Ce que la censure réserve aux Russes en 2016

Source : https://fr.globalvoices.org/2016/01/02/193414/

02 Jan 2016

Alexander Zharov n’est généralement pas considéré comme faisant partie des plus influents représentants de l’Etat russe, mais il est à la tête de Roskomnadzor, l’agence gouvernementale chargée de réguler et de censurer les médias (internet y compris). Par le passé, Zharov était supplanté dans les médias par son propre représentant, Maxim Ksenzov, qui a fait les Unes des journaux après diverses plaintes et accusations controversées, comme une remarque faite en mai 2014, lorsque Ksenzov a affirmé que les régulateurs pouvaient bloquer Twitter ou Facebook “en quelques minutes”.

Le 25 décembre, toutefois, Ksenzov a annoncé officieusement qu’il quitterait son poste au début du mois de janvier. Quatre jours plus tard, Zharov s’est lancé sous les feux des projecteurs en accordant un long entretien au site d’information Gazeta.ru, donnant ainsi aux Russes un avant-goût de ce qui les attend en 2016 de la part de leur censeur national d’internet.

L’interview couvre tous les domaines. Zharov évoque les frictions entre Roskomnadzor et Wikipédia (qui a résisté aux efforts déployés par le gouvernement russe pour censurer des articles sur les drogues illégales), les proxys anonymiseurs, l’emploi des mots “ISIL” et “Daesh”, et la nomination de German Klimenko, nouveau conseiller internet de Vladimir Poutine. Ci-dessous, nous vous fournissons un résumé détaillé des trois sujets abordés par Zharov avec Gazeta.ru : évaluer la normalité de la censure médiatique russe, mesurer le succès de la censure russe et réguler le marché russe des applications de messagerie pour téléphones.

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Les cibles nucléaires des Etats-Unis durant la guerre froide déclassifiées

Source : http://fr.euronews.com/2015/12/24/les-cibles-nucleaires-des-etats-unis-durant-la-guerre-froide-declassifiees#.VnwdFkdyEws.twitter

24 Dec 2015

C’est un document datant de 1956 qui vient d‘être rendu public par la National Archives and Records Administration à la demande d’un chercheur de l’Université George Washington. Cette longue liste de 800 pages détaille les cibles potentielles de frappes nucléaires américaines en cas de guerre avec l’URSS. Et elle a de quoi donner des sueurs froides. On y trouve – énumérés sous des noms de codes – des milliers d’objectifs identifiés comme stratégiques. Parmi eux, 1 200 villes, notamment Moscou, Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg), Berlin-Est, Varsovie ou encore Pékin. Si ces villes étaient essentiellement retenues pour les sites militaires et industriels qu’elles abritaient, la catégorie “population” apparaît également, accréditant la volonté de frapper des zones densément peuplées pour faire un très grand nombre de victimes civiles.

En visionnant la carte ci-dessous, on peut prendre la mesure de la multiplicité des objectifs identifiés, qu’il s’agisse de zones urbaines ou de bases aériennes. Car en cas de conflit généralisé, la priorité aurait été d’anéantir au plus vite les capacités aériennes de l’URSS pour éviter que l’Union soviétique ne réplique par des frappes nucléaires massives. À l‘époque, en effet, seuls les bombardiers pouvaient acheminer l’arme atomique jusqu‘à sa cible, les missiles nucléaires intercontinentaux ou ceux lancés depuis des sous-marins étant encore inexistants.

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Le boom de l’industrie de guerre

Par Manlio Dinucci , Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

17/03/2015

Source : http://ilmanifesto.info

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Le commerce international d’armements a grossi en volume de 16% en cinq ans et continuera à augmenter : les données diffusées par le Sipri le 16 mars 2015 le confirment. Les principaux exportateurs restent les Etats-Unis (avec 31% de l’export mondial), suivis par la Russie (27%), la Chine (passée du sixième au troisième rang avec 5%), et par Allemagne, France, Grande-Bretagne, Espagne, Italie, Ukraine et Israël. L’Italie -dont l’export militaire a augmenté de plus de 30% en cinq ans et augmentera ultérieurement grâce à la reconversion de Finmeccanica du civil au militaire- est ainsi le huitième exportateur mondial d’armements, qui fournit surtout les Emirats Arabes Unis, l’Inde et la Turquie. Les principaux importateurs mondiaux sont : Inde, Arabie Saoudite, Chine, Emirats Arabes Unis, Pakistan, Australie, Turquie, Etats-Unis (qui importent des armements allemands, britanniques et canadiens). Forte augmentation de l’import militaire des monarchies du Golfe (71% en cinq ans) et du Moyen-Orient en général (54%), et de celui de l’Afrique (45%). Personne ne connaît cependant le volume réel et la valeur des transferts internationaux d’armes, dont beaucoup ont lieu sur la base de transactions politiques. Le tout sous le paravent du Traité sur le commerce d’armements, lancé solennellement par l’Onu il y a deux ans. Ceci n’est que la pointe de l’iceberg de la production d’armements, pour la majeure partie destinée aux forces armées des pays producteurs. En tête les Etats-Unis, qui attribuent (si l’on s’en tient aux seuls chiffres du budget du Pentagone) environ 95 milliards de dollars annuels pour l’acquisition d’armements : une énorme quantité d’argent public qui, reversée dans les caisses des plus grandes industries de guerre étasuniennes (Lockheed-Martin, Boeing, Raytheon, Northrop Grumman, General Dynamics, United Technologies), leur permet de se placer aux plus hauts rangs de l’échelle mondiale.

Comme le business des armes augmente au fur et à mesure que croissent les tensions et les guerres, l’explosion de la crise ukrainienne et la confrontation Otan/Russie ultérieure ont représenté une chance pour les gros actionnaires des industries de guère étasuniennes et européennes.

Dans la manoeuvre Otan qui se déroule ce mois-ci en Pologne, les Etats-Unis déploieront une batterie de missiles Patriot « comme dissuasion à l’agression sur le flanc oriental ». En réalité surtout parce que la Pologne doit décider dans l’année si elle achète les missiles Patriot, produits par l’étasunien Raytheon, ou ceux analogues du consortium franco-italien Eurosam : une affaire de 8 milliards de dollars, dans le cadre d’une attribution de 42 milliards (presque 40 milliards d’euros) décidée par Varsovie pour potentialiser ses forces armées. La Pologne entend aussi acheter trois nouveaux sous-marins d’attaque, en les armant de missiles de croisière (à double capacité conventionnelle et nucléaire) fournis par Raytheon ou par le français Dcns.

Même business en Ukraine : Washington a annoncé une nouvelle fourniture à Kiev, d’une valeur de 75 millions de dollars, de matériels militaires « non létaux », parmi lesquels des centaines de blindés « non armés » qui peuvent être facilement armés avec des systèmes produits en Ukraine ou importés. Poroshenko  a annoncé, le 13 mars, que le gouvernement de Kiev a signé des contrats pour importer des « armes létales » de 11 pays de l’Union européenne, dont certainement l’Italie.

En pleine activité aussi les industries de guerre russe et chinoise. Pour contrebalancer la force navale étasunienne, qui dispose d’environ 300 navires de guerre dont 10 porte-avions, la Russie est en train de construire simultanément quatre sous-marins nucléaires et la Chine se dote d’un second porte-avions produit nationalement.

Ainsi le monde fabrique-t-il les instruments de sa destruction.

 Manlio Dinucci

Edition de mardi 17 mars 2015 de il manifesto

http://ilmanifesto.info/il-boom-dellindustria-bellica/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

En Bref : Archives Infos du Net (15/03/2015)

[Cote d’Ivoire] – L’ex-première dame Simone Gbagbo condamnée à 20 ans de prison (10/03/2015)
La justice ivoirienne a condamné mardi l’ancienne première dame de Côte d’Ivoire Simone Gbagbo à vingt ans de prison. Le parquet avait requis dix ans d’emprisonnement pour son rôle dans les violences post-électorales qui ont fait quelque 3000 morts en 2011.

Après plus de neuf heures de délibération, le jury a retenu toutes les charges retenues contre la « dame de fer », dont celles de constitution de bandes armées, d’atteinte à la sécurité de l’Etat, de participation à un mouvement insurrectionnel et de trouble à l’ordre public. Il a assorti sa peine de prison de dix ans de privation des droits civiques… (Lire la suite)

http://www.romandie.com/news/Lexpremiere-dame-Simone-Gbagbo-condamnee-a-20-ans-de-prison/573451.rom

 

[Suède] – La Suède met fin à sa coopération militaire avec l’Arabie saoudite au nom des droits de l’homme (10/03/2015)

La Suède a décidé de ne pas renouveler son accord de coopération militaire signé avec l’Arabie saoudite en 2005, a annoncé mardi 10 mars le premier ministre social-démocrate, Stefan Löfven. « Il sera rompu », a déclaré M. Löfven à la radio publique SR depuis Kiev, à propos de cet accord qui était controversé au sein de la majorité de gauche en raison de la question des droits de l’homme … (Lire la suite)

http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/03/10/la-suede-met-fin-a-sa-cooperation-militaire-avec-l-arabie-saoudite-au-nom-des-droits-de-l-homme_4591005_3214.html

 

[Allemagne] – Piratage du Connected Drive de BMW et Mini Austin (10/03/2015)

Les voitures connectées, l’avenir des automobiles de demain ? BMW vient de demander à plusieurs millions de ses clients de mettre à jour le logiciel Connected Drive. Il était possible de déverrouiller les portes avec un simple smartphone… (Lire la suite)

http://www.zataz.com/piratage-du-connected-drive-de-bmw-et-mini-austin/

 

[Royaume-Uni] – Schiste fucking au Royaume-Uni (10/03/2015)

Alors que le gouvernement écossais a ordonné fin janvier un moratoire sur l’exploitation du gaz de schiste par fracturation hydraulique [1], le Premier ministre britannique David Cameron semble déterminé à poursuivre sa ruée vers ce shale gas, nouvelle énergie « miracle ». La résistance s’organise, décidée à faire reculer une meute d’industriels déjà bien installés… (Lire la suite)

http://cqfd-journal.org/Schiste-fucking-au-Royaume-Uni

 

[Royaume-Uni] – Julian Assange : « Aucun citoyen européen n’est à l’abri » (07/03/2015)

Début de semaine, Julain Assange était sur l’antenne d’Europe 1, dans la matinale de Thomas Sotto. Le fondateur de Wikileaks est revenu sur les révélations de ces derniéres semaines.

On entend parler de vous depuis des années mais qui est Julien Assange ? Justicier, illuminé, résistant, mégalo ? « Je ne sais pas ! Si vous lisez la presse, tous ces qualificatifs et bien d’autres ont été utilisés ! Tortureur de chats, agent du Mossad et j’en passe…« … (Lire la suite)

http://www.datasecuritybreach.fr/julian-assange-aucun-citoyen-europeen-nest-a-labri/

 

[France] – «Les bêtes sont encore vivantes au moment où on les tronçonne» (06/03/2015)

INTERVIEW Anne de Loisy, journaliste, est l’auteure d’une enquête sur la filière de la viande.

La journaliste Anne de Loisy avait enquêté en 2012 sur les abattoirs pour l’émission Envoyé spécial. Elle en a tiré Bon appétit ! Quand l’industrie de la viande nous mène en barquette (1), un livre très documenté paru fin février sur la filière de la barbaque, des éleveurs à nos assiettes… (Lire la suite)

http://www.liberation.fr/terre/2015/03/06/les-betes-sont-encore-vivantes-au-moment-ou-on-les-tronconne_1215730

 

[Japon] – Fukushima : Une nouvelle fuite (connue depuis 1 an) d’eau contaminée coule directement dans le Pacifique (06/03/2015)

Le 4 mars 2015, Tepco confesse qu’une autre évacuation draine des eaux extrêmement radioactives dans le Pacifique depuis le 11-3. Le déversoir est situé en-dehors du port de la centrale.
Les eaux extrêmement radioactives partent directement à la mer. Tepco le sait depuis avril dernier mais le cache depuis près d’un an… (Lire la suite)

http://hillion-fukushima.blogspot.fr/2015/03/une-nouvelle-fuite-connue-depuis-1-deau.html

 

[USA] – Les États-Unis dressent leur « liste noire » des sites pirates (06/03/2015)

Les États-Unis viennent d’actualiser leur liste noire des sites Internet accusés de permettre le téléchargement illégal de milliers de films, séries, musiques, etc. Si les noms changent progressivement d’années en années, force est de constater que le nombre de cibles à abattre n’évolue guère… (Lire la suite)

http://www.nextinpact.com/news/93361-les-etats-unis-dressent-leur-liste-noire-sites-pirates.htm

 

[France] – Le gouvernement invité à étendre la redevance TV aux tablettes et ordinateurs dès 2016 (05/03/2015)

Un rapport remis hier au gouvernement préconise à nouveau une extension de la redevance TV aux nouveaux écrans (ordinateurs, tablettes, smartphones…). Poussée notamment par les ayants droit, cette réforme fait actuellement l’objet d’analyses du côté de l’administration. Elle devrait très vraisemblablement être évoquée cet automne, à l’occasion des discussions relatives au projet de loi de finances pour 2016… (Lire la suite)

http://www.nextinpact.com/news/93336-le-gouvernement-invite-a-etendre-redevance-tv-aux-tablettes-et-ordinateurs-des-2016.htm

 

[U.S.A] – Washington projette de doubler son budget médias russophones (05/03/2015)

Victoria Nuland, la secrétaire d’Etat adjointe en charge de l’Europe, est en pointe depuis plusieurs mois pour dénoncer la propagande russe diffusée à travers les médias d’Etat. La diplomate américaine n’a cessé de dénoncer les « mensonges » diffusés notamment par Russia Today, s’inquiétant notamment de ses effets jusqu’au sein d’audiences américaines. Interrogée sur la possibilité de censurer la chaîne de télévision russe, qui diffuse en anglais, elle a refusé une telle hypothèse en assurant « croire en la liberté d’expression, la liberté des médias étant un droit dans notre pays« … (Lire la suite)

http://www.guerres-influences.com/victoria-nuland-contre-propagande-budget-medias-russophone/

 

[France] – Un silence très inquiétant (04/03/2015)

Le 12 février dernier, des milliers de personnes se sont mobilisées dans toute la France à l’occasion d’une nuit solidaire pour exiger des pouvoirs publics une politique sociale qui soit enfin à la hauteur de l’intensification de la pauvreté dans notre pays. A Paris, plusieurs centaines de personnes ont prolongé la soirée et dormi dehors, par solidarité envers les 142 000 personnes sans domicile fixe, qui chaque jour doivent affronter la violence d’une société de plus en plus inégalitaire… (Lire la suite)

http://lesillon04.hautetfort.com/archive/2015/03/03/un-silence-tres-inquietant-5571157.html

Arctique, la conquête glaciale

Réalisé par Tania Rakhmanova

Source : http://www.arte.tv

Documentaire (France, 84 min.) (2013)

VIDEOS : 1/2 , 2/2

L’Arctique sera-t-il la dernière grande réserve d’hydrocarbures mondiale ? La région attise les convoitises territoriales des grandes compagnies et des États. Ce documentaire édifiant recense tous les dangers qui menacent le pôle Nord.

L’OPEP baisse le prix du baril pour punir la Russie

Par

17/12/2014

Source : https://ijsbergmagazine.com

La chute rapide des prix du pétrole a de graves répercussions politiques. La Russie et l’Iran, adversaires historiques de l’Arabie Saoudite, sont les plus durement touchés par la dévaluation de l’or noir. D’aucuns suspectent les saoudiens de se servir du pétrole pour achever leurs ambitions géopolitiques.

Une enquête de Martin Bernard

Les cours du pétrole sont à un niveau historiquement bas. Depuis le mois de juin les prix du baril d’or noir ont chuté de près de 45%, pour se situer actuellement autour de 56 dollars (contre 115$ il y a 6 mois).

« C’est un décrochement considérable qui aura des répercussions nettes sur l’offre pétrolière mondiale si les prix se stabilisent à ce niveau sur le long terme », explique Francis Perrin, président de Stratégies et Politiques énergétiques (SPE).

 Logique de marché et arme géopolitique

Si le constat de cette débâcle financière est simple, les raisons sont plus complexes à cerner. Plusieurs niveaux de lecture se chevauchent, et comme souvent en matière de pétrole, la logique du marché se confond avec les visées géopolitiques des acteurs en présence : les Etats-Unis et la Russie, mais aussi et surtout l’Arabie Saoudite et les autres pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), un cartel né en 1960 pour pallier à une forte baisse des prix du pétrole.

Les douze membres de l’OPEP représentent aujourd’hui encore 35% de la production mondiale d’or noir. Un tiers de ces 35% est issu de l’Arabie Saoudite, de facto leader naturel du groupe. Depuis sa création, le cartel a toujours eu pour volonté de contrôler les cours du pétrole en fixant des quotas de production destinés à maintenir un prix du baril avantageux dans le but d’assurer revenus et parts de marché. Une arme autant économique que politique.

Cette logique est-elle à l’origine du niveau actuel des cours du pétrole ? « L’Arabie Saoudite semble entreprendre de rappeler à chacun, hors de l’OPEP comme au sein de l’organisation, qu’elle est l’unique reine au centre de l’échiquier pétrolier mondial », écrit le journaliste Matthieu Auzanneau sur son blog Oil Man, hébergé par le journal Le Monde.

Le 27 novembre, après une réunion des ministres du pétrole des pays de l’OPEP, l’organisation a décrété qu’elle n’allait pas réduire sa production (environ 30 millions de barils par jour), et donc laisser chuter les prix du baril.

La concurrence avec la production américaine de pétrole de schiste (8,5 millions de baril par jour contre 9,6 de pétrole conventionnel pour les Saoudiens), couplée au ralentissement de la demande de pétrole en Europe et en Chine et à la reprise de la production en Libye sont autant de facteurs susceptibles de saturer le marché du pétrole et de faire baisser les prix.

Certains observateurs voient dans le comportement de Riyad un moyen de pénaliser les producteurs de pétrole de schiste américains. Mais cela semble peu plausible, en tout cas dans l’immédiat. Ces derniers ne subiront pas, malgré des coûts d’extraction plus élevés que ceux de leurs concurrents du Golfe, un arrêt brutal de leur activité. « L’ensemble de la production de schiste est plus résiliente que prévu », confirme Matthieu Auzanneau. Du moins à court et à moyen termes. « Pour autant que les prix actuels se stabilisent, la production de pétrole de schiste américaine sera encore élevée en 2015, même si les marges seront réduites », explique Francis Perrin. « Bien qu’en dessous des prévisions initiales, elle sera même certainement en hausse par rapport à 2014 ».

La Russie et l’Iran « Victimes » principales

Les mécanismes de marché jouent un rôle prépondérant dans la situation actuelle, mais ils n’expliquent pas à eux seuls les causes profondes du maintien d’un niveau de production inchangé de la part de l’Arabie Saoudite, malgré la baisse des cours. Si Riyad a décidé de ne pas réduire sa production, c’est aussi parce que des prix bas impactent directement deux de ses adversaires politiques de longue date : la Russie et l’Iran.

Le budget iranien, déjà plombé par un embargo international, est selon les estimations à l’équilibre avec un baril aux alentours de 140 dollars. Celui de la Russie l’est avec un baril à 114 dollars. « La baisse actuelle est dramatique pour un pays comme la Russie dont un tiers des recettes provient du pétrole, explique Francis Perrin. D’autant que le prix du gaz, indexé au prix du pétrole, baisse également et que s’ajoute à cela les sanctions économiques prises par les Etats-Unis et l’Europe suite à l’annexion de la Crimée et le soutien apporté par Moscou aux indépendantistes de l’est de l’Ukraine ».

Selon le ministre russe des finances Anton Silouanov, l’impact des sanctions occidentales (chiffré à 40 milliards de dollars) ajouté aux conséquences directes de la baisse des prix du pétrole, aura pour résultat un creusement de la dette du pays de 110 à 130 milliards de dollars sur l’année 2014. Une somme considérable qui freinera le développement des coûteux projets d’hydrocarbures prévus dans l’Arctique russe.

Hasard ou non du calendrier, les vagues de sanction économiques mises en application dès juillet contre la Russie ont coïncidé avec le début du décrochement des prix du pétrole. Une aubaine pour les stratèges de Washington et de Bruxelles qui peinent à se sortir du bourbier ukrainien, mais surtout pour l’Arabie Saoudite, adversaire de longue date de l’Iran et du régime de Bachar Al-Assad soutenu par Moscou. « Difficile d’imaginer une concordance plus optimale entre intérêts économiques et intérêts géopolitiques », confirme Steve LeVine, journaliste américain spécialiste des questions énergétiques pour le site Quartz.

Le Kremlin n’a pas tardé à accuser Riyad et Washington d’influencer les prix pour des raisons politiques. « Ceci est de la manipulation politique, et l’Arabie saoudite est elle-même manipulée (ndlr. par les Etats-Unis) », aurait récemment accusé le vice-président de Rosneft, Mikhail Leontyev. Réalité ou rhétorique anti-américaine habituelle ?

« Qu’il y ait une volonté de l’OPEP de manipuler le marché pour notamment pénaliser l’économie russe est l’hypothèse la plus plausible », confie à Ijsberg Magazine une source proche des milieux pétroliers.

Un sentiment partagé par le journaliste américain Thomas Friedman, triple lauréat du prix Pulitzer et chroniqueur au New York Times : « il est difficile d’affirmer que l’alliance entre américains et saoudiens est délibérée ou une coïncidence d’intérêt, mais si elle est explicite, alors nous sommes clairement en train d’essayer de faire subir au président Poutine et à l’Ayatollah Ali Khamenei ce que les américains et les saoudiens ont fait aux derniers leaders de l’Union soviétique : les pomper jusqu’à la mort, les pousser à la faillite en baissant les prix du pétrole à des niveaux en dessous de ce que Moscou ou Téhéran ont besoin pour financer leur budget. »

Des propos corroborés par Rashid Abanmy, président du Saudi Arabia Oil Policies and Strategic Expectations Center, un centre d’analyse stratégique saoudien basé à Riyad, interrogé le 10 octobre dernier par l’agence de presse turque Anadolu : « Avec le déclin de la demande de pétrole, la raison ostensible de la chute des prix est d’attirer de nouveaux clients, mais la raison réelle est politique : l’Arabie Saoudite souhaite que l’Iran limite l’expansion de sa force nucléaire, et que la Russie change sa position de soutien au régime de Bachar Al-Assad en Syrie. » Pour faire pression, « Riyad vendra du pétrole en dessous du prix habituel, à 50-60$ le baril sur les marchés asiatiques et nord-américains ». Une prédiction qui s’est confirmée : deux mois après cette déclaration, les cours ont effectivement basculé sous le seuil de 60$ le baril.

Manipuler les prix de l’Or Noir pour ruiner l’économie Russe

En mars dernier, suite à l’annexion de la Crimée par le Kremlin et aux premières sanctions économiques occidentales, une série de déclaration ont été faites en vue d’affaiblir la Russie en manipulant les prix de l’or noir. « L’effet dissuasif le plus fort est dans les mains des Etats-Unis parce qu’ils peuvent inonder le marché de pétrole issu de leur réserve stratégique », déclarait fin mars George Soros, milliardaire américain propriétaire de fonds spéculatifs. « Cela permettrait de réduire les prix du pétrole et ruinerait l’économie russe dépendante de ce dernier ». Soros pensait alors que les sanctions prises contre certains oligarques russes seraient contre-productives.

Les réserves stratégiques évoquées par le milliardaire sont les 691 millions de barils de brut issus de la Réserve Stratégique de Pétrole américaine constituée en 1973 suite au premier choc pétrolier dans le but de prévenir toute pénurie en cas de crise internationale et de raréfaction des importations pétrolières.

« Les Etats-Unis n’ont désormais plus besoin d’une telle réserve stratégique de pétrole, a écrit en mars dernier dans le Financial Times l’économiste Philip Verleger. Ils pourraient facilement vendre 500 000 à 750 000 barils par jour pendant deux ans et conserver le minimum légal de 90 jours d’importation. Si les Etats-Unis décidaient de cela, le prix mondial du pétrole chuterait de 10-12$… ce qui infligerait un mal substantiel à la Russie… et profiterait aux consommateurs européens. »

Mi-mars, quelques jours avant la publication de l’article de Philip Verleger, le gouvernement américain a vendu 5 millions de barils de sa réserve stratégique. L’administration a nié tout lien entre la vente et l’annexion de la Crimée, mais ce geste a alors été interprété par de nombreux analystes comme un signal lancé à Moscou, destiné à montrer que les Etats-Unis étaient en mesure de frapper l’économie russe. Malgré cet avertissement de Washington, cependant, le projet avancé par Philip Verleger et George Soros ne s’est pas réalisé.

S’il est trop tôt pour tirer des conclusions hâtives – les effets de hausse et de baisse des prix sur le marché du pétrole réagissent au temps long – en 1986, c’est une dégringolade similaire des cours (alors à 13$/baril) qui a provoqué en partie, cinq ans plus tard, la chute de l’Union Soviétique. Une dégringolade qui, on l’a appris ensuite, avait été orchestrée par les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite.

 

Biélorussie : les bonnes affaires du réseau Loukachenko

Par Journalism++, @Yakwala, Charter 97 et la contribution d’Anastasiya Valeeva
Traduction : Sebastian Seibt / FRANCE 24   Supervision éditoriale : Marie Valla / FRANCE 24       Conception, graphisme et développement : Studio graphique, FRANCE 24

Source : http://webdoc.france24.com

 

Le président biélorusse Alexandre Loukachenko et ses proches auraient, depuis 1994, siphonné près de 10 milliards de dollars d’argent public.

Alexandre Loukachenko a une longévité au pouvoir sans égal en Europe. Il a été élu président de Biélorussie il y a près de 20 ans. Pour certains, un savant mélange de justice sociale et d’autoritarisme est au principe de ce succès hors-norme. Notre enquête sur les flux financiers qui transitent autour du président biélorusse prouve que la vérité est ailleurs.

  • Alexandre Loukachenko assiste à la parade militaire commémorant le fête de l’indépendance le 3 juillet 2009 à Minsk.
  • Alexandre Loukachenko en visite au Kremlin le 25 décembre 2013

 

Alexandre Loukachenko et son entourage ont établi une sorte de kleptocratie similaire, toute proportion gardée, à ce qui se passe en Russie depuis l’effondrement de l’URSS et la montée en puissance des oligarques. La petite élite gravitant autour du pouvoir présidentiel en Biélorussie a su construire tout un ensemble de structures off-shore pour faire fructifier ses affaires et, malgré les sanctions européennes, capter à son profit une partie des richesses du pays.

Le territoire biélorusse, méconnu, aussi grand que la Grande-Bretagne, suscite plutôt moins d’intérêt (du moins sur l’Internet) qu’Andorre, principauté minuscule nichée au cœur des Pyrénées. Mais les temps sont peut-être sur le point de changer. Car Minsk aspire désormais à jouer un rôle clé dans la région en se proposant de faciliter les relations entre la Russie de Vladimir Poutine, l’Union européenne et l’Ukraine. Au passage, le président Loukachenko espère sans doute se racheter un semblant de virginité diplomatique.

L’élection présidentielle de 2015 devrait d’ailleurs être un test pour le régime. De nombreux observateurs craignent d’ores et déjà que le pouvoir ne reparte à la chasse aux opposants et ne réprime dans la violence toute forme de protestation un peu trop voyante à son goût, comme il l’a fait en 2010. A l’heure où l’Union européenne s’efforce de repenser son rôle et son engagement sur ses frontières orientales, il nous a semblé opportun de reprendre l’ensemble des informations disponibles sur le fonctionnement du régime biélorusse.

Cette enquête a été financée par The Journalism Fund et Canal France International et coordonnée par Journalism++ and @Yakwala. Elle repose essentiellement sur des sources accessibles à tous. Beaucoup d’articles ont, depuis une vingtaine d’années, décrit les méfaits du pouvoir biélorusse. Mais jusqu’à présent, aucune analyse complète de ces données n’avait été réalisée.

Cette démarche a permis de mettre au jour un réseau d’intérêts si complexe que la tâche de tout démêler ne sera, probablement, jamais complète. Afin d’aider les journalistes et observateurs souhaitant s’appuyer sur ce travail ou le prolonger, nous publions une base de données sur les acteurs (personnes et entreprises) de la scène biélorusse à l’adresse suivante : Detective.io/detective/belarus-networks. Si vous voulez nous aider à compléter le tableau, vous pouvez nous envoyer un courriel à belarus-networks@Detective.io

1. Les « Minigarques »
« Je hais la Biélorussie »

a déclaré un beau jour de 2011 la fille de Vladimir Peftiev considéré comme l’homme d’affaires le plus puissant du pays.

Cette dernière a grandi à Malte, un petit pays européen souvent considéré comme un paradis fiscal, où son père habitait et travaillait au début des années 2000. Les multiples activités de Vladimir Peftiev lui auraient permis d’amasser plus d’un milliard de dollars. En revanche, contrairement à des oligarques russes comme Roman Abramovitch ou Boris Berezovski (avant sa chute), Vladimir Peftiev n’a jamais été très loin de son mentor, Alexandre Loukachenko. Et c’est probablement à sa demande qu’il est revenu s’établir en Biélorussie en 2007.

La carrière de Vladimir Peftiev a commencé en 1993 lorsqu’il a fondé la joint-venture BeltechExport. Comme son nom ne l’indique pas, cette société était spécialisée dans la vente des munitions de l’ex-Union soviétique à qui voulait bien en acheter (la Biélorussie a joué un rôle important dans le secteur de l’industrie de l’armement et la défense de l’Union soviétique). Après l’arrivée au pouvoir d’Alexandre Loukachenko en 1994, Vladimir Peftiev a réussi à se faire accepter au sein du clan du nouveau maître de Minsk alors qu’il était, auparavant, un proche de l’ancien Premier ministre Vyacheslav Kebich.

C’est aussi à cette époque qu’il est entré en contact avec le célèbre trafiquant d’armes Viktor Bout. BeltechExport a fourni de l’armement à bien des pays dont la Chine par exemple, et probablement, la Corée du Nord. L’entreprise de Vladimir Peftiev a aussi joué un rôle dans la vente d’avions de chasse à la Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo. Et ce sont ces avions qui ont servi à bombarder l’armée française à Bouaké, en 2004.

Ce filon des stocks d’armes soviétiques n’étant pas inépuisable, Peftiev a diversifié ses activités. À partir de 1998, l’homme d’affaires biélorusse s’est intéressé au secteur des télécoms en participant à la création de Mobile Digital Communications (MDC). Cette joint-venture a créé une entreprise prometteuse : Velcom. L’opérateur téléphonique a fini par s’imposer pour devenir le plus important du pays. Il dispose aussi d’une distillerie, Aquadiv, à travers sa holding Beltech Holding

Vladimir Peftiev s’est surtout montré prudent en associant des membres de la famille Loukachenko à ses affaires. Dimitri Loukachenko, l’un des fils du président, est le co-fondateur avec Vladimir Peftiev de Sport-Pari, une société de pari sportif. Lilia Loukachenko, la femme du fils aîné, est devenue quant à elle directrice d’Eastleigh Trading, l’un des véhicules financiers de cet homme d’affaires et de réseaux. Cette façon de choyer l’entourage direct d’Alexandre Loukachenko a probablement permis à Vladimir Peftiev de ne pas finir en prison, mais ne lui a pas évité de tomber en disgrâce à partir des années 2000.

Spécificité biélorusse, et contrairement aux autres anciennes républiques soviétiques, les oligarques locaux ne se sont pas enrichis grâce à la privatisation des monopoles d’Etat. En outre, la vieille maxime soviétique selon laquelle l’État peut disposer à sa guise de tous les biens du pays car l’État est source de toute la richesse est encore ancrée dans les mentalités biélorusses. Comme Alexandre Loukachenko représente l’État, il s’est en quelque sorte arrogé le pouvoir de distribuer richesses et direction d’entreprises nationales à ceux de son clan. D’où cette dénomination de “minigarques”, inventée par le chercheur britannique Andrew Wilson, pour désigner cette caste de riches biélorusses gravitant autour de la présidence.

Un exemple parmi d’autres : l’homme d’affaires Nicolay Vorobey, qui dirige Interservice Group, s’est vu attribué une entreprise à titre gracieux par le régime, en 2012. Nicolay Vorobey est, bien sûr, un ami proche du président.

L’État sait se montrer généreux, mais sait aussi faire valoir ses intérêts. Il est, certes, toujours difficile de remonter le fil des circuits financiers impliquant des ressortissants biélorusses en raison des nombreux détours dans des paradis fiscaux, notamment britanniques. Mais plusieurs entreprises privées sont soupçonnées d’agir pour le compte exclusif de l’État. Et c’est précisément ce qui semble s’être passé à l’occasion du différend entre Minsk et Moscou sur les importations de pétrole.

Un accord spécial entre la Russie et la Biélorussie permet à Minsk d’importer du pétrole russe sans avoir à payer de taxes dessus. La Biélorussie doit, en contrepartie, reverser à Moscou les éventuels droits de douane perçus lors de l’exportation de produits pétroliers qui en dérivent. Une disposition que certaines sociétés biélorusses essaient de contourner en changeant le pétrole en produits chimiques non soumis à l’impôt. Elles s’estiment donc fondées à exporter sans n’avoir rien à reverser à Moscou.

Cette interprétation aurait permis à la Biélorussie d’engranger 1,5 milliard de dollars rien qu’en 2012, d’après certaines estimations, soit l’équivalent de la moitié de la croissance économique du pays cette année-là. Les entreprises impliquées dans cette affaire appartenaient toutes à Yury Chizh et Nicolay Vorobey, deux minigarques proches d’Alexandre Loukachenko.

Le président biélorusse d’ailleurs a mis en place un système très sophistiqué pour s’assurer de la loyauté des minigarques à son endroit (ou à l’égard de sa famille). Les titres de propriétés, sur un bien ou une entreprise, ont une utilité finalement relative dans le pays. Faire allégeance au pouvoir reste le meilleur moyen de garder sa fortune. Alexandre Loukachenko ne se prive pas, le cas échéant, d’envoyer ses soutiens les plus fidèles en prison s’ils tombent en disgrâce. Comme Andrei Shirai l’a découvert à ses dépens.

Dans les années 2000, ce sont, peu ou prou, tous les négociants d’armes – le produit d’exportation biélorusse par excellence – qui ont été arrêtés et condamnés. Y compris Youri Chizh, l’un des favoris actuels du régime, qui aurait passé du temps à l’ombre en 2010, d’après certains observateurs biélorusses. Seul Vladimir Peftiev semble avoir pu échapper à ce coup de filet.

2. Les liaisons étrangères
  • Le président russe Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko participent à un match de hockey avec le champion russe Vyacheslav Fetisov à Sotchi le 4 janvier 2014.
Le président russe Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko participent à un match de hockey avec le champion russe Vyacheslav Fetisov à Sotchi le 4 janvier 2014.

La Biélorussie est un pays qui, sous le règne d’Alexandre Loukachenko, s’est de plus en plus replié sur lui-même. Cette autarcie revendiquée, souvent commentée dans les travaux universitaires, ne s’applique absolument pas aux flux financiers. La vente de l’opérateur téléphonique Velcom montre à quel point Alexandre Loukachenko et ses proches savent composer avec les intérêts européens et profiter de tous les avantages offerts par les paradis fiscaux. C’est ce qui s’est produit en 2007 lorsque l’opérateur autrichien Mobilkom a racheté Velcom faisant, au passage, les affaires de ressortissants biélorusses, autrichiens et syriens.

À l’origine de cette opération, on retrouve, comme souvent, l’omniprésent Vladimir Peftiev. C’est lui qui a fondé, en 1998, Velcom à travers sa société BelTelecom. Il s’est associé, à cette occasion, à SBT, un groupe suisse appartenant aux frères Samawi, deux ressortissants syriens. Dix ans plus tard, afin de contourner la procédure de l’appel d’offre public, BelTelecom a cédé ses actions pour 400 millions d’euros à SBT qui les a, ensuite, revendues à Mobilkom pour 690 millions d’euros. Au final, pour les partenaires, une bagatelle de près de 300 millions d’euros à se partager.

Les frères Samawi ont, ensuite, pris goût aux affaires biélorusses. Ils ont investi dans plusieurs projets immobiliers à Minsk grâce à une société écran basée à Chypre. Khaled Samawi, l’un des fils d’Ead Samawi et galeriste de réputation internationale, est, quant à lui, soupçonné d’avoir bénéficié du  soutien de la fille d’Alexandre Loukachenko pour ouvrir une galerie d’art en Biélorussie (contacté par mail, Khaled Samawi nie cette information).

Et que dire de Martin Schlaff, cet homme d’affaires sulfureux, surnommé le “seul oligarque d’Autriche” ? Sa participation active et ses bons conseils dans le cadre de la vente de Velcom en 2007 lui ont rapporté 1,8 million d’euros. En 2002, il s’était chargé d’organiser des vacances pour Alexandre Loukachenko dans les Alpes autrichiennes. Ce dernier à été convié en qualité de président du comité olympique biélorusse à rencontrer ses homologues autrichiens. Au passage, il a également pu parler affaires avec Leo Wallner, directeur du comité olympique autrichien, mais aussi (et surtout) dirigeant du groupe des Casinos d’Autriche.

« Nous avons agi dans l’intérêt de l’économie autrichienne »

a déclaré après-coup Leo Wallner.
3. La duplicité européenne
Alexandre Loukachenko accueille à Minsk le 26 août 2014 le président ukrainien Petro Porochenko, le président kazakhe Nursultan Nazarbaïev et l’ancienne chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton.

Après les élections présidentielles de 2001, le gouvernement biélorusse a décidé de ne pas renouveler les visas des représentants de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) présents sur son territoire. En réaction à l’arrêt brutal de la mission de l’OSCE, l’Union européenne et les États-Unis ont décidé d’imposer un gel des avoirs et une interdiction de séjour pour 50 ressortissants biélorusses, dont Alexandre Loukachenko.

Ces sanctions ont été levées, une première fois, en 2003 puis réinstaurées en 2006 après l’élection présidentielle. En 2008, elles ont de nouveau été suspendues en échange de la libération de prisonniers politiques. Pour certains, l’utilisation des sanctions comme monnaie d’échange a démontré, à cette occasion, son efficacité. Reste qu’en 2010, le régime biélorusse s’est lancé dans une politique de répression de l’opposition sans précédent depuis les années 1990. L’Europe a, de ce fait, réinstauré les sanctions et les a même renforcées : toutes les personnes liées de près ou de loin à la répression sont interdites de séjour en Europe et leurs comptes en banque doivent être gelés.

Si l’interdiction de séjour a bien été appliquée, le gel des avoirs semble avoir été beaucoup moins efficace. Le minigarque Vladimir Peftiev gérait encore, en 2012, ses affaires au travers de structures basées à Malte. Les îles Vierges britanniques (des territoires sous juridiction d’un État européen) ont largement été utilisées par des ressortissants biélorusses pour continuer à faire des affaires en toute impunité en Europe.

D’après les diplomates américains, les familles peuvent, également, se révéler utiles aux dignitaires biélorusses qui se retrouvent sur la liste noire européenne ou craignent d’y être inscrits. Les filles de l’ancien Premier ministre biélorusse Sergei Sidorsky ont, ainsi, été soupçonnées de blanchir de l’argent en Allemagne, peut-on lire dans des câbles diplomatiques américain rendus publics par le site WikiLeaks.

Certains gouvernements européens se démènent, en outre, pour faire passer leurs intérêts économiques avec la Biélorussie avant l’application des sanctions contre le régime. La Slovénie a tout fait, en 2012, pour que le minigarque Youri Chizh puisse continuer à faire des affaires en Europe – notamment avec le magnat slovène Janez Škrabec, PDG de Riko, une société de BTP.

Des parlementaires français ont également mené une délicate mission en Biélorussie pour, notamment, plaider la cause d’entreprises tricolores comme Bouygues. Difficile de dire si et à quel point les considérations économiques ont pu influencer la position diplomatique de pays, comme la France, lors des négociations sur les sanctions contre la Biélorussie. Nous avons présenté une demande au Conseil de l’Union européenne pour connaître la position de chaque État par rapport aux sanctions contre Minsk. Celle-ci a été rejetée en septembre 2014.

Reste que les sanctions peuvent être efficaces. L’homme d’affaires biélorusse Anatoly Ternavsky, sur la liste noire européenne, a pu s’en rendre compte. Il avait un différend, en 2013, avec un oligarque russe au sujet du contrôle d’une entreprise chypriote qui disposait d’actifs en Russie. Anatoly Ternavsky possédait des parts dans la société chypriote à travers une structure enregistrée aux îles vierges britanniques. La cour suprême chypriote a jugé qu’il ne pouvait pas agir en justice contre ce ressortissant russe car cela reviendrait à lui permettre de faire des affaires en Europe.

Pour le journaliste indépendant et militant en faveur des droits de l’homme, Alexander Atroshchankau, ces sanctions ciblées restent un bon moyen de pression dès lors qu’il s’agit d’obtenir des résultats concrets, en particulier des gages de bonne volonté de la part du régime en matière de libération de prisonniers politiques. Mais cette approche trouve vite ses limites à quelques mois des élections présidentielles de 2015. Et reste susceptible d’ajustements permanents. Alexandre Loukachenko, qui se pose aujourd’hui en intermédiaire entre Russes et Européens, le sait pertinemment. Les Européens cherchent d’abord et avant tout la paix et la stabilité avec leurs voisins.

Russie-Chine : à l’ombre de l’APEC, un renforcement des liens financiers

Par Yannick Harrel

12/11/2014

Source : http://harrel-yannick.blogspot.fr

Le  26ème sommet de l’APEC qui s’est tenu en la ville de Pékin les 10 et 11 novembre 2014 a réuni la majeure partie des puissances qui comptent dans le monde. Ce fut notoirement l’occasion d’une brève entrevue entre le président américain Obama et son homologue russe Poutine. Et la démonstration d’un acte de galanterie de la part de ce dernier envers la première dame de Chine, la chanteuse Peng Liyuan, censurée par la télévision chinoise de peur de laisser naître de perfides allusions.
Ce faisant, cette rencontre fut bien plus cruciale qu’une simple agape telle que le G8 (devenu G7 depuis l’exclusion de la Russie) car d’une part symbolisant la montée en puissance de cette zone devenue le moteur de l’économie mondiale (le FMI prévoyant 5,5 à 5,6% de croissance pour 2015 dans son dernier rapport [1] ) et d’autre part le lieu d’annonces remarquables pesant à la fois sur le monde géopolitique et sur la finance.
Dans ce second registre, mentionnons l’évolution et la libéralisation prochaine (le 17 novembre si l’opération n’est pas reportée) des bourses de Shanghaï et de Hong-Kong.  L’interconnexion entre les deux bourses va avoir pour principale conséquence que des titres chinois pourront être détenus et échangés par des étrangers. Le Shanghaï-Honk Kong Connect va de la sorte permettre une croissance des échanges entre les deux bourses et avec l’extérieur, moyennant quelques restrictions résiduelles.
Or c’est ce moment précis que choisit la seconde banque de Russie, la VTB (Vnechtorgbank), pour annoncer qu’elle entend se décôter du London Stock Exchange (inscrite depuis 2007) pour s’inscrire dans cette dynamique des bourses chinoises. Le propos n’est pas anodin et doit être couplée à cette volonté réitérée par les autorités russes et chinoises de peser sur les échanges mondiaux en opérant des échanges financiers roubles/yuans en lieu et place du dollar. La mise à l’index puis les sanctions opérées envers des banques comme la française BNP Parisbas ayant utilisé le dollar pour des transactions avec des pays frappés d’embargo n’ont pas peu incité à l’accélération de mesures visant à se rendre moins dépendants du billet vert. Ce programme conclu en août 2014 signifie concrètement que la Chine s’engage progressivement à acheter des matières premières russes en yuans/roubles et que la Russie opèrera de même pour ses importations de produits chinois.

En sus, l’APEC a été le théâtre de l’affrontement de projets de coopération économique régionale : l’un d’essence américaine, l’autre d’inspiration chinoise mais tous deux visant à accroître les échanges de la zone Asie-Pacifique. Si l’Australie a répondu présent au dessein américain, la Russie a apporté son rapide soutien à  la proposition chinoise. Une annonce qui a raffermi temporairement la monnaie russe, laquelle a dévissé conséquemment depuis le 30 octobre, date à laquelle Wall Street et la City ont décidé de mener une guerre monétaire sur le rouble russe, avec le concours de leurs alliés de l’OPEP [2].

Cette volonté de prise en main des destinées financières mondiales augurent d’une aggravation des relations futures avec nombre de pays occidentaux. Car l’arme économique et financière bascule de plus en plus de l’ouest vers l’est : tant la Chine, atelier et créancier du monde, que Singapour, nouvelle ruche de la finance mondiale, pèsent d’un poids conséquent sur les échanges mondiaux et ne peuvent plus être ignorés par les décideurs.

Quant à la Russie, ses deux prochains écueils dans l’immédiat sont, comme le mentionne l’économiste Jacques Sapir : une inflation à maîtriser pour éviter qu’elle ne gangrène trop le système économique et ne rogne sur le pouvoir d’achat des ménages ; une baisse des investissements, corollaire d’une hausse des taux d’intérêt par la banque de Russie.
Ces indicateurs seront surveillés de très près ces prochaines semaines, le temps soit de laisser le rouble se renforcer soit de prendre des mesures régulationnistes. Mais aussi le temps de gérer les évènements géopolitiques et géoéconomiques à l’origine d’une telle complication.

[1] Perspectives de l’économie mondiale : Avant-propos, résumé analytique et chapitres 1 et 2 – Distribution préliminaire : Octobre 2014
[2] Une situation qui ne fait pas que des malheureux : outre que les exportations seront facilitées avec un rouble faible, nombre d’acteurs étrangers ont récemment investi dans des valeurs russes en misant sur un rebond prochain, et lucratif à terme, de la bourse russe. Laquelle est de toute façon considérée comme un marché versatile. L’investisseur Jim Rogers n’hésitant pas à le qualifier de marché le plus haï de la planète en raison de sa susceptibilité aux influences géopolitiques et géoéconomiques. Enfin, en 1998, la crise financière qui avait sérieusement touché de nombreuses institutions avait permis de « lessiver » de nombreuses structures peu rentables et mêmes frauduleuses pour certaines, reposant sur un système dit Ponzi (précédé en 1997 par la chute de la banque MMM qui ruina des centaines de milliers d’épargnants) tout en obligeant à une régulation plus stricte des échanges et des accréditations d’exercice.

L’actuelle bataille des câbles préfigure-t-elle le cyberespace de 2030 ?

Par

12/11/2014

Source : http://si-vis.blogspot.fr

S’il est sans doute encore un peu tôt pour vérifier que la Russie et la Chine pourraient venir concurrencer et pourquoi pas, à termes, dominer les USA dans le cyberespace, force est cependant d’observer deux faits différents mais complémentaires : la Russie dispose, dans ce domaine, de ressources techniques et humaines plus que respectables. La Chine, elle, se dote en plus de capacités technologiques et d’innovations qu’il conviendrait d’évaluer avec le plus grand respect.

Pour cette dernière, la mise en exploitation en 2016 de la plus grande boucle de réseau de communication quantique (1) entre Pékin et Shanghai, soit tout de même plus de 2 000 kilomètres, vient illustrer une prouesse technologique indéniable. Qui illustre parfaitement les efforts scientifiques et financiers mais aussi alternatifs déployés par Pékin en matière de recherche et de développement tout azimuts depuis le milieu de la précédente décennie. Dans une volonté à peine dissimulée, ces efforts pourraient également provoquer de possibles bouleversements concernant la géopolitique de l’Internet. Soit un scénario crédible du visage que pourraient prendre certaines infrastructures de transport et de traitement des données à moyen terme.

Considéré comme informatiquement « non piratable » du fait de l’utilisation de moyens de « cryptographie quantique » (2), l’ambition déclarée de ce futur réseau à usage principalement gouvernemental et militaire se veut internationale puisqu’il pourrait avoir vocation à être étendu à la planète entière à l’horizon 2030. Une façon astucieuse et néanmoins classique pour la Chine de pratiquer son soft-power à peu de frais. De plus, cette annonce intervient au moment où le président Obama, après le revers des élections à mi-mandat (3), débute une « opération séduction » (4), profitant du sommet de l’APEC qui vient de s’ouvrir précisément à…Pékin ! Certains y verront une coïncidence, d’autres non.

Cette stratégie des câbles se retrouve également sur un autre continent, celui de l’Amérique du Sud. Le Brésil a en effet en projet (5) de poser de la fibre optique sous-marine jusqu’en Europe en passant directement par le Portugal. Les limites étant d’avoir annoncé ce projet en excluant des équipements de réseaux de marque Cisco, ceux pouvant les remplacer n’étant pas légion sur le marché. Même si notre regard teinté de souverainisme resterait au mieux dubitatif, l’utilisation d’équipements réseau du chinois Huawei ne semble pas une solution inenvisageable. Histoire sans doute pour la présidence brésilienne d’enfoncer un peu plus le clou.

Ces exemples, même s’ils sont pour le moment isolés, pourraient illustrer une tendance probablement logique vers davantage d’indépendance d’acteurs économiques opérant les infrastructures de transport des données et des organismes cherchant à les réguler (6). Que les uns ou les autres soient directement ou indirectement influencés par leurs gouvernements respectifs notamment les États-Unis. Quoiqu’en dise le président Obama (7), les nombreuses suspicions d’espionnage généralisé des communications électroniques, confirmées par l’affaire Snowden, ne sont pas prêtes de s’éteindre.

Dès lors, il est tout à fait concevable d’envisager une architecture du cyberespace différente d’ici 2030. Les infrastructures disponibles de transport et de traitement des données seront toujours, d’une part, majoritairement le fait de compagnies privées, Google (8) étant l’une des locomotives des évolutions en devenir. D’autre part, ce seront aussi d’autres pays que l’oncle Sam qui se partageront la régulation et la puissance : Chine, Brésil, Russie, Inde, peut-être l’Europe (9)(10). La stratégie et la géopolitique du cyberespace (11) en seraient alors modifiées sans qu’il soit, pour le moment, possible d’en définir l’amplitude et les effets. Une chose est sûre cependant : louper le train de l’innovation combinatoire (12), du numérique et, plus largement, des NBIC (13) relèguera la volonté supposée de puissance d’une nation à des rêves de grandeur mortifiée.

(1) http://www.scmp.com/news/china/article/1631479/china-launch-hack-proof-quantum-communication-network-2016
(2) Il s’agit en réalité davantage d’une distribution quantique de clés de chiffrement. Se référer à http://www.futura-sciences.com/magazines/matiere/infos/dico/d/physique-cryptographie-quantique-10172/ et http://cas.ensmp.fr/~rouchon/MinesCrypto/SlideQcrypto.pdf 
(3) http://alterjournalisme.blogs.courrierinternational.com/archive/2014/11/04/elections-midterms-2014-aux-etats-unis-50381.html
(4) http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20141110-sommet-apec-pekin-obama-operation-seduction/
(5) http://rue89.nouvelobs.com/2014/11/05/pourquoi-bresil-senquiquine-t-a-poser-cable-geant-fond-leau-255888
(6) la bataille actuelle au sein de l’ICANN est d’ailleurs emblématique de ce mouvement de fond. Lire http://www.silicon.fr/pierre-bonis-afnic-reforme-trompe-oeil-icann-100979.html
(7) https://medium.com/@PresidentObama/my-plan-for-a-free-and-open-internet-c45e2f4ab1e4 
(8) http://www.lemondenumerique.com/article-30966-google-concretise-son-projet-loon.html 
(9) avec ou sans les « cousins » Britanniques ? Une délicate question !
(10) http://www.assemblee-nationale.fr/14/europe/rap-info/i1409.asp
(11) http://www.diploweb.com/Strategie-du-cyberespace.html 
(12) http://echoradar.eu/2014/11/05/big-bang-disruption-cauchemar-linnovation-devastatrice/
(13) http://cyberland.centerblog.net/153-En-2030–la-pensee-hybride 

Aux racines économiques du conflit ukrainien

Par Julien Vercueil

07/2014

Source : http://www.monde-diplomatique.fr

Aide russe ou plan du FMI, Kiev acculé par ses bienfaiteurs

Elu le 25 mai à la présidence de l’Ukraine, l’oligarque Petro Porochenko devra répondre aux tentations sécessionnistes des régions russophones, tout en assumant les conséquences sociales du programme concocté par le Fonds monétaire international. La prise en compte des dimensions économiques de la crise, souvent ignorées, permet de mieux comprendre pourquoi le pays a sombré dans la violence.

On peut voir dans la crise politique ukrainienne le dénouement dramatique d’une trajectoire financière devenue insoutenable au cours des derniers mois de 2013. En juillet 2010, le gouvernement signait un accord avec le Fonds monétaire international (FMI). En échange d’un prêt de 15,5 milliards de dollars, il s’engageait notamment à faire passer l’âge de la retraite de 55 à 60 ans — alors que l’espérance de vie reste inférieure de dix ans à la moyenne européenne — et à doubler les prix intérieurs de l’énergie. Six mois plus tard, l’accord était gelé : le gouvernement rechignait à augmenter les tarifs du gaz.

Le pays s’est alors lancé dans une fuite en avant. L’activité n’était plus soutenue que par la consommation des ménages, alimentée par l’endettement privé et par une hausse des dépenses sociales destinée à calmer les mécontentements (+16 % en 2012). En dépit des alternances politiques, l’économie ukrainienne pâtit de l’absence de consolidation institutionnelle depuis la fin de l’URSS. L’évasion fiscale, la corruption et la prédation prévalent jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat. Le secteur informel pèserait entre 25 et 55 % du produit intérieur brut (PIB), selon les sources. Le pays n’a toujours pas retrouvé le niveau de production qu’avait atteint l’Ukraine soviétique (voir graphiques ci-dessous). Les deux déséquilibres récurrents de l’économie, le déficit budgétaire et celui des comptes extérieurs, ne cessent de se creuser, sur fond d’endettement en devises.

A l’automne 2013, le gouvernement sait déjà que 3 milliards de dollars devront être trouvés pour faire face aux échéances de 2014, à quoi s’ajoutent 1 milliard d’obligations en euros remboursables dans l’année. En outre, Naftogaz, opérateur public gazier du pays, accumule plus de 3 milliards de dollars d’impayés auprès de son fournisseur russe Gazprom. Jusque-là, l’inflation est restée faible, en raison de l’atonie de la croissance, d’une politique monétaire restrictive et de bonnes récoltes. Mais le système financier demeure fragile, et les pressions s’intensifient sur la monnaie nationale, la hryvnia, dont le taux de change est surévalué depuis plusieurs mois. Comme en Russie en 1998 avant le krach, un mur de l’argent est en train de se dresser devant l’Ukraine.

Pied de nez et volte-face

Fin octobre 2013, une mission du FMI se rend à Kiev. Elle pose ses conditions : soit le gouvernement laisse flotter la hryvnia, réduit ses dépenses, augmente « immédiatement et significativement les prix du gaz et du chauffage pour les ménages et adopte un calendrier pour des hausses supplémentaires jusqu’à ce que les coûts soient couverts (1) » ; soit le programme d’assistance n’est pas signé, privant l’Ukraine de 10 à 15 milliards de dollars de devises. La Commission européenne annonce qu’elle apportera 840 millions de dollars supplémentaires en cas d’accord avec le FMI.

Les conséquences potentielles d’un relèvement brutal des prix de l’énergie, tant pour la population que pour l’industrie de la région orientale du Donbass, peuvent faire hésiter le président ukrainien. La même semaine, il rencontre le président russe Vladimir Poutine à Sotchi. Sans doute discutent-ils déjà d’une solution alternative à celle du FMI. Le 21 novembre 2013, M. Viktor Ianoukovitch suspend la signature de l’accord d’association avec l’Union européenne (2). Cette volte-face déclenche des rassemblements à Maïdan, la place de l’Indépendance de Kiev.

Les grandes lignes de la proposition russe ne sont dévoilées que le 17 décembre, dans un mouvement tactique de M. Poutine pour reprendre la main. Son plan prévoit un prêt de 15 milliards de dollars, une baisse d’un tiers du prix du gaz vendu à son voisin et des assouplissements concernant la dette de Naftogaz envers Gazprom, le tout sans condition affichée. C’est un pied de nez au FMI et à l’Union européenne. Mais, après le renversement du pouvoir et le départ de M. Ianoukovitch, le 22 février, les nouveaux dirigeants ukrainiens reviennent vers le FMI…

Ce retour ne peut être compris qu’en observant l’insertion internationale de l’économie ukrainienne sur le long terme. Celle-ci est enfermée de longue date dans des productions à faible valeur ajoutée. D’abord ses matières premières et ses produits semi-finis que le pays exporte vers l’Europe et l’Asie, mais également ses produits transformés à destination de la Russie. A la fin des années 2000, deux projets d’intégration régionale prennent forme et conduisent le pays à un dilemme : association avec l’Union européenne ou Union douanière avec la Russie ? Les termes de ce choix contraint ignorent la cohésion économique et sociale de l’Ukraine, tiers exclu de cette logique binaire.

Depuis mai 2009, l’Union européenne propose un partenariat à l’Ukraine, la Biélorussie, la Moldavie, l’Arménie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan. L’offre ne s’étend pas à la Russie, avec laquelle les négociations de partenariat stratégique sont enlisées depuis la « guerre du gaz » de 2006. Pour l’Ukraine, le rapprochement passe par la signature d’un accord de libre-échange complet et approfondi (Aleca).

M. Poutine réagit en ressuscitant un projet d’intégration des pays de la Communauté des Etats indépendants (CEI) — qui regroupe d’anciennes républiques soviétiques —, avec en point de mire une Union économique eurasiatique (3). Son plan progresse vite : dès 2010, la Russie, le Kazakhstan et la Biélorussie proclament l’entrée en vigueur d’une Union douanière. Du fait de l’importance de la Russie dans ses échanges extérieurs (près de 30 %), l’Ukraine ne peut faire la sourde oreille. En octobre 2011, M. Ianoukovitch signe le traité de libre-échange intra-CEI. Il propose ensuite une configuration « 3 + 1 » aux pays de l’Union douanière, mais continue de donner la priorité à l’Aleca. Cette valse-hésitation irrite les dirigeants russes, qui rejettent sa contre-proposition (4).

En 2013, la pression monte de toute part. La Russie développe une rhétorique anti-Aleca. Selon M. Sergueï Glaziev, conseiller du président Poutine, la signature de l’accord avec l’Union européenne serait un acte « suicidaire » qui reviendrait à « tuer la balance commerciale ukrainienne » (5). Une réaction protectionniste de l’Union douanière devenant « inévitable », les exportations vers la Russie de produits agroalimentaires et de biens d’équipement (soit 50 % du total) plongeraient. M. Glaziev l’affirme : « La première option [l’Union douanière] assurera les conditions nécessaires au développement durable de l’économie ukrainienne et améliorera ses structures ; la seconde [l’Aleca] provoquera sa dégradation et sa banqueroute (6). »

Les arguments de cet oracle sont aussi fragiles que leur écho est puissant en Russie. Le Kremlin joint le geste à la parole : des confiseries ukrainiennes (celles de l’entreprise Roshen, qui appartient à M. Petro Porochenko, devenu président du pays en mai 2014), puis d’autres produits sont déclarés dangereux pour la santé des Russes. Les blocages douaniers qui s’ensuivent asphyxient les exportateurs ukrainiens.

De leur côté, les responsables de l’Union européenne chantent régulièrement les louanges du libre-échange et de l’Aleca. Dès 2007, un rapport commandé par la Commission européenne concluait opportunément que « l’ouverture du marché combinée à l’amélioration de la gouvernance intérieure pourrait conduire l’Ukraine à une croissance à deux chiffres (7) ». M. Stefan Füle, commissaire européen pour la politique de voisinage, promet aux Ukrainiens six points annuels de croissance supplémentaires en cas d’association avec l’Union européenne. Mais ces estimations reposent sur des modèles dont les hypothèses (8), jamais questionnées, n’ont qu’un lien très lointain avec les conditions de fonctionnement de l’économie du pays.

Le risque d’un effet domino

Qu’en pensent les entrepreneurs influents en Ukraine ? Comme la population, ils sont partagés. Dès 2013, les travaux de l’Institut polonais des affaires internationales prévoient que les principaux bénéficiaires de l’Aleca seront… M. Porochenko, M. Andri Verevskiy — dont le groupe Kernel exporte vers l’Union européenne— et M.Youri Kosiouk, géant de la volaille avec Mironivsky Hliboprodukt. Les perdants seraient les oligarques les plus proches de M. Ianoukovitch. Son fils, M. Alexandre Ianoukovitch, M. Rinat Akhmetov et M.Dmytro Firtach remportent alors 40 % des appels d’offres du régime. Leur rente politique serait menacée par les règles de l’Aleca (9).

Difficile de ne pas voir, derrière la pauvreté des arguments déployés de part et d’autre, l’enjeu normatif de ces projets d’intégration. En 2009, l’un de ses plus zélés promoteurs, le ministre des affaires étrangères suédois Carl Bildt, soulignait l’intérêt de l’Aleca, bien au-delà d’un simple accord de libre-échange : « Nous étendons toute la législation sur l’énergie, toute la législation sur la concurrence en Ukraine, en Moldavie, en Serbie, et cela provoque des transformations tout à fait fondamentales sur la longue durée (10). »

En exportant ses institutions, l’Union européenne prend place dans la concurrence par et pour les normes, enjeu majeur de la mondialisation (11). De son côté, la Russie a hérité d’un système issu de l’URSS, qui, bien que lacunaire, vieillissant et pesant, encadre encore les relations économiques entre les pays de la CEI. Compte tenu de la contagion que provoque leur diffusion, une pénétration des normes européennes en Ukraine risquerait d’emporter l’ensemble postsoviétique par effet domino. La réaction de la Russie relève donc aussi de la lutte pour la survie d’un système sur lequel son complexe militaro-industriel repose toujours largement.

Les affrontements ont aggravé la crise économique en 2014. En mobilisant 27 milliards de dollars de prêts, dont 17 milliards avancés pour deux ans par le FMI, l’accord signé en mai place l’économie sous assistance respiratoire. Bien que l’ajustement soit plus progressif (12) que celui négocié en octobre 2013, il provoquera dès 2014 une hausse d’environ 50 % des prix de l’énergie et un regain d’inflation, tandis que les relations avec la Russie resteront sous la menace d’une nouvelle escalade protectionniste. A défaut d’une impulsion budgétaire et en dépit de la dépréciation de la hryvnia, qui limite la pression concurrentielle, la chute du PIB devrait atteindre 5 %. On peut prévoir une montée des mouvements sociaux, particulièrement dans le Sud et l’Est industriels, où ils se mêleront aux conflits séparatistes en cours.

Vainqueur au premier tour de l’élection présidentielle, M. Porochenko a acquis une légitimité institutionnelle qui manquait au gouvernement provisoire. Mais son équipe doit relever des défis redoutables. A court terme, il faut reconstruire le crédit de l’Etat pour aider l’économie à sortir de la logique de prédation (13), tout en contrôlant la viabilité des comptes extérieurs. A long terme, il est nécessaire de restructurer le système financier. Il faut aussi convertir l’une des économies les plus dispendieuses du monde (dix fois plus d’énergie consommée par unité de PIB que les pays avancés) à un mode de développement qui place l’efficacité énergétique et la montée en gamme des productions au cœur de l’investissement.

L’Ukraine doit disposer du temps nécessaire à la réalisation de ses objectifs mais également revitaliser ses relations avec la Russie. Son inspiration institutionnelle sera désormais européenne, avec l’accord d’association signé le 27 juin 2014. Son orientation économique gagnera cependant à rester multipolaire, car les échanges avec la Russie peuvent aider le pays à sortir de l’ornière.

Julien Vercueil

Maître de conférences en économie, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).

(1) Fonds monétaire international, communiqué de presse n° 13-419, Washington, DC, 31 octobre 2013.

(2) Lire Sébastien Gobert, « L’Ukraine se dérobe à l’orbite européenne », Le Monde diplomatique, décembre 2013.

(3) Lire Jean Radvanyi, « Moscou entre jeux d’influence et démonstration de force », Le Monde diplomatique, mai 2014.

(4) « Convergences et divergences dans l’espace eurasiatique. Panorama économique », dans Jean-Pierre Pagé (sous la dir. de), « Tableau de bord des pays d’Europe centrale et orientale et d’Eurasie », Les Etudes du CERI, n° 202, Paris, décembre 2013.

(5) « Russia weighing tougher Ukraine sanctions », Ukrainian Journal, Kiev, 18 août 2013.

(6) Sergueï Glaziev, « Who stands to win ? Political and economic factors in regional integration », Russia in Global Affairs, Moscou, 27 décembre 2013.

(7) « Trade sustainability impact assessment of the free trade area in the framework of the enhanced agreement between the EU and Ukraine », Rotterdam, 5 avril 2007.

(8) A savoir : tous les agents ont la même rationalité ; tous les marchés sont parfaitement concurrentiels ; toutes les entreprises fonctionnent à pleine capacité de production ; les facteurs de production sont parfaitement substituables ; les déséquilibres extérieurs sont immédiatement corrigés.

(9) Piotr Koscinski et Ievgen Vorobiov, « Do oligarchs in Ukraine gain or lose with an EU association agreement ? », PISM Bulletin, n° 86 (539), Varsovie, 19 août 2013.

(11) Lire notre dossier sur le grand marché transatlantique, www.monde-diplomatique.fr/GMT

(12) « Ukraine », IMF Country Report, n° 14-106, FMI, mai 2014.

(13) Lire Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, « Ukraine, d’une oligarchie à l’autre », Le Monde diplomatique, avril 2014.

La guerre des moteurs de recherche

Par cyberland

17/08/2014

Source : http://cyberland.centerblog.net

Poutine, Google et Yandex : la guerre des moteursLe Président russe Vladimir Poutine s’est récemment exprimé sur la main-mise américaine supervisant l’Internet, en dénonçant la suprématie mondiale de Google et en regrettant les faiblesses de Yandex, le moteur de recherche russe.

Vladimir Poutine a déclaré qu’Internet était fondamentalement un projet spécifique de la CIA.

Il a ensuite demandé aux citoyens russes de se méfier lorsqu’ils effectuent des recherches sur Google car leurs requêtes sont collectées par des serveurs américains au service de l’Amérique puis écoutées par les agences américaines. Poutine a insisté sur ce point : lorsqu’un citoyen russe utilise Google, il doit être conscient d’être systématiquement espionné par la NSA.

Le Président russe a ensuite évoqué le moteur de recherche russe Yandex en déplorant le fait que la société Yandex soit en partie enregistrée à l’étranger. La critique de Poutine ne portait pas sur le volet fiscal de cet enregistrement mais sur l’aspect stratégique et le risque de perte de supervision nationale du moteur russe. Il a ensuite regretté la présence de cadres dirigeants européens et américains au sein des conseils d’administration et de gestion de Yandex. Ici encore, c’est la perte d’une partie de souveraineté qui alerte le Président russe et qui le pousse à demander aux citoyens russes de préserver leurs avantages nationaux. Il a ajouté que la Russie sera particulièrement vigilante sur le maintien de sa souveraineté dans ces domaines sensibles.

Quelques heures après l’intervention de Vladimir Poutine, l’action Yandex perdait 4,3% sur le NASDAQ obligeant la société russe a intervenir dans le débat en exerçant son droit de réponse (même limité).

Crée en 1997 (soit un an avant Google) par Arkadi Voloj et basé à Moscou, Yandex est le moteur de recherche (et le portail) le plus populaire en Russie et le plus utilisé sur le web russophone. La société devenue rentable à partir de 2002 est revendue en 2004 pour 17 millions de dollars (une goutte d’eau pour le marché du web). En décembre 2013, Yandex totalisait 62% des requêtes et recherches en Russie contre 27% pour Google…

En 2012, Yandex a lancé son propre navigateur « Yandex » proche dans sa structure de Chromium, la base dont Google s’est servie pour développer Chrome. Ce navigateur intègre des fonctionnalités de sécurité issues d’un partenariat noué avec Kaspersky Lab.

Yandex a donc réagi aux propos protectionnistes de Poutine en précisant qu’elle ne cherchait pas à éviter de participer aux impôts en s’enregistrant en partie à l’étranger mais qu’elle devait le faire pour des questions juridiques internationale liées à la gouvernance d’internet (ce qui est strictement exact par ailleurs) et pour atteindre et obtenir des investissements étrangers.

Yandex a rassuré Vladimir Poutine en affirmant que la Russie reste le noyau central de son activité et qu’elle paye ses impôts sur place.

Dans son intervention, le Président russe réaffirme le caractère stratégique des moteurs de recherche sur internet pour une nation technologique. Parallèlement à cette posture, il vient de faire voter plusieurs lois contraignantes pour les usagers d’internet. La première autorise le gouvernement à bloquer les sites web inscrits sur « liste noire » sans saisie préalable d’une cour de justice. Cette mesure vise en priorité les sites de l’opposition russe comme celui d’Alexei Navalny (auteur des blogs anticorruption Navalny et Rospil) qui ont été rapidement fermés après un premier avertissement. Poursuivant cette orientation, il y a quelques semaines, le gouvernement a adopté une autre loi obligeant les blogueurs russes à enregistrer leurs sites web et à se conformer aux mêmes règles éditoriales que celles en vigueur pour les médias de masse en Russie. Le contrôle du contenu informationnel s’effectue maintenant à toute échelle, du blogueur indépendant jusqu’à la chaîne d’information nationale.

On assiste à un verrouillage intérieur en règle du web russe et à l’affirmation d’une identité russe sur le cyberespace. Cette posture protectionniste vient contrebalancer la suprématie américaine dans le domaine des moteurs de recherche et de la gestion de l’information. D’un point de vue stratégique, Vladimir Poutine a parfaitement raison d’insister sur la nécessité de maintenir une indépendance nationale dans le domaine des moteurs de recherche.Il emboîte le pas de la Chine qui dispose aujourd’hui d’une dizaine de moteurs de recherches efficaces dont le très populaire Baidu dépassant largement Google Chine arrivé en 2005.

Depuis 2012, la Russie souhaite développer un moteur de recherche national nommé Spoutnik sur lequel elle aurait un contrôle plus direct que sur l’actuel leader Yandex. Le projet Spoutnik (20 millions de dollars) est porté par Rostelecom et soutenu par le gouvernement qui voit ici l’opportunité de créer un site national dédié spécifiquement aux recherches russes. Pourtant, rien ne dit aujourd’hui que le projet Spoutnik puisse facilement s’imposer en Russie face au numéro un Yandex.

A l’heure de l’explosion du volume mondial des données créées, les infrastructures de recherche et de classement que sont les moteurs de recherche constituent des organes essentiels dans le traitement de l’information. La Russie comme la Chine ont parfaitement mesuré et évalué les valeurs d’impact stratégique et géopolitique des moteurs de recherche. Ces deux États souhaitent ainsi maintenir une souveraineté nationale dans la gestion et la supervision des moteurs nationaux actifs au sein d’un cyberespace globalisé. Les enjeux de stabilité et de sécurité intérieure influencent certainement les orientations russes, mais c’est bien la cybersuprématie américaine qui pousse la Russie vers le développement de solutions numériques strictement nationales.

Terminons par une question embarrassante :

Que fait l’Europe en matière de moteur de recherche généraliste ?

Liens vers les principaux moteurs de recherche russes et chinois

 

I – Moteurs de recherche russes par ordre d’importance :

 

1 – Yandex :

http://www.yandex.ru/

 

http://www.yandex.com/

 

2 – Google russie :

http://www.google.ru/

 

3 – Mail russie :

4 – http://go.mail.ru/

 

5 – Rambler :

http://www.rambler.ru/

 

6 – Bing russie :

http://www.bing.com/?mkt=ru-ru

 

7 – Yahoo russie :

http://ru.yahoo.com/

 

II – Moteurs de recherche chinois par ordre d’importance sur le marché chinois :

 

1- Baidu :

http://www.baidu.com/

 

2- Google Chine :

http://www.google.cn/

 

http://www.google.com.hk/

 

3 – Sogou :

http://www.sogou.com/

 

4 – Soso :

http://www.soso.com/

 

5 – Youdao :

http://www.youdao.com/

 

6 – Panguso :

http://www.panguso.com/

 

7- Gike :

http://www.jike.com/

 

8 – BaiGoogleDu

http://www.baigoogledu.com/

 

 

Liens :

http://www.theguardian.com/world/2014/apr/24/vladimir-putin-web-breakup-internet-cia

http://www.youtube.com/watch?v=bKj1d8KCuPQ

http://www.aljazeera.com/news/europe/2014/04/putin-says-internet-cia-project-201442563249711810.html

http://time.com/75484/putin-the-internet-is-a-cia-project/

 

 

Note :

Cet article a été republié avec mon accord sur le site The Vineyard of the Saker :

http://www.vineyardsaker.fr/2014/08/17/poutine-google-yandex-guerre-moteurs-thierry-berthier/

 

Lorsque les pays d’occident s’escriment sur la Crimée

Par Yannick Harrel

14/04/2014

Source : http://harrel-yannick.blogspot.fr

English : When the Western countries are struggling to Crimea

Pas vraiment une analyse circonstanciée, plutôt un tableau de ce que j’ai lu et entendu ces derniers jours sur cette situation très singulière confinant pour certains responsables politiques à l’hystérie.

Le grand écart éthique et juridique
La situation en Ukraine est doublement intéressante : d’une part parce qu’elle démontre qu’un pouvoir légal peut être déposé légitimement (adoubé en cela par les autorités occidentales) avec le concours de forces extrémistes fort bien entraînées ; d’autre part parce qu’elle refuse à une population de s’auto-déterminer sur des prétextes de… légalité fondée sur un gouvernement ayant pris le pouvoir par la force.
Bref, la mauvaise foi est surtout ici le paravent du résultat d’une piètre stratégie. Car si l’on commence doucement à entrevoir les dessous de la révolution ukrainienne, dont on peut désormais remettre en cause la question de la spontanéité comme s’interroger sur l’identité des bras qui ont armé les fusils ayant tué place Maïdan tant les manifestants que les forces anti-émeutes, l’emballement de la situation tient à un mauvais calcul des risques et de la condition politico-sociale du pays.
Droit des peuples à s’auto-déterminer et principe d’intangibilité des frontières : c’est le choc du XXIème siècle qui s’annonce.
Cette fixation sur les frontières n’empêche pourtant pas les velléités régionalistes de se réveiller dans toute l’Europe à des degrés divers : Catalogne, Écosse, Flandre pour ne prendre que les éléments les plus contemporains. Car au fond, le séparatisme remodèle les frontières, intérieures certes, mais frontières tout de même avec des conséquences sur les relations extérieures. Sur ce point, n’a-t-on d’ailleurs pas signifié à l’Écosse récemment par la voix du président de la Commission Manuel Barroso qu’en cas d’indépendance, celle-ci devra faire acte de candidature à l’instar de tout État? Il ne s’agit par conséquent pas d’un simple redécoupage administratif interne.
Cette fixation sur les frontières et leur intangibilité cache en sus un élément sensible : la prédominance occidentale qui serait en péril : que les frontières soient immuables est une sécurité pour une Europe déplumée militairement et économiquement. Même si c’est parfois au prix de terribles contorsions comme avec le détachement de Mayotte des Comores en 1976 que l’ONU n’a jamais reconnu (résolution 31/4) ou le Kosovo soutiré par la KFOR à la Serbie en 2008 (et là non par référendum mais par simple décision parlementaire). Par le passé, le droit venait sanctionner a posteriori une situation d’annexion ou de protectorat des puissances européennes alors en pleine faculté de leurs moyens financiers et militaires sans que ces dernières n’y retrouvent quoique ce soit à redire. Le droit international n’est au fond qu’un instantané des rapports de force du moment. De plus, penser que tout système de relations internationales peut être maintenu ad vitam aeternam serait faire preuve d’aveuglement : celui de Westphalie 1648 appartient au passé comme celui de Yalta 1945 est déjà en phase de disparition.
Dans le même ordre d’idée, si la vote en Crimée n’est pas reconnu, alors le rattachement de la Sarre à l’Allemagne de 1935 peut encore être discuté tout comme celui du rattachement de Nice et de la Savoie à la France en 1860.
Au petit jeu de ce qui est légal ou non, je répondrai que tout est question de fait accompli et de consolidation dans la durée. Et, ne l’oublions pas : de la réaction du peuple lui même. Or les effusions de joie sincères qui eurent lieu à l’annonce du résultat du référendum en Crimée abondent dans une large acceptation de ce rattachement. D’aucuns au passage de souligner par sophisme que seuls les résidents de Crimée ont été amenés à se prononcer d’où caducité du résultat. Ah bon? Les consultations au Québec, au Soudan-Sud ou au Timor-Oriental ont impliqué uniquement une partie de la population concernée du pays et non son ensemble, ce qui ne leur a en rien retiré leur légitimité.
Et puis la logique élémentaire veut qu’en cas d’auto-détermination, seule une fraction de la population totale souhaite s’émanciper sur un territoire délimité : c’est justement le principe que de faire fi d’un refus du pouvoir central que de prendre son destin en main.
Du reste, ces questions d’annexion ou de rattachement, selon le camp d’où l’on évoque le processus, démontrent que deux camps s’affrontent et n’ont pas la même interprétation du droit international, ni ne visent les mêmes articles.
En outre, il y a une dynamique qui se fait jour : plusieurs pays ont ces dernières années augmenté leur espace propre. Ainsi la Chine a récupéré Macao et Hong-Kong (laissant à cette dernière son statut spécifique, preuve d’un pragmatisme réel), et teste à diverses reprises les capacités de réaction de Taïwan comme du Japon et de la Corée du Sud ; la Russie a repris la main sur des territoires de l’ex-Union Soviétique, situés en Géorgie et en Ukraine ; la Turquie garde depuis 1974 la main sur la partie nord de l’île de Chypre, soit 36% de l’île.
Les puissances occidentales si précautionneuses du droit international sont-elles pour autant totalement exemptes de reproches? Ni en 2001 ni en 2003 le droit international ne semble avoir été de la partie. Sans s’étendre sur le bien ou mal fondé des opérations en Afghanistan et Irak, le fait est que les instances internationales furent placées devant le fait accompli et n’ont pu qu’au mieux donner un semblant légal à des opérations déjà en cours. Et que dire des évènements de 2011 en Libye qui sur le fondement d’une résolution 1973 interprétée particulièrement extensivement, ont provoqué le courroux des autorités russes et chinoises?
Question subsidiaire : quelle serait l’attitude des autorités françaises si la Wallonie décidait de son rattachement à celle-ci par référendum? Si tant est que lesdites autorités eussent encore de nos jours une vision stratégique…
L’Union Européenne dans le rôle du pompier pyromane
Il est possible de conjecturer que depuis 1991 la poussée vers l’Est, sur les terres de feu l’Union Soviétique, avait un double objectif : d’une part agréger rapidement des pays de l’ex-Pacte de Varsovie (élargissements de 2004 puis 2007) et d’autre part encercler la Russie pour ne plus lui laisser l’occasion de redevenir une grande puissance. Dans le même temps de cette avancée vers l’Est, l’OTAN a engrangé de nouveaux membres de la même manière : Bulgarie, Roumanie, Slovénie, Slovaquie, Estonie, Lettonie et Lituanie, République Tchèque, Pologne et Hongrie.
La géopolitique est cruelle mais pas irrationnelle : la Russie ne pouvait que fort logiquement être courroucée d’observer sur la carte de l’Europe un changement de couleur. D’abord économique puis militaire. L’Union Européenne n’étant vue désormais depuis Moscou que comme le strapontin vers une adhésion à l’OTAN.
Et de se rappeler les recommandations de Zbigniew Brzeziński, stratège américain intelligent et influent, publiées dans son ouvrage Le grand échiquier : « Il est indispensable que l’Amérique contre toute tentative de restauration impériale au centre de l’Eurasie. ». Moins que la stabilité régionale, ce sont les intérêts politiques américains qui sont en ligne de mire. Or, la possibilité d’une Russie qui redevienne une puissance régionale puis internationale est évidemment un écueil sérieux sur ce plan de route. Quoi de mieux alors que de diviser pour mieux régner? Et c’est ce qui est avancé par le contrôle de l’Eurasie, reprenant l’antienne du géopolitologue Mackinder. Tous les propos sont contenus dans le chapitre « Le trou noir ». À relire, d’autant qu’en son sein, il est clairement exprimé que « L’Ukraine représente l’enjeu essentiel. Le processus d’expansion de l’Union Européenne et de l’OTAN est en cours. ». Et l’auteur de rappeler que l’Ukraine doit s’arrimer le plus rapidement possible à ces deux institutions. Non sans ajouter quelques paragraphes plus loin que « Les États qui méritent tout le soutien possible des États-Unis sont l’Azerbaïdjan, l’Ouzbékistan et l’Ukraine. ». En observateur avisé des rapports de force, Brzeziński mentionne néanmoins qu’exclure brutalement la Russie du jeu diplomatique régional n’est pas conseillé, de même que d’attiser inconsidérément les conflits latents entre ces pays et la Russie. Il n’en demeure pas moins qu’il insiste fortement sur le rôle de l’Ukraine en tant que « pivot géopolitique », ce qu’il est difficile de contester.
Au passage l’on relèvera avec intérêt l’objectif d’un telle géopolitique qui demeure in fine « l’instauration d’un système euro-atlantique ». Ce qui est en ce moment même en train d’être négocié entre les institutions européennes et américaines sans droit de regard par les populations concernées.
Au fond dans ce petit jeu de l’escalade, l’Union Européenne se mord les doigts d’avoir si malhabilement joué ses cartes : soutenir ouvertement (c’est à dire y compris sur place et non à distance) les nouveaux maîtres de la Rada tout en enjoignant les russes de ne surtout pas interférer avec les affaires ukrainiennes est une d’une stupidité géopolitique effarante. Il y avait tout lieu d’envisager que la Russie n’accepterait jamais une tentative d’emprise si grossière et visible, d’autant qu’elle eut à subir à sa périphérie des mouvements hostiles, appelés révolutions de couleur, qu’elle étouffa au fur et à mesure. Les réactions épidermiques confinant à l’hystérie sur cette crise sont la démonstration que nul discernement n’est à attendre des dirigeants actuels, exceptée Mme Merkel qui entend ne pas handicaper outre-mesure les industriels et investisseurs allemands commerçants avec et en Russie même si elle se pique de temps à autre de rodomontades mais limitées dans les faits.
Lorsque Mme Ashton, M. Steinmeier et que des délégations de la CIA se rendent à Kiev avant, pendant et après les évènements de Maïdan, comment considérer sans ensuite s’esclaffer les récriminations des intéressés quant à une ingérence russe sur un territoire où une large partie de la population parle la même langue?
Qui a entendu les mots de M. Romano Prodi qui exhortait ses homologues européens à ouvrir un dialogue ferme mais sincère avec les russes en n’affichant pas aussi ostensiblement mépris et partialité? Si peu…
Les diatribes et objurgations envers Moscou, qui sans même se fonder sur l’appréciation de la situation de terrain, sont aberrantes car elles renforcent plus qu’elles n’apaisent le climat de tension. L’hystérie atteint parfois des sommets où la hargne se heurte pourtant au froid rapport de force. Comme des enfants gâtés qui se sont vus refuser un nouveau jouet, nombre de hiérarques européens en viennent à sombrer dans la crise de nerfs et de pleurs sans grande décence. Lorsque les européens patinent depuis des années sur la constellation de satellites Galileo ou sur le projet de gazoduc Nabucco, les russes ont avancé en dépit des obstacles financiers, politiques et techniques. Un ressentiment qui ne demandait qu’à sourdre à la première crise sérieuse et qui met bien plus en exergue pourquoi des dossiers comme l’abrogation des visas entre la Fédération de Russie et l’Union Européenne n’a jamais véritablement progressé durant la décennie passée alors qu’au même moment l’on s’apprête à ouvrir les portes au grand marché transatlantique, et ce sans consulter pour autant les populations. Pourtant les premières concernées par le projet mais l’on n’en est plus à dissimuler la tordaison des principes démocratiques : le cynisme est érigé en unique mode de gouvernance avec toutes les conséquences grandissantes à chaque élection : montée du populisme et abstention de masse…
Du coup, les européens ont avancé des pions par procuration en évaluant que les autorités russes auraient peur de l’escalade : les chancelleries européennes ont joué avec des armes prêtées, si ce n’est parfois volées, et dont l’usage n’est accordé que du bout du lèvres par le grand ami américain. Sauf que…

Les États-Unis lorgnent vers l’Asie
C’est une réalité que les responsables européens, ou plutôt leurs conseillers car j’ai grand peine à penser que les exécutifs de nombreux pays ne soient guère plus que de piètres gestionnaires, feraient bien d’accepter : les États-Unis d’Amérique entendre défendre leurs intérêts et non donner satisfaction au groupement des éclopés de la seconde guerre mondiale. C’est l’Asie qui absorbe l’attention des hiérarques américains, et à raison tant cette zone fait preuve d’un réel dynamisme contrastant avec le vieux continent.
Russie et États-Unis d’Amérique savent pertinemment que le centre de gravité économique et politique s’est déplacé ostensiblement vers l’espace Asie-Pacifique : l’appétence de la Corée, du Japon et de la Chine pour les matières premières russes ne sont pas à négliger dans un contexte où la Russie entend prolonger le processus de diversification de sa clientèle ; le Président américain et tous ceux qui comptent au pays du pygargue sont conscients de la même manière que Chine et Japon soutiennent leur économie et investissent massivement dans les circuits financiers et économiques, et que ces créanciers obligent d’une certaine façon à porter prioritairement le regard vers eux et les conflits endémiques du secteur.
L’Union Européenne au final se retrouve bien nue devant le Tsar : elle voit son avenir derrière elle et ses capacités d’intervention fortement réduites. Et qui plus est, elle ne dispose pas des moyens financiers d’aider l’Ukraine, sans quoi elle l’aurait déjà effectué depuis de nombreuses années. Les promesses inconsidérées qu’elle a avancé n’ont pour l’heure pas abouti, et la facture qui se profile à l’horizon est peu ou prou connue : 35 milliards de dollars à l’horizon 2015! Qui plus est, les négociateurs européens ont déjà prévenu que des « ajustements » structurels devront avoir lieu pour assainir l’économie ukrainienne. Comprendre une libéralisation des services publics et le démantèlement de plusieurs conglomérats, entraînant selon Iouri Kolbouchine de Naftogaz, la compagnie énergétique ukrainienne, une augmentation du prix du gaz de près de 50% pour le 1er mai.
Et encore, nous ne parlons pas dans ce schéma de la dette gazière de l’Ukraine à l’égard de la Russie.
Au final, le plus cocasse serait que l’Ukraine soit supportée à bout de bas par l’Union Européenne, le FMI et la Banque Mondiale, avec pour effet principal… de rembourser la dette gazière de l’Ukraine à l’égard de la Russie! Pour l’heure, les chiffres les plus divers circulent sans énoncer pour autant que ces aides ne seront pas à taux zéro, et conditionnées rappelons-le par des mesures qui ont une forte probabilité de frapper frontalement le niveau de vie de la population. Une autre possibilité serait pour le pouvoir en place de dénoncer la dette gazière en tant que dette odieuse mais ce serait là un casus belli.
Hors de ces questions économiques et financières, ce que certains chefs occidentaux reprochent à Vladimir Poutine, c’est peut-être bien sa qualité première : se comporter comme un vrai chef d’État et en stratège politique. Entre jalousie, incompétence, dogmatisme et ridicule, le spectacle diplomatique de ces dernières semaines n’a pas été joli à voir.
Le maître du Kremlin sait très bien que le feu nucléaire couplé à la vanne sur les conduites de gaz dirigées vers l’ouest sont les moyens les plus efficaces de faire revenir à la raison les européens velléitaires. Et qu’au fond, l’Ukraine est une bombe amorcée que s’échinent à récupérer les chefs occidentaux sans comprendre la nature de celle-ci, tout en feignant de passer pour de dignes philantropes animés des meilleurs sentiments. Lorsque le premier train de mesures socio-économiques attentatoires au bien être des ukrainiens sera mis en place, l’engouement pour l’Ouest risque de se tarir rapidement au sein du pays, y compris dans les territoires les plus acquis à l’arrimage européen. Et compter sur l’afflux de devises étrangères pour résorber les dysfonctionnements d’une économie gangrenée par la corruption (relire à ce sujet le rapport de l’Observatoire du Crime Organisé publié fin 2013) est d’une naïveté coupable.
Ce qui se passe actuellement en Ukraine, et ce qui s’y est déjà passé, est la résultante de l’absence béante de politique étrangère rationnelle menée par les représentants de l’Union Européenne. Un déficit malgré les promesses imposées parfois au forceps par les récents traités (nominations d’un président du Conseil européen et d’une haute représentante pour les affaires étrangères censés donner enfin consistance à une politique étrangère et de défense communes). Sur l’échiquier ukrainien, en jouant la surenchère et en s’affichant trop ouvertement au côté de l’opposition tout en refusant d’inclure la Russie dans une Ukraine apaisée et viable politiquement comme économiquement, l’Union Européenne a clairement vendangé sa crédibilité. Mais pire encore, le gâchis a été accentué par l’impossibilité provenant de plusieurs dirigeants nationaux de s’extraire d’une vision manichéenne remontant aux années 1980. Triste constat qui n’est amené qu’à se répéter à chaque nouvelle crise.

Derniers éléments : le premier relatif à la sanction la plus spectaculaire à l’encontre de Vladimir Poutine : la sortie de la Russie du G8 est-elle à ce point si catastrophique pour son pays lorsque l’on sait que la Chine n’en fait pas partie et que les vraies résolutions ne se déroulent pas lors de ce type d’agapes? ; le second a trait au fait que l’on évoque les régions russophones de l’Est de l’Ukraine, or pour qui se penche réellement sur la carte des populations s’exprimant nativement ou employant largement cette langue, l’on constate que le tracé est plus un croissant s’étendant de Kharkov à Odessa (pour mieux saisir le propos, voir ci-dessous carte du Washinton Post).

Ukraine , un pays-clé écartelé entre Est et Ouest

Par Sébastien Gobert

12/2013

Source : http://www.monde-diplomatique.fr

English : Ukraine, a country torn between East and West Key

L’Ukraine se dérobe à l’orbite européenne

Fin novembre, à quelques jours de la signature d’un
accord d’association avec l’Union européenne, Kiev a soudainement rompu
les négociations, accédant ainsi à la demande pressante de Moscou.
Coincée entre deux puissances qui voient en elle tantôt un grand marché,
tantôt un pion géopolitique, l’Ukraine, sous la

conduite de son
gouvernement autoritaire, zigzague sur une voie étroite.

« Nous voulons notre intégration européenne ! L’Ukraine,
c’est l’Europe ! » : au soir du 21 novembre, les esprits s’échauffent
sur Maidan Nezalezhnosti, la place de l’Indépendance de la capitale
ukrainienne, Kiev. Plus d’un millier de manifestants ont résolu d’y
passer la nuit, dans un élan apparemment spontané que certains
s’empressent de qualifier de « second Maidan ». Il y a neuf ans, le 22
novembre 2004, c’est ici que s’étaient montées les premières tentes du
mouvement de protestation civique qui allait devenir la « révolution
orange ».

Comme alors, le président Viktor Ianoukovitch est la
bête noire des manifestants. Mais cette fois-ci, il ne s’agit pas
d’élections truquées. « Le gouvernement a décidé d’abandonner tous les
préparatifs en vue de la signature de l’accord d’association avec
l’Union européenne, qui devait avoir lieu à Vilnius dans quelques
jours », explique Andriy, 21 ans, étudiant à l’université
Taras-Chevtchenko de Kiev. « Et à la place, il a demandé à ses ministres
d’intensifier la collaboration avec les pays de la Communauté des Etats
indépendants, héritiers de l’URSS ! », s’emporte-t-il.

 Results of the re-run second round of the Ukrainian presidential election, 2004 
C’est dans le cadre du partenariat oriental que
l’Ukraine avait négocié avec l’Union européenne cet accord
d’association. Lancée en 2009, l’initiative vise à encourager le
rapprochement de six républiques postsoviétiques avec l’Union
européenne, notamment à travers la conclusion d’accords d’association
ambitieux, aux répercussions tant politiques qu’institutionnelles et
économiques. Parmi ces six pays, l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la
Biélorussie ne sont guère avancés dans les négociations. En revanche, la
Géorgie et la Moldavie, après avoir fait de l’intégration européenne
une priorité de longue date, sont en position de parapher leurs accords
respectifs.

Menaces du Kremlin

Après avoir franchi cette première étape en mars 2012,
l’Ukraine s’apprêtait à signer un document définitif lors du sommet de
Vilnius des 28 et 29 novembre. Elle était même le poids lourd du
partenariat. Avec près de quarante-six millions d’habitants, l’ancienne
république soviétique représente aux yeux des investisseurs et des
analystes de Bruxelles un eldorado économique, agricole et énergétique
aux portes de l’Union européenne. De nombreuses études prophétisaient
que l’établissement d’une zone de libre-échange ouvrirait des
perspectives de croissance inédites, à travers une modernisation des
structures de production et un assainissement des milieux d’affaires.
Pour Mme Catherine Ashton, haute représentante de l’Union pour les
affaires étrangères, « l’Ukraine a beaucoup perdu » en renonçant à
signer l’accord.

Les restructurations exigées dans l’industrie comme dans
les services et la concurrence accrue des produits européens auraient
néanmoins exigé d’importants efforts d’adaptation — comprendre : des
sacrifices — de la part des Ukrainiens, sans que l’Union offre de
contrepartie financière significative. La justification officielle de
l’abandon des négociations tient d’ailleurs à la « sécurisation » de
l’économie du pays.

« Ces accords d’association reflètent en quelque sorte
un esprit colonial, dans le sens où on traite ces pays, très différents
les uns des autres, avec la même approche », admet, sous couvert
d’anonymat, un diplomate occidental en poste à Kiev. « L’incorporation
de l’acquis communautaire et l’ouverture des marchés qu’on leur demande
seraient bien plus avantageuses pour les investisseurs européens que
pour les entrepreneurs ukrainiens. » L’Union a donc, elle aussi,
beaucoup perdu…
Sur le plan diplomatique, Bruxelles subit une débâcle.
Sans l’Ukraine, pièce maîtresse de la géopolitique régionale, le
partenariat oriental et les perspectives d’européanisation et de
stabilisation du voisinage est-européen de l’Union semblent bien mal en
point. « L’oscar politique doit revenir à M. Vladimir Poutine », nous
glisse l’ancien président Viktor Iouchtchenko. Considérant Kiev comme le
berceau historique et spirituel de la Russie, le président russe a en
effet publiquement désapprouvé tout rapprochement avec Bruxelles.

Et fortement incité M. Ianoukovitch à rejoindre l’union
douanière que la Fédération de Russie forme avec la Biélorussie et le
Kazakhstan, embryon d’une vaste union eurasienne à naître d’ici 2015.
Des projets incompatibles avec l’établissement d’une zone de
libre-échange entre l’Ukraine et l’Union européenne, qui aurait
accompagné la mise en œuvre de l’accord d’association.

Le Kremlin a promis à son voisin des avantages
substantiels en cas d’alignement sur Moscou. Il a aussi multiplié les
avertissements sur de possibles tensions gazières, financières ou
ethnoculturelles. Fin juillet, les autorités russes ont interdit la
vente sur leur territoire de chocolat ukrainien, avant de décréter,
mi-août, un boycott commercial généralisé. A cette occasion, un
conseiller du président Poutine, M. Sergueï Glaziev, a annoncé que des
contrôles stricts seraient imposés de manière permanente si l’Ukraine
prenait la « décision suicidaire » de signer l’accord d’association.
« Tout le monde sait que le Kremlin considère l’Ukraine comme la clé de
son projet d’intégration eurasienne », lâche M. Volodymyr Oliynyk,
député du Parti des régions, majoritaire à la Verkhovna Rada, le
Parlement national. « Mais agir ainsi, ce n’est pas une attitude
civilisée à l’égard d’un partenaire. »

Eviter toute ingérence

Cependant, s’il compromet durablement les perspectives
européennes de son pays, M. Ianoukovitch ne s’est pas pour autant engagé
à rejoindre l’union douanière chère à Moscou. « Le président et les
oligarques de son “clan de Donetsk” [ville de l’est du pays] sont
nationalistes sur le plan économique. Ils ne veulent céder leur
souveraineté ni à l’Union européenne ni à la Russie », explique Taras
Kuzio, chercheur à la School of Advanced International Studies de
Washington. « Ils souhaitent vivre dans un pays “prémondialisé” » —
libre des ingérences de Moscou ou de Bruxelles. « La famille » — les
proches du très autoritaire M. Ianoukovitch — affermit depuis quelques
mois sa mainmise sur l’Ukraine.



Source

Que ce soit en termes économiques, politiques ou
judiciaires, elle tâche d’éviter qu’une puissance se trouve en mesure de
mettre en cause ses acquis.
Les atermoiements autour de Mme Ioulia Timochenko, ancienne première
ministre emprisonnée depuis 2011 pour abus de pouvoir et dont l’Union
européenne réclame en vain la libération, illustrent une forme de
« double pensée » orwellienne, selon Kuzio : un pas de deux permanent
qui permet à l’exécutif ukrainien de louvoyer entre Bruxelles et Moscou,
mais aussi de ne pas s’attaquer aux problèmes de fond qui gangrènent la
société. A Kiev, la frontière se brouille entre autonomie nationale et
isolationnisme.

Sébastien Gobert
Journaliste, Kiev.