L’ONU, dernière station avant l’enfer

ALTERNATIVE PLAYER 1, 2

La mission première de l’ONU, à la fois utopique et réaliste, est d’assurer la paix et la sécurité dans le monde. Comment l’étrange concept de « soldats de la paix » est-il né ? Les quelque 120 000 Casques bleus aujourd’hui déployés dans le monde sont-ils en mesure d’assurer leur mission ? Bilan en demi-teinte d’une puissance incertaine.

La mission première de l’ONU, à la fois utopique et réaliste, est d’assurer la paix et la sécurité dans le monde. Comment l’étrange concept de « soldats de la paix » est-il né ? Comment a-t-il évolué en pratique ? Alors que les conflits interétatiques ont quasiment disparu, mais que les civils sont de façon croissante la cible de guerres internes et du terrorisme, les quelque 120 000 hommes servant aujourd’hui sous le drapeau bleu changent-ils la donne ? Peut-on espérer répondre aux enjeux du XXIe siècle avec des règles du jeu édictées en 1945 ? Faut-il parler de grande puissance ou d’impuissance déguisée ?

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2015, SOURCE

INTERVIEW

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Yémen, silence on tue !

Article original : «  Can Yemenis escape  ?  », OpenDemocracy, 11 décembre 2015.

Par Helen Lackner

15/12/2015

Source : http://orientxxi.info

 

La guerre menée par air et par mer contre le Yémen touche-t-elle à sa fin ? Une deuxième série de « pourparlers de paix » est prévue en Suisse à partir du 15 décembre, sous l’égide de l’ONU. Retour sur la tragédie d’un peuple qui subit, outre les bombardements, le blocus de la coalition menée par l’Arabie saoudite et qui, dans l’incapacité de fuir le pays, est menacé par les épidémies et la famine.

La guerre menée par air et par mer contre le Yémen touche-t-elle à sa fin ? Une deuxième série de « pourparlers de paix » est prévue en Suisse à partir du 15 décembre, sous l’égide de l’ONU. Retour sur la tragédie d’un peuple qui subit, outre les bombardements, le blocus de la coalition menée par l’Arabie saoudite et qui, dans l’incapacité de fuir le pays, est menacé par les épidémies et la famine.

Fixer les termes d’une réunion entre les parties en conflit a pris près de 6 mois à Ismail Ould Cheikh Ahmed, le nouvel envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies. Bien qu’il ait dû faire face au travail de sape de son prédécesseur et au faible soutien des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, sa nomination a été acceptée par le Conseil de coopération du Golfe (CCG) en grande partie parce qu’il était considéré comme faible et inefficace. Il a travaillé dans des conditions loin d’être idéales : parvenir à un accord sur une réunion est déjà une réalisation importante, étant donné la réticence des parties belligérantes et de l’environnement international. Ceci dit, personne n’attend grand chose — peut-être même rien — de ces pourparlers. Mais l’espoir fait vivre tous ceux qui ont des amis ou de la famille au Yémen.

Le Yémen n’est pas seulement victime d’une guerre civile meurtrière entre des factions vaguement alignées sur le soi-disant gouvernement «  légitime  » d’une part et sur l’ancien président Ali Abdallah Saleh et ses alliés houthis de l’autre. Cet affrontement a été considérablement aggravé par l’intervention étrangère ouverte. C’est une guerre par procuration menée par les États arabes du Golfe dirigés par un nouveau,jeune et belliciste leadership en Arabie saoudite, qui insiste sur le fait que le Yémen est le terrain d’une lutte à mort contre son rival l’Iran pour la domination politique dans la péninsule Arabique.

L’implication iranienne est cependant surestimée. Téhéran n’a ni sponsorisé, ni même soutenu les houthistes la plupart du temps. C’est une guerre que mène la coalition du Golfe dirigée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis  ; elle comprend tous les États du CCG à l’exception d’Oman, et plusieurs autres États arabes et africains dont la motivation est étroitement liée à une volonté de garantir un soutien financier des États du CCG.

Ayant mécontenté les États du CCG avec l’accord sur le nucléaire iranien, les États-Unis et les autres États occidentaux ont aidé ce dernier en abdiquant toute faculté critique, sans parler de leurs propres engagements quant au Traité sur le commerce des armes (TCA) et d’autres aspects du droit international humanitaire. Ils ont continué à fournir armes et munitions à la coalition — y compris des bombes à fragmentation dont ils savent qu’elles sont utilisées contre des civils. Ils n’ont ainsi émis que de timides critiques des frappes aériennes de la coalition ou des bombardements opérés par l’alliance houthis/Saleh sur les installations humanitaires, même après la destruction de deux hôpitaux gérés par l’organisation humanitaire universellement respectée qu’est Médecins sans frontières (MSF), en plus d’un total de 69 autres installations médicales frappées depuis mars 2015.

Des habitants privés de tout

En 2011, l’économie du pays s’était déjà largement effondrée, avec plus de 54 % de la population officiellement sous le seuil de pauvreté. Les ressources en eau s’épuisaient, la sécheresse détruisait une agriculture déjà limitée, le taux de chômage était extrêmement élevé  ; le tout aggravé par la rapide croissance de la population. Le soulèvement populaire de 2011 a démontré que l’espoir pouvait triompher de conditions difficiles. Mais il a été vite déçu quand les diverses élites se sont engagées dans la lutte, soutenues par une communauté internationale qui voulait bien un changement de leadership, mais pas une transformation en profondeur des équilibres sociaux, politiques ou économiques, sans même parler d’une réforme réelle des forces militaires et de sécurité.

En août 2015, le chef du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) faisait remarquer qu’après 5 mois de guerre, la situation au Yémen était aussi mauvaise qu’en Syrie après 4 ans de conflit. En décembre, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), plus de 15 millions de Yéménites (plus de 58 % des 26 millions d’habitants) n’ont pas accès aux services médicaux, 20 millions (77 %) à l’eau potable et aux sanitaires  ; toutes les conditions sont réunies pour des épidémies. Alors que le nombre de décès officiellement enregistrés depuis mars a dépassé 5 700, ce chiffre ne représente que ceux qui sont morts dans des structures hospitalières. De la même manière, les 27 000 blessés recensés sont uniquement ceux qui ont réussi à atteindre un centre médical.

Toutes les parties en conflit empêchent les aliments de base et les fournitures médicales d’atteindre ceux qui vivent dans les zones sous le contrôle de leurs adversaires, ce qui rend dramatiques les conditions de vie de la grande majorité de la population. Le «  blocus  » empêche la livraison de nourriture et de carburant, affectant principalement les citoyens ordinaires.

L’humanitaire sous contrôle

L’ONU et ses agences humanitaires tentent d’aider. Mais selon leurs propres chiffres, il ne touchent que 11,6 millions de personnes, alors que 21,2 millions sont dans le besoin. Un deuxième appel à contribution de 1,6 milliard de dollars pour cette année n’a été couvert qu’à 49 % à la fin de novembre. L’essentiel de ce financement provient des États du CCG, qui ciblent leur aide pour l’empêcher d’arriver dans les zones contrôlées par les «  rebelles  ». En avril, le principal bailleur de fonds qu’est l’Arabie saoudite s’est immédiatement engagé à financer les 274 millions de dollars demandés par l’ONU. Pour cela, elle a créé le King Salman Center for Relief and Humanitarian Aids (Centre du roi Salman pour l’aide humanitaire) pour gérer le décaissement de ces fonds et décidé que chacune des principales agences onusiennes aurait à signer un ou plusieurs protocoles séparés d’entente. Ces procédures ont évidemment retardé la livraison de l’aide, malgré les déclarations emphatiques des chefs des agences de l’ONU à la réception de chaque chèque.

En l’absence de moyen légitime de gagner de quoi survivre, les Yéménites sont plus que jamais dépendants de leurs amis et parents à l’étranger. Un tel soutien est néanmoins très difficile parce que le système bancaire international refuse assez fréquemment d’opérer des transferts au Yémen. Pendant ce temps, les prix de tous les aliments de base flambent : depuis mars, ils ont augmenté en moyenne de 57 % pour le blé, 74 % pour les oignons, 325 % pour le gaz de cuisine, 287 % pour le diesel et 274 % pour l’essence. La situation est pire encore dans les zones de front (Taiz, AlBaida, Mareb et Jawf) et les régions les plus éloignées des ports. Le coût prohibitif du transport des marchandises par bateau et par route est un obstacle supplémentaire. Dans ce contexte, l’annonce d’une famine imminente n’est pas surprenante. La pénurie d’eau est encore plus grande que celle de nourriture, le diesel étant essentiel pour une grande partie du pompage de l’eau.

«  Après moi le déluge  »

Dans le même temps, la situation sur le terrain continue de se détériorer. Le 6 décembre, le général Jaafar Saad, le gouverneur nouvellement nommé d’Aden et son escorte ont été tués par une voiture piégée  ; attentat attribué à l’organisation de l’État islamique (OEI). Saad était très respecté par la population qui lui faisait confiance pour améliorer la sécurité et la gouvernance dans la ville. Ces trois dernières années, un grand nombre de fonctionnaires de rang moyen, militaires ou civils, qui s’étaient engagés à améliorer les conditions de vie déplorables de la population, ont été menacés et beaucoup ont été assassinés. Qui est derrière ces assassinats  ? Quels intérêts servent-ils  ? Ceux qui veulent voir le pays sombrer encore plus dans l’anarchie, le chaos et l’agitation. Cela inclut Al-Qaida et l’OEI, mais aussi Saleh dont la politique, depuis qu’il a été obligé de renoncer à la présidence en 2012 a été «  après moi le déluge  ». Et il a démontré, malheureusement avec succès, que sans lui le pays s’effondrerait. Son rôle négatif a été explicitement mentionné dans un récent rapport du Comité des sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU]. Pour ajouter aux malheurs de la population, deux cyclones d’une ampleur sans précédent ont frappé le pays en novembre.

Nulle part où aller

S’échapper vers des pays voisins est devenu très compliqué. L’accès à l’Arabie saoudite a été sévèrement restreint depuis 1990, avec un mur en cours de construction le long de la majeure partie de la frontière entre les deux pays. Et, depuis que la guerre a commencé, seuls quelques postes-frontières ont été ouverts  ; certains Yéménites y sont admis au compte-gouttes — principalement ceux qui sont originaires du Sud. De nouveaux règlements ont permis à de nombreux migrants illégaux yéménites en Arabie saoudite de régulariser leur situation, mais ces changements sont plus une mesure de contrôle que le résultat d’une volonté humanitaire de soulager la souffrance. Selon l’ONU, 30 000 Yéménites sont entrés en Arabie saoudite entre mars et la fin novembre.

La frontière avec Oman a été bouclée par une clôture construite dans les années 1970 pour empêcher l’infiltration d’armes et de soutien aux Front populaire pour la libération d’Oman (FPLO), une insurrection marxiste-léniniste qui a été écrasée en 1975. Seuls 500 Yéménites ont été autorisés à entrer à Oman, alors que 50 500 ressortissants de pays tiers l’ont été  !

Le voyage par la mer attirait peu au cours des dernières années, alors que des Somaliens, des Éthiopiens et des Érythréens se réfugiaient au Yémen pour fuir leurs propres guerres civiles, les sécheresses dues au climat et la famine. La traversée est extrêmement dangereuse. L’écrasante majorité des près de 30 000 personnes qui sont allées en Somalie sont des Somaliens, mais plus de 3 000 Yéménites les ont suivis, tandis que Djibouti en recevait plus de 16 000. Globalement, le nombre total de ceux qui ont quitté le Yémen est proche de 170 000, mais seulement 52 000 d’entre eux sont yéménites.

Le voyage vers les États occidentaux est particulièrement difficile depuis de nombreuses années, dans certains cas depuis des décennies en raison de contraintes générales sur la circulation des personnes pauvres dans le monde. Dans le cas présent, la difficulté est d’autant plus grande du fait de la «  menace  » posée par une poignée d’islamistes armés. Pourquoi ou comment un nombre insignifiant de tentatives infructueuses de faire sauter des avions ont-elles été utilisées pour diaboliser et punir l’ensemble de la population d’un pays  ? C’est une question rarement posée par nos services d’immigration et nos dirigeants politiques. Mais le résultat est que la plupart des Yéménites ne tente même pas de venir en Europe ou aux États-Unis. Et la dernière suggestion du candidat américain à l’investiture républicaine Donald Trump selon laquelle «  tous les musulmans devraient être empêchés d’entrer aux États-Unis  » n’est qu’une insulte raciste supplémentaire qui, malheureusement, augmente les perceptions négatives des musulmans.

Jusqu’à récemment, les Yéménites pouvaient voyager sans visa vers la Jordanie, la Syrie, l’Égypte et la Malaisie. On peut penser que peu auraient choisi d’aller en Syrie, où la guerre est pire qu’au Yémen. L’Égypte, où résident déjà de nombreux Yéménites, ne fournit pas un climat propice et a récemment restreint l’entrée sans visa aux Yéménites de plus de 45 ans ou de moins de 13 ans. Dernières d’une série décourageante, les autorités jordaniennes sont revenues sur leur approche hospitalière. Où est l’ambassade de Jordanie au Yémen  ? A-t-elle encore un service de visas accessible aux personnes  ? Seule celle de la Malaisie reste ouverte, mais pour combien de temps  ? Alors, que doivent faire les Yéménites  ? Fermer les portes de leurs maisons et mourir lentement de faim et de soif  ? Essayer de monter dans les bateaux et rejoindre l’Afrique  ? Affronter les champs de mines à la frontière de l’Arabie saoudite et se déplacer en masse, à la façon dont les Syriens se dirigent maintenant vers l’Europe  ? Reste-t-il un sens de l’humanité et de solidarité dans le monde  ?

Le boom de l’industrie de guerre

Par Manlio Dinucci , Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

17/03/2015

Source : http://ilmanifesto.info

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Le commerce international d’armements a grossi en volume de 16% en cinq ans et continuera à augmenter : les données diffusées par le Sipri le 16 mars 2015 le confirment. Les principaux exportateurs restent les Etats-Unis (avec 31% de l’export mondial), suivis par la Russie (27%), la Chine (passée du sixième au troisième rang avec 5%), et par Allemagne, France, Grande-Bretagne, Espagne, Italie, Ukraine et Israël. L’Italie -dont l’export militaire a augmenté de plus de 30% en cinq ans et augmentera ultérieurement grâce à la reconversion de Finmeccanica du civil au militaire- est ainsi le huitième exportateur mondial d’armements, qui fournit surtout les Emirats Arabes Unis, l’Inde et la Turquie. Les principaux importateurs mondiaux sont : Inde, Arabie Saoudite, Chine, Emirats Arabes Unis, Pakistan, Australie, Turquie, Etats-Unis (qui importent des armements allemands, britanniques et canadiens). Forte augmentation de l’import militaire des monarchies du Golfe (71% en cinq ans) et du Moyen-Orient en général (54%), et de celui de l’Afrique (45%). Personne ne connaît cependant le volume réel et la valeur des transferts internationaux d’armes, dont beaucoup ont lieu sur la base de transactions politiques. Le tout sous le paravent du Traité sur le commerce d’armements, lancé solennellement par l’Onu il y a deux ans. Ceci n’est que la pointe de l’iceberg de la production d’armements, pour la majeure partie destinée aux forces armées des pays producteurs. En tête les Etats-Unis, qui attribuent (si l’on s’en tient aux seuls chiffres du budget du Pentagone) environ 95 milliards de dollars annuels pour l’acquisition d’armements : une énorme quantité d’argent public qui, reversée dans les caisses des plus grandes industries de guerre étasuniennes (Lockheed-Martin, Boeing, Raytheon, Northrop Grumman, General Dynamics, United Technologies), leur permet de se placer aux plus hauts rangs de l’échelle mondiale.

Comme le business des armes augmente au fur et à mesure que croissent les tensions et les guerres, l’explosion de la crise ukrainienne et la confrontation Otan/Russie ultérieure ont représenté une chance pour les gros actionnaires des industries de guère étasuniennes et européennes.

Dans la manoeuvre Otan qui se déroule ce mois-ci en Pologne, les Etats-Unis déploieront une batterie de missiles Patriot « comme dissuasion à l’agression sur le flanc oriental ». En réalité surtout parce que la Pologne doit décider dans l’année si elle achète les missiles Patriot, produits par l’étasunien Raytheon, ou ceux analogues du consortium franco-italien Eurosam : une affaire de 8 milliards de dollars, dans le cadre d’une attribution de 42 milliards (presque 40 milliards d’euros) décidée par Varsovie pour potentialiser ses forces armées. La Pologne entend aussi acheter trois nouveaux sous-marins d’attaque, en les armant de missiles de croisière (à double capacité conventionnelle et nucléaire) fournis par Raytheon ou par le français Dcns.

Même business en Ukraine : Washington a annoncé une nouvelle fourniture à Kiev, d’une valeur de 75 millions de dollars, de matériels militaires « non létaux », parmi lesquels des centaines de blindés « non armés » qui peuvent être facilement armés avec des systèmes produits en Ukraine ou importés. Poroshenko  a annoncé, le 13 mars, que le gouvernement de Kiev a signé des contrats pour importer des « armes létales » de 11 pays de l’Union européenne, dont certainement l’Italie.

En pleine activité aussi les industries de guerre russe et chinoise. Pour contrebalancer la force navale étasunienne, qui dispose d’environ 300 navires de guerre dont 10 porte-avions, la Russie est en train de construire simultanément quatre sous-marins nucléaires et la Chine se dote d’un second porte-avions produit nationalement.

Ainsi le monde fabrique-t-il les instruments de sa destruction.

 Manlio Dinucci

Edition de mardi 17 mars 2015 de il manifesto

http://ilmanifesto.info/il-boom-dellindustria-bellica/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Gaza année zéro , Malgré les promesses, le blocus continue

Par Françoise Feugas

19/12/2014

Source : http://orientxxi.info

L’offensive israélienne sur Gaza de l’été 2014 restera gravée dans les mémoires comme ayant été la plus destructrice et la plus meurtrière des opérations militaires subies jusque là par les habitants de l’étroite enclave palestinienne. Le plan de reconstruction onusien négocié avec Israël se heurte à la réalité du blocus, qui subordonne toute action à la volonté de la puissance occupante. Et pendant que le monde suit le déploiement de la stratégie diplomatique adoptée par l’Autorité palestinienne, la population de Gaza campe dans les ruines et s’apprête à subir les rigueurs de l’hiver.

Photos Anne Paq/ActiveStills

La photographe Anne Paq est l’auteure du diaporama qui se trouve à la fin de cet article. Spécialiste des droits humains, elle est membre du collectif ActiveStills et anime le blog Chroniques de Palestine et d’ailleurs.

«  Rien ne pouvait me préparer à ce que j’ai vu aujourd’hui. C’est indescriptible.  » C’est en ces termes que le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon exprimait sa réaction devant l’ampleur de la dévastation de Gaza, lors de sa visite le 14 octobre 2014. Il était venu assurer aux Gazaouis le soutien quelque peu tardif de la «  communauté internationale  » et annoncer que la Conférence internationale des donateurs réunie les 4 et 5 octobre au Caire promettait 5,4 milliards de dollars d’aide à la reconstruction de leur territoire ravagé.

Ainsi se poursuit depuis des années le cycle des destructions massives et des reconstructions partielles sur l’étroite bande de terre d’environ 360 km², où survivent dans des conditions de plus en plus difficiles 1,7 million de personnes sous le blocus imposé par Israël — et auquel l’Égypte contribue de fait. Un blocus largement renforcé à partir de la prise de contrôle de Gaza par le Hamas en 2007.

Depuis la seconde Intifada en 20011 en effet, outre des dégâts matériels successifs importants, des milliers de Gazaouis — principalement des civils — sont morts ou ont été blessés du fait des opérations militaires israéliennes successives : «  Bouclier défensif  » en mars et avril 2002, «  Pluies d’été  » en juin 2006, «  Plomb durci  » (décembre 2008-janvier 2009) qui avait fait plus de 1400 victimes2 ou «  Pilier de défense  » (novembre 2012). Mais aussi, mois après mois, dans d’innombrables frappes aériennes, raids, incursions terrestres ou encore «  dégâts collatéraux  » d’assassinats ciblés.

18 000 logements détruits, plus de 100 000 sans-abris

«  Bordure protectrice  » a été la plus destructrice et la plus meurtrière de ces opérations. Entre le 8 juillet et le 26 août 2014, elle aura fait 2 192 victimes côté palestinien, dont 1 523 civils et 519 enfants, selon les chiffres du Bureau de coordination des Affaires humanitaires de l’ONU (Ocha)3, qui dénombre également 11 293 blessés. On se souvient qu’elle a été déclenchée alors que les États-Unis eux-mêmes mettaient en évidence la responsabilité des dirigeants israéliens dans l’impasse des négociations, et que la réunification nationale palestinienne était internationalement saluée, en dépit des pressions israéliennes.

Au moment du cessez-le-feu, le 26 août, environ 110 000 personnes «  déplacées  » à l’intérieur de l’enclave étaient réfugiées dans des centres d’hébergement ou dans d’autres familles. Nombreux sont ceux qui ont tout perdu. Plus de 18 000 logements ont été détruits ou rendus inhabitables, laissant environ 108 000 personnes sans abri, qui vivent — pour combien de temps encore  ? — dans les décombres.

Plus de 200 écoles et bâtiments publics, un tiers des hôpitaux, 14 dispensaires ont été détruits ou endommagés. Des terres agricoles ont été dévastées et 350 sites industriels détruits, ainsi que des infrastructures routières. Les dommages causés aux canalisations d’eau et d’assainissement ont été immenses et en octobre, plus de la moitié des Gazaouis n’avait plus aucun accès à l’eau. La seule centrale électrique ayant été bombardée, la plus grande partie du territoire a été plongée dans le noir tandis que les hôpitaux surchargés manquaient d’électricité et de fuel pour alimenter leurs équipements.

Le coût de la reconstruction a été évalué à 6 milliards d’euros par l’Autorité palestinienne. Mais selon la déclaration officielle de la conférence internationale des donateurs, l’aide4 est en réalité destinée au «  peuple palestinien  », dont la moitié seulement pour la reconstruction de Gaza. Le plus grand flou entoure la répartition des sommes promises : une partie pourrait être consacrée à divers projets non directement liés à la reconstruction ou attribuée sous forme d’aide financière à l’Autorité palestinienne — et pourrait aller à la Cisjordanie5.

État de siège perpétuel

En attendant, c’est l’acheminement même des matériaux, au premier rang desquels l’indispensable ciment, qui est soumis à de fortes contraintes. Tout doit en effet passer par le territoire israélien, et la récente création, par le gouvernement d’Abdel Fattah Al-Sissi, d’une zone tampon entre les deux parties de la ville de Rafah vient conclure la dénégation égyptienne au motif que Rafah «  n’est pas adapté à la circulation d’un flux important de marchandises  »6. Le nouveau pouvoir égyptien a ainsi détruit 1 600 tunnels, coupant toutes les voies d’approvisionnement. L’ampleur de la dévastation et des besoins et la rareté des marchandises faisaient déjà redouter aux habitants de Gaza une envolée des prix  ; le durcissement du blocus côté égyptien alourdit encore les factures. Aujourd’hui, les étals n’exposent plus que des produits israéliens, au prix initial plus élevé que les produits égyptiens, et auxquels ont été ajoutées de fortes taxes.

Israël a de fait toute latitude pour juger de l’opportunité de refuser l’entrée de marchandises par ses terminaux, en particulier celui de Kerem Shalom, sous couvert de s’assurer que l’effort de reconstruction n’est pas utilisé pour «  réarmer le Hamas  ». Pour Tel-Aviv, des armes ou des munitions peuvent être cachées dans chaque sac de ciment  ; au-delà, tout matériau de construction à usage «  duel  », utilisable aussi bien pour construire des maisons que des caches d’armes, est suspecté à priori.

L’échec du plan Serry

Selon le mécanisme provisoire négocié avec Israël et proposé par Robert Serry, le coordinateur spécial de l’ONU pour le processus de paix au Proche-Orient (UNSCO), les agences onusiennes doivent superviser l’utilisation des matériaux entrants pour garantir qu’ils ne seront pas détournés à des fins militaires. Elles sont supposées collecter et mettre à disposition d’Israël des informations sur les familles palestiniennes à prendre en charge en priorité, Israël pouvant exercer à cet égard un droit de veto (notamment pour soupçon d’appartenance au Hamas). Cet «  arrangement  » a fait que seulement deux livraisons de matériaux avaient eu lieu fin novembre. À ce rythme, il faudra des années avant que le chantier de Gaza ne s’achève, en admettant qu’il n’y ait pas entre temps de nouvelle offensive israélienne.

L’échec du mécanisme est patent, Serry lui-même l’a reconnu indirectement, dans une déclaration en date du 21 novembre. Les Palestiniens, choqués, jugent en fait que cela ne sert en définitive qu’à conférer une légitimité internationale au blocus et à permettre à Israël d’engranger des profits supplémentaires. Voulant répondre à leur colère, le coordinateur a promis que l’ONU veillerait à éviter «  l’utilisation abusive de renseignements personnels sur ceux qui souhaitent accéder au mécanisme  » et réaffirmé sa confiance dans la possibilité de lever les obstacles, pour peu qu’il soit mis en œuvre «  de bonne foi  ».

Mercredi 17 décembre, la Jordanie a soumis au Conseil de sécurité de l’ONU la résolution pour la reconnaissance d’un État palestinien. Mais le véto américain est probable. La «  nouvelle phase  » de l’offensive diplomatique évoquée par Riyad Mansour, l’ambassadeur palestinien à l’ONU, sera alors la demande d’adhésion à la Cour pénale internationale (CPI), afin d’y mettre Israël en accusation pour crimes de guerre à Gaza. Verra-t-on un jour prochain la fin de l’impunité dont bénéficie la politique israélienne  ? La question, posée après l’offensive israélienne de l’hiver 2008-2009 par le rapport du juge Goldstone à la demande de l’ONU, est demeurée jusqu’ici sans réponse.

Il y a le temps diplomatique et l’urgence de la situation. Dans la «  prison à ciel ouvert  » où la population campe dans les ruines, le désespoir va croissant tandis que la température hivernale baisse.

4Le Qatar a promis 1 milliard de dollars, les États-Unis une «  aide immédiate  » de 212 millions sur un total de 400 millions de dollars en un an, et l’Union européenne 550 millions de dollars. La cinquantaine d’autres pays et organisations internationales ont promis approximativement 5,4 milliards de dollars.

5Ricard Gonzalez, «  The lie behind the Gaza Reconstruction Conference  », Daily News Egypt, 15 octobre 2014.

6Kevin Connolly, «  Gaza reconstruction facing obstacles despite aid  », BBC News Middle East, 16 octobre 2014.

 

IMAGES

Fallait-il tuer Kadhafi ? L’Union africaine court-circuitée par l’intervention occidentale

Par Jean Ping

08/2014

Source : http://www.monde-diplomatique.fr

 

L’élimination de Mouammar Kadhafi, le 20 octobre 2011, a signifié la fin de son régime despotique, mais pas celle du chaos en Libye. Les dégâts collatéraux des raids aériens occidentaux affectent aujourd’hui tous les riverains du Sahara. Afin d’éviter un tel désastre, l’Union africaine avait proposé une solution politique, en passe d’aboutir au moment de l’intervention étrangère ; ce dont témoigne un acteur de premier plan.

En 2011, en l’espace de seize jours, deux incursions militaires étrangères lourdes ont eu lieu dans l’espace souverain de l’Afrique, sans que l’Union africaine (1), considérée comme quantité négligeable, ait été consultée. Entre le 4 et le 7 avril, les troupes françaises intervenaient en Côte d’Ivoire. Quelques jours plus tôt, à partir du 19 mars, les forces de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), principalement françaises et britanniques, avaient commencé à bombarder la Libye. Pour l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki, ces événements ont illustré « l’impuissance de l’Union africaine à faire valoir les droits des peuples africains face à la communauté internationale (2) ». Pourtant, fait ignoré par les médias, dans ces deux conflits, l’organisation dont j’ai présidé la Commission de 2008 à 2013 avait formulé des solutions pacifiques concrètes, que les Occidentaux et leurs alliés ont écartées d’autorité.

Dès les premiers jours de l’année 2011, tout avait basculé en Afrique du Nord. Le 14 janvier, le président tunisien Zine El-Abidine Ben Ali prenait la fuite. Médusée, l’Europe n’intervint pas. Le 10 février, en Egypte, M. Hosni Moubarak démissionnait. Le 12 février, la contestation gagnait la Libye voisine. Pour les Occidentaux, ce dernier soulèvement fut une aubaine : il leur permit de jouer à bon compte les héros humanitaires et de faire oublier leur soutien aux autres régimes dictatoriaux. Avec le vote de la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU), le 17 mars, ils pensaient avoir obtenu un feu vert pour entamer une danse macabre autour du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi.

« Afghanistan de proximité »

Parmi les protagonistes de ce conflit figuraient en premier lieu le Conseil national de transition (CNT) et ses révolutionnaires hétéroclites, qui avaient pour seul objectif commun de se débarrasser du tyran. Pour y parvenir, un soutien extérieur leur était indispensable (3).

En second lieu intervenaient la coalition occidentale et son bras armé, l’OTAN, qui firent irruption, tels des justiciers, dans cette nouvelle bataille des sables. Elles entendaient réagir avec férocité aux agissements de Kadhafi et, comme avec Saddam Hussein, l’éliminer définitivement. Mais, pour se débarrasser d’un seul homme et arrêter un massacre de civils, fallait-il engager une guerre punitive de cette ampleur et commettre un autre massacre de civils tout aussi innocents ? On jouait avec le feu, et on pouvait déjà prévoir le chaos qui, comme en Somalie, en Irak, en Afghanistan et ailleurs, en résulterait.

Le camp occidental comptait naturellement sur le grand frère américain, la « nation indispensable », selon l’expression de l’ancienne secrétaire d’Etat Madeleine Albright. Il se trouve cependant que, à ce moment-là, M. Barack Obama dévoilait sa nouvelle doctrine de pivotement vers l’Asie-Pacifique (4). L’Amérique, engluée dans ses problèmes intérieurs nés de la crise économique et financière, éprouvait le besoin de se replier quelque peu sur elle-même. Elle avait de ce fait décidé d’exercer désormais son leadership mondial « depuis l’arrière » (leading from behind ). Abandonnant les traditions de sa diplomatie, la France, elle, prit la tête de la coalition internationale antikadhafiste. Elle dirigea les hostilités « de l’avant », et par procuration internationale.

Mais qui allait gouverner la Libye post-Kadhafi ? Qui saurait apaiser les tensions interrégionales, intertribales et interreligieuses qui naîtraient inéluctablement de la terrible confrontation à venir ? Comment éviter le chaos à l’intérieur et la déstabilisation à l’extérieur, notamment au Sahel ? Telles étaient les questions essentielles que nous nous posions au sein de l’Union africaine.

La résolution 1973 se contentait d’exiger un cessez-le-feu et d’interdire tous les vols dans l’espace aérien libyen pour protéger les civils ; elle excluait le déploiement d’une armée d’occupation. Sans utiliser leur droit de veto, la Russie et la Chine, faute de réponses sur les moyens envisagés pour mettre en œuvre cette résolution, avaient prudemment opté pour l’abstention (comme l’Allemagne, le Brésil et l’Inde). L’intervention militaire, avec le recours aux forces spéciales sur le terrain, l’aide aux rebelles ou les attaques aériennes contre les troupes et les centres de commandement, constitua donc pour ces deux puissances un camouflet et un détournement de procédure. Jamais il n’avait été question de se débarrasser de Kadhafi ou d’imposer un changement de régime.

Les agissements occidentaux, jugés illégaux et immoraux par beaucoup, suscitèrent de très nombreuses réactions internationales, comme celle, particulièrement acerbe, de M. Mbeki : « Nous pensions avoir définitivement mis un terme à cinq cents ans d’esclavage, d’impérialisme, de colonialisme et de néocolonialisme. (…) Or les puissances occidentales se sont arrogé de manière unilatérale et éhontée le droit de décider de l’avenir de la Libye (5). » Ce coup de sang illustrait un sentiment d’humiliation largement partagé.

Pour nous, de toute évidence, le spectre de la guerre civile, de la partition, de la « somalisation », du terrorisme et du narcotrafic planait sur la Libye. Pourquoi étions-nous alors les seuls à le voir ? Allait-on se battre là-bas pour la défense de la démocratie, pour le contrôle du pétrole, en fonction de sordides considérations électoralistes (M. Nicolas Sarkozy était déjà en précampagne pour l’élection présidentielle de l’année suivante), ou encore pour tout cela à la fois ? N’y avait-il pas, à ce stade, d’autres voies possibles que les bombardements massifs ?

L’Union africaine en était persuadée. C’est pourquoi elle opta pour une réponse plus politique que militaire et concentra ses efforts sur l’élaboration d’une feuille de route, adoptée le 10 mars. Ce document comportait essentiellement trois points : une « cessation immédiate des hostilités » ; un dialogue en vue d’une « transition consensuelle » — c’est-à-dire excluant le maintien au pouvoir de Kadhafi — ; et l’objectif ultime : l’instauration d’un « système démocratique ». L’Occident voulait supprimer un homme ; l’Union africaine entendait changer un système.

Comme pour la court-circuiter, les bombardements de l’OTAN débutèrent le 20 mars, le jour même où nous nous apprêtions à nous rendre à Tripoli, puis à Benghazi, pour tenter de mettre en œuvre cette feuille de route.

Le 19 mars, le comité des chefs d’Etat (6) mandaté par l’Union pour persuader les deux parties du conflit libyen d’accepter les termes d’une solution politique se réunissait à Nouakchott, en Mauritanie, après une première rencontre à Addis-Abeba, en Ethiopie, au siège de l’organisation. Au beau milieu des délibérations, M. Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU, voulut de toute urgence s’entretenir au téléphone avec moi. Il participait ce samedi-là, à Paris, à un autre sommet international réunissant les dirigeants arabes, européens et nord-américains pour « décider et agir collectivement sur l’application de la résolution 1973 ». Les gouvernements présents à Paris, m’annonça-t-il, l’avaient expressément chargé de me demander de dissuader nos représentants de se rendre à Tripoli et à Benghazi. Il invoqua une raison claire : « Les opérations militaires de l’OTAN vont commencer aujourd’hui. » Un scénario semblable, visant à marginaliser l’ONU et les médiations de l’Union africaine, a eu lieu en Côte d’Ivoire (7), démontrant que, pour certaines puissances, aucune autorité internationale n’est supérieure à la leur.

Pour nous, ce ne fut que partie remise. Le 10 avril, les représentants de l’Union africaine se posaient à Tripoli pour rencontrer Kadhafi. Le lendemain, à Benghazi, nos voitures furent encerclées dès l’aéroport, et nous fumes conspués jusqu’à notre arrivée à l’hôtel où devaient se tenir les pourparlers. « Bernard-Henri Lévy est sans doute à la manœuvre, peut-être ici, dans cet hôtel », pensai-je. M. Moustapha Abdeljalil, président du CNT, et son équipe engagèrent les discussions sous la pression ininterrompue d’une foule de manifestants agressifs, qui hurlèrent jusqu’à notre départ. Résultat : Kadhafi accepta notre proposition, mais la réponse du CNT fut négative. Les pyromanes venaient de l’emporter sur les pompiers, et l’affrontement sur la négociation.

Avec le recul, on relèvera que l’Union africaine fut la seule organisation internationale à proposer une issue politique. Sans doute parce que l’Afrique avait vécu des expériences analogues et en conservait les stigmates indélébiles. Que l’on se rappelle le drame que connaît depuis plus de vingt ans la Somalie, abandonnée de tous, à la suite de la désastreuse opération militaire américaine « Restore Hope », en 1993. Que l’on considère aussi le chaos irakien et la désintégration actuelle de cet Etat (8).

En Libye, comme nous l’avions prévu, le rêve européen a également tourné au désastre. Les appareils d’Etat ont implosé au profit des seigneurs de la guerre, des clans mafieux et des terroristes islamo-affairistes ; le pillage des stocks d’armes a transformé ce pays en un gigantesque arsenal à ciel ouvert ; les filières d’immigration clandestine se sont multipliées (9). Au point que la Libye est devenue, pour reprendre l’expression d’un ancien patron des renseignements français, « l’Afghanistan de proximité des Européens ».

Nous en avions averti le monde entier : cette bombe à retardement finirait par exploser entre les mains de ses artificiers, qui ne savaient pas l’histoire qu’ils écrivaient. La proposition africaine dont personne ne voulait entendre parler visait à persuader Kadhafi de suivre soit la voie de l’exil extérieur empruntée par M. Ben Ali, soit celle de l’exil intérieur, comme M. Moubarak. Il devait renoncer de lui-même à ce qu’il lui restait de pouvoir afin d’épargner à son peuple les malheurs et les humiliations d’une intervention étrangère, ainsi que les affres d’une guerre civile dont l’issue lui serait fatale.

Derrière le prétexte humanitaire

Nous nous sommes mis à la recherche de possibles lieux d’accueil. Pour l’exil intérieur, nous avions proposé Sebha, capitale de la région du Fezzan, proche des pays amis d’Afrique noire — notamment le Tchad. Pour l’exil extérieur, la Turquie avait décliné notre offre. Le Venezuela s’était proposé, mais c’était trop délicat. L’Egypte avait été contactée, mais les partisans de Kadhafi avaient rejeté cette proposition…

La diplomatie reste l’arme principale de notre Union. Notre logique est celle de la « paix préventive », et non, comme cela est devenu trop souvent le cas en Occident, celle de la « guerre préventive », dépourvue de toute légitimité. Pourquoi ne nous a-t-on pas laissé une chance de mettre en œuvre notre plan, que Kadhafi avait fini par accepter ? Curieusement, aujourd’hui, on n’entend plus beaucoup « BHL », le philosophe hyperactiviste et va-t-en-guerre français, sur la situation en Libye. Il s’est tourné vers d’autres fronts : Syrie, Ukraine (lire « Médias français en campagne ukrainienne »)…

Parmi les autres acteurs stratégiques figuraient les Etats arabes et leur organisation régionale. Contrairement à l’Union africaine, la Ligue arabe s’était pratiquement alignée sur la position occidentale, le Qatar se montrant le plus belliciste. Quant à Kadhafi lui-même, il ne pouvait comprendre que, dans un monde devenu village planétaire, tous les peuples aspirent à la liberté, à la dignité et à la justice. Sa réaction au soulèvement populaire venait d’un autre temps : la répression, rien que la répression.

Ce curieux personnage semblait pourtant au faîte de sa gloire. Il était redevenu fréquentable et entretenait les meilleures relations avec les puissants de ce monde : que l’on pense à son séjour à Paris fin 2007, et à sa célèbre tente bédouine plantée à quelques pas des Champs-Elysées, ou encore au voyage de M. Sarkozy à Tripoli en juillet de la même année ; aux bonnes notes du Fonds monétaire international, ou encore aux excellents rapports du dirigeant libyen avec l’Italie de M. Silvio Berlusconi. Kadhafi collaborait même avec les services de renseignement américains, britanniques et français. Et puis tous les rêves grandioses du « Guide » s’effondrèrent comme un château de cartes, emportés par le « tsunami arabe ». On se lève avec le monde à ses pieds, on se couche avec une pluie de bombes au-dessus de la tête.

Le 20 octobre, l’aviation française interceptait le convoi du chef libyen. S’échappant à pied, Kadhafi était repéré, atrocement battu par un groupe d’insurgés et finalement tué. On découvrit que la « guerre humanitaire », drapée dans les bons et nobles sentiments du nouveau principe de la « responsabilité de protéger » — adopté par les Nations unies en 2005 —, n’était en réalité qu’une mystification. Elle dissimulait une politique de puissance classique visant à renverser un régime et à assassiner un chef d’Etat étranger. Avec, cette fois, le feu vert de l’ONU.

Jean Ping

Ancien ministre des affaires étrangères gabonais et ancien président de la Commission de l’Union africaine. Auteur d’Eclipse sur l’Afrique. Fallait-il tuer Kadhafi ?, Michalon, Paris, 2014.

(1) En 2002, l’Union africaine a succédé à l’Organisation de l’unité africaine (OUA), fondée en 1963. Elle regroupe cinquante-quatre pays du continent, tous représentés à la Conférence des chefs d’Etat, son instance dirigeante, tandis que la Commission est son organe exécutif.

(2) Thabo Mbeki, « Union africaine : une décennie d’échecs », Courrier international, Paris, 27septembre 2012.

(3) Lire Serge Halimi, « Les pièges d’une guerre », Le Monde diplomatique, avril 2011.

(4) Lire Michael T. Klare, « Quand le Pentagone met le cap sur le Pacifique », Le Monde diplomatique, mars 2012.

(5) Thabo Mbeki, « Union africaine : une décennie d’échecs », op. cit.

(6) MM. Jacob Zuma (Afrique du Sud), Mohamed Ould Abdel Aziz (Mauritanie), Denis Sassou Nguesso (Congo), Amadou Toumani Touré (Mali) et Yoweri Museveni (Ouganda).

(7) Lire Anne-Cécile Robert, « Origines et vicissitudes du “droit d’ingérence” », Le Monde diplomatique, mai 2011.

(8) Lire Gérard Prunier, « Terrorisme somalien, malaise kényan », et Peter Harling, « Ce qu’annonce l’éclatement irakien », Le Monde diplomatique, respectivement novembre 2013 et juillet 2014.

(9) Lire Patrick Haimzadeh, « La Libye aux mains des milices », Le Monde diplomatique, octobre 2012.

Lire aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de septembre 2014.