Le Dakar passe, les paysans trépassent

Source : http://television.telerama.fr/television/le-dakar-passe-les-paysans-trepassent,136933.php

15 Janv 2016

Samuel Gontier

« On a l’explication des soucis d’accélérateur, révèle le journaliste du service des sports. Un corps étranger s’était glissé à l’intérieur de l’habitacle de la Peugeot 2008. » Le corps d’un berger bolivien ou d’un spectateur chilien ? Avec tous ces autochtones qui se jettent imprudemment sous les roues des voitures, le Dakar 2016 souffre de dégâts collatéraux. Dès son prologue, une dizaine de spectateurs sont blessés (dont deux grièvement) par la sortie de route d’un concurrent.

Pire, « la météo n’était pas au rendez-vous », déplore Lionel Chamoulaud sur France 4. « Prologue arrêté, première étape annulée, le Dakar 2016 a du mal à démarrer », diagnostique un de ses nombreux collègues chargés de réaliser les trois magazines quotidiens de France Télévisions.

« Annuler la première étape, c’est historique », estime Lionel Chamoulaud, encyclopédie vivante de ce lieu de mémoire qu’est le Dakar. « Un Dakar un peu particulier cette année, on fête les trente ans de la disparition de Thierry Sabine, son fondateur », l’occasion de présenter des séquences nostalgie racontées par les acteurs des glorieuses années 80, quand les Peugeot 205 survolaient le Sahara. Depuis, ce désert a été remplacé par l’Atacama, le Dakar a migré vers l’Amérique du Sud… Enfin, une partie seulement. « On rappelle que Chili et Pérou se sont retirés de la course au dernier moment. »

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Les agressions sexuelles du nouvel an : des crimes sexistes à l’instrumentalisation raciste.

Source : http://www.crepegeorgette.com/2016/01/12/violence-sexuelles-instrumentalisation-raciste/

12 Janv 2016

Pendant la nuit du nouvel an, de nombreuses agressions sexuelles et parfois des viols ont eu lieu dans des villes allemandes et en Finlande.

Les féministes ont toujours étudié, travaillé, analysé et dénoncé les violences sexuelles. C’est grâce à deux victimes de viol et à leur avocate, Gisèle Halimi, qu’on a pu en 1978, lors du procès d’Aix en Provence comprendre les répercussions psychiques possibles du viol sur les victimes. Les féministes auront également permis de faire reconnaître et condamner le viol conjugal qui sera finalement pris en compte légalement en 1990. Leurs nombreux travaux et études auront permis de connaître le nombre de viols et de tentatives de viols par an (75 000 en France) des agressions sexuelles (13% des femmes allemandes en auraient subi une), le peu de plaintes déposées par les victimes de viol (10% en France). Elles ont également travaillé sur ce qu’est le viol, ce qu’il constitue au niveau sociologique alors qu’il est encore souvent vu par l’ensemble de la société comme l’acte isolé d’un « fou » ou d’un « monstre ». Ces dernières années, ont été analysés le concept de culture du viol et celui de harcèlement dans l’espace public.
Les féministes n’ont donc jamais eu besoin d’attendre quiconque pour condamner TOUTES les agressions sexuelles et TOUS les viols, quels qu’en soient les auteurs. Elles ont plutôt l’habitude de prêcher dans le désert au milieu de personnes qui ne les croient pas et minimisent les chiffres des violences sexuelles. Les agressions sexuelles et les viols commis le 31 décembre en Allemagne et en Finlande sont donc évidemment condamnables, comme toutes les autres violences sexuelles.

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Délateurs en pantoufles

Source : http://www.monde-diplomatique.fr/2015/12/RAMONET/54393

Dec 2015

Beaucoup de personnes se moquent de la protection de la vie privée. Elles réclament, au contraire, le droit de montrer et d’exhiber leur intimité. Cela peut surprendre, mais, en y réfléchissant, un faisceau de signes et de symptômes annonçaient depuis quelque temps l’inéluctable arrivée de ce type de comportement qui mêle inextricablement voyeurisme et exhibitionnisme, surveillance et soumission.

Sa matrice lointaine se trouve peut-être dans un célèbre film d’Alfred Hitchcock, Rear Window (Fenêtre sur cour, 1954), dans lequel un reporter photographe (James Stewart), immobilisé chez lui, une jambe dans le plâtre, observe par désœuvrement le comportement de ses voisins d’en face. Dans un dialogue avec François Truffaut, Hitchcock expliquait : « Oui, l’homme était un voyeur, mais est-ce que nous ne sommes pas tous des voyeurs ? » Truffaut l’admettait : « Nous sommes tous des voyeurs, ne serait-ce que lorsque nous regardons un film intimiste. D’ailleurs, James Stewart, à sa fenêtre, se trouve dans la situation d’un spectateur assistant à un film. » Puis Hitchcock observait : « Je vous parie que neuf personnes sur dix, si elles voient de l’autre côté de la cour une femme qui se déshabille avant d’aller se coucher, ou simplement un homme qui fait du rangement dans sa chambre, ne pourront pas s’empêcher de regarder. Elles pourraient détourner le regard en disant : “Cela ne me concerne pas”, elles pourraient fermer leurs volets, eh bien ! elles ne le feront pas, elles s’attarderont pour regarder (1). »

A cette pulsion scopique de voir, de surveiller, d’espionner correspond, en contrepoint, son contraire : le goût impudique de se montrer. Et celui-ci, depuis l’essor d’Internet, a connu une sorte d’explosion par le biais, surtout, depuis 1996, des webcams. On se souvient, par exemple, des cinq étudiants, garçons et filles, d’Oberlin, dans l’Ohio (Etats-Unis), qui, au début de la mode webcam, s’exhibaient en ligne (www.hereandnow.net) tous les jours, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, où qu’ils se trouvent dans les deux étages de leur pavillon. Ils vivaient sous la surveillance d’une quarantaine de caméras volontairement disposées partout dans leur demeure. Depuis, ils sont des milliers, célibataires, couples, familles, qui invitent sans gêne les internautes du monde à partager leur intimité et à les regarder vivre sans pratiquement aucun interdit (2).

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L’ONU, dernière station avant l’enfer

ALTERNATIVE PLAYER 1, 2

La mission première de l’ONU, à la fois utopique et réaliste, est d’assurer la paix et la sécurité dans le monde. Comment l’étrange concept de « soldats de la paix » est-il né ? Les quelque 120 000 Casques bleus aujourd’hui déployés dans le monde sont-ils en mesure d’assurer leur mission ? Bilan en demi-teinte d’une puissance incertaine.

La mission première de l’ONU, à la fois utopique et réaliste, est d’assurer la paix et la sécurité dans le monde. Comment l’étrange concept de « soldats de la paix » est-il né ? Comment a-t-il évolué en pratique ? Alors que les conflits interétatiques ont quasiment disparu, mais que les civils sont de façon croissante la cible de guerres internes et du terrorisme, les quelque 120 000 hommes servant aujourd’hui sous le drapeau bleu changent-ils la donne ? Peut-on espérer répondre aux enjeux du XXIe siècle avec des règles du jeu édictées en 1945 ? Faut-il parler de grande puissance ou d’impuissance déguisée ?

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2015, SOURCE

INTERVIEW

A quel problème s’attaque l’intelligence artificielle ouverte ? – Harvard Business Review

Le récent lancement d’OpenAI, une entreprise de recherche non lucrative qui a reçu d’importants financements (1 milliard de dollars) notamment d’Elon Musk, de Peter Thiel et de Reid Hoffman, semble être une forme de réponse aux initiatives récentes dans le domaine de l’Intelligence artificielle (IA) de Google (voir notre critique), Apple, IBM ou Facebook rapporte le Guardian. “Notre objectif est de faire progresser l’intelligence numérique de la manière qui est la plus susceptible de bénéficier à l’humanité dans son ensemble, sans contrainte à générer un rendement financier”, rapportent ceux qui sont à l’initiative d’OpenAI. Musk s’était d’ailleurs récemment déclaré inquiet du danger potentiel de cette technologie.

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17 DEC 2015 , SOURCE

 

Face au capital bureaucratique européen. Entretien avec Sylvain Laurens

Par Sylvain Laurens, propos recueillis par Cédric Durand

04/12/2015

Source : http://www.contretemps.eu

Avec Les courtiers du capitalisme (Agone, 2015), le sociologue Sylvain Laurens nous plonge au cœur de la fabrique politique de l’Europe. Cet entretien lui permet par ailleurs de préciser son positionnement théorique et d’exposer certaines implications politiques de son travail.

 

Contretemps : Ton livre est une grande fresque qui retrace la co-construction de l’Europe à partir d’un jeu entre la bureaucratie de la Commission et les milieux d’affaires. Documents d’archives, données et entretiens à l’appui, tu décris comment la bureaucratie européenne se légitime en s’imposant comme un interlocuteur incontournable pour des milieux d’affaires sommés de s’européaniser. Cette perspective prend à rebours l’idée selon laquelle l’intégration européenne serait une réponse à des besoins exprimés du côté du capital. De quelle manière en viens-tu à poser le problème de l’origine du processus d’intégration ?

Il n’y a plus à prouver qu’une part conséquente des milieux d’affaires transatlantiques est à l’origine du projet de constitution d’une fédération des Etats européens1. Plusieurs travaux montrent comment les Etats-Unis ont, dès l’après guerre, cherché à abaisser les tarifs douaniers pour calmer les inquiétudes des industriels américains et contrer le communisme2. Pour mener à bien ce projet, les milieux d’affaires étatsuniens ont pu s’appuyer sur les fractions patronales européennes les plus intéressées, de par leur position sur les marchés, à l’abaissement des tarifs douaniers et au libre échange. Mais, à cet égard, il faut rappeler que « les besoins exprimés du côté du capital » que tu évoques restaient en partie contradictoires du côté européen. Il y a toujours eu, dans chaque Etat membre, un patronat beaucoup plus rétif à ce projet de construction d’un marché ouvert à l’échelle des six pays des débuts de la CE (Communauté européenne). Il subsiste dans les années 1950 des fractions patronales relativement dominantes et qui, à travers de bonnes relations avec leur gouvernement national, ont su se construire des positions avantageuses sur leur marché national. Sans compter qu’une bonne part du capitalisme industriel est alors encore largement nationalisé ou adossé aux Etats. Ces fractions patronales voient d’un œil méfiant la mise en concurrence directe de leur industrie avec les entreprises allemandes ou d’autres pays. Ces milieux-là ne sont pas nécessairement partisans du libre-échange et la Commission européenne mettra des années à les contourner.

Ce que montre, dans un premier temps, le livre se situe donc en aval de l’histoire des clubs de PDG et des décideurs transatlantiques (comme le Bilderbeg) que l’on mentionne souvent comme étant à l’origine du lancement d’une Communauté économique européenne. Il rappelle cette diversité dans les positions initiales des milieux d’affaires européens et explore d’autres processus sociaux qui sont tout aussi intéressants à saisir pour comprendre le fonctionnement du capitalisme. A partir du moment où le Traité de Rome est signé en 1957, une histoire – plus silencieuse – débute en marge des rencontres entre chefs d’Etat, celle de l’enracinement d’une bureaucratie supranationale. L’histoire de la CE ne se résume alors plus à l’histoire des fractions patronales internationales les plus intéressées à l’ouverture des marchés à la concurrence. Elle devient aussi l’histoire de la constitution d’un monde administratif relativement autonome qui a dû en permanence construire sa légitimité face aux administrations des Etats membres pour asseoir son projet de libre-échange.

Dans les années 1960, lorsqu’un chef de bureau de la direction du Marché Intérieur appelle depuis Bruxelles un fonctionnaire français du ministère de l’Industrie pour lui demander des données sur, par exemple, la production d’automobiles, celui-ci se voit le plus souvent répondre que la politique industrielle est du ressort de l’Etat français, pas de cette nouvelle structure administrative. Les gaullistes considèrent notamment que celle-ci ne sert qu’à appliquer un « Traité de Commerce ». Lors des premières négociations du GATT, dès le Dillon Round de 1961, la Commission a dû même payer des lobbyistes à Washington pour convaincre le gouvernement américain de laisser la Commission s’instituer en un interlocuteur unique à même de centraliser les négociations pour le compte des Etats de la CE.

Cette nouvelle administration à taille européenne a dû construire son entourage pour s’imposer sur le plan diplomatique. Pour cela, elle a fait venir et financé une représentation patronale à Bruxelles. Elle l’a organisée sur des bases nouvelles et adaptées au périmètre du Traité de Rome. Il existait des fédérations patronales nationales, internationales ou bilatérales bien avant la Seconde guerre mondiale. Mais la Commission encourage dans les années 1960 la constitution de fédérations patronales groupées à Six pays afin de disposer d’interlocuteurs économiques à sa mesure. Elle coproduit une façade politique des milieux d’affaires qui sera véritablement à même de lui donner la légitimité politique mais aussi les éléments techniques que refusent souvent de lui transmettre les Etats membres. Ces nouvelles organisations patronales vont aussi lui donner un atout politique précieux : elles offrent des plateformes sur lesquelles les « champions nationaux » vont en premier lieu se mettre d’accord et fournir des positions de synthèse, des positions qui garantissent aux agents de la Commission qu’aucun contre lobbying ne sera organisé dans les Etats membres contre telle ou telle directive en gestation.

Si on raconte l’histoire de la construction européenne depuis les clubs de PDG et l’histoire du transatlantisme, on a l’impression d’un souffle continu idéologique promouvant le libre-échange. Mais si on raconte cette même histoire depuis le point de vue de l’enracinement de la Commission, on s’aperçoit alors que l’histoire de l’UE est aussi celle de l’apparition d’une nouvelle couche de bureaucrates. Pour changer d’échelle, le capitalisme européen et transatlantique a produit et sécrété une administration nouvelle qui, pour légitimer sa position, a modifié les façades politiques des milieux d’affaires. Cet enrôlement du patronat était nécessaire à la structuration d’une nouvelle administration, à l’accumulation primitive d’un capital bureaucratique supranational.

 

Contretemps : Le concept de capital bureaucratique se situe au cœur de ton approche. C’est lui qui semble faire le lien entre la bureaucratie de la commission, d’un côté, et, d’un autre côté,  les intérêts du capital réfractés dans les business associations. Peux-tu préciser la généalogie de ce concept et la manière dont il se situe par rapport aux approches de l’Etat ancrées dans le marxisme, qu’il s’agisse de Gramsci, de Poulantzas ou, plus récemment, de l’approche néo-réaliste du politique de Palombarini et Amable ?

J’emprunte le terme de capital bureaucratique à Bourdieu, qui a lui-même repris à Weber et à Elias l’idée que la constitution des administrations modernes sont d’abord des processus de monopolisation de ressources économiques, techniques, militaires. Bourdieu y ajoute une dimension symbolique mais il reprend cette idée que la bureaucratisation est d’abord un processus de concentration3. Pour Bourdieu, la constitution d’une administration est d’abord le succès historique d’un groupement d’individus, une entreprise politique qui a réussi à accumuler des ressources et à revendiquer le monopole sur un certain nombre d’activités sociales qui relevaient jusqu’ici d’autres institutions ou d’autres logiques. Le terme de capital a aussi le mérite de synthétiser plusieurs choses chez Bourdieu. Emprunté au vocabulaire de l’économie politique et du marxisme, il désigne donc une accumulation de ressources mais il invite aussi à penser la diversité des ressources accumulées (il existe pour Bourdieu différentes sortes de capitaux4) et leur inégale distribution (les capitaux ont une efficacité sociale relative en fonction du champ de luttes dans lequel on les mobilise face à d’autres agents). Enfin, pour Bourdieu, le capital s’objective dans des institutions mais il peut aussi être incorporé, il est partiellement possédé par les individus sans qu’on puisse en présupposer les usages ultérieurs. Si on le transpose au cas de la constitution de la technocratie européenne, ce concept de capital bureaucratique a le mérite de nous inviter à penser des processus complémentaires à ceux décrits par Poulantzas ou Gramsci. Pour Gramsci, l’Etat est, aux côtés de la société civile, un des deux étages de la superstructure, il joue une fonction de « commandement » et de « gouvernement juridique »5. Pour Poulantzas, la bourgeoisie américaine et transatlantique s’est dotée avec la Commission d’une administration, d’un outil supplémentaire de domination. Ces approches décrivent globalement les choses mais tellement globalement qu’elles loupent à mon sens une série de médiations par lesquelles la structure administrative joue son rôle d’organisation du capitalisme et d’accélération des processus de concentration économiques.

L’approche en termes de capital bureaucratique permet d’emblée de poser la question du rôle structurant que jouent les administrations à l’égard des marchés. Pas de marché sans structure juridique nous rappelle Bourdieu dans les Structures sociales de l’économie (un de ses livres que je trouve sous-exploité)6. Un droit de la propriété, un droit de la concurrence et un droit des affaires européens continuent d’enserrer l’accélération de l’internationalisation des échanges. Le marché ne peut fonctionner comme structure rationnelle pour les acteurs (une structure où l’on peut évaluer les coûts et bénéfices, avoir des stratégies formelles voire mathématisées) que dans la mesure où une administration garantit la prévisibilité des activités économiques. « Le capitalisme requiert la bureaucratie » écrivait Weber. L’approche en termes de capital bureaucratique invite à considérer que l’administration en général et l’administration européenne en particulier ne sont pas seulement des outils de commandement politique aux mains de la classe dominante. L’administration est une forme d’organisation sociale qui rend possible le fonctionnement du capitalisme, qui assure la production et l’actualisation des structures juridiques minimales qui encadrent les relations de production. L’administration est le lieu où s’accumulent les ressources techniques et juridiques qui fixent le cadre autorisé des activités économiques. Elle n’est donc pas qu’un « outil » aux mains de dirigeants politiques. Elle a une relative autonomie de fonctionnement ne serait-ce que parce que ce processus d’accumulation de ressources renforce le pouvoir d’un nouveau groupe social sur le reste de la société.

Avec les institutions de l’UE, une nouvelle couche de bureaucrates a désormais un intérêt historique à maintenir ses prérogatives face aux vieux Etat-nations, à étendre le périmètre du champ de ses compétences. Cette couche d’acteurs accumule des ressources au fil du temps et tire sa légitimité sociale et accessoirement son salaire de l’extension continue du cadre légal d’un Marché Commun et du projet européen. On parle beaucoup d’Angela Merkel. On peut se faire plaisir en invoquant la figure de Bismarck. Mais c’est à mes yeux d’abord à cette couche là d’acteurs que le mouvement social grec s’est heurté très fortement. Prendre la mesure de l’existence de la Commission ou d’une institution comme la BCE c’est saisir ce que représente la masse critique d’acteurs disposant de ressources importantes et d’un monopole désormais installé sur une série de leviers de pouvoir (la monnaie commune, le droit qui régit les échanges…). Cette masse critique de 30 000 agents n’est pas qu’un étage de la superstructure, elle est une couche sociale inscrite dans la lutte des classes du côté du capital. Elle joue son propre rôle historique.

C’est à partir de ce point de vue là que j’essaierais aussi d’amender l’approche néo-réaliste très stimulante proposée par Palombarini et Amable. A leurs yeux, les institutions sont le fruit de compromis passés sur la scène politique et « la remise en cause des institutions n’est possible qu’à condition que les avantages, tels que les perçoivent les groupes dominants, qui découleraient d’un changement des règles du jeu, soient supérieurs au coût d’un conflit dont l’issue serait par ailleurs incertaine »7. Mais le risque serait de croire qu’il y a d’un côté une scène politique sur laquelle s’arbitrent les rapports sociaux entre les différentes couches sociales et de l’autre côté un Etat que l’on pourrait ré-agencer une fois un nouveau compromis social atteint. La masse critique d’acteurs que représente la haute administration joue son rôle politique propre et elle ne le joue pas que du côté de la scène politique professionnalisée. Si on ne comprend pas cela, on est voués à répéter sans cesse le refrain de la trahison des élites politiques, qu’elles soient socialistes ou de la gauche de gauche. Mais on y reviendra…

Enfin, l’approche en termes de capital bureaucratique permet aussi de comprendre en miroir l’intérêt que les milieux d’affaires portent à ce qui se joue à Bruxelles. L’administration de la Commission est une banque de capitaux juridiques et symboliques qui peuvent profondément modifier les règles de la compétition économique, pas seulement à travers l’octroi de subventions mais aussi par la redéfinition des normes juridiques qui structurent les échanges. Les opérateurs privés ont un intérêt structurel à orienter les usages qui sont faits de ce capital bureaucratique. Les rares agents sociaux qui comprennent l’administration, qui en connaissent par corps le fonctionnement intime sont précieux pour les milieux d’affaires car ils ont les moyens d’orienter les ressources accumulés dans les administrations au profit de leur employeur. Internaliser une part de ce capital bureaucratique dans une organisation patronale en débauchant tel ou tel « ancien » de la Commission est une stratégie logique dans ce cadre. Le livre raconte par le détail à quel point le gros du lobbying s’apparente à la manipulation d’un capital administratif par des acteurs privés : comprendre les attentes d’un chef de bureau, saisir à quel moment il faut remonter dans la hiérarchie administrative pour mieux porter sa position, comprendre comment jouer des rivalités entre services… Les lobbyistes sont une couche d’intermédiaires au service des intérêts privés dont la fonction sociale est de se tenir au plus près des structures administratives pour faciliter ce jeu sur les structures juridiques du marché au service de leur employeur. L’approche en termes de capital bureaucratique permet de ne pas s’arrêter aux frontières communément admises entre public et privé. Elle aide à saisir que la connaissance pratique de l’administration est une ressource instituée en enjeu bien au-delà de l’administration.

 

Contretemps : Un des résultats de ton enquête est de montrer que les modes d’organisation du patronat au niveau européen sont un des facteurs qui a entravé l’émergence d’une Europe sociale… D’une certaine manière, tu sembles suggérer que la mise à distance du monde du travail précède et conditionne plutôt qu’elle ne résulte de l’acte unique puis de l’UEM, c’est bien cela ?

Dans beaucoup de pays – et c’est cette définition là qui s’est imposée à Bruxelles –, la représentation patronale est scindée en deux. D’un côté la représentation « trade » ou « business » assure au patronat une représentation auprès des décideurs politiques afin de s’assurer que la réglementation générale ne nuise pas au développement des bénéfices, du commerce ou des « affaires ». De l’autre la représentation en tant qu’« employeur » (employer association) se concentre sur la discussion avec les syndicats et le dialogue paritaire. Le MEDEF en France assure ces deux facettes. Il est à la fois l’instance de représentation des intérêts économiques auprès du gouvernement et l’instance de dialogue avec les syndicats de travailleurs, l’interlocuteur patronal pour un dialogue paritaire8. Mais ce modèle que synthétise le mot très franco-français « patron » ne s’est pas imposé au niveau bruxellois. La Commission a d’abord cherché à organiser les milieux d’affaires sous l’angle du commerce, de l’accélération des échanges économiques (la partie « trade »). Et c’est donc sans surprise que la grande majorité de ces fédérations patronales européennes n’ont pas fourni dans les années 1980 un point d’appui historique à l’émergence d’un dialogue social européen.

Ce constat vient tempérer les hypothèses des chercheurs qui verraient dans le Dialogue Social Européen (DSE) l’émergence d’un dialogue paritaire. Dans ses travaux, Arnaud Mias souligne par exemple la rupture historique que constituerait l’émergence du « dialogue social européen », initié par trois organisations européennes « généralistes » autour de Jacques Delors à la fin des années 1980 : la Confédération européenne des syndicats (CES), l’Union des confédérations de l’industrie et des employeurs d’Europe (UNICE) et le Centre européen des entreprises publiques (CEEP). Ces trois organisations, financées régulièrement par la Commission, ont continué effectivement – tout au long des années 1980 – à se structurer et constituent des interlocuteurs réguliers des agents de la Commission. Mais si l’on considère la réalité de la représentativité sectorielle des associations historiquement mobilisées autour du Dialogue social européen, les choses se compliquent et il devient alors difficile d’oser « le rapprochement entre François Guizot et Jacques Delors » que propose Arnaud Mias en analysant la portée de cette initiative comme un projet à même « de guider le développement d’une entité sociale » au niveau européen9. Loin d’être un objet témoignant de la volonté de « régulation » des acteurs économiques, la table même des négociations de Val Duchesse le 31 janvier 1985 comporte bien trop d’absents pour fonder une véritable discussion paritaire, à commencer par un bon demi millier d’associations patronales européennes basées à Bruxelles.

Cela est toujours valable aujourd’hui. Trente ans après son lancement, moins d’une quinzaine du millier de business associations dont nous évoquons l’histoire collective dans l’ouvrage figure au Dialogue social européen. Comme le notent Wolfgang Streeck et Philippe Schmitter, ces associations ont bien pris soin de se tenir à l’écart du Dialogue social européen et ont refusé de contribué à ce qui aurait pu être un « transfert des politiques sociales depuis les arènes tripartites nationales vers Bruxelles »10.

Le plus souvent, quand un secteur est représenté au DSE, c’est par des associations européennes d’employeurs créées ad hoc et aux budgets dérisoires, vivotant dans l’ombre de leur fédération professionnelle. Je donne l’exemple suivant dans le livre : le CEFIC, puissant groupe d’intérêt de l’industrie chimique, ne siège pas au Dialogue Social Européen et les industries de la chimie y sont représentées par l’ECEG, une confédération inconnue aux faibles moyens et prérogatives. Côté syndical, je ne suis pas sûr que les choses soient plus encourageantes. La CES a appelé à annuler le referendum grec par exemple. Au niveau national, les logiques de porte-parolat peuvent déjà éloigner potentiellement les permanents syndicaux de leur base. Mais quand on parle de la représentation syndicale au niveau européen, les filtres posés sur la représentation syndicale sont encore plus forts (notamment à travers la valorisation de l’anglais comme langue militante principale). Si on recoupe ces deux logiques, Bruxelles donne au final l’impression que les lieux où se discutent les questions liées aux conditions des travailleurs ne sont pas les arènes labellisées « dialogue social européen ». Je pense que c’est un enjeu important pour le mouvement syndical actuel. Il faut arriver à sortir de cet enclos paisible où ont été parquées les représentations syndicales européanisées pour réinvestir les lieux où se jouent vraiment les décisions concernant les conditions de travail. Là encore je pense à l’Agence chimique européenne mais il existe tout un ensemble d’autres décisions prises à Bruxelles sous l’angle de l’harmonisation des législations qui affectent fortement les conditions de travail.

 

Contretemps : La dialectique européenne du fragile et du résilient sous-tend toute la démonstration du livre. Tu montres en effet, d’un côté, les liens intimes entre les milieux d’affaires et la bureaucratie bruxelloise qui semblent indiquer une densification européenne et, de l’autre, un investissement relativement faible de Bruxelles par le capital étant donné la persistance du rôle des capitales nationales et le pouvoir d’attraction de Washington. En conclusion, tu indiques finalement que la bureaucratie bruxelloise est parvenue à asseoir un certain monopole sur l’universel qui cantonne les entreprises concurrentes aux ghettos politiques du nationalisme et du localisme. L’Europe serait-elle donc plus forte que ce que les récentes turbulences pouvaient laisser penser ?

De quoi parle-t-on quand on parle d’Europe ? On évoque un projet d’une fédération à 28 pays qui déboucherait sur une intégration politique encore plus forte ? Ou parle-t-on d’une administration qui a réussi à faire coïncider son action quotidienne avec ce que l’on nomme communément « Europe », un référent transnational auquel on a opportunément associé l’idée de paix ou de prospérité (une administration qui est d’ailleurs tout à fait prête à payer le coût du départ d’un pays membre ou du chaos social en Grèce) ? Je me permets de m’arrêter là-dessus pour déconstruire cette première évidence. Il est important de rappeler qu’au début des années 1960, les fonctionnaires de la Commission ont à composer avec d’autres définitions institutionnelles de l’Europe, comme le Conseil de l’Europe basé à Strasbourg avec ses 47 pays et qui intègre par exemple la Turquie… Aujourd’hui quand on parle d’Europe, on parle d’abord de Bruxelles. C’est là une première victoire de cette administration. Et si on considère cette Europe-là, elle semble avoir été finalement peu éprouvée par les turbulences que tu évoques. L’épisode grec a même conforté dans une large mesure le rôle social de la BCE ou de la Commission. Tu as raison de rappeler que les firmes américaines ou européennes dépensent comparativement plus d’argent à Washington qu’à Bruxelles. Mais je ne suis pas sûr que cela soit contradictoire ou renvoie à une « fragilité » de la Commission. Dire cela permet surtout de remettre Bruxelles à sa place dans l’échelle mondiale des échanges économiques, une place qui est secondaire à l’échelle du globe. On perçoit bien cette position géopolitique aujourd’hui avec le TAFTA. L’Europe n’est qu’une composante de la stratégie diplomatique des Etats-Unis qui lance parallèlement un autre traité de libre-échange avec ses partenaires asiatiques.

Si on garde l’aspect « global » en tête, on comprend mieux ce qui joue aujourd’hui dans le seul cadre européen. Même si cette structure administrative « perdait » au passage des Etats-membres (comme la Grèce ou l’Espagne), elle subsisterait. Elle se recomposerait sans doute (en permettant par exemple l’adhésion directe de régions) mais elle jouerait toujours un rôle similaire en accélérant le rapprochement des firmes continentales et américaines contre le capitalisme chinois ou russe. C’est pour cela que je suis toujours étonné de voir le temps que l’on passe à discuter de la sortie de l’euro à gauche. Ce qui devrait soucier la gauche, c’est avant tout l’état de son organisation collective, car une sortie de l’euro n’annihilerait pas du jour au lendemain la structure administrative qui a poussé à la création de l’euro. Un mouvement politique victorieux aurait toujours face à lui cette structure-là : la sortie de l’euro se ferait avec, en contrepoint, le poids permanent de cet assemblage technocratique et un projet de libre-échange transatlantique accéléré. Ce ne serait pas le retour aux années 1990. Quel que soit le scénario qui se dessinerait au niveau de l’avenir de l’UE, la question qui se pose pour la gauche française, c’est d’abord celle du rapport de force social qu’elle est capable de construire.

 

Contretemps : Le débat sur l’Euro ne porte-t-il pas précisément sur les modalités concrètes d’émancipation de la tutelle du capital bureaucratique que tu décris ? Dans le cas de la Grèce, par exemple, le rapport de force social qui s’est construit depuis plusieurs années a débouché sur la victoire de Syriza, mais s’est brusquement détérioré lorsque le nouveau pouvoir a préféré demeurer sous l’emprise de la Troïka plutôt que sortir de l’Euro….

Le débat sur l’Euro porte aujourd’hui le plus souvent sur l’idée que la monnaie est un outil de souveraineté économique et qu’il nous faudrait simplement remettre la main dessus. J’ai été élevé au Diplo des années 1990 et aux publications d’Attac. Donc j’ai tendance moi aussi à considérer qu’aucune politique de gauche ne sera possible dans le cadre du carcan actuel de l’euro. Mais, en même temps, quand je vois l’évolution d’une partie des économistes qui étaient aux côtés du mouvement altermondialiste, j’ai l’impression qu’ils sacrifient tout le programme de gauche à cette question de la sortie de l’euro. C’est pour cela que j’insiste en contrepoint sur la question du degré d’organisation du mouvement social et politique face à la bureaucratie européenne mais aussi nationale. Vouloir la sortie de l’euro au nom de la souveraineté politique ou l’obtenir au terme d’un mouvement populaire victorieux ne me semble pas du tout renvoyer aux mêmes logiques. Croire que le Front national ferait vraiment la sortie de l’euro me semble une vraie erreur d’analyse. Mais même dans l’hypothèse d’une sortie de l’euro effective au terme d’une coalition hétéroclite comprenant des mouvements nationalistes minoritaires comme semblent le suggérer certains, cela n’empêcherait pas le patronat de continuer à faire le siège de Bercy. Cela n’empêcherait pas l’eurocratie et la technocratie française de mobiliser toutes leurs ressources pour contrer cette stratégie ou la réorienter. La politique monétaire n’est pas qu’un outil neutre, elle fait l’objet d’usages sociaux permanents. Quels moyens se donne-t-on pour l’orienter de façon permanente si on a un mouvement social peu structuré et qui a besoin de la béquille du nationalisme classique pour composer un gouvernement dans un seul pays ?

Tu as raison de citer l’exemple grec. On peut lire ce qui s’est passé comme le renoncement de porte-parole de gauche à s’émanciper de la Troïka. Mais je trouve que ce n’est qu’un petit bout de l’histoire et on en vient encore une fois à la conclusion que des leaders politiques « ont trahi ». D’une part, le rapport de force social qui les portait était plus fragile qu’on ne le croit depuis la France. Syriza devait s’appuyer sur les nationalistes de l’ANEL par exemple pour garder la main sur le gouvernement. Pressentant que sa marge de manœuvre serait faible, Tsipras n’a jamais clairement annoncé qu’il allait sortir de l’euro. Dès la campagne électorale, il avait simplement promis que Syriza ne « ferait plus de politique d’austérité ». Le rapport de force était trop fragile sur la scène partisane pour aller au bout du programme que tu évoques. D’autre part, on peut aussi ajouter que Syriza a dû faire face simultanément à la bureaucratie européenne et aux résistances internes de la bureaucratie grecque. Varoufakis est poursuivi par la Cour suprême de son pays pour avoir simplement essayer de mener une politique fiscale redistributive ! Je peux donner un autre exemple. Quand Syriza est arrivé au pouvoir, ils ont nommé un nouveau secrétaire spécial à l’inspection du Travail. Un ancien avocat et conseiller syndicaliste très reconnu qui s’est alors donné pour mission de renforcer l’inspection du Travail. Il rédige des circulaires en ce sens mais il s’aperçoit qu’elles ne parviennent jamais au Journal Officiel. Ses propres services les étouffent. Il doit alors suivre bureau par bureau ses circulaires pour s’assurer qu’elles soient bien publiées comme le prévoit la loi. Les résistances dans l’Etat grec sont telles que même en les suivant ainsi, ses circulaires sont tout de même tronquées au dernier moment avant leur publication au JO.

Ces réalités plaident d’elles-mêmes pour qu’on réintroduise dans l’analyse le rôle joué par les bureaucraties en prenant au sérieux leur poids politique. Pas seulement en les regardant comme un outil dont il suffirait de se saisir mais en prenant en compte les multiples façons à travers lesquelles elles pèsent sur le jeu social en organisant les marchés, en définissant les contours juridiques des rapports de production mais aussi en opposant leur propre poids aux initiatives politiques dynamiques.

 

Contretemps : Un des aspects particulièrement intéressant du livre concerne, d’abord, le rôle joué par les juristes de la Commission européenne et par la CJE pour rendre le champ européen incontournable dès les années 1970. Plus tard, c’est le processus de normalisation qui semble décisif. Tu décris de manière magistrale une politique censitaire dominée par les salariés des business associations. Occupant une position charnière entre la commission et les firmes, ce sont eux qui organisent la mobilisation de ressources techniques et scientifiques et évincent dans les faits les citoyens et les ONG de toute capacité d’influence sur l’agenda politique européen. L’originalité de ton approche est, me semble t-il, de mettre au centre les réseaux bureaucratiques publics-privés et de les identifier comme le cœur non, pas d’une politique d’influence, mais plutôt d’une relégation de la délibération démocratique au marges d’une décision publique dominée par l’expertise et la recherche du consensus…  Cet agencement peut sembler écrasant. Ton analyse ne risque-t-elle pas de masquer les contradictions multiples qui minent le proto-État européen ?

Je l’espère quelque part. Mais insister aujourd’hui sur ces éléments est un pas nécessaire dans l’analyse scientifique et la réflexion politique. Car je n’en peux plus à l’inverse des discours défendant l’idée que les ONG remporteraient certaines victoires dans cette agora balbutiante que serait l’UE et que l’on pourrait réformer ce système de l’intérieur. L’asymétrie des moyens est telle entre business et ONG qu’il me paraît complètement irréaliste de plaider pour une réforme endogène de ce système. J’irai même plus loin : je ne suis pas certain que certaines victoires remportées par le mouvement citoyen à Bruxelles ces dernières années ne soient pas surtout liées à des fuites du monde des affaires. Une bonne part des combats qui se mènent à Bruxelles opposent des fractions du monde des affaires entre elles. L’espace de luttes est d’abord une confrontation business contre business dans les couloirs des directions générales et des agences. Imaginons que je gère une entreprise qui fabrique des biberons et que j’ai déjà pu me passer des phtalates dans la fabrication de mes produits, n’ai-je pas un intérêt à faire interdire définitivement les phtalates au niveau européen ? Cela tuera ma concurrence ou l’obligera à changer de procès de production. Dans certaines configurations, le business peut souffler dans le même sens que certaines ONG. C’est pourquoi je pense qu’il faut être conscient de ce qui rend certaines victoires politiques actuellement possibles afin d’éviter, plus tard, certaines désillusions. En ce sens, mon livre peut paraitre comme plutôt pessimiste mais il désigne aussi des éléments à intégrer à la réflexion politique : on ne peut pas faire comme si gagner des élections et investir le Parlement européen suffirait à casser l’assemblage entre les milieux d’affaires et la Commission. On ne peut pas ignorer non plus qu’une bonne partie des luttes politiques se jouent désormais sur le terrain de l’administratif, du technique et de la science. Sinon on est voués à reproduire les mêmes erreurs. La directive REACH est à cet égard un très bon exemple. C’est en un sens une victoire du mouvement social puisque grâce aux mobilisations (notamment des Verts au Parlement), les industriels sont désormais obligés de prouver que leurs produits ne sont pas dangereux. Mais si tout cela débouche sur la création d’une agence chimique basée à Helsinki loin de tout contre-pouvoir et si le coût d’entrée politique pour que les citoyens contrôlent tout ça est désormais de surveiller en tant que « partie prenante » chaque enregistrement d’un produit industriel sur la base d’études toxicologiques, alors quelle chance a-t-on d’avoir une action politique pérenne sur cet enjeu de santé publique ? Ma recherche fait le constat de la fermeture relative d’un champ des possibles. Elle décrit comment on en est arrivé à donner une primauté à l’expertise technique produite derrière un paravent administratif sur des sujets politiques. On peut prendre ce livre comme un élément déprimant supplémentaire dans le contexte actuel mais on peut aussi considérer qu’il donne aussi la liste des choses à repolitiser afin de faire évoluer les choses.

Je terminerai en rebondissant sur le terme d’Etat que tu évoques en parlant de proto-Etat. C’est là aussi une des grosses failles du système actuel et peut être une source d’espoir. La grosse différence entre une simple administration et un Etat, c’est qu’un Etat a eu historiquement la capacité d’intégrer l’ensemble des couches sociales pour maintenir un ordre social. Comme le montrent par exemple les travaux de Gérard Noiriel, les Etat-nation classiques ont assimilé une partie des classes populaires à travers la constitution d’administrations scolaires, sociales ou même militaires. Mais la Commission ne dispose de rien de tel pour l’instant. Elle est une administration mais certainement pas un Etat. Elle pèse sur le jeu économique et les gouvernements mais n’a qu’une capacité d’intégration des populations au second degré : elle ne finance pas d’écoles par exemple et n’a qu’un monopole de la violence physique légitime indirect. C’est là un point majeur qui la différencie très fortement d’un Etat classique. L’incapacité de cette structure administrative à intégrer autre chose que des élites polyglottes est ce qui constitue non pas une fragilité (je n’irai pas jusque là au vu de la réalité des rapports de force) mais une incomplétude dont une bonne part des administrations nationales et des fonctionnaires de la Commission eux-mêmes ne se satisfont pas. Les contradictions inhérentes au projet initial de constitution d’une administration supra-nationale sont d’une certaine façon toujours présentes et c’est ce qui produit ce sentiment de « turbulences » ou d’instabilité politique. Mais le livre ne dit pas pour autant comment l’exploitation de ces contradictions pourrait tourner à l’avantage du mouvement social. Car cette question me semble d’abord renvoyer à l’état d’organisation politique du mouvement social lui-même, son degré d’information, de structuration et sa capacité de mobilisation. A l’inverse, je pense qu’il n’y a rien à espérer d’un univers administratif qui s’est constitué en tournant le dos aux traditions démocratiques et aux mouvements sociaux.

 

Propos recueillis par Cédric Durand

 

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  • 1. Kees Van der Pijl, The Making of an Atlantic Ruling Class, Verso, 1984.
  • 2. Cédric Durand (dir.), En finir avec l’Europe, La Fabrique, 2013.
  • 3. Pierre Bourdieu, « Esprits d’Etat, genèse et structure du champ bureaucratique » in Raisons Pratiques, Paris, Ed. du Seuil (coll. « Essais »), 1994, p. 101-134.
  • 4. Pour une analyse détaillée du capital bureaucratique chez P. Bourdieu se reporter notamment à la première occurrence du terme dans Actes de la Recherche en Sciences Sociales au sein de l’article écrit avec Rosine Christin (« La construction du marché. Le champ administratif et la politique du logement », vol. 81, 1990). Bourdieu y distingue notamment le capital bureaucratique d’expérience (acquis par un chef de bureau « à la longue » du fait de son immersion dans le monde administratif) et le capital bureaucratique à base technique (« comme la connaissance de l’enquête statistique » qui peut être acquis plus rapidement).
  • 5. Antonio Gramsci, Problèmes de civilisation et de culture, (1930-1935), sur Marxists.org
  • 6. Pierre Bourdieu, Les structures sociales de l’économie, Paris, Seuil, 2000.
  • 7. Bruno Amable et Stefano Palombarini, L’économie politique n’est pas une science morale, Raisons d’agir éditions, 2005, p. 260.
  • 8. Sur cette distinction, se reporter à l’entretien réalisé avec Michel Offerlé pour le numéro 10 de la revue Savoir / Agir « figures patronales ».
  • 9. Arnaud Mias, Le dialogue social européen (1957-2005) : genèses et pratiques d’une institution communautaire, Thèse pour le doctorat du CNAM, 2005, p. 119.
  • 10. Wolfgang Streeck et Philippe C. Schmittter, « From National Corporatism to Transnational Pluralism : Organized Interests in the Single European Market », Politics Society, 1991 vol. 19, pp. 133-164.

Fukushima est un problème mondial de sécurité

Par Matsuhei Murata, ancien ambassadeur du Japon en Suisse

Le 1 Novembre 2015

Source : http://www.vivre-apres-fukushima.fr

Préface

L’absence de signification donnée à la crise de Fukushima forme un contraste frappant avec la gravité de cette crise.
Indéniablement, Fukushima est maintenant un problème mondial de sécurité.

La contamination de l’océan pacifique et de l’atmosphère par les rayonnements ionisants issus des réacteurs nucléaires détruits de Fukushima reste imparable; elle menace la côte Ouest des États Unis. Le Japon devrait faire le maximum d’efforts pour faire face à la crise de Fukushima en se retirant des jeux olympiques de Tokyo qui disséminent la fausse impression que Fukushima est sous contrôle.

La détérioration de la situation à Fukushima

Le Japon est confronté aux conséquences d’un accident encore jamais vécu par l’humanité: la destruction et la fusion simultanée de 3 réacteurs nucléaires commerciaux.
Quatre ans et demi après la catastrophe du 11.3, il est démontré qu’un acccident nucléaire grave ne peut pas être contrôlé par un seul état. Le gouvernement japonais est déterminé à redémarrer ses réacteurs et à exporter la technologie nucléaire sans avoir élucidé pleinement les causes de l’accident.

La majorité des japonais critique sévèrement cette conduite, la jugeant immorale et irresponsable. La question est posée de savoir si le Japon a l’aptitude à la gestion et les capacités nécessaires pour faire face à cette crise qui couve.

Les coeurs fondus des réacteurs des unités 1,2 et 3 restent inaccessibles à cause des niveaux de radiations mortels qu’ils émettent; elles détruisent même les robots qui sont envoyés pour les localiser et les inspecter. Leurs cuves de confinement nécessitent un constant flux d’azote de façon à maintenir de faibles concentrations en Oxygène pour prévenir des explosions d’Hydrogène.

Le territoire japonais pourrait devenir inhabitable sur une grande étendue si les barres fondues de combustible nucléaire se trouvaient exposées à l’atmosphère à travers de fissures dues à un énorme tremblement de terre ou à cause de la liquéfaction des sols du site qui provoqueraient l’effondrement et des brèches dans les piscines de combustible usé.

Le problème des travailleurs sur le site est très grave. Le nombre moyen de travailleurs chaque jour est maintenant de plus de 7.000. Mathématiquement cela nécessite plus de 2,5 millions de travailleurs chaque année. Le démantèlement des réacteurs sur le site prendra polusieurs dizaines d’années. Cela fait frémir.

Le premier redémarrage a eu lieu sans que la sécurité soit pleinement assurée et sans que des systèmes fiables d’évacuation des résidents soient établis.

L’ensemble du Japon est menacé par une dégradation de la situation des barres de combustible fondues; celles-ci continuent de diffuser largement de grandes quantités de dangereux radionucléides dans la mer et dans l’atmosphère. L’émission continue de vapeur évoque la possibilité du retour d’une situation de criticité sur le site.La nécessité d’une expertise internationale concernant la suspicion d’un retour de criticité sur le site est indéniable; cela devrait mener à une coopération internationale, indispensable pour pour faire face efficacement à l’accident.

La contamination continue de la mer sans aucune perspective de solution déshonore le Japon, ce qui fait qu’il est critiqué car il nuit à l’environnement mondial. En dépit de tout cela, on tente honteusement de cacher Fukushima.

Les jeux olympiques de Tokyo ont été décidés avec la fausse assurance que Fukushima avait été mis sous contrôle.

Le monde est menacé par la dissémination de la contamination

Récemment, un fort typhon a touché l’Est du Japon, provoquant des innondations telles qu’on n’en avait pas vues depuis 50 ans.Vous pouvez imaginer l’extraordinaire quantité de Césium, de strontium et autres isotopes à nettoyer, disséminés à des centaines de miles du site de la catastrophe et maintenant déplacés par les innondations dans des villages nouvellement contaminés.

Des quantités croissantes d’eau contaminée ont été stockées dans près de 1.000 réservoirs fabriqués à la hâte qui souvent fuient. Leur volume total dépasse largement les 600.000 tonnes et se rapproche de ses limites; il est possible qu’elles soient finalement toutes rejetées à la mer.

Les conséquences de la contamination radioactive de l’Océan Pacifique, du Japon à la côte ouest des États Unis, nécessitent une attention accrue. Certains experts estiment maintenant que la vague de radiations venant de Fukushima sera dix fois plus grande que l’addition des radiations de tous les essais nucléaires réalisés dans l’histoire. Certains rapports indiquent que des niveaux dangereux de radiations ont été relevés dans les neiges du Texas, du Colorado et du Missouri; ils annoncent que les États Unis vont devoir affronter les conséquences les plus graves de ce désastre historique et apparemment imparable.

Les jeux Olympiques de Tokyo font minimiser la crise de Fukushima.

Il est indéniable que les jeux olympiques de Tokyo constituent un sérieux obstacle pour faire face aux conséquences de désastre du 11 mars, en faisant augmenter les prix des matériaux de construction et en aggravant la forte pénurie de main d’oeuvre dans la région.

Le magazine « Monthly Japan» a publié mon article en septembre 2015. Il est intitulé «Un retrait honorable des jeux olympiques de Tokyo»; il a été publié à une place centrale. Les réactions sont notables et s’accroissent.

Dans mon récent message au premier ministre Shinzo Abe, je lui ai proposé d’annuler les jeux olympiques de Tokyo et d’annoncer em même temps la candidature du Japon pour les jeux de 2028 ou 2032. L’estimation du coût total, 3 milliards de Yens selon le gouverneur de Tokyo, a choqué le public. Près de 90 fois moins ( 34,5 milliards de Yens ) a été dépensé par le gouvernement pour faire face au problème de l’eau contaminée de Fukushima Dai ichi. Les jeux olympiques de Tokyo détournent l’attention de Fukushima et donnent au monde la fausse impression que Fukushima ne représente plus une menace. La promotion des jeux olympiques de Tokyo se fait au détriment des fonds nécessaires pour répondre à la multitude de catastrophes environnementales créées par les réacteurs détruits de Fukushima.

Les engagements initiaux des jeux olympiques de Tokyo ont maintenant tous été brisés. Le plan original de stade national a été annulé. L’emblème des jeux olympiques, suspecté de plagiat a été abandonné. Un éditorial du journal Asahi daté du 25 septembre 2015 a exprimé son étonnement devant l’irresponsabilité et l’incurie du comité d’organisation. Le CIO pourrait disqualifier Tokyo. Le Japon est maintenant obligé de choisir entre un retrait honorable et une disqualification honteuse.

L’avenir des jeux olympiques est en jeu. C’est en croyant en l’esprit des jeux olympiques, au mouvement olympique, que je plaide pour une retraite honorable; de façon que le Japon puisse consacrer le maximum d’efforts pour contrôler la crise de Fukushima.

Matsuhei Murata

L’article en anglais sur le site global Ethics. (traduction «vivre après Fukushima»)

Un résumé de l’article sur Enenews en anglais


Mitsuhei Murata est né à Tokyo en 1938. Diplomate de carrière, il est entré au ministère des Affaires étrangères en 1960 après avoir été diplômé en droit de l’Université de Tokyo. Il a servi en tant que Directeur Général Adjoint du Bureau des Nations Unies au Ministère des affaires étrangères; Vice-Secrétaire Général, Commission du Commerce Équitable; ancien ambassadeur du Japon au Sénégal ainsi qu’en Suisse avant de prendre le poste de Professeur Honoraire à l’Université de la Science et de la Technologie de Tianjin (Chine) et professeur de civilisations comparées à l’Université Tokai Gakuin de Nagoya au Japon. Il est actuellement directeur exécutif de la Japan Society for Global System and Ethics, et conseiller auprès de la Peace Research Foundation, USA.

Le 8 Décembre 2015

Terres nucléaires : Une histoire du plutonium

Réalisation : Kenichi Watanabe

 

  • Origine : ARTE F
  • Pays : France
  • Année : 2015

Source : http://www.arte.tv

À travers trois lieux dominés par des sites nucléaires, Hanford aux États-Unis, La Hague en France et Rokkasho au Japon, une histoire édifiante du plutonium et de ses usages, à la croisée d’intérêts économiques et militaires.


ALTERNATIVE PLAYER

Quel monde construisons-nous ?

Par

le 28/10/15

Source : http://www.internetactu.net

On ne présente plus la chercheuse et ethnographe américaine danah boyd (Wikipédia, @zephoria) dont nous avons souvent relayé les propos sur InternetActu.net comme sur A lire ailleurs.

A l’occasion d’une conférence donnée récemment, dont elle a publié le transcript sur son site, elle posait la question du monde que nous fabriquons avec les technologies et y apportait des réponses qui méritent d’être écoutées.

Image : danah boyd durant sa conférence donnée à l’UCCMediaJustice, photographié par @MauritaColey via Twitter.

La technologie encapsule la complexité du monde

La chercheuse rappelle tout d’abord que pour elle, l’internet était un “portail vers la complexe société interconnectée dans laquelle nous vivons”. “Je regardais les activistes utiliser la technologie comme un levier pour connecter les gens d’une manière nouvelle, alors que les gens du marketing utilisaient ces mêmes outils pour manipuler les gens pour gagner de l’argent. J’ai arrêté de croire alors que la technologie seule pourrait produire l’illumination”. “A mesure que les outils sont devenus plus populaires et se sont répandus, ce qui était en jeu n’était pas la réalisation des désirs idylliques des premiers développeurs, mais une complexité de pratique qui ressemblait plutôt au bordel de la vie quotidienne.”

C’est lors d’un entretien avec une adolescente que danah boyd réalise combien la technologie n’est pas neutre. Celle-ci lui montre qu’alors que les jeunes migrent vers Facebook, MySpace devient un ghetto pour les amateurs de rap. Les blancs utilisent Facebook, les noirs MySpace. Entre 2006 et 2007, la division sociale avait séparé les communautés adolescentes en ligne, reproduisant les divisions sociales en cours dans écoles, explique danah boyd. Dans notre société qui se disait post-raciale, les relations sociales et les dynamiques étaient toujours configurées par ce modèle. MySpace était devenu un endroit dangereux rempli de personnes peu recommandables, alors que Facebook était dépeint comme un site propre et respectable. Aidé par l’argent, les médias et les utilisateurs privilégiés, Facebook est devenu le joueur dominant qui a attiré tout le monde. “Les divisions raciales se déplaçaient dans la technologie”, comme c’est encore le cas avec Vine et Instagram. “Les adolescents ne créaient pas la dynamique racialisée des médias sociaux : ils reproduisaient ce qu’ils ont vu partout ailleurs en le projetant sur leurs outils.” Ils ne sont pas les seuls. Les journalistes, les parents, les politiciens, les experts le font également. “Et la technologie aujourd’hui est évaluée – culturellement et financièrement – non pas sur le nombre de gens qui les utilisent, mais sur le fait qu’elles soient utilisées par les membres les plus privilégiés de notre société.”

Les systèmes socio-techniques sont notre propre reflet

Personne n’avait vraiment vu venir le succès des médias sociaux ou du Big data, reconnaît avec modestie la chercheuse. Les Big data sont un concept flou, explique-t-elle. Il promet de pouvoir résoudre tous les problèmes du monde par les données. Le problème d’ailleurs n’est pas tant d’avoir les données que de savoir si nous avons la capacité de donner et produire du sens depuis elles. Le problème des technologies d’analyses de données repose pourtant sur les données. “Quand vos données d’entrée sont biaisées, ce que vous en sortez est tout aussi biaisé. Ces systèmes apprennent les préjugés de notre société. Et nous les recrachent à la figure.” Et la chercheuse d’évoquer le travail sur la discrimination électronique Latanya Sweeney, notamment sur la discrimination raciale dans la publicité en ligne, montrant que les prénoms les plus corrélés à la communauté noir Américaine tendaient à servir des publicités pour savoir si les personnes recherchées avaient un casier judiciaire. Or, le service publicitaire de Google n’est pas intentionnellement raciste. Il ne fait que servir des publicités selon les requêtes quand une requête ou la population qui la commet a des caractéristiques similaires. Google ne devient raciste que parce que ses utilisateurs le sont.

“Nos préjugés culturels sont profondément ancrés dans de nombreuses bases de données, ces ensembles de données que nos systèmes utilisent pour apprendre de nous. Les étudiants de couleur sont beaucoup plus susceptibles d’avoir des dossiers scolaires disciplinaires que les étudiants blancs. Les hommes noirs sont beaucoup plus susceptibles d’être arrêtés et fouillés, d’être arrêtés pour possession de drogue, ou accusés de crimes, même lorsque leurs homologues blancs s’engagent dans les mêmes comportements. Les personnes pauvres sont beaucoup plus susceptibles d’avoir des problèmes de santé, de vivre plus loin de leur travail, d’avoir des problèmes pour devenir locataires… Pourtant, toutes ces données sont utilisées pour alimenter les algorithmes d’apprentissage personnalisés, des outils d’évaluation des risques pour la prise de décision judiciaire, des outils de crédit et des outils pour déterminer les scores d’assurance. C’est ainsi que le système “prédit” que les gens qui sont déjà marginalisés ont des risques plus élevés de l’être, ce qui restreint leurs options et induits, qu’ils deviennent, en effets, une population à risque.”

Ce ne fut pas ce que mes pairs ont voulu créer lorsqu’ils ont imaginé des outils permettant de cartographier ceux que vous connaissiez, ou de partager vos intérêts et vos goûts. Nous n’avons pas cherché à être l’architecte du préjudice, mais nous n’avons pas non plus conçu des systèmes pour lutter contre cela.”

Ce n’est pas l’analyse des données qui est inquiétante, c’est la façon dont elle est utilisée et par qui

Pourtant, explique encore l’anthropologue, l’enjeu n’est pas de rejeter le Big data. Au contraire, explique celle qui est au conseil d’administration de Crisis Text Line, un service de prévention du suicide par SMS (voir notre article “De la prévention du suicide en ligne”) permettant via le Big data de traiter des millions de messages pour personnaliser chaque réponse de conseillers à l’adolescence en danger. Or, Crisis Text Line utilise les mêmes techniques que celles utilisées par le marketing ou la police prédictive. Le problème explique-t-elle est que “la surveillance par des acteurs puissants ne peut pas instaurer la confiance. Elle l’érode.” L’information sur les gens qui s’apprêtent à commettre un délit n’est pas la même selon qu’elle est envoyée à la police ou à un travailleur social. “Ce ne sont pas tant les données qui sont inquiétantes, mais c’est la façon dont elles sont utilisées. Et par qui”.

“Savoir comment utiliser les données n’est pas si facile”. Eric Horvitz, un collègue de danah boyd chez Microsoft Research, est capable de prédire avec une précision surprenante si quelqu’un va être hospitalisé en fonction de ce qu’il recherche en ligne. “Que doit-il faire de cette information ?” L’important n’est pas tant la qualité de nos prédictions, mais de trouver comment les utiliser. Or, “comment les utiliser est un problème social et culturel complexe que la technologie ne résout pas pour nous. Pire, la technologie rend plus difficile d’avoir une conversation raisonnée sur le pouvoir, la dignité, la responsabilité et l’éthique.”

“Les données sont le pouvoir. Et de plus en plus, les données sont utilisées pour affirmer le pouvoir de certains sur d’autres. Cela ne devrait pas être ainsi, mais une chose que j’ai apprise est que, sans contrôle, de nouveaux outils sont toujours utilisés pour renforcer le pouvoir des privilégiés au détriment de ceux qui ne le sont pas.”

Si nous voulons que les gens les moins privilégiés soient informés et responsabilisés, ils doivent avoir accès à la même qualité d’information et de communication que les privilégiés, estime danah boyd.

La responsabilité de l’usage

Or nous sommes confrontés à un nouveau défi. “Nous entrons dans un monde de prédiction. Un monde où de plus en plus de gens vont être en mesure de porter des jugements sur les autres sur la base de données.” De nombreux militants s’activent à combattre et réguler ce nouvel écosystème de la prédiction. C’est très bien quand ces technologies sont conçues pour faire le mal. Mais le plus souvent ces outils seront conçus pour être utiles, pour accroître l’efficacité, pour identifier les personnes qui ont besoin d’aide. Ils pourront être à la fois utilisé pour faire le bien et pour être terrifiants. Comment pouvons-nous apprendre à utiliser ces informations pour responsabiliser ?

Pour danah boyd, le problème est que la diversité des gens qui construisent, financent et utilisent ces outils pour imaginer notre avenir est extraordinairement réduite. Pour elle, l’enjeu est d’élargir la diversité d’approche du développement comme de l’usage de ces technologies. “Si les gens ne comprennent pas ce que ces systèmes font, comment pouvons-nous espérer que les gens les contestent ?”

“Nous devons apprendre comment poser des questions technologiques difficiles à ceux qui prennent des décisions basées sur leurs analyses. Il n’y a pas si longtemps, lorsque les systèmes financiers étaient de totales boites noires, nous nous sommes battus pour la responsabilité fiduciaire et contre la corruption et les abus. La transparence des données, des algorithmes et de la technologie ne suffit pas. Nous devons nous assurer que l’évaluation est intégrée dans tout système que nous utilisons. Nous ne pouvons pas simplement mettre des millions de dollars de matériel de surveillance dans les mains de la police dans l’espoir de créer une police responsable. Pourtant, avec les caméras de corps portés par la police, n’est-ce pas exactement ce que nous faisons ? – voir notre article, NDT. Et ce, sans même essayer d’en évaluer les implications. Nous sommes là, probablement, face au plus rapide déploiement d’une technologie d’espérance, mais ce ne sera pas la dernière. Comment pouvons-nous aider les gens à regarder au-delà de leurs espoirs et de leurs craintes pour interroger activement les compromis que la société fait pour eux ?”

De plus en plus, la technologie va jouer un rôle central partout. Nous pouvons hurler aux loups où rêver d’un monde dans lequel chaque problème se résout comme par magie. “Mais pour réellement faire du monde un endroit meilleur, nous devons commencer à prêter attention aux différents outils qui émergent et apprendre à poser des questions difficiles sur la façon dont ils devraient être mis en service pour améliorer la vie des gens ordinaires. Maintenant plus que jamais, nous avons besoin de ceux qui réfléchissent à la justice sociale pour comprendre la technologie et nous avons besoin que ceux qui comprennent la technologie s’intéressent à la justice sociale.”

Hubert Guillaud

Et maintenant, quelle stratégie de l’Etat Islamique ?

Par

7 decembre 2015

Source : http://echoradar.eu

A la suite des attaques du 13 novembre, on a lu finalement peu d’analyses de la stratégie de l’État Islamique (EI). Certains ont remarqué un « changement de stratégie ». Disons qu’il y a eu une rupture apparente. Toutefois, celle-ci est-elle significative de la stratégie de long terme de l’organisation ?

Daesh exécute une trentaine d'otages éthiopiens chrétiens en Libye.

Daesh exécute des otages éthiopiens chrétiens en Libye

En effet, jusqu’à présent, l’Etat Islamique s’était démarqué d’Al Qaida (AQ) en inventant une stratégie « au près », visant à contrôler un territoire d’où s’étendre. Il avait ainsi tiré profit de deux États en guerre civile où les conditions politiques sont plus celles d’États faillis que d’États solides : Irak et Syrie. En Irak, la division du pays en trois régions et la domination du parti chiite à Bagdad laissaient la question des Arabes sunnites ouverte. C’est ce terreau qu’a utilisé l’ex « Al Qaida en Irak » pour renaître et se transformer, très probablement avec l’aide des cadres husseinistes qui apportèrent organisation et structuration militaire. En Syrie, la guerre civile qui perdure laissa le champ à de nombreux groupes rebelles, tout sauf unifiés. Aussi l’EI s’étendit-il peu à peu des deux côtés de la frontière. Personne n’y faisait attention jusqu’à ce que l’EI (alors EIIL, en Irak et au Levant, avant de simplifier en EI) prenne le contrôle de villes importantes en Irak (Mossoul, Falloujah) et de vastes portions de territoire en Syrie, quitte à combattre les Al Qaidistes syriens (front Al Nusrah) et les autres rebelles, même islamistes.

L’établissement d’un territoire propre s’accompagnait d’une communication stratégique extrêmement performante, visant à attirer des combattants. Ainsi, l’EI était un importateur de combattants sur le noyau central de la lutte, le califat, plus qu’un exportateur de combat. Il acceptait certes les allégeances mais sans vraiment chercher à les organiser.

Toutefois, depuis un an, Daesh ne progressait plus. Certes, il a pris Palmyre… Mais il a perdu Kobané, Singar, des localités en Irak, Bajai, Ramadi est assiégé, et même l’armée syrienne le grignote à l’est d’Alep. Il fait l’objet de frappes de plus en plus concentrées, plus seulement en Irak de la part des Américains, mais désormais aussi en Syrie.

C’est probablement en réaction à ce lent recul que l’EI a orchestré les attaques contre la Tunisie, la Russie (avion sur le Sinaï), Beyrouth, Ankara et Paris (au passage, malgré l’émotion, Paris ne fut qu’une cible parmi d’autres). Le but consiste bien à « reprendre l’initiative » sur un autre plan, conformément à toute stratégie qui cherche avant tout à surprendre l’ennemi et à contourner ses points forts. Mais ne risquait-il pas par là d’augmenter le front de ses ennemis ? c’est bien sûr ce que l’on peut constater en première analyse. Pourtant ce risque fut pris afin d’alimenter le discours général de l’EI et conserver son attrait auprès des jeunes enfants sans collier, prêts à rejoindre la rébellion. Constatons de plus que pendant ce temps là, Al Qaida progresse ou se maintient, en Syrie, au Yémen (beaucoup), au Maghreb…

Ainsi, il y a une sorte de passage de la stratégie « au près » à une stratégie plus décentrée. Non pas « au loin » puisqu’il ne s’agit pas de frapper les États-Unis, mais l’Europe et les voisins. Une stratégie « au milieu » ?

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Voici pour l’état des lieux. Mais cette réaction dit-elle tout de la stratégie de l’EI ? Il ne semble pas. En effet, pendant que les esprits se concentrent sur le marathon diplomatique de Paris ou sur la situation en Syrie, ils détournent leur attention d’autre lieux. Notamment de la Libye qui paraît constituer le prochain champ d’expansion de Daesh (ce billet a été largement rédigé avant la campagne de presse de cette semaine sur la situation en Libye). En effet, il semble qu’il y ait désormais là-bas de 3000 à 5000 combattants affiliés à l’EI. De même, il s’agit désormais d’un contrôle opérationnel, chose fort distincte des rapports entretenus avec les autres groupes affiliés. On note ainsi l’envoi non seulement de cadres mais aussi de combattants, principalement locaux (libyens, tunisiens ou égyptiens)

Vu de l’EI, la situation libyenne présente de nombreuses opportunités, bien que le pays soit fort éloigné du califat. Beaucoup ont noté la possibilité de tenir de nouvelles ressources : on parle ainsi beaucoup des champs pétrolifères, parfois de la main-mise sur les trafics de réfugiés. IL s’agit là de cibles particulières, certes, mais qui n’expliquent pas à elles seules la nouvelle stratégie de Daesh. De même, évoquer la fragilité des États environnants (Tunisie, voire Égypte et Algérie) constitue certes un terreau important, mais il signifierait que l’EI aurait pris un contrôle suffisant de la Libye pour s’étendre. Or, ce n’est pas le cas et les milices jihadistes qui sévissent en Algérie ou en Tunisie demeurent encore marginales. Cependant, il ne fait pas de doute que la Libye présente un double avantage : constituer d’abord un État failli qui a « raté » sa révolte arabe ; mais aussi un État voisin de la Tunisie qui est la seule à inventer un contre-modèle. De ce point de vue, la Tunisie constitue un objectif important dans la stratégie jihadiste puisqu’il s’agit de montrer que les masses musulmanes n’ont que le choix entre des régimes corrompus « à la solde de l’Occident » ou un chaos indescriptible, et que seul l’EI est capable de rétablir l’ordre. Voici pour l’objectif politique.

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Pour l’objectif stratégique, beaucoup ont évoqué la possibilité de relier les territoires de l’EI, notamment avec une jonction avec Boko Haram. Cet objectif me semble hors de portée à court et moyen terme et ne me paraît pas motiver le choix de l’EI. Rappelons tout d’abord la différence faite par l’EI entre les combattants arabes et les autres : ainsi, d’après les témoignages, ceux qui viennent d’Europe sont souvent affectés à des tâches annexes et ne participent pas directement aux combats. On peut imaginer le dédain envers des combattants d’Afrique noire. Il est douteux que la jonction avec Boko Haram, en Afrique sub-saharienne, constitue un objectif conséquent pour le « califat », qui ne rêve que de réunir le monde musulman traditionnel, donc Machrek et Maghreb.

Il reste que là n’est probablement pas le principal. Vu de l’EI, compte-tenu de la pression ressentie sur le territoire actuellement contrôlé, vu l’espèce de grande coalition (faible, mais grande) qui est en train de se mettre en place, il est urgent d’ouvrir un deuxième front afin de diviser les efforts ennemis. Là réside probablement le principal objectif d’Al Baghdadi : avoir un deuxième pilier de la lutte, qui puisse désorienter les efforts ennemis mais aussi prendre celui-ci à revers.

Compte-tenu de la sensibilité européenne à la question migratoire, on peut alors imaginer que les Européens veuillent se concentrer sur la Libye plutôt que sur le Proche-Orient, ce qui permettrait à l’Etat Islamique d’y durer et de trouver de nouveaux relais de progression.

O. Kempf

 

Le jour où l’espace a cessé d’être un bien commun…

Par Calimaq

Source : http://scinfolex.com

Plusieurs sites de presse comme Rue89 ou Slate se sont faits aujourd’hui l’écho d’une nouvelle que j’ai trouvée particulièrement glaçante : Barack Obama a promulgué la semaine dernière une loi (HR 2262) qui va autoriser des compagnies privées à s’approprier les ressources naturelles figurant dans l’espace extra-atmosphérique.

La portée de ce texte est potentiellement énorme et peut-être que dans un siècle, on citera encore la date de son adoption comme un des événements majeurs de l’histoire de l’Humanité. Car on peut considérer ce 25 novembre 2015 comme le jour où l’espace cessa d’être un bien commun, par l’effet d’une décision unilatérale des Etats-Unis d’Amérique.

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Image par NASA/JPL-Caltech. Domaine Public. Source : Wikimedia Commons

L’espace comme bien commun

En effet jusqu’à présent, le droit international tendait à faire de l’espace extra-atmosphérique une « res communis » (chose commune) au sens où l’entendait déjà les romains, c’est-à-dire une ressource ne pouvant faire l’objet d’une appropriation à titre exclusif par personne, mais librement utilisable par tous. Un traité de l’espace adopté en 1967 suite à une résolution des Nations Unies fixait jusqu’alors le statut juridique de cette ressource à partir de ces deux traits caractérisant les biens communs.

Le texte commence par consacrer dans son premier article un droit d’usage ouvert à tous sur les ressources que constituent l’espace extra-atmosphérique et les corps s’y trouvant :

Art. I

L’exploration et l’utilisation de l’espace extra-atmosphérique, y compris la lune et les autres corps célestes, doivent se faire pour le bien et dans l’intérêt de tous les pays, quel que soit le stade de leur développement économique ou scientifique ; elles sont l’apanage de l’humanité tout entière.

L’espace extra-atmosphérique, y compris la lune et les autres corps célestes, peut être exploré et utilisé librement par tous les États sans aucune discrimination, dans des conditions d’égalité et conformément au droit international, toutes les régions des corps célestes devant être librement accessibles.

Les recherches scientifiques sont libres dans l’espace extra-atmosphérique, y compris la lune et les autres corps célestes, et les États doivent faciliter et encourager la coopération internationale dans ces recherches.

Le traité se poursuit en proclamant que l’espace et les corps célestes doivent rester inappropriables :

Art. II

L’espace extra-atmosphérique, y compris la lune et les autres corps célestes, ne peut faire l’objet d’appropriation nationale par proclamation de souveraineté, ni par voie d’utilisation ou d’occupation, ni par aucun autre moyen.

Vers un droit d’appropriation privée

La loi promulguée la semaine dernière par Barack Obama, dénommé Competitiveness Act, introduit une faille dans cette « sanctuarisation » juridique de l’espace, en prévoyant une possibilité d’appropriation à titre exclusif des ressources s’y trouvant par les citoyens américains souhaitant les exploiter commercialement. L’article pertinent de la loi dit précisément ceci :

A United States citizen engaged in commercial recovery of an asteroid resource or a space resource under this chapter shall be entitled to any asteroid resource or space resource obtained, including to possess, own, transport, use, and sell the asteroid resource or space resource obtained in accordance with applicable law, including the international obligations of the United States.

[Traduction] Un citoyen des Etats-Unis engagé dans la récupération à titre commercial d’une ressource se trouvant sur un astéroïde ou dans l’espace aura droit à toute ressource obtenue, incluant le droit de détenir, de posséder, de transporter, d’utiliser et de vendre la ressource obtenue conformément à la législation applicable, y compris les obligations internationales des Etats-Unis.

Cela signifie que cette loi crée au bénéfice des citoyens US (mais surtout des sociétés commerciales américaines) un droit de prélèvement des ressources situées dans l’espace débouchant, lorsque ce prélèvement est effectué dans le cadre d’une entreprise commerciale, sur un droit de propriété complet (usus, fructus et absus comme disent les juristes).

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Cette loi américaine transforme l’espace en un jeu de Monopoly géant…

Des Res Communes aux Res Nullius

A première vue, ce droit exclusif instituée par la loi américaine paraît incompatible avec les engagements internationaux auxquels les Etats-Unis ont souscrit et notamment le Traité de l’espace de 1967 cité ci-dessus. Mais le texte adopté la semaine dernière introduit une nuance subtile qui risque de peser lourd :

DISCLAIMER OF EXTRATERRITORIAL SOVEREIGNTY.

It is the sense of Congress that by the enactment of this Act, the United States does not thereby assert sovereignty or sovereign or exclusive rights or jurisdiction over, or the ownership of, any celestial body.

[Traduction] EXCLUSION DE SOUVERAINETE EXTRATERRITORIALE

Le Congrès déclare que par le biais de cette loi, Les Etats-Unis ne revendiquent pas de souveraineté, de droits souverains, de droits exclusifs, de droits de juridiction ou de droit de propriété sur aucun corps céleste.

Le traité de 1967 interdit en effet « l’appropriation nationale par proclamation de souveraineté« , ce qui renvoie au fait pour un Etat de revendiquer une portion de l’espace ou des corps y figurant comme une partie de son territoire. Mais ici la loi américaine fait une chose différente : l’Etat ne se saisit pas lui-même de la propriété sur les ressources de l’espace, mais il délègue à ses citoyens un titre juridique pour en faire leur propriété privée, qui sera ensuite reconnue et garantie par l’Etat. La nuance est certes mince, mais elle est importante.

Planter un drapeau américain sur un astéroïde n’en fera pas un territoire américain, mais les entreprises qui s’y rendront pourront s’approprier les ressources qu’elles trouveront (Image NASA. Domaine Public. Source : Wikimedia Commons).

D’une certaine manière, les Etats-Unis ont pris l’initiative de transformer le statut des ressources de l’espace extra-atmosphérique, en les faisant passer de celui de res communes à res nullius : des « choses sans maître » n’appartenant à personne, mais dont le premier à s’en saisir peut se proclamer légitimement le propriétaire. Les ressources de l’espace appartenaient à tous ; elles n’appartiennent aujourd’hui à personne… du moins jusqu’à ce qu’un américain s’en empare !

Colonisation et enclosures

Il n’est à vrai dire pas très surprenant que la nation de la Conquête de l’Ouest et de la Nouvelle Frontière ait procédé de cette manière. Le statut de Res Nullius est celui qui fut attribué par exemple aux bisons des grandes plaines, ce qui conduisit à leur massacre systématique par les colons jusqu’à leur quasi-extinction au 19ème siècle.

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Une pile de crânes de bisons dans les années 1870. Domaine public. Source : Wikimedia Commons.

Plus loin encore en arrière dans l’histoire, c’est aussi le statut de Res Nullius que les terres américaines se virent attribuées pour permettre aux premiers explorateurs, tel Christophe Colomb, de s’en saisir au nom des puissances souveraines d’Europe.

L’indienne Vandana Shiva explique d’ailleurs dans un texte très fort paru en 2004 dans la revue Ecorev’ comment dès l’origine, la colonisation a constitué une forme d’enclosure des Communs ayant conduit à leur destruction dans les pays du Sud :

Les chartes et patentes accordées aux aventuriers marchands étaient des autorisations pour « découvrir, trouver, rechercher et inspecter de telles terres païennes et barbares encore non possédées par des peuples ou des rois chrétiens » […]

Le traité sur la propriété de Locke légitime ce même processus de vol durant le mouvement des enclosures en Europe. Locke articule clairement la liberté du capital à cette liberté de voler ; il affirme que la propriété est créée par l’arrachement des ressources à la nature et leur association au travail, sous la forme intellectuelle qui se manifeste dans le contrôle capitaliste. […]

La construction coloniale d’une terre passive et sa définition conséquente comme « terra nullius » avait deux objectifs : dénier l’existence et l’antériorité des droits des habitants originels et nier la capacité régénérative et les processus de la vie.

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Christophe Colomb prenant possession du Nouveau Monde au nom de la Reine d’Espagne. Domaine public. Source : Wikimedia Commons.

Le parallèle avec la création par cette loi américaine d’une possibilité d’appropriation des ressources de l’espace par des sociétés commerciales est saisissant.

Rue89 et Slate rapportent que l’adoption de ce texte a été largement saluée par des sociétés minières désireuses de se lancer dans l’exploitation minière des astéroïdes. Le dirigeant de l’une d’entre elles, dénommée Planetary Ressources, a ainsi déclaré :

C’est la plus grande reconnaissance unitaire de droits de propriété de l’histoire. Ce projet de loi établit le même cadre légal qui a créé les grandes économies de l’histoire, et encourage le développement durable de l’espace.

Cet individu a sans doute raison de relever l’importance historique de cette évolution, car peut-être cette loi marque-t-elle le point de départ d’un nouveau « mouvement des enclosures » à l’image de celui qui a démantelé les terres communes en Angleterre du 12ème au 18ème siècle. La loi promulguée par Barack Obama la semaine dernière ressemble d’ailleurs beaucoup aux « Enclosures Acts » adoptés en masse par le Parlement anglais pour autoriser la privatisation des terres.

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Un acte d’enclosure adopté par le Parlement anglais en 1796.

Mais là où ce dirigeant a tort, c’est lorsqu’il affirme que cette « nouvelle frontière » ouverte à l’extension des droits de propriété va « encourager le développement durable de l’espace« . On sait au contraire que l’idéologie qui a érigé le droit de propriété comme un principe absolu de gestion des ressources est en grande partie responsable de la situation environnementale dramatique à laquelle nous sommes confrontés.

La vraie « Tragédie des Communs » ne réside pas dans l’incapacité des hommes à gérer durablement des ressources naturelles en commun, comme pensait l’avoir démontré Garret Hardin. La tragédie consiste au contraire à avoir livré pendant des siècles  la régulation de ressources essentielles à des marchés aveugles, guidés par la seule logique de la maximisation des profits et de l’exploitation débridée des droits de propriété.

***

L’histoire retiendra peut-être qu’une semaine avant le début de la COP21, rassemblement de la dernière chance où les gouvernements du monde tentent de trouver des solutions à une crise environnementale largement provoquée par les errances de l’idéologie propriétaire, les Etats-Unis auront fait passer une loi pour projeter jusque dans l’espace cette logique délétère, alors que celui-ci aurait pu rester un bien commun de l’Humanité…

 [Mise à jour du 01/12/2015 : On me signale sur Facebook un parallèle intéressant avec une autre loi américaine : le Guano Islands Act de 1856, par lequel le Congrès a autorisé tout citoyen américain à prendre possession d’une île contenant un gisement de guano, où qu’elle soit située sur la planète, du moment qu’elle ne soit pas soumise à la juridiction d’un autre gouvernement :

N’importe quand que n’importe quel citoyen américain découvre un gisement de guano sur n’importe quelle île, rocher ou îlot, qui n’est pas sous la juridiction légale de n’importe quel autre gouvernement et pas occupé par des citoyens de n’importe quel autre gouvernement, et prend possession pacifiquement de celle-ci, et l’occupe de la même façon, cette île, rocher ou îlot peut, à la discrétion du président, être considérée comme appartenant aux États-Unis.

La différence avec la loi votée par Obama cette semaine à propos de l’espace est que les Etats-Unis en tant qu’Etat ne deviendront pas propriétaire, même à titre provisoire des corps célestes. Seuls les citoyens US pourront s’approprier les ressources qu’ils y trouveront.]

A propos calimaq

Ce blog est tenu par : Calimaq – aka Lionel Maurel Juriste & Bibliothécaire. Contact : calimaq at gmail point com

Le pétrole, le coton ou le phosphate de l’Etat islamique sont-ils vendus en Europe ?

Par Olivier Petitjean, Rachel Knaebel

24 novembre 2015

Source : http://www.bastamag.net

Des puits de pétrole, des gisements gaziers, des mines de phosphate, des champs de coton, des cultures de céréales… Autant de ressources sur lesquelles l’Etat islamique a mis la main grâce aux territoires qu’il contrôle en Irak et en Syrie. Malgré l’embargo dont il fait l’objet, une partie de ces produits sont écoulés sur les marchés, vers les pays voisins, et servent à financer sa guerre sans fin. Comment les entreprises des secteurs concernés, les négociants de matières premières, les banques et les institutions internationales s’assurent-ils qu’ils ne contribuent pas à remplir les caisses de Daech ?

« Les établissements financiers et de crédit sont appelés à exercer une vigilance particulière à l’égard de toutes transactions commerciales de nature à bénéficier à Daech » prévient Tracfin, la branche du ministère français des Finances chargée de la lutte contre le blanchiment. Les revenus annuels de l’État islamique avoisinent les 3 milliards de dollars, selon les estimations. En prenant le contrôle d’une partie du territoire syrien et irakien, le groupe armé a mis la main sur plusieurs puits de pétrole, sur des gisements gaziers, des fabriques d’engrais, des champs de coton et de céréales… Autant de matières premières qui peuvent contribuer à son financement. En plus de l’argent venu des enlèvements, des taxes imposées aux populations, du trafic d’antiquités, cette mainmise sur des ressources naturelles et les hydrocarbures rapportent des sommes conséquentes. Encore faut-il écouler ces matières premières. Qui sont donc les partenaires commerciaux de Daech ? Les autorités internationales et les grandes entreprises des secteurs concernés ont-elles pris les mesures qui s’imposent ?

Avec le déploiement du porte-avions Charles-De-Gaulle en Méditerranée orientale, suite aux attentats de Paris du 13 novembre, l’armée française va intensifier ses bombardements aériens – débutés il y a plus d’un an – contre Daech en Syrie et en Irak. La veille des attaques de Paris, le ministère de la Défense annonçait avoir bombardé trois sites pétroliers syriens. Les frappes menées par les États-Unis ciblent également des installations pétrolières de Daech. L’opération a été baptisée « Tidal Wave II », en référence à la première opération Tidal Wave qui visait les ressources pétrolières des nazis en Roumanie durant la Seconde Guerre mondiale. Le lundi 16 novembre, pour la première fois, les États-Unis ont commencé à attaquer également des convois de camions citernes, transportant du pétrole destiné à la contrebande. Ce dont ils s’étaient abstenus jusqu’alors par crainte de faire des victimes civiles.

ExxonMobil, Chevron et Total convoitent les sous-sol kurdes

Les puits pétroliers contrôlés par Daech représentent, en octobre 2014, 60 % de la production syrienne de pétrole et 10 % de la production irakienne, selon un rapport de l’agence d’informations financières Thomson Reuters. Ce qui correspond à l’époque à une capacité de 60 000 barils par jour dans chaque pays. Une production qui place en théorie le « califat » au 40ème rang des pays producteurs de pétrole, et rapporte un profit estimé entre 2 et 4 millions de dollars par jour. Mais c’était il y a plus d’un an.

La situation militaire a changé. Une partie des puits capturés par Daech en 2014 ont été reconquis par les forces kurdes et irakiennes appuyées par les États-Unis et l’Iran, réduisant considérablement les ressources potentielles de l’État islamique. S’ils revêtent une importance majeure pour la conduite de la guerre, les gisements actuellement exploités par Daech restent en fait modestes : quelques dizaines de milliers de barils par jour au plus, alors que la production totale de l’Irak se compte en millions de barils. Les gisements syriens contrôlés par l’organisation sont par ailleurs sur le déclin. Mais l’avancée de Daech dans le nord de l’Irak durant l’été 2014 menace alors directement des gisements pétroliers bien plus considérables, ce qui a probablement motivé l’intervention états-unienne. ExxonMobil, Chevron et la française Total se préparent d’ailleurs à exploiter les richesses du sous-sol kurde.

Pétrole, phosphate et textile made in Etat islamique ?

Que fait Daech avec ses ressources, même limitées, en pétrole ? L’État islamique « couvre ses propres besoins et, semble-t-il, vend le reste sur le marché noir local, et exporte du pétrole brut ou raffiné vers la Jordanie, l’Iran, le Kurdistan et la Turquie », indique le rapport de Thomson Reuters. Les djihadistes profiteraient des réseaux de contrebande existant depuis les embargos frappant l’Irak de Saddam Hussein puis l’Iran. Un rapport d’avril 2015 du Congrès des États-Unis signale que le groupe vend du pétrole extrait de ses puits irakiens via la Turquie « de la même manière pour l’essentiel que le pétrole syrien ». Des informations font également état de ventes possibles du pétrole de Daech au régime syrien, et même aux rebelles et aux Kurdes de Syrie, qui combattent les islamistes.

En plus du pétrole, Daech a aussi pris le contrôle de plusieurs gisements gaziers, d’une mine de phosphate irakienne, d’une usine de production d’acide sulfurique et phosphorique et de cinq cimenteries, dont une de Lafarge en Syrie. Mais, précise une analyse du groupement intergouvernemental de lutte contre le blanchiment d’argent (Groupement d’action financière, Gafi), « au contraire du pétrole brut et raffiné, pour lesquels il existe des circuits de contrebande établis de longue date et des marchés noirs locaux, ces autres ressources sont probablement plus difficile à monétiser pour Daech ». Des inquiétudes existent aussi sur la possibilité que du coton syrien cultivé dans les champs sous contrôle de Daech puisse passer par la Turquie, avant de se retrouver dans les stocks des fabricants textiles européens. Une étude réalisée par une consultante française sur la filière textile régionale alertait il y a deux mois sur l’existence d’un risque réel pour les consommateurs français d’acheter des vêtements contenant du coton de l’État islamique. Des conclusions que l’Union française des industries textiles, indirectement mise en cause, juge erronées.

Les transaction de pétrole avec Daech interdites par l’UE, les États-Unis et l’ONU

En principe, toute transaction qui risque d’alimenter les caisses des groupes islamistes en Syrie et en Irak est interdite. Des entreprises ont stoppé leurs achats de matières premières avec la Syrie dès le début de la guerre. La multinationale norvégienne Yara, spécialisée dans les engrais, assure ne plus acheter de phosphate syrien depuis février 2011, ni venant d’Irak. L’Union européenne a prohibé tout achat de pétrole syrien [1]. À cette époque, les sanctions visent spécifiquement le régime de Bachar El-Assad et la répression sanglante face au soulèvement populaire – l’Etat islamique n’a pas encore surgi sur la scène régionale. Total cesse toutes ses activités de production en Syrie en décembre 2011. L’entreprise française y exploitait du pétrole dans la région de Deir Ez Zor. Elle n’emploie aujourd’hui plus que deux personnes dans son bureau de Damas, afin de « respecter les obligations contractuelles », fait savoir la compagnie.

Les États-Unis aussi ont interdit l’importation de pétrole venu de Syrie avant que Daech ne prenne le contrôle d’une partie des puits [2]. Les sanctions états-uniennes prohibent toutes les transactions de pétrole, mais aussi toute transaction financière en lien avec du pétrole d’origine syrienne. Au sein de l’ONU, les décisions prises visent uniquement les groupes islamistes de la région, mais épargnent le gouvernement syrien, grâce au soutien de la Russie, qui dispose d’un droit de véto au Conseil de sécurité. Une résolution [3] de février 2015 condamne « tout engagement dans un commerce direct ou indirect en particulier de produits pétroliers, et de raffineries modulables, avec Daech et le Front Al-Nusra », une autre composante des forces islamistes en Syrie.

Des réseaux de contrebande qui datent de l’embargo irakien

En France, Tracfin invite « les établissements financiers et de crédit » à « considérer les transactions financières relatives, directement ou indirectement, à l’achat de pétrole, brut ou non, en provenance d’Irak ou produit en Irak, comme des transactions à risque élevé, justifiant des vigilances particulières, sauf si la State Oil Marketing Organization, qui relève du ministère du Pétrole du gouvernement Irakien, y a consenti. » Sur place, les frontières sont poreuses, les alliances de factions sont à géométrie variable, la corruption est généralisée et la situation régionale, notamment au Kurdistan irakien, extrêmement complexe. Autant d’éléments qui favorisent évidemment la vente de pétrole de Daech par l’intermédiaire de trafiquants à travers l’Irak et la Turquie. Le gouvernement régional kurde d’Irak, s’il combat lui aussi Daech, exporte par exemple du pétrole sans l’accord du gouvernement central irakien, dans une stratégie d’indépendance politique et financière [4].

Dans cette situation de guerre, où les réseaux de contrebande sont implantés de longue date, les frontières troubles, et où le Kurdistan irakien vend du pétrole sans l’aval de Bagdad, il est extrêmement difficile de tracer le pétrole dans la région. Là encore, la frontière turque est montrée du doigt. « Les institutions financières feraient bien d’examiner précisément les transactions qui impliquent des entreprises turques ou des individus liés au secteur pétrolier en Turquie », conseille l’agence d’informations financières Thomson Reuters dans son rapport. En Irak, « il est apparu que Daech fait usage des anciens réseaux mis en place par le parti Baas [l’ancien parti au pouvoir à l’époque de Saddam Hussein, ndlr] pour contrevenir au programme Pétrole contre nourriture ».

Les sociétés de trading achètent-elles du pétrole de Daech ?

Ce programme, mis en place par l’ONU pour atténuer les effets de l’embargo des États-Unis contre l’Irak entre 1992 et 2002, s’est retrouvé au cœur d’un vaste système de corruption pour le contourner. Dans cette affaire, l’entreprise française Total a été poursuivie pour corruption. Elle est toujours en attente du jugement en appel [5]. Une grande entreprise suisse de négoce de pétrole, Vitol, a également été condamnée en 2007 aux États-Unis à plus de 17 millions de dollars d’amende et de compensation pour la corruption de fonctionnaires irakiens.

Comment les négociants de pétrole et de matières premières s’assurent-ils qu’ils ne commercent pas de l’or noir extrait par l’État islamique ? « Vitol a un programme global de conformité qui inclue des politiques et des procédures rigoureuses d’examen des intermédiaires et de leurs chaîne d’approvisionnement », nous assure la société de trading. « Dans la région, une vigilance et des contrôles renforcés ont été mis en place, comme l’exigence de ne traiter qu’avec des interlocuteurs connus de longue date et de confiance. »

« Il est très difficile de tracer l’origine exacte d’un produit pétrolier »

Trafigura, une autre grande entreprise de courtage de matières premières, apporte une réponse similaire : « Trafigura n’achète du pétrole et des produits pétroliers, des métaux, et minerais qu’à des sources que nous connaissons bien et qui ont passé nos procédures de connaissance clients ». Trafigura avait aussi été pointée du doigt pour des transactions illicites avec le pétrole soudanais au moment de la guerre du Darfour (ainsi que dans un scandale de déversement de déchets toxiques en Côte d’Ivoire). Les deux entreprises collaboreraient désormais avec les autorités de Washington : elles « ont été invitées dans le seul but de donner, sur la base de leurs connaissances de leur branche, une évaluation du possible volume et le déroulement des opérations pétrolières de l’État islamique », communiquent les autorités suisses.

Est-ce suffisant ? Pour Marc Guéniat, responsable d’enquêtes à l’ONG suisse Déclaration de Berne, qui suit de près les activités des grandes frimes de négoce, « il est très difficile de tracer l’origine exacte d’un produit pétrolier, surtout s’il est mélangé. Il n’existe pas de dispositif qui contraindrait un négociant à se poser cette question. En Suisse, où se trouvent les grands négociants, ceux-ci n’ont pas l’obligation de s’interroger sur l’origine des matières premières qu’ils commercent, contrairement aux banques, qui doivent s’interroger sur l’origine des fonds qu’elles reçoivent en vertu de la loi sur le blanchiment d’argent. Les négociants peuvent acquérir une matière première d’origine illégale ou qui serait le produit d’un crime. » Le traçage semble d’autant plus difficile dans des situations de conflit ouverts, des situations qui ne repoussent pourtant pas les négociants, au vu des scandales passés.

Cesser toute activité avec les pays voisins ?

En septembre 2014, l’ambassadrice européenne en Irak Jana Hybaskova confie qu’il est connu que des pays européens achètent en bout de course du pétrole de Daech [6]. Sans que plus d’informations à ce sujet n’ait été communiquée par les institutions européennes depuis. « Les négociants seraient bien gênés de véritablement exclure le commerce de pétrole provenant des zones de Daech, juge Marc Guéniat. Une banque française qui travaille à Genève dans le financement du négoce a décidé d’écarter totalement ce risque en cessant toute activité dans le pétrole de la région, ce qui signifie aussi en Turquie. C’est, à mon sens, le seul moyen d’être certain de ne pas écouler ce pétrole sur les marchés mondiaux. »

Les banques françaises savent bien que ce type de transaction en zones troubles peuvent leur valoir un coûteux retour de bâton. L’année dernière, c’est pour des transactions avec des régimes sous sanctions des États-Unis (Soudan, Iran, Cuba) que BNP Paribas a écopé d’une amende record de plus de six milliards d’euros. Près de trois quarts des transactions incriminées concernaient des échanges réalisés avec le régime soudanais, visé par des sanctions pour soutien au terrorisme et violations des droits de l’homme. Et c’est de vente de pétrole dont il s’agissait [7]. La première banque française a, depuis, considérablement renforcé son contrôle juridique, et serait particulièrement vigilante à ne pas s’impliquer dans les pays voisins de la Syrie.

La Suisse, paradis des commerçants de pétrole… et du trafic d’antiquités

La Suisse est aussi au cœur des préoccupations sur le commerce des antiquités pillées dans les zones occupées par Daech. Un rapport du président du Louvre, rendu public après les attentats de Paris, indique que les principaux sites antiques de Syrie et d’Irak ont fait l’objet « d’un nombre incalculable de fouilles sauvages ». La vente de ces objets viendrait, elle aussi, gonfler les finances de Daech.

« Daech a probablement récupéré les plus belles pièces du musée de Raqqa (en plus de celles volées dans les musées en Irak) pour les revendre à des trafiquants qui bénéficient de réseaux parfaitement organisés et qui existaient bien avant l’apparition de Daech », pointe le rapport. Or, il se peut que ces pièces volées se retrouvent dans les ports francs du monde entier pour y trouver acheteur. Car dans ces « paradis du recel », confidentialité et discrétion sont la règle. « Dans certains ports francs, aucune obligation d’inventaires à l’intention des douanes n’est imposée : la nature des biens entreposés, leur valeur et l’identité de leur propriétaire restent confidentiels », souligne le directeur du Louvre. Parmi ces territoires, on trouve Singapour et Shangaï, mais aussi Genève et Luxembourg. Au cœur de l’Europe.

Rachel Knaebel, avec Olivier Petitjean

En photo : Des miliciens de l’Etat islamique dans la région de Tikrit en Irak et leurs prisonniers, en juin 2014. Après la prise de la ville et d’une base militaire irakienne, l’État islamique revendique le massacre de 1700 prisonniers chiites.

Notes

[1Voir ici.

[2Voir ici.

[3Voir ici.

[4Il y a quelques jours, Reuters révélait que ces exportations se feraient notamment via Israël.

[5Après une relaxe en première instance, le parquet a requis l’amende maximale de 750 000 euros contre Total lors du deuxième procès fin octobre.

[6Voir cet article de Médiapart.

[7Voir ici la description des faits reprochés.

De la vulnérabilité à la résilience, réflexions sur la protection en cas de désastre extrême – Le cas de la gestion des conséquences de l’explosion d’une centrale nucléaire à Fukushima

Par Cécile Asanuma-Brice

lundi 23 novembre 2015

Source : http://www.raison-publique.fr

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L’explosion de la centrale nucléaire de Tepco Dai ichi à Fukushima en mars 2011 a été l’occasion de mettre en avant de l’actualité scientifique quelques concepts longtemps négligés, dont celui de résilience. Si l’utilisation psychanalytique de cette notion, qu’il s’agisse de la résilience neuronale, affective, psychologique ou sociale, s’attache à la faculté d’un individu à surmonter un trop grand isolement momentané ou un traumatisme quelqu’en soit la nature, recouvrant par là-même une intention positive de reconstruction du moi en dépit des aléas qu’il aurait subit, elle est l’objet d’un abus épistémologique dans l’utilisation qu’en ont fait les autres domaines de la recherche. En 2013, suite à la publication du Livre blanc du ministère de l’enseignement et de la recherche japonais « Toward a robust and resilient society », les budgets de recherche se sont de nouveau orientés vers l’étude et la mise en œuvre politique de ce concept dans les domaines les plus variés.

Anglicisme provenant du terme resiliency, cette notion, dans le domaine des sciences est d’abord utilisée en physique des matériaux pour décrire l’élasticité d’un corps qui aurait la capacité de retrouver sa forme initiale après avoir accusé un choc. Emmy Wermer [1] [2] a introduit cette notion en psychologie, via l’identification de facteurs qui auraient aidé certains enfants à surmonter leurs traumatismes. Boris Cyrulnick a répandu ce concept en France. Les cindyniques, sciences qui traitent des catastrophes, utilisent aujourd’hui cette notion afin de déterminer des modèles qui permettraient à nos villes de résister aux périls. Reconnaissant sa vulnérabilité face aux aléas, la ville serait dans la nécessité d’adopter un caractère résilient afin de pouvoir di-gérer les multiples risques naturels ou humains [3], considérant la ville comme une entité autonome alors qu’elle n’est qu’objet produit de l’humain.

Dans le cas présent, soit la gestion des conséquences humaines et environnementales de l’explosion de la centrale nucléaire de Fukushima, tous les outils sont mobilisés et c’est un doux mélange des approches développées concernant la résilience psychologique, écologique, urbaine [4] et tant d’autres encore, qui sont bravées afin de suggérer l’abandon de la fuite à ceux qui obéiraient encore à leur instinct primaire d’angoisse face aux dangers.

La notion originelle est ainsi appauvrie de son sens premier, pour ne devenir qu’un symbole auquel l’on attribue des qualités qui ne lui appartiennent pas. Autrement dit, et cela relève de la mise en place de la pensée fasciste qui tend à se répandre comme une flambée de poudre aujourd’hui dans de nombreux pays, les chercheurs se soumettent trop fréquemment à un slogan, à une doxa, s’empêchant eux-mêmes de raisonner pour se livrer à ce que Boris Cyrulnick appelle « la pensée paresseuse » [5].

COMMENT ASSIGNER A DEMEURE VIA LA RESILIENCE ? EN COMMUNIQUANT SUR LE RISQUE

La communication sur le risque remplit un rôle important dans l’instauration, à des fins politiques, de la résilience. Car c’est bien le potentiel politique de la catastrophe qui est en jeu dans un contexte où, malgré une opposition citoyenne massive, le marché du nucléaire, qu’il soit civil ou militaire, est imposé aux populations. Comme le note Ulrich BECK dans La société du risque [6] :

Les risques générés au stade le plus avancé du développement des forces productives (….radioactivité) (…) provoquent systématiquement des dommages, souvent irréversibles, restent la plupart du temps invisibles, requièrent des interprétations causales, se situent donc seulement et exclusivement dans le domaine de la connaissance (scientifique ou plutôt anti-scientifique) qu’on a d’eux, peuvent être transformés, réduits ou augmentés, dramatisés ou banalisés par la connaissance, et se prêtent donc tout particulièrement aux processus de définition sociale. [7]

Selon Beck, la société du risque est celle de la catastrophe, soit une société où l’état d’exception menace de devenir un état normal. Ce processus est particulièrement flagrant dans la gestion de la catastrophe de Fukushima.

L’explosion de la centrale de Tepco à Fukushima a engendré une contamination irrégulière au sein et au-delà du département de Fukushima. Le taux de radioactivité dans l’air, comme au sol, excède par endroit 10 à 20 fois le taux de contamination internationalement admis comme acceptable pour la population civile, soit 1 mSv/an. Face à une telle situation, dès avril 2011, les autorités ont relevé les normes de protection à 20 mSv/an dans la région la plus polluée, afin de limiter la surface de la zone d’évacuation. Il est aujourd’hui question de la relever à 100 mSv/an. Cette remise en cause de la norme de sécurité a été observée dans divers domaines. Le taux d’acceptabilité maximal de la radioactivité a également varié dans le secteur de l’alimentation, passant tour à tour d’une limite de 100Bq/kg à 500Bq/Kg, pour redescendre à 300 Bq/Kg.

Les discours justifiant la variabilité des normes de sécurité et leur acceptabilité dépendent de la position de ceux qui les expriment, de ceux qui s’expriment « en tant que ». Ainsi, la présentation des discours met à jour une manipulation de tout ordre. Kyô Kageura, dans son ouvrage intitulé Les conditions de la confiance, les paroles de l’accident nucléaire [8], nous donne à ce titre un exemple intéressant. Après l’explosion de la centrale de Fukushima, un chercheur d’un centre de recherche atomique s’exprime ainsi : « il semblerait qu’un grand nombre de concitoyens soit inquiet de la situation et croit que l’accident serait du niveau de celui de Tchernobyl (… ) ». Or, de fait, l’Agence Internationale de l’Energie Atomique a déclaré l’accident niveau 7, donc du même niveau que celui de Tchernobyl. Ce chercheur continue ainsi :

« Nous qui sommes payés pour faire des recherches par les impôts des citoyens », soulignant ainsi la responsabilité qui lui incombe, « devons mettre nos savoirs à leur service afin de les rassurer ». Kyô Kageura s’interroge alors sur le rôle de la science dans de telles circonstances. Quand bien même ceux-ci sont payés par les impôts des concitoyens, leur rôle est-il de rassurer à tort ces mêmes concitoyens ?

Ainsi, le scientifique, le politique et le citoyen se trouvent dans une nécessité de communication à flux tendus, s’appuyant sur de nombreuses expertises qui nourrissent la controverse au sein de laquelle on distingue grossièrement les « partisans de la sécurité » (anzenha) et les autres.

Contrairement à leur appellation, les partisans dits « de la sécurité » ne sont pas les partisans du risque zéro, mais ceux qui prônent l’institution de normes de sécurité en fonction desquelles la protection de la population est organisée. Aujourd’hui, le débat porte essentiellement sur les risques liés à l’exposition à de faibles doses de radiation, car aucun résultat épidémiologique ne permet la fixation d’un seuil fiable en deçà duquel le risque sanitaire serait réduit à néant. La difficulté en la matière réside notamment dans la multiplicité des facteurs à prendre en compte pour le calcul de la contamination interne et externe du corps humain, permettant de déterminer le risque encouru. Néanmoins, normes et seuils sont fixés et permettent la mise en œuvre d’une politique qui tend à assigner la population à demeure, voire à l’inciter au retour à la vie dans des zones pourtant contaminées aux vues des normes internationales. Ainsi, l’individu se voit contraint d’assumer financièrement (l’Etat ne lui délivre pas de subvention pour élaborer sa protection) et physiquement (l’individu est amené à prendre la responsabilité du refuge ou de la gestion du quotidien dans un environnement sali) la responsabilité de sa protection sanitaire même s’il n’a aucune prise, aucun rôle dans le processus décisionnel qui a engendré la situation de risque dont il devient captif.

Afin de remédier à cela, au moins en apparence, et de continuer à faire passer le message auprès des premiers concernés tout en regagnant la confiance des citoyens en leur laissant croire que leurs recommandations sont prises en compte, une véritable stratégie de communication est adoptée, soutenue par un budget spécifique pour l’année 2014 de plus de deux millions d’euros [9].

Cette politique d’empowerment vise à « éduquer » aux risques sanitaires pour mieux rassurer, notamment via l’organisation d’ateliers sur la radioactivité et le cancer destinés aux élèves des classes primaires du département de Fukushima [10], par la distribution de manuels apprenant à gérer la vie dans un environnement contaminé [11] [12], ou encore par l’organisation d’évènements culturels destinés aux enfants sur l’ensemble du territoire, ventant l’efficacité de la décontamination (qui n’a toujours pas été prouvée) par la vente des produits « frais » en provenance de la zone contaminée.

LA RESILIENCE, UNE ARME CONTRE LA SOCIETE DU RISQUE ?

Avant toute chose, nous souhaiterions revenir sur l’importance qu’accorde U. Beck à différencier la société du risque de celle de la menace. Ainsi, il distingue la prise de conscience de l’existence des risques dans l’ordre culturel et politique, de leur diffusion réelle. Il met en garde contre la disparition des évidences du tangible dans la société du risque. Par exemple, cela correspond dans le cas du désastre nucléaire japonais, à l’accroissement du nombre d’enfants atteints d’un cancer de la thyroïde qui devient un phénomène rendu invisible par la mise en doute des données épidémiologiques. Il s’agit de rendre invisible le véritable danger par le déplacement de l’attention sur un autre danger. Dans le cas de la gestion d’un accident nucléaire, ce processus est mis en place par un discours spécifique, qui consiste à dire aux habitants des zones contaminées qu’ils prennent un plus grand risque à se protéger au quotidien (en mettant des masques, en réduisant leur activité et celles de leurs enfants à l’extérieur, etc.), les contraintes engendrées par cette gestion journalière étant génératrices de stress à l’origine de dépressions nerveuses… [13].

Ulrich Beck, quant à lui, évoque principalement la menace sociale, brandie afin de permettre la continuité d’actions productrices de risques réels. À titre d’illustration, la menace de la perte d’emploi est sans cesse mise en avant afin de permettre la continuation de productions industrielles extrêmement polluantes. Il dénonce, par là-même, la contradiction que représente la production d’emplois stables pour la lutte contre les risques écologiques. Autre exemple, la menace de la radiophobie, terme créé après Tchernobyl en 1986, soit une psychopathologie relevant « d’une peur irraisonnée du nucléaire qui (non seulement) conduirait à une opposition antinucléaire pathologique » [14], mais également à des dépressions chroniques qui seraient le risque sanitaire le plus imminent, si l’on en croit le discours des administrateurs tant nationaux (commission d’enquête sanitaire) qu’internationaux (AIEA, OMS, CIPR) du désastre nucléaire de 2011. Il est à noter que les acteurs impliqués dans la gestion de la crise nucléaire de Tchernobyl sont les mêmes que ceux du désastre nucléaire japonais.

Cela explique certainement la redondance des discours.

Selon les propos que nous avons recueilli en novembre 2013 auprès de Jacques Lochard, directeur du CEPN (Centre d’étude sur l’évaluation de la protection dans le domaine nucléaire), membre permanent du CIPR (Commission Internationale de Protection Radiologique), et instigateur du programme ETHOS, certains membres japonais de la commission d’enquête sanitaire pour la gestion du pos-Fukushima, se sont rendus à Tchernobyl dans le cadre du programme ETHOS (qui débute en 1994). C’est le cas du Dr YAMASHITA Shunichi, sinistrement célèbre pour avoir été l’un des premiers à prôner le relèvement de la norme de sécurité à 100 msv/an, ou encore le Professeur NIWA Otsura, par ailleurs membre permanent du CIPR. Le programme Ethos, fondé sur le calcul du coût-bénéfice en matière de radioprotection (cela signifie, et ça n’est pas sans poser problème, que l’on attribue une valeur économique à la vie humaine), vise à apprendre aux habitants à gérer leur quotidien dans un environnement contaminé, évaluant la migration comme trop coûteuse. Afin de mettre en œuvre la résilience, ce programme, qui place l’économie au-dessus de l’homme comme l’on poserait la charrue avant les bœufs, a également pour but de relancer l’économie des régions touchées en incitant à la consommation des produits, notamment alimentaires, en provenance des zones contaminées. Ces sollicitations se matérialisent de façon pragmatique par des méthodes particulièrement astreignantes pour les habitants. Des accords sont passés avec des chaînes de supermarché [15] présentes sur l’ensemble du territoire qui orientent leurs marchandises vers la vente d’articles provenant presqu’exclusivement des territoires touchés [16]. Instauré pour la gestion de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, Ethos est également présent à Fukushima.

Le problème d’une telle société est donc qu’elle nie ce dont elle produit l’existence, en l’occurrence le risque nucléaire ou tout autre pollution industrielle.

Pourtant, les démarches résilientes, comme celles appliquées par le programme ETHOS, se disent participer de l’empowerment de la population, estimant le bien-être comme une notion commensurable dont ces experts détiendraient le secret. D’où provient cette notion d’empowerment ? Par qui est-elle produite et à qui est-elle destinée ?

EMPOWERMENT ET RESILIENCE

L’approche par la notion de capabilité (soit, un « ensemble de possibilités (le plus souvent interdépendantes) de choisir et d’agir [17] ») a été introduite par Amartya Sen [18] en vue de pallier les insuffisances qu’il décèle dans les approches utilitaristes et rawlsienne de l’égalité. Apparue au début du vingtième siècle aux États-Unis, en vogue dans les années 60, ce terme qui désigne la faculté de se « renforcer ou la capacité d’acquérir du pouvoir » (qui peut être le pouvoir associé à la liberté de choix), était principalement utilisé dans les milieux des services sociaux [19]. Mais là aussi, l’emploi du concept est multiple. Cette notion a été utilisée dans un premier temps dans les travaux concernant les Noirs américains [20], puis par les mouvements féministes et autres communautés vulnérables. Des méthodes sont mises en œuvres pour permettre aux individus composant ces communautés de pouvoir acquérir le savoir nécessaire leur permettant une participation active à la transformation de l’environnement qui les tient en situation de soumission. Afin d’échapper à ce rapport dominant-dominé, Paulo Freire met en évidence la nécessité du processus de « conscientisation » (autre néologisme grinçant), soit l’entendement par le dominé de son environnement afin de pouvoir être acteur de son changement. L’éducation de l’individu pour l’éveil de sa conscience citoyenne sera assurée par des éducateurs [21].

Estelle Ferrarese [22] nous rappelle que :

Certaines théories néo-républicaines (…) témoignent d’une résurgence du thème de la vulnérabilité, corporelle et morale, comme problème politique et moral en soi. Tous évoquent la vulnérabilité non pas pour ce qu’elle prévient, empêche, ou gêne d’accès à d’autres biens ou fins, mais en tant qu’elle est constitutive. En ce sens, elles répondent à l’urgence politique de contrer la figure du sujet autoengendré et autosuffisant, jusque dans ses nouvelles incarnations. Idée protéiforme d’empowerment, théories de l’identité pariant sur une fière assertion du sujet, paradigme, désormais prégnant dans les sciences sociales, de la négociation des parcours de vie et des préférences : la décomposition de la subjectivité politique marxiste et les paradoxes des structures postmodernes ont laissé le champ libre à l’évidence d’un sujet qui ne peut certes se choisir librement, mais qui est capable de se constituer en manager de lui-même (…) .

Les travaux d’Amartya Sen concernant l’intégration des capacités individuelles dans l’élaboration de nouveaux indicateurs de richesse, nommées « capabilités » sont venus compléter cet empowerment, le concept évoluant vers « la manière dont les relations sociales au sens large (institutionnelles ou non) conditionnent la capacité des individus ou des groupes à transformer des choix en action » [23].

L’échelle de la personne sera dépassée pour généraliser la méthode de l’empowerment à tous les rapports dominants/dominés. Ainsi, les ONG reprendront ces notions à leur compte afin de privilégier une approche bottom up dans l’accès à l’information. Cela se transcrit en un rapport géopolitique dans lequel les pays du sud seront amenés à regagner une autonomie décisionnelle dans le processus d’élaboration des politiques d’aide au développement. Le discours qui s’instaure est donc une dichotomie entre l’empowerment des pauvres et des communautés vulnérables –et- la domination de l’État et du marché.

En outre, les concepts comme ceux de l’empowerment et de la résilience agissent également sur les dominants, les contraignant, dans le cas de l’empowerment, à reconnaître la dimension politique du pouvoir notamment par la Banque Mondiale dans le cas des relations nord/sud – pays riches/pays pauvres [24] », pour reprendre les termes de Sandra Laugier, et c’est cette dimension qu’il faut accepter, en rupture avec les impératifs ou idéaux moraux classiques : l’autonomie, la liberté, la puissance…

Le problème que pose la commensurabilité de telles notions, que ce soit le bien être ou la vulnérabilité, qui s’impose si l’on souhaite en avoir une appréhension économique, est qu’elle devient par là-même manipulable au même titre que la dichotomie que nous avons évoquée entre société du risque et société de la menace.

Ainsi, comme le souligne A.-E. Calvès « l’empowerment fait partie de ces termes vagues, résolument optimistes et ‘‘justes’’ qui, à l’image de l’objectif d’éradication de la pauvreté, ne peuvent que susciter le consensus. (…) [25]. » Repris par la politique de la ville en France [26], ou lors de la campagne du président Obama en 2008, cette notion ne sera finalement qu’un outil de communication supplémentaire, qui n’aura pas pour effet de générer le lien inclusif escompté. Bien au contraire, de l’empowerment libérateur à l’empowerment libéral il n’y a qu’un pas qui sera rapidement franchi, valorisant l’intérêt individuel au point d’engendrer une déresponsabilisation des services publics, de l’État, à l’égard de la population concernée, l’origine du terme responsabilité, comme nous le rappelle Joan Tronto, renvoyant à l’idée de réponse, « c’est-à-dire à une attitude manifestement relationnelle [27] ». Autrement dit : « de faire des conséquences de l’action, aussi imprévisibles et éloignées des intentions de l’acteur soient-elles, l’ “unique critère” [28] » d’une responsabilité qui sort ainsi du régime juridique de l’imputation pour entrer dans celui de l’ascription. C’est bien l’idée d’autonomie, ou plutôt une certaine idée d’autonomie, qui sert dans ce déplacement conceptuel de repoussoir à celle de responsabilité. Privé des propriétés de la souveraineté et de l’indépendance, l’acteur responsable est en effet ici tout autant patient qu’agent, et les conséquences de ses actes ne s’appréhendent pas tant sous la catégorie de la causalité que sous celle de la relation [29]. Comme nous le rappelle Sandra Laugier : « la vulnérabilité et l’interdépendance sont opposées à l’abstraction d’êtres humains isolés, indépendants, dont la confrontation raisonnée (de Hobbes à Rawls) serait à l’origine du lien social [30]. » L’acceptation libérale du concept aura néanmoins raison du lien nécessaire à l’existence de la responsabilité, et le décalage entre la théorie et l’application est tel que l’on aboutit à des situations totalement ubuesques. Un habitant interrogé sur l’efficacité de la méthode dans son quartier en France s’exclame : « On n’en peut plus de cette pseudoconcertation organisée toujours selon le même schéma – trois réunions, un PowerPoint et toujours les dix mêmes habitants à qui on demande un avis sur un projet déjà ficelé [31] ».

Car dans la pratique, l’objectif visé semble moins de permettre la participation et la prise en compte des besoins des habitants afin de créer un environnement leur permettant une liberté de choix possible, que de leur faire accepter les nouvelles réformes. Des structures pilotes sont mises en place afin de faire passer la doctrine. Pour la politique de la ville, les Quartiers en Contrat Urbains de Cohésion Sociale (2500 quartiers CUCS en France) ont rempli cette fonction. Dans la sphère du nucléaire, cela s’est traduit par l’instauration des CLI (Commission Locale d’Information) en France. Dans le cas de la gestion du désastre nucléaire de Fukushima, c’est encore une fois le programme Ethos, via l’organisation des « Dialogues », soit des ateliers organisés par ses responsables qui remplit ce rôle. Tout comme le décrit l’habitant de la cité de Grenoble pré-cité, les « dialogues » du programme Ethos consistent en un atelier durant lesquels les décideurs de la gestion de la catastrophe nucléaire exposent devant une dizaine d’habitants pré-sélectionnés qui sont amenés à s’exprimer. Plus qu’un dialogue démocratique, il s’agit de jouer la Démocratie via une mise en scène prérèglée. Ainsi, si tel n’est pas, originellement, l’objectif de l’empowerment que d’être réduit à l’illusion des méthodes participatives, cela s’avère être un fait dont les conséquences sont parfois dramatiquement pragmatiques. Le problème posé par de telles logiques est qu’elles donnent le sentiment aux habitants d’une certaine maîtrise du processus décisionnel par la prise en considération de ses requêtes alors qu’il n’en est rien.

Pour conclure notre démonstration par un exemple concret et afin de mettre en évidence la manière dont l’application de ces notions troublent notre perception de la menace pour parfois aboutir à la mise en danger des populations qu’elles étaient censées protéger, nous reprendrons le témoignage du journaliste Ugaya Hiromichi, qui dans le journal Business Media Makoto du 22 janvier 2015 relate :

(juste après les évènements – l’explosion de la centrale de Fukushima) je me souviens que lorsque l’on approchait le dosimètre à la frontière de la zone d’évacuation, on mesurait 0.2 à 0. 3 microsievert/h, néanmoins, si l’on franchissait la délimitation et que l’on pénétrait dans la zone, on faisait l’objet d’une arrestation par les forces de l’ordre. Maintenant, on est en moyenne à 3.8 microsievert/h, le chiffre le plus élevé est de 17,3 microsievert/h, et l’on peut y circuler librement. Les règlementations de l’État ainsi que ses contradictions sont tellement stupides sur ce point qu’elles ne peuvent prêter qu’à rire [32].

Afin d’éviter le stress de la protection évoqué par les experts de la gestion du désastre nucléaire japonais, ces zones sont aujourd’hui réouvertes à la résidence. Voilà ce à quoi aboutissent les politiques qui visent à l’application de la résilience dans le cas d’une catastrophe nucléaire. En d’autres termes, l’utilisation politique des concepts développés en sciences humaines et sociales, réduits à de simples objets de communication, et l’application pragmatique qui en découle peut totalement les vider de leur sens, voir même en inverser leur signification première, pour aboutir à la mise en péril de la population qu’ils étaient censés protéger, augmentant par là-même leur vulnérabilité.

par Cécile Asanuma-Brice

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Marco Stathopoulos, « Qu’est ce que la résilience urbaine ? », dans Urbanisme n°381, nov.-déc. 2011.

[2] Emmy E. Werner et Ruth S. Smith, Vulnerable but Invincible : A Longitudinal Study of Resilient Children and Youth, Broché, 1989.

[3] G. Djament-Tran, M. Reghezza-Zitt, Résiliences urbaines Les villes face aux catastrophes, ed. Le Manuscrit, 2012.

[4] Nous avons préalablement évoqué les biais de la résilience urbaine dans : Cécile Asanuma-Brice, Beyond reality : The management of migratory flows in a nuclear catastrophe by a pro-nuclear State, Japan Focus, nov. 2014.

[5] Boris Cyrulnick, Les âmes blessées, Paris, Odile Jacob, 2014.

[6] Ulrich BECK, La société du risque, Paris, Flammarion, 2003.

[7] Ibid., p. 41.

[8] 影浦峡, 信頼の条件 : 原発事故をめぐることば, 岩波書店, 2013.

[9] 平成26年度 原子力関係経費既算要求額、第34回原子力委員会資料第6号。

[10] The 52nd Annual Meeting of Japan Society of clinical Ontology : Kids cancer seminar – Because you live in Fukushima there is a necessity of education on cancer !

[11] NHK, 10 juin 2014, un manuel apprenant à « vivre avec la radioactivité »“放射能と暮らす”ガイド est désormais distribué dans les collectivités.

[12] Cette partie de notre recherche a été développée dans le cadre du PEPS Mission interdisciplinarité du CNRS Expertise, controverse et communication entre Science et société, au sein duquel nous avons dirigé une étude sur Les controverses scientifiques face à la responsabilité civique.

[13] Voir Cécile Asanuma-Brice, Beyond reality, Japan Focus, nov. 2014 « Le Pr Hirofumi MASHIKO, neuropsychiatre au département de médecine de l’université de Fukushima, explique ainsi que le port du masque, les restrictions diverses liées à l’utilisation des cours d’écoles, des piscines, à la consommation de la nourriture, etc. seraient autant de mesures stressantes à l’origine de désordres psychiques. »

[14] Annie Thébaud – Monny, La science asservie, Paris, La Découverte, 2014.

[15] Dans le cas du Japon, M. Yasuhide CHIKAZAWA, vice président de la chaîne de supermarché Aeon et ancien directeur de DAIEI, soit les deux plus importantes chaînes de supermarchés japonaises, a participé au 3e « dialogue » Ethos qui s’est déroulé les 7 et 8 juillet 2013 dans la ville de Date.

[16] http://www.icrp.org/docs/dialogue-3E.pdf

[17] Martha Nussbaum, Capabilités. Comment créer les conditions d’un monde plus juste ?, Paris, Climats, 2012.

[18] Sen Amartya K., “Equality of what ? », in Choice, welfare, and Measurement, Oxford, Basil Blackwell, 1979.

[19] B. SIMON, The Empowerment Tradition in American Social Work, a history, New York, Columbia University Press, 1994.

[20] Barbara SALOMON, Black Empowerment : social work in oppressed community, Columbia University Press, 1976.

[21] P. Freire, Pédagogie des opprimés – conscientisation et révolution, Paris, François Maspero, 1974.

[22] Estelle Ferrarese, Vivre à la merci, Le care et les trois figures de la vulnérabilité dans les théories politiques contemporaines, Multitudes, 2009.

[23] A.-E. CALVES, « Empowerment » : généalogie d’un concept clé du discours contemporain sur le développement, Revue Tiers Monde, Armand Colin, 2009.

[24] K. F. WONG, « Empowerment as a Panacea for Poverty. Pld wine in new Bottles ? Reflections on the Wolrd’s Bank’s Conception of Power, Progress in Development Studies, n°3, 2003.], et dans celui de la résilience, d’admettre la vulnérabilité des êtres et de leur environnement, anéantissant de fait le discours du risque zéro. La vulnérabilité est une notion qui a connu un développement important ces dernières années, dans le champ de la réflexion en sciences humaines et sociales. « Elle a d’abord été employée dans une perspective normative : il y aurait une catégorie de « vulnérables » – des humains à qui nous devrions une attention spécifique et que nous négligeons habituellement : handicapés, grand âge…. Mais elle a désormais acquis un sens descriptif, celui d’une condition humaine à « reconnaître » : nous sommes tous vulnérables[[ S. LAUGIER, Tous vulnérables ? Le care, les animaux et l’environnement, Petite bibliothèque Payot, 2012.

[25] Ibid.

[26] Carole Biezener et Marie-Hélène Bacqué, L’Empowerment, une pratique émancipatrice, La Découverte, 2013.

[27] Joan TRONTO, « Particularisme et responsabilité relationnelle en morale : une autre approche de l’éthique globale » (p. 103), dans Contre l’indifférence des privilégiés, à quoi sert le care ?, Carol Gilligan, Arlie Hochschild et Joan Tronto, Payot, 2013.

[28] Ibid., p. 23

[29] Gérôme TRUC, Assumer l’humanité. Hannah Arendt : la responsabilité face à la pluralité, Editions de l’université de Bruxelles, 2010.

[30] Ibid

[31] David Bodinier, de l’Alliance citoyenne à Grenoble, cité dans Sylvia Zappi, « L’empowerment, nouvel horizon de la politique de la ville », Le Monde, 07/02/2013.

[32] 烏賀陽弘道,Business Media 誠] , ”かつて封鎖ラインで線量計をかざすと、毎時0.2~0.3マイクロシーベルトだったのを覚えている。それでも中に入ると逮捕された。今は平均毎時3.8 マイクロシーベルト、最大値は毎時17.3マイクロシーベルトを自由に通れる。このへんの政府の規制の無意味さは、あまりにバカバカしい矛盾の積み重ね で、もう笑う気すら起きない。” 22.01.2015

Le choc du présent selon Douglas Rushkoff

Par

03/06/2015

Source : http://echoradar.eu

Selon l’auteur de Present Shock : When Everything Happens Now, la surinformation chronique enferme les gouvernements et les sociétés dans une obsession du présent, assombrit leurs visions globales et dégrade leurs projections à long terme. Ce constat peut paraître évident mais Douglas Rushkoff, essayiste cyberpunk et théoricien des médias, dépeint audacieusement une évolution inquiétante et propose des solutions qui valent largement un doigté glissant sur Android/iOS…

douglas_rushkoff

Present Shock est un clin d’oeil au cultissime Future Shock écrit par le futurologue Alvin Toffler en 1970. L’ouvrage a tout l’air d’un blog couché sur papier et sa densité thématique n’est pas nécessairement prometteuse pour le rédacteur d’une synopsis. Mettons tout de même le pied à l’étrier…

Dans le sillage de ses homologues Nicholas Carr et Sherry Turkle, respectivement auteurs de The Shallows et de Alone Together, Rushkoff blâme la perfusion informationnelle qui confine les décideurs politiques et économiques à la gestion de crise permanente et à ses impératifs de communication instantanée, au détriment d’une vision globale, d’une articulation cohérente d’objectifs et donc de solutions à long terme. Noyée dans ce torrent d’informations réactualisées et amplifiées minute par minute, la société entière est en quête du « méta-moment ultime » et s’agite de facto dans un « présentisme » forcené.

Cas d’école en vrac : les révoltes arabes, l’affaire Snowden, la tragédie du vol MH17, l’épidémie du virus Ebola, les attentats de Charlie Hebdo, les sinistres succès de l’Etat Islamique…

Les technologies de l’information (Internet, smartphones, tablettes, télévision numérique, médias/réseaux sociaux) constituent le coupable idéal de cette détresse aussi addictive que contre-productive. Partageant son temps de cerveau disponible entre Youtube, Twitter, Facebook et la replay TV, le « médianaute » est de moins en moins influencé par des narrations paraboliques avec leurs débuts, milieux et fins, et se nourrit de plus en plus d’un mix d’informations et de récits échantillonnés et rééchantillonnés par ses soins.

Note de service : le lecteur, l’auditeur, le téléspectateur et l’internaute sont morts. Vive le médianaute !

D’une certaine façon, nous sommes nos propres « DJ Media » mais aussi nos propres trolls recherchant désespérement une partition audible… à l’instar des marques commerciales et des institutions politiques, les unes pataugeant dans la communication publicitaire et les autres dans la communication stratégique et l’influence; toutes confrontées à l’âpre concurrence des médias/réseaux sociaux. Rushkoff insiste : cette perfusion informationnelle ne fait qu’accroître l’entropie généralisée.

Le slogan « don’t believe the hype » (1) a littéralement acquis ces lettres de noblesse avec la prolifération des réseaux sociaux, des blogs et des pure players (Huffington Post, Slate, Medium, The Daily Beast, Politico, Mediapart, Rue89, Causeur, etc)… qui ne facilitent pas la tâche aux médias de masse – notamment la presse écrite – constamment tenus de déployer des trésors d’ingéniosité pour augmenter leurs abonnements/ventes et assurer leur survie.

Les technologies de l’information ont également consacré la dictature de la transparence : les marques commerciales doivent tout dire et tout révéler sur la réalité de leurs processus de fabrication. Toute firme prétendant jouer la carte écologique ou éthique (développement durable, énergies vertes, produits bio, normes du travail, commerce équitable, etc) doit être en mesure de le prouver à tout moment à la face du monde, et intégrer cette dimension dans son marketing. Tôt ou tard, un intrus ou un salarié filmera et diffusera les conditions de travail dans ses locaux en quelques clics. Craignant pour leur réputation, Apple a du en finir avec ses « esclaves » en Chine et Pepsi-Cola investir dans les usines à faible émission de carbone et de déchets.

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Les voraces consommations de contenus online et on air ont engendré de nouvelles formes de récits.

Oublions les monotones séries Star Trek, Dallas, Beverly Hills, Sex in The City, X-files et consort aux narrations un peu trop linéaires, paraboliques ou manichéennes. Désormais, le mal triomphe ou marque de gros points, le bien ne sait plus à quel saint se vouer et les vainqueurs se contentent d’un dangereux statu quo entre deux victoires à la Pyrrhus. Malheur à quiconque dormira sur ses maigres lauriers : « anyone can be killed » (2), avait froidement déclaré la petite Arya Stark à Lord Lannister.

Aujourd’hui, les narrations efficaces empruntent aux univers du fantasy et du jeu vidéo en ligne dans lesquels tout le monde est à la fois un héros et un vilain au coeur d’une bataille ou d’une quête perpétuelle. Les faramineux succès de The Wired, Game of Thrones, The Walking Dead, Mad Men et Breaking Bad – pour ne citer que ces séries TV – doivent énormément à leurs épiques narrations multiples sans cesse recommencées et reflètent à merveille les aspirations du médianaute et les évolutions des sociétés surinformées.

Le choc du présent affecte considérablement la conduite des mouvements politiques et sociaux alors noyés dans un environnement hautement défavorable. Les leaders d’opinion parviennent difficilement à cristalliser et à entraîner durablement les foules connectées vers un objectif clair et précis, pour peu qu’ils réussissent à le définir. La preuve par l’échec cuisant du mouvement Occupy Wall Street… qui aurait du prendre de la graine auprès du Tea Party ? Le premier recherchait un consensus révolutionnaire contre Wall Street (qui spécule à court terme avec ses traders algorithmiques plutôt qu’investir dans l’avenir) tandis que le second a lentement mais sûrement pesé sur l’échiquier politique américain et a provoqué la fermeture administrative du gouvernement fédéral pendant plusieurs semaines.

À l’ère de la surinformation chronique, Martin Luther King ne ferait qu’engranger des abonnés sur Twitter/Facebook plutôt que marcher avec les foules afro-américaines sur Washington, et le voyage sur la Lune selon JFK ne serait qu’un superbe blog plutôt qu’une aventure technologique d’une décennie.

Cette probabilité typique d’un esprit cyberpunk m’a soudainement fait réfléchir sur les actualités internationales.

Le cynisme ou le laxisme de Washington et de Bruxelles en matières de politique étrangère et de sécurité/défense est souvent invoqué par leurs fervents détracteurs. Qu’en est-il de la surinformation chronique et de la paralysie du présent face aux avancées du djihad au Moyen-orient et en Afrique, de la négociation d’un accord nucléaire avec l’Iran, de la redistribution des cartes stratégiques dans le monde arabe/musulman, de la guerre froide 2.0 contre une Russie résurgente et une Chine émergente et les interminables déboires de l’Euroland ?

Ces « nouilles de crises » produisent aléatoirement des à-coups qui soumettent les décideurs politiques au feu des critiques et au poids de l’émotion. Dans de telles conditions, la sensiblerie, la susceptibilité, la frustration, la maladresse, la colère, l’hyper-réactivité et la terreur ne laissent qu’une petite marge aux approches pondérées et aux visions globales. Ne surestimons pas les chancelleries quand Twitter et Youtube deviennent une arène politique et diplomatique…

En résumé, Alvin Toffler décrivait la désorientation croissante de nos sociétés dans un futur en accélération constante, Douglas Rushkoff décrit la paralysie progressive du futur dans nos sociétés surinformées.

Victimes directes du choc du présent, les citoyens exigent des résultats rapides de leurs élus et n’ont plus aucune idée de l’échelle de temps historique nécessaire à l’action économique, sociale ou stratégique, et aux fonctions régaliennes. Notre vision du temps se réduira-t-elle à celle d’une session de jeu vidéo ou d’un fil de discussion sur un réseau social ? Que faire contre cette dérive qui semble aussi généralisée qu’irréversible ?

L’essayiste cyberpunk suggère aux décideurs politiques, aux marketeurs et aux médias de s’intéresser de plus près aux usages courants dans les univers de la technologie, du jeu vidéo et du fantasy.

Lors de son lancement en « grande pompe », Healthcare.gov ou le site Web de l’Obamacare, accusa de nombreux bugs qui firent les choux gras du Tea Party et des médias. L’administration Obama aurait peut-être du s’inspirer des versions bêta d’applications ou de services en ligne qui sont améliorées par itérations successives, parfois annoncées dans des keynotes très attendues par les utilisateurs. Ainsi, l’Obamacare impliquerait ses souscripteurs dans son évolution permanente.

Dans la même veine, les grandes puissances devraient forger des stratégies de défense/sécurité, de communication et d’influence qui ne soient point assorties d’options pour des victoires finales et définitives a fortiori lorsqu’il s’agit de « franchises » terroristes et résilientes comme l’Etat islamique et Al-Qaïda. Toute initiative militaire contre un groupe terroriste serait considérée non pas comme une solution générique mais comme la « version d’essai » d’une solution parmi tant d’autres, à l’image de la combinaison d’infanterie légère kurde et d’aviation alliée qui fit mouche contre l’Etat islamique à Kobané.

Le réchauffement climatique, les virus mutants, le chômage, la pauvreté, la faim, la spéculation financière, l’insécurité urbaine, le trafic de drogue, le (cyber)crime organisé, les extrémismes politiques, les revendications / tensions identitaires et le terrorisme sont des risques endémiques et des menaces résilientes qui ne seront jamais annihilés une bonne fois pour toutes… et perdureront d’autant plus que la surinformation augmente l’entropie généralisée dans un cercle vicieux.

On ne peut planter de drapeau flottant sur leurs décombres et crier victoire mais on peut probablement « contenir le mal ou limiter la casse » avec des solutions à moyen/long terme qui soient à la fois novatrices, expérimentales, ouvertes et évolutives; et de surcroît « vendues et communiquées » comme telles dans la mesure du possible. Vaste programme.

Un malheur ne venant jamais seul, Douglas Rushkoff avoue une addiction aux technologies et un déficit récurrent d’attention qui a perturbé la rédaction de son ouvrage. Il en de même pour le blogueur qui a grandement apprécié l’approche novatrice et le style accrocheur de son choc du présent et doit immédiatement savoir pourquoi son smartphone a vibré trois fois en moins d’une minute…

(1) Ne croyez pas la publicité / la version officielle

(2) N’importe qui peut être tué

Electrosphère

Ni complotisme, ni conformisme

Par Romain MIELCAREK

12/06/2015

Source : http://www.guerres-influences.com

Depuis quelques mois, un certain nombre de travaux ont permis de mieux comprendre le phénomène du complotisme. Ou plutôt de comment Internet démultiplie les effets, la visibilité et surtout la viralité de thèses plus ou moins farfelues. Gérald Bronner explique très bien ces problématiques dans sa Démocratie des Crédules où il confronte un marché cognitif devenu totalement marchand (je te vend ce que tu veux acheter) et des biais intellectuels assez classiques (théorie des jeux par exemple).

Et il est effectivement catastrophique de voir comment une multitude de citoyens tombent dans la machine à désinformer. Il peut s’agir de se laisser tenter par des théories confuses qui, au prétexte d’une accumulation d’incompréhensions et de doutes, laissent entendre qu’il y a un mystère à résoudre (11 septembre: plus il y a de doutes, plus on peut imaginer qu’on nous ment). Ou, encore plus problématique, il peut s’agir de s’abreuver auprès d’un média clairement propagandiste et de le prendre pour une vérité alternative qu’on nous cacherait (CF Sputnik et autres FoxNews qui sélectionnent précautionneusement leurs informations pour vous donner une version parfaitement orientée du monde).

Le problème, c’est que cette chasse généralisée au complotisme, déclarée par une multitude de médias, risque de donner un crédit renouvelé à une autre déformation informationnelle et cognitive: le suivisme du pouvoir en place. Les structures de puissance (Etats, armées, institutions, entreprises…) ont en effet d’imposants moyens de communication qui ont tendance à largement dépasser les capacités des journalistes à déconstruire et vérifier leur discours. Les journalistes du Monde Diplomatique et les observateurs d’Acrimed tirent régulièrement la sonnette d’alarme en notant, notamment dans le cas des interventions militaires, comme la presse a tendance à valider un peu facilement le discours du pouvoir en place (L’Opinion, ça se travaille). Un exercice d’influence qui parvient bien souvent à convaincre une majorité de l’opinion publique lors des premiers mois des crises, comme le confirment régulièrement différents instituts de sondage.

C’est aussi l’inquiétude d’Oliver Boyd-Barrett, directeur de recherche en communication: « Les chercheurs en media studies, ainsi que les journalistes, sous-estiment trop souvent dans quelle mesure les médias d’actualité sont structurés de manière parfaitement favorables à des projets de propagande. » Dans un chapitre de l’ouvrage collectif Communicating War, il note que malgré une multitude de mensonges d’Etat et d’opérations de déception (false flag), les journalistes continuent d’avoir une trop lourde tendance à accorder le bénéfice du doute aux administrations: « Les médias mainstream semblent accorder une confiance déraisonnée aux institutions et aux sources officielles, comme si leur responsabilité en de telles circonstances, était d’assurer une forme de contrôle social. »

Boyd-Barrett donne plusieurs exemples, à travers l’histoire plus ou moins récente des Etats-Unis, de manipulations qui auraient pu alerter les observateurs lors de la préparation de l’invasion de l’Irak en 2003. Il prend surtout un exemple d’autant plus emblématique qu’il est l’objet de l’un des plus gros volumes de théories du complot: le 11 septembre. Alors que les débats et les enquêtes sur les attaques se poursuivaient, certaines questions étaient largement sous-médiatisées. Ainsi, de nombreux médias ont évoqué la question de l’erreur de coordination des services de renseignement, ou d’une lutte entre services concurrents ayant abouti à une erreur d’appréciation. Pourtant, un sujet soulevait des questions: le maintien au même moment de plusieurs exercices militaires (Northern Vigilance, Vigilant Guardian, Northern Guardian et un exercice mineur du National Reconnaissance Office), métant en péril la capacité à protéger le ciel américain, a été presque tabou dans la presse. Il ne s’agit surtout pas de supputer sur de possibles réponses, mais bien de ne s’interdire aucune question… et si l’on ne trouve pas de réponses satisfaisantes, cela ne veut pas dire qu’il y a un secret, mais simplement… qu’on n’a rien trouvé!

Il ne faut pas de partir du principe qu’un gouvernement ment par défaut (complotisme), mais il ne faut pas non plus de croire qu’un gouvernement est fondamentalement honnête (conformisme). Chaque acteur a, dans une crise, des intérêts à défendre et une stratégie d’influence à mettre en place pour atteindre ses objectifs. Notre travail de journaliste est bien de savoir relayer la parole de chacun tout en ayant à l’esprit quel peut être son agenda. Comment faire pour trouver le juste milieu et ne pas tomber dans l’un ou l’autre des deux travers décrits ici? C’est à la fois très simple et très compliqué: il faut une méthodologie carrée un professionnalisme sans failles.

– Une bonne connaissance des enjeux, qui passe par une veille et un apprentissage continus des problématiques liées à un secteur spécifique, qu’il soit géographique, thématique ou professionnel. On peut être un journaliste généraliste, mais chacun doit à son niveau bâtir sa propre capacité à déjouer les manipulations.

– Un réseau de sources opérationnel, indispensable à la vérification d’une information. Il ne s’agit pas tant d’assurer à 100% qu’elle est vraie (une manipulation est toujours possible) mais au moins qu’elle est plausible.

– Une bonne méthodologie de vérification des informations. Le journalisme, accompagné de connaissances de bases en sciences sociales, permets normalement de le faire. Attention pourtant aux sautes logiques dans un raisonnement et à la confusion entre ce que l’on sait et ce que l’on croit savoir.

– La modestie est indispensable pour admettre la limite de ses connaissances à un moment donné, voire de ses erreurs à posteriori. Certains journaux ont su le faire, comme le New York Times qui a étudié en détail les raisons de sa défaillance en 2003. D’autres, notamment en France, ont beaucoup de mal à le faire et ont une tendance régulière à l’amnésie.

– Ayons le courage d’affirmer nos lacunes, surtout lorsque l’on est un junior. Nous avons trop facilement tendance à vouloir répondre aux attentes de chefs qui, pris dans la machinerie de l’urgence et du stress, tombent eux-aussi dans des pièges. Céder à cette pression est un pas immense en direction de l’erreur.

Il convient de rappeler, encore une fois, que le contexte actuel des médias ne favorise pas une pratique sécurisée du métier de l’information. L’urgence des deadlines, la multiplication des sources et la difficulté croissante à vérifier certaines données, la montée en puissance des organes d’influence, ainsi que la fragilité du tissu des journalistes de terrains… autant de facteurs qui contribuent à laisser des boulevards grands ouverts pour ceux qui cherchent à faire passer des messages vers leurs cibles. Il appartient à chacun, dans cette profession, de s’armer pour pouvoir désamorcer au mieux toutes ces faiblesses.

Il est également important que chaque citoyen interroge ses propres pratiques. S’il n’est pas toujours facile de prendre le temps de recouper ses informations, comme on peut le faire dans les milieux où l’information est stratégique, une bonne hygiène informationnelle est assez facile à mettre en oeuvre. Certains médias ont fait plus ou moins leurs preuves. Le New York Times, Radio France Internationale, France 24 ou encore Le Monde, ont tous commis des erreurs à un moment ou à un autre. Mais sur la globalité, ces rédactions trainent beaucoup moins de casseroles qu’un Fox News ou un Sputnik. N’oublions jamais non plus qu’un éditorialiste n’informe pas, il argumente (à quelles fins?) et qu’une tribune n’est pas une enquête. Apprenons, enfin, à identifier les journalistes qui font un travail approfondi, sérieux, tendant vers l’objectivité. Pas parce qu’ils confirment nos propres convictions, mais justement parce qu’il nous propose les outils pour les affiner ou les confronter.