteler les cartels après la guerre furent sabotés. Pour en donner une idée, pendant le procès, DuBois lui-même fut traité par le député américain Dondero de « gauchiste du département du Trésor qui avait été un étudiant proche de la ligne du Parti communiste ».

Il est clair qu’en septembre 1939, Hitler n’aurait pas pu lancer son offensive sans la guerre économique menée par IG Farben dans le cadre de la mobilisation de guerre. Manquant de matières premières, comme l’avait fait remarquer Schacht dans son discours de 1930 devant la Foreign Policy Association de New York, l’Allemagne nazie devrait fabriquer les matériaux synthétiques nécessaires à sa machine de guerre. Deux exemples illustrent ce point.

D’abord, bien que l’Allemagne nazie eût continué à recevoir du pétrole de la Standard Oil pendant la guerre, grâce aux livraisons en provenance d’Amérique ibérique transitant par l’Espagne de Franco, le processus d’hydrogénisation « Leuna », mis au point par IG Farben pour produire de l’essence à partir du charbon, était crucial pour faire rouler les blindés. En 1934, l’Allemagne importait près de 85 % de ses produits pétroliers. Sans l’essence synthétique, les nazis n’auraient pas pu mener une guerre mécanisée moderne. Le processus d’hydrogénisation même avait été mis au point et financé par les laboratoires de la Standard Oil aux Etats-Unis, en commun avec IG Farben, dans le contexte de l’accord de 1929.

Deuxièmement, sans le caoutchouc synthétique produit avec le procédé Buna mis au point par IG Farben, les véhicules nazis n’auraient pas eu de pneus. Avant la Deuxième Guerre mondiale, la Standard Oil avait convenu avec IG Farben, aux termes de l’accord de la Joint American Study Corp. (Jasco), que le caoutchouc synthétique resterait dans la sphère d’influence d’IG Farben et que la Standard Oil ne bénéficierait de son monopole aux Etats-Unis qu’à condition que la firme allemande en autorise le développement sur place. Or en 1936, le gouvernement nazi interdit de transmettre à quiconque aux Etats-Unis le savoir-faire pour la production du caoutchouc synthétique buna. En conséquence de cette mesure de guerre économique, le caoutchouc synthétique ne fut pas développé outre-Atlantique avant guerre.

En 1938, Standard fournit à IG Farben son nouveau procédé de caoutchouc butyl, tout en gardant secret aux Etats-Unis mêmes le procédé buna. Ce n’est qu’en juin 1940 que Firestone et US Rubber pourront participer aux essais de la méthode butyl et auront droit à des licences de production du caoutchouc buna.

En 1937, Schmitz, Krauch et von Kniriem, d’IG Farben, se rendent à Londres où ils réussissent à négocier l’achat de carburant d’avion provenant de Standard Oil, au profit de la Luftwaffe de Göring, pour un montant de 20 millions de dollars.

En outre, Standard fournit à IG Farben des plans pour la production de plomb tétraéthyle, composante indispensable au carburant d’avion, et sur l’insistance de Standard Oil, le ministère de la Guerre à Washington accorde un permis pour sa production en Allemagne, dans une usine dont les co-propriétaires étaient IG, General Motors et des filiales de Standard.

En 1938, la Luftwaffe a un besoin urgent de 500 tonnes de plomb tétraéthyle, que lui « prête » l’Ethyl Export Corp. de New York. La garantie pour la transaction est fournie par le biais de Brown Brothers, Harriman, dans une lettre datée du 21 septembre 1938.

Au moment de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor le 7 décembre 1941, Farben avait réussi, grâce à ses relations américaines, à s’assurer 80 % de l’ensemble de la production de magnésium du continent américain. L’accord conclu entre IG Farben, Aluminium Co. of America et Dow Chemical Co., limitait sa production à l’intérieur des Etats-Unis et prévoyait que toutes les exportations en quantité importante à partir des Etats-Unis aillent à l’Allemagne.

 Le rôle d’IG Farben dans la guerre d’agression

Après l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933, IG Farben mit en place sa propre entité d’espionnage international, opérant à partir d’un bureau dans le quartier Nord-Ouest 7 (N.O.7) de Berlin. Ce bureau avait d’abord été ouvert en 1927 par le président de la société, Hermann Schmitz, qui en confia la direction, deux ans plus tard, à son neveu Max Ilgner, également directeur de Farben. Ce dernier partit peu après aux Etats-Unis pour créer l’American IG Chemical Corp. En 1934, il fit venir son frère Rudolf Ilgner aux Etats-Unis, pour y travailler sous la direction du frère de Hermann Schmitz, Dietrich Schmitz, chez General Aniline and Film Corp, la société ayant pris la relève de American IG. En effet, Schmitz avait dû changer la dénomination sociale de la société pour échapper à une enquête du gouvernement américain.

Un exemple du modus operandi de N.O. 7 : avant l’entrée en guerre des Etats-Unis, ayant appris que le gouvernement américain voulait photographier ses installations militaires dans la zone du canal de Panama et en Alaska, General Aniline and Film proposa de fournir à titre gratuit les pellicules et les appareils photos. Les photos originales furent ensuite développées et envoyées à Berlin, et une copie remise au gouvernement américain.

Dans le quartier N.O.7, se trouvait également une agence créée en 1935 par Hermann Göring : la Vermittlungstelle Wehrmacht (liaison de l‘armée chargée des relations entre IG Farben et le ministère de la Guerre), dirigée par Carl Krauch, le président du conseil de surveillance d‘IG Farben. Lorsque Krauch prit son poste auprès de Göring, il fut remplacé à la Vermittlungstelle Wehrmacht par Fritz ter Meer, le directeur de la commission technique du conseil de gestion d‘IG Farben et membre du conseil d‘administration de General Aniline and Film dans l‘Etat de New York. En 1937, chaque usine d‘IG avait un représentant confidentiel à la Vermittlungstelle Wehrmacht.

Interrogé après la guerre à propos de ce bureau, von Schnitzler d‘IG Farben répondra : « Pendant douze ans, la politique extérieure des nazis et celle d’IG Farben étaient inséparables. J’en conclus aussi qu’IG était en grande partie responsable de la politique extérieure d’Hitler. »

Pour ce qui est de l’Espagne, DuBois rapporte que les enquêteurs ont trouvé des documents montrant que Farben avait financé Franco de manière conséquente. Interrogé à ce propos, Schnitzler répondra : « Il n’est pas si improbable que nous ayons soutenu certains mouvements intérieurs dans des pays étrangers. »

En 1934, Hitler avait nommé à la direction de l’Institut latino-américain de Berlin le général Wilhelm von Faupel, connu comme le « général d’IG » car il comptait parmi ses protecteurs George von Schnitzler, Fritz Thyssen, le baron Kurt von Schröder et Franz von Papen. Pendant la guerre civile en Espagne, alors qu’Hitler et Mussolini apportaient un soutien militaire direct à Franco, von Faupel fut nommé ambassadeur allemand auprès du gouvernement insurrectionnel du généralissime. Après la consolidation du pouvoir de ce dernier, il utilisa la Phalange espagnole pour s‘introduire en Amérique ibérique pour le compte d‘IG Farben et des nazis.

DuBois note que dans plusieurs cas, les tueurs à gages économiques d‘IG Farben brandissaient la menace des chacals nazis pour mettre la main sur l‘industrie chimique d‘un autre pays. Comme en Autriche, par exemple, où deux ans avant l‘Anschluss, Farben s’était emparé de toutes les usines chimiques et d’explosifs. De même en Tchécoslovaquie, avant le pacte de Munich, les nazis avaient dépouillé une partie de l’industrie chimique nationale. Même avant cela, von Schnitzler avait préparé une monographie sur la structure de Prager Verein – une industrie chimique tchèque située dans le pays des Sudètes et sise à Prague – et un plan prévoyant de mettre ses usines sous contrôle de Farben en cas d’invasion nazie. En dépouillant Prager Verein, Farben commença par dérober les actions détenues par les Belges, puis arrêta toute livraison d’armes vers la Belgique.

Le 28 juillet 1939, un mois avant l’invasion de la Pologne, la Vermittlungsstelle Wehrmacht présenta au gouvernement allemand une étude préparée de longue date, intitulée « Les usines chimiques les plus importantes de Pologne ». Farben s’en servit pour prendre le contrôle de ses usines suite à l’invasion.

Farben avait aussi préparé un document intitulé « Le nouvel ordre pour la France ». Selon un de ses directeurs, le conseil d’administration de Farben « considérait la France non seulement comme un modèle pour les plans des pays qui suivraient peu après, mais comme un exemple classique de planification à grande échelle ».

En fait, le géant chimique comptait s’assurer, par le biais des brevets, le contrôle de l’économie de l’ensemble du continent. Il prévoyait que tous les pays seraient obligés d’enregistrer leurs brevets auprès de l’Agence centrale des brevets dirigée par Farben.

Après qu’Hitler ait rejeté le « Nouvel ordre pour la France », en novembre 1940, Farben rencontra en privé les dirigeants des industries de colorants en France, pour exiger une part majoritaire de 51 % dans le capital de toutes les sociétés. Aucun accord ne fut conclu à l’époque, mais l’année suivante, les sociétés françaises se plièrent aux menaces de Farben, en acceptant de créer un nouveau groupe, Francolor, dont les administrateurs comprenaient von Schnitzler et ter Meer. A travers Francolor, Farben accapara les licences exclusives de 259 brevets étrangers et de 53 applications de brevets. Pour une bouchée de pain, le géant contrôlerait dorénavant un nouveau groupe évalué à 800 millions de francs. De là, il se tourna vers le monopole pharmaceutique français.

Dans chacun de ces cas, Farben, tout en organisant la mobilisation de guerre nazie, brandissait la menace d’invasion nazie et même, le cas échéant, soutint une véritable invasion, afin de piller l’économie nationale des pays visés et de créer une économie « globalisée » placée sous son contrôle.

 Auschwitz : la solution d’IG Farben au problème des matières premières

Dès le départ, le camp de concentration d’Auschwitz fut l’affaire d’IG Farben. Comme nous l’avons vu, l’Allemagne n’aurait pas pu faire la guerre si elle n’avait pas disposé de caoutchouc et d’essence synthétiques. En moins de quatre ans, l’application du procédé buna avait permis à l’Allemagne de réduire la part des importations de caoutchouc dans la consommation nationale de 95 % à seulement 7 %. C’est en 1936, moins de quatre ans avant l’invasion de la Pologne en septembre 1939, que les deux premières usines buna avaient été construites. Auschwitz deviendra la troisième en importance.

Elle avait pour vocation d’être l’« usine buna pour l’Est » et son nom était simplement la traduction allemande de la petite ville rurale d’Oswiecem, en Haute Silésie, que Farben avait choisie avant l’invasion de la Pologne pour y installer cette usine. En effet, la production de caoutchouc synthétique nécessitait beaucoup de charbon et d’eau et Oswiecem se trouvait à la limite sud des mines de charbon de Silésie et à la confluence de trois fleuves.

Le choix d’Auschwitz se basait sur quatre présuppositions :

  • la nécessité d’une usine buna à l’Est en vue d’une guerre d’agression contre l’Union soviétique ;
  • la probabilité d’une guerre sur le front ouest, qui rendrait vulnérables les autres usines à l’Ouest ;
  • l’invasion de la Pologne pour pouvoir y construire l’usine ;
  • la mise en place d’un camp de travail, vu qu’il n’y avait même pas 15 000 agriculteurs dans la région pour servir de main-d’œuvre.

En 1937, IG Farben considérait déjà les avantages économiques découlant de la mise à proximité de la production du caoutchouc buna et des carburants de Leuna (hydrogénation). Ainsi, après le choix d’Auschwitz pour le site buna, Farben décida d’y installer aussi l’usine de Leuna.

Plus tard, lors de la construction des installations, Göring autorisera Farben à utiliser des prisonniers des camps de concentration d’Auschwitz. Farben contrôlait aussi les mines qui devaient produire les 2 millions de tonnes de charbon par an nécessaires.

Tous les renseignements concernant les prisonniers qui travaillent pour Farben seront tenus à jour non pas par les autorités des camps, mais par le géant chimique lui-même. On constate que le Camp I d’Auschwitz, construit en 1940 pour abriter 26 000 personnes, en compte 40 000 en 1941, au moment où commence le chantier du site buna. De 1941 à 1943, plus de 2 millions de personnes passeront dans le Camp I, dont des centaines de milliers pour satisfaire les demandes de main-d’œuvre de Farben. Pendant cette période (qui exclut donc 1944, l’année la plus forte), plus de 100 000 travailleurs de Farben seront assassinés dans les chambres à gaz. Sur le site buna, sans compter celui de Leuna, Farben emploiera plus de 300 000 esclaves en tout, dont plus de 200 000 périront au travail. Pour ce qui concerne les Camps II et III, on n’a pas retrouvé les rapports de Farben. Le Camp IV, appelé « Monowitz », était connu comme « le camp de concentration de Farben ». Construit pour 5000 travailleurs, il s’y trouvait jusqu’à 20 000 par moments.

Les conditions dans les usines dirigées par Farben étaient pires que dans les camps. « Les prisonniers étaient condamnés à brûler le poids de leur propre corps en travaillant », disait un médecin tchèque. Même certains SS se sont plaints du traitement infligé aux prisonniers par les employés de Farben. Avant l’achèvement des usines, neuf punitions sur dix étaient infligées par des employés de Farben. Dès le début, il y avait une relation directe entre les besoins de production établis par Farben et le traitement des prisonniers.

Fin février 1943, un crématoire moderne fut installé à Auschwitz. Le Zyclon B, utilisé pour gazer les victimes des camps de concentration, avait été inventé par IG Farben, qui en détenait le monopole mondial des ventes depuis 1934. Chaque bidon de Zyclon B vidé à Auschwitz avait été produit par IG Farben.

 Commerce avec l’ennemi

Pendant la guerre, la Chase National Bank des Rockfellers gardera ses bureaux ouverts dans la France occupée par les nazis, gérant les comptes de l’ambassadeur nazi Otto Abetz qui finançait le Mouvement synarchique révolutionnaire, celui qui liquidait les cellules anti-nazies à Paris. Ce mouvement, tout comme l’Union synarchiste nationale fondé au Mexique en 1937 par les nazis, se réclamait du synarchisme dans son titre. Mais en fait, tous les mouvements fascistes du début des années 20 jusqu’en 1945, y compris les nazis, furent des créations synarchistes de l’oligarchie financière internationale.

Chase aura également en charge les transactions de la Banco Aleman Transatlantico, le contrôleur du Parti nazi en Amérique ibérique. Le 17 avril 1945, Chase National Bank of New York sera traduite en justice devant un tribunal fédéral américain pour avoir enfreint la « Loi sur le commerce avec l’ennemi », dans l’affaire des diamants de Smit.

En mai 1940, Leonard Smit, un important négociant en diamants de New York, avait commencé à faire de la contrebande de diamants commerciaux et industriels à destination de l’Allemagne nazie par l’intermédiaire de Panama. Roosevelt donna l’ordre de geler ses avoirs, mais quelques jours plus tard, des responsables de Chase débloquèrent les fonds à la demande du propriétaire, permettant ainsi l’expédition des diamants de la zone du Canal vers Berlin.

La Chase fut acquittée et le fait qu’elle ait poursuivi ses activités dans la France occupée tout au long de la guerre ne fut pas rendu public.

Nous avons déjà vu comment IG Farben allait profiter de ses relations avec la Standard Oil avant la guerre pour affaiblir les Etats-Unis et renforcer la machine de guerre nazie. Pendant la guerre, le géant pétrolier du New Jersey continuera à fournir du pétrole au régime nazi, en passant par l’Espagne fasciste, où les cargaisons étaient payées par des fonds de Franco que la Réserve fédérale avait débloqués.

Le secrétaire d’Etat Cordell Hull, qui devait plus tard dénoncer l’Argentine pour avoir collaboré avec les nazis, protégea en 1943 la Standard Oil en déclarant que le pétrole expédié en Espagne venait des Caraïbes et non des Etats-Unis et était transporté par des pétroliers espagnols.

Le 27 février 1942, Thurman Arnold, directeur de l’Anti-Trust Division américaine, mit en accusation le président de la Standard, Oil Willam Farish. Selon lui, « en aidant Hitler dans l’accord sur le caoutchouc et les arrangements sur les brevets », Standard Oil « avait agi contre les intérêts du gouvernement américain ». Il proposa « une amende de 1,5 million de dollars et un décret de consentement en vertu duquel Standard remettrait tous les brevets » en question au gouvernement pour la durée de la guerre. Farish refusa et des poursuites pour conspiration avec l’ennemi furent engagées devant un tribunal de Newark (New Jersey). Mais celles-ci furent plus tard abandonnées en échange de la remise des brevets par Standard et de la condamnation à une amende modeste (Farish fut condamné à verser la somme ridicule de 1000 dollars).

Le 13 juillet 1944, au plus fort de la guerre, Standard Oil of New Jersey porta plainte contre le gouvernement américain pour avoir confisqué les brevets du caoutchouc synthétique. Le 7 novembre 1945, le juge Charles Wyzanski statua en faveur du gouvernement. La procédure en appel fut rejetée le 22 septembre 1947, le juge Charles Clark déclarant : « La Standard Oil peut être considérée comme un ennemi national au vu de sa relation avec IG Farben après que les Etats-Unis et l’Allemagne soient devenus des ennemis actifs. »

Quant à ITT, il continuera tout au long de la guerre à collaborer avec le gouvernement nazi. La branche allemande d’ITT, dont le PDG était Gerhardt Westrich, l’associé juridique de John Foster Dulles, fournira la Wehrmacht en téléphones, avertisseurs de raids aériens, équipements radars, mèches pour pièces d’artillerie, etc.

ITT contrôlait aussi le trafic entre les pays ibéro-américains et ceux de l’Axe. CIDRA, filiale d’ITT en Argentine, s’occupait des appels à Buenos Aires, en Allemagne, en Hongrie et en Roumanie. Une autre filiale d’ITT, United River Plate Telephone Co., a géré 622 appels téléphoniques entre l’Argentine et Berlin au cours des seuls sept premiers mois de 1942.

ITT, RCA, British Cable et Wireless, l’allemand Telefunken, l’italien Italcable et la Compagnie générale, contrôlée par Vichy, avaient des parts dans TTP (Telgrafica Telefonica del Plata), une société contrôlée par l’Axe qui fournissait un service télégraphique et téléphonique entre Buenos Aires et Montevideo (Uruguay). Les nazis de Montevideo pouvaient donc téléphoner à Buenos Aires au moyen de TTP sans être contrôlés par le système d’Etat en Uruguay ou le système ITT en Argentine.

Les messages étaient transmis alors directement à Berlin et à Rome par Transradio, dont le conseil d’administration comprenait des nazis allemands, des fascistes italiens et des représentants des alliés. Le président du conseil d’administration à Buenos Aires, Ernesto Aguirre, siégeait aussi au conseil d’administration de la filiale nazie de General Electric et de différentes compagnies italiennes, japonaises et allemandes. Par conséquent, nombre de messages envoyés aux capitales des pays alliés par les ambassades et consulats américains devaient d’abord passer par des amis de l’Axe !

Pendant la guerre, l’entreprise de roulements à billes basée en Suède, Swedish Enskilda Bank (SKF), expédia ses produits vers des entreprises ibéro-américaines associées aux nazis. Hugo von Rosen, l’un des directeurs de SKF aux Etats-Unis, n’était autre que le cousin par alliance de Göring. Les roulements à billes étaient transportés sur des bateaux enregistrés au Panama, depuis les ports américains vers des ports sud-américains, avant d’être réexpédiés via le Portugal, l’Espagne et la Suisse. En 1943, quand l’Allemagne commence à manquer de roulements à billes, von Rosen arrange une réexpédition de Rio de Janeiro et Buenos Aires via la Suède.

Henry Ford fut lui aussi un sympathisant d’Hitler et son livre publié en 1927, Le Juif international, fut largement diffusé en Amérique ibérique. Une des rares personnes louées dans Mein Kampf, il envoyait à Hitler 50 000 Reichsmarks par an. En 1938, Henry Ford, tout comme James Mooney de General Motors, recevra d’Hitler l’ordre de l’Aigle d’Or. En outre, le chef de la Vermittlungstelle Wehrmacht, Carl Krauch, était aussi le directeur de Ford Motor Co. en Allemagne.

En avril 1943, une enquête menée par le gouvernement américain sur les filiales de Ford en France conclut que « leur production ne bénéficie qu’à l’Allemagne et aux pays que celle-ci occupe ». En outre, « l’activité accrue des filiales françaises de Ford pour le compte des Allemands est approuvée par la famille Ford en Amérique ».

 La Banque Worms et le synarchisme

En 1940, nombre des représentants de l’oligarchie financière qui avaient aidé à mettre au pouvoir Hitler comprirent que le Führer était devenu un monstre de Frankenstein qui menaçait leur dessein d’un empire financier globalisé, représentant aussi les intérêts anglo-saxons. Ce groupe, orbitant autour de la Banque Worms, entendait conclure rapidement la guerre en éliminant Hitler et sa Gestapo en Allemagne et en écartant du pouvoir le Premier ministre britannique Winston Churchill en faveur de Lord Beaverbrook et Sir Samuel Hoare.

L’objectif de ce groupe – en gros la création d’une forme de fascisme universel sans Hitler – allait devenir le principe de base de l’internationale synarchiste après guerre. Son plan était exposé dans un document du renseignement américain datant de 1940, intitulé « La « Synarchie » et la politique du groupe de la Banque Worms ». (Notons déjà qu’après la guerre, l’assistant économique du général William Draper qui sabota la décartellisation était Alexander Kreuter, un ancien de la Banque Worms.)

Ce document du renseignement américain rapporte donc que « le mouvement réactionnaire connu comme la « Synarchie » existe en France depuis près d’un siècle. Il a toujours eu pour objectif de mener une révolution non sanglante, inspirée par les classes supérieures, destinée à produire une forme de gouvernement de « techniciens » (le fondateur du mouvement était lui-même un « polytechnicien »), dont la politique intérieure et extérieure serait soumise à l’économie internationale.
« Les objectifs du groupe de la Banque Worms sont les mêmes que ceux de la « Synarchie », et les dirigeants des deux groupes sont, dans la plupart des cas, identiques. »

Selon ce rapport, le programme continental du groupe synarchique de la Banque Worms consistait à « mettre en échec tous les nouveaux projets sociaux qui auraient tendance à affaiblir le pouvoir des financiers et industriels internationaux [et] à œuvrer à ce que l’ensemble de l’industrie soit en fin de compte sous le contrôle complet de la finance et de l’industrie internationales ».

En outre, le groupe Worms « avait l’intention de tirer avantage de la collaboration franco-allemande afin de conclure une série d’accords avec des industries allemandes, établissant ainsi une solide communauté d’intérêts entre industriels français et allemands, ce qui tendra à renforcer la position de la finance et de l’industrie internationales. On espère que le « bloc » franco-allemand ainsi créé sera en position : a) d’effectuer une fusion avec l’industrie anglo-saxonne après la guerre ; b) de neutraliser toute tentative de répandre le socialisme avec le programme de Hitler ; et c) d’empêcher le développement de toute union douanière européenne excluant les intérêts anglo-saxons. »

Toujours selon ce rapport de 1940, « il y a des raisons de croire que Göring et le Dr Funk considèrent avec sympathie ces aspirations. On dit aussi que certains milieux industriels en Grande-Bretagne ont de la sympathie pour ce mouvement. On prétend que des progrès ont été faits pour garantir l’adhésion de la grande industrie américaine à ce mouvement. »

Le groupe Worms souhaite « la conclusion rapide de la guerre, car ils pensent que sa continuation ne peut mener qu’à la ruine des intérêts de l’industrie lourde ». Concernant la Grande-Bretagne, leur objectif consiste à « provoquer la chute du gouvernement Churchill [et] à favoriser la formation d’un nouveau gouvernement comprenant Sir Samuel Hoare, Lord Beaverbrook et M. More-Belisha ». A travers Hoare, ils veulent « favoriser un accord entre l’industrie britannique et le « bloc » franco-allemand [et] protéger les intérêts anglo-saxons sur le continent ».

Leur politique envers l’Allemagne consiste à « éliminer Hitler, Goebbels et Himmler avec sa Gestapo et faciliter ainsi la formation d’un bloc anglo-franco-allemand ».

 Opération Sunrise et Guerre froide

Avec la disparition de Roosevelt en 1945 et la fin de la guerre en Europe, le projet synarchiste pour l’après-guerre, consistant à former un bloc économique globalisé, fut lancé sans délai. On commença par rompre l’alliance avec l’Union soviétique et créer un bloc anti-communiste, en y intégrant des éléments de la machine nazie.

Roosevelt à peine décédé, on mena à bien l’opération Lever du soleil (Operation Sunrise) : la négociation de la capitulation des forces allemandes dans le nord de l’Italie, conduite par Allen Dulles et le général SS Karl Wolff. Ce premier pont jeté entre l’anti-communisme nazi et l’anti-communisme anglo-américain allait se développer tout au long de la Guerre froide.

Comme nous l’avons vu, avant la guerre, Allen et John Foster Dulles, du cabinet Sullivan et Cromwell, avaient été les conseillers juridiques du noyau dur des cartels nazis anglo-américains. De plus, Allen Dulles était membre du conseil d’administration de Schroder, Rockefeller et Co. Dès lors, il n’est pas surprenant que ce soit lui qui, en sa qualité de chef de l’OSS (Office of Strategic Services) à Berne, ait négocié la capitulation des forces allemandes dans le nord de l’Italie avec le général Karl Wolff, chef de la police et des SS dans cette région, le 2 mai 1945, cinq jours avant la capitulation générale à Reims.

En 1950, Allen Dulles sera nommé numéro deux de la CIA puis, trois ans plus tard, numéro un. Entre-temps, son frère John Foster sera nommé secrétaire d’Etat du président Eisenhower. L’adjoint de Dulles dans l’opération Lever du soleil, James Jesus Angleton, le suivra à la CIA, tandis que le général Lyman Lemnitzer, autre collaborateur de Dulles lors des mêmes négociations, deviendra plus tard commandant des forces de l’OTAN et chef de l’état-major conjoint des forces américaines.

Dulles, pour sa part, considérait les négociations sur la capitulation comme un pas important vers la formation d’une alliance anti-soviétique avec les éléments du Parti nazi et des SS qu’on pourrait « récupérer ». Par conséquent, il tenait à en exclure complètement les Soviétiques mais ceux-ci, informés de la manœuvre, exigèrent la rupture des négociations tant qu’ils n’y participeraient pas. Averell Harriman, ambassadeur américain à Moscou à l’époque, soutenait la position de Dulles. Dans une lettre à Roosevelt, Staline avait affirmé que « l’initiative de toute cette affaire (…) à Berne revient aux Britanniques ».

En Italie même, Dulles s’efforçait d’empêcher des éléments communistes de la résistance anti-fasciste de prendre le pouvoir, à la faveur du chaos devant suivre la retraite militaire des nazis. Cette inquiétude explique aussi la création, après la guerre, d’unités fascistes « stay behind », sous l’égide de l’opération Gladio.

Il est clair que le général Wolff, pour sa part, voulait que les négociations débouchent sur une scission définitive entre Anglo-Américains et Soviétiques. Certains de ses collaborateurs se berçaient de l’illusion de pouvoir « retourner au Reich et continuer, de concert avec les unités anglo-américaines, la lutte contre la Russie ». Plus réaliste, Wolff savait que c’était impossible, mais il espérait néanmoins que Dulles autoriserait les membres « idéalistes » et « décents » du parti nazi et des SS, y compris lui-même, à jouer « un rôle actif dans la reconstruction ».

Tout au long des négociations et par la suite, Wolff restera un nazi convaincu qui, au cours de discussions avec des officiers alliés, traitait les Polonais de « mongols slaves ». Un jour, il confia à deux SS sous ses ordres : « Nous allons récupérer notre Reich. Avec le temps, les autres commenceront à se battre entre eux et nous, nous serons au milieu et pourrons jouer les uns contre les autres. » Dulles le décrivait comme une personnalité « distinctive » et « dynamique », mais il impressionnait moins les autres négociateurs.

Au départ, protégé par Dulles, Lemnitzer et d’autres, Wolff échappera de justesse, grâce à eux, aux poursuites du tribunal de Nuremberg. Puis, en 1949, poursuivi par les Britanniques à Hambourg, il sera acquitté après avoir produit des témoignages de Dulles et Lemnitzer en sa faveur. Toutefois, en 1962, après le procès d’Adolf Eichmann en Israël, le gouvernement ouest-allemand intenta un procès contre lui pour avoir planifié l’extermination des Juifs pendant les années où il était adjoint de Himmler et officier SS de liaison au quartier-général d’Hitler. En effet, dans une lettre écrite en 1942, il avait exprimé sa « joie spéciale en sachant que désormais, cinq mille membres du Peuple élu arrivaient tous les jours à Treblinka ». Cette fois-ci, il fut condamné.

La tentative de protéger Wolff faisait partie d’une opération bien plus vaste par laquelle on cherchait à coopter certains nazis dans la reconstruction de l’Allemagne, en ce début de Guerre froide, tout en aidant d’autres à s’échapper par le biais des « lignes de rats ». Certains criminels de guerre seront bel et bien poursuivis à Nuremberg et ailleurs, mais grâce à Allen Dulles et à James Jesus Angleton, d’autres nazis et collaborateurs nazis pourront fuir, via l’Italie ou l’Espagne de Franco, vers l’Amérique ibérique et l’Asie du sud-ouest. Cette opération était coordonnée avec des éléments corrompus de l’Eglise en Italie. Ceux qui se réfugiaient en Amérique ibérique arrivaient via l’Argentine qui, du temps de Juan et Evita Peron, était un refuge et point de transit pour des milliers de criminels de guerre nazis, jusqu’à ce que Peron mette fin à l’opération en 1949-50.

L’opération Sunrise comportait au moins trois ramifications. D’abord l’opération Amadeus, destinée à financer la fuite de criminels de guerre en Amérique ibérique grâce à l’argent de la drogue, de gros stocks de morphine des SS ayant été passés en contrebande à cette fin. Deuxièmement, de faux billets de banque britanniques, contrefaits dans le cadrede l’opération Bernhardt, servaient par ailleurs à financer les lignes de rat. Et troisièmement, pendant que des milliers de nazis trouvaient refuge en Amérique ibérique, d’autres devaient former, en Europe, des unités « stay behind », dans le cadre de l’opération Gladio.

Mentionnons trois nazis de premier plan qui furent cooptés après guerre pour servir les intérêts « occidentaux » dans la Guerre froide : Reinhard Gehlen, Hjalmar Schacht et Otto Skorzeny, mari de la nièce de Schacht. Le premier, ancien général chargé des renseignements nazis sur le front Est, sera recruté par Dulles pour collaborer avec la CIA jusqu’à sa nomination, en 1956, comme principal officier de renseignement du nouveau gouvernement ouest-allemand. Quant à Schacht, il protégera surtout les avoirs des industriels nazis après-guerre, tandis que Skorzeny était affecté à l’organisation des lignes de rat.

 Sabotage du programme de décartellisation

En dépit de la ferme intention de Franklin Roosevelt de démanteler I.G. Farben et les autres cartels dès la fin de la guerre, afin de neutraliser les « armes de guerre économique » des nazis, tous les efforts allant dans ce sens furent systématiquement entravés.

En avril 1945, par exemple, le chef d’état-major de l’armée américaine signe une directive (JS1067) précisant : « Vous interdirez tous les cartels et autres arrangements commerciaux privés et les organisations de type cartel (…) » De même l’accord de Potsdam conclu le 2 août 1945 entre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’Union soviétique affirmait qu’« à la date la plus rapprochée possible, l’économie allemande sera décentralisée afin d’éliminer la concentration excessive de pouvoir économique comme on le voit dans les cartels, syndicats, trusts et autres arrangements de type monopoles ».

L’intention de Roosevelt, reflétée dans ces deux documents, sera délibérément contrariée. L’homme chargé de la Division économique de l’armée américaine en Allemagne après la guerre, le général William H. Draper, s’était occupé du financement de la reconstruction allemande après la Première Guerre mondiale, en sa qualité de vice-président de Dillon, Read & Co. Son adjoint chargé des affaires économiques, Alexander Kreuter, travaillait à la Banque Worms et Averell Harriman, de Brown Brothers, Harriman, succéda à Jesse Jones au poste de ministre du Commerce des Etats-Unis.

Un livre rédigé en 1950 par James Steward Martin, All Honorable Men, décrit le sabotage du programme de décartellisation mandaté par Roosevelt. Martin parlait en connaissance de cause, ayant été chef de la division Guerre économique du département de la Justice, puis affecté, après la guerre, à la branche Décartellisation du gouvernement militaire de l’occupation.

La composition de cette branche au moment où Martin la rejoint illustre bien le problème. La division économique était dirigée par le colonel Graeme K. Howard, l’auteur d’un livre paru en 1940 (America and a New World Order) pour faire l’apologie du système économique nazi. Vice-président de General Motors, il était membre du conseil d’administration de GM-Opel qui resta actif en Allemagne pendant la guerre. Il sera ensuite remplacé par le général William H. Draper, par ailleurs secrétaire-trésorier de Dillon, Read & Co. Le responsable de la section Acier de la branche industrie est Rufus Wysor, PDG de Republic Steel Co., et l’adjoint de Draper est Frederick L. Devereux, vice-président à la retraite d’une filiale de American Telephone & Telegraph.

Côté britannique, la principale opposition à la décartellisation vient de Sir Percy Mills qui, en 1939, avait représenté la Fédération des industries britanniques dans diverses réunions à Dusseldorf, avec le Reichsgruppe Industrie, l’organisation nazie responsable de la mobilisation de guerre de l’économie allemande.

L’équipe de Martin chargée de la décartellisation devait travailler à la division finance avec le capitaine Norbert A. Bodgan, ancien vice-président de la J. Henry Schroder Banking Corp. de New York.

Rappelons que Dillon, Read & Co. et la J. Henry Schroder Banking Corp. sont les deux banques de placement américaines ayant géré le financement de la reconstruction de l’Allemagne après la Première Guerre mondiale. La première avait lancé aux Etats-Unis les obligations de la Vereinigte Stahlwerke, qui regroupait les quatre grands sidérurgistes allemands, dont Fritz Thyssen, l’un des premiers bailleurs de fonds d’Hitler. L’aspect juridique des prêts organisés par la Schroder Banking Corp. aux Etats-Unis était assuré par Sullivan & Cromwell, le cabinet de John Foster Dulles.

Pendant toute la guerre, Allen Dulles, un collaborateur de Sullivan & Cromwell et directeur jusqu’en 1944 de la Schroder Bank de New York, dirigea la mission européenne de l’OSS en Suisse. La vice-présidente de la Schroder Bank, V. Lada-Mocarski, était consul américain en Suisse.

Le 7 décembre 1946, Philip D. Reed, PDG de General Electric Co., compagnie qui avait supprimé le carbure de tungstène en faveur de Krupp et financé Hitler, arrive à Berlin pour mener à bien une mission commandée par le secrétaire au Commerce Averell Harriman. Dans son rapport au ministre, il dit que la politique de décartellisation est l’œuvre des « extrémistes » du département de la Justice.

Le 22 mai 1947, Martin démissionne, pour être remplacé par son adjoint, Philips Hawkins, le fiancé de la fille du général Draper. Martin est le troisième directeur du programme de décartellisation à donner sa démission. Ses prédécesseurs, le colonel Bernstein et Russell Nixon, étaient eux aussi partis à cause du sabotage de la décartellisation.

En mars 1948, Richard Bronson, le chef de la branche décartellisation, propose de soustraire à la réorganisation toutes les entreprises de biens d’équipement et d’industrie lourde et annonce qu’environ un quart des membres du personnel sera licencié. Dix-neuf employés qui s’opposent au sabotage de la décartellisation seront traités de « déloyaux » et une note sera insérée dans le dossier de chacun d’eux, précisant qu’il n’aura droit à aucune promotion, mutation ou autre modification de son statut sans l’approbation des autorités supérieures.

De même, en 1948, la commission de lutte contre les menées anti-patriotiques de la Chambre (House Un-American Activities Committee) ruina la carrière de deux responsables du département du Trésor, Harry Dexter White et Lauchlin Currie, qui participaient activement aux enquêtes sur la BRI, Standard Oil, Chase, ITT, SKF, Ford, General Motors et les Morgan. Ils seront tous deux dénoncés comme agents communistes. Currie disparaît en Colombie et sa nationalité américaine lui sera retirée en 1956, tandis que White mourra d’une crise cardiaque le 16 août 1948, à l’âge de 56 ans, en rentrant chez lui après un interrogatoire.

 Les débuts de la globalisation

Martin identifie les principales sociétés américaines ayant œuvré contre le programme de décartellisation. Il s’agit d’un groupe autour des entreprises Morgan, de banquiers de Harriman et de consultants en gestion de Dillon, Read & Co. Voyons le profil de certains des directeurs. Après la guerre, James V. Forrestal, ancien PDG de Dillon, Read et vice-président de General Aniline and Film, est passé du poste de sous-secrétaire à la Marine à celui de secrétaire au Commerce. Robert A. Lovett, ancien collaborateur de Brown Brothers, Harriman, est passé du ministère de la Guerre, où il était sous-secrétaire, au département d’Etat, avec le même rang. Après avoir été ambassadeur en Russie et en Grande-Bretagne, W. Averell Harriman est nommé secrétaire au Commerce, puis, plus tard, ambassadeur sans portefeuille du plan Marshall. Draper lui-même avait été nommé sous-secrétaire de l’Armée en 1947, avant de démissionner pour reprendre son poste de vice-président de Dillon, Read.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, le président de la BRI était un Américain, Thomas H. McKittrick, en dépit du contrôle exercé sur cette banque par les nazis ! Lors de la conférence de Bretton Woods en juillet 1944, on adopta une résolution excluant explicitement du FMI et de la Banque mondiale tout pays n’ayant pas rompu toutes relations avec la BRI. Deux mois auparavant, McKittrick avait défendu sa position, disant que « nous continuons à faire tourner la machine, car quand l’armistice arrivera, les puissances autrefois hostiles auront besoin d’un instrument efficace comme la BRI ». Il resta d’ailleurs à la tête de cette institution pendant deux ans après la résolution de Bretton Woods. En 1948, la BRI est devenue la chambre de compensation des transactions en devises étrangères entre pays participant au programme de reprise européenne. McKittrick était alors vice-président de la Chase National Bank. Il servit aussi, un temps, de conseiller financier à Averell Harriman, lorsque celui-ci était ambassadeur sans porte-feuille en Europe de l’Administration de coopération économique.

Accusé d’avoir participé à la conduite d’une « guerre d’agression », Hjalmar Schacht fut acquitté à Nuremberg en 1946, bien qu’il ait favorisé l’accession au pouvoir d’Hitler et qu’il ait conçu et mis en œuvre le système économique fasciste qui permit la mobilisation de guerre. Impliqué dans le complot raté pour assassiner le Führer, en 1944, il passa le reste de la guerre en prison. Par la suite, une cour de dénazification le condamna à huit ans de camp de travail, mais il retrouva la liberté en 1948, après avoir gagné son procès en appel.

Alors qu’il était encore en prison à Stuttgart, Schacht déclara que si on lui donnait trois semaines, avec accès à ses dossiers personnels et trente à quarante feuilles de papier, il pourrait présenter un plan de reprise pour l’Allemagne dans l’après-guerre qui ne coûterait pas un centime aux puissances occupantes. Bien que celles-ci n’aient pas accepté immédiatement l’offre, le gouvernement militaire américain l’autorisa en 1949 à occuper des postes administratifs dans les organismes allemands.

L’homme qui portait la responsabilité de la politique d’austérité draconienne, de travaux forcés et de guerre d’agression fut donc libéré et réhabilité, parce que l’Internationale synarchiste entendait mettre à nouveau en œuvre la politique « schachtienne » dans l’après-guerre, après avoir réussi à éliminer le legs du président Franklin Roosevelt.

Comme Martin le fait remarquer, le danger après la guerre était que les cartels deviennent non pas l’instrument d’une résurgence du nazisme, mais des groupes financiers britanniques et américains. Il avertit que, si les Etats-Unis devaient connaître de graves difficultés économiques, « la plupart des conditions d’une nouvelle version du drame allemand se trouveraient réunies sur la scène américaine ».

Avant la Deuxième Guerre mondiale, les 250 plus grosses firmes américaines contrôlaient deux-tiers des avoirs industriels aux Etats-Unis, dont la majorité était dans les mains d’une centaine de sociétés. Après la guerre, les cent plus grandes entreprises, appartenant à huit groupes financiers, contrôlaient non plus les deux-tiers, mais les trois-quarts de l’économie industrielle américaine.

Martin écrit : « Tout comme les six plus grandes compagnies financières allemandes étaient entremélées aux sociétés industrielles dominantes, dans l’économie américaine, il y a huit grandes unités financières qui ont obtenu un degré de pouvoir comparable ici. Ce sont : 1) le groupe Morgan, qui contrôle United States Steel, General Electric, Kennecott Copper, Americain Telephone and Telegraph, International Telephone and Telegraph ; 2) les intérêts Rockefeller, dont les sociétés Standard Oil et la Chase National Bank ; 3) le réseau Kuhn Loeb de gaz, électricité et eau ; 4) les avoirs de Mellon, dont l’Aluminium Co, Gulf Oil, Koppers, Westinghouse Electric ; 5) le groupe de Chicago, dont International Harvester et les conserveries ; 6 ) les intérêts du Pont, dont General Motors, EI du Pont de Nemours, et United States Rubber ; 7 ) le groupe de Cleveland, avec Republic Steel, Goodyear et autres, et 8 ) le groupe de Boston, dont United Fruit, Stone and Webster Utilities et la First National Bank of Boston. »

Depuis la parution du livre de James Martin en 1950, l’organisation du monde financier et industriel anglo-américain a subi bien des changements. Notamment, à partir de 1971, avec l’évolution d’une société de production vers une société de consommation. Néanmoins, son avertissement sur le danger de fascisme aux Etats-Unis dans des conditions de dépression économique et son analyse des sociétés anglo-américaines ayant collaboré avec les nazis restent plus que jamais d’actualité.


[1Confessions of an Economic Hit Man : How the U.S. Uses Globalization to Cheat Poor Countries out of Trillions (San Francisco : Berret-Koehler, 2004).

Le Yémen en morceaux : Qui se bat contre qui ?

Par Laurent Bonnefoy

25/03/2015

Source : http://orientxxi.info

Le processus de transition qui a fait suite au « printemps » de 2011 avait un temps érigé le Yémen en modèle. Porté à bout de bras par l’ONU, il est moribond et a laissé place à un entrelacement de conflits et d’inimitiés qui, bien que prévisibles, frappent par leur brutalité. Face à une telle illisibilité, la communauté internationale est tentée de plaquer quelques grilles de lectures binaires (Nord/Sud, sunnite/chiite) qui risquent pourtant, comme en Libye, de précipiter encore plus le pays dans la guerre. Et l’implication directe de l’Arabie saoudite risque d’aggraver la situation1.

L’épisode rocambolesque du 21 février 2015 qui a mené le président de la transition Abd Rabbo Mansour Hadi à fuir Sanaa et à gagner Aden, dans le Sud, avait placé le Yémen dans une situation intenable. Dans l’impossibilité de travailler face à la poussée des rebelles houthistes, il avait un mois plus tôt annoncé une première fois sa démission pour être ensuite placé en résidence surveillée à Sanaa, la capitale, par cette même «  milice chiite  ». Profitant de l’inattention de ses gardiens au petit matin, il avait pu s’enfuir de son palais par une porte dérobée et rejoindre l’ancienne capitale du Yémen du Sud, d’où il est originaire. Le 25 mars 2015, certains officiels annoncent son départ du pays alors que les houthistes sont aux portes d’Aden et bombardent la ville. La localisation de Hadi reste incertaine mais il a clairement perdu la main. Comment expliquer une telle débâcle  ?

Reconquérir le Yémen depuis Aden

Au cours de la captivité de Hadi à Sanaa, le vide institutionnel avait été rempli par les houthistes eux-mêmes. Ce mouvement politico-religieux issu de la branche zaydite du chiisme, bien qu’initialement marginal, avait au fil des ans gagné en popularité et en capacité de nuisance. Depuis l’été 2014, les houthistes avaient réussi à mettre la pression sur le gouvernement et sur Hadi, prenant le contrôle de la capitale, obtenant le limogeage du premier ministre Mohamed Basindwa et opérant, sans l’assumer véritablement, un coup d’État. Cette prise de pouvoir n’avait été possible qu’à travers une alliance de circonstance entre les houthistes et l’ancien président Ali Abdallah Saleh, démis de ses fonctions par la rue en 2011 et qui continuait à bénéficier de l’allégeance d’une part significative de l’appareil de sécurité. L’alliance entre des anciens ennemis qui s’étaient combattus dans le contexte de la guerre de Saada entre 2004 et 2010 permettait à tous deux de se venger de leur adversaire commun, le parti al-Islah, branche yéménite des Frères musulmans, allié au président Abd Rabbo Mansour Hadi.

En rejoignant Aden, Hadi affirmait le maintien de sa légitimité constitutionnelle. Il annulait sa démission et prononçait le transfert provisoire de la capitale vers Aden. Il entendait faire de ce port la base de sa reconquête face aux houthistes, mais semblait en réalité précipiter le pays vers la partition. Bien qu’il soit originaire d’Abyan, province qui jouxte Aden à l’est, son assise politique dans cette dernière ville et dans l’ex-Yémen du Sud en général était maigre. La population de l’ex-Yémen du Sud, largement acquise à l’option sécessionniste, lui tenait rigueur d’avoir réprimé pendant son mandat le mouvement sudiste mais également, en 1994, lors d’un précédent conflit, d’avoir en tant que ministre de la défense mené une offensive militaire contre Aden. Par ailleurs, Hadi se trouvait être en tension avec l’un des principaux leaders sécessionnistes, Ali Salim Al-Bidh suite à une sombre et meurtrière histoire de purge sudiste en 1986.

En dépit de la fragilité de ses appuis locaux, Hadi continuait de recevoir le soutien de la communauté internationale. Ainsi l’Arabie saoudite avait-elle rouvert son ambassade à Aden et le conseil de sécurité de l’ONU maintenu sa confiance sans tenir compte du fait que la logique portée par Hadi depuis son départ pour Aden produisait des polarisations binaires forcément guerrières. En mal de repère, l’ONU et les grandes puissances, tout en appelant à un retour des négociations, avaient choisi un camp. Ce faisant, elles avalisaient ainsi une lecture certes portée par les acteurs eux-mêmes, mais néanmoins partielle et largement destructrice. Avec la chute de Hadi, ils perdent encore davantage leurs repères.

Polarisations binaires

L’arrivée de Hadi à Aden a précipité cette ville dans la confrontation avec les houthistes, semblant polariser le conflit yéménite autour d’une logique binaire Nord/Sud d’une part, mais aussi chiite/sunnite. Aden était pourtant largement restée depuis 2011 à l’écart de la compétition entre élites qui se jouait à Sanaa et impliquait houthistes, Frères musulmans, partisans de Saleh et soutiens de Hadi. La population du Sud, largement acquise au mouvement sécessionniste ne se sentait plus concernée par les affaires du Nord et réclamait donc son indépendance. La donne a brutalement changé et la violence est venue à Aden, importée en quelque sorte par Hadi : l’aéroport, situé en centre-ville, a été le théâtre de violents affrontements mi-mars entre pro et anti-Hadi et le palais de ce dernier a été bombardé par des avions de combats envoyés par Sanaa, vraisemblablement pilotés par des officiers restés loyaux à Saleh et alliés aux houthistes.

Cette reconfiguration est venue figer une conflictualité complexe dans des cadres simplistes, tant historico-géographique que confessionnels. L’appartenance des houthistes au zaydisme chiite, les accusations récurrentes de soutien iranien, leur rivalité avec les Frères musulmans d’Al-Islah donnent indéniablement une coloration confessionnelle au conflit. Le Nord incarne l’identité zaydite et, à rebours d’une logique historique de convergence religieuse, le zaydisme est entré dans une dynamique de rejet du sunnisme dominant au Yémen mais minoritaire autour de Sanaa. L’assassinat de l’intellectuel houthiste Abdel Karim Al-Khaywani le 18 mars 2015, puis deux jours plus tard l’attentat contre les deux mosquées zaydites à Sanaa ayant fait plus de 150 morts renforcent cette polarisation confessionnelle qui semble de plus en plus en mesure de mobiliser. La revendication des attentats par l’organisation de l’État islamique (OEI), jusque-là inactive au Yémen, illustre une dynamique dévastatrice. Pour leur part, les avancées houthistes dans les régions sunnites de l’ex-Yémen du Nord, Taëz en particulier et dorénavant Aden, produisent un profond ressentiment.

De l’autre côté, au Sud, la population est exclusivement sunnite. Hadi lui-même pouvait espérer apparaître comme une incarnation de cette identité qui se cristallise autour d’un rejet de la rébellion houthiste et donc du chiisme mais aussi du Nord. Il reste que le principal rempart de l’avancée des houthistes est Al-Qaida dans la Péninsule arabique (AQPA) qui s’allie avec les tribus des zones frontalières entre Nord et Sud à Al-Baida, Al-Dhala ou dans le Yafea. Dans ce cadre, l’anti-houthisme, transformé en anti-chiisme, est un puissant ciment. Toutefois, il n’efface pas les divisions internes à chaque camp.

Chaque camp divisé

L’option choisie par Hadi a conduit, in fine, à affirmer l’idée d’une rupture politique que les sudistes réclamaient depuis plusieurs années : Sanaa et ses environs, sous la coupe des houthistes, se voient déconnectés du reste du pays et même isolés, Iran mis à part, du reste du monde. Il n’est toutefois pas certain que cette fragmentation produise réellement ce que les sécessionnistes sudistes en attendaient. En effet, elle vient directement souligner les divisions internes au mouvement sudiste.

Les houthistes se sont engouffrés dans la brèche en annonçant avoir offert à Ali Salim Al-Bidh un passeport diplomatique qui permettrait à ce leader sécessionniste et ancien président du Yémen du Sud de revenir dans son pays après plus de deux décennies d’exil. L’alliance objective qui se nouait entre Hadi et les groupes djihadistes dans leur lutte commune contre les avancées houthistes plaçait le premier en porte à faux vis-à-vis de la communauté internationale qui le soutient. Les logiques régionales au Sud jouaient également à plein. Les rivalités historiques entre tribus d’Abyan et celles d’Al-Dhala et Lahj (au nord d’Aden) fracturent le Sud. Le Hadramaout, province orientale du Sud, semble s’appuyer sur ses connexions marchandes dans le Golfe pour prendre un chemin différent. Les Hadramis sont en tout cas peu concernés par ce qui se joue entre Sanaa et Aden. Dans ce contexte, une démission de Hadi et son départ d’Aden étaient inévitables.

Le camp des houthistes, soudé par une volonté de revanche à l’égard des islamistes sunnites et de leurs alliés, n’est pas lui-même exempt de divisions internes. Le succès militaire de la milice zaydite ne peut se comprendre qu’à la lumière de l’intégration dans celle-ci de pans entiers des forces de sécurité restée loyales à l’ancien président. L’alliance entre Saleh, lui même d’origine zaydite, et les houthistes est certes fonctionnelle mais elle est difficilement pérenne entre deux anciens ennemis qui, de plus, sont engagés dans des stratégies différentes.

Le chaos profite à Saleh qui, depuis sa résidence à Sanaa, donne des ordres. La fragmentation ambiante, qui débouche sur une lassitude des citoyens face au désordre qu’a produit la «  révolution  » pourrait bien imposer le retour en force de ses réseaux, à travers son fils Ahmed Ali, ancien dirigeant de la garde républicaine. Depuis son poste d’ambassadeur du Yémen à Abou Dhabi où il a été nommé en 2012, ce dernier est en mesure d’établir des connexions fondamentales avec des acteurs régionaux qui comptent — les Emirats arabes unis mais aussi l’Arabie saoudite — et ainsi apparaître en tant que recours.

Les houthistes pour leur part expriment un antagonisme clair à l’égard des Saoudiens qu’ils ont récemment menacés. Leur objectif passe par le contrôle de ressources naturelles, notamment dans la région pétrolière de Marib où ils sont confrontés à la résistance de tribus (pas nécessairement d’origine sunnite). La stratégie houthiste s’incarne surtout dans une lutte frontale contre les groupes djihadistes sunnites proches d’Al-Qaida, ou aujourd’hui se revendiquant de l’État islamique. Tout le problème réside dans le fait que chacune des avancées houthistes renforce en réaction la solidarité sunnite selon une logique perverse et auto-réalisatrice. La volonté apparente des houthistes de s’inspirer de l’expérience du Hezbollah libanais et de l’État iranien se serait probablement accommodée d’une assise territoriale limitée et d’une cohabitation avec d’autres forces politiques qui lui auraient servi de paravent mais aussi d’interface avec la communauté internationale. Les événements récents en ont décidé autrement…sans doute pour le pire.

Mise à jour le 26 mars à 9h30 : L’Arabie saoudite a pris la tête le 25 mars 2015 au soir d’une coalition de dix pays incluant les autres membres du Conseil de Coopération du Golfe (Oman excepté), l’Égypte, le Pakistan, la Jordanie, le Soudan (qui avait pourtant été accusé d’avoir transféré de l’armement aux houthistes) et la Turquie en vue de défendre le « gouvernement légitime » Abd Rabbo Mansour Hadi. Le rôle opérationnel des différents pays membres reste à définir. Des bombardements saoudiens ont visé différentes cibles militaires houthistes ou tenues par leurs alliés, notamment des proches d’Ali Abdallah Saleh. Plusieurs leaders militaires de la rébellion auraient été tués. Les États-Unis ont annoncé apporter un soutien logistique à ces frappes. Une intervention au sol pourrait se profiler. Une telle stratégie de la part des puissances régionales apparait comme largement contre-productive. Elle n’est aucunement en mesure de relégitimer Hadi qui apparaitra, y compris auprès d’une large part de la population du Sud, comme celui qui a appelé à une intervention étrangère au mépris de la souveraineté du pays. Elle produira inévitablement un rassemblement des populations autour des houthistes. L’anti-saoudisme de la population et les souvenirs amers de l’intervention égyptienne dans les années 1960 (qui s’était soldée par une déroute de l’armée de Gamal Abdell Nasser) risquent par ailleurs de produire un réflexe nationaliste et une polarisation de plus en plus forte tant confessionnelle que régionale. La stratégie univoque et simpliste des puissances régionales apparaît comme symptomatique de leur perte de repères au Yémen. Elle peut également sans doute être percue à l’aune des discussions sur le nucléaire iranien. Si certains prédisaient qu’Israël chercherait à torpiller l’accord sur le nucléaire iranien en lançant une guerre contre le Hezbollah libanais afin de précipiter l’Iran dans le conflit, ce pourrait bien être au final l’Arabie saoudite qui jouerait les Cassandre en s’étant attaqué frontalement aux houthistes.

1Article mis à jour le 26 mars

Le boom de l’industrie de guerre

Par Manlio Dinucci , Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

17/03/2015

Source : http://ilmanifesto.info

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Le commerce international d’armements a grossi en volume de 16% en cinq ans et continuera à augmenter : les données diffusées par le Sipri le 16 mars 2015 le confirment. Les principaux exportateurs restent les Etats-Unis (avec 31% de l’export mondial), suivis par la Russie (27%), la Chine (passée du sixième au troisième rang avec 5%), et par Allemagne, France, Grande-Bretagne, Espagne, Italie, Ukraine et Israël. L’Italie -dont l’export militaire a augmenté de plus de 30% en cinq ans et augmentera ultérieurement grâce à la reconversion de Finmeccanica du civil au militaire- est ainsi le huitième exportateur mondial d’armements, qui fournit surtout les Emirats Arabes Unis, l’Inde et la Turquie. Les principaux importateurs mondiaux sont : Inde, Arabie Saoudite, Chine, Emirats Arabes Unis, Pakistan, Australie, Turquie, Etats-Unis (qui importent des armements allemands, britanniques et canadiens). Forte augmentation de l’import militaire des monarchies du Golfe (71% en cinq ans) et du Moyen-Orient en général (54%), et de celui de l’Afrique (45%). Personne ne connaît cependant le volume réel et la valeur des transferts internationaux d’armes, dont beaucoup ont lieu sur la base de transactions politiques. Le tout sous le paravent du Traité sur le commerce d’armements, lancé solennellement par l’Onu il y a deux ans. Ceci n’est que la pointe de l’iceberg de la production d’armements, pour la majeure partie destinée aux forces armées des pays producteurs. En tête les Etats-Unis, qui attribuent (si l’on s’en tient aux seuls chiffres du budget du Pentagone) environ 95 milliards de dollars annuels pour l’acquisition d’armements : une énorme quantité d’argent public qui, reversée dans les caisses des plus grandes industries de guerre étasuniennes (Lockheed-Martin, Boeing, Raytheon, Northrop Grumman, General Dynamics, United Technologies), leur permet de se placer aux plus hauts rangs de l’échelle mondiale.

Comme le business des armes augmente au fur et à mesure que croissent les tensions et les guerres, l’explosion de la crise ukrainienne et la confrontation Otan/Russie ultérieure ont représenté une chance pour les gros actionnaires des industries de guère étasuniennes et européennes.

Dans la manoeuvre Otan qui se déroule ce mois-ci en Pologne, les Etats-Unis déploieront une batterie de missiles Patriot « comme dissuasion à l’agression sur le flanc oriental ». En réalité surtout parce que la Pologne doit décider dans l’année si elle achète les missiles Patriot, produits par l’étasunien Raytheon, ou ceux analogues du consortium franco-italien Eurosam : une affaire de 8 milliards de dollars, dans le cadre d’une attribution de 42 milliards (presque 40 milliards d’euros) décidée par Varsovie pour potentialiser ses forces armées. La Pologne entend aussi acheter trois nouveaux sous-marins d’attaque, en les armant de missiles de croisière (à double capacité conventionnelle et nucléaire) fournis par Raytheon ou par le français Dcns.

Même business en Ukraine : Washington a annoncé une nouvelle fourniture à Kiev, d’une valeur de 75 millions de dollars, de matériels militaires « non létaux », parmi lesquels des centaines de blindés « non armés » qui peuvent être facilement armés avec des systèmes produits en Ukraine ou importés. Poroshenko  a annoncé, le 13 mars, que le gouvernement de Kiev a signé des contrats pour importer des « armes létales » de 11 pays de l’Union européenne, dont certainement l’Italie.

En pleine activité aussi les industries de guerre russe et chinoise. Pour contrebalancer la force navale étasunienne, qui dispose d’environ 300 navires de guerre dont 10 porte-avions, la Russie est en train de construire simultanément quatre sous-marins nucléaires et la Chine se dote d’un second porte-avions produit nationalement.

Ainsi le monde fabrique-t-il les instruments de sa destruction.

 Manlio Dinucci

Edition de mardi 17 mars 2015 de il manifesto

http://ilmanifesto.info/il-boom-dellindustria-bellica/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Guerre de l’ombre au Sahara

Documentaire de Bob Coen et Éric Nadler

2015

Source : http://info.arte.tv

 

La guerre pour contrôler les ressources du XXIe siècle a déjà commencé. Et l’Afrique, comme à l’accoutumée, est aux premières loges. Depuis des décennies, la France n’est plus la seule à avoir des vues sur le continent. Dès les années 1960, la découverte d’immenses gisements de pétrole dans le golfe de Guinée attire un nouvel acteur aux besoins inextinguibles, les États-Unis. Peu à peu, la première puissance mondiale s’implante en Afrique. Le 11 septembre 2001 marque un tournant. Pris de vitesse par la Chine sur le continent, Washington met un pied au Sahara dans le cadre officiel de sa « lutte contre le terrorisme ». En 2007, l’administration Bush renforce son instrument politico-militaire, à travers Africom, visant notamment à quadriller la région. Mais derrière ce combat se cachent d’autres batailles : la zone saharienne contient les plus grandes réserves pétrolières d’Afrique, mais aussi de l’uranium, du fer, de l’or… Parallèlement, la France renforce sa présence militaire sur le continent.

Une militarisation croissante de l’Afrique

Passionnant, ce documentaire inscrit les dernières opérations militaires dirigées par les États-Unis et la France dans ce contexte de contrôle des ressources africaines : la Libye est un producteur majeur de pétrole, le Mali abrite d’importantes quantités d’uranium, alors que le Centrafrique occupe une place stratégique dans la région. Les réalisateurs Bob Coen et Éric Nadler donnent la parole à de nombreux intervenants pour montrer comment les grandes puissances industrielles se positionnent. Cent trente ans après la conférence de Berlin, qui vit les pays occidentaux se partager le « gâteau » africain, l’histoire se répète, invariablement.

  Coproduction : ARTE France, Crescendo Films (France, 2013, 54 mn)

CONNEX :

ALTERNATIVE PLAYER STREAM

L’OPEP baisse le prix du baril pour punir la Russie

Par

17/12/2014

Source : https://ijsbergmagazine.com

La chute rapide des prix du pétrole a de graves répercussions politiques. La Russie et l’Iran, adversaires historiques de l’Arabie Saoudite, sont les plus durement touchés par la dévaluation de l’or noir. D’aucuns suspectent les saoudiens de se servir du pétrole pour achever leurs ambitions géopolitiques.

Une enquête de Martin Bernard

Les cours du pétrole sont à un niveau historiquement bas. Depuis le mois de juin les prix du baril d’or noir ont chuté de près de 45%, pour se situer actuellement autour de 56 dollars (contre 115$ il y a 6 mois).

« C’est un décrochement considérable qui aura des répercussions nettes sur l’offre pétrolière mondiale si les prix se stabilisent à ce niveau sur le long terme », explique Francis Perrin, président de Stratégies et Politiques énergétiques (SPE).

 Logique de marché et arme géopolitique

Si le constat de cette débâcle financière est simple, les raisons sont plus complexes à cerner. Plusieurs niveaux de lecture se chevauchent, et comme souvent en matière de pétrole, la logique du marché se confond avec les visées géopolitiques des acteurs en présence : les Etats-Unis et la Russie, mais aussi et surtout l’Arabie Saoudite et les autres pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), un cartel né en 1960 pour pallier à une forte baisse des prix du pétrole.

Les douze membres de l’OPEP représentent aujourd’hui encore 35% de la production mondiale d’or noir. Un tiers de ces 35% est issu de l’Arabie Saoudite, de facto leader naturel du groupe. Depuis sa création, le cartel a toujours eu pour volonté de contrôler les cours du pétrole en fixant des quotas de production destinés à maintenir un prix du baril avantageux dans le but d’assurer revenus et parts de marché. Une arme autant économique que politique.

Cette logique est-elle à l’origine du niveau actuel des cours du pétrole ? « L’Arabie Saoudite semble entreprendre de rappeler à chacun, hors de l’OPEP comme au sein de l’organisation, qu’elle est l’unique reine au centre de l’échiquier pétrolier mondial », écrit le journaliste Matthieu Auzanneau sur son blog Oil Man, hébergé par le journal Le Monde.

Le 27 novembre, après une réunion des ministres du pétrole des pays de l’OPEP, l’organisation a décrété qu’elle n’allait pas réduire sa production (environ 30 millions de barils par jour), et donc laisser chuter les prix du baril.

La concurrence avec la production américaine de pétrole de schiste (8,5 millions de baril par jour contre 9,6 de pétrole conventionnel pour les Saoudiens), couplée au ralentissement de la demande de pétrole en Europe et en Chine et à la reprise de la production en Libye sont autant de facteurs susceptibles de saturer le marché du pétrole et de faire baisser les prix.

Certains observateurs voient dans le comportement de Riyad un moyen de pénaliser les producteurs de pétrole de schiste américains. Mais cela semble peu plausible, en tout cas dans l’immédiat. Ces derniers ne subiront pas, malgré des coûts d’extraction plus élevés que ceux de leurs concurrents du Golfe, un arrêt brutal de leur activité. « L’ensemble de la production de schiste est plus résiliente que prévu », confirme Matthieu Auzanneau. Du moins à court et à moyen termes. « Pour autant que les prix actuels se stabilisent, la production de pétrole de schiste américaine sera encore élevée en 2015, même si les marges seront réduites », explique Francis Perrin. « Bien qu’en dessous des prévisions initiales, elle sera même certainement en hausse par rapport à 2014 ».

La Russie et l’Iran « Victimes » principales

Les mécanismes de marché jouent un rôle prépondérant dans la situation actuelle, mais ils n’expliquent pas à eux seuls les causes profondes du maintien d’un niveau de production inchangé de la part de l’Arabie Saoudite, malgré la baisse des cours. Si Riyad a décidé de ne pas réduire sa production, c’est aussi parce que des prix bas impactent directement deux de ses adversaires politiques de longue date : la Russie et l’Iran.

Le budget iranien, déjà plombé par un embargo international, est selon les estimations à l’équilibre avec un baril aux alentours de 140 dollars. Celui de la Russie l’est avec un baril à 114 dollars. « La baisse actuelle est dramatique pour un pays comme la Russie dont un tiers des recettes provient du pétrole, explique Francis Perrin. D’autant que le prix du gaz, indexé au prix du pétrole, baisse également et que s’ajoute à cela les sanctions économiques prises par les Etats-Unis et l’Europe suite à l’annexion de la Crimée et le soutien apporté par Moscou aux indépendantistes de l’est de l’Ukraine ».

Selon le ministre russe des finances Anton Silouanov, l’impact des sanctions occidentales (chiffré à 40 milliards de dollars) ajouté aux conséquences directes de la baisse des prix du pétrole, aura pour résultat un creusement de la dette du pays de 110 à 130 milliards de dollars sur l’année 2014. Une somme considérable qui freinera le développement des coûteux projets d’hydrocarbures prévus dans l’Arctique russe.

Hasard ou non du calendrier, les vagues de sanction économiques mises en application dès juillet contre la Russie ont coïncidé avec le début du décrochement des prix du pétrole. Une aubaine pour les stratèges de Washington et de Bruxelles qui peinent à se sortir du bourbier ukrainien, mais surtout pour l’Arabie Saoudite, adversaire de longue date de l’Iran et du régime de Bachar Al-Assad soutenu par Moscou. « Difficile d’imaginer une concordance plus optimale entre intérêts économiques et intérêts géopolitiques », confirme Steve LeVine, journaliste américain spécialiste des questions énergétiques pour le site Quartz.

Le Kremlin n’a pas tardé à accuser Riyad et Washington d’influencer les prix pour des raisons politiques. « Ceci est de la manipulation politique, et l’Arabie saoudite est elle-même manipulée (ndlr. par les Etats-Unis) », aurait récemment accusé le vice-président de Rosneft, Mikhail Leontyev. Réalité ou rhétorique anti-américaine habituelle ?

« Qu’il y ait une volonté de l’OPEP de manipuler le marché pour notamment pénaliser l’économie russe est l’hypothèse la plus plausible », confie à Ijsberg Magazine une source proche des milieux pétroliers.

Un sentiment partagé par le journaliste américain Thomas Friedman, triple lauréat du prix Pulitzer et chroniqueur au New York Times : « il est difficile d’affirmer que l’alliance entre américains et saoudiens est délibérée ou une coïncidence d’intérêt, mais si elle est explicite, alors nous sommes clairement en train d’essayer de faire subir au président Poutine et à l’Ayatollah Ali Khamenei ce que les américains et les saoudiens ont fait aux derniers leaders de l’Union soviétique : les pomper jusqu’à la mort, les pousser à la faillite en baissant les prix du pétrole à des niveaux en dessous de ce que Moscou ou Téhéran ont besoin pour financer leur budget. »

Des propos corroborés par Rashid Abanmy, président du Saudi Arabia Oil Policies and Strategic Expectations Center, un centre d’analyse stratégique saoudien basé à Riyad, interrogé le 10 octobre dernier par l’agence de presse turque Anadolu : « Avec le déclin de la demande de pétrole, la raison ostensible de la chute des prix est d’attirer de nouveaux clients, mais la raison réelle est politique : l’Arabie Saoudite souhaite que l’Iran limite l’expansion de sa force nucléaire, et que la Russie change sa position de soutien au régime de Bachar Al-Assad en Syrie. » Pour faire pression, « Riyad vendra du pétrole en dessous du prix habituel, à 50-60$ le baril sur les marchés asiatiques et nord-américains ». Une prédiction qui s’est confirmée : deux mois après cette déclaration, les cours ont effectivement basculé sous le seuil de 60$ le baril.

Manipuler les prix de l’Or Noir pour ruiner l’économie Russe

En mars dernier, suite à l’annexion de la Crimée par le Kremlin et aux premières sanctions économiques occidentales, une série de déclaration ont été faites en vue d’affaiblir la Russie en manipulant les prix de l’or noir. « L’effet dissuasif le plus fort est dans les mains des Etats-Unis parce qu’ils peuvent inonder le marché de pétrole issu de leur réserve stratégique », déclarait fin mars George Soros, milliardaire américain propriétaire de fonds spéculatifs. « Cela permettrait de réduire les prix du pétrole et ruinerait l’économie russe dépendante de ce dernier ». Soros pensait alors que les sanctions prises contre certains oligarques russes seraient contre-productives.

Les réserves stratégiques évoquées par le milliardaire sont les 691 millions de barils de brut issus de la Réserve Stratégique de Pétrole américaine constituée en 1973 suite au premier choc pétrolier dans le but de prévenir toute pénurie en cas de crise internationale et de raréfaction des importations pétrolières.

« Les Etats-Unis n’ont désormais plus besoin d’une telle réserve stratégique de pétrole, a écrit en mars dernier dans le Financial Times l’économiste Philip Verleger. Ils pourraient facilement vendre 500 000 à 750 000 barils par jour pendant deux ans et conserver le minimum légal de 90 jours d’importation. Si les Etats-Unis décidaient de cela, le prix mondial du pétrole chuterait de 10-12$… ce qui infligerait un mal substantiel à la Russie… et profiterait aux consommateurs européens. »

Mi-mars, quelques jours avant la publication de l’article de Philip Verleger, le gouvernement américain a vendu 5 millions de barils de sa réserve stratégique. L’administration a nié tout lien entre la vente et l’annexion de la Crimée, mais ce geste a alors été interprété par de nombreux analystes comme un signal lancé à Moscou, destiné à montrer que les Etats-Unis étaient en mesure de frapper l’économie russe. Malgré cet avertissement de Washington, cependant, le projet avancé par Philip Verleger et George Soros ne s’est pas réalisé.

S’il est trop tôt pour tirer des conclusions hâtives – les effets de hausse et de baisse des prix sur le marché du pétrole réagissent au temps long – en 1986, c’est une dégringolade similaire des cours (alors à 13$/baril) qui a provoqué en partie, cinq ans plus tard, la chute de l’Union Soviétique. Une dégringolade qui, on l’a appris ensuite, avait été orchestrée par les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite.

 

Lanceurs d’alerte : coupables ou héros ?

Realisation James Spione
2014

Source : http://www.arte.tv


À travers l’histoire de trois lanceurs d’alerte américains, ce documentaire illustre la férocité des États-Unis contre ceux qui osent dénoncer le pouvoir. Un éclairage stupéfiant sur les méthodes des administrations Bush et Obama.

Connaissez-vous John Kiriakou, Thomas Drake et Jesselyn Radack ? Certainement pas. Et pourtant, ces trois Américains ont pris d’énormes risques, au nom de leurs valeurs, pour révéler au monde les pratiques de leur nation dans sa « guerre contre le terrorisme ». Le premier travailla durant quinze ans pour la CIA ; il confirma l’utilisation de la torture par les agents américains. Le deuxième est un ancien de la NSA, la National Security Agency ; il révéla dès 2006 le nébuleux projet Trailblazer, un système de surveillance généralisée des télécommunications – une affaire Snowden avant l’heure. La troisième, aujourd’hui avocate du même Edward Snowden, occupa un poste important au département de la Justice ; elle dénonça en 2002 les conditions de détention de John Walker Lindh, un Américain affilié à al-Qaida, capturé lors de l’intervention en Afghanistan. Du jour au lendemain, Kiriakou, Drake et Radack virent leur existence bouleversée. Ils étaient devenus des ennemis de l’Amérique…

Les sept d’Obama

James Spione a suivi les trois lanceurs d’alerte pendant plusieurs mois tout en revenant sur la façon dont l’administration américaine s’est employée à détruire leur vie : licenciement, difficulté à retrouver du travail, ruine liée aux frais d’avocat, harcèlement par des agents du FBI, menaces envers la famille… John Kiriakou a connu pire. Il est derrière les barreaux depuis janvier 2013 après une condamnation à trente mois de prison. « Autrefois, les lanceurs d’alerte devaient choisir entre leur conscience et leur carrière, explique Jesselyn Radack. Aujourd’hui, ils risquent leur liberté… Et leur vie. »

Le parallèle avec l’État orwellien – dépeint dans le roman dystopique 1984 – s’avère inexorable. Il y a soixante-cinq ans, l’écrivain britannique prophétisait : « Aux moments de crise, ce n’est pas contre un ennemi extérieur qu’on lutte, mais toujours contre son propre corps. » Aux États-Unis, la crise a pour origine les attentats du 11 septembre 2001. Depuis, parler est devenu un crime ; le secret, une norme. Place désormais à un régime sécuritaire symbolisé par l’utilisation de plus en plus fréquente de l’Espionage Act, une loi floue et liberticide datant de 1917. Dans toute l’histoire des États-Unis, seulement dix personnes furent inculpées pour avoir divulgué des informations confidentielles, en vertu de cet Espionage Act. Sept l’ont été sous la présidence d’Obama.

 

James Spione, Réalisateur, Monteur, Producteur

Le candidat aux Oscars James Spione est un réalisateur de films indépendants base à New York. Son œuvre la plus récente, Incident in New Baghdad, un film de guerre puissant nominé  aux Oscars, a été projeté en avant-première au festival du film de Tribeca. Il y a remporté le prix du meilleur court-métrage documentaire. En février 2012, Incident in New Baghdad a été nominé aux Oscars dans la catégorie court-métrage documentaire.

Parmi les documentaires précédents de Spione figure le long-métrage American Farm, qui relate la disparition de l’exploitation qui appartenait à sa famille depuis cinq générations, dans le centre de l’état de New York. Ont peut également citer Our Island Home, un portrait poignant des derniers habitants encore en vie d’une zone désertée située au large des côtes de Virginie. Celui-ci fait partie d’une série de trois court-métrages, dont Spirit of the Bird, sorti l’année dernière, et Watermen, qui sortira bientôt, qui explorent l’histoire et la culture très particulières d’une des dernières régions côtières rurales des Etats-Unis.

Spione a également écrit et réalisé un certain nombre de films de fiction. Son œuvre la plus connue est peut-être Garden, un drame étrange et plein de suspense avec Melissa Leo, récompensée aux Oscars (Fighter) et Matt Malloy (Six pieds sous terre) dans le rôle d’un vétéran. Le film avait rencontré un franc succès au festival de Sundance. Spione a également réalisé The Playroom, avec Pamela Stewart (The Reception) dans le rôle principal. Le film a été projeté pour la première fois au Walter Reade Theatre, à New York, dans le cadre d’une série de « nuits des films indépendants », et a été diffusé dans l’émission Reel Street, sur une chaîne câblée américaine.

 

Thomas Drake, Intervenant

En 2006, après avoir lancé des alertes pendant des années, tant en interne qu’auprès du Congrès, Thomas Drake, qui à l’époque était un haut responsable à la NSA (Agence national de sécurité), a révélé des informations classifiées à un journaliste du Baltimore Sun. Celles-ci concernaient l’existence d’une alternative légale, efficace et bien moins coûteuse aux programmes d’écoutes à grande échelle, extrêmement chers et probablement illégaux. Ce programme alternatif, dénommé « ThinThread », avait été écarté à la hâte par la NSA. Par la suite, le FBI fit une descente au domicile de Drake et le gouvernement Obama engagea des poursuites contre lui en s’appuyant sur l’Espionage Act. Cependant, les poursuites ont fini par être abandonnées et les accusations initiales ont été levées.

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Irak : Le monde trouble du mercenariat militaire

Par Rupert Cornwell

21/12/2014

Source : http://www.mondialisation.ca

blackwater_academi

Ce fut l’un des nombreux incidents les plus honteux de la guerre en Irak : le 16 septembre 2007, des membres de l’entreprise privée de sécurité, du nom de Blackwater à l’époque, chargée de la protection des convois du Département d’Etat US, ouvrirent le feu sur des civils, place Nisour, à Bagdad, tuant 17 d’entre eux.

Après les abus nauséeux subis par les prisonniers à Abou Ghraib, la réputation des Etats-Unis était tombée au plus bas. Blackwater était devenu le symbole d’un pays si arrogant dans son traitement de l’Irak qu’il prétendait sauver, qu’il permettait à des contractants armés de transformer la capitale irakienne en un champ de tir.

Et, pendant un certain temps, l’arrogance s’ajouta à l’arrogance, les Etats-Unis refusant qu’un Américain soit jugé par une cour irakienne. Mais, la semaine dernière, (soit 7ans plus tard ! NDLR), justice a enfin été rendue. Quatre des membres de Blackwater ont été reconnus coupables de meurtre et d’homicide selon l’acte d’accusation du gouvernement américain. Des dizaines d’années de prison les attendent tandis que les familles des victimes de la fusillade arbitraire ont, pour utiliser le vocable à la mode, obtenu, en sorte, la « clôture » du dossier. Le procureur général fédéral n’a pas exagéré quand il a salué le verdict comme « une affirmation éclatante » du « respect de la loi, même en temps de guerre » des Etats-Unis.

Mais l’affaire pour laquelle trente témoins firent le voyage à Washington pour les 11 semaines qu’a duré le procès a soulevé autant de questions qu’elle n’en a résolu. Combien de contractors indépendants complètent les forces de combat officielles des Etats-Unis ? Quel est leur statut juridique ? Quel est leur coût et quel besoin a-t-on de ces clones de mercenaires d’aujourd’hui ?

Les mercenaires ont toujours existé. Les Egyptiens et les Grecs en avaient et il y eut les condottieri des cités italiennes en guerre au Moyen-Age et les Hessiens, soldats allemands qui se bâtirent aux côtés des Anglais lors de la guerre d’indépendance des Etats-Unis. Encore aujourd’hui, les Gardes Suisses, au-delà de leurs uniformes folkloriques, sont des mercenaires hautement qualifiés militairement qui protègent le Vatican.

La grosse différence est que ces mini-Pentagones de location ont pour quartiers généraux des bureaux luxueux pourvus de sites internet astucieux offrant un vaste éventail de services. Quant à Blackwater, si le nom n’existe plus, la société, elle, est toujours là. Rebaptisée tout d’abord, Xe Services, elle a pris le nom plus neutre de Academi, et travaille toujours pour la CIA et d’autres organismes de la sécurité nationale US.

Une autre différence est l’étendue de leur rayon d’action pour les Etats-Unis. Leur nombre est inconnu, leurs pertes ne figurent pas parmi les pertes militaires officielles et aucun cercueil drapé des couleurs US n’est renvoyé pour marquer leur décès.

Les contractors privés ont opéré dès la guerre du Vietnam quand ils étaient chargés de logistique et de travaux sur les bases. Aujourd’hui, les choses ont changé : Ann Hagedorn écrivait dans le Wall Street Journal qu’entre 2009 et 2011, ils formaient le gros du personnel US en Afghanistan et Irak et leurs activités ne sont qu’une part infime d’une industrie gigantesque. Ils fournissent plus de 90% des services de sécurité diplomatique et figurent pour la moitié du budget du Department of Homeland Security. Ils sont un élément central du vaste système de surveillance occulte qui s’est développé aux Etats-Unis depuis les attentats du 11 septembre. Edward Swoden n’était pas un employé de la National Security Agency NSA (Agence de Sécurité Nationale) mais de l’entreprise de sécurité Booz Allen Hamilton où il eut accès aux documents de la NSA qu’il fit connaître dans ce qui est la divulgation de renseignements la plus spectaculaire de l’histoire des Etats-Unis.

La conclusion du procès Blackwater n’aura aucune conséquence pour les contractors. L’Irak de 2003 n’a été que le creux de la vague quand les forces d’invasion US rassemblées par une administration Bush ignorante et trop optimiste se sont révélées trop faibles pour finir le travail. Les contractors furent la solution : ils sont mobilisables rapidement, aucun accord du Congrès n’est nécessaire et ils occupent une zone légale grise en termes de responsabilité.

Si vous devez vous accommoder des contractors, encore faut-il obéir aux règles. Le procès de Blackwater n’est pas terminé, ils sont derrière les barreaux mais les appels du jugement vont courir pendant des années. Un code de conduite, le Document de Montreux de 2008 sur les entreprises de sécurité privées employées en cas de conflit armé, a été signé par quelque 600 entreprises. En espérant qu’il n’y ait plus jamais de place Nisour.

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Un passé peu recommandable.

Le 16 septembre 2007, des membres de Blackwater Security Consulting, une entreprise militaire privée, (renommée depuis Academi), a tiré sur des civils irakiens, tuant 17 et blessant 20 d’entre eux place Nisour à Bagdad.

Cette tuerie enragea les Irakiens et créa des tensions dans les relations irako-américaines. Quatre employés de Blackwater ont été jugés et reconnus coupables – un de meurtre et trois d’homicide et de violations sur les armes.

Les accusés ont prétendu qu’ils étaient tombés dans une embuscade et que c’est en défense qu’ils ont tiré. Le gouvernement et les enquêteurs irakiens ont eux assurés que la tuerie n’avait pas été provoquée. La licence de Blackwater fut temporairement levée tandis que le Département d’Etat déplorait « la mort de personnes innocentes ».

Cinq investigations ont eu lieu dont une par le FBI qui trouva que, parmi les 17 personnes tuées, 14 avaient été abattues sans aucune raison.

Rupert Cornwell

Article original : The Blackwater trial: A shameful case exposes a murky worldThe Independent

Traduction et Synthèse: Xavière Jardez, france-irak-actualite.com

Photo : Blackwater, rebaptisée Xe Services, s’appelle maintenant Academi.