Le tragique essor du business des rapts d’enfants à Madagascar en 2015

Source : https://fr.globalvoices.org/2015/12/31/193380/

31 Dec 2015

Pauvreté endémique et insécurité empêchent beaucoup de Malgaches d’envisager un avenir proche plus brillant pour leur pays. Dans les conditions économiques actuelles, des criminels ont trouvé un gagne-pain sordide : l’enlèvement d’enfants.

Madagascar connaît depuis deux ans une brutale progression des enlèvements suivis d’extorsion. Les témoignages de calvaires glaçants se multiplient sur les forums et blogs malgaches.

Voici l’histoire d’Annie et Arnaud, telle que la raconte B. Nguma, un habitant de Toamasina à Madagascar, sur le blog Housseina Writing :

Il y a quelques semaines, Annie et Arnaud, 2 enfants d’un opérateur dans le secteur du bois, ont été kidnappé à Tamatave. Les ravisseurs réclamaient une rançon de 3 millions d’euros en lançant plusieurs avertissements mais les parents des enfants n’ont pas les moyens de les payer. Les négociations étaient au point mort, mais un rebondissement macabre vient de transformer ce kidnapping en mise à mort. Annie, âgée de 14 ans, a été retrouvé morte à proximité de sa maison. Les premières analyses montrent qu’elle a été torturée pendant des heures avec un étranglement qui aurait provoqué sa mort. Les autorités tentent de retrouver Arnaud, mais la mort d’Annie laisse craindre le pire.

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38 millions de personnes déplacées dans leur propre pays

Par Eleonore Abou Ez avec AFP

12/05/2015

Source : http://geopolis.francetvinfo.fr

Des déplacés irakiens
Des déplacés irakiens fuyant les violences à Ramadi en avril 2015. © AFP / Ahmad Al-RUBAYE

GEOPOLIS – Les multiples conflits dans le monde ont grossi les rangs des civils forcés de quitter leur foyer. Rien qu’en 2014, 11 millions de nouvelles personnes ont dû fuir la violence. Il y a au total 38 millions de déplacés internes, selon un rapport annuel de l’ONG norvégienne IDMC.

Ils sont syriens, irakiens ou soudanais et sont réfugiés dans leur pays.
Les conflits perdurent et les chiffres de l’exode explosent. Les déplacés recensés par l’Observatoire des situations de déplacement interne (IDMC) atteignent un nouveau record pour la troisième année consécutive.

Ils représentaient, en 2014, l’équivalent des populations cumulées de Londres, New York et Pékin. «Il s’agit des plus mauvais chiffres concernant les personnes forcées à se déplacer depuis une génération, ce qui prouve que nous avons complètement échoué à protéger des civils innocents» regrette Jan Egeland, secrétaire général norvégien pour les réfugiés (NRC).

Le Moyen-Orient et l’Afrique en première ligne
Deux grandes régions dans le monde sont particulièrement concernées par ce fléau.

Le Moyen-Orient, où ce sont les civils irakiens qui ont le plus souffert des déplacements internes en 2014, avec au moins 2,2 millions de personnes supplémentaires contraintes de fuir les zones contrôlées par les djihadistes de Daech. La Syrie détient de son côté un record mondial avec un déplacement qui touche près de 40% de sa population.

L’Afrique subsaharienne, où les conflits au Nigeria, en Centrafrique ou au Soudan du Sud ont jeté sur les routes des centaines de milliers de personnes. La région comptait en 2014 plus de 11 millions de déplacés dans 22 pays.

Les personnes nouvellement déplacées selon régions

Les personnes nouvellement déplacés par régions  © capture d’écran du site IDMC

En Europe aussi
Le rapport de l’organisation IDMC souligne que l’Europe est pour la première fois depuis dix ans, le théâtre de déplacements forcés massifs en raison de la guerre en Ukraine qui a poussé plus de 640.000 à fuir leur foyer en 2014.

Un nombre qui a doublé depuis le début de 2015.

En plus des 38 millions de déplacés internes, il faut ajouter près de 12 millions de réfugiés dans un autre pays que le leur, selon les chiffres du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR).
Ce qui fait au moins 54 millions de déracinés dans le monde.

« Blackstone, vous ne volerez pas nos vies ! »

Par

18/03/2015

Source : http://www.habiterlaville.fr

blackstone

Une manifestation s’est déroulée mardi à Madrid, New York et Londres, pour dénoncer ce fonds vautour qui spécule sur la crise immobilière.

De Madrid à New York, de Barcelone à Chicago, de Londres à Gérone… tous unis contre Blackstone ! Aux quatre coins de la planète, des centaines de citoyens se sont mobilisés, mardi, contre le plus grand fonds d’investissement au monde. Une manifestation transnationale lancée par la Plateforme espagnole contre les expulsions, la PAH, pour protester contre le rachat au rabais de milliers de logements dans ce pays par ce fonds vautour.

Blackstone est en passe d’acquérir 90 % des actifs immobiliers de CatalunyaCaixa, banque sauvée par les fonds publics après la crise de 2008. Cette vente, qui doit être définitivement scellée le 1er avril, permettrait à cet ogre financier de prendre possession, avec la bénédiction du gouvernement Rajoy, et à vil prix, d’un portefeuille de 90 000 emprunts hypothécaires. 90 000 dettes contractées par des familles fragilisées par le chômage de masse et l’austérité généralisée. «Parmi elles, 35 000 sont déjà en situation d’impayés, et près de 40 000 sont en difficulté», rapporte Carlos Macias, porte-parole de la PAH, qui craint une avalanche d’expulsions. Une entrevue officieuse avec les dirigeants espagnols de la firme américaine, anciens de Lehman Brothers, n’a pas rassuré ce militant pour le droit au logement. «Ils nous ont clairement dit que leur but, c’est de libérer les appartements le plus vite possible pour faire des affaires.»

Des vies entières 
hypothéquées…

« Buy it, fix it, sell it», résume en anglais la devise de la firme, qui possède déjà 85 milliards de dollars d’actifs immobiliers à travers le monde. «Acheter, réhabiliter, et vendre», donc. Et qu’importe si ces «biens immobiliers» sont encore habités. Ce n’est pas un problème, en Espagne, où la loi, particulièrement scélérate, permet de lancer une procédure d’expulsion après trois mois d’irrégularités dans le paiement d’un emprunt. Une aubaine dans un pays en crise. Une fois les familles mises à la rue, les banquiers et les financiers passent deux fois à la caisse. Ils récupèrent le bien saisi, et peuvent en outre continuer à réclamer le montant de la dette initiale aux emprunteurs. Des vies entières se retrouvent ainsi hypothéquées…

« En attendant que la vente à Blackstone soit effective, la seule chose promise aux familles concernées, explique Carlos Macias, c’est un “contrato de espera”, un répit jusqu’au mois de juin. En échange, les familles se voient imposer un loyer bien plus élevés que les mensualités de crédit. Et elles doivent s’engager à renoncer à leur droit constitutionnel de manifester.»

Vu l’argent public investi pour sauver les banques espagnoles (12 milliards d’euros uniquement pour CatalunyaCaixa), le gouvernement devrait leur imposer de louer les logements saisis avec des bas niveaux de loyers, plaide la PAH. Elle demande surtout la suspension de la vente à Blackstone. Ce serait une véritable catastrophe dans ce pays qui reste le leader mondial des procédures d’expulsions. Leur nombre a encore augmenté de 7 % en 2014. Au total, 496 049 familles ont été jetées à la rue depuis 2008, d’après les derniers chiffres publiés vendredi par le ministère espagnol de la Justice.

« Nous avons déjà vu par le passé comment Blackstone fonctionne aux États-Unis, a expliqué Rob Robinson, du mouvement Take back the land, qui a apporté son soutien aux militants espagnols dans une vidéo diffusée hier sur YouTube avant d’aller manifester devant les locaux de la firme sur Park Avenue, à New York. Aux USA, Blackstone dépense jusqu’à 100 millions de dollars par semaine pour acheter des biens saisis après la crise des subprimes. «Le même scénario, prévient l’activiste, est en train de se dérouler en Espagne.»

Blackstone n’est pas le seul à jeter son dévolu sur la péninsule Ibérique. Goldman Sachs, la plus grande banque au monde, a aussi racheté, l’an passé, 289 immeubles HLM dans la capitale espagnole. 3 000 logements publics cédés pour 200 millions d’euros par la région autonome de Madrid. Une belle affaire.

Les loups de Wall Street vont-ils racheter le pays de Gaudi ? «Logements sociaux, crédits hypothécaires, parcs immobiliers des banques restructurées, lignes de métro, les fonds vautours rachètent tout», raconte un militant de la PAH de Madrid. «On recherche de plus en plus de transactions en Europe, où il y a des affaires à faire auprès des banques en restructuration», s’était confessée Joan Solotar, cadre dirigeante de Blackstone, il y a quelques mois sur la chaîne CNBC. Elle avait aussi  avoué s’intéresser, du haut de sa tour de Manhattan, aux rues espagnoles. «Après la crise, les prix sont très, très bas», avait-elle ajouté. N’est-ce pas risqué, relance la journaliste américaine ? «Les niveaux de prix sont tellement bas que, même si ça se passe mal, vous pouvez conserver le patrimoine (…), mais nous pensons que nous allons pouvoir valoriser ce patrimoine dans quatre ou cinq ans.» C’est, concluait-elle, une «question d’offre et de demande».

Pour ça, on peut faire confiance à Blackstone et aux autres fonds vautours. Après avoir racheté à tour de bras après la crise, les fonds d’investissement décrochent aujourd’hui le jackpot. Ils ont dégagé 428 milliards de dollars de cash l’an dernier, soit un bond de 30 % en une seule année. Quant à Stephen Schwarzman, le PDG de Blackstone, il a empoché 690 millions de dollars en 2014, ridiculisant le patron de Goldman Sachs, qui doit se contenter de 30 millions de dollars par an…

Pierre DUQUESNE

Calais:l’Etat traite les migrants comme des chiens

Par Eugénie Barbezat

28/05/2014

Source : http://www.humanite.fr/calais-traite-les-migrants-comme-des-chiens-537812#

Entretien avec le Dr. Jean-François Corty, de Médecins du Monde. Le directeur des missions France de l’organisation revient de Calais où il a pu constater une situation sanitaire alarmante, aggravée par une traque policière sans relâche. Il dénonce l’inhumanité et l’incohérence de la politique migratoire française, notamment envers des personnes fuyant des pays en guerre.

De retour de Calais où des équipes de Médecins du Monde continuent, dans des conditions rendues très difficiles par la présence policière massive et celle de jeunes du groupuscule d’extrême droite « Sauvons Calais », leur travail d’accompagnement auprès des migrants en cours d’expulsion, Jean François Corty, directeur des missions France de Médecins du Monde, nous livre son analyse de la situation et nous dit son indignation face à la politique de l’Etat français qui se disait prêt à bombarder Damas pour sauver les civils mais mobilise les CRS contre les réfugiés syriens à Calais.

Humanite.fr : Pouvez-vous nous faire un rapide état des lieux de la situation des migrants de Calais ?

Jean-François Corty : On assiste à une montée en pression dans le Calaisis depuis ces 3 derniers mois à cause d’une recrudescence d’arrivée de migrants en provenance de Syrie, à cause de la guerre et d’Erythrée, à cause de la recrudescence des combats au sud Soudan où de nombreux Érythréens sont réfugiés. Plus de 7 jeunes ont trouvé la mort depuis le début de l’année notamment en chutant des camions dans lesquels ils s’étaient introduits pour tenter de rejoindre l’Angleterre. La situation est tellement tendue à Calais que les migrants prennent des risques inconsidérés pour traverser la Manche.

Humanite.fr : On parle beaucoup de la gale qui toucherait plus d’une centaine de migrants, qu’en est-il ?

Jean-François Corty : Il y a effectivement une épidémie de gale depuis trois semaines au sujet de laquelle Médecins du Monde a alerté les autorités afin qu’un traitement et une prise en charge soit apportés aux malades. Il y avait déjà eu une épidémie de gale à Calais en 2009, à la suite de quoi nous avions demandé de meilleures conditions sanitaires, à savoir des latrines, des points d’eau, etc. Rien de cela n’a été fait. C’est donc logique que cela recommence ! La semaine dernière, nous avons fermement condamné le fait que l’annonce d’une prise en charge des personnes atteintes de la gale ait été combinée avec une opération d’expulsion et de violence. Nous avons constaté d’emblée qu’il n’y avait pas d’objectif bienveillant concernant la prise en charge médicale et qu’il était clairement la destruction des campements sans alternative de relogement. Or on sait que pour une prise en charge correcte et efficace des personnes atteinte de la galle, il faut un protocole complet associant l’administration de comprimés aux personnes atteintes et aussi à celles ayant été au contact de malades, la prise de douches et la fourniture de vêtements propres. Surtout, il faut que les personnes traitées se reposent pour que les médicaments puissent agir. Il faut également que l’on puisse faire un suivi quelques jours après…. Le fait d’annoncer la distribution de médicaments le même jour que l’expulsion, qui en réalité a été pratiquée à quelques heures de décalage, voue à l’échec la prise en charge médicale puisque cela crée une défiance chez les migrants dont une grande partie cherche à fuir pour échapper à la police et, du coup, ne prendra pas le traitement. Par manque d’explication, certains ont également refusé de prendre un médicament dont ils ne comprenaient pas à quoi il servait.

Humanite.fr : Est-ce que Médecins du Monde a tenté d’informer les migrants sur le protocole qui leur était proposé ?

Jean-François Corty : Nous n’avons pas souhaité nous associer à ces opérations annoncées par la préfecture car nous en dénonçons l’incohérence et la contradiction qui existe entre la santé publique et le principe sécuritaire. Nous ne voulions pas cautionner ce qui se fait actuellement !

Humanite.fr : Comment cela s’est passé concrètement ?

Jean-François Corty : Hier soir, on a vu débarquer quelques personnes de la permanence d’accès aux soins de santé (PASS) avec deux tables et quelques comprimés. Elles se sont installées au milieu de l’endroit de la distribution des repas… Quelques migrants ont pris le comprimé, mais pas la majorité. Très peu d’explications ont été données, donc, très logiquement, les malades n’ont pas adhéré au traitement. Tout cela relève d’un total amateurisme ! Ce matin, on a vu débarquer des CRS en nombre conséquent… Il y avait aussi des bus, censés amener les migrants vers des douches. Mais ils n’ont pas voulu monter dedans par peur d’être arrêtés, conduits en centre de rétention et expulsés. A l’heure actuelle, la situation est très confuse, des négociations sont en cours pour tenter de trouver des solutions pour un éventuel relogement… Ce qui est dramatique, c’est la présence sur place de jeunes du groupe extrémiste « Sauvons Calais » qui attisent la haine et les violences. Ils se positionnent face aux médias présents pour expliquer aux journalistes qu’il faut détruire ces campements… C’est très confus, cela pourrait vite mal tourner, et on tente d’être vigilants.

Humanite.fr : Que peut faire Médecins du Monde face à une telle situation ?

Jean-François Corty : Nous somme présents et en fonction de l’évolution des choses, on est prêt à proposer des « solutions de survie ». Si les abris sont détruits, on va distribuer des tentes, des jerricans d’eau potable et des sacs de couchage pour les migrants là où ils seront, si on arrive à les trouver car ils risquent de fuir un peu dans tous les sens.

Humanité.fr : Y a-t-il un accompagnement sur place pour l’accès des migrants à leurs droits ?

Jean-François Corty : La situation est très compliquée car les représentants des associations sont bien trop peu nombreux pour faire face à cette situation : 500 migrants, parmi lesquels des femmes, des enfants, des mineurs isolés, des demandeurs d’asile… Chaque cas est particulier et il est actuellement impossible de répondre à chaque situation. Il faudrait d’abord que le calme revienne, que la police parte pour que l’on puisse étudier les droits de chacun. On ne peut pas combiner une ouverture de droits, notamment pour les mineurs isolés comme cela a été annoncé, avec une expulsion concomitante par les CRS. C’est une vaste plaisanterie ! Tout est fait pour que la seule issue offerte soit l’expulsion.

Humanite.fr : Quel est votre analyse de l’annonce de la destruction des camps des migrants, ainsi que de ceux de Roms en région parisienne hier, dans le contexte postélectoral que l’on connait ?

Jean-François Corty : Pour ce qui est de Calais, combiner un temps de soin et un temps d’expulsion est une faute morale. Cela indique que la santé est secondaire par rapport à de pseudo exigences sécuritaires. La destruction des camps de Calais, comme celle des bidonvilles est une sorte de « vitrine » pour démontrer la vigueur de la politique migratoire française, notamment dans sa capacité à créer les conditions de dissuasion des sans papiers. En la matière, on est sur la même ligne, quelque soient les gouvernements qui se succèdent…. On assume d’utiliser la violence comme un outil de gestion de la politique migratoire, avec l’argument sanitaire pour cache-sexe. La méthode est simple, on crée les conditions pour les gens, là où ils s’installent, vivent dans des conditions ignobles, sans douches, sans bennes à ordure… De manière à ce que le terrain deviennent complètement pourri et qu’il devienne légitime pour les municipalités de produire un arrêté d’expulsion pour « grand péril »… On est face à une gestion à la petite journée de la grande précarité en France. On ne traite pas les problèmes, on fait de la communication, au péril de la vie d’hommes, de femmes et d’enfants. C’est particulièrement inquiétant quant à l’état de notre démocratie. Il n’y a pas de solution miracle, car il y a effectivement une crise du logement, mais on peut au moins apporter un minimum vital pour éviter le pire. Pour ce qui concerne le Calaisis, la situation internationale fait que l’afflux de migrants va continuer. Les Syriens qui crèvent sous les bombes n’ont pas d’autre alternative que de chercher un avenir en Europe. Il y a une totale incohérence entre le discours du président Hollande qui, dans le champ des relations internationales, exprime une légitime bienveillance vis-à-vis des civils syriens victimes de la guerre et le fait que, sur le territoire français, on les traite comme des chiens !

Lire aussi:

http://www.humanite.fr/exiles-de-calais-la-sante-meprisee-lettre-manuel-valls-medecins-du-monde-537166

L’aide au développement : Un cadeau empoisonné ?

Un documentaire de Peter Heller

Source : http://www.arte.tv

 

De l’effet délétère de l’aide au développement et de certains projets humanitaires… À travers trois exemples africains, le documentariste Peter Heller montre comment des investissements inappropriés, une méconnaissance des modes de vie locaux, les sécheresses récurrentes, les atteintes à l’environnement et la corruption ont conduit à des situations dramatiques.

Le diagnostic de l’agronome René Dumont dans son livre alors fort décrié L’Afrique noire est mal partie (1962) semble ne rien avoir perdu de sa pertinence. Bien que 1 000 milliards de dollars aient été distribués en Afrique en cinq décennies, les pays ayant reçu le volume d’aide le plus important continuent de végéter. À travers trois études de cas, le documentariste Peter Heller, qui ausculte le continent africain depuis trente ans, montre comment des investissements inappropriés, une méconnaissance des modes de vie locaux, les monocultures de rapport au détriment de l’agriculture vivrière, les sécheresses récurrentes, les atteintes à l’environnement, l’absence d’activités de transformation et de valorisation des matières premières et la corruption ont conduit à des situations dramatiques. Au Kenya, les populations proches du lac Turkana ont des traditions pastorales et lorsque des spécialistes du développement venus de Norvège ont voulu les convaincre de devenir pêcheurs et de transformer du poisson, rien ne s’est passé comme prévu. Au Mali, le barrage de Manantali, érigé sur le fleuve Sénégal avec l’aide d’entreprises allemandes, suisses et sénégalaises, qui fournit en électricité le Mali, le Sénégal et la Mauritanie, a englouti des villages entiers. Mais les populations déplacées, faute de recevoir les terres de remplacement promises et d’accéder à l’irrigation sont devenues dépendantes de l’aide alimentaire. Quant à la Tanzanie, elle avait misé sur le collectivisme et les cultures de rapport, notamment le coton. Mais la chute du cours mondial a ruiné nombre de paysans. L’espoir renaît pourtant grâce à la production de coton bio qui fédère aujourd’hui 2 000 agriculteurs.

Un documentaire de Peter Heller (Allemagne, 2011, 85 min.)

CONNEX :

http://future.arte.tv/fr/lutte-contre-la-faim

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DDL

Ce que l’internet n’a pas réussi (3/4) : distribuer l’autorité

Par

18/03/2014

Source : http://www.internetactu.net

English : What the internet has failed (3/4): distributing authority

Il y a un an, l’enquête Ipsos “France 2013 : les nouvelles fractures” faisait l’effet d’un coup de tonnerre médiatique, soulignant combien la crise avait exacerbé la tentation du repli national et le rejet du politique. Le Monde titrait sur “les crispations alarmantes de la société française”. “Le poujadisme s’est enraciné en France”, estimait-elle. L’idéologie anti-autoritaire des années 60-70 a reflué de manière spectaculaire. 87 % des Français estiment qu’on a besoin d’un vrai chef en France pour remettre de l’ordre et 86 % (toute tendance politique confondue) estiment que l’autorité est une valeur qui est souvent trop critiquée. Et la nouvelle édition que vient de relayer Ipsos ne fait que renforcer cette tendance. Certes, ce sondage, encore plus que d’autres, est à prendre avec beaucoup de précautions, tant il semble chercher à faire démonstration. Le politologue Alain Garigou de l’Observatoire des sondages et le sociologue Renaud Cornand sur le blog de Laurent Mucchielli en ont brillamment montré toutes les limites, insistant sur son manque de représentation, sur son côté manipulatoire et sa capacité à amalgamer des différences, ou encore sur la polysémie du terme même d’autorité, qui ne recouvre certainement pas la même réalité pour les sympathisants du Front national et ceux du Front de gauche. Si la défiance s’exacerbe, encore faut-il rappeler que la collaboration, la réinvention du lien social, elle, est une réponse, pragmatique, des Français à ce repli sur soi, estimait la directrice de TNS Sofres dans le Monde.fr en réponse au sondage de son concurrent.

Notre besoin d’autorité est impossible à rassasier

Reste que si cette représentation résonne en nous, c’est malgré tout parce qu’elle donne l’impression de traduire un sentiment, un malaise que nous ressentons chaque jour un peu plus face aux crispations de la société. Ce sentiment que ce besoin d’autorité est partout plus présent : en politique bien sûr, où le système favorise la primauté des représentants au détriment de toute forme de démocratie participative, mais plus encore dans le monde du travail, où le système favorise toujours plus une organisation pyramidale fondée sur le contrôle.

tweetcope
Image : un tweet de Jean-François Copé présentant son projet politique lors d’un meeting fondé sur la devise “Liberté, autorité, égalité”. Qu’est devenue la fraternité ?

Pourtant, l’internet ne nous annonçait-il pas une nouvelle remise en cause des autorités ? Ne nous promettait-il pas le règne des collectifs auto-organisés, l’innovation ouverte, l’organisation distribuée, libre et autonome ? Pourquoi l’intelligence collective, démultipliée par le réseau, n’est-elle pas parvenue à bouleverser les rapports d’autorité classiques ? On peut même se demander pourquoi elle semble même les avoir renforcés. Que s’est-il donc passé ?

Pourquoi les gens éprouvent-ils un tel besoin d’autorité ? Comment peut-on croire que c’est par un chef qu’on remettra les choses en place – alors que l’essor des structures en réseau ne cesse de tenter d’en montrer les limites ? Pourquoi le contrôle, les hiérarchies, les processus semblent-ils partout se développer au détriment de l’autonomie et de la coopération ? Les structures organisationnelles en réseaux ont-elles fait démonstration de leur supériorité ? Pas si sûr, et c’est peut-être bien là le problème.

Pourquoi nos chefs sont-ils nuls ?

Pour Thomas Chamorro-Premuzic (@drtcp), professeur de psychologie des affaires à l’University College de Londres et cofondateur de Metaprofiling, la principale raison du déséquilibre des genres dans les fonctions de direction repose sur notre incapacité à distinguer la confiance de la compétence, expliquait-il dans la Harvard Business Review. C’est-à-dire que nous avons tendance à interpréter les signes de confiance comme des signes de compétences. Le charisme et le charme sont souvent confondus avec le potentiel à diriger. De plus, nous avons tendance à élire comme chef des personnes égocentriques, narcissiques et qui ont une grande confiance en elles, des traits de personnalités qui seraient plus fréquents chez les hommes que les femmes. Freud soulignait déjà combien les disciples remplacent leurs propres tendances narcissiques par celles de leurs chefs, de sorte que leur amour pour le leader est une forme déguisée de l’amour-propre, ou un substitut à leur incapacité à s’aimer eux-mêmes.

Enfin, les hommes ont tendance à penser qu’ils sont plus intelligents que les femmes. Pourtant, “l’arrogance et la suffisance sont inversement proportionnelles aux talents de leadership”, explique Thomas Chamorro-Premuzic. Quel que soit le domaine, les meilleurs leaders sont pourtant souvent des gens humbles… C’est ce qui explique que les incompétents soient plus souvent promus à des postes de management et de direction que des gens compétents. Pas étonnant qu’avec ces mauvais dirigeants, les sociétés, entreprises et organisations soient massivement mal gérées. Pourtant, certaines études ont montré que les femmes cadres sont plus susceptibles de susciter le respect et la fierté de leurs adeptes, communiquer leur vision, responsabiliser leurs subordonnés et résoudre des problèmes de façon plus créative que les hommes… Plus qu’une distinction de genre, ce que montre Thomas Chamorro-Premuzic c’est notre difficulté à distinguer les qualités de l’autorité. Pour le philosophe Jean-Claude Monod dans son livre Qu’est-ce qu’un chef en démocratie ? (voir sa critique sur la Vie des idées), comme pour le philosophe Robert Damien dans Eloge de l’autorité, généalogie d’une (dé)raison politique (voir son interview sur Mediapart.fr) tout le problème de l’autorité, sous quelque forme que ce soit, est celle d’être une domination.

Le management par la coercition

Le leadership est une construction sociale. Est-ce à dire que notre rapport à l’autorité en politique ou dans l’entreprise est lié au rapport que nous avons eu à l’autorité de nos propres parents ? La psychothérapeute Naomi Shragai dans un récent article pour le Financial Times explore cette question de manière assez convaincante à la suite des travaux de Manfred Kets de Vries.
En France, comme dans les autres pays méditerranéens, la majorité des managers envisagent la direction, le management de manière coercitive, c’est-à-dire dans le but d’obtenir un acquiescement immédiat des salariés, rappelait en citant force études, Jessica Dubois pour Slate.fr. Alors que dans d’autres pays, notamment ceux de l’Europe du Nord, le chef est là pour faire émerger la décision collectivement. Pour bien des managers, le bien-être du salarié reste antinomique avec la performance de l’entreprise, explique le psychiatre spécialisé dans le stress en entreprise, Patrick Légeron.

Styles-management
Image : Dans son livre When Culture Collide, le linguiste britannique Richard Lewis a classé les différentes cultures du leadership selon les pays, en 24 schémas. Si le management est démocratique et décentralisé en Suède, en France il est autocratique et paternaliste… via Cadreo.

Pourquoi en sommes-nous là ? D’abord parce que les écoles de management ne forment pas à l’humain, mais aussi parce que les managers ne sont pas choisis pour leurs qualités humaines, mais pour leurs compétences métiers, rapporte encore Jessica Dubois pour Slate.fr. L’évolution du management avec le développement du reporting (les indicateurs de résultats) remet en cause le management, mais pas l’autocratie, estime le sociologue Philippe D’Iribarne. La crise et la concurrence forcenée n’ont rien arrangé : le top management cherchant à reprendre le contrôle et diminuant les marges de manoeuvres des managers intermédiaires. Tout le contraire de ce qu’il faudrait faire !

Pourquoi sommes-nous si soumis à l’autorité ?

Et si notre problème par rapport à l’autorité ne reposait pas tant que cela dans la figure du chef que dans notre soumission ? C’est ce qu’évoque le philosophe Vincent Cespedes, auteur de L’ambition ou l’épopée de soi dans un article pour le HuffingtonPost. Selon lui, la France ne traverse pas une crise conjoncturelle, mais un problème “psychobureautique”, pour faire référence aux travaux du sociologue américain Robert King Merton. Il s’agit d’une tendance à sacraliser les règles.

“A force d’exiger des salariés et des fonctionnaires de se conformer le plus strictement possible aux prescriptions de leur poste, on leur inculque un attachement viscéral aux règles, bien au-delà de la simple adhésion pragmatique. On érige ainsi la psychorigidité au rang des vertus organisationnelles, faisant passer l’application du règlement au-dessus de l’intérêt des clients et des prestataires eux-mêmes. Prudence, méthode et discipline deviennent de véritables handicaps, qui interdisent l’adaptation à la nouveauté et l’agilité procédurale. Conséquences de cette surconformité acquise : une intériorisation des règles (devenues fins en soi et non plus moyens pour atteindre des buts) ; une diminution des relations interindividuelles ; une attitude soumise et passive qui fait fi – souvent sous le mode de la frustration – de toute autonomie et de toute créativité.”

L’intelligence connective, elle, est mue par deux pulsions antagonistes, mais trouvant une émulation prodigieuse grâce aux nouvelles technologies : le désir de liberté et le désir de communauté. Le but devient alors de viser un idéal commun et d’en tirer un plaisir maximal. Pour le philosophe, c’est ce qui explique qu’un vaste “marché aux causes et jouissances” se soit ouvert sur la toile, composé d’extrémismes de tout poil et d’ayatollahs du dimanche. Selon lui, la grande responsable est l’école, qui continue de faire de la sélection par l’obéissance inconditionnelle aux règles. S’il est certainement réducteur d’accuser l’école de tous les maux, force est de constater que le caporalisme, cet assujettissement à la règle, au processus, au corps, à la fonction, parfois même la devançant, semble un phénomène de plus en plus courant. Peut-être que cela s’explique quand le processus prend le pas sur les hiérarchies, c’est-à-dire quand le respect des process devient la principale règle de fonctionnement des organisations. Si nous doutons des hiérarchies, les processus qui leur ont succédé nous proposent des modes d’organisation encore plus stricte, tout le contraire de ce qui favorise la coopération.

Les rituels, les règles, les processus sont devenus nos nouvelles autorités

En fait, le système de contrôle qu’établit le management produit l’inverse de ce qu’il recherche. Comme l’expliquait Bengt Jacobson, chercheur à l’Académie d’administration publique de l’université de Södertorn dans une communication relatée par la 27e Région, bâtir des systèmes de contrôles intégrés ne permet d’obtenir en retour que des “rituels de rationalité”, c’est-à-dire une expansion encore plus grande de la bureaucratie et une attitude de dédain envers la hiérarchie ou tout le système tend à le contourner pour gouverner, voir parfois seulement travailler. Le management, en se fondant sur le contrôle, la séparation des tâches, les résultats, la compétition nous éloigne toujours plus de la confiance, des approches systémiques, de la coopération, de l’apprentissage et de l’innovation. Pour les hauts fonctionnaires explique-t-il (mais on pourrait élargir son propos à toute forme de management), le problème ne réside jamais dans le système, mais dans le fait qu’il n’est jamais suffisamment déployé et donc efficace. Les rituels, les règles, les processus ont envahi les organisations et semblent être devenus les nouvelles formes d’autorités.

Notre système de management est un management par la contrainte, explique le docteur en philosophie et en management, Isaac Getz dans Liberté et Cie. Le professeur d’entrepreneuriat Philippe Silberzahn ne disait pas autre chose sur la scène de Lift en rappelant que 30 à 50% du temps des managers est dévoué au contrôle des employés.

Jérémie Rosanvallon, chercheur au Centre d’étude de l’emploi, explique pourtant très bien que les formes de contrôle informatique au travail sont différemment vécues par les cadres et par les employés. Pourtant, très souvent, la profusion d’information rend difficile le contrôle systématique et panoptique, rappelle le chercheur dans un autre article. Reste que le simple fait que le contrôle soit potentiellement réalisable suffit à donner aux salariés le sentiment qu’il est effectif. La réalité du contrôle dépend donc avant tout de sa perception. Il est souvent surestimé, parce qu’il est imprévisible et que ses modalités sont inconnues. “Tout rappel à l’ordre est une remise en cause personnelle”, d’autant plus que bien souvent elle est publique. Cette surveillance invisible incite à la prudence, à la retenue, au respect des processus. Si du point de vue de l’encadrement, le contrôle peut paraître ponctuel ou anodin, du point de vue des surveillés, il est inquisiteur, dénonciateur, imprévisible et non négocié. “Le contrôle n’a pas toujours besoin d’être effectif pour être efficace et le flou qui l’entoure le renforce”.

Sauf qu’on mesure mal ses contre-effets, notamment la défiance qu’il fait naître et plus encore l’entrave à la coopération qu’il représente. On mesure mieux par contre ses effets cliniques et la souffrance qu’il génère. Le sociologue Vincent de Gaulejac de l’Institut international de sociologie clinique ne dit pas autre chose dans ses critiques de l’idéologie managériale en pointant la neutralité apparente des mécanismes et techniques de gestion (vidéo). Et de dénoncer les transformations managériales appuyées sur les technologies de l’information qui donnent des outils pour rationaliser la gestion des hommes sur les mêmes paradigmes que la gestion des choses, des biens, des stocks… La mesure et le calibrage des activités mettent les hommes dans un système de contrôle qui ne porte plus seulement sur ce qu’ils produisent, mais sur la façon dont ils produisent : leur performance, leur comportement… Qui banalise ce qu’il a appelé “la lutte des places” : “les individus ne sont pas renvoyés au combat collectif de changer l’ordre des places, mais sont renvoyés à un combat individuel de changer sa place dans l’ordre.” Pour Vincent de Gaulejac, il ne faut pas que cette lutte se traduise en symptômes somatiques et psychosomatiques, comme c’est de plus en plus le cas aujourd’hui avec la multiplication des cas de dépression, de burn-out, voire de suicide au travail, mais le traduire en remise en question des modes management, des méthodes de réorganisation, des outils de gestion qui empêchent de faire correctement son travail, surtout quand celui-ci, même atomisé et séquencié, doit néanmoins se faire avec d’autres.

L’autorité, c’est plus simple

Pourquoi préférons-nous la simplification de l’autorité ? Alors que nous sommes dans un monde complexe, voire hypercomplexe, nous avons tendance à préférer la simplification : à chaque problème, une solution et une seule, explique Yovan Menkevick pour Reflets. L’explication unique reste toujours une manière de voir clair.

En ce sens, le chef, le leader, est celui qui apporte une vision, une stratégie, une direction qui permet d’éclaircir la complexité. Pas étonnant alors que l’univers de l’économie numérique soit hanté par ses leaders, ces chefs qui mobilisent l’innovation, à l’image de Steve Jobs. La confusion entre leaders et managers est assez courante, explique le spécialiste du management John Kotter (Wikipédia). Le management gère la complexité, le leadership, lui, gère le changement. L’un ne remplace pas l’autre, mais le complète. Mais pour Kotter, les entreprises aujourd’hui sont confrontées à trop de management et pas assez de leadership.

Dans son dernier livre, Ensemble, pour une éthique de la coopération, Richard Sennett (voir notre article “Technologies et coopération”) explique, comme il le soulignait dans une interview pour Marianne que l’autorité, “le commandement n’est plus un moyen, même pas un but. C’est devenu un objet. Il n’a plus aucun lien avec l’autorité”. Le rapport à l’autorité n’est pas seulement fonction de ce que l’on juge légitime ou non, il est aussi lié au besoin de “croire”. Le soupçon qui nous fait critiquer la légitimité des leaders, des institutions, des hiérarchies ne nous libère pas pour autant de notre besoin d’être rassuré. En cela, les processus, les rituels, les règles sont autant d’outils qu’on utilise non seulement pour se prémunir, mais plus encore pour se rassurer, pour tenter de gérer le stress.

L’internet a-t-il vraiment fait la démonstration de notre capacité à collaborer ?

Un récent article de recherche (.pdf) a tenté de mesurer si, dans une compétition de code, les équipes auto-organisées en ligne étaient plus efficaces que les équipes coordonnées et organisées hiérarchiquement. Au final, estiment les chercheurs, les équipes auto-organisées en ligne fonctionnent mieux et se révèlent plus efficaces et plus performantes que celles auxquelles on assigne une procédure. Le coût à devoir s’auto-organiser génère plus de bénéfices au groupe que ceux qui doivent suivre des règles. Mieux, les groupes auto-organisés ont été plus à même de fourbir des solutions qui marchent, plus de solutions et des solutions de meilleure qualité.

Reste que ces démonstrations demeurent rares, trop anecdotiques. La force du modèle d’autorité semble bien plus ancrée dans nos représentations que celle de l’auto-organisation.

La technologie nous a promis de nous aider à mieux travailler ensemble, mais force est de constater qu’elle n’y arrive pas toujours, estime le futurologue Glen Hiemstra pour FastCoExist. Si les technologies ont démultiplié nos outils de communication, force est de constater qu’elles n’ont pas si bien facilité la collaboration, à tout le moins, pas du point de vue de la perception qu’en ont les employés. Alors que nos outils de communication sont devenus si pervasifs, pourquoi fonctionnent-ils si mal ? Les recherches sur la collaboration médiée par la technologie montrent que si les technologies sont utiles pour gérer les routines, les choses pratiques, les tâches de coordination impersonnelles, elles demeurent mal adaptées aux interactions complexes.

Les outils collaboratifs ont-ils vraiment fait la preuve qu’ils permettaient de mieux collaborer ? Dans un billet du forum du site LaVieModerne.net qui déconstruit les propos de François Taddéi que nous relations, le professeur de lettre Loys Bonod pose une bonne question sur Wikipédia, emblème de la collaboration. Pour lui, Wikipédia n’est pas l’outil de la pensée collective. “Il s’agit d’un empilement mouvant de modifications asynchrones et successives, souvent les unes contre les autres, sans la pensée ni la réflexion collective que l’on peut attendre d’une équipe éditoriale”. Pour le prof de lettre critique des technologies, le numérique ne fait que faciliter, optimiser et accélérer le travail scientifique, la distribution des tâches, plus qu’il ne permet vraiment d’intelligence collective.

La collaboration en ligne demeure limitée

Pour Boris Beaude (@nofluxin), chercheur au laboratoire Chôros de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne et auteur du stimulant Les fins d’Internet, le terme d’intelligence collective pose deux problèmes : celui de l’intelligence et celui du collectif. “Collectif suppose que ce soit massif. Or, si les usages d’internet sont massifs, la collaboration, elle, demeure limitée”. Si on prend Wikipédia, l’exemple emblématique de l’intelligence collaborative, on constate qu’en septembre 2013, seul 0,0002% des utilisateurs de la version francophone sont considérés comme des contributeurs actifs c’est-à-dire ayant effectué au moins cinq modifications au cours du dernier mois, soit 4 500 personnes sur 20 millions de visiteurs. Le nombre de contributeurs ayant effectué plus de trois modifications par jour se réduit quant à lui à 713 personnes pour la version francophone ! Si la participation active est massive, elle reste relativement faible par rapport à l’ensemble des utilisateurs d’internet.

C’est pourquoi le chercheur préfère parler de “capacité distribuée” plutôt que d’intelligence collective, car si cette expression est subtilement analysée chez Pierre Levy, dans le sens commun, celle-ci se prête à beaucoup d’illusion. “Ce n’est pas l’autorité qui disparait, mais sa légitimité, la façon dont elle est établie, construite. On n’est pas du tout dans la fin de l’autorité, mais dans une discussion sur la légitimité : qui est légitime à construire ou interdire quelque chose ? Le problème de Wikipedia n’est pas l’amateurisme ou le professionnalisme, mais le fait que les nouvelles formes d’autorité mises en place commencent à être subverties par des formes d’autorité plus anciennes”, nous explique-t-il en évoquant l’instrumentalisation de l’encyclopédie par une part de plus en plus importante d’acteurs venant modifier les articles pour y faire passer leurs idées ou leurs produits. Les nouvelles formes d’autorités ont été rattrapées par les anciennes.

Comment l’éthique de la collaboration a-t-elle été idéologisée ?

Autre exemple de l’intelligence collective souvent mise en avant : le développement du logiciel libre. Le travail de Nicolas Jullien (@NicolasJullien) par exemple a bien éclairé le côté paradoxal des “communautés du libre”, à la fois ouvertes et accessibles et en même temps extrêmement sélectives et distinctives du fait des compétences requises (voir par exemple “Le travail des développeurs de logiciels libres” (.pdf)). Mais c’est le chercheur Sébastien Broca du Centre d’études des techniques, des connaissances et des pratiques, qui, dans “Du logiciel libre aux théories de l’intelligence collective“, a bien pointé la limite de faire du mouvement du logiciel libre un des laboratoires où se préparerait la société du futur.

Pour Sébastien Broca, le mouvement du logiciel libre a certes produit des réalisations de tout premier ordre (Linux, Apache…) mais aussi un ensemble de discours mettant en avant certaines valeurs et certains modes de fonctionnement, fonctionnant parfois “comme une véritable idéologie”, contribuant à voiler la réalité des pratiques, avant d’être récupéré par toute une construction intellectuelle allant de L’éthique hacker de Pekka Himanen, aux thèses de Yann Moulier Boutang relatives au Capitalisme cognitif ou à celles de Michael Hardt et Antonio Negri sur la société open source qu’ils décrivent dans Empire et Multitude. Pour Broca, la méfiance envers la hiérarchie, la valorisation du mérite individuel et la promotion d’une éthique de la collaboration… sont idéalisées tant par les acteurs du libre militant que par des intellectuels qui ont cherché à donner une portée sociale générale à un mouvement spécifique. Des théories qui pêchent par un certain réductionnisme, qui tendent à ramener des phénomènes hétérogènes sous une grille d’explication unique.

Pour Sébastien Broca, auteur d’Utopie du logiciel libre : “On a longtemps pensé, suite aux pionniers que le renversement des structures sociales, politiques et hiérarchiques allait pouvoir se faire par la simple technique. Mais ce déterminisme technologique, que dénonce Morozov, dessert plus les causes qu’il défend que le contraire. On a pensé que la lutte contre les autorités allait se faire tout seule. C’est oublier bien vite combien cela est et demeure un objet de lutte social, un objet de lutte politique bien avant que d’être un objet technique. Il y a souvent un manque de profondeur historique dans les discours sur l’internet. Quand on lit les propos des pionniers qui rêvent que la technique soit un outil de remise en cause des hiérarchies, on constate qu’ils ont oublié la profondeur historique de ces questions : le socialisme libertaire, l’anarchisme, le mouvement ouvrier qui eux aussi ont remis en cause les hiérarchies, se sont battus contre le centralisme…”

“Le texte d’Eric Raymond, la Cathédrale et le bazar, est percutant, mais il nous a fait croire que les collectifs open source fonctionnaient sans régulation, sans forme d’organisation pour gérer la coopération. En fait, dans les collectifs du logiciel libre, on trouve de multiples formes d’organisation très différentes. Si la réalité du logiciel libre met en pratique des idéaux de déhiérarchisation, l’horizontalité n’est jamais totale et prend des formes très diverses. Même dans le logiciel libre, il y a toujours des hiérarchies qui se recréent. Comme le soulignait récemment Bastien Guerry sur son blog, la plupart des logiciels libres sont écrits par des communautés minuscules de une, deux ou cinq personnes qui reçoivent peu de contributions externes. Pour les projets plus importants, l’ouverture, la participation sont relatives. Dans le monde du logiciel libre, l’idéal méritocratique est très fort. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de hiérarchies, mais que celles-ci se recréent sur les compétences et les mérites des contributeurs. Dans les rares grands projets collaboratifs qui marchent (et tous ne marchent pas), on a moins affaire à une destruction des formes hiérarchiques, qu’à la naissance de nouvelles hiérarchies, organisées sur de nouveaux critères, comme le mérite.”

En fait, nous explique encore Sébastien Broca, tous les domaines de la vie sociale ne marchent pas de la même façon. Ce qui marche bien dans un domaine ne marche pas forcément dans un autre. D’où les difficultés à transposer le modèle de Wikipédia et du logiciel libre à d’autres domaines, comme à la politique. “Certes, Wikipédia a prouvé que le modèle fonctionnait – avec ses limites, notamment sur le nombre relatif des contributions. Mais en matière politique, les projets des partis pirates par exemple ne semblent pas avoir eu le même succès. On ne construit pas un parti politique, son programme, comme on construit une encyclopédie. L’efficacité de l’auto-organisation dépend beaucoup du domaine concerné.”. Peter Sunde, le cofondateur de Pirate Bay, l’a bien compris quand il a annoncé entrer en politique, souligne Boris Beaude. Comme il l’expliquait dans une remarquable tribune à Wired, on ne peut pas combattre la politique par la technologie. Dominique Cardon ne nous disait pas le contraire : “Les geeks ont parfois une culture politique assez naïve. Ils ont inventé de remarquables modèles de coordination à base de procédures et d’organisation subtile du consensus et pensent qu’ils peuvent ainsi régler les problèmes politiques de la démocratie représentative. Or la politique représentative est, au moins encore partiellement, substantielle (et non procédurale) : le dissensus y est la règle ! La politique c’est le conflit, la mésentente disait Jacques Rancière. On ne fera jamais converger les intérêts de groupes sociaux très différents.”

“Beaucoup de penseurs ont tenté d’ériger le logiciel libre ou Wikipédia en modèle…”, souligne Sébastien Broca en évoquant par exemple les travaux de Yochaï Benkler ou Wikinomics de Don Tapscott et Anthony Williams. “Mais le fait que depuis 20 ans on utilise toujours ces deux mêmes exemples (Wikipédia et le logiciel libre) en montre peut-être la limite. Et sa récupération par le discours managérial vantant l’autonomie des collectifs, la décentralisation ou l’organisation par projet tient certainement plus du discours que d’une transformation réelle des pratiques.”

“Comme le dit Benjamin Bayart, l’imprimerie a appris au peuple à lire, l’internet lui apprend à écrire. Certes, internet incite tout le monde à contribuer. Mais on est loin de la réalité du tout le monde contributeur, même si l’internet a changé des choses. En fait, l’outillage ne suffit pas. La capacité intellectuelle et sociale à s’en servir, à s’en emparer, à en utiliser toutes les potentialités n’est pas uniformément distribuée.”

Force est de constater que si l’internet a permis le développement de l’intelligence collective ou connective, c’est bien souvent à la marge. Dans les pratiques de développement logiciel incontestablement, dans celles d’échange des acteurs des forums sociaux mondiaux, mais pas vraiment dans la pratique du plus grand nombre, dans les outils que nous utilisons tous les jours. Bien sûr, il y a Wikipédia, bien sûr, il y a OpenStreetMap, bien sûr il y a GitHub, bien sûr il y a le logiciel libre… Mais ces projets collaboratifs demeurent plus des exceptions que la règle. Et ces formes collaboratives reposent toutes sur des processus distribués souvent très stricts en guise d’autorité.

Quant à l’essentiel des plateformes web que l’on qualifie trop vite de collaboratives, beaucoup fonctionnent plus sur l’agrégation des contributions que sur la coopération, favorisant plus l’”effet superstar” que la longue traîne, comme le soulignait encore récemment Andréa Fradin sur Slate.fr. L’essentiel des contributions en ligne tiennent plus d’une économie horizontale, pair à pair, que d’une économie collaborative, comme le pointait Daniel Kaplan, délégué général de la Fing. De fait, elles favorisent plus l’émergence de nouvelles autorités, de nouveaux intermédiaires… plutôt que de les abolir.

Finalement, là où les modèles collaboratifs issus d’internet ont certainement le plus réussi et fait modèle au-delà d’internet, c’est certainement dans ce remplacement des hiérarchies par des processus.

Pas sûr que ces dernières soient plus souples que les premiers. Pas sûr que nous y ayons gagné au change.

La disparition de l’autorité est-elle une illusion ?

Dans l’édition anglaise de la Repubblica, Evgeny Morozov analysait la montée du mouvement de Beppe Grillo. La politique a toujours besoin de leaders et de messages universels, rappelait Morozov. L’arrivée de Grillo et de son mouvement ne tient pas à l’ère de l’internet, mais bien plus aux problèmes structurels de la politique et de l’économie italienne. Le mouvement 5 étoiles (pas plus que le Parti Pirate et sa démocratie liquide) n’est pas sans chefs, ni hiérarchies, contrairement à ce qu’il voudrait parfois faire croire, rappelle Morozov. Si l’internet réduit les coûts de communication, il ne réduit pas le besoin de charisme et de hiérarchies.

Les tentatives d’échapper à tous les attributs de la politique (l’idéologie, la négociation, la prévarication, l’hypocrisie…) visent souvent à remplacer la politique par un managérialisme ou un totalitarisme populiste. Mais la transparence et l’horizontalité que prônent les plateformes, comme celle de décision du mouvement, ne le sont pas tant que cela. Sur Twitter, M. Michu n’a pas la même influence que Barack Obama. L’illusion politique de participer au processus politique sans jamais obtenir l’assurance que nos actions comptent et sont prises en compte n’est pas un bon modèle pour refaire la politique, conclut Morozov.

“Internet, c’est politique”, rappelle Boris Beaude. Sa gouvernance même est un enjeu de pouvoir. “Si sa qualité ne fait plus aucun doute, entreprises et gouvernements souhaitent s’en emparer, y redevenir souverain.”

“L’auto-régulation du temps des pionniers n’est plus de mise. Si dans mon livre j’évoque l’éventualité de la fin d’internet, c’est bien parce que le choix entre liberté et surveillance est un choix de société. Dès lors qu’il n’y a plus de gouvernance (ou que celle-ci est devenue le terrain de trop d’enjeux antagonistes), le seul moyen de redevenir souverain, risque d’être la partition”, c’est-à-dire la disparition d’internet au profit d’une multitude de réseaux étanches les uns aux autres. La conclusion de son livre sonne comme le tocsin :

“Internet devait abolir les distances, accroître la liberté d’expression, augmenter l’intelligence collective, promouvoir le potentiel de la gratuité, décentraliser le pouvoir et résister à tous ceux qui souhaiteraient en prendre le contrôle. Force est de constater que ces finalités touchent à présent à leur fin. Les frontières sont réintroduites. La liberté d’expression est de plus en plus encadrée. Les capacités restent très inégalement réparties. Le pouvoir est plus centralisé que jamais. C’est manifestement à la fin d’Internet que nous assistons. En changeant l’espace, Internet change l’organisation sociale de l’humanité ; et l’humanité, tellement plurielle, ne laissera pas Internet inchangé !

Nul super héros ne viendra nous sauver. Face à la complexité du monde, les hommes providentiels ne nous aideront pas à le comprendre, à le gérer, à le maîtriser. Les chefs et l’autorité ne sont pas partout la solution. Mais les processus, les rituels et les règles que nous mettons en place pour les remplacer le sont encore moins.

Peut-être alors, comme le dit Paul Ariès dans son dernier livre, Nos rêves ne tiennent pas dans les urnes, il nous faut nous défaire de l’imaginaire de la sujétion. “L’appauvrissement des uns constitue la condition même de l’enrichissement des autres, les dirigeants n’ont pas simplement plus de pouvoir que les dirigés, ils existent de par leur dépossession : dans une entreprise, le manager ne peut se penser et se vivre comme tout-puissant que si l’équipier est pensé et vécu lui-même, parallèlement comme impuissant ; de même dans une collectivité, l’élu ne se vit comme tout-puissant que si l’électeur est pensé comme impuissant. Le pouvoir des uns a toujours pour corollaire l’impouvoir des autres.”

Certes, l’intelligence collective, réticulaire, rhizomique, acentrée, décentrée, distribuée… n’a pas encore fait toute la démonstration de sa puissance. Ce n’est pas pour autant que nous devons y renoncer. La confiance, la coopération, l’autonomie et la liberté sont les seuls remèdes à notre “impouvoir”.

Hubert Guillaud

Ce que l’internet n’a pas réussi (2/4) : renverser les inégalités

Par

05/02/2014

Source : http://www.internetactu.net

English : What the internet has failed (2/4): reverse inequality

Mercredi 22 janvier, les protestations anti-Silicon Valley qui se multiplient depuis le printemps 2013 en Californie ont franchi une nouvelle étape quand plusieurs manifestants s’en sont pris à un salarié de Google, Antholony Levandowski, qui travaille sur le projet de voiture autonome. Les manifestants ont bloqué son domicile et distribué des tracts l’incriminant à ses voisins, comme l’explique en détail Jérôme Marin de Silicon 2.0 (@jeromemarinsf), témoignant que les opposants ont mené une enquête très fouillée et détaillée sur cet employé, comme un reflet aux données que Google accumule sur chacun d’entre nous.

Jusqu’à présent, ces protestations se sont surtout attaqué aux Bus Google, des bus privés de luxe qui transportent matins et soirs les travailleurs riches, jeunes et éduqués de San Francisco jusqu’à la Silicon Valley, rapporte le LA Times. Mais pas seulement. Plusieurs manifestations publiques ont eu lieu devant les sièges de certaines sociétés de la Valley ou dans la rue, devant les bâtiments publics, rapporte encore Jérôme Marin dans un autre article. Tant et si bien, qu’aujourd’hui, San Francisco semble s’être dressée contre la Silicon Valley explique Corine Lesnes sur LeMonde.fr (@BicPictureCL).

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Image : A Oakland, le 20 décembre, des manifestants s’en prennent à un Google Bus rapporte Craig Frost sur son compte Twitter, via The Verge.

De quoi les bus Google sont-ils le symptôme ?

Pour Julia Carrie Wong de Salon.com (@juliacarriew), les autobus privatisés de Google (mais aussi de Facebook, Genentech, Apple, Yahoo et d’autres) sont devenus le symbole de la discorde. Pour ces sociétés, ils sont un outil de recrutement et un outil de travail, permettant de prolonger la journée de travail de leurs employés (tous sont très confortables et proposent tout l’équipement pour travailler connecté pendant les longues heures de trajets dans une métropole où la circulation est souvent très difficile). Pour ses opposants, ils sont le symbole de la gentrification de San Francisco, qui se fait au détriment du transport public (cela est dû au fait que ces autobus empruntent les lignes de bus publiques, qu’ils s’arrêtent aux mêmes arrêts ce qui a des effets d’engorgement sur le reste du réseau) comme s’ils étaient le signe avant-coureur du risque de sa privatisation. Sont-ils un bouc-émissaire commode ou la cause de l’embourgeoisement des quartiers, comme le souligne une étude (.pdf) menée par Alexandra Goldman qui a montré que les loyers, à proximité des arrêts des navettes augmentent plus vite que ceux qui en sont éloignés ? Pourquoi la colère se déchaine-t-elle contre les bus plutôt que directement contre les loyers ?

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Image : Manifestation devant un bus Apple, le 20 décembre 2013 demandant un logement abordable, via un tweet de Katy Steinmetz repris par Business Insider.

Pour Julia Carrie Wong, les bus sont un emblème. Normalement, la législation de San Francisco interdit aux bus privés d’utiliser le réseau d’arrêt public (une loi prévoit même une amende de 271$ aux contrevenants). Les bloqueurs de bus estiment que les entreprises de haute technologie doivent plusieurs millions de dollars à la ville pour l’utilisation de ce réseau depuis des années (la journaliste Rebecca Bowe a calculé que la facture impayée pourrait s’élever de 500 à 600 millions de dollars, alors que le budget annuel de l’agence des transports de SF est de 800 millions de dollars). Depuis que les navettes ont commencé à utiliser le réseau, elles ont surtout montré un grand déni de la réglementation en vigueur. Non seulement la ville a permis pendant longtemps à ces entreprises de violer la loi, mais maintenant qu’elle vient de régulariser la situation, les entreprises semblent avoir réécrit de nouvelles règles, puisque la ville vient de décider que les bus privés devraient payer 1$ par arrêt utilisé et par navette… Insuffisant ! “Sous le prétexte de réglementer les navettes, le programme régularise le statu quo”, estime la journaliste. Il permet aux bus privés de continuer à utiliser le réseau pour une somme modique (Google est invité à payer 100 000 dollars par an, alors que s’il devait payer l’amende, il devrait payer environ 27,1 millions de dollars par an). Or, pour beaucoup de gens, il y a là une politique à deux vitesses, car les populations ouvrières et de couleurs, elles, sont les premières victimes de la chasse à la fraude dans le transport public, souligne un rapport récent : un jeune homme a même été abattu par la police récemment pour avoir pris la fuite sans produire son ticket de transport. Ce programme de chasse aux resquilleurs coûteux (9,5 millions de dollars par an) n’a permis que de récupérer 1 million de dollars de revenus et a surtout généré un climat de peur et de méfiance des usagers des autobus, notamment des plus pauvres. Ainsi, “d’un côté les usagers du transport en commun se sentent comme des criminels dans leur propre ville alors que de l’autre, celle-ci ferme les yeux sur les infractions commises par les bus privés”. Il n’est donc pas étonnant que la colère des habitants explose. Pour Julia Carrie Wong “le Google Bus est l’incarnation d’un système qui indemnise les sociétés alors qu’il ne cesse de criminaliser et punir les individus. Google et ses semblables ont toujours su qu’ils pouvaient contourner la loi jusqu’à être invité à en faire de nouvelles”.

Derrière la contestation très concrète de cette nouvelle forme de privatisation du transport public de la baie de San Francisco se cache comme souvent l’introduction d’un déséquilibre dans les rapports de pouvoir existants. Dans la baie de San Francisco, le pouvoir des entreprises des nouvelles technologies prend le pas sur celui des citoyens. Sans compter, comme l’ajoute très bien Rebecca Solnit dans la London Review of Books, que ces transports privés sapent le développement des transports publics : l’argent qui va aux bus privés ne va pas au développement du train de banlieue.

Une Silicon Valley plus inégalitaire que jamais

Cette contestation envers les startups de la Valley et son élite est la traduction de l’augmentation des différences sociales qui s’y font jour et qui a pour conséquence immédiate la hausse spectaculaire des loyers et la gentrification accélérée de toute la Baie. La pression sur le logement a démultiplié les expulsions (+25% en 2012) et les saisies, avec son lot d’histoires déchirantes, comme celle de cette vieille femme de 97 ans racontée en vidéo par le New York Times, ou celles qu’évoque Rebecca Solnit dans son article. Les tarifs locatifs ont augmenté de 10 à 135 % selon les quartiers. Dans les quartiers populaires les plus prisés, les projets de résidence haut de gamme se multiplient. Les restaurants et cafés de luxe chassent le petit commerce local. Les poches de pauvreté intenses des quartiers comme Fillmore ou Tenderloin sont de plus en plus isolées face à la hausse exorbitante et générale du prix des logements. La population noire a diminué depuis les années 70 passant de 10% à moins de 4%. Le nombre de Latinos y augmente plus lentement que partout ailleurs en Californie. Le contrôle des loyers ne parvient pas à contenir l’exode de tous ceux qui ne travaillent pas dans la technologie. Dans le quartier de Mission qui a longtemps été le quartier Latino, plus personne semble ne parler espagnol dans la rue.

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Image : Protestation contre un Google Bus du 30 juin 2013 organisée par le collectif Get Out of SF, photographiée par Steve Thodes.

Cette tension économique a accentué les différences sociales. Le fossé entre les plus hauts et les plus bas revenus de la Valley se sont accrus estime le Joint Venture Silicon Valley dans son index régulier. Le nombre de SDF a augmenté de 20% en deux ans, comme le rapportait le dossier de Business Insider et son éloquente cartographie du “Grand fossé”. Pour le journaliste du New Yorker, George Packer, alors que dans les années 70 elle a longtemps été le symbole de la réussite de la classe moyenne, égalitaire, agréable “et un peu ennuyeuse”, “la Silicon Valley est devenue l’un des endroits les plus inégalitaires d’Amérique”. Alors que le salaire annuel moyen à San Francisco est de 46 000 dollars, celui des entreprises de technologie monte à 130 000 dollars. La journaliste du Weekly Standard, Charlotte Allen, dressait récemment exactement le même tableau, comme le rapportait Xavier de la Porte. Dans la Valley, le futur de l’emploi de l’Amérique, tel que le décrivent Erik Brynjolfsson et Andrew MacAfee est déjà là, concentrant à la fois les gens les plus fortunés du pays (on y dénombre une cinquantaine de milliardaires et des dizaines de milliers de millionnaires) et le plus grand nombre de laissés pour compte. San Francisco est devenue une ville sans classe moyenne, explique encore Packer. “Parfois, le Google Bus semble n’être que le nouveau visage du capitalisme, contenant des gens trop précieux pour utiliser les transports publics ou conduire. Dans les mêmes espaces errent des sans abris qui ne méritent même pas d’espaces privés, de confort ou de sécurité minimum.”

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Image : cartographie de la Silicon Valley extraite d’une infographie de Business Insider, montrant la situation de quelques-unes des plus belles maisons de la Valley – comme celle de Mark Zuckerberg que vous pouvez visiter -, celle des grandes entreprises du numérique ainsi que des camps de sans abris, dont “The Jungle” l’un des plus grand camp de SDF des Etats-Unis.

La deuxième économie, cette innovation sans emplois, en tout cas sans emplois intermédiaires, a déjà commencé dans la Silicon Valley, et elle ne va pas se dérouler sans conflits. Car si cette froide inégalité est l’avenir de l’Amérique et du monde, alors il n’est pas sûr que grand monde la souhaite.

Le repli sur soi : l’innovation technologique ne défend que ses intérêts

La gentrification à l’oeuvre modèle jusqu’aux sièges des entreprises technologiques où le repli sur soi des plus riches semble partout à l’oeuvre, évitant tout contact avec la communauté existante. Comme l’écrit la designer Alexandra Lange dans son livre The Dot-Com City : Silicon Valley Urbanism, “plus les entreprises de haute technologie de la Silicon Valley adoptent un modèle urbain , plus il devient difficile pour elles d’expliquer pourquoi elles ont besoin de se tenir à l’écart”. L’affreux campus en forme de beignet que construit Apple à Cupertino est peut-être un paradis pour les travailleurs (et encore, on sait mal quel panopticon se met en place à l’intérieur de ces murs), mais quels sont ses effets sur le rapport de ces entreprises à la population locale qui se coupe d’eux par la structure même de l’architecture de leurs campus, questionne Alexandra Lange dans un article de Gizmodo. Ce type de stratégie de repli sur soi, assez classique pour les entreprises, est à mille lieux du fameux et bordélique bâtiment 20 du MIT. Badges et ségrégation des travailleurs selon leurs niveaux sociaux ou leurs fonctions ne sont pas que des provocations artistiques

Les utopies démocratiques initiales de l’industrie technologique semblent avoir disparues tout entier derrière ces nouvelles formes d’isolement, questionne George Packer, sans que nul ne lui réponde. “L’industrie de la technologie, en se séquestrant elle-même de la communauté qu’elle habite, a transformé la région de la Baie sans être transformée par elle – sans avoir à se salir les mains.” Pour Joe Green, le fondateur de Nation Builder, une plateforme logicielle qui fournit des outils pour organiser les campagnes politiques, si les entrepreneurs de la Silicon Valley pensent réellement qu’ils peuvent changer le monde, force est de constater qu’ils sont bien souvent complètement déconnectés de la politique. En partie parce que les principes de fonctionnement de la politique et ceux de la technologie sont complètement différents. “La politique est transactionnelle, opaque, basée sur des hiérarchies et des poignées de mains, quand la technologie est empirique, souvent transparente et tirée par les données”.

L’idéal d’un monde sans frottement, dans lequel la technologie est une force de progrès et une source de richesse, laisse de côté le fait que la politique signifie inévitablement des conflits d’intérêts, avec des gagnants et des perdants. La Silicon Valley a tendance à ignorer elle-même sa propre version de ces types de conflits : derrière la belle histoire de ses start-ups qui réussissent, on parle beaucoup moins de celles qui échouent et de la lutte impitoyable qui y a lieu. Comme le dit le capital risqueur Marc Andreessen… un capital risqueur entend 3000 personnes lui expliquer leur projet chaque année, mais n’en finance que 20. Reid Hoffman, le patron de LinkedIn, décrit la culture intellectuelle de la Silicon Valley comme sous-développée, toute entière tournée vers la compétitivité et ignorant tout le reste. Les gens y lisent TechCrunch et le VentureBeat, mais pas le Wall Street Journal ou le New York Times. “Comme les industries qui l’ont précédée , la Silicon Valley n’est pas une philosophie , une révolution ou une cause. Il s’agit d’un groupe de sociétés puissantes et riches qui travaille à promouvoir leurs propres intérêts. Parfois, ces intérêts peuvent être alignés avec ceux du public, parfois non.” Evgeny Morozov ne dit pas autre chose quand il explique que “l’innovation n’est qu’un euphémisme pour désigner les intérêts des entreprises de la Silicon Valley plutôt que pour évoquer un agenda social et politique ambitieux”. Pour la Silicon Valley, avoir une application sur son smartphone qui vous alerte sur le fait d’avoir besoin de faire plus d’exercice ou comment manger plus sainement est un moyen pour résoudre les problèmes de santé ou d’obésité, qu’importe alors si les gens ne sont plus en mesure de payer les soins dont ils ont besoin ou leur assurance. La manière qu’ont ces entreprises de traiter des questions politiques sous couvert de technologie est une idéologie à part entière, estime Morozov, dont le pire effet est de dépolitiser tout débat sur la politique économique et industrielle d’un pays. Le fait d’avoir une nouvelle technologie à notre disposition, plus efficace, n’est pas une raison suffisante pour abandonner certaines de nos politiques, rappelle le pourfendeur de la Silicon Valley dans un autre article. Parfois par exemple, l’inefficacité est le prix que nous avons accepté de payer pour éviter la discrimination. Si AirBnb par exemple aide à améliorer l’efficacité de la location, il n’aide pas l’Etat à percevoir les taxes qui y sont associées ni à contrôler les loyers. “Si nous n’aimons pas le contrôle des loyers, nous devons nous y opposer sur le terrain politique et social”, pas seulement par l’utilisation d’une application.

Bien que ces entreprises promeuvent un monde ouvert et connecté, elles sont extrêmement secrètes, explique encore George Packer, en évoquant les Gafa. Non seulement secrètes, mais même dans le monde merveilleux des entreprises de l’économie du partage, leur modèle d’affaires ne diffère pas de celles des entreprises traditionnelles, insistent Milo Yiannopoulos pour The Next Web ou Jannelle Orsi sur Shareable invitant l’économie collaborative à faire sa révolution intérieure. Pour Marc Andreessen, les conflits sur les questions de la vie privée, de la propriété intellectuelle où les monopoles apporteront bientôt une période de tension entre la Vallée et les autres acteurs de la société. Nous y sommes certainement entrés.

Le mythe de la méritocratie

Pour Mitch Kapor, cité par George Packer toujours, poser des questions sur le manque de diversité raciale et sexuelle dans les entreprises de technologie rend les gens de la Silicon Valley très mal à l’aise. Or, quand on y regarde de plus près, seulement 8% du capital-risque des start-ups sont détenus par des femmes, et, dans une région où les Latinos représentent un quart de la population, ils ne représentent que 5% des employés des grandes entreprises de la technologie.

Pour Wired, la spécialiste des médias sociaux Alice Marwick (@alicetiara), auteure de Status Update : How social media changes celebrity, popularity and publicity, rappelait combien, contrairement à ce qu’elle affirme si souvent, la Silicon Valley n’est pas une méritocratie.

“La Silicon Valley est-elle aussi méritocratique qu’elle le prétend ? Pourquoi alors ses principaux entrepreneurs sont-ils tous des hommes blancs ? Si les entrepreneurs naissent entrepreneurs, pourquoi tant de programmes tentent d’en créer ? Si la technologie change le jeu, pourquoi le capitalisme à l’ancienne et l’exploitation de l’information ne sont jamais remis en cause ? (…)” Les mythes de la méritocratie et l’esprit d’entreprise renforcent les idéaux de la scène technologique, mais plus encore ses structures de pouvoir et de privilèges. Ces mythes renforcent à la fois un système fermé de privilèges et presque exclusivement centré autour de la croyance dans le capitalisme néolibéral. “Cela ne rend pas la technologie intrinsèquement meilleure ou pire que n’importe quelle autre entreprise américaine – je préférerais certainement socialiser avec des gens des nouvelles technos que des banquiers – mais révèle la nature du numérisme”.

La mythologie de la méritocratie nie le rôle des relations personnelles, de la richesse, de l’expérience, du genre, de la couleur de peau, de l’éducation. Pourtant, les femmes, les personnes de couleurs voir les homosexuels n’obtiennent pas les capitaux au même niveau que les hommes blancs, de sexe masculin, de moins de 30 ans, nerds, sans grande vie sociale et qui ont abandonné Harvard ou Stanford… Le mythe permet de maintenir l’idée que c’est lié à leur manque de capacité plutôt qu’a un ostracisme quelconque. Or, la mythologie de l’entrepreneur tend de plus en plus à faire croire que c’est un attribut personnel qui ne peut être enseigné. Comme le dit OmMalik : “un entrepreneur est une personne qui ne peut pas gérer le statu quo et qui veut réorganiser le monde selon sa propre vision”. Comme l’écrivain ne peut s’empêcher d’écrire, l’entrepreneur ne peut s’empêcher de changer le monde. “Mais l’écriture comme l’esprit d’entreprise ont pourtant besoin de beaucoup de travail de base répétitif pour être couronnés de succès”, rappelle Alixe Marwick. Pourtant, les grands entrepreneurs reconnaissent tous avoir eu de la chance. Le mythe de l’entrepreneur comme homme providentiel, comme inventeur de génie, oublie toujours comment l’innovation avance (développements parallèles, contributeurs non crédités, échecs… cf. par exemple “les mécanismes de la créativité”) qui forme un récit beaucoup moins excitant à entendre. Le mythe de l’entrepreneur est populaire parce qu’il s’aligne avec les valeurs américaines fondemantales de l’indépendance, du héros, du constructeur… Définitivement, comme César Hidalgo du MIT en faisait récemment la démonstration, nos sociétés sont profondément topocratiques : c’est-à-dire que la structure des inégalités sociales dépend de la façon dont nous sommes reliés aux autres.

Sexiste la Vallée ?

Le mythe de l’entrepreneur est bien sûr un mythe éminemment masculin. Hélène Ahl dans son étude sur les entrepreneurs notait déjà que 70% des mots utilisés pour les décrire étaient des mots à connotation masculine. Pourtant, 40% des entreprises privées aux États-Unis appartiennent à des femmes. Malgré l’attribution de caractéristiques masculines à l’entrepreneur, les études ont montré qu’il n’y avait aucune différence entre femme et hommes entrepreneurs en terme d’éducation, de formation ou de motivation. Pire, bon nombre d’indicateurs estiment que les entreprises dirigées par des femmes surpassent les résultats de celles des hommes…
Cela n’empêche pas le monde de l’entreprise d’être éminemment sexiste. À quelques exceptions près, toujours mises en avant, les femmes sont quasiment absentes des échelons hiérarchiques supérieurs. Les entreprises de capital-risque sont majoritairement gérées et financées par des hommes. Seulement 8 % des startups du capital-risque sont fondées par des femmes, et seulement 14% des sociétés qu’elles financent sont dirigées par des femmes.

Le mythe de l’entrepreneur et celui de la méritocratie renforcent les idéaux de la Valley, sa structure de pouvoir et ses privilèges, conclut Alice Marwick. “L’élitisme numérique ne reconfigure pas le pouvoir, il le consacre”. A croire que l’élitisme numérique n’est en fait rien d’autre qu’une justification pour accroitre les inégalités sociales.

Pour l’entrepreneur Vivek Wadhwa (@wadhwa), s’exprimant dans une tribune pour le Wall Street Journal, en surface, la Silicon Valley semble une méritocratie parfaite. La moitié des start-ups y ont été fondées par des émigrés. Vous y voyez des gens du monde entier qui collaborent ou se concurrencent. La race et la religion ne semblent pas des barrières au succès. A une exception près, la totale absence de femmes. Et Vivek Wadhwa de prendre l’exemple du Conseil d’administration de Twitter, exclusivement masculin, soi-disant parce que son président, n’aurait pas trouvé de femmes dignes d’y entrer ! Mauvais argument lui a répondu Vivek Wadhwa.

Le mythe du mâle, blanc et nerdy a la vie longue dans la Valley, renchérit Vivek Wadhwa. La Silicon Valley est un club de garçons et il est temps que cela cesse, surtout quand on sait que les fortes proportions de femmes dans les conseils d’administration sont bénéfiques aux affaires, comme l’a montré les études du cabinet Catalyst.

Comment inverser cette tendance ? Comment inciter les femmes à entrer dans le secteur des technologies ? C’est la question à laquelle Vivek Wadhwa et Farai Chideya ont tenté de répondre dans leur livre Femmes innovantes. Pas si simple. Force est de constater que beaucoup se disent rebutées par le chauvinisme et l’arrogance de l’industrie des technologies. Alors qu’aux États-Unis, 140 femmes pour 100 hommes s’inscrivent dans l’enseignement supérieur, alors qu’elles sont maintenant plus nombreuses que les hommes même en mathématiques, elles désertent toujours autant l’informatique (pour des chiffres très détaillés sur les proportions de femmes dans la technologie, l’entrepreneuriat et les études supérieures, voir cet article de The Atlantic). A croire que la suffisance du geek s’avère être sa pire tare.

Au final, là encore, la technologie a renforcé les inégalités plutôt qu’elle n’est parvenue à les réduire. Partout ses contre-effets semblent avoir pris le contre-pied de ses discours. Oui, la technologie change le monde. Pas en bien.

Antidémocratique la Vallée ?

Et si le fait que l’internet ait aggravé les inégalités était un acte délibéré ? Et si changer le monde pour moins d’égalité était le but caché des entrepreneurs de la Vallée révélant leurs vrais visages ? C’est ce qu’envisage le journaliste Klint Finley (@klintron) pour TechCrunch en mettant les pieds dans le plat et en évoquant “la montée des néoractionnaires”.

Pour Finley, les néoréactionnaires sont d’anciens libertaires qui ont décidé que la liberté et la démocratie étaient incompatibles. Leur critique, souvent avouée a demi-mots ou dans l’entre-soi, se concentre sur l’opposition à la démocratie sous toutes ses formes. Et Kint Finley d’accuser nombre d’investisseurs américains d’être dans cet état d’esprit, comme Peter Thiel (Wikipédia), Balaji Srinivasan d’Y Combinator (même s’il s’en est défendu)… Pour Klint Finley, observer les liens entre les néoréactionnaires et les gens qui leurs sont proches pourrait faire tourner la tête à n’importe quel théoricien de la conspiration… Finley ne croit pas pourtant pas qu’il y ait conspiration : “Je ne pense pas que Peter Thiel fasse parti d’un complot néoréactionnaire. Je ne pense même pas qu’il est néoréactionnaire. Il n’empêche qu’un certain nombre d’idées se répandent sur la scène des startups et a un impact sur la culture de technologie…”

La neoréaction est certainement appelée à rester une position très minoritaire estime Finley, mais elle se répand. Et de nombreux professionnels des technologies “plutôt que d’admettre leur rôle dans la gentrification, les disparités de richesse, la suppression d’emploi, se font passer pour des victimes”. Si Klint Finley ne veut pas passer pour complotiste, ce n’est pas le cas des néoréactionnaires eux-mêmes. Leur sentiment de persécution les amène à croire en ce qu’ils appellent la cathédrale, une méta-institution qui serait composée d’Harvard, des autres grandes écoles, du New York Times et de la plupart des élites lettrées américaines… qui formeraient un consensus auto-organisé qui dicterait les normes et les idées acceptables pour la société. Les plus ardus néoréactionnaires pensent que le quotient intellectuel est génétique… et qu’il pourrait être le fondement d’une nouvelle aristocratie. Certains d’entrent eux estiment même “vouloir divorcer”, sortir la Silicon Valley de la gouvernance des États-Unis, rapportait récemment Louise Couvelaire pour M, le magazine du Monde, à l’image toujours renouvelée du mythe de la frontière, renouvelée avec le cyberspace et les hippies, cherchant à fonder ailleurs une nouvelle communauté…

Cette idéologie dit aux geeks, mâles, blancs qu’ils sont les dirigeants naturels du monde… un monde qu’ils n’aperçoivent même pas depuis les fenêtres fumées des bus qui les emmènent travailler.

Pas étonnant que la Silicon devienne alors l’ennemi public n°1, comme le souligne Danny Crichton pour TechCrunch, “partout à travers le pays les gens commencent à nous haïr, et cela ne va pas changer de sitôt”. Mais selon lui, c’est parce que les grandes entreprises de la Valley ne cherchent plus seulement à conquérir le territoire vierge du numérique, mais parce qu’elles s’intéressent désormais au monde réel, qu’elle est en train de reconfigurer également les secteurs non technologiques, comme le montrent Uber ou AirBnb. Or, ces nouvelles perturbations sont plus pernicieuses, plus politiques… Alors que le numérique créait une valeur nouvelle, forcément et exclusivement positive, désormais, les entreprises du numérique se mettent à détruire la valeur de sociétés existantes pour créer la prochaine génération de produits et de services. “Maintenant que les entreprises de la Vallée sont de plus en plus en concurrence avec des entreprises traditionnelles, la société n’est plus si prompte à excuser nos comportements”. Et Danny Crichton d’enfoncer avec une belle naïveté l’arrogance de la Valley : “l’exceptionnalisme est ce qui rend la Valley en mesure de construire quelque chose qui n’existait pas avant, mais qui créé aussi de plus en plus d’animosité du public à l’égard de cette manière de faire l’innovation”. Et Danny Crichton de penser que l’indignation ne construira pas le prochain Intel, le prochain Apple, Google ou Facebook. On peut espérer qu’il ait tort. L’indignation contre les comportements des Gafa ou de la NSA construira assurément l’innovation de demain.

Comme le dit très bien Packer, “Quand les financiers affirment qu’ils font le travail de Dieu en fournissant un crédit bon marché et que les pétroliers se disent des patriotes qui permettent l’indépendance énergétique du pays, personne ne les prend au sérieux : c’est une chose acquise que leur motivation est avant tout le profit. Mais quand les entrepreneurs de la technologie décrivent leurs nobles objectifs il n’y a aucun sourire ou clin d’oeil amusé.” Pour l’instant. Ce qui arrive aux bus de Google montre bien combien, contrairement aux rêves de ceux qui prétendent changer le monde, la Valley n’a pas renversé les inégalités. Au contraire. Elle les a renforcés. Sous couvert de technologie et de mérite, d’”innovation”, elle a favorisé les intérêts de certains au détriment de ceux de la société. Comme le dit Evgeny Morozov (toujours lui), “lorsque l’internet est partout, la politique n’est nulle part”. “Ce qui est à l’oeuvre, ce n’est pas une révolution technologique, mais les effets d’une politique néolibérale”, explique-t-il encore avec raison. Les rêves des pionniers sont bien morts.

Hubert Guillaud