Les agressions sexuelles du nouvel an : des crimes sexistes à l’instrumentalisation raciste.

Source : http://www.crepegeorgette.com/2016/01/12/violence-sexuelles-instrumentalisation-raciste/

12 Janv 2016

Pendant la nuit du nouvel an, de nombreuses agressions sexuelles et parfois des viols ont eu lieu dans des villes allemandes et en Finlande.

Les féministes ont toujours étudié, travaillé, analysé et dénoncé les violences sexuelles. C’est grâce à deux victimes de viol et à leur avocate, Gisèle Halimi, qu’on a pu en 1978, lors du procès d’Aix en Provence comprendre les répercussions psychiques possibles du viol sur les victimes. Les féministes auront également permis de faire reconnaître et condamner le viol conjugal qui sera finalement pris en compte légalement en 1990. Leurs nombreux travaux et études auront permis de connaître le nombre de viols et de tentatives de viols par an (75 000 en France) des agressions sexuelles (13% des femmes allemandes en auraient subi une), le peu de plaintes déposées par les victimes de viol (10% en France). Elles ont également travaillé sur ce qu’est le viol, ce qu’il constitue au niveau sociologique alors qu’il est encore souvent vu par l’ensemble de la société comme l’acte isolé d’un « fou » ou d’un « monstre ». Ces dernières années, ont été analysés le concept de culture du viol et celui de harcèlement dans l’espace public.
Les féministes n’ont donc jamais eu besoin d’attendre quiconque pour condamner TOUTES les agressions sexuelles et TOUS les viols, quels qu’en soient les auteurs. Elles ont plutôt l’habitude de prêcher dans le désert au milieu de personnes qui ne les croient pas et minimisent les chiffres des violences sexuelles. Les agressions sexuelles et les viols commis le 31 décembre en Allemagne et en Finlande sont donc évidemment condamnables, comme toutes les autres violences sexuelles.

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Les scientifiques japonais étudient la faune et la flore des forêts contaminées.

Source : http://www.vivre-apres-fukushima.fr/les-scientifiques-japonais-etudient-la-faune-et-la-flore-des-forets-contaminees/

10 Janv 2016

Mais ils se refusent à conclure avant encore 5 ou 6 ans.

Traduction (par vivre-après-fukushima) d’un article de l’Asahi Shimbun daté du 22 Décembre 2015.

Plus de 90% des sapins proches du site de la catastrophe nucléaire de 2011 présentent des anomalies; et des spéciments de pucerons collectés dans une ville distante de plus de 30 km de la centrale détruite ont des pattes tordues ou absentes.

Mais il reste difficile de savoir si les mutations des plantes et animaux sont effectivement en relation avec la catastrophe de la centrale nucléaire Fukushima N°1.

Tout ce que les scientifiques japonais acceptent de dire c’est qu’ils essaient de comprendre les effets du césium radioactif libéré avec d’énormes quantités de matières radioactives par la triple fusion à la centrale de Fukushima, déclenchée par le tremblement de terre et le tsunami du grand Est japonais.

Ils cherchent à savoir comment le césium radioactif s’est diffusé dans les forêts et le sol des zones proches de la centrale accidentée, accompagné de signes de mutations chez les plantes et les animaux.
Comprendre comment le césium et d’autres particules radioactives se sont propagés après la catastrophe est une clef pour comprendre les conséquences du pire accident nucléaire survenu au Japon.

Ces recherches concernent fortement ce à quoi les autorités et les habitants peuvent s’attendre en cas de nouvel accident.
Elles fournissent également des informations précieuses aux évacués lorsqu’ils pèsent le choix de refaire leur vie près de la centrale détruite.

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Le tragique essor du business des rapts d’enfants à Madagascar en 2015

Source : https://fr.globalvoices.org/2015/12/31/193380/

31 Dec 2015

Pauvreté endémique et insécurité empêchent beaucoup de Malgaches d’envisager un avenir proche plus brillant pour leur pays. Dans les conditions économiques actuelles, des criminels ont trouvé un gagne-pain sordide : l’enlèvement d’enfants.

Madagascar connaît depuis deux ans une brutale progression des enlèvements suivis d’extorsion. Les témoignages de calvaires glaçants se multiplient sur les forums et blogs malgaches.

Voici l’histoire d’Annie et Arnaud, telle que la raconte B. Nguma, un habitant de Toamasina à Madagascar, sur le blog Housseina Writing :

Il y a quelques semaines, Annie et Arnaud, 2 enfants d’un opérateur dans le secteur du bois, ont été kidnappé à Tamatave. Les ravisseurs réclamaient une rançon de 3 millions d’euros en lançant plusieurs avertissements mais les parents des enfants n’ont pas les moyens de les payer. Les négociations étaient au point mort, mais un rebondissement macabre vient de transformer ce kidnapping en mise à mort. Annie, âgée de 14 ans, a été retrouvé morte à proximité de sa maison. Les premières analyses montrent qu’elle a été torturée pendant des heures avec un étranglement qui aurait provoqué sa mort. Les autorités tentent de retrouver Arnaud, mais la mort d’Annie laisse craindre le pire.

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Délateurs en pantoufles

Source : http://www.monde-diplomatique.fr/2015/12/RAMONET/54393

Dec 2015

Beaucoup de personnes se moquent de la protection de la vie privée. Elles réclament, au contraire, le droit de montrer et d’exhiber leur intimité. Cela peut surprendre, mais, en y réfléchissant, un faisceau de signes et de symptômes annonçaient depuis quelque temps l’inéluctable arrivée de ce type de comportement qui mêle inextricablement voyeurisme et exhibitionnisme, surveillance et soumission.

Sa matrice lointaine se trouve peut-être dans un célèbre film d’Alfred Hitchcock, Rear Window (Fenêtre sur cour, 1954), dans lequel un reporter photographe (James Stewart), immobilisé chez lui, une jambe dans le plâtre, observe par désœuvrement le comportement de ses voisins d’en face. Dans un dialogue avec François Truffaut, Hitchcock expliquait : « Oui, l’homme était un voyeur, mais est-ce que nous ne sommes pas tous des voyeurs ? » Truffaut l’admettait : « Nous sommes tous des voyeurs, ne serait-ce que lorsque nous regardons un film intimiste. D’ailleurs, James Stewart, à sa fenêtre, se trouve dans la situation d’un spectateur assistant à un film. » Puis Hitchcock observait : « Je vous parie que neuf personnes sur dix, si elles voient de l’autre côté de la cour une femme qui se déshabille avant d’aller se coucher, ou simplement un homme qui fait du rangement dans sa chambre, ne pourront pas s’empêcher de regarder. Elles pourraient détourner le regard en disant : “Cela ne me concerne pas”, elles pourraient fermer leurs volets, eh bien ! elles ne le feront pas, elles s’attarderont pour regarder (1). »

A cette pulsion scopique de voir, de surveiller, d’espionner correspond, en contrepoint, son contraire : le goût impudique de se montrer. Et celui-ci, depuis l’essor d’Internet, a connu une sorte d’explosion par le biais, surtout, depuis 1996, des webcams. On se souvient, par exemple, des cinq étudiants, garçons et filles, d’Oberlin, dans l’Ohio (Etats-Unis), qui, au début de la mode webcam, s’exhibaient en ligne (www.hereandnow.net) tous les jours, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, où qu’ils se trouvent dans les deux étages de leur pavillon. Ils vivaient sous la surveillance d’une quarantaine de caméras volontairement disposées partout dans leur demeure. Depuis, ils sont des milliers, célibataires, couples, familles, qui invitent sans gêne les internautes du monde à partager leur intimité et à les regarder vivre sans pratiquement aucun interdit (2).

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Quel monde construisons-nous ?

Par

le 28/10/15

Source : http://www.internetactu.net

On ne présente plus la chercheuse et ethnographe américaine danah boyd (Wikipédia, @zephoria) dont nous avons souvent relayé les propos sur InternetActu.net comme sur A lire ailleurs.

A l’occasion d’une conférence donnée récemment, dont elle a publié le transcript sur son site, elle posait la question du monde que nous fabriquons avec les technologies et y apportait des réponses qui méritent d’être écoutées.

Image : danah boyd durant sa conférence donnée à l’UCCMediaJustice, photographié par @MauritaColey via Twitter.

La technologie encapsule la complexité du monde

La chercheuse rappelle tout d’abord que pour elle, l’internet était un “portail vers la complexe société interconnectée dans laquelle nous vivons”. “Je regardais les activistes utiliser la technologie comme un levier pour connecter les gens d’une manière nouvelle, alors que les gens du marketing utilisaient ces mêmes outils pour manipuler les gens pour gagner de l’argent. J’ai arrêté de croire alors que la technologie seule pourrait produire l’illumination”. “A mesure que les outils sont devenus plus populaires et se sont répandus, ce qui était en jeu n’était pas la réalisation des désirs idylliques des premiers développeurs, mais une complexité de pratique qui ressemblait plutôt au bordel de la vie quotidienne.”

C’est lors d’un entretien avec une adolescente que danah boyd réalise combien la technologie n’est pas neutre. Celle-ci lui montre qu’alors que les jeunes migrent vers Facebook, MySpace devient un ghetto pour les amateurs de rap. Les blancs utilisent Facebook, les noirs MySpace. Entre 2006 et 2007, la division sociale avait séparé les communautés adolescentes en ligne, reproduisant les divisions sociales en cours dans écoles, explique danah boyd. Dans notre société qui se disait post-raciale, les relations sociales et les dynamiques étaient toujours configurées par ce modèle. MySpace était devenu un endroit dangereux rempli de personnes peu recommandables, alors que Facebook était dépeint comme un site propre et respectable. Aidé par l’argent, les médias et les utilisateurs privilégiés, Facebook est devenu le joueur dominant qui a attiré tout le monde. “Les divisions raciales se déplaçaient dans la technologie”, comme c’est encore le cas avec Vine et Instagram. “Les adolescents ne créaient pas la dynamique racialisée des médias sociaux : ils reproduisaient ce qu’ils ont vu partout ailleurs en le projetant sur leurs outils.” Ils ne sont pas les seuls. Les journalistes, les parents, les politiciens, les experts le font également. “Et la technologie aujourd’hui est évaluée – culturellement et financièrement – non pas sur le nombre de gens qui les utilisent, mais sur le fait qu’elles soient utilisées par les membres les plus privilégiés de notre société.”

Les systèmes socio-techniques sont notre propre reflet

Personne n’avait vraiment vu venir le succès des médias sociaux ou du Big data, reconnaît avec modestie la chercheuse. Les Big data sont un concept flou, explique-t-elle. Il promet de pouvoir résoudre tous les problèmes du monde par les données. Le problème d’ailleurs n’est pas tant d’avoir les données que de savoir si nous avons la capacité de donner et produire du sens depuis elles. Le problème des technologies d’analyses de données repose pourtant sur les données. “Quand vos données d’entrée sont biaisées, ce que vous en sortez est tout aussi biaisé. Ces systèmes apprennent les préjugés de notre société. Et nous les recrachent à la figure.” Et la chercheuse d’évoquer le travail sur la discrimination électronique Latanya Sweeney, notamment sur la discrimination raciale dans la publicité en ligne, montrant que les prénoms les plus corrélés à la communauté noir Américaine tendaient à servir des publicités pour savoir si les personnes recherchées avaient un casier judiciaire. Or, le service publicitaire de Google n’est pas intentionnellement raciste. Il ne fait que servir des publicités selon les requêtes quand une requête ou la population qui la commet a des caractéristiques similaires. Google ne devient raciste que parce que ses utilisateurs le sont.

“Nos préjugés culturels sont profondément ancrés dans de nombreuses bases de données, ces ensembles de données que nos systèmes utilisent pour apprendre de nous. Les étudiants de couleur sont beaucoup plus susceptibles d’avoir des dossiers scolaires disciplinaires que les étudiants blancs. Les hommes noirs sont beaucoup plus susceptibles d’être arrêtés et fouillés, d’être arrêtés pour possession de drogue, ou accusés de crimes, même lorsque leurs homologues blancs s’engagent dans les mêmes comportements. Les personnes pauvres sont beaucoup plus susceptibles d’avoir des problèmes de santé, de vivre plus loin de leur travail, d’avoir des problèmes pour devenir locataires… Pourtant, toutes ces données sont utilisées pour alimenter les algorithmes d’apprentissage personnalisés, des outils d’évaluation des risques pour la prise de décision judiciaire, des outils de crédit et des outils pour déterminer les scores d’assurance. C’est ainsi que le système “prédit” que les gens qui sont déjà marginalisés ont des risques plus élevés de l’être, ce qui restreint leurs options et induits, qu’ils deviennent, en effets, une population à risque.”

Ce ne fut pas ce que mes pairs ont voulu créer lorsqu’ils ont imaginé des outils permettant de cartographier ceux que vous connaissiez, ou de partager vos intérêts et vos goûts. Nous n’avons pas cherché à être l’architecte du préjudice, mais nous n’avons pas non plus conçu des systèmes pour lutter contre cela.”

Ce n’est pas l’analyse des données qui est inquiétante, c’est la façon dont elle est utilisée et par qui

Pourtant, explique encore l’anthropologue, l’enjeu n’est pas de rejeter le Big data. Au contraire, explique celle qui est au conseil d’administration de Crisis Text Line, un service de prévention du suicide par SMS (voir notre article “De la prévention du suicide en ligne”) permettant via le Big data de traiter des millions de messages pour personnaliser chaque réponse de conseillers à l’adolescence en danger. Or, Crisis Text Line utilise les mêmes techniques que celles utilisées par le marketing ou la police prédictive. Le problème explique-t-elle est que “la surveillance par des acteurs puissants ne peut pas instaurer la confiance. Elle l’érode.” L’information sur les gens qui s’apprêtent à commettre un délit n’est pas la même selon qu’elle est envoyée à la police ou à un travailleur social. “Ce ne sont pas tant les données qui sont inquiétantes, mais c’est la façon dont elles sont utilisées. Et par qui”.

“Savoir comment utiliser les données n’est pas si facile”. Eric Horvitz, un collègue de danah boyd chez Microsoft Research, est capable de prédire avec une précision surprenante si quelqu’un va être hospitalisé en fonction de ce qu’il recherche en ligne. “Que doit-il faire de cette information ?” L’important n’est pas tant la qualité de nos prédictions, mais de trouver comment les utiliser. Or, “comment les utiliser est un problème social et culturel complexe que la technologie ne résout pas pour nous. Pire, la technologie rend plus difficile d’avoir une conversation raisonnée sur le pouvoir, la dignité, la responsabilité et l’éthique.”

“Les données sont le pouvoir. Et de plus en plus, les données sont utilisées pour affirmer le pouvoir de certains sur d’autres. Cela ne devrait pas être ainsi, mais une chose que j’ai apprise est que, sans contrôle, de nouveaux outils sont toujours utilisés pour renforcer le pouvoir des privilégiés au détriment de ceux qui ne le sont pas.”

Si nous voulons que les gens les moins privilégiés soient informés et responsabilisés, ils doivent avoir accès à la même qualité d’information et de communication que les privilégiés, estime danah boyd.

La responsabilité de l’usage

Or nous sommes confrontés à un nouveau défi. “Nous entrons dans un monde de prédiction. Un monde où de plus en plus de gens vont être en mesure de porter des jugements sur les autres sur la base de données.” De nombreux militants s’activent à combattre et réguler ce nouvel écosystème de la prédiction. C’est très bien quand ces technologies sont conçues pour faire le mal. Mais le plus souvent ces outils seront conçus pour être utiles, pour accroître l’efficacité, pour identifier les personnes qui ont besoin d’aide. Ils pourront être à la fois utilisé pour faire le bien et pour être terrifiants. Comment pouvons-nous apprendre à utiliser ces informations pour responsabiliser ?

Pour danah boyd, le problème est que la diversité des gens qui construisent, financent et utilisent ces outils pour imaginer notre avenir est extraordinairement réduite. Pour elle, l’enjeu est d’élargir la diversité d’approche du développement comme de l’usage de ces technologies. “Si les gens ne comprennent pas ce que ces systèmes font, comment pouvons-nous espérer que les gens les contestent ?”

“Nous devons apprendre comment poser des questions technologiques difficiles à ceux qui prennent des décisions basées sur leurs analyses. Il n’y a pas si longtemps, lorsque les systèmes financiers étaient de totales boites noires, nous nous sommes battus pour la responsabilité fiduciaire et contre la corruption et les abus. La transparence des données, des algorithmes et de la technologie ne suffit pas. Nous devons nous assurer que l’évaluation est intégrée dans tout système que nous utilisons. Nous ne pouvons pas simplement mettre des millions de dollars de matériel de surveillance dans les mains de la police dans l’espoir de créer une police responsable. Pourtant, avec les caméras de corps portés par la police, n’est-ce pas exactement ce que nous faisons ? – voir notre article, NDT. Et ce, sans même essayer d’en évaluer les implications. Nous sommes là, probablement, face au plus rapide déploiement d’une technologie d’espérance, mais ce ne sera pas la dernière. Comment pouvons-nous aider les gens à regarder au-delà de leurs espoirs et de leurs craintes pour interroger activement les compromis que la société fait pour eux ?”

De plus en plus, la technologie va jouer un rôle central partout. Nous pouvons hurler aux loups où rêver d’un monde dans lequel chaque problème se résout comme par magie. “Mais pour réellement faire du monde un endroit meilleur, nous devons commencer à prêter attention aux différents outils qui émergent et apprendre à poser des questions difficiles sur la façon dont ils devraient être mis en service pour améliorer la vie des gens ordinaires. Maintenant plus que jamais, nous avons besoin de ceux qui réfléchissent à la justice sociale pour comprendre la technologie et nous avons besoin que ceux qui comprennent la technologie s’intéressent à la justice sociale.”

Hubert Guillaud

Cols blancs, mains sales et casier vierge

Par Jean Bérard

23/01/2015

Source : http://www.laviedesidees.fr

Comment les élites parviennent-elles à commettre des délits sans être considérées et sans se considérer comme délinquantes ? Dans un ouvrage de synthèse, P. Lascoumes et C. Nagels montrent les moyens que les puissants mettent en œuvre pour définir, utiliser, contourner ou éviter la loi pénale selon leur intérêt.

Un parti politique doit élire son président. Depuis des années, ses dirigeants répètent que la lutte contre la délinquance est une priorité. Lorsqu’ils sont au pouvoir, ils votent de nombreuses lois pour rendre la répression plus sévère et systématique. Les prisons se remplissent. Lorsqu’ils n’y sont pas et que des orientations (un peu) différentes sont prises, ils crient au laxisme. Or, parmi les candidats à la présidence, se trouve une personnalité qui fait l’objet d’un grand nombre d’enquêtes, y compris au sujet du financement de sa dernière campagne électorale, au point que des commentateurs – et lui-même – expliquent que ces affaires sont une des motivations de sa candidature ! A-t-il la moindre chance ? En fait, non seulement il l’emporte largement mais sa victoire n’a jamais fait aucun doute. Comment expliquer cette « situation sociologiquement énigmatique » (p. 8) ? Les électeurs de ce parti considèrent-ils que les soupçons qui pèsent sur leur favori et ceux qui concernent d’autres auteurs de délits n’ont rien à voir ? Quelle est la différence entre eux ? Serait-ce simplement la classe sociale des personnes soupçonnées ?

De nombreux travaux de sciences sociales ont réfléchi à la question de la « gestion différentielle des illégalismes », pour le dire dans les termes de Foucault. La sociologie de la déviance a montré pourquoi les infractions des classes populaires sont celles dont les auteurs finissent le plus souvent en prison. Elle analyse l’organisation de la justice pénale en « sous-systèmes distincts dont chacun ne s’adresse finalement qu’à certaines classes sociales au travers du cumul de classements dont l’autonomie n’est qu’apparente » [1] : du travail de la police à celui des juges, les étapes de la chaîne pénale orientent, de différentes manières selon les périodes mais avec une certaine stabilité dans les résultats, les infractions visibles commises dans l’espace public par les jeunes hommes des classes populaires vers des arrestations et des jugements rapides dans lesquels le casier judiciaire pèse lourdement.

Un enjeu politique et académique

La Sociologie des élites délinquantes que publient Carla Nagels et Pierre Lascoumes dresse un bilan des recherches qui se penchent sur l’autre versant de la question. Quelles infractions sont commises par les élites ? Comment sont-elles traitées, ou non, par l’ensemble des institutions répressives ? La notion d’élite n’est pas aisée à définir : des délits liés à la fiscalité, ou au droit des entreprises peuvent également être commis par des membres de classes moyennes ou des petits entrepreneurs. Ce qui est plus décisif est la relation du délit avec une fonction de direction, dans les sphères économiques ou politiques. Les auteurs définissent ainsi leur objet comme « les transgressions de normes spécifiques liées à l’exercice d’une fonction de responsabilité publique ou privée et commise à titre individuel ou collectif par une instance dirigeante » (p. 15). La parution de ce manuel en forme de manifeste est particulièrement bienvenue pour, au moins, deux raisons.

La première raison est politique : la multiplication des scandales et affaires liées aux pratiques financières des entreprises et des paradis fiscaux, à la corruption et au clientélisme des élus manifeste sans doute, dans un contexte de crise, l’action de militants, de journalistes et de juges pour remettre sur le devant de la scène la délinquance en col blanc. Le livre décrit d’ailleurs l’action de leurs prédécesseurs proches et lointains, comme Lincoln Steffens, journaliste muckracker qui a dénoncé la corruption aux États-Unis au début du XXe siècle ou Isidore Glard, magistrat qui se définissait comme le « corsaire malouin » de l’instruction des affaires financières dans l’entre-deux-guerres. Leurs continuateurs sont souvent associés aux scandales et aux controverses qu’ils ont provoqués. Pourtant, expliquent les auteurs, avec le recul, leur bilan est mince : les « multiples « affaires » et « scandales » ne sont jamais suivis « d’effets réels » (p. 7). Ils le sont d’autant moins que les scandales se concluent par des « lois de panique » qui, faute de se donner les moyens de comprendre les ressorts de ces pratiques, ratent leur cible. C’est l’analyse que font les auteurs de la réforme qui a suivi l’affaire Cahuzac. Mais c’est également le cas de la politique pénale de Robert Badinter, menée après l’alternance de 1981, qui, malgré « une priorité affichée pour la lutte contre la délinquance économique et financière, ne clarifia pas davantage ce pan de l’action publique » (p. 82). Au delà de l’indignation ponctuelle, les sciences sociales invitent à dépasser la « découverte » répétée des pratiques délinquantes des élites et à se pencher sur la manière habituelle dont celles-ci sont appréhendées par la justice mais aussi par les citoyens. Par exemple, pour revenir à notre premier exemple, une enquête menée aux États-Unis dans les années 1970 décrit la « réaction des électeurs à un candidat mis en cause pour corruption : « une grande partie de l’électorat maintient sa confiance au candidat qui incarne le mieux ses valeurs fondamentales, même s’il est accusé de corruption. L’affiliation partisane jour de façon forte, en particulier pour les républicains » (p. 249).

Il ne suffit pas de faire émerger une affaire pour faire disparaître ces forces politiques et sociales. L’histoire des élites délinquantes décrit le contraste entre des périodes dans lesquelles ces enjeux sont saisis par des mouvements médiatiques et militants, et d’autres dans lesquelles rien n’émerge publiquement de ces pratiques. Mais elle permet aussi de mesurer le caractère régulier et finalement impuissant de cette alternance de silences et de scandales et invite à chercher d’autres manières de comprendre ces pratiques délictueuses, pour cesser, selon la belle formule qui conclut l’ouvrage, de permettre « aux élites de jouer avec les règles qu’elles imposent aux autres » (p. 271).

Une seconde raison est liée à la structure du champ des recherches académiques sur ces questions. Des travaux sont menés dans le monde francophone depuis plusieurs décennies, dont témoignent notamment les écrits de Pierre Lascoumes, qui interroge depuis les années 1980 la « gestion discrète du droit des affaires » [2]. Mais des travaux plus nombreux sont menés dans le monde anglo-saxon, qui demeurent moins connus en France. La Sociologie des élites délinquantes est, pour cette raison, un formidable passeur vers un ensemble de recherches dont la méconnaissance nourrit l’idée erronée que ce champ de recherche est toujours balbutiant. Le livre montre comment un ensemble de travaux s’est constitué en prenant appui sur le travail d’E. Sutherland, père fondateur de la sociologie de la délinquance en col blanc et dont l’ouvrage fut, à sa sortie en 1949, censuré par son éditeur. « Son analyse [estiment les auteurs] demeure aujourd’hui valide dans toutes ses grandes lignes » (p. 135-137). Le livre offre un outil précieux pour que des recherches initiées aujourd’hui dans le contexte français – des pistes en ce sens sont esquissées dans la conclusion – s’appuient sur cet ensemble de résultats.

Criminalité économique et corruption

Le livre est structuré par deux champs de recherche qui correspondent à deux faces de la domination des élites : l’analyse de la délinquance économique des entreprises et l’analyse de la corruption. Ces parties suivent une progression comparable. Elles présentent les contributions les plus importantes en distinguant les approches qui se penchent sur la commission des infractions (qu’est-ce qui détermine le passage à l’acte ?) et celles qui analysent les conséquences sociales, pénales et politiques de ces infractions (quelle est la réaction sociale à ces actes ?).

Ces deux parties sont précédées de deux chapitres transversaux. Le premier, « Lignes de controverses autour de la définition de l’objet », a le défaut de la qualité d’un manuel : il présente de façon pédagogique des options théoriques qui opposent des chercheurs du champ. Il permet ainsi un utile repérage des positions en présence sans toujours convaincre qu’elles recouvrent des antagonismes théoriques féconds. Les auteurs finissent d’ailleurs parfois par expliquer que certaines controverses sont « largement factices » (p. 32). Le second chapitre est consacré aux « ambiguïtés de la réaction sociale ». Il ne nous semble pas évident qu’il traite réellement, selon le titre de la partie dans laquelle il s’inscrit, de « débats et controverses », car son intérêt est d’exposer clairement des lignes de force qui seront ensuite développées de manière plus spécifique dans les deux grandes parties thématiques.

Des délits sans délinquants

Il n’est pas possible de rendre compte de tous les aspects d’un ouvrage qui a justement pour objectif de rendre compte de travaux nombreux. Chacun y trouvera analyses, exemples et références selon son intérêt. Notre lecture suit une question intriguante [3] : comment des gens parviennent-ils à commettre des délits sans être considérés et sans se considérer comme des délinquants ?

Un ressort de l’invisibilité de la délinquance des élites est lié à l’histoire de la constitution des savoirs sur le crime. À la fin du XIXe siècle, Enrico Ferri, un des fondateurs de l’école de criminologie positiviste italienne, divise la société en considérant que tout en haut se trouve une classe « qui ne commet pas de crimes, organiquement honnête » alors que tout en bas se trouvent des personnes « réfractaires à tout sentiment d’honnêteté » (p. 34). L’étude de la criminalité a longuement « rationalisé ce déni », « en ignorant totalement les transgressions commises par les élites » (p. 33). Des justifications de la différence entre les catégories de crimes se sont appuyées sur une distinction entre les mala in se et les mala prohibita, entre des vrais crimes et des crimes crées par la loi. Une telle différence recouvre bien ce qui serait du ressort éternel de la délinquance – le vol des pauvres – et ce qui serait le fruit de la création de normes variables moins importantes et dont la transgression n’aurait pas la même gravité – le contournement des règles comptables et fiscales des riches.

Cela étant, la délinquance des élites n’est pas seulement moins visible parce que les chercheurs ne veulent pas la voir. La difficulté de la recherche est aussi liée aux propriétés sociales de ses auteurs. Si « la majorité des recherches en sciences sociales est menée sur des acteurs dominés » (p. 121), c’est aussi parce qu’il est moins aisé d’accéder au bureau d’un directeur qu’à un jeune pris en charge par des institutions sociales. Travailler sur des acteurs dominants est d’autant plus difficile s’il s’agit d’enquêter sur leurs pratiques les moins avouables. Et si, comme on va le voir, une caractéristique majeure de ces transgressions est de finir rarement devant un tribunal, les sources officielles, comme les statistiques judiciaires, sont aussi de peu d’aide pour prendre la mesure du phénomène. Il arrive ainsi fréquemment que des affaires conservent leur part de mystère, notamment sur la destination de l’argent détourné, malgré des scandales et des poursuites.

Pour autant, les connaissances existent, construites par les chercheurs mais aussi par les lanceurs d’alerte qui rendent publics des documents secrets, sur lesquelles le livre s’appuie pour démonter le mythe de la classe « organiquement honnête ». Des études montrent par exemple que « les personnes qui approuvent le plus les moyens illégitimes de s’enrichir (frauder le fisc, cumuler des emplois, employer du personnel au noir, et utiliser des combines) sont surtout les jeunes (18-24 ans), les personne de qualification supérieure (bac et +), les chefs d’entreprise et les professions libérales » (p. 32). La question est dès lors de comprendre pourquoi ces moyens illégitimes sont si peu poursuivis. L’analyse de la réaction sociale à la délinquance économique permet de reconstituer la manière dont celle-ci fait l’objet d’un traitement spécifique à chaque étape de la procédure qui mène de la commission d’une infraction à sa condamnation. On peut les décrire en reprenant trois résultats de la recherche pionnière de Sutherland.

D’abord, expliquait Sutherland, les pratiques transgressives des entreprises reposent sur des mécanismes discrets : manipulation comptable, rapports d’activité mensongers, accords clandestins, dissimulation d’expertises et dangerosité de produits. Un ressort de cette invisibilité est l’absence de contact direct entre les auteurs et ceux qui en sont, en dernière instance, les victimes. Contrairement aux atteintes physiques aux personnes et aux biens, « peu d’enquêtés se définissent comme victimes de fraude économiques ou de clientélisme » (p. 57). Or, expliquent les auteurs, « les recherches sur le système pénal nous apprennent que celui-ci est majoritairement alimenté par les victimes » (p. 56). Plus encore, la distance entre les infractions et les victimes nourrit une « situation de déni collectif » : non dénoncée, les transgressions des cols blancs sont peu poursuivies et n’apparaissent pas comme une priorité pour les citoyens. Entre l’idéologie de la classe « organiquement honnête » et la rareté des poursuites se construit « un apprentissage social, voire une inculcation idéologique qui a fait, depuis au moins deux siècles, échapper à la réprobation sociale un vaste ensemble de comportements objectivement transgressifs mais cognitivement ignorés » (p. 63).

Un second résultat dégagé par Sutherland est que les agences publiques communiquent très peu sur les transgressions de ce type qu’elles ont constatées et qu’elles sont censées sanctionner. Là encore, le livre montre la fécondité d’une telle idée pour l’analyse des illégalismes des élites. Un point fondamental est que ces « agences publiques » sont la plupart du temps distinctes de l’agence publique normale de traitement des infractions qu’est la justice pénale. Des organismes spécialisés, comme feu la Commission des opérations de bourse, devenue Autorité des marchés financiers, forment un filtre puissant en amont de la police et de la justice. Ils déterminent en particulier les cas qui se règlent dans la discrétion et ceux qui doivent parvenir jusqu’à la sphère pénale. Or, ce pouvoir de classement est dévolu à des organismes dans lesquels « les régulés font partie des instances de régulation » (p. 70). Pour cette raison, ils conçoivent leur action bien davantage dans une optique disciplinaire (avertir, expliquer, négocier) que de sanction. Le recours au pénal est lourd d’incertitudes mais aussi de coûts : par exemple, les instances de contrôle peuvent mettre en balance la répression d’une irrégularité et la préservation des emplois dans l’entreprise concernée. Un enjeu central dans le traitement de la délinquance des élites repose sur la levée des verrous constitués par les organismes intermédiaires. L’absence d’une telle levée est ce qui explique que les auteurs jugent sévèrement la loi qui a suivi l’affaire Cahuzac : malgré des demandes pressantes en ce sens, la réforme n’a pas mis fin au monopole du ministère des Finances en matière de saisie de la justice pénale concernant des infractions fiscales.

L’étude de la réaction sociale en matière fiscale illustre les conséquences d’un tel fonctionnement. D’abord, la « voie pénale est l’exception et la règle est l’arrangement par transaction » (p. 75). Ensuite, l’action répressive reproduit des inégalités : « les contribuables aux revenus les plus élevés ou à la situation fiscale complexe sont moins contrôlés que les autres » (p. 76). Les petits entrepreneurs du bâtiment sont des cibles fréquentes. À l’inverse, « plus les mis en cause exercent des responsabilités importantes dans l’entreprise, plus ils échappent aux poursuites pénales » (p. 202). Les acteurs économiques mis en cause par la justice sont « les moins puissants » (p. 185). In fine, « les contentieux financiers et fiscaux ne constituent qu’une partie minime du travail de la justice » (p. 101).

Pour ces raisons, les élites font rarement l’objet de condamnations pénales, ce qui manifeste « autant une difficulté des agences de contrôle à leur apposer des stigmates qu’une capacité des acteurs à y échapper » (p. 186). Lorsque les élites font tout de même l’objet de poursuites, elles ne se laissent pas démonter : « les recherches menées auprès de personnes condamnées pour des faits de délinquance en col blanc sont unanimes : la condamnation pénale n’entraîne pas sur eux d’effet dévalorisant, ces personnes rejettent même l’étiquette de « délinquant » » (p. 182). Elles résistent à la stigmatisation par un ensemble de « rituels de restauration » qui mobilisent leur capital social, culturel et économique » (p. 65). En particulier, l’usage de toutes les possibilités de la procédure judiciaire pour contester les actions des juges permet de donner aux débats un tour technique et une durée qui affaiblit l’attention publique et favorise la minimisation de la gravité des faits. De telles stratégies nécessitent « l’existence et l’appui de puissants réseaux, une maîtrise optimale du droit, de ses passes et de ses méandres, ainsi qu’une capacité imposer une lecture alternative crédible de la situation discutée » (p. 189).

Un autre résultat des travaux de Sutherland que des études ultérieures permettent d’approfondir est le fait que « les entreprises frauduleuses mènent souvent des stratégies préventives vis-à-vis des contrôles ». En particulier elles interviennent pour éviter l’adoption de réglementations trop rigoureuses. Une étude empirique a ainsi montré, aux États-Unis que, « plus une entreprise exerce du lobbying, plus elle a de chances d’échapper au législateur » (p. 45). En d’autres termes, « le prestige social des élites, la crainte révérencielle qu’elles suscitent, les réseaux d’influence et de protection dont elles disposent sont autant d’obstacles à la catégorisation de leurs transgressions dans un registre punitif » (p. 65). Les élites ne sont pas seulement en capacité d’influer sur le traitement des infractions mais aussi sur leur définition même.

La nécessité d’être au-dessus des règles

L’ouvrage discute les tentatives pour intégrer les enjeux de la délinquance des élites dans des ensembles théoriques plus généraux. Il présente ainsi les analyses d’auteurs qui se réclament de grands courants de l’analyse de la criminalité, comme les adeptes de la « théorie du choix rationnel » (p. 158-168). Sur ces points, il montre bien que « l’idée d’une théorie générale susceptible d’expliquer de manière cohérente l’ensemble des faits transgressifs n’a jamais été démontrée » (p. 168). Les auteurs montrent que parfois « les chercheurs en matière de déviance et de délinquance des élites économiques et politiques ont tendance à schématiser leur sujet, à le simplifier pour le faire entrer à toute force dans un cadre théorique préétabli, de préférence l’un des modèles théoriques criminologiques classiques » (p. 54). L’intérêt d’une approche sociologique spécifique est précisément de toujours analyser la singularité de la délinquance des élites comme un ensemble de transgressions commises par des groupes sociaux qui, par ailleurs, ont des moyens importants pour lutter contre la qualification pénale de leurs actes.

Une dimension qui traverse le livre sans être thématisée comme telle – ce qui correspond logiquement à une structure de présentation des théories sociologiques – est celle des liens entre la délinquance des élites et la conjoncture historique actuelle. Les auteurs montrent que l’attention portée à la délinquance en col blanc est liée à des fluctuations du contexte et de l’intérêt de l’État : elle est par exemple forte après la crise de 1929 et dans les années de contestation qui suivent mai 68. La séquence qui s’ouvre à partir des années 1980, notamment avec Thatcher et Reagan, est marquée par une orientation inverse : « la droite néolibérale (…) a prôné et fait progresser le mouvement de dépénalisation des activités économiques et mis en œuvre une dérégulation concrète par la diminution drastique des budgets des agences de contrôle et une diminution de leurs pouvoirs » (p. 205). De même, estiment les auteurs, en France un mouvement général de « dépénalisation de la vie des affaires » est initié « depuis au moins une décennie » (p. 83).

Ces transformations ne sont pas sans effets sur les pratiques transgressives des élites elles-mêmes. Ainsi, « plusieurs recherches montrent que la dérégulation opérée, entre autres, durant les périodes « Reagan » aux États-Unis ou « Thatcher » en Angleterre, a offert un ensemble d’opportunités transgressives nouvelles au monde des affaires » (p. 142). Ces opportunités sont saisies de manières différentes par les acteurs économiques : « plus les salaires sont répartis inégalement dans une entreprise, plus cette entreprise semble mettre en œuvre des stratégies transgressives » (p. 143). Il existe parfois de « véritables sous-cultures délinquantes où des activités perçues comme illégales par le monde extérieur sont, à l’intérieur de la sous-culture, totalement banalisées (l’organisation de l’évasion fiscale dans certains cabinets d’avocats, l’entente entre concurrents dans les travaux publics et la grande distribution » (p. 152). En ce sens, la sociologie actuelle des élites délinquantes est moins l’analyse de déviants au sein des élites que celle des normes d’action affirmées dans des segments spécifiques du capitalisme, qui gère des flux financiers dérégulés, place le capital des puissants à l’abri des administrations fiscales et fournit des salaires exorbitants aux nouveaux working rich. Entre ces élites hors d’atteinte et les salariés se trouvent des managers, pris entre les régulations imposées par la puissance publique et les objectifs économiques dictés par leurs patrons (p. 198).

Les auteurs citent en exergue un entretien de Luc Boltanski dans Libération, invitant les sociologues à étudier ceux « qui occupent les positions de pouvoir, et [les] dispositifs qui leur permettent à la fois de mettre en œuvre ce pouvoir et de le dissimuler ». Dans De la critique, le même Boltanski explique que vouloir la « reprise d’une sociologie des classes sociales », c’est retrouver la question des illégalismes des classes dominantes : « Ce que partagent implicitement les membres d’une classe dominante, sous la forme d’un savoir commun qu’ils ne peuvent pas avouer aux autres – qu’ils peuvent à peine s’avouer à eux-mêmes – est que, d’un côté, il est indispensable qu’il y ait des règles, c’est-à-dire du droit, des procédures, des normes, des standards, des règlements, etc., et, de l’autre, que l’on ne peut rien faire de vraiment profitable […], que l’on ne peut pas simplement agir, dans un monde incertain, si on suit ces règles » [4]. Les défis politiques posés par la Sociologie des élites délinquantes ne sont rien moins que ceux qui émergent du renouveau d’une sociologie critique de la domination.

Lanceurs d’alerte : coupables ou héros ?

Realisation James Spione
2014

Source : http://www.arte.tv


À travers l’histoire de trois lanceurs d’alerte américains, ce documentaire illustre la férocité des États-Unis contre ceux qui osent dénoncer le pouvoir. Un éclairage stupéfiant sur les méthodes des administrations Bush et Obama.

Connaissez-vous John Kiriakou, Thomas Drake et Jesselyn Radack ? Certainement pas. Et pourtant, ces trois Américains ont pris d’énormes risques, au nom de leurs valeurs, pour révéler au monde les pratiques de leur nation dans sa « guerre contre le terrorisme ». Le premier travailla durant quinze ans pour la CIA ; il confirma l’utilisation de la torture par les agents américains. Le deuxième est un ancien de la NSA, la National Security Agency ; il révéla dès 2006 le nébuleux projet Trailblazer, un système de surveillance généralisée des télécommunications – une affaire Snowden avant l’heure. La troisième, aujourd’hui avocate du même Edward Snowden, occupa un poste important au département de la Justice ; elle dénonça en 2002 les conditions de détention de John Walker Lindh, un Américain affilié à al-Qaida, capturé lors de l’intervention en Afghanistan. Du jour au lendemain, Kiriakou, Drake et Radack virent leur existence bouleversée. Ils étaient devenus des ennemis de l’Amérique…

Les sept d’Obama

James Spione a suivi les trois lanceurs d’alerte pendant plusieurs mois tout en revenant sur la façon dont l’administration américaine s’est employée à détruire leur vie : licenciement, difficulté à retrouver du travail, ruine liée aux frais d’avocat, harcèlement par des agents du FBI, menaces envers la famille… John Kiriakou a connu pire. Il est derrière les barreaux depuis janvier 2013 après une condamnation à trente mois de prison. « Autrefois, les lanceurs d’alerte devaient choisir entre leur conscience et leur carrière, explique Jesselyn Radack. Aujourd’hui, ils risquent leur liberté… Et leur vie. »

Le parallèle avec l’État orwellien – dépeint dans le roman dystopique 1984 – s’avère inexorable. Il y a soixante-cinq ans, l’écrivain britannique prophétisait : « Aux moments de crise, ce n’est pas contre un ennemi extérieur qu’on lutte, mais toujours contre son propre corps. » Aux États-Unis, la crise a pour origine les attentats du 11 septembre 2001. Depuis, parler est devenu un crime ; le secret, une norme. Place désormais à un régime sécuritaire symbolisé par l’utilisation de plus en plus fréquente de l’Espionage Act, une loi floue et liberticide datant de 1917. Dans toute l’histoire des États-Unis, seulement dix personnes furent inculpées pour avoir divulgué des informations confidentielles, en vertu de cet Espionage Act. Sept l’ont été sous la présidence d’Obama.

 

James Spione, Réalisateur, Monteur, Producteur

Le candidat aux Oscars James Spione est un réalisateur de films indépendants base à New York. Son œuvre la plus récente, Incident in New Baghdad, un film de guerre puissant nominé  aux Oscars, a été projeté en avant-première au festival du film de Tribeca. Il y a remporté le prix du meilleur court-métrage documentaire. En février 2012, Incident in New Baghdad a été nominé aux Oscars dans la catégorie court-métrage documentaire.

Parmi les documentaires précédents de Spione figure le long-métrage American Farm, qui relate la disparition de l’exploitation qui appartenait à sa famille depuis cinq générations, dans le centre de l’état de New York. Ont peut également citer Our Island Home, un portrait poignant des derniers habitants encore en vie d’une zone désertée située au large des côtes de Virginie. Celui-ci fait partie d’une série de trois court-métrages, dont Spirit of the Bird, sorti l’année dernière, et Watermen, qui sortira bientôt, qui explorent l’histoire et la culture très particulières d’une des dernières régions côtières rurales des Etats-Unis.

Spione a également écrit et réalisé un certain nombre de films de fiction. Son œuvre la plus connue est peut-être Garden, un drame étrange et plein de suspense avec Melissa Leo, récompensée aux Oscars (Fighter) et Matt Malloy (Six pieds sous terre) dans le rôle d’un vétéran. Le film avait rencontré un franc succès au festival de Sundance. Spione a également réalisé The Playroom, avec Pamela Stewart (The Reception) dans le rôle principal. Le film a été projeté pour la première fois au Walter Reade Theatre, à New York, dans le cadre d’une série de « nuits des films indépendants », et a été diffusé dans l’émission Reel Street, sur une chaîne câblée américaine.

 

Thomas Drake, Intervenant

En 2006, après avoir lancé des alertes pendant des années, tant en interne qu’auprès du Congrès, Thomas Drake, qui à l’époque était un haut responsable à la NSA (Agence national de sécurité), a révélé des informations classifiées à un journaliste du Baltimore Sun. Celles-ci concernaient l’existence d’une alternative légale, efficace et bien moins coûteuse aux programmes d’écoutes à grande échelle, extrêmement chers et probablement illégaux. Ce programme alternatif, dénommé « ThinThread », avait été écarté à la hâte par la NSA. Par la suite, le FBI fit une descente au domicile de Drake et le gouvernement Obama engagea des poursuites contre lui en s’appuyant sur l’Espionage Act. Cependant, les poursuites ont fini par être abandonnées et les accusations initiales ont été levées.

CONNEX :
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Le cerveau ne pense pas tout seul

Par Evelyne Clément, Fabrice Guillaume, Guy Tiberghien et Bruno Vivicorsi

09/2014

Source : http://www.monde-diplomatique.fr

Les progrès de l’imagerie cérébrale ont réactivé un vieux fantasme : celui de pouvoir tout expliquer par l’observation du cerveau — la pauvreté, la délinquance, l’échec scolaire… Lourde de dérives potentielles, cette illusion repose sur de fausses évidences.

A la fin des années 1980, la convergence des progrès en physique nucléaire et en informatique a permis l’avènement de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et le développement spectaculaire des neurosciences cognitives, c’est-à-dire l’étude des mécanismes neurobiologiques de la cognition et de ses dysfonctionnements, le terme de cognition étant ici entendu comme quasi synonyme de pensée. Entre cinq et huit articles se référant à l’IRMf paraissent désormais chaque jour dans les revues scientifiques internationales. Certains auteurs bénéficiant de relais médiatiques importants laissent entendre que l’imagerie cérébrale permettrait de lire dans nos pensées, de deviner nos préférences politiques, de prédire nos compétences sociales et de dévoiler notre personnalité (1).

Près de trois siècles après que le célèbre anatomiste de la Renaissance André Vésale eut situé l’esprit dans le cerveau, Franz Joseph Gall (1758-1828) proposa de le décomposer en facultés localisées dans des régions cérébrales spécifiques. Cette doctrine, la phrénologie, se propagea en Europe et aux Etats-Unis tout au long du XIXe siècle. Elle joua un rôle déterminant dans la psychotechnique, la science de l’application pratique de la psychologie, dans les débuts de la criminologie et de la police scientifique. Cesare Lombroso (1835-1909), fondateur de l’école italienne de criminologie, défendra ainsi sa thèse du « criminel né » (1876), et Alphonse Bertillon (1853-1914) inventera l’anthropométrie judiciaire.

La croyance en l’association d’une région cérébrale propre à chaque faculté psychologique et d’une « bosse » correspondante sur la boîte crânienne (dont la célèbre « bosse des maths ») a bien été invalidée. En revanche, l’hypothèse d’une dissociation possible de l’esprit en composants élémentaires correspondant à des substrats cérébraux spécifiques persiste. Là où l’indispensable neuro-imagerie médicale identifie les anomalies anatomiques du cerveau, permettant de diagnostiquer une lésion ou une tumeur, la neuro-imagerie cognitive, née de la rencontre avec la psychologie cognitive, s’efforce d’associer l’activité des régions cérébrales aux processus mentaux. Au lieu de palper les crânes, on localise maintenant les variations d’activité métabolique — généralement, la consommation d’oxygène — dans les diverses régions du cerveau.

Si à toute activité humaine correspond une activité cérébrale, alors toutes les disciplines pourront bénéficier des images du cerveau, grâce à la « neuro-quelque chose » : neurosciences sociales, neuro-économie, neuromarketing, neurodroit, neuroéthique, neuroéducation, etc. Scanner les cerveaux permettrait d’évaluer les risques, de mieux comprendre les choix du citoyen, la personnalité du délinquant, les difficultés de l’élève et les décisions de l’agent économique, perspective qui ne manque pas d’inspirer chefs d’entreprise et pouvoirs publics.

Le débat scientifique est loin d’être clos sur ce que l’on peut faire dire, ou non, à une neuro-image. Pourtant, les recherches mettant directement en relation les compétences ou les catégories sociales et l’activité du cerveau se multiplient. Certaines montrent par exemple, chez des sujets issus de milieux défavorisés, une activité cérébrale similaire à celle observée chez des patients souffrant de lésions localisées dans le lobe frontal (2). D’autres soutiennent que le fonctionnement cérébral à l’âge adulte varie selon le type d’éducation parentale reçu pendant l’enfance (3). On lit aussi que l’activité de l’amygdale, une région impliquée dans la reconnaissance et l’expression des émotions, est plus importante chez les enfants ayant grandi dans un milieu défavorisé que chez les autres (4). Même la géopolitique pourrait se lire dans les scanners. Une équipe de Haïfa, en Israël, a ainsi étudié les différences d’activité cérébrale entre les membres des communautés juive et arabe face à des images évoquant la douleur (5). L’imagerie peut ainsi naturaliser les causes et l’interprétation du conflit israélo-palestinien en évitant l’analyse politique…

La fréquence des applications de l’imagerie cérébrale, « preuves scientifiques » d’un nouveau genre, a également connu une forte augmentation dans le domaine de la justice au cours de ces dix dernières années. La création de la Fondation MacArthur, porteuse du projet de recherche américain Loi et neurosciences (2007), ou encore l’initiative de la London School of Economics and Social Research, financée par l’Economic and Social Research Council (ESRC) au Royaume-Uni, en témoignent. Neuroscientifiques, philosophes et juristes examinent l’adéquation entre le droit et les connaissances obtenues à l’aide de ces techniques. Le libre arbitre ne serait donc qu’une croyance populaire archaïque déconnectée des progrès de la science… En France, la loi de bioéthique du 7 juillet 2011 autorise la production de neuro-images devant les tribunaux, déjà utilisée dans de nombreux procès à travers le monde. Il serait même envisagé de détecter les récidivistes potentiels (6).

Les investissements financiers dont bénéficie la neuro-imagerie n’ont cessé de progresser depuis les années 1990, déclarées « décennie du cerveau » par le Congrès des Etats-Unis. Lors du récent lancement du projet BRAIN (Brain Research Through Advancing Innovative Neurotechnologies), M. Barack Obama annonçait que l’on pouvait attendre un retour sur investissement conséquent pour le « décryptage du cerveau », du même ordre de grandeur que pour la cartographie du génome humain. Le programme Human Brain Project, doté de 1 milliard d’euros de budget entre 2010 et 2020, peut être considéré comme la réponse européenne à cette course hautement compétitive.

Plusieurs raisons expliquent cet engouement. L’intérêt intellectuel et scientifique est évident pour la compréhension du rapport entre le corps et l’esprit, vieil objet de questionnement philosophique. L’apparente évidence de la preuve fournie concourt d’ailleurs au succès. Pourtant, une neuro-image n’est qu’une représentation visuelle d’un ensemble de mesures complexes issues de nombreuses transformations mathématiques et reposant sur des postulats qui font encore débat parmi les spécialistes.

La neuro-imagerie repose sur un marché mondial que se partagent trois constructeurs : General Electric (Etats-Unis), Philips (Pays-Bas) et Siemens (Allemagne). Le prix moyen d’un système IRM s’établit autour de 1,5 million d’euros, et le chiffre d’affaires global à l’horizon 2015, autour de 7 milliards. Une part croissante des fonds alloués à la recherche fondamentale dans le domaine des sciences de la cognition échoit à la neuro-imagerie. En 2006, le centre d’imagerie cognitive NeuroSpin, qui a coûté 200 millions d’euros, a été inauguré à Saclay, près de Paris.

Bien que le sujet soit tabou, un tel contexte augmente le risque de petits arrangements avec la rigueur scientifique, de sélection des données, de soumission à la science-spectacle, voire de tricherie (7). Proposer des solutions simples fondées sur ces technologies complexes permet de trouver une oreille attentive auprès des pouvoirs publics ; mais affirmer que les images du cerveau démontrent la validité d’une méthode pédagogique (8), d’un modèle économique ou d’une décision de justice présente un risque de dérives idéologiques, scientifiques, politiques et sociétales. Si la délinquance, l’échec scolaire ou la pauvreté peuvent se diagnostiquer à partir de neuro-images, à quoi bon continuer, par exemple, à investir dans de coûteuses politiques d’éducation, de prévention et d’insertion sociale ?

La « preuve par le cerveau » reproduit l’illusion individualiste, c’est-à-dire la croyance selon laquelle les individus ont d’abord une existence biologiquement déterminée sur laquelle vient se greffer un historique relativement accessoire. Elle naturalise l’esprit, le faisant apparaître comme une donnée intangible sur un écran plutôt que comme le produit d’une histoire et de circonstances ; elle gomme ainsi la contribution du contexte culturel et socio-historique au développement de la pensée et des sociétés. Elle neutralise enfin la dimension subjective et autonome de la construction de l’expérience humaine, reformulée dans les termes des sciences naturelles.

Car le cerveau est le substrat matériel de notre activité mentale, mais il ne pense pas ; seule la personne pense. Et le contenu de ses pensées trouve son origine à l’extérieur du cerveau, dans son environnement interne et externe. L’image ne donne pas à voir des pensées, mais des corrélats biologiques de ce que fait un être humain quand nous disons qu’il pense : activité électrique, variation du flux sanguin, etc. Le cerveau est la condition objective de la réalité mentale, mais c’est cette réalité mentale qui le façonne. Oublier ces deux faits relève de la neuromythologie scientiste.

Evelyne Clément, Fabrice Guillaume, Guy Tiberghien et Bruno Vivicorsi

Respectivement maître de conférences à l’université de Rouen, maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille (Laboratoire de psychologie cognitive), professeur honoraire à l’Institut universitaire de France et à l’université de Grenoble, maître de conférences à l’université de Rouen. Fabrice Guillaume et Guy Tiberghien ont publié, avec Jean-Yves Baudouin, Le cerveau n’est pas ce que vous pensez. Images et mirages du cerveau, Presses universitaires de Grenoble, 2013.

(1) Cf. par exemple Michel Alberganti, « Les neurosciences viennent à la rencontre de la psychiatrie », Le Monde, 19 septembre 2003.

(2) Rajeev D. S. Raizada et Mark M. Kishiyama, « Effects of socioeconomic status on brain development, and how cognitive neuroscience may contribute to levelling the playing field » (PDF), Frontiers in Human Neuroscience, vol. 4, no 3, Lausanne, 2010.

(3) Peter J. Gianaros (sous la dir. de), « Parental education predicts corticostriatal functionality in adulthood » (PDF), Cerebral Cortex, vol. 21, no 4, New York, 2011.

(4) Pilyoung Kim (sous la dir. de), « Effects of childhood poverty and chronic stress on emotion regulatory brain function in adulthood » (PDF), Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, vol. 110, no 46, Washington, DC, 2013.

(5) David Brooks, « The young and the neuro », The New York Times, 9 octobre 2009.

(6) Eyal Aharoni (sous la dir. de), « Neuroprediction of future rearrest » (PDF), Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, vol. 110, no 15, 2013.

(7) Cf. Pierre Barthélémy, « Doutes sur la fiabilité des neurosciences », 14 avril 2013, http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr

(8) Gilles de Robien, « Conférence de presse sur la lecture », 5 janvier 2006, www.education.gouv.fr

 

Union européenne : conquêtes démocratiques et sociales radicalement remises en cause

Par Eric Toussaint

16/12/2014

Source : http://cadtm.org

CC – Titom

L’échec des gouvernements européens, de la Commission européenne et de la BCE est patent s’il s’agit de concrétiser ce qu’ils prétendent vouloir réaliser : réduire le chômage, relancer l’activité économique, assainir fondamentalement les banques, stimuler et augmenter le crédit aux ménages et aux PME ou encore augmenter l’investissement, réduire la dette publique. Sur tous ces points, la politique européenne est un cuisant fiasco. Mais s’agit-il là des objectifs que les dirigeants européens veulent réellement atteindre ?

Les grands médias évoquent régulièrement les dangers d’un possible éclatement de la zone euro, de l’échec des politiques d’austérité en matière de relance économique, des tensions entre Berlin et Paris ou Rome, ou entre Londres et les membres de la zone euro, des contradictions au sein du conseil de la BCE, des énormes difficultés pour trouver un accord sur le budget de l’UE, des crispations de certains gouvernements européens à l’égard du FMI à propos du dosage de l’austérité. Ces tensions sont bien réelles, mais elles ne doivent pas cacher l’essentiel.

L’objectif des dirigeants européens n’est pas de relancer la croissance ni de réduire les asymétries entre économies fortes et faibles

Les dirigeants européens des pays les plus forts et les patrons des grandes entreprises se félicitent de l’existence d’une zone économique, commerciale et politique commune où les transnationales européennes et les économies du Centre de la zone euro tirent profit de la débâcle de la Périphérie pour renforcer la profitabilité des entreprises et marquer des points en termes de compétitivité par rapport à leurs concurrents nord-américains et chinois. Leur objectif, au stade actuel de la crise, n’est pas de relancer la croissance et de réduire les asymétries entre les économies fortes et les faibles de l’UE.

Les dirigeants européens considèrent en outre que la débâcle du Sud va se traduire par des opportunités de privatisations massives d’entreprises et de biens publics à des prix bradés. L’intervention de la Troïka (BCE, FMI, Commission européenne) et la complicité active des gouvernements de la Périphérie les y aident. Les classes dominantes dans les pays de la Périphérie sont favorables à ces politiques car elles comptent bien elles-mêmes obtenir une part d’un gâteau qu’elles convoitaient depuis des années. Les privatisations en Grèce et au Portugal préfigurent ce qui va arriver en Espagne et en Italie, où les biens publics à acquérir sont beaucoup plus importants vu la taille de ces deux économies. Les dirigeants des économies européennes les plus fortes comptent également réaliser une nouvelle vague d’importantes privatisations dans leur propre pays.

Le lien étroit entre les gouvernants et le grand Capital n’est même plus dissimulé. A la tête de plusieurs gouvernements, placés à des postes ministériels importants et à la présidence de la BCE, se trouvent des hommes directement issus du monde de la haute finance |1|, à commencer par la banque d’affaires Goldman Sachs |2|. Certains hommes politiques de premier plan sont récompensés par un poste dans le secteur privé une fois qu’ils ont accompli leurs bons offices pour le grand Capital |3|. Ce n’est pas nouveau mais c’est plus évident et régulier qu’au cours des 50 dernières années. On peut parler de véritables vases communicants et transparents.

Considérer que la politique des dirigeants européens est un échec parce que la croissance économique n’est pas de retour, c’est largement se tromper de critère d’analyse. En effet, les objectifs poursuivis par la direction de la BCE, par la Commission européenne, par les gouvernements des économies les plus fortes de l’UE, par les directions des banques et des autres grandes entreprises privées, ne sont ni le retour rapide à la croissance, ni la réduction des asymétries au sein de la zone euro et de l’UE afin d’en faire un ensemble plus cohérent où la prospérité serait de retour.

Il ne faut surtout pas oublier un point fondamental : la capacité des gouvernants, qui se sont mis docilement au service des intérêts des grandes entreprises privées, à gérer une situation de crise, voire de chaos, pour agir dans le sens demandé par ces grandes entreprises. La crise permet de passer à l’attaque sous prétexte d’appliquer une thérapie de choc justifiée par l’ampleur des problèmes.

Les droits économiques sociaux et culturels sont progressivement remis en cause dans leurs fondamentaux mêmes, sans oublier l’offensive contre les droits civils et politiques comme le droit effectif d’élire des législateurs. En effet, le Parlement européen n’exerce pas véritablement de pouvoir législatif, les parlements nationaux des pays soumis à la Troïka se voient dicter des lois par cet organe ad hoc, les autres parlements ont leur souveraineté et leur pouvoir fortement limités par différents traités européens adoptés sans consultation démocratique tels le TSCG qui fixe des contraintes budgétaires inacceptables. D’autres de ces droits sont aussi bafoués : l’exercice réel du suffrage universel direct, le droit de rejeter des traités, le droit de modifier la Constitution à travers un processus démocratique constituant, le droit de protester et de s’organiser pour que ces protestations donnent des résultats. L’UE et ses pays membres renforcent un cours autoritaire avec un retour de l’exercice direct du pouvoir par les représentants d’une oligarchie économique.

Les armes du gouvernement et du patronat : dette, chômage, exclusion, précarisation…

Pour avancer dans la plus grande offensive menée depuis la seconde guerre mondiale à l’échelle européenne contre les droits humains de la majorité de la population, les gouvernements et le patronat utilisent plusieurs armes : la dette publique, le chômage, l’allongement de l’âge de la retraite, l’exclusion de très nombreuses personnes sans emploi du droit aux indemnités de chômage, la précarisation des contrats de travail, le blocage ou la diminution des salaires et d’allocations sociales diverses, la réduction des effectifs tant dans les entreprises privées et que dans le secteur public, la recherche de l’équilibre budgétaire comme prétexte à des coupes sévères dans les services publics, la quête de l’amélioration de la compétitivité des États membres de l’UE les uns par rapport aux autres et par rapport aux concurrents commerciaux des autres continents.

Pour le Capital, il s’agit d’accroître encore davantage la précarisation des travailleurs, de réduire radicalement leur capacité de mobilisation et de résistance, de diminuer les salaires et différentes indemnités sociales tout en maintenant les énormes disparités entre les travailleurs dans l’UE afin d’augmenter la compétition entre eux et de les précipiter dans le piège de la dette. D’abord, il y a les disparités entre les salariés d’un même pays : entre femmes et hommes, entre CDI et CDD, entre travailleurs à temps partiel et travailleurs à temps plein, entre anciennes générations bénéficiant d’un système de retraite reposant sur la solidarité et nouvelles générations auxquelles il est imposé un système de plus en plus individualiste et aléatoire. Sans compter les travailleurs sans papiers, surexploités et ne bénéficiant pas des droits sociaux liés au travail.

A l’initiative du patronat et avec l’appui des gouvernements successifs (et, en leur sein, les partis socialistes européens qui ont joué un rôle actif), ces disparités se sont accrues au cours des vingt dernières années. Par exemple, en Allemagne, 7,5 millions de salariés doivent se contenter d’un salaire mensuel de 400 euros alors que normalement le salaire mensuel moyen dans les grandes industries en Allemagne dépasse nettement 1 500 euros |4|.

S’ajoutent ensuite les disparités entre travailleurs des pays du Centre et ceux des pays de la Périphérie à l’intérieur de l’UE, qui sont le complément de celles se creusant à l’intérieur des frontières nationales.

Les salaires des travailleurs du groupe de pays les plus forts (Allemagne, France, Pays-Bas, Finlande, Suède, Autriche, Danemark) sont le double ou le triple de ceux en Grèce, au Portugal ou en Slovénie. Le salaire minimum légal de la Bulgarie (156 euros de salaire brut mensuel en 2013) est 8 à 9 fois inférieur à celui de pays comme la France, la Belgique ou les Pays Bas |5|.

En Amérique du Sud, alors que les différences sont grandes entre les économies les plus fortes (Brésil, Argentine, Venezuela) et les plus faibles (Paraguay, Bolivie, Équateur…), la différence entre le salaire minimum légal est de l’ordre de 1 à 4, donc une disparité nettement plus faible qu’au sein de l’Union européenne. La concurrence entre les travailleurs d’Europe est donc extrêmement élevée. Les grandes entreprises des pays européens les plus forts sur le plan économique profitent massivement des disparités salariales au sein de l’UE.

Les autorités européennes renforcent également la politique de forteresse assiégée en bafouant les droits des citoyens et citoyennes non européens d’accéder à son territoire. Elles perfectionnent leur politique criminelle aux frontières de l’Europe provoquant la mort de milliers de candidats à l’installation sur le territoire de l’Union européenne. Le droit d’asile lui-même est foulé aux pieds.

On le voit, derrière le rideau de fumée des discours officiels, une logique terrible, injuste et mortifère est à l’œuvre. Il est grand temps de la mettre au grand jour, pour mieux l’affronter et la vaincre.

Notes

|1| Un exemple récent : Emmanuel Macron, désigné ministre de l’Économie et de l’Industrie par le président François Hollande fin août 2014, provient de la banque Rothschild. Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Emmanu…

|2| Eric Toussaint, « Bancocratie : de la république de Venise à Mario Draghi et Goldman Sachs », publié le 10 novembre 2013, http://cadtm.org/Bancocratie-de-la-…

|3| Voir Eric Toussaint, « DSK, Blair, Geithner, Rubin : de la politique à la finance », publié le 9 décembre 2014, http://cadtm.org/DSK-Blair-Geithner…

|4| Le salaire minimum instauré récemment en Allemagne ne sera effectif qu’à partir de 2017, comportera de nombreuses exceptions et ne bénéficiera pas d’une revalorisation régulière et automatique.

|5| Voir http://epp.eurostat.ec.europa.eu/st… avec les données jusque 2013. Voir aussi http://www.inegalites.fr/spip.php?a… qui contient des données s’arrêtant en 2011 malheureusement.

Eric Toussaint, maître de conférence à l’université de Liège, porte-parole du CADTM international et est membre du conseil scientifique d’ATTAC France. Il est auteur des livres Bancocratie, Aden, 2014, http://cadtm.org/Bancocratie ; Procès d’un homme exemplaire, Editions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010.

L’urgence de ralentir

Documentaire de Philippe Borrel

2014

Source : http://www.arte.tv

 

Aux quatre coins de la planète des citoyens refusent de se soumettre aux diktats de l’urgence et de l’immédiateté, pour redonner sens au temps. En Europe, aux États-Unis, en Amérique Latine ou encore en Inde, Philippe Borrel est allé à la découverte d’initiatives, individuelles et collectives, qui proposent des alternatives basées sur d’autres paradigmes.

Guy Dreux : « L’école est au service du capitalisme »

Par Sonia

14/05/2014

Source : http://www.lutopik.com/article/ecole-au-service-du-capitalisme-guy-dreux

guydreux.gifGuy Dreux est enseignant de sciences économiques, membre de l’Institut de recherches de la FSU (Fédération syndicale unitaire de l’enseignement, de la recherche et de la culture) et co-auteur de La nouvelle école capitaliste sortie en 2011 aux éditions de La Découverte. Il nous explique comment l’école est devenue un outil au service du capitalisme, encourageant l’enseignement de « savoirs utiles » aux détriments d’un bagage culturel commun.

Qu’appelez-vous la nouvelle école capitaliste ? Qu’est-ce qui la caractérise ?

La nouvelle économie capitaliste fait référence au livre de Beaudelot et Establet publié en 1971 : L’école capitaliste en France. Dans cet ouvrage, les deux sociologues expliquaient que l’école de leur époque fonctionnait à la sélection et que cette sélection reposait sur la division du travail. Pour schématiser, le capitalisme avait besoin de 25 % de cadres et 75 % d’ouvriers et l’école y répondait en instituant deux filières : le primaire/professionnel et le secondaire/supérieur. Leurs travaux interrogeaient le fonctionnement de l’école dans le cadre d’une sociologie générale. C’est cette méthodologie que nous avons choisie de reprendre pour étudier l’école d’aujourd’hui.

La nouvelle école capitaliste s’inscrit aussi dans la continuité des travaux de l’institut de la FSU qui avait publié en 2002 Le nouvel ordre éducatif mondial avec une ambition simple : interroger quatre grandes institutions (OCDE, OMC, Banque mondiale et Commission européenne) sur l’école. Nous avions été relativement surpris de constater que toutes portaient un regard très attentif sur l’école, et adoptaient les mêmes modes d’interrogation pour conclure sur des prescriptions communes. Les quatre proposaient toutes des analyses néolibérales. On a donc voulu comprendre plus précisément comment cela se manifestait en France. Or, les années 2000 ont été une période très prolixe en réformes de l’école, que ce soit au niveau des programmes, du recrutement des enseignants, de l’introduction du management, en primaire comme à l’université. Notre ouvrage décrit la manière dont on peut rendre compte de ces réformes inspirées par une même philosophie politique : il apparait de plus en plus explicitement l’idée que l’école doit devenir un facteur de croissance et de compétitivité économique ! C’est écrit noir sur blanc dans les textes européens. La Stratégie de Lisbonne, définie en 2000, donnait ainsi à l’Europe l’ambition de devenir en 2010 « l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde ». On entre ainsi dans le capitalisme de la connaissance c’est-à-dire un capitalisme qui ne considère la connaissance que comme support et moyen de profits. C’est là le cœur du problème. Evidemment cette tendance générale est rarement assumée, exprimée clairement par les gouvernements qui la mettent en œuvre ; mais elle est la ligne directrice de toutes les réformes depuis vingt ans. Le capitalisme tente de plus en plus d’ordonner l’école.

Vous écrivez que « l’école est désormais sommée de se rendre économiquement utile ». Mais est-ce vraiment nouveau ?

En partie. Dans les années 60/70, Bourdieu avait montré que l’école reproduisait déjà les inégalités sociales. Mais il parlait alors des résultats ou destinées scolaires des élèves, et l’école, selon lui, cherchait encore à dispenser un savoir universel et surtout autonome. Ce qui est nouveau, ce n’est donc pas qu’elle soit reproductrice des inégalités sociales, comme le montre bien le rapport PISA (voir encadré) mais que, comme d’autres grandes institutions publiques, elle soit sommée de devenir rentable, de se soumettre aux exigences de compétitivité et de rentabilité. Pour que le système éducatif soit efficace, on considère désormais que tous les établissements doivent être en concurrence, et ce à tous les niveaux. En témoigne le fait qu’on s’est habitué à ce que l’administration centrale dresse des palmarès entre établissements scolaires. L’idée qu’il existe une obligation de résultats, et non plus « seulement » une obligation de moyens s’est répandue dans l’ensemble des services publics.

L’autre nouveauté concerne les contenus qui sont, pour partie, revisités à l’aune des exigences du marché du travail. De plus en plus, ce qui est enseigné doit être défini non pas comme un bagage culturel que devrait avoir un individu pour vivre pleinement dans notre société, mais comme des savoirs utiles. Et, in fine, c’est le marché du travail qui fixe l’utilité ou l’inutilité des savoirs. Ce n’est plus une communauté savante autonome qui s’accorde sur ce qui devrait être enseigné ; les programmes scolaires doivent intégrer ce qui semble aujourd’hui utile pour l’avenir professionnel des élèves. Notre rapport à l’école se transforme : on ne fréquente plus une institution scolaire pour acquérir une culture commune mais pour constituer, chacun pour soi, notre capital humain utile sur le marché du travail. L’école a perdu une partie de son autonomie, c’est-à-dire de sa capacité à faire vivre en son sein des valeurs qu’elle a elle-même choisies. C’est là, une transformation majeure.

L’expression de Nouvelle école capitaliste désigne cette évolution, cette tendance lourde. Si l’intégralité de l’école ne fonctionne pas exactement ou pas encore comme cela, les réformes successives ne cessent de nous rapprocher de cet « idéal-type ». Par exemple, quand Mme Fioraso, ministre de l’enseignement supérieur, dit qu’il faut diffuser l’esprit d’entreprise dès la maternelle et qu’elle vante l’autonomie des universités, cela correspond parfaitement à ce que nous décrivons.

Vous dénoncez l’instauration d’une logique de compétences aux dépends d’une logique de connaissances. Pourtant, n’est-ce pas un facteur de réduction des inégalités sociales ?

Cela dépend de quoi on parle. Qui parle de logique de compétences ? Pendant longtemps, les courants pédagogiques de gauche considéraient que le travail scolaire relevait trop de l’implicite, ce qui lésait les catégories sociales défavorisées. Ils ont donc développé l’idée qu’il fallait expliciter le travail scolaire et pour cela adopté de nouvelles logiques, qu’ils ont développées en usant du terme de compétences.

Mais dans les années 90, une autre acception du terme a été développée par les institutions patronales qui critiquaient les conventions collectives imposant un niveau de salaire associé au niveau de diplôme. Pour le patronat, le salaire vient récompenser, certes, une qualification certifiée par un diplôme mais, aussi, un comportement, un savoir-faire ou savoir-être, bref des « compétences » qui ne sont pas repérables par les diplômes. Il a donc fait pression pour que les diplômes reflètent plus directement les compétences attendues sur le marché du travail.  C’est dans ce sens que l’on a demandé aux programmes scolaires d’expliciter les compétences mises en œuvre pour chaque enseignement.

Comment mettre un terme à cette évolution ?

Mettre des mots sur ces transformations est déjà important mais ça ne peut pas être suffisant. Il faut faire le contraire de ce que l’on fait. La nouvelle école capitaliste instaure un rapport de plus en plus privatisé à l’obtention du savoir. Or, plutôt que de travailler à la privatisation, il faut réintroduire du commun dans l’école et créer une « nouvelle école démocratique », qui doit être basée sur la constitution d’une culture commune qui relie les individus les uns aux autres. Les voies alternatives reposent sur le fait qu’une communauté scolaire ou scientifique reprenne la main sur les programmes, et sur le fait que les institutions scolaires devraient être plus démocratiques. Il faut arrêter de penser que toute notre existence doit être orientée vers l’activité économique. Notre espoir, c’est qu’il y ait de plus en plus de personnes qui acceptent d’appréhender la question scolaire dans un cadre plus général donc de réorganiser notre système entier. Autrement dit, il faut que l’école redevienne une question politique et sociale à part entière. Enfin, il faudrait cesser d’en demander autant à l’école.

Quelles sont les freins à un changement radical ?

Les difficultés sont de plusieurs ordres. Les inégalités sociales sont une réalité désespérante et le monde des enseignants est maltraité. Beaucoup d’enseignants doutent de leurs capacités à être entendus y compris par un gouvernement de gauche. De plus, les nouveaux dispositifs n’ont pas fait leurs preuves. Par exemple les livrets de compétence ont nécessité beaucoup de travail pour peu de résultats pédagogiques. Les réalités sont cruelles et il y a un doute profond sur le modèle qu’on nous vend. Il existe aujourd’hui un paradoxe qui n’est d’ailleurs pas propre à la France : beaucoup d’enseignants doutent de l’évolution actuelle de l’école mais ne réussissent pas à retrouver les voies d’une véritable « refondation ». Il faut dire que la tâche est immense.


Le rapport PISA

Tous les trois ans, l’OCDE publie le rapport PISA qui classe les systèmes éducatifs de chaque pays. Le dernier rapport est sorti en 2013 ; la France se retrouve à la 25ème position sur 65 pays pour l’apprentissage des mathématiques, considéré comme la matière clé en ce qui concerne la faculté des jeunes adultes « à suivre des études post-secondaires et sur leurs perspectives financières une fois dans la vie active ». Surtout, PISA montre que la France a l’une des écoles les plus inégalitaires qui soient. Bien qu’elle n’apporte pas d’informations nouvelles, cette étude a été largement commentée par le gouvernement et les médias. Mais « personne ne s’est posé la question de savoir pourquoi l’OCDE s’intéressait à l’éducation », note Guy Dreux. « Pourtant, ce qui est intéressant avec cette étude et son utilisation politique, c’est qu’elle contribue à la diffusion d’un modèle d’école qui est de plus en plus au service des besoins du marché du travail. Au-delà de statistiques recevables, le palmarès n’a pas lieu d’être. On se donne les outils statistiques dont on a envie », estime-t-il.

Propos recueillis par Sonia

Dessin : Stouff

Cet article est tiré du dossier « Pour une école émancipatrice« , paru dans le magazine papier numéro 3 sorti en mars 2014. Pour commander ce numéro, c’est ici

Quand l’humanitaire choisit ses victimes

Par Alice Corbet

28/04/2014

Source : http://www.revue-projet.com

English : When humanitarian chooses his victims

 

Les organisations humanitaires viennent en aide aux victimes, grâce, notamment, à notre argent. Pour nous inciter au don, elles mettent en scène les victimes les plus à même de nous émouvoir, au risque de simplifier le message et d’en oublier d’autres, moins idéales.

Régulièrement, sur les murs des villes, sur les écrans des téléviseurs, des images chocs. Une enfant maigre, une mouche au coin de la bouche : la faim. Une image floue, en mouvement, dans laquelle on discerne les éclats d’une arme et des membres broyés : la guerre. Un regard tout à la fois éteint, soulagé et aveuglé : un survivant exhumé de décombres. Un père qui tend dans ses bras le cadavre boursouflé de son enfant : un appel à l’aide. À côté, un slogan, tout aussi dérangeant. Et un logo, qui rappelle que l’on peut faire quelque chose : soigner les corps, rendre la vie. Ce que nous, spectateurs et donateurs potentiels, ne pouvons réaliser ; mais que l’organisation représentée par le logo ne peut faire sans nous. Du moins sans nos moyens.

L’image de la victime comme support humanitaire

Cette imagerie et la pitié qu’elle soulève ont souvent été analysées par les historiens d’art ou les chercheurs en sciences sociales (notamment en communication). Hannah Arendt rappelait que la pitié était le ressort premier de l’action, répondant à l’appel de corps démunis plus qu’à des principes intrinsèques à la personne en tant que telle (qui « annonce la suprématie des droits de l’homme sur les droits du citoyen[1] »). Plus récemment, Giorgio Agamben distingue le « simple fait de vivre » (la « vie nue ») de l’existence politique, et considère que dans notre contemporanéité, la première prend le dessus sur l’autre. Luc Boltanski aborde aussi le thème de la pitié comme moteur politique. Didier Fassin, fort de ces influences[2], développe le terme de biolégitimité : le corps fait droit. Ainsi, observe-t-il, « aujourd’hui, la société française est moins encline à reconnaître l’existence mise en danger de la victime d’un régime autoritaire ou de violences guerrières et plus sensible à la maladie ou à la souffrance de la personne atteinte d’une affection grave[3] ». De leur côté, des critiques des médias rencontrent un vif succès dans leurs démonstrations, comme l’ont démontré François Jost et Philippe Mesnard, l’émission Arrêt sur images de Daniel Schneidermann, ou même le Petit Journal présenté par Yann Barthès, dans lequel la dérision décrypte les jeux liés aux discours et aux images. Enfin, le milieu humanitaire lui-même s’interroge depuis longtemps sur ce qu’est la victime – on pense, par exemple, aux réflexions de Rony Brauman – et les débats sont nombreux en son sein au sujet d’appels aux dons jugés trop « publicitaires » et dont la réalisation est confiée à des cabinets de communication ou à des spécialistes du marketing.

La victime est la motivation première de l’intervention humanitaire[4], que ce soit pour légitimer une action ou pour lancer des appels aux dons. Qu’est-ce qu’une victime au reflet de la réalité, pour le spectateur et donateur potentiel ? Qu’est-ce que cela signifie pour notre société contemporaine ? En revenant sur les différents types de victimes, de la « bonne » victime à la « mauvaise » victime, on verra quels sont les usages de ces représentations et le sens qu’elles induisent. On conclura sur l’impact qu’elles ont sur les deux extrêmes de la chaîne de l’imagerie victimaire, tant sur la victime que sur le spectateur-donateur potentiel.

Entre présupposés et idéologie

Les images véhiculées par les médias proviennent des terrains d’opération des organisations humanitaires, ou sont transmises par les journalistes présents sur les lieux « en crise ». Mais l’angle émotionnel de leur mise en scène reflète la réalité sous un biais finalement très partiel. La mise en avant des « vulnérables », ces groupes identifiés comme les plus touchés par les catastrophes, est souvent photogénique, par le cadrage ou par la narration de la scène, et répond à des codes visuels essentiellement religieux : pietà, descentes de croix, madones, etc. Elle provoque l’apitoiement, parfois le sentiment d’identité (« ça pourrait être moi »). Le vocabulaire associé à ces images est également très évocateur : on parle de pays martyr, de corps décharnés… Le regard indigné reflète ainsi un rapport à l’autre dans lequel cet autre est l’objet d’une contemplation empathique. Et ce regard entérine différents présupposés sur la victime en question. C’est ainsi que se détache un corpus du visible : celui des représentations de la victime idéale, évocatrice et universelle.

La femme est souvent opprimée mais belle, l’enfant innocent, le vieillard respectueux et dépouillé…

Dans ces corpus doctrinaux façonnés par les représentations victimaires, la femme est souvent opprimée mais belle, l’enfant innocent (c’est la « victime absolue » déjà évoquée par Jacques Rancière[5]), le vieillard respectueux et dépouillé… L’homme, peu évoqué, sauf en situation de détresse (lors des enterrements ou sous le coup d’une blessure), est généralement absent de ces représentations : il apparaît en filigrane, comme celui qui tient les armes, celui qui provoque le malheur. Dans tous les cas, s’il y a un militaire de l’Onu ou une blouse blanche à côté de la victime, l’image signifie qu’« on » est là, qu’il y a de l’espoir, voire une « solution » au problème.

Parfois, une victime dite « noble » permet l’identification et laisse sous-entendre que son pays va pouvoir se « relever », ce qui n’empêche pas de l’aider temporairement. C’est le cas des victimes du tsunami japonais de 2011 : le pays inspirait confiance au donateur tout en lui donnant le sentiment qu’il pourrait être concerné par un désastre technologique similaire. Si, par ailleurs, l’attitude des Japonais a été remarquée (peu de pleurs, une aptitude à la « résilience »), n’est-ce pas aussi que peu d’images de morts ou de familles en souffrance ont été montrées ? L’esthétisation du désastre japonais n’a-t-elle pas joué sur les présupposés à l’égard du pays et sur le sens de la catastrophe ?

À l’inverse, dans les « creux de la carte », se devinent les cas délaissés ou complexes : ceux qui sont plus difficiles à médiatiser, parce qu’ils sont moins photogéniques (moins spectaculaires), parce que les a priori sont moins favorables (ils appartiennent à un monde « ennemi »), ou parce que leurs histoires, trop compliquées, empêchent une lecture simple et intuitive de leur situation. Par exemple, les Pakistanais ont mauvaise presse et leurs inondations ou tremblements de terre ont du mal à mobiliser les spectateurs. De même, les Subsahariens, dont on imagine qu’ils sont toujours en famine et qu’ils ne sont « pas assez entré[s] dans l’histoire[6] », sont presque victimes par nature : l’image donnée d’eux ne laisse aucune perspective d’espoir sur leur devenir. Il est alors difficile de mobiliser aujourd’hui le spectateur-donateur au sujet des problèmes liés à une vaste région africaine, dont les pays mêlent tous une histoire sociopolitique complexe à des enjeux géostratégiques et économiques multiples et à des dégradations climatiques majeures. Aussi bien, ceux qui ne répondent pas aux codes « esthétiques » et idéologiques n’attireront que peu l’attention, l’empathie et le don.

Un désastre naturel et violent attire plus l’attention qu’une guerre larvée et complexe.

Il n’y a donc pas de rapport équitable avec les victimes. Si le spectateur-donateur a l’impression que la victime est déjà perdue, il considère, lassé de cette situation de victime immuable, que son don n’est pas utile : il vaut mieux donner pour être efficace. Les victimes qui semblent trop loin, car « leurs » tragédies ne peuvent pas nous arriver, sont souvent moins considérées ; sauf quand le lointain se rapproche ou que l’on s’identifie à un drame ponctuel qui pourrait arriver aussi « chez nous » : tremblement de terre d’Aquila en Italie (2009), inondations suite à la tempête Xynthia en France (2010)… Il en est de même pour les différentes typologies de catastrophes : un désastre naturel et violent attire plus l’attention qu’une guerre larvée et complexe.

La victime comme ressort de l’action

L’impact de la mise en image peut s’analyser à partir des réactions de l’opinion publique et des responsables politiques à la suite des attaques chimiques du 21 août 2013 à Damas, en Syrie. Les lignes de cadavres aux thorax expirés évoquaient une mort sans discernement : le gaz est un symbole de danger universel, sans frontières ni limites. D’ailleurs, les images d’animaux morts, notamment de chiens, ont été largement diffusées, démontrant l’injustice, la table-rase à laquelle personne ne peut échapper. L’usage du gaz rappelle qu’il y a des moyens modernes et très efficaces pour tuer, des armes « non-conventionnelles » bannies depuis des années. Pourtant, on se rappelle que l’arme chimique fut utilisée lors des deux guerres mondiales, de celles d’Indochine et du Viet Nam ou plus récemment en Irak. Les réglementations liées à ces armes rappellent que les victimes doivent, comme l’arme et la guerre, être « conventionnelles »…

Cependant, certains peuvent vouloir la disparition entière de victimes, devenues « problèmes ». C’est la « victime totale ». On pense ici aux génocides et plans d’extermination de masse, comme aux incessantes luttes intestines dans lesquelles la mort est l’unique échappatoire : luttes de gangs, batailles politiques nationalistes. Le vocabulaire se lie alors à l’image-stigmate de l’autre : en Haïti, on a parlé de « déchoukaj » lors des dictatures (le terme renvoie au verbe « dé-soucher » un arbre) ; au Rwanda, la radio Mille collines parlait de l’extermination de « cafards », etc. Dans les discours des politiques, d’ailleurs, les réactions suite aux attaques chimiques syriennes se référaient essentiellement aux images qualifiées d’« abjectes » et d’« abominables ». Mais tuer de manière « conventionnelle » (100 000 morts syriens fin juillet 2013) nous interroge-t-il moins que tuer avec du gaz ? La victime, soumise à la cause de sa mort, démontre que ce ne sont pas les cadavres qui nous font le plus horreur (il y a des images plus ignobles encore), mais la cause de leur décès. Avec leur médiatisation, de victimes totales (anéanties sans distinction), les victimes syriennes se sont donc imposées comme témoins. Elles ont montré et démontré au monde ce qui se passait dans le pays et provoqué une réaction de réprobation internationale. La victime est alors un symbole argumentatif pour l’opinion publique.

D’une manière générale, ces typologies victimaires ne se fondent que sur l’image, la détresse et les présupposés qui les accompagnent : sur le sentiment d’émotion et non sur une explicitation contextuelle de la situation et des besoins de la victime. L’image la plus directe, où la victime est envahissante, obnubile l’attention du spectateur. Dans sa simplification, elle fait oublier les enjeux cachés derrière la lecture initiale. Présentée souvent comme incapable de s’en sortir seule, la victime devient faible par nature, naturellement victime. À force d’être décontextualisées, voire déshistoricisées, les représentations qui dépassent le cadre de l’émotion et submergent le sens critique formulent un sens que l’on peut qualifier de politique : en identifiant l’homme à sa souffrance, on dépolitise son être et on oublie qu’il est bien plus qu’une enveloppe biologique[7].

Le don a lieu quand un événement touche le spectateur et qu’il y est incité par les arguments des ONG déclarant qu’elles vont convertir son argent en soin et en aide.

L’impact des représentations victimaires se matérialise ou non dans le don-réflexe, fondé sur l’émotion et l’immédiateté. Le don a lieu quand un événement touche particulièrement le spectateur et qu’il y est incité par les arguments des organisations humanitaires déclarant qu’elles vont convertir son argent en soin et en aide. Ce don-réflexe s’appuie également sur le sentiment de culpabilité : on ne peut rien faire soi-même, alors on fait faire par l’intermédiaire de quelqu’un d’autre, parfois dans un mouvement de catharsis collective, quand le drame s’affiche sur toutes les télévisions, suscitant ces spectacles de levée de fonds, ces prises de parole de personnages influents, politiciens, vedettes médiatiques… Enfin, le don-réflexe a un aspect compensatoire : il entérine l’échange d’une valeur monétaire contre une valeur morale en donnant l’impression que, comme l’immédiateté émotionnelle nous frappe, le don va immédiatement corriger notre incapacité d’aider par le biais d’une organisation humanitaire[8]. Ce geste réflexe, plus que réflexif, proportionnel à l’émotion, était par exemple mis en scène par le raccourci elliptique de la campagne de Médecins sans frontières où l’on voyait une femme, médecin, blanche, exténuée, mais allant de l’avant, portant dans ses bras un enfant, noir, mourant. Avec écrit au-dessus : « Votre argent ? C’est elle qui l’utilise ». Avec la médiatisation immédiate (comme pour la catastrophe de Fukushima) et la multiplication des images (comme pour Haïti en 2010), ces appels ne donnent ni le temps ni la place à l’explication. Or ce don-réflexe ne peut être que temporaire (pour des événements spécifiques) et non systématique, car l’imagerie sur laquelle il s’appuie engendre de nombreux malentendus.

La vengeance de la victime et du donateur

D’une part, la victime sait souvent qu’elle en est une. Elle peut alors se manifester comme étendard d’une cause, en sur-jouant son rôle : c’est parfois son unique moyen d’exister, imposé par le regard de l’autre. Quand le statut de victime est le seul à attirer certains droits, quand il est devenu un enjeu, une personne peut, en effet, mettre en avant ce statut pour demander une aide humanitaire ou politique. Pourtant, la plupart du temps, les victimes réalisent nombre de choses par elles-mêmes, ne se contentant pas d’attendre les sauveteurs. Ceux qui sont souvent présentés comme « passifs » ne le sont généralement que très peu, même en situation de catastrophe ! L’attention des médias, portée sur leur corps souffrant, peut devenir leur force. À la Commission des recours des réfugiés[9] (juridiction où des demandeurs d’asile viennent plaider leur cause), ils font davantage appel à leurs souffrances physiques (toutes les femmes disent avoir été violées) qu’à l’oppression politique subie ou à d’autres événements plus complexes, ce qui pourrait entraîner quelque suspicion (« des terroristes ? »). Bien qu’ils aient souvent des raisons fondées de chercher refuge en France, tous les demandeurs d’asile insistent sur les mêmes points, souvent dans les mêmes termes : ceux les plus susceptibles de toucher les juges. Le risque est celui d’une uniformisation du témoignage, d’un effacement des particularismes individuels ou des situations trop complexes (les demandeurs d’asile ont parfois moins de vingt minutes pour toute l’audience et bénéficient d’une traduction souvent approximative). On retrouve ici le concept de biolégitimité, pour qui le témoignage prime sur la vérité, mêlant émotion et histoires-clefs propres à toucher le public concerné, au lieu du récit plus complexe d’une vérité dont la violence est non moins forte, mais plus indescriptible pour l’oreille d’un « témoin du monde », qu’il soit juge ou journaliste.

À ce qu’on peut appeler la « vengeance de la victime », celle d’une victime qui se sait victime et se survictimise, s’ajoute la « vengeance du spectateur et éventuel donateur ». Car ce dernier en arrive à se montrer suspicieux face à ces victimes « qui se plaignent tout le temps », ou bien à se lasser de cette victime immuable, dont la situation n’évolue jamais au fil des générations, ou encore à ne plus du tout comprendre l’histoire de la victime tant elle a été décontextualisée et déshistoricisée : son « don réflexe » est fatigué. Trop ponctuel, le « don réflexe » ne fait plus sens à force de ne pas comprendre et de se centrer seulement sur un corps souffrant sans évoquer la complexité de la question. Il a tendance à faire baisser la récurrence et la moyenne des dons.

Réduire la complexité ?

Aussi de nouvelles stratégies des organisations humanitaires ou médiatiques insistent-elles sur le « savoir » et le « comprendre » plus que sur le « voir » et « l’émouvoir ». L’expérience de la campagne du CCFD-Terre Solidaire « Ceci n’est pas », qui a pris la question de l’appel au don sous un angle inédit en remettant en question les codes habituels, les clichés et les idées reçues, a permis de montrer qu’un autre type de « publicité » pouvait fonctionner[10]. Une des affiches de cette campagne représentait, par un dessin – astuce permettant une première différenciation des codes publicitaires habituels –, une femme portant un bébé, près d’un sac que l’on suppose rempli de nourriture. La légende expliquait : « Ceci n’est pas une Africaine qui souffre de la faim. C’est la gérante d’une coopérative agricole ». Pour mieux interpeller le public tout en lui faisant comprendre et le sens et la philosophie de l’organisme, le bas de l’affiche rappelait : « Le Sud mérite mieux que nos clichés ».

Sur le même mode, la Croix-Rouge française s’est armée d’humour et du physique d’un mannequin pour inciter les gens à donner ou à apprendre les gestes de premiers secours. Aussi, pour sensibiliser à un sujet peu valorisant, l’ONG reprend une danse loufoque et un morceau de musique qui ont fait le « buzz » sur internet (le « Harlem shake »). Le spot publicitaire conclut : « Les diarrhées tuent un enfant toutes les 20 secondes. Ça mérite aussi de faire le buzz. »

Ce penchant à simplifier le malheur de l’autre pour obtenir une image plus lisible du monde n’est-il pas un symptôme de nos sociétés contemporaines ?

Le but des appels aux dons des organisations humanitaires est de récolter de l’argent : peut-on leur reprocher de jouer avec nos instincts si nous ne remettons pas ces derniers en question ? Ce penchant à simplifier le malheur de l’autre pour obtenir une image plus lisible du monde n’est-il pas, surtout, un symptôme des maux de nos sociétés contemporaines ? Les représentations victimaires, toutes façonnées d’idéologies, répondent à une tendance actuelle, celle d’une distinction claire entre les uns et les autres (la bonne victime et le sauveur), d’une recherche de réduction rapide et même rassurante de la complexité d’un monde pourtant de moins en moins lisible. Ainsi, l’imagerie victimaire continue d’alimenter nos perceptions du monde, où le caractère sensationnel, rapide et facile prime sur l’approfondissement contextuel, raisonné et réflexif.

 


[1] Didier Fassin, « Le sens de la santé. Anthropologie des politiques de la vie », Anthropologie médicale. Ancrages locaux, défis globaux, Anthropos, 2005, pp. 383-399.

[2] D. Fassin, « Politiques des corps et gouvernement des villes. La production locale de la santé publique », in D. Fassin (dir.), Les figures urbaines de la santé publique. Enquête sur des expériences locales, La Découverte, 1998, pp. 7-46.

[3] D. Fassin, 2005, op. cit..

[4] On dira « humanitaire » pour évoquer tous les mouvements de solidarité, qu’ils soient de caractère urgentiste ou de développement.

[5] Jacques Rancière, La mésentente : politique et philosophie, Galilée, 1995.

[6] Selon la formule de Nicolas Sarkozy, alors président de la République française, lors d’une allocution prononcée en juillet 2007, à Dakar (Sénégal).

[7] A. Corbet, « La ‘bonne’ victime : une question d’images, d’emblèmes, et un sens politique implicite », Grotius International [en ligne], 03/03/2011.

[8] Sylvain Lefèvre, ONG et Cie, Mobiliser les gens, mobiliser l’argent, Puf, 2011.

[9] Commission des recours des réfugiés, aujourd’hui Cour nationale du droit d’asile. Observations menées entre 2006 et 2007.

[10] Ce qui fut le cas : cette campagne a reçu le Grand Prix Stratégies de la communication d’entreprise 2010 et s’est traduite par une augmentation des dons de l’organisme.