Le jour où l’espace a cessé d’être un bien commun…

Par Calimaq

Source : http://scinfolex.com

Plusieurs sites de presse comme Rue89 ou Slate se sont faits aujourd’hui l’écho d’une nouvelle que j’ai trouvée particulièrement glaçante : Barack Obama a promulgué la semaine dernière une loi (HR 2262) qui va autoriser des compagnies privées à s’approprier les ressources naturelles figurant dans l’espace extra-atmosphérique.

La portée de ce texte est potentiellement énorme et peut-être que dans un siècle, on citera encore la date de son adoption comme un des événements majeurs de l’histoire de l’Humanité. Car on peut considérer ce 25 novembre 2015 comme le jour où l’espace cessa d’être un bien commun, par l’effet d’une décision unilatérale des Etats-Unis d’Amérique.

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Image par NASA/JPL-Caltech. Domaine Public. Source : Wikimedia Commons

L’espace comme bien commun

En effet jusqu’à présent, le droit international tendait à faire de l’espace extra-atmosphérique une « res communis » (chose commune) au sens où l’entendait déjà les romains, c’est-à-dire une ressource ne pouvant faire l’objet d’une appropriation à titre exclusif par personne, mais librement utilisable par tous. Un traité de l’espace adopté en 1967 suite à une résolution des Nations Unies fixait jusqu’alors le statut juridique de cette ressource à partir de ces deux traits caractérisant les biens communs.

Le texte commence par consacrer dans son premier article un droit d’usage ouvert à tous sur les ressources que constituent l’espace extra-atmosphérique et les corps s’y trouvant :

Art. I

L’exploration et l’utilisation de l’espace extra-atmosphérique, y compris la lune et les autres corps célestes, doivent se faire pour le bien et dans l’intérêt de tous les pays, quel que soit le stade de leur développement économique ou scientifique ; elles sont l’apanage de l’humanité tout entière.

L’espace extra-atmosphérique, y compris la lune et les autres corps célestes, peut être exploré et utilisé librement par tous les États sans aucune discrimination, dans des conditions d’égalité et conformément au droit international, toutes les régions des corps célestes devant être librement accessibles.

Les recherches scientifiques sont libres dans l’espace extra-atmosphérique, y compris la lune et les autres corps célestes, et les États doivent faciliter et encourager la coopération internationale dans ces recherches.

Le traité se poursuit en proclamant que l’espace et les corps célestes doivent rester inappropriables :

Art. II

L’espace extra-atmosphérique, y compris la lune et les autres corps célestes, ne peut faire l’objet d’appropriation nationale par proclamation de souveraineté, ni par voie d’utilisation ou d’occupation, ni par aucun autre moyen.

Vers un droit d’appropriation privée

La loi promulguée la semaine dernière par Barack Obama, dénommé Competitiveness Act, introduit une faille dans cette « sanctuarisation » juridique de l’espace, en prévoyant une possibilité d’appropriation à titre exclusif des ressources s’y trouvant par les citoyens américains souhaitant les exploiter commercialement. L’article pertinent de la loi dit précisément ceci :

A United States citizen engaged in commercial recovery of an asteroid resource or a space resource under this chapter shall be entitled to any asteroid resource or space resource obtained, including to possess, own, transport, use, and sell the asteroid resource or space resource obtained in accordance with applicable law, including the international obligations of the United States.

[Traduction] Un citoyen des Etats-Unis engagé dans la récupération à titre commercial d’une ressource se trouvant sur un astéroïde ou dans l’espace aura droit à toute ressource obtenue, incluant le droit de détenir, de posséder, de transporter, d’utiliser et de vendre la ressource obtenue conformément à la législation applicable, y compris les obligations internationales des Etats-Unis.

Cela signifie que cette loi crée au bénéfice des citoyens US (mais surtout des sociétés commerciales américaines) un droit de prélèvement des ressources situées dans l’espace débouchant, lorsque ce prélèvement est effectué dans le cadre d’une entreprise commerciale, sur un droit de propriété complet (usus, fructus et absus comme disent les juristes).

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Cette loi américaine transforme l’espace en un jeu de Monopoly géant…

Des Res Communes aux Res Nullius

A première vue, ce droit exclusif instituée par la loi américaine paraît incompatible avec les engagements internationaux auxquels les Etats-Unis ont souscrit et notamment le Traité de l’espace de 1967 cité ci-dessus. Mais le texte adopté la semaine dernière introduit une nuance subtile qui risque de peser lourd :

DISCLAIMER OF EXTRATERRITORIAL SOVEREIGNTY.

It is the sense of Congress that by the enactment of this Act, the United States does not thereby assert sovereignty or sovereign or exclusive rights or jurisdiction over, or the ownership of, any celestial body.

[Traduction] EXCLUSION DE SOUVERAINETE EXTRATERRITORIALE

Le Congrès déclare que par le biais de cette loi, Les Etats-Unis ne revendiquent pas de souveraineté, de droits souverains, de droits exclusifs, de droits de juridiction ou de droit de propriété sur aucun corps céleste.

Le traité de 1967 interdit en effet « l’appropriation nationale par proclamation de souveraineté« , ce qui renvoie au fait pour un Etat de revendiquer une portion de l’espace ou des corps y figurant comme une partie de son territoire. Mais ici la loi américaine fait une chose différente : l’Etat ne se saisit pas lui-même de la propriété sur les ressources de l’espace, mais il délègue à ses citoyens un titre juridique pour en faire leur propriété privée, qui sera ensuite reconnue et garantie par l’Etat. La nuance est certes mince, mais elle est importante.

Planter un drapeau américain sur un astéroïde n’en fera pas un territoire américain, mais les entreprises qui s’y rendront pourront s’approprier les ressources qu’elles trouveront (Image NASA. Domaine Public. Source : Wikimedia Commons).

D’une certaine manière, les Etats-Unis ont pris l’initiative de transformer le statut des ressources de l’espace extra-atmosphérique, en les faisant passer de celui de res communes à res nullius : des « choses sans maître » n’appartenant à personne, mais dont le premier à s’en saisir peut se proclamer légitimement le propriétaire. Les ressources de l’espace appartenaient à tous ; elles n’appartiennent aujourd’hui à personne… du moins jusqu’à ce qu’un américain s’en empare !

Colonisation et enclosures

Il n’est à vrai dire pas très surprenant que la nation de la Conquête de l’Ouest et de la Nouvelle Frontière ait procédé de cette manière. Le statut de Res Nullius est celui qui fut attribué par exemple aux bisons des grandes plaines, ce qui conduisit à leur massacre systématique par les colons jusqu’à leur quasi-extinction au 19ème siècle.

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Une pile de crânes de bisons dans les années 1870. Domaine public. Source : Wikimedia Commons.

Plus loin encore en arrière dans l’histoire, c’est aussi le statut de Res Nullius que les terres américaines se virent attribuées pour permettre aux premiers explorateurs, tel Christophe Colomb, de s’en saisir au nom des puissances souveraines d’Europe.

L’indienne Vandana Shiva explique d’ailleurs dans un texte très fort paru en 2004 dans la revue Ecorev’ comment dès l’origine, la colonisation a constitué une forme d’enclosure des Communs ayant conduit à leur destruction dans les pays du Sud :

Les chartes et patentes accordées aux aventuriers marchands étaient des autorisations pour « découvrir, trouver, rechercher et inspecter de telles terres païennes et barbares encore non possédées par des peuples ou des rois chrétiens » […]

Le traité sur la propriété de Locke légitime ce même processus de vol durant le mouvement des enclosures en Europe. Locke articule clairement la liberté du capital à cette liberté de voler ; il affirme que la propriété est créée par l’arrachement des ressources à la nature et leur association au travail, sous la forme intellectuelle qui se manifeste dans le contrôle capitaliste. […]

La construction coloniale d’une terre passive et sa définition conséquente comme « terra nullius » avait deux objectifs : dénier l’existence et l’antériorité des droits des habitants originels et nier la capacité régénérative et les processus de la vie.

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Christophe Colomb prenant possession du Nouveau Monde au nom de la Reine d’Espagne. Domaine public. Source : Wikimedia Commons.

Le parallèle avec la création par cette loi américaine d’une possibilité d’appropriation des ressources de l’espace par des sociétés commerciales est saisissant.

Rue89 et Slate rapportent que l’adoption de ce texte a été largement saluée par des sociétés minières désireuses de se lancer dans l’exploitation minière des astéroïdes. Le dirigeant de l’une d’entre elles, dénommée Planetary Ressources, a ainsi déclaré :

C’est la plus grande reconnaissance unitaire de droits de propriété de l’histoire. Ce projet de loi établit le même cadre légal qui a créé les grandes économies de l’histoire, et encourage le développement durable de l’espace.

Cet individu a sans doute raison de relever l’importance historique de cette évolution, car peut-être cette loi marque-t-elle le point de départ d’un nouveau « mouvement des enclosures » à l’image de celui qui a démantelé les terres communes en Angleterre du 12ème au 18ème siècle. La loi promulguée par Barack Obama la semaine dernière ressemble d’ailleurs beaucoup aux « Enclosures Acts » adoptés en masse par le Parlement anglais pour autoriser la privatisation des terres.

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Un acte d’enclosure adopté par le Parlement anglais en 1796.

Mais là où ce dirigeant a tort, c’est lorsqu’il affirme que cette « nouvelle frontière » ouverte à l’extension des droits de propriété va « encourager le développement durable de l’espace« . On sait au contraire que l’idéologie qui a érigé le droit de propriété comme un principe absolu de gestion des ressources est en grande partie responsable de la situation environnementale dramatique à laquelle nous sommes confrontés.

La vraie « Tragédie des Communs » ne réside pas dans l’incapacité des hommes à gérer durablement des ressources naturelles en commun, comme pensait l’avoir démontré Garret Hardin. La tragédie consiste au contraire à avoir livré pendant des siècles  la régulation de ressources essentielles à des marchés aveugles, guidés par la seule logique de la maximisation des profits et de l’exploitation débridée des droits de propriété.

***

L’histoire retiendra peut-être qu’une semaine avant le début de la COP21, rassemblement de la dernière chance où les gouvernements du monde tentent de trouver des solutions à une crise environnementale largement provoquée par les errances de l’idéologie propriétaire, les Etats-Unis auront fait passer une loi pour projeter jusque dans l’espace cette logique délétère, alors que celui-ci aurait pu rester un bien commun de l’Humanité…

 [Mise à jour du 01/12/2015 : On me signale sur Facebook un parallèle intéressant avec une autre loi américaine : le Guano Islands Act de 1856, par lequel le Congrès a autorisé tout citoyen américain à prendre possession d’une île contenant un gisement de guano, où qu’elle soit située sur la planète, du moment qu’elle ne soit pas soumise à la juridiction d’un autre gouvernement :

N’importe quand que n’importe quel citoyen américain découvre un gisement de guano sur n’importe quelle île, rocher ou îlot, qui n’est pas sous la juridiction légale de n’importe quel autre gouvernement et pas occupé par des citoyens de n’importe quel autre gouvernement, et prend possession pacifiquement de celle-ci, et l’occupe de la même façon, cette île, rocher ou îlot peut, à la discrétion du président, être considérée comme appartenant aux États-Unis.

La différence avec la loi votée par Obama cette semaine à propos de l’espace est que les Etats-Unis en tant qu’Etat ne deviendront pas propriétaire, même à titre provisoire des corps célestes. Seuls les citoyens US pourront s’approprier les ressources qu’ils y trouveront.]

A propos calimaq

Ce blog est tenu par : Calimaq – aka Lionel Maurel Juriste & Bibliothécaire. Contact : calimaq at gmail point com

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La NSA et ses alliées ont cherché à s’infiltrer dans le Play Store d’Android

Par

22/05/2015

Source : http://www.nextinpact.com

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Crédits : Steve Rhodes (licence CC BY-NC-ND 2.0) Securité

De nouveaux documents d’Edward Snowden montrent comment la NSA et ses agences alliées proches ont mis au point un programme qui visait l’interception des communications entre les smartphones Android et certaines boutiques. Objectif : s’insinuer dans la connexion et provoquer le téléchargement d’un code espion.

Faire des boutiques d’applications des plateformes de lancement

En janvier 2014, nous relations comment certaines applications avaient été infiltrées par la NSA et d’autres agences de renseignement pour atterrir plus facilement sur les smartphones. La NSA s’était particulièrement servi des réseaux de publicités pour s’infiltrer dans Angry Birds ou encore dans Google Maps. On ne savait pas en revanche comment les analystes et ingénieurs avaient procédé pour parvenir à ce résultat.

On en sait désormais davantage, grâce à la publication de nouveaux documents dérobés par Snowden à la NSA. On y apprend ainsi que l’agence, ainsi que les structures équivalentes des Five Eyes (États-Unis, Canada, Royaume-Uni, Nouvelle-Zélande et Australie), ont travaillé sur la mise au point de plusieurs techniques pour s’infiltrer dans les connexions qui s’établissent entre les smartphones Android d’une part, et les boutiques d’applications de Google et Samsung d’autre part.

Ce programme particulier se nomme « IRRITANT HORN » et s’utilise de pair avec XKEYSCORE, décrit un temps comme le « Google du renseignement », en fait un moteur de recherche interne pour retrouver rapidement des informations et des mises en relation. Les analystes peuvent ainsi s’en servir pour repérer un flux de données en particulier sur les câbles Internet et le suivre, littéralement, jusqu’à la porte d’entrée des boutiques. De là, la méthode consiste à se faufiler dans la place et à implanter un malware dans un téléchargement vers le smartphone visé.

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Récolter des données et transmettre de fausses informations

Une fois en place, ces implants ont la même mission que la plupart des malwares finalement : trouver, récolter et communiquer des informations sur l’activité de l’appareil. On peut imaginer que les appels téléphoniques, messages ou encore les frappes sur le clavier virtuel peuvent être communiqués à la NSA. Et la méthode est apparemment efficace puisqu’elle revient à mettre en place une attaque de type « homme du milieu » où la boutique d’applications sert d’intermédiaire.

On ne sait en fait pas dans quelle mesure la Network Tradecraft Advancement Team (constituée d’ingénieurs des cinq agences) est parvenue à ses fins. La possibilité de s’introduire dans les boutiques d’applications (seules celles de Google et de Samsung sont abordées) aurait dans tous les cas permis à la NSA et ses alliées de faire d’une pierre deux coups. Non seulement il devenait possible d’injecter du code, mais également d’envoyer de fausses informations pour susciter un « trouble » chez les victimes. L’intégralité du programme aurait été décidée en 2010 lors des prémices du Printemps arabe en Tunisie, évènements durant lesquelles les agences ont jugé qu’elles étaient relativement aveugles.

Des failles trouvées et exploitées dans le navigateur UC Browser

L’un des plus gros problèmes soulevés par ces documents concerne UC Browser. Ce navigateur mobile n’est pas nécessairement connu en Occident, mais il est très utilisé en Asie, surtout en Chine et en Inde, avec une base confortable de plus de 500 millions d’utilisateurs. Or, dans les travaux menés par les agences de renseignements, plusieurs vulnérabilités  ont été trouvées dans l’application et utilisées pour récupérer des informations.

Ces failles dans UC Browser ont été analysées et confirmées par Citizen Lab, qui les considère comme très sérieuses. Un rapport complet a d’ailleurs été émis hier pour recentrer l’ensemble des problèmes et montrer comment l’application pouvait être utilisée pour organiser des fuites de données : recherches, numéros de cartes SIM, historique ou encore identifiants uniques des smartphones étaient ainsi récupérables.

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Citizen Lab a indiqué avoir averti en avril l’éditeur d’UC Browser, qui n’est autre que le géant chinois Alibaba. L’entreprise a répondu qu’une mise à jour avait été déployée depuis pour corriger l’ensemble des failles décrites. Elle a par ailleurs affirmé ne pas être au courant de la moindre fuite de données des utilisateurs. Cela étant, et connaissant les capacités de la NSA qui n’en finissent plus d’être décrites depuis bientôt deux ans, il y a de grandes chances pour que de telles fuites n’aient de toute manière pas été détectables.

La NSA continue de militariser les failles de sécurité

Et malheureusement, ce type d’action, qui consiste ni plus ni plus qu’à « armer » des failles de sécurité existantes, est particulièrement dommageable pour les internautes. Cette thématique est régulièrement abordée puisque des figures comme Tim Berners-Lee et de nombreux experts en sécurité ont accusé la NSA de s’attaquer aux fondations d’Internet en gardant pour elles les failles de sécurité qu’elle collecte, comme autant de missiles dans un arsenal.

Ron Deibert, directeur de Citizen Lab, résume la situation : « Évidemment, les agences de sécurité ne révèlent pas ce genre d’information. À la place, elles récoltent les vulnérabilités puis les militarisent ». De fait, profiter de ces failles dans une application peut servir leurs intérêts, « mais cela se fait au détriment de la vie privée et de la sécurité de centaines de millions d’utilisateurs dans le monde ».

Il est donc reproché une fois de plus à la NSA d’être en possession d’informations importantes pour la sécurité de nombreux utilisateurs. En ne rapportant pas ces failles à leurs éditeurs respectifs, le risque augmente avec le temps qu’elles soient découvertes par des groupes nettement plus mal intentionnés.

The Intercept a contacté les cinq agences de renseignement, et toutes ont répondu soit qu’elles n’avaient pas de commentaires particuliers à faire sur ce type d’information, soit qu’elles agissaient dans un strict cadre légal. Des réponses entendues de nombreuses fois depuis deux ans à la NSA ou chez son équivalent anglais, le GCHQ. Google et Samsung, de leur côté, n’ont pas souhaité répondre.

Les Nouveaux Loups De Wall Street

Réalisé par Ivan Macaux avec Ali Baddou
Produit par CHENGYU PROD, avec la participation de CANAL+

29/04/2015

Source : http://www.canalplus.fr

Depuis la crise des subprimes en 2008 et la dépression qui s’en est suivie, on pensait que les leçons avaient été tirées… Mais, pour certains, une nouvelle pratique financière pourrait avoir des effets aussi dévastateurs. Cette pratique porte un nom : le Trading Haute Fréquence (THF).

Aujourd’hui, dans l’univers de la finance, les ordinateurs ultrarapides commandent 70 % des opérations boursières aux États-Unis et déjà 40 % en Europe. Ils interviennent sur les marchés pour acheter et vendre à la vitesse de la lumière.
Ces opérations sont réalisées en microsecondes…
Les programmeurs de ces machines sont devenus « les nouveaux loups de Wall Street ».

Les traders en chair et en os ont déserté la Bourse au profit d’ordinateurs toujours plus puissants guidés par des formules mathématiques : les algorithmes.
Les règles de fonctionnement ne sont connues que par un petit monde très fermé et peu accessible. Un monde dans lequel ces traders haute fréquence n’agissent que pour un profit immédiat.
Cette révolution pourrait se révéler dramatique. Certains estiment que la Bourse est désormais truquée… Il y a quelques mois, un journaliste américain, Michael Lewis, exprimait cette thèse dans un livre retentissant, « Flash Boys ».

Des États-Unis (New York, Connecticut, New Jersey, Chicago) à la Grande-Bretagne (Londres), en passant par les Pays-Bas (Amsterdam) et la France, Ali Baddou nous emmène au cœur du système à la rencontre de ces nouveaux loups de Wall Street qui gouvernent désormais le monde de la finance. Certains parlent pour la première fois et dévoilent une partie de leur stratégie ou de leur technologie !

Bienvenue dans ce monde d’une extrême modernité où l’économie réelle s’efface au profit de la spéculation à tout prix. Bienvenue dans ce que certains surnomment le « turbo-capitalisme ».


Alternative Player 1 , 2

Téléphone Mobile : Les Faces Sombres

Source : http://ddc.arte.tv

03/2015

VIDEO

Taux de pénétration de la téléphonie mobile

Taux de pénétration de la téléphonie mobile

Voici une carte qui montre le taux de pénétration de la téléphonie mobile dans le monde par régions, en nombre d’abonnements pour 100 habitants en 2013. Il existe d’importantes disparités en termes d’accès à la téléphonie mobile : l’Afrique subsaharienne est loin derrière, alors que le nombre d’abonnements dans les pays de la communauté des États Indépendants excède le nombre d’habitants.
Histoire du téléphone portable

Histoire du téléphone portable

Le 3 avril 1973, Martin Cooper, ingénieur chez Motorola, passe le premier appel téléphonique depuis un portable. Dix ans plus tard, Motorola lance sur le marché le DynaTAC, premier téléphone mobile en série. En 1993, en France, est lancé le Bi-Bop, le mobile de France Télécom. Et dans le monde à la même époque, on compte alors 0,6 abonnements pour 100 habitants.
Histoire du téléphone portable

Histoire du téléphone portable

En novembre 2007, Apple lance son premier Iphone, un téléphone qui combine les fonctions d’un téléphone mobile et d’un assistant numérique personnel. En 2013, les smartphones se vendent mieux que les téléphones basiques. On compte 93 abonnements pour 100 habitants, et il s’est vendu environ 860 millions de téléphones basiques et 940 millions de smartphones cette année là.
Les éléments chimiques dans nos téléphones portables

Les éléments chimiques dans nos téléphones portables

Vous voyez ici les éléments chimiques qui composent les différentes parties de nos téléphones portables : coque, écran, parties électroniques et batterie. En tout, ce sont au total 60 éléments chimiques différents et plus de 500 pièces qui composent nos téléphones mobiles.
Matières premières critiques selon l’Union Européenne

Matières premières critiques selon l’Union Européenne

Parmi les éléments chimiques qui composent nos téléphones portables, certains ont été placés sur la liste des matières premières critiques par l’Union Européenne. Pourquoi ? Parce qu’il existe un risque de pénurie et ce pour deux raisons. D’abord parce que ces ressources sont non-renouvelables, donc épuisables. Par exemple, l’antimoine, présent dans l’électronique des téléphones, est menacé d’épuisement aux alentours de 2020. Cette estimation tient compte des conditions d’extraction et des réserves connues en 2009. Et deuxième raison : il y a en fait peu de pays producteurs.
Matières premières critiques selon l’Union Européenne

Matières premières critiques selon l’Union Européenne

Les éléments chimiques présents sur la liste des matières premières critiques de l’Union Européenne sont aussi concentrés dans quelques pays. C’est par exemple le cas de l’antimoine (Sb), de l’indium (In) et du magnésium (Mg) qui sont produits à 87 %, 58 % et 86 % en Chine.
L’exemple du tantale

L’exemple du tantale

Le tantale (Ta) est utile pour la fabrication des condensateurs. Ils permettent de stocker l’énergie et donc de conserver les données quand le téléphone est déchargé. Cette carte nous montre les principales mines dans le monde en 2011. Près de la moitié de la production mondiale vient de la République Démocratique Congo, et du Rwanda.
Groupes armés et mines en République Démocratique du Congo

Groupes armés et mines en République Démocratique du Congo

Vous voyez sur cette carte les mines de coltan et de cassitérite, dans lesquelles on trouve le tantale. Certaines de ces mines sont contrôlées ou régulièrement attaquées et pillées par divers groupes rebelles. Citons par exemple les Forces Démocratiques de Libération du Rwanda, la Nduma Defence for Congo, et les Raia Mutomboki.
Le tantale, une ressource non-renouvelable

Le tantale, une ressource non-renouvelable

Il existe un risque de rupture d’approvisionnement du tantale, qui n’est évidemment pas une ressource renouvelable. Les réserves mondiales de tantale actuellement connues correspondent à 153 000 tonnes. Et si l’on prend en compte la demande actuelle, il n’y aura plus de tantale d’ici 75 ans. Or, le dynamisme de la téléphonie mobile fait que la demande en tantale devrait s’accroitre dans les années à venir, au rythme de 5,3 % par an. Alors certes, la quantité de tantale par condensateur est faible, mais en 2011 on a tout de même fabriqué 9 milliards 300 millions de condensateurs rien que pour les téléphones.
Le puzzle mondial de la fabrication des téléphones portables

Le puzzle mondial de la fabrication des téléphones portables

Prenons l’exemple de l’Iphone 3G d’Apple, qui n’est plus fabriqué aujourd’hui, mais dont les diverses étapes de production permettent de bien comprendre la complexité de l’assemblage mondial : les écrans étaient fabriqués au Japon, l’appareil photo et le GPS en Allemagne, les processeurs en Corée du Sud, le système mémoire, l’antenne à courte portée et le circuit audio aux États-Unis et enfin, le tout était assemblé en Chine.

Lectures

TIC 2013, les nouveaux temps réels – Société, entreprises, individus, comment les TIC changent notre rapport au tempsYannick Lejeune, Stefana Broadbent, Dominique Reynié, Frédéric Bardeau
FYP Éditions01/10/2012Présentation de l’éditeur

Que devient la notion de temps pour l’individu pris dans ce flux continu d’information ? Fruit d’une vingtaine de spécialistes des nouvelles technologies, de réputation mondiale, cet ouvrage apporte un éclairage essentiel sur la transformation de la notion de temps auquel nous sommes tous confrontés, tant sur le plan professionnel que personnel.

L’ouvrage est une véritable avant-garde de la pensée et des usages à venir qui donne au lecteur des clés et des savoirs pour que les formidables capacités d’innovation puissent l’être au service de tous.

À propos des auteurs

Yannick Lejeune est directeur internet du groupe IONIS et diplômé de l’EPITA et d’un master de recherche en sciences de gestion de l’IAE de Paris.

Stefana Broadbent est Docteure en sciences cognitives, elle enseigne l’anthropologie numérique à l’University College de Londres.

Dominique Reynié est Directeur général de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) et professeur des universités à l’Institut d’Etudes Politiques (IEP).

Frédéric Bardeau est cofondateur de Limite, une agence spécialisée en communication responsable qui accompagne principalement des ONG et des entreprises dans leur politique de Responsabilité sociale de l’entreprise (RSE).

Frédéric Bardeau et Nicolas Danet ont mené chez FYP un ouvrage intitulé Lire, écrire, compter, coder (06/2014) qui traite de la nécessité d’apprendre le code informatique, pour toutes les générations, tant pour la vie professionnelle que citoyenne, et explique comment y parvenir, quel que soit l’âge et la motivation.

TIC, technologies émergentes et Web 2.0 – Quels impacts en éducation ?Sous la direction de Thierry Karsenti et Simon Collin
Presses de l’Université du Québec01/05/2013Présentation de l’éditeur

L’ouvrage, en 15 textes, dégage les tendances actuelles et à venir en ce qui a trait aux usages des TIC, les technologies de l’information et de la communication, et de leurs incidences sur l’enseignement, l’apprentissage et le développement de compétences, de même qu’aux innovations technologiques tels le Web 2.0, l’apprentissage mobile et les réseaux sociaux. La méthodologie de recherche en éducation en regard des TIC est également abordée.

Ces textes sont le fruit du colloque « TIC, technologies émergentes et Web 2.0 : quels impacts en éducation ? », organisé par le Groupe de recherche sur l’intégration pédagogique des TIC en 2011 dans le cadre du congrès de l’Association Francophone pour le Savoir (ACFAS).

Le site des Presses de l’Université du Québec propose une présentation étendue du livre.

À propos des auteurs

Thierry Karsenti et Simon Collin sont présentés sur le site des Presses de l’Université du Québec.

Enseignement, informatique, TIC et société – L’industrie informatique dans la société de l’informationJacques Vétois
L’harmattan – Collection Terminal01/01/2014Présentation de l’éditeur

Dans ce double numéro 113-114 de la revue Terminal, il sera question de l’informatique à l’école et de ses enjeux à l’aube du XXIe siècle. La revue Terminal dresse aussi un premier bilan de l’enseignement de l’informatique chez les jeunes. Un dossier sera également consacré à l’actualité de l’industrie informatique à travers notamement un article sur les éditeurs de l’Open Source face au Cloud computing. Le livre est aussi téléchargeable sur le site de L’Harmattan.

À propos de l’auteur

Jacques Vétois a dirigé aussi chez le même éditeur un numéro sur les libertés à l’épreuve de l’informatique.

Mythologie du portableLaurence Allard
Le Cavalier Bleu01/01/2010Présentation de l’éditeur

À la fois produit de masse et support de personnalisation, l’usage du téléphone portable invite à dépasser les discours sur la fracture numérique. Jusqu’à inverser les rapports Nord/Sud dans ce domaine. Car l’avenir de la mythologie du téléphone portable se trouve en Afrique ou en Inde, à Gaza ou en Iran, bref, dans les pays du sud, nouveaux inventeurs de la culture mobile de demain.

À propos de l’auteure

Laurence Allard est sémiologue, maître de conférences en sciences de la communication à l’université de Lille-III. Elle s’intéresse particulièrement aux relations entre culture, politique et technique (p2p, web expressif, remixes, technologies mobiles…) en mobilisant les apports des gender, cultural et post colonial studies.

Avec Laurent Creton et Roger Odin, Laurence Allard a récemment publié Téléphonie mobile et création (Armand Colin, 02/2014) qu’analyse le site Lectures revues. Le thème a fait l’objet d’un colloque ouvert par les mêmes auteurs.

Portables : attention dangerNicolas Lefebvre avec la préface de Pierre Le Ruz
L’Archipel01/01/2010Présentation de l’ouvrage

Le Sénat, suite au rapport du 04 novembre 2009, s’est prononcé pour l’interdiction des mobiles dans les écoles maternelles et primaires. Depuis la condamnation des trois opérateurs historiques au nom du principe de précaution, la polémique sur les risques de la téléphonie mobile a pris une ampleur considérable.

Note de l’éditeur

Après un an d’investigation au contact de scientifiques internationaux réputés, de victimes, de représentants des institutions sanitaires et des industriels, Nicolas Lefebvre dépeint une réalité complexe et des conflits d’intérêt multiples. Il apparaît que le lobbying industriel, l’indépendance contestée des experts et la désinformation ont engendré la suspicion autant des usagers que des investisseurs et des assureurs.

À la fois guide pratique grand public et outil de travail à l’usage des professionnels, cet ouvrage complété d’annexes et de documents constitue un dossier de référence.

À propos de l’auteur

Nicolas Lefebvre collabore à la presse économique (Défis, Le Nouvel Entrepreneur, Rebondir) depuis 2001. Ses reportages l’ont conduit à s’intéresser aux lobbies industriels et à leur influence dans l’élaboration de l’expertise sanitaire et de la réglementation. Docteur en psychologie, le Dr Pierre le Ruz est président du Criirem (Centre de recherche et d’informations indépendantes sur les rayonnements magnétiques).

Portables et antennes : mauvaises ondesRichard Forget
Le Sang de la Terre01/02/2010Présentation de l’éditeur

Des centaines d’études ont mis en évidence les risques importants pour la santé des utilisateurs de téléphone portable et celle des riverains d’antennes-relais. Dès 2000, les premiers cas de cancer sont apparus notamment chez des enfants. Chercheurs et médecins ont alerté l’opinion et demandé l’application du principe de précaution mais les pouvoirs publics traînent des pieds. Le développement inconsidéré du téléphone portable sera-t-il un scandale comme l’a été l’utilisation de l’amiante ? Une technologie qui se développe sans tenir compte des dangers. Des intérêts économiques ignorant la santé des usagers. Des vrais rapports scientifiques qui restent confidentiels. Les témoignages inquiétants des utilisateurs. Le combat des associations qui gagnent leurs procès.

À propos de l’auteur

Avocat au Barreau de Paris, Richard Forget défend avec succès Robin des toits l’une des principales associations anti-téléphone mobile, et des citoyens se plaignant de la présence d’antennes-relais sur des édifices à proximité de leur domicile.

Blood in the mobileRéalisation : Frank Piasecki Poulsen. Production : Koncern TV- og, Filmproduktion, Film Chili (Danemark) et Gebrueder Beetz
Filmakers Library2014Présentation du documentaire

Qu’y a-t-il de commun entre un téléphone portable et la guerre civile au Congo ? Le sang. Celui qui vient de la lutte pour le contrôle du coltan, un minerai extrait dans la région du Kivu, indispensable à la fabrication de nos chers mobiles.

Stephen Applebaum pour The Guardian, en fait le commentaire.

Ce documentaire, qui fut diffusé en août 2013, fait l’objet d’un dossier sur le site d’Arte. Il est possible de commander le documentaire sur le site Blood in the mobile, de le voir en streaming et en français sur le site Culture Unplugged, en attendant, sa version DVD, sur Kongo News.

Comment Londres et Wall Street ont mis Hitler au pouvoir

Par William F. Wertz, Jr.

19/09/2006

Source : http://www.solidariteetprogres.org

Hjalmar Schacht, directeur de la Reichsbank et protégé du directeur de la Banque d’Angleterre, était le cerveau de l’économie nazie et des arrangements avec les cartels anglo-américains.

La guerre économique et financière menée aujourd’hui par l’oligarchie peut se réclamer essentiellement de trois antécédents historiques : 1) l’empire vénitien au cours de la période précédant la guerre de Cent ans et l’âge des ténèbres du XIVème siècle ; 2) l’empire établi, sur le modèle vénitien, par la Compagnie des Indes orientales suite au traité de Paris qui mit fin à la guerre de Sept ans en 1763 ; et 3) les cartels anglo-américano-allemands mis en place dans les années 20. C’est ce dernier aspect que nous allons examiner ici, car il est l’incarnation la plus récente du danger que représente actuellement une oligarchie financière déterminée à dominer le monde sous couvert de « globalisation ».

Il s’agit ici de montrer que le système financier oligarchique d’après-guerre, décrit en partie par John Perkins dans son livre Confessions d’un tueur à gages économique [1], représente la continuation des accords de cartellisation des années 20, qui menèrent à la Deuxième Guerre mondiale. Ces accords, que le président Franklin Roosevelt comptait démanteler après la guerre, constituent en quelque sorte un précurseur de la globalisation actuelle.

Dans une lettre au secrétaire d’Etat Cordell Hull, datée du 8 septembre 1944, le Président américain disait : « L’histoire de l’utilisation par les nazis du trust IG Farben se lit comme un roman policier. La défaite de l’armée nazie devra être suivie de l’éradication de ces armes de guerre économique. »

Cependant, malgré l’intention clairement exprimée par Roosevelt avant sa mort prématurée (en avril 1945), ces cartels furent protégés pendant la guerre par leurs partenaires anglo-américains et leur démantèlement ultérieurement prévu fut bloqué par ces mêmes intérêts.

En réalité, c’est une oligarchie financière internationale basée à Londres et à Wall Street qui permit la montée au pouvoir d’Hitler. Face à la dépression mondiale, elle ne voulait en aucun cas résoudre la crise en faisant appel aux méthodes du système américain de développement économique appliquées par Roosevelt aux Etats-Unis et proposées en Allemagne au début des années 30 sous forme du plan Lautenbach. Elle préféra encourager la création de gouvernements fascistes en Italie, en Allemagne, en Espagne, etc., afin de mieux garder le contrôle d’un système financier en plein effondrement, aux dépens de l’intérêt public. Les régimes fascistes ainsi mis au pouvoir devaient imposer une politique de pillage et de répression meurtrière et lancer la militarisation afin de renforcer encore le pillage.

On voit le reflet de cette politique aujourd’hui dans le dessein mondial visant à imposer, sous l’égide du Fonds monétaire international (FMI), la collecte de la dette extérieure assortie d’une austérité draconienne. La privatisation et donc le pillage du système de retraites (Social Security System), poursuivis avec acharnement par l’administration Bush, représentent le fer de lance de cette politique fasciste. Le modèle, explicitement invoqué par Bush, est la politique économique mise en œuvre au Chili à l’époque de la sinistre « Opération Condor » menée par le dictateur Augusto Pinochet – ce modèle lui-même ayant été préconisé par George Shultz et la Chicago School.

Au moment où Hitler commençait sa vaste mobilisation en vue de préparer une guerre d’agression, l’oligarchie financière basée à Londres et à Wall Street entretenait de multiples liens et relations avec les filiales allemandes des cartels ; ces sociétés continuèrent à commercer avec l’ennemi pendant la guerre et cherchèrent, par la suite, à protéger leurs avoirs. Dans le contexte de la Guerre froide, qu’elle orchestra avec l’aide de Winston Churchill et du président Truman, l’oligarchie financière se servit des mêmes avoirs pour torpiller le système de Bretton Woods, inspiré et lancé par Franklin Roosevelt, qui reposait sur la souveraineté des Etats-nations et le système américain d’économie politique. A la place, elle prônait une forme de fascisme universel sans Hitler que nous appelons, aujourd’hui, globalisation.

Le président américain Dwight D. Eisenhower mit clairement en garde contre cet appareil dans le discours qu’il prononça en quittant ses fonctions, en janvier 1961, où il parlait du danger que représentait le « complexe militaro-industriel ». Il ne fut pas possible d’éliminer immédiatement le système de Bretton Woods – il fallut pour cela attendre la première décision fatidique prise en 1971 par un président Nixon écoutant les conseils de George Shultz.

 

Sommaire de cet article

 Les cartels : un plan Schacht-Dulles-Morgan

Le rôle des frères Dulles, John Foster et Allen, dans la création des cartels et dans ce qui allait devenir le projet Hitler, remonte à l’époque du traité de Versailles, en 1919, qui fit porter à l’Allemagne l’entière responsabilité de la Première Guerre mondiale. En conséquence, elle perdit 13,5 % de ses territoires d’avant 1914 et fut condamnée à verser des réparations de guerre. Pour tenter de les honorer, l’économie allemande fut saignée à blanc pendant les années 20, menant en fin de compte à la chute de la République de Weimar. L’aggravation de la dépression au début des années 30 contribua ainsi à la montée au pouvoir d’Hitler.

Remontons à l’époque de la Première Guerre mondiale, Allan Dulles est envoyé à Berne (Suisse) par son oncle, Robert Lansing, à l’époque secrétaire d’Etat du président Woodrow Wilson, où il est chargé du renseignement à la Légation américaine. Par le biais du même oncle, les frères Dulles prennent part aux négociations du traité de paix de Versailles. En 1920, Allen Dulles sera nommé premier secrétaire de l’ambassade américaine à Berlin.

Son frère, l’avocat John Foster Dulles, représentera les intérêts de la Banque d’Angleterre et de la société J.P.Morgan dans l’Europe d’après guerre. Au printemps de 1920, au lendemain des négociations de Versailles, John Foster rencontre Hjalmar Schacht (1877-1970), à l’époque fonctionnaire subalterne auprès de l’autorité bancaire allemande créée par les Alliés et qui deviendra plus tard l’architecte de l’économie de guerre nazie basée sur les travaux forcés.

Le 20 mars 1922, Schacht fait part à John Foster Dulles d’une proposition de nouveau système international :

Une solution au problème des réparations (…) pour donner à l’Europe quelques années, disons cinq ans, afin de restaurer (…) de solides conditions dans les différents pays. (…) L’Allemagne doit pouvoir trouver un prêt, disons de 5 milliards de marks-or, qui seront versés à la France. (…) Mon idée est que ce ne soit pas un emprunt d’Etat, mais un emprunt de compagnies privées. Je veux former, disons, quatre compagnies privées allemandes, et à chacune d’entre elles, le gouvernement allemand devra accorder le monopole des exportations en gros de produits tels que le charbon, la potasse, le sucre et le ciment. Chacune de ces compagnies contrôlera l’exportation d’un de ces produits. Le monopole devra être accordé pour 20 ans. Les producteurs nationaux devront leur remettre leur production. (…)

Ces sociétés émettront des emprunts d’un montant total de 5 milliards de marks-or. (…) Comme le total des exportations des quatre peut être estimé à 500 millions de marks-or, le montant de l’emprunt sera remboursé en 10 ans. (…)

L’emprunt que je propose (…) n’est basé sur aucun traité politique. (…) Le remboursement sera sous le contrôle, tout d’abord, d’industriels et d’hommes d’affaires appartenant aux rangs les plus élevés.

Dulles fait suivre la lettre à Thomas W.Lamont, un associé de J.P.Morgan, et au cours des années qui suivent, l’essentiel de ce plan Schacht-Dulles-Morgan sera mis en oeuvre. Voilà l’origine des cartels internationaux basés en Allemagne et dirigés par les Britanniques, qui furent créés dans les années 20.

Schacht lui-même sera nommé Commissaire à la monnaie nationale allemande en novembre 1923, et un mois plus tard, président de la Reichsbank.

Depuis 1919, John Foster Dulles était l’avocat de Richard Merton, fondateur du plus important de ces cartels, l’Interessen Gemeinschaft Farben (IG Farben). En 1924, il est choisi par J.P.Morgan pour mettre en oeuvre le plan Dawes prévoyant la réorganisation, dans le cadre de négociations avec Schacht, du versement des réparations de guerre. En 1926, il deviendra directeur exécutif de Sullivan and Cromwell, le cabinet d’avocats de tous les cartels.

 La formation des cartels

De 1926 à 1929, le plan Schacht-Dulles-Morgan débouche sur une série d’arrangements impliquant nombre des plus grandes sociétés britanniques, américaines et allemandes. Les deux principaux cartels sont le trust chimique IG Farben et le Cartel international de l’Acier, dont la création est redevable aux prêts étrangers d’un montant de 800 millions de dollars accordés dans le cadre du plan Dawes, en vue de cartelliser la chimie et la sidérurgie allemandes. Ces prêts sont gérés aux trois-quarts par trois firmes de Wall Street : Dillon, Read & Co ; Harris, Forbes & Co et National City.

En 1925, IG Farben regroupe six des plus gros producteurs chimiques allemands. En août 1927, Standard Oil conclura avec lui un programme conjoint de recherche et développement sur l’hydrogénation (production d’essence à partir du charbon), procédé découvert par un chercheur allemand en 1909. En 1928, Henry Ford fusionnera ses actifs allemands avec ceux d’IG Farben. Le 9 novembre 1929, un cartel pétrochimique international sera créé suite au mariage d’IG Farben avec les Britanniques ICI et Shell Oil, et les Américains Standard Oil et Dupont.

C’est l’accord entre Standard Oil et IG Farben qui constitue le pilier du cartel. Premièrement, Standard Oil se voit accorder la moitié de tous les droits concernant le procédé d’hydrogénation pour tous pays sauf l’Allemagne. Deuxièmement, Standard Oil et IG Farben se mettent d’accord pour « ne jamais se concurrencer l’un l’autre dans les secteurs de la production chimique et de la production pétrolière. Désormais, si Standard Oil souhaitait entrer dans le domaine des produits chimiques industriels ou des médicaments, ce ne serait possible qu’en partenariat avec Farben. En retour, Farben s’engageait à ne jamais pénétrer le secteur du pétrole sauf en association avec Standard ».

Lorsqu’éclate la Deuxième Guerre mondiale, IG Farben a passé des accords de cartel avec 2000 sociétés dans le monde, dont Ford Motor Co., Alcoa, General Motors, Texaco et Procter et Gamble, pour n’en citer que quelques-unes.

En 1926, le Cartel international de l’Acier ouvre ses bureaux au Luxembourg. Il servira de véritable « gendarme privé » du commerce mondial de l’acier de 1926 à 1939. Sa composante allemande, qui regroupe les quatre plus gros producteurs d’acier nationaux, s’appelle Vereinigte Stahlwerke. Dirigé par Ernst Poensgen, Fritz Thyssen, Otto Wolff et autres, ce groupe recevra 100 millions de dollars de la part d’investisseurs privés aux Etats-Unis. Dillon, Read & Co., la société de placement new-yorkaise de Clarence Dillon, James V.Forrestal et William H.Draper, Jr., s’occupe de l’émission des obligations.

Lors de la signature du premier accord international, le 30 septembre 1926, tous les sponsors du cartel se vantent de ce que le premier pas vers la formation « des Etats-Unis économiques de l’Europe » vient d’être franchi. Douze ans plus tard, près de 90 % du fer et de l’acier commercialisé au niveau international est sous le contrôle du Cartel de l’Acier. Outre l’Allemagne qui le dirige, l’Autriche, la Pologne, la Tchécoslovaquie, le Royaume Uni et les Etats-Unis en font partie, même s’il est interdit aux compagnies américaines, U.S.Steel, Bethlehem et Republic, de signer les accords formels, sous peine de violer les lois anti-trust américaines.

En 1919, trois producteurs allemands de lampes électriques, Siemens & Halske, AEG et Auergesellschaft, avaient formé une nouvelle société dénommée Osram, pour tenter de regagner les biens et les marchés perdus à l’étranger. AEG était en grande partie contrôlé par General Electric et des liens similaires existaient entre toutes les autres entreprises du même genre en Allemagne, en Angleterre et aux Etats-Unis. En 1924, afin de prévenir toute concurrence extérieure, Osram propose la création en Suisse d’une société dénommée Phoebus, qui appartiendrait à toutes les compagnies du cartel et serait dirigée conjointement par elles. En juillet 1929, Osram et la filiale de General Electric pour l’étranger, International General Electric, créent un « partenariat pour tout temps ». A partir de 1929, les relations entre Osram et International General Electric se développeront suivant le même modèle que celles entre IG Farben et ses partenaires étrangers.

Pendant les années 20, quatre cinquièmes de l’industrie allemande étaient encore regroupés dans des cartels.

 L’aspect bancaire et la BRI

Ce qu’on appelle le « système américain d’économie politique » est basé sur le concept de banque nationale, contrairement au concept libéral anglo-hollandais de banque centrale indépendante. Montagu Norman, le gouverneur de la Banque d’Angleterre de 1919 à 1944, fut le principal promoteur de la création de banques centrales indépendantes. Tout comme la Banque l’Angleterre, la Reichsbank allemande appartenait à des intérêts privés. Elle fut dirigée par un protégé de Montagu Norman, Hjalmar Schacht, de 1923 à 1930 puis à nouveau de 1933 (après la prise de pouvoir d’Hitler) jusqu’en 1939, quand il céda la place à Walther Funk.

L’Allemagne comptait six banques commerciales et de placement centralisées : 1 ) la Bank der Deutschen Arbeit, créée par les nazis, 2 ) la Reichs Kredit Gesellschaft, 3 ) la Berliner Handelsgesellschaft, 4 ) la Commerzbank et 5) et 6 ) les deux géants qu’étaient la Dresdner Bank et la Deutsche Bank. Ces deux dernières combinaient les activités de banque de dépôt et de placements, pratique interdite aux Etats-Unis, ce qui faisait leur force. Elles étaient aussi directement liées à IG Farben : le seul directeur du géant chimique venu de l’extérieur était Edward Mosler, de la Deutsche Bank, et c’est un ancien d’IG Farben, Carl Pfeiffer, qui sera nommé directeur de la Dresdner Bank.

En dehors de ces six grandes banques, il y avait plusieurs sociétés bancaires en nom collectifs, petites mais importantes, dont la Bankhaus JH Stein de Cologne, dirigée par le baron Kurt Schröder. Après la guerre, on devait découvrir qu’au moins 20 des grands directeurs de cartels, dont le baron von Schnitzler et Otto Wolff, d’IG Farben, ainsi que Friedrich Flick, de la Vereinigte Stahlwerke (Aciéries unies), effectuaient régulièrement des dépôts sur un compte spécial de cette banque, dénommé « compte spécial S ». Lorsque le chef des SS Heinrich Himmler avait besoin d’argent, les donateurs déposaient de l’argent sur ce compte qui servait alors à financer les SS. D’après les relevés, von Schnitzler y versait régulièrement des fonds, d’un montant d’au moins 40 000 dollars par an, de même que Friedrich Flick.

Hormis ces banques privées, l’internationale synarchiste avait à sa disposition un instrument de choix pour la mise en place des cartels : la Banque des règlements internationaux (BRI) sise à Bâle. Depuis sa création, et jusqu’à aujourd’hui, on la surnomme la « banque des banquiers ». En opposition à la conception du système américain de banque nationale, la BRI repose sur le modèle anglo-hollandais de banque centrale échappant au contrôle des Etats-nations souverains.

La BRI fut créée en 1930, dans le cadre du plan Young, par les banques centrales internationales, dont la Banque d’Angleterre et la Réserve fédérale des Etats-Unis, à l’initiative de Hjalmar Schacht, alors directeur de la Reichsbank. Celui-ci pouvait compter sur le soutien de Montagu Norman, lui-même conseillé par le baron Bruno Schroder, de la branche britannique de la J. Henry Schroder Bank. L’associé de Schroder, Frank Cyril Tiarks, fut le co-directeur de la Banque d’Angleterre aux côtés de Norman, tout au long de la carrière de ce dernier.

Parmi les directeurs de la BRI (et donc avec la complicité des présidents américains successifs, dont Thomas McKittrick pendant la Deuxième Guerre mondiale), figuraient Harman Schmitz, directeur d’IG Farben, le baron Kurt von Schröder, directeur de la JH Stein Bank de Cologne et principal financier de la Gestapo et de la Brigade Tête de Mort, Walther Funk, de la Reichsbank, et l’économiste nazi Emil Puhl, les deux derniers ayant été personnellement nommés au conseil d’administration par Hitler.

Les fonds américains et britanniques destinés à soutenir l’accession d’Hitler au pouvoir et à financer, par la suite, sa machine de guerre, transitaient par la BRI. Avant 1940, celle-ci avait investi des millions de dollars en Allemagne, tandis que Kurt von Schröder et Emil Puhl, de leur côté, avaient déposé d’importantes quantités d’or à la BRI, sommes utilisées après la guerre pour financer les « rat-lines » (référence aux lignes du mât d’un navire qui coule, sur lesquelles les rats tentent de fuir). Grâce à ces filières, des nazis et leurs collaborateurs pourront s’échapper d’Europe pour se réfugier en Amérique du Sud et au Moyen-Orient.

Malgré l’importance de la BRI pour Hitler, la Grande-Bretagne ne s’opposa pas aux activités de la banque, même après la décision britannique d’entrer en guerre contre l’Allemagne. Sir Otto Niemeyer et Montagu Norman, respectivement directeur et PDG britanniques, conservèrent leur poste tout au long de la guerre.

Lors de la conférence de Bretton Woods en juillet 1944, deux résolutions seront déposées, l’une appelant à la dissolution de la BRI et l’autre à une enquête sur ses comptes. La première résolution sera retirée suite à des pressions ; quant à la seconde, aucun enquête ne sera ouverte après la guerre. A ce jour, la BRI n’a jamais interrompu son activité.

 La conspiration pour mettre Hitler au pouvoir

Dans son livre, John Perkins décrit son propre passé de tueur à gages économique pour le compte d’une oligarchie financière. Il explique que lorsque les tueurs à gages ne réussissent pas à faire plier le pays concerné, on déploie alors les « chacals » pour exécuter les basses œuvres : assassinats ou coups d’Etat. En cas d’échec des chacals, c’est à l’armée d’intervenir directement. En un sens, IG Farben était le tueur à gages économique de l’oligarchie financière de l’époque et les nazis, les chacals.

En 1930, Schacht démissionne de la Reichsbank, à cause de différends avec le gouvernement de Weimar. Comme Hitler, qu’il allait soutenir, Schacht est contre la poursuite du versement des réparations de guerre et, comme Hitler, il prône une austérité brutale pour la classe laborieuse, à travers la militarisation de l’économie.

Schacht exprimera clairement ce point de vue dans un discours prononcé le 20 octobre 1930 lors d’une conférence de la Foreign Policy Association à New York, intitulée « Le plan Young et l‘économie mondiale ». Etait également présent son collègue de longue date, John Foster Dulles.

Schacht critique à cette occasion les sociaux-démocrates allemands qui veulent élever le niveau de vie des travailleurs aux dépens des 80 000 Allemands les plus riches. L‘Allemagne, note-t-il, a un déficit commercial de plus de deux milliards de marks, dû au manque de matières premières. En outre, elle doit payer pour 1,5 milliard de marks-or par an en intérêts et en amortissement des dettes privées, plus environ 2 milliards de marks en réparations de guerre. Au total, l‘Allemagne doit verser à l‘extérieur plus de 5 milliards de marks par an, prélevés sur son excédent commercial.


Pour réaliser cet excédent commercial, nous devons importer les matières premières nous permettant de fabriquer nos biens. Pour atteindre cet objectif, nous devons augmenter le commerce actuel de près de 50 %. Je pense que les pays alliés (…) ne l’accepteront pas. (…)

Schacht conclut son discours en faisant l’éloge des « hitléristes » qui viennent d’obtenir de bons scores aux élections allemandes. Le soutien reçu par Hitler dans ces élections, où il avait fait campagne contre le paiement des réparations, est qualifié par Schacht d’« avertissement pour le monde » :


Mesdames et Messieurs, les derniers événements politiques en Allemagne ne signifient pas que quelque chose de violent ou de révolutionnaire va se produire. Ils représentent simplement une forme de protestation dans les limites légitimes de la Constitution. Je pense que c’est un grand avantage de la démocratie moderne que l’on puisse ressentir, à partir du vote constitutionnel, les sentiments et les opinions d’un grand peuple. Voilà ce que signifient ces dernières élections. Même les hitléristes, même ces radicaux de droite, ne feront rien de violent. Tout ce qu’ils demandent, c’est de ne pas devoir devenir malhonnêtes, de ne pas être obligés, par les circonstances politiques, de se trouver dans une situation qui les amène à perdre le respect de soi. Ils veulent garder le respect d’eux-mêmes, et c’est pourquoi ils ont envoyé cet avertissement au monde.

Peu après, Schacht commence à organiser du soutien pour Hitler et son Parti des travailleurs allemands national-socialiste (NSDAP, le parti nazi). En 1931, après des discussions avec Hitler et Hermann Göring, Schacht pousse le chancelier Brüning à accepter le NSDAP dans le gouvernement. Puis, en novembre 1932, en tant que membre d‘une organisation appelée Cercle des amis de l‘économie, Schacht lance une pétition dans les cercles industriels et financiers, appelant le président Hindenburg à nommer Hitler chancelier. Ce qui fut fait le 30 janvier 1933, après une réunion avec le chancelier Franz von Papen et Hitler chez le baron Kurt von Schröder à Cologne.

Néanmoins, le Parti nazi est loin d’être assuré de la victoire aux élections de mars. Par conséquent, le 20 février 1933, Göring invite 20 grands industriels et banquiers à écouter un discours d’Hitler sur l’« entreprise privée ». Göring leur demande alors un soutien financier et Schacht se fait encore plus explicite : « A cette table, nous devons collecter un fond de 3 millions de marks. »

Von Schnitzler, qui participait à la réunion, en présente un compte-rendu au conseil d’administration d’IG Farben. Celui-ci verse alors 400 000 marks, la plus grosse contribution individuelle à la campagne d’Hitler. Le lendemain intervient l’incendie du Reichstag, qu’Hitler met sur le dos des communistes, alors qu’il était en réalité instigué par Göring. Hitler utilise cet incendie comme prétexte pour imposer des décrets d’urgence. Tel fut le premier acte d’Hitler et des nazis après réception du don d’IG Farben.

Il était clair pour Schacht et ceux qui le soutenaient à Londres et à Wall Street, que seul Hitler aurait la capacité d’imposer le niveau d’austérité qu’ils jugeaient indispensable. Ainsi, le 16 mars 1933, après la consolidation du pouvoir du Führer, Schacht reprend son poste de gouverneur de la Reichsbank. Plus tard dans l’année, John Foster Dulles, en tant que représentant de Brown Brothers Harriman, Dillon Read, Kuhn Loeb, ainsi que de toutes les banques d’investissement privées et firmes de Wall Street, se rend à Berlin pour négocier avec Schacht le financement du nouveau gouvernement. Il est accompagné d’un subalterne de Sullivan et Cromwell et de trois employés de la Chase Bank.

En août 1934, Schacht est nommé ministre de l‘Economie, poste qu‘il conservera jusqu‘en novembre 1937. De 1935 à 1937, il sert aussi de plénipotentiaire pour l‘économie de guerre. Ce n‘est qu‘en janvier 1939 qu‘il démissionnera de la Reichsbank, à cause d‘une querelle juridictionnelle avec Hermann Göring, devenu le dictateur économique virtuel. Schacht reste néanmoins ministre sans portefeuille jusqu‘en 1943.

Bien avant son arrivée au pouvoir en 1933, Hitler jouissait d‘un soutien substantiel de la part des cartels privés. Le cas le plus fameux est celui de Fritz Thyssen, de Vereinigte Stahlwerke. Dans un livre publié en 1941 sous le titre J’ai financé Hitler, Thyssen admet qu’il avait commencé à financer Hitler en octobre 1923 avec une première contribution de 100 000 marks.

En 1922, W. Averell Harriman s’était rendu à Berlin pour établir la filiale berlinoise de W.A. Harriman & Co. Selon des enquêteurs du gouvernement américain, « à un certain moment avant 1924 », Harriman et Thyssen s’étaient mis d’accord pour créer une banque de Thyssen à New York. C’est ainsi qu’en 1924, fut créée la Union Banking Corp., en tant qu’entité dans les bureaux new-yorkais de W.A. Harriman & Co. appartenant à la Bank voor Handel en Scheepvaart (BHS) aux Pays-Bas, qui appartenait à Thyssen. Prescott Bush, le grand-père de George W., fut nommé vice-président de W.A. Harriman & Co. en 1926, la même année où fut créée la Vereinigte Stahlwerke avec l’aide de Dillon, Read.

Après la guerre, Fritz Thyssen déclara aux enquêteurs alliés :


En 1930 ou 1931 (…) j’ai dit à [l’adjoint d’Hitler Rudolf] Hess (…) que j’allais arranger un crédit pour lui avec une banque hollandaise à Rotterdam, la Banque commerciale et maritime [Bank voor Handel en Scheepvaart]. J’ai organisé le crédit, (…) il devait le rembourser en trois ans. (…) J’ai choisi une banque hollandaise car dans ma position, je ne voulais pas être mêlé à des banques allemandes, et parce que je pensais qu’il valait mieux faire des affaires avec une banque hollandaise, et que je tiendrais les nazis un peu plus en mains. (…)

Le crédit se montait à 250-300 000 marks-or – à peu près la somme que j’avais donnée auparavant. Ce prêt a été remboursé en partie à la banque hollandaise, mais je crois qu’il y a encore de l’argent à recouvrer.

Le 20 octobre 1942, en application de la loi sur le Commerce avec l’ennemi, le gouvernement américain saisit la Union Banking Corp. dont Prescott Bush était l’un des directeurs.
Friedrich Flick, le principal co-propriétaire de Vereinigte Stahlwerke avec Fritz Thyssen, finançait aussi le Parti nazi et était membre du Cercle des amis de Himmler, qui aida généreusement les SS.

En mars 1932, un représentant de DuPont en Allemagne, écrivait : « C’est un fait bien connu en Allemagne qu’IG Farben finance Hitler. Il semble ne faire aucun doute que le Dr Schmitz au moins est personnellement un important contributeur au Parti nazi. »

 Le complot contre Roosevelt

Ces mêmes réseaux qui ont mis Hitler au pouvoir et soutiennent aujourd’hui l’administration Cheney-Bush conspirèrent au début de 1934 pour renverser le président Roosevelt à la faveur d’un coup d’Etat militaire. Parallèlement à la montée d’Hitler en Allemagne, les DuPont commencèrent à financer l’American Liberty League and Clark’s Crusaders, qui comptait 1 250 000 membres en 1933. Pierre, Irenee et Lammot DuPont, John Jacob Raskob, ancien dirigeant du Comité national démocrate, ainsi que Alfred Sloan, de General Motors, contribuaient de leur côté financièrement à la ligue. Par ailleurs, Irenee DuPont et William Knudsen, directeur de General Motors, avec des amis de la banque Morgan, financèrent l’orchestration d’un coup d’Etat perpétré par une armée de terroristes modelée sur les Croix de feu françaises, moyennant trois millions de dollars. Les armes et munitions nécessaires auraient été fournies par Remington, une filiale de DuPont. Le complot était soutenu par Hermann Schmitz, le baron von Schröder et d’autres nazis.

Cependant, le général Smedley Butler de Pennsylvanie, pressenti pour diriger le coup d’Etat, en fut si horrifié qu’il révéla le complot aux autorités. Butler avait déclaré publiquement : « La guerre est largement une question d’argent. Les banquiers prêtent de l’argent aux pays étrangers et quand ceux-ci ne peuvent rembourser, le Président envoie les marines pour l’obtenir. Je le sais – j’ai fait partie de onze de ces expéditions. » En 1934, la Commission d’enquête du Sénat confirma « les soupçons [de Butler] selon lesquels le big business – Standard Oil, United Fruit, le trust du sucre, les grandes banques – avait été derrière la plupart des interventions militaires qu’on lui avait ordonné de conduire ».

Heureusement, ce coup d’Etat fut avorté. Etant donné le niveau de trahison et de sympathie nazie qui régnait aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, si Roosevelt n’avait pas survécu à ce complot et à d’autres, le fascisme serait très probablement sorti victorieux de la Deuxième Guerre mondiale.

 La faction pro-Hitler en Angleterre

En Grande-Bretagne aussi, un puissant courant oligarchique soutint Hitler tout au long des années 30, jusqu’à défendre, en 1940, une paix négociée avec lui. The Link était une organisation britannique de sympathisants nazis haut placés, dirigée par Lord Halifax, le ministre des Affaires étrangères et futur ambassadeur aux Etats-Unis. Parmi les personnalités pro-nazies, il y avait aussi le duc de Windsor. En été 1937, le duc rencontre deux envoyés d’Hitler, Rudolf Hess et Martin Bormann, à l’hôtel Meurice à Paris, où il promet d’aider le premier à contacter le duc d’Hamilton, un homme directement lié à Himmler et à Kurt von Schröder, à la Schröder Bank et à la synarchiste Banque Worms. Hess était déterminé à forger une alliance avec la Grande-Bretagne, au point où il entreprit le vol se terminant par son parachutage dramatique sur la propriété d’Hamilton en 1941. On compte aussi, parmi les fervents sympathisants d’Hitler, Montagu Norman, de la Banque d’Angleterre et de la BRI, et Lord McGowan.

Signalons deux autres membres du cercle, Sir Samuel Hoare et Lord Beaverbrook. Le premier, en sa qualité de secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères en 1935, se joignit au Premier ministre français Pierre Laval pour soutenir l’invasion de l’Ethiopie par Mussolini. Comme retombée du pacte Hoare-Laval, Hoare devra démissionner plus tard, avant d’être nommé secrétaire d’Etat du Home Office dans le gouvernement de Neville Chamberlain. Lorsque Winston Churchill arriva au pouvoir, il nomma Hoare ambassadeur dans l’Espagne de Franco, de mai 1940 à juillet 1944.

Quant à lord Beaverbrook, il accompagnait Hoare dans les négociations avec Laval concernant l’Ethiopie et soutint le roi pro-nazi Edward VIII (l’ancien duc de Windsor), lors de la crise d’abdication. En 1935, Beaverbrook rencontra personnellement Hitler et Mussolini et fut l’invité du ministre allemand des Affaires étrangères, Joachim von Ribbentrop, aux jeux olympiques de Munich l’année suivante. L’homme de confiance du lord, Sefton Delmer, qui dirigeait le bureau du Daily Express de Beaverbrook à Berlin, était un confident d’Hitler. Dans son reportage sur l’incendie du Reichstag, il prit à son compte la version des nazis qui devait faciliter la consolidation du pouvoir d’Hitler.

Si une paix négociée ne fut pas conclue entre les nazis et la Grande-Bretagne, c’est parce que Churchill refusait à tout prix de laisser l’Empire britannique tomber sous la coupe d’Hitler, même s’il avait lui-même soutenu Mussolini. (Après la guerre, le commando Otto Skorzeny utilisa les lettres de Churchill à Mussolini, rédigées entre 1927 et 1944, pour exercer un chantage sur le Britannique afin d’obtenir la libération de prisonniers nazis.) Néanmoins, la détermination de Churchill de préserver l’Empire britannique jeta les bases de l’alliance américano-britannique pour poursuivre la guerre contre les puissances de l’Axe.

 Les préparatifs de la Deuxième Guerre mondiale

Le renforcement du régime d’Hitler n’empêche pas les filiales américaines et britanniques des cartels allemands de consolider leurs partenariats au moment même où ces derniers, particulièrement IG Farben, commencent à préparer une guerre d’agression.

En 1936, par exemple, la Schroder Bank de New York fonde une société en commun avec les Rockefeller, la Schroder, Rockefeller and Co. Investment Bankers, qui a pour associés Avery Rockefeller, neveu de John Rockefeller, le baron Bruno von Schroder de Londres et Kurt von Schröder de la BRI et de la Gestapo de Cologne. Leurs avocats sont les frères John Foster et Allen Dulles, de Sullivan and Cromwell.

Sosthenes Behn, directeur de International Telephone and Telegraph (ITT), et Gerhardt Westrick, directeur de ITT en Allemagne et associé de John Foster Dulles, nomment au conseil d’administration de la société Walter Schellenberg, chef du service de contre-espionnage de la Gestapo (SD), et le baron Kurt von Schröder, afin de garantir la continuité des activités de la société en Allemagne au cours de la guerre à venir. Au même moment, le président de la Standard Oil de Rockefeller dans le New Jersey, Walter Teagle, est nommé directeur de American IG (Farben) Chemical Corp, dont le conseil d’administration comprend entre autres Edsel Ford, président de Ford Motor Co., Charles Mitchell, président de la National City Bank of New York de Rockefeller, Paul Warburg, président de la Réserve fédérale, et Herman Metz, directeur de la Bank of Manhattan.

Tandis que ces relations se consolident, IG Farben est en passe de se faire entièrement intégrer dans la machine de guerre nazie – qu’il dirige même en grande partie. En effet, comme le rapporte Josiah DuBois dans son livre Les chimistes du Diable, 24 cadres d’IG Farben allaient passer en jugement au tribunal de Nuremberg pour avoir « préparé et lancé une guerre d’agression » et « conspiré à lancer une guerre d’agression ». Cependant, dans l’atmosphère politique de la Guerre froide qui règne au moment de la conclusion des procès, le 28 mai 1948, les seules condamnations prononcées sanctionnent le « travail esclavagiste » et le « pillage », et les chefs d’accusation portant sur la préparation et la conduite d’une guerre d’agression aboutissent à un acquittement. Dans ce climat, les efforts pour démanteler les cartels après la guerre furent sabotés. Pour en donner une idée, pendant le procès, DuBois lui-même fut traité par le député américain Dondero de « gauchiste du département du Trésor qui avait été un étudiant proche de la ligne du Parti communiste ».

Il est clair qu’en septembre 1939, Hitler n’aurait pas pu lancer son offensive sans la guerre économique menée par IG Farben dans le cadre de la mobilisation de guerre. Manquant de matières premières, comme l’avait fait remarquer Schacht dans son discours de 1930 devant la Foreign Policy Association de New York, l’Allemagne nazie devrait fabriquer les matériaux synthétiques nécessaires à sa machine de guerre. Deux exemples illustrent ce point.

D’abord, bien que l’Allemagne nazie eût continué à recevoir du pétrole de la Standard Oil pendant la guerre, grâce aux livraisons en provenance d’Amérique ibérique transitant par l’Espagne de Franco, le processus d’hydrogénisation « Leuna », mis au point par IG Farben pour produire de l’essence à partir du charbon, était crucial pour faire rouler les blindés. En 1934, l’Allemagne importait près de 85 % de ses produits pétroliers. Sans l’essence synthétique, les nazis n’auraient pas pu mener une guerre mécanisée moderne. Le processus d’hydrogénisation même avait été mis au point et financé par les laboratoires de la Standard Oil aux Etats-Unis, en commun avec IG Farben, dans le contexte de l’accord de 1929.

Deuxièmement, sans le caoutchouc synthétique produit avec le procédé Buna mis au point par IG Farben, les véhicules nazis n’auraient pas eu de pneus. Avant la Deuxième Guerre mondiale, la Standard Oil avait convenu avec IG Farben, aux termes de l’accord de la Joint American Study Corp. (Jasco), que le caoutchouc synthétique resterait dans la sphère d’influence d’IG Farben et que la Standard Oil ne bénéficierait de son monopole aux Etats-Unis qu’à condition que la firme allemande en autorise le développement sur place. Or en 1936, le gouvernement nazi interdit de transmettre à quiconque aux Etats-Unis le savoir-faire pour la production du caoutchouc synthétique buna. En conséquence de cette mesure de guerre économique, le caoutchouc synthétique ne fut pas développé outre-Atlantique avant guerre.

En 1938, Standard fournit à IG Farben son nouveau procédé de caoutchouc butyl, tout en gardant secret aux Etats-Unis mêmes le procédé buna. Ce n’est qu’en juin 1940 que Firestone et US Rubber pourront participer aux essais de la méthode butyl et auront droit à des licences de production du caoutchouc buna.

En 1937, Schmitz, Krauch et von Kniriem, d’IG Farben, se rendent à Londres où ils réussissent à négocier l’achat de carburant d’avion provenant de Standard Oil, au profit de la Luftwaffe de Göring, pour un montant de 20 millions de dollars.

En outre, Standard fournit à IG Farben des plans pour la production de plomb tétraéthyle, composante indispensable au carburant d’avion, et sur l’insistance de Standard Oil, le ministère de la Guerre à Washington accorde un permis pour sa production en Allemagne, dans une usine dont les co-propriétaires étaient IG, General Motors et des filiales de Standard.

En 1938, la Luftwaffe a un besoin urgent de 500 tonnes de plomb tétraéthyle, que lui « prête » l’Ethyl Export Corp. de New York. La garantie pour la transaction est fournie par le biais de Brown Brothers, Harriman, dans une lettre datée du 21 septembre 1938.

Au moment de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor le 7 décembre 1941, Farben avait réussi, grâce à ses relations américaines, à s’assurer 80 % de l’ensemble de la production de magnésium du continent américain. L’accord conclu entre IG Farben, Aluminium Co. of America et Dow Chemical Co., limitait sa production à l’intérieur des Etats-Unis et prévoyait que toutes les exportations en quantité importante à partir des Etats-Unis aillent à l’Allemagne.

 Le rôle d’IG Farben dans la guerre d’agression

Après l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933, IG Farben mit en place sa propre entité d’espionnage international, opérant à partir d’un bureau dans le quartier Nord-Ouest 7 (N.O.7) de Berlin. Ce bureau avait d’abord été ouvert en 1927 par le président de la société, Hermann Schmitz, qui en confia la direction, deux ans plus tard, à son neveu Max Ilgner, également directeur de Farben. Ce dernier partit peu après aux Etats-Unis pour créer l’American IG Chemical Corp. En 1934, il fit venir son frère Rudolf Ilgner aux Etats-Unis, pour y travailler sous la direction du frère de Hermann Schmitz, Dietrich Schmitz, chez General Aniline and Film Corp, la société ayant pris la relève de American IG. En effet, Schmitz avait dû changer la dénomination sociale de la société pour échapper à une enquête du gouvernement américain.

Un exemple du modus operandi de N.O. 7 : avant l’entrée en guerre des Etats-Unis, ayant appris que le gouvernement américain voulait photographier ses installations militaires dans la zone du canal de Panama et en Alaska, General Aniline and Film proposa de fournir à titre gratuit les pellicules et les appareils photos. Les photos originales furent ensuite développées et envoyées à Berlin, et une copie remise au gouvernement américain.

Dans le quartier N.O.7, se trouvait également une agence créée en 1935 par Hermann Göring : la Vermittlungstelle Wehrmacht (liaison de l‘armée chargée des relations entre IG Farben et le ministère de la Guerre), dirigée par Carl Krauch, le président du conseil de surveillance d‘IG Farben. Lorsque Krauch prit son poste auprès de Göring, il fut remplacé à la Vermittlungstelle Wehrmacht par Fritz ter Meer, le directeur de la commission technique du conseil de gestion d‘IG Farben et membre du conseil d‘administration de General Aniline and Film dans l‘Etat de New York. En 1937, chaque usine d‘IG avait un représentant confidentiel à la Vermittlungstelle Wehrmacht.

Interrogé après la guerre à propos de ce bureau, von Schnitzler d‘IG Farben répondra : « Pendant douze ans, la politique extérieure des nazis et celle d’IG Farben étaient inséparables. J’en conclus aussi qu’IG était en grande partie responsable de la politique extérieure d’Hitler. »

Pour ce qui est de l’Espagne, DuBois rapporte que les enquêteurs ont trouvé des documents montrant que Farben avait financé Franco de manière conséquente. Interrogé à ce propos, Schnitzler répondra : « Il n’est pas si improbable que nous ayons soutenu certains mouvements intérieurs dans des pays étrangers. »

En 1934, Hitler avait nommé à la direction de l’Institut latino-américain de Berlin le général Wilhelm von Faupel, connu comme le « général d’IG » car il comptait parmi ses protecteurs George von Schnitzler, Fritz Thyssen, le baron Kurt von Schröder et Franz von Papen. Pendant la guerre civile en Espagne, alors qu’Hitler et Mussolini apportaient un soutien militaire direct à Franco, von Faupel fut nommé ambassadeur allemand auprès du gouvernement insurrectionnel du généralissime. Après la consolidation du pouvoir de ce dernier, il utilisa la Phalange espagnole pour s‘introduire en Amérique ibérique pour le compte d‘IG Farben et des nazis.

DuBois note que dans plusieurs cas, les tueurs à gages économiques d‘IG Farben brandissaient la menace des chacals nazis pour mettre la main sur l‘industrie chimique d‘un autre pays. Comme en Autriche, par exemple, où deux ans avant l‘Anschluss, Farben s’était emparé de toutes les usines chimiques et d’explosifs. De même en Tchécoslovaquie, avant le pacte de Munich, les nazis avaient dépouillé une partie de l’industrie chimique nationale. Même avant cela, von Schnitzler avait préparé une monographie sur la structure de Prager Verein – une industrie chimique tchèque située dans le pays des Sudètes et sise à Prague – et un plan prévoyant de mettre ses usines sous contrôle de Farben en cas d’invasion nazie. En dépouillant Prager Verein, Farben commença par dérober les actions détenues par les Belges, puis arrêta toute livraison d’armes vers la Belgique.

Le 28 juillet 1939, un mois avant l’invasion de la Pologne, la Vermittlungsstelle Wehrmacht présenta au gouvernement allemand une étude préparée de longue date, intitulée « Les usines chimiques les plus importantes de Pologne ». Farben s’en servit pour prendre le contrôle de ses usines suite à l’invasion.

Farben avait aussi préparé un document intitulé « Le nouvel ordre pour la France ». Selon un de ses directeurs, le conseil d’administration de Farben « considérait la France non seulement comme un modèle pour les plans des pays qui suivraient peu après, mais comme un exemple classique de planification à grande échelle ».

En fait, le géant chimique comptait s’assurer, par le biais des brevets, le contrôle de l’économie de l’ensemble du continent. Il prévoyait que tous les pays seraient obligés d’enregistrer leurs brevets auprès de l’Agence centrale des brevets dirigée par Farben.

Après qu’Hitler ait rejeté le « Nouvel ordre pour la France », en novembre 1940, Farben rencontra en privé les dirigeants des industries de colorants en France, pour exiger une part majoritaire de 51 % dans le capital de toutes les sociétés. Aucun accord ne fut conclu à l’époque, mais l’année suivante, les sociétés françaises se plièrent aux menaces de Farben, en acceptant de créer un nouveau groupe, Francolor, dont les administrateurs comprenaient von Schnitzler et ter Meer. A travers Francolor, Farben accapara les licences exclusives de 259 brevets étrangers et de 53 applications de brevets. Pour une bouchée de pain, le géant contrôlerait dorénavant un nouveau groupe évalué à 800 millions de francs. De là, il se tourna vers le monopole pharmaceutique français.

Dans chacun de ces cas, Farben, tout en organisant la mobilisation de guerre nazie, brandissait la menace d’invasion nazie et même, le cas échéant, soutint une véritable invasion, afin de piller l’économie nationale des pays visés et de créer une économie « globalisée » placée sous son contrôle.

 Auschwitz : la solution d’IG Farben au problème des matières premières

Dès le départ, le camp de concentration d’Auschwitz fut l’affaire d’IG Farben. Comme nous l’avons vu, l’Allemagne n’aurait pas pu faire la guerre si elle n’avait pas disposé de caoutchouc et d’essence synthétiques. En moins de quatre ans, l’application du procédé buna avait permis à l’Allemagne de réduire la part des importations de caoutchouc dans la consommation nationale de 95 % à seulement 7 %. C’est en 1936, moins de quatre ans avant l’invasion de la Pologne en septembre 1939, que les deux premières usines buna avaient été construites. Auschwitz deviendra la troisième en importance.

Elle avait pour vocation d’être l’« usine buna pour l’Est » et son nom était simplement la traduction allemande de la petite ville rurale d’Oswiecem, en Haute Silésie, que Farben avait choisie avant l’invasion de la Pologne pour y installer cette usine. En effet, la production de caoutchouc synthétique nécessitait beaucoup de charbon et d’eau et Oswiecem se trouvait à la limite sud des mines de charbon de Silésie et à la confluence de trois fleuves.

Le choix d’Auschwitz se basait sur quatre présuppositions :

  • la nécessité d’une usine buna à l’Est en vue d’une guerre d’agression contre l’Union soviétique ;
  • la probabilité d’une guerre sur le front ouest, qui rendrait vulnérables les autres usines à l’Ouest ;
  • l’invasion de la Pologne pour pouvoir y construire l’usine ;
  • la mise en place d’un camp de travail, vu qu’il n’y avait même pas 15 000 agriculteurs dans la région pour servir de main-d’œuvre.

En 1937, IG Farben considérait déjà les avantages économiques découlant de la mise à proximité de la production du caoutchouc buna et des carburants de Leuna (hydrogénation). Ainsi, après le choix d’Auschwitz pour le site buna, Farben décida d’y installer aussi l’usine de Leuna.

Plus tard, lors de la construction des installations, Göring autorisera Farben à utiliser des prisonniers des camps de concentration d’Auschwitz. Farben contrôlait aussi les mines qui devaient produire les 2 millions de tonnes de charbon par an nécessaires.

Tous les renseignements concernant les prisonniers qui travaillent pour Farben seront tenus à jour non pas par les autorités des camps, mais par le géant chimique lui-même. On constate que le Camp I d’Auschwitz, construit en 1940 pour abriter 26 000 personnes, en compte 40 000 en 1941, au moment où commence le chantier du site buna. De 1941 à 1943, plus de 2 millions de personnes passeront dans le Camp I, dont des centaines de milliers pour satisfaire les demandes de main-d’œuvre de Farben. Pendant cette période (qui exclut donc 1944, l’année la plus forte), plus de 100 000 travailleurs de Farben seront assassinés dans les chambres à gaz. Sur le site buna, sans compter celui de Leuna, Farben emploiera plus de 300 000 esclaves en tout, dont plus de 200 000 périront au travail. Pour ce qui concerne les Camps II et III, on n’a pas retrouvé les rapports de Farben. Le Camp IV, appelé « Monowitz », était connu comme « le camp de concentration de Farben ». Construit pour 5000 travailleurs, il s’y trouvait jusqu’à 20 000 par moments.

Les conditions dans les usines dirigées par Farben étaient pires que dans les camps. « Les prisonniers étaient condamnés à brûler le poids de leur propre corps en travaillant », disait un médecin tchèque. Même certains SS se sont plaints du traitement infligé aux prisonniers par les employés de Farben. Avant l’achèvement des usines, neuf punitions sur dix étaient infligées par des employés de Farben. Dès le début, il y avait une relation directe entre les besoins de production établis par Farben et le traitement des prisonniers.

Fin février 1943, un crématoire moderne fut installé à Auschwitz. Le Zyclon B, utilisé pour gazer les victimes des camps de concentration, avait été inventé par IG Farben, qui en détenait le monopole mondial des ventes depuis 1934. Chaque bidon de Zyclon B vidé à Auschwitz avait été produit par IG Farben.

 Commerce avec l’ennemi

Pendant la guerre, la Chase National Bank des Rockfellers gardera ses bureaux ouverts dans la France occupée par les nazis, gérant les comptes de l’ambassadeur nazi Otto Abetz qui finançait le Mouvement synarchique révolutionnaire, celui qui liquidait les cellules anti-nazies à Paris. Ce mouvement, tout comme l’Union synarchiste nationale fondé au Mexique en 1937 par les nazis, se réclamait du synarchisme dans son titre. Mais en fait, tous les mouvements fascistes du début des années 20 jusqu’en 1945, y compris les nazis, furent des créations synarchistes de l’oligarchie financière internationale.

Chase aura également en charge les transactions de la Banco Aleman Transatlantico, le contrôleur du Parti nazi en Amérique ibérique. Le 17 avril 1945, Chase National Bank of New York sera traduite en justice devant un tribunal fédéral américain pour avoir enfreint la « Loi sur le commerce avec l’ennemi », dans l’affaire des diamants de Smit.

En mai 1940, Leonard Smit, un important négociant en diamants de New York, avait commencé à faire de la contrebande de diamants commerciaux et industriels à destination de l’Allemagne nazie par l’intermédiaire de Panama. Roosevelt donna l’ordre de geler ses avoirs, mais quelques jours plus tard, des responsables de Chase débloquèrent les fonds à la demande du propriétaire, permettant ainsi l’expédition des diamants de la zone du Canal vers Berlin.

La Chase fut acquittée et le fait qu’elle ait poursuivi ses activités dans la France occupée tout au long de la guerre ne fut pas rendu public.

Nous avons déjà vu comment IG Farben allait profiter de ses relations avec la Standard Oil avant la guerre pour affaiblir les Etats-Unis et renforcer la machine de guerre nazie. Pendant la guerre, le géant pétrolier du New Jersey continuera à fournir du pétrole au régime nazi, en passant par l’Espagne fasciste, où les cargaisons étaient payées par des fonds de Franco que la Réserve fédérale avait débloqués.

Le secrétaire d’Etat Cordell Hull, qui devait plus tard dénoncer l’Argentine pour avoir collaboré avec les nazis, protégea en 1943 la Standard Oil en déclarant que le pétrole expédié en Espagne venait des Caraïbes et non des Etats-Unis et était transporté par des pétroliers espagnols.

Le 27 février 1942, Thurman Arnold, directeur de l’Anti-Trust Division américaine, mit en accusation le président de la Standard, Oil Willam Farish. Selon lui, « en aidant Hitler dans l’accord sur le caoutchouc et les arrangements sur les brevets », Standard Oil « avait agi contre les intérêts du gouvernement américain ». Il proposa « une amende de 1,5 million de dollars et un décret de consentement en vertu duquel Standard remettrait tous les brevets » en question au gouvernement pour la durée de la guerre. Farish refusa et des poursuites pour conspiration avec l’ennemi furent engagées devant un tribunal de Newark (New Jersey). Mais celles-ci furent plus tard abandonnées en échange de la remise des brevets par Standard et de la condamnation à une amende modeste (Farish fut condamné à verser la somme ridicule de 1000 dollars).

Le 13 juillet 1944, au plus fort de la guerre, Standard Oil of New Jersey porta plainte contre le gouvernement américain pour avoir confisqué les brevets du caoutchouc synthétique. Le 7 novembre 1945, le juge Charles Wyzanski statua en faveur du gouvernement. La procédure en appel fut rejetée le 22 septembre 1947, le juge Charles Clark déclarant : « La Standard Oil peut être considérée comme un ennemi national au vu de sa relation avec IG Farben après que les Etats-Unis et l’Allemagne soient devenus des ennemis actifs. »

Quant à ITT, il continuera tout au long de la guerre à collaborer avec le gouvernement nazi. La branche allemande d’ITT, dont le PDG était Gerhardt Westrich, l’associé juridique de John Foster Dulles, fournira la Wehrmacht en téléphones, avertisseurs de raids aériens, équipements radars, mèches pour pièces d’artillerie, etc.

ITT contrôlait aussi le trafic entre les pays ibéro-américains et ceux de l’Axe. CIDRA, filiale d’ITT en Argentine, s’occupait des appels à Buenos Aires, en Allemagne, en Hongrie et en Roumanie. Une autre filiale d’ITT, United River Plate Telephone Co., a géré 622 appels téléphoniques entre l’Argentine et Berlin au cours des seuls sept premiers mois de 1942.

ITT, RCA, British Cable et Wireless, l’allemand Telefunken, l’italien Italcable et la Compagnie générale, contrôlée par Vichy, avaient des parts dans TTP (Telgrafica Telefonica del Plata), une société contrôlée par l’Axe qui fournissait un service télégraphique et téléphonique entre Buenos Aires et Montevideo (Uruguay). Les nazis de Montevideo pouvaient donc téléphoner à Buenos Aires au moyen de TTP sans être contrôlés par le système d’Etat en Uruguay ou le système ITT en Argentine.

Les messages étaient transmis alors directement à Berlin et à Rome par Transradio, dont le conseil d’administration comprenait des nazis allemands, des fascistes italiens et des représentants des alliés. Le président du conseil d’administration à Buenos Aires, Ernesto Aguirre, siégeait aussi au conseil d’administration de la filiale nazie de General Electric et de différentes compagnies italiennes, japonaises et allemandes. Par conséquent, nombre de messages envoyés aux capitales des pays alliés par les ambassades et consulats américains devaient d’abord passer par des amis de l’Axe !

Pendant la guerre, l’entreprise de roulements à billes basée en Suède, Swedish Enskilda Bank (SKF), expédia ses produits vers des entreprises ibéro-américaines associées aux nazis. Hugo von Rosen, l’un des directeurs de SKF aux Etats-Unis, n’était autre que le cousin par alliance de Göring. Les roulements à billes étaient transportés sur des bateaux enregistrés au Panama, depuis les ports américains vers des ports sud-américains, avant d’être réexpédiés via le Portugal, l’Espagne et la Suisse. En 1943, quand l’Allemagne commence à manquer de roulements à billes, von Rosen arrange une réexpédition de Rio de Janeiro et Buenos Aires via la Suède.

Henry Ford fut lui aussi un sympathisant d’Hitler et son livre publié en 1927, Le Juif international, fut largement diffusé en Amérique ibérique. Une des rares personnes louées dans Mein Kampf, il envoyait à Hitler 50 000 Reichsmarks par an. En 1938, Henry Ford, tout comme James Mooney de General Motors, recevra d’Hitler l’ordre de l’Aigle d’Or. En outre, le chef de la Vermittlungstelle Wehrmacht, Carl Krauch, était aussi le directeur de Ford Motor Co. en Allemagne.

En avril 1943, une enquête menée par le gouvernement américain sur les filiales de Ford en France conclut que « leur production ne bénéficie qu’à l’Allemagne et aux pays que celle-ci occupe ». En outre, « l’activité accrue des filiales françaises de Ford pour le compte des Allemands est approuvée par la famille Ford en Amérique ».

 La Banque Worms et le synarchisme

En 1940, nombre des représentants de l’oligarchie financière qui avaient aidé à mettre au pouvoir Hitler comprirent que le Führer était devenu un monstre de Frankenstein qui menaçait leur dessein d’un empire financier globalisé, représentant aussi les intérêts anglo-saxons. Ce groupe, orbitant autour de la Banque Worms, entendait conclure rapidement la guerre en éliminant Hitler et sa Gestapo en Allemagne et en écartant du pouvoir le Premier ministre britannique Winston Churchill en faveur de Lord Beaverbrook et Sir Samuel Hoare.

L’objectif de ce groupe – en gros la création d’une forme de fascisme universel sans Hitler – allait devenir le principe de base de l’internationale synarchiste après guerre. Son plan était exposé dans un document du renseignement américain datant de 1940, intitulé « La « Synarchie » et la politique du groupe de la Banque Worms ». (Notons déjà qu’après la guerre, l’assistant économique du général William Draper qui sabota la décartellisation était Alexander Kreuter, un ancien de la Banque Worms.)

Ce document du renseignement américain rapporte donc que « le mouvement réactionnaire connu comme la « Synarchie » existe en France depuis près d’un siècle. Il a toujours eu pour objectif de mener une révolution non sanglante, inspirée par les classes supérieures, destinée à produire une forme de gouvernement de « techniciens » (le fondateur du mouvement était lui-même un « polytechnicien »), dont la politique intérieure et extérieure serait soumise à l’économie internationale.
« Les objectifs du groupe de la Banque Worms sont les mêmes que ceux de la « Synarchie », et les dirigeants des deux groupes sont, dans la plupart des cas, identiques. »

Selon ce rapport, le programme continental du groupe synarchique de la Banque Worms consistait à « mettre en échec tous les nouveaux projets sociaux qui auraient tendance à affaiblir le pouvoir des financiers et industriels internationaux [et] à œuvrer à ce que l’ensemble de l’industrie soit en fin de compte sous le contrôle complet de la finance et de l’industrie internationales ».

En outre, le groupe Worms « avait l’intention de tirer avantage de la collaboration franco-allemande afin de conclure une série d’accords avec des industries allemandes, établissant ainsi une solide communauté d’intérêts entre industriels français et allemands, ce qui tendra à renforcer la position de la finance et de l’industrie internationales. On espère que le « bloc » franco-allemand ainsi créé sera en position : a) d’effectuer une fusion avec l’industrie anglo-saxonne après la guerre ; b) de neutraliser toute tentative de répandre le socialisme avec le programme de Hitler ; et c) d’empêcher le développement de toute union douanière européenne excluant les intérêts anglo-saxons. »

Toujours selon ce rapport de 1940, « il y a des raisons de croire que Göring et le Dr Funk considèrent avec sympathie ces aspirations. On dit aussi que certains milieux industriels en Grande-Bretagne ont de la sympathie pour ce mouvement. On prétend que des progrès ont été faits pour garantir l’adhésion de la grande industrie américaine à ce mouvement. »

Le groupe Worms souhaite « la conclusion rapide de la guerre, car ils pensent que sa continuation ne peut mener qu’à la ruine des intérêts de l’industrie lourde ». Concernant la Grande-Bretagne, leur objectif consiste à « provoquer la chute du gouvernement Churchill [et] à favoriser la formation d’un nouveau gouvernement comprenant Sir Samuel Hoare, Lord Beaverbrook et M. More-Belisha ». A travers Hoare, ils veulent « favoriser un accord entre l’industrie britannique et le « bloc » franco-allemand [et] protéger les intérêts anglo-saxons sur le continent ».

Leur politique envers l’Allemagne consiste à « éliminer Hitler, Goebbels et Himmler avec sa Gestapo et faciliter ainsi la formation d’un bloc anglo-franco-allemand ».

 Opération Sunrise et Guerre froide

Avec la disparition de Roosevelt en 1945 et la fin de la guerre en Europe, le projet synarchiste pour l’après-guerre, consistant à former un bloc économique globalisé, fut lancé sans délai. On commença par rompre l’alliance avec l’Union soviétique et créer un bloc anti-communiste, en y intégrant des éléments de la machine nazie.

Roosevelt à peine décédé, on mena à bien l’opération Lever du soleil (Operation Sunrise) : la négociation de la capitulation des forces allemandes dans le nord de l’Italie, conduite par Allen Dulles et le général SS Karl Wolff. Ce premier pont jeté entre l’anti-communisme nazi et l’anti-communisme anglo-américain allait se développer tout au long de la Guerre froide.

Comme nous l’avons vu, avant la guerre, Allen et John Foster Dulles, du cabinet Sullivan et Cromwell, avaient été les conseillers juridiques du noyau dur des cartels nazis anglo-américains. De plus, Allen Dulles était membre du conseil d’administration de Schroder, Rockefeller et Co. Dès lors, il n’est pas surprenant que ce soit lui qui, en sa qualité de chef de l’OSS (Office of Strategic Services) à Berne, ait négocié la capitulation des forces allemandes dans le nord de l’Italie avec le général Karl Wolff, chef de la police et des SS dans cette région, le 2 mai 1945, cinq jours avant la capitulation générale à Reims.

En 1950, Allen Dulles sera nommé numéro deux de la CIA puis, trois ans plus tard, numéro un. Entre-temps, son frère John Foster sera nommé secrétaire d’Etat du président Eisenhower. L’adjoint de Dulles dans l’opération Lever du soleil, James Jesus Angleton, le suivra à la CIA, tandis que le général Lyman Lemnitzer, autre collaborateur de Dulles lors des mêmes négociations, deviendra plus tard commandant des forces de l’OTAN et chef de l’état-major conjoint des forces américaines.

Dulles, pour sa part, considérait les négociations sur la capitulation comme un pas important vers la formation d’une alliance anti-soviétique avec les éléments du Parti nazi et des SS qu’on pourrait « récupérer ». Par conséquent, il tenait à en exclure complètement les Soviétiques mais ceux-ci, informés de la manœuvre, exigèrent la rupture des négociations tant qu’ils n’y participeraient pas. Averell Harriman, ambassadeur américain à Moscou à l’époque, soutenait la position de Dulles. Dans une lettre à Roosevelt, Staline avait affirmé que « l’initiative de toute cette affaire (…) à Berne revient aux Britanniques ».

En Italie même, Dulles s’efforçait d’empêcher des éléments communistes de la résistance anti-fasciste de prendre le pouvoir, à la faveur du chaos devant suivre la retraite militaire des nazis. Cette inquiétude explique aussi la création, après la guerre, d’unités fascistes « stay behind », sous l’égide de l’opération Gladio.

Il est clair que le général Wolff, pour sa part, voulait que les négociations débouchent sur une scission définitive entre Anglo-Américains et Soviétiques. Certains de ses collaborateurs se berçaient de l’illusion de pouvoir « retourner au Reich et continuer, de concert avec les unités anglo-américaines, la lutte contre la Russie ». Plus réaliste, Wolff savait que c’était impossible, mais il espérait néanmoins que Dulles autoriserait les membres « idéalistes » et « décents » du parti nazi et des SS, y compris lui-même, à jouer « un rôle actif dans la reconstruction ».

Tout au long des négociations et par la suite, Wolff restera un nazi convaincu qui, au cours de discussions avec des officiers alliés, traitait les Polonais de « mongols slaves ». Un jour, il confia à deux SS sous ses ordres : « Nous allons récupérer notre Reich. Avec le temps, les autres commenceront à se battre entre eux et nous, nous serons au milieu et pourrons jouer les uns contre les autres. » Dulles le décrivait comme une personnalité « distinctive » et « dynamique », mais il impressionnait moins les autres négociateurs.

Au départ, protégé par Dulles, Lemnitzer et d’autres, Wolff échappera de justesse, grâce à eux, aux poursuites du tribunal de Nuremberg. Puis, en 1949, poursuivi par les Britanniques à Hambourg, il sera acquitté après avoir produit des témoignages de Dulles et Lemnitzer en sa faveur. Toutefois, en 1962, après le procès d’Adolf Eichmann en Israël, le gouvernement ouest-allemand intenta un procès contre lui pour avoir planifié l’extermination des Juifs pendant les années où il était adjoint de Himmler et officier SS de liaison au quartier-général d’Hitler. En effet, dans une lettre écrite en 1942, il avait exprimé sa « joie spéciale en sachant que désormais, cinq mille membres du Peuple élu arrivaient tous les jours à Treblinka ». Cette fois-ci, il fut condamné.

La tentative de protéger Wolff faisait partie d’une opération bien plus vaste par laquelle on cherchait à coopter certains nazis dans la reconstruction de l’Allemagne, en ce début de Guerre froide, tout en aidant d’autres à s’échapper par le biais des « lignes de rats ». Certains criminels de guerre seront bel et bien poursuivis à Nuremberg et ailleurs, mais grâce à Allen Dulles et à James Jesus Angleton, d’autres nazis et collaborateurs nazis pourront fuir, via l’Italie ou l’Espagne de Franco, vers l’Amérique ibérique et l’Asie du sud-ouest. Cette opération était coordonnée avec des éléments corrompus de l’Eglise en Italie. Ceux qui se réfugiaient en Amérique ibérique arrivaient via l’Argentine qui, du temps de Juan et Evita Peron, était un refuge et point de transit pour des milliers de criminels de guerre nazis, jusqu’à ce que Peron mette fin à l’opération en 1949-50.

L’opération Sunrise comportait au moins trois ramifications. D’abord l’opération Amadeus, destinée à financer la fuite de criminels de guerre en Amérique ibérique grâce à l’argent de la drogue, de gros stocks de morphine des SS ayant été passés en contrebande à cette fin. Deuxièmement, de faux billets de banque britanniques, contrefaits dans le cadrede l’opération Bernhardt, servaient par ailleurs à financer les lignes de rat. Et troisièmement, pendant que des milliers de nazis trouvaient refuge en Amérique ibérique, d’autres devaient former, en Europe, des unités « stay behind », dans le cadre de l’opération Gladio.

Mentionnons trois nazis de premier plan qui furent cooptés après guerre pour servir les intérêts « occidentaux » dans la Guerre froide : Reinhard Gehlen, Hjalmar Schacht et Otto Skorzeny, mari de la nièce de Schacht. Le premier, ancien général chargé des renseignements nazis sur le front Est, sera recruté par Dulles pour collaborer avec la CIA jusqu’à sa nomination, en 1956, comme principal officier de renseignement du nouveau gouvernement ouest-allemand. Quant à Schacht, il protégera surtout les avoirs des industriels nazis après-guerre, tandis que Skorzeny était affecté à l’organisation des lignes de rat.

 Sabotage du programme de décartellisation

En dépit de la ferme intention de Franklin Roosevelt de démanteler I.G. Farben et les autres cartels dès la fin de la guerre, afin de neutraliser les « armes de guerre économique » des nazis, tous les efforts allant dans ce sens furent systématiquement entravés.

En avril 1945, par exemple, le chef d’état-major de l’armée américaine signe une directive (JS1067) précisant : « Vous interdirez tous les cartels et autres arrangements commerciaux privés et les organisations de type cartel (…) » De même l’accord de Potsdam conclu le 2 août 1945 entre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’Union soviétique affirmait qu’« à la date la plus rapprochée possible, l’économie allemande sera décentralisée afin d’éliminer la concentration excessive de pouvoir économique comme on le voit dans les cartels, syndicats, trusts et autres arrangements de type monopoles ».

L’intention de Roosevelt, reflétée dans ces deux documents, sera délibérément contrariée. L’homme chargé de la Division économique de l’armée américaine en Allemagne après la guerre, le général William H. Draper, s’était occupé du financement de la reconstruction allemande après la Première Guerre mondiale, en sa qualité de vice-président de Dillon, Read & Co. Son adjoint chargé des affaires économiques, Alexander Kreuter, travaillait à la Banque Worms et Averell Harriman, de Brown Brothers, Harriman, succéda à Jesse Jones au poste de ministre du Commerce des Etats-Unis.

Un livre rédigé en 1950 par James Steward Martin, All Honorable Men, décrit le sabotage du programme de décartellisation mandaté par Roosevelt. Martin parlait en connaissance de cause, ayant été chef de la division Guerre économique du département de la Justice, puis affecté, après la guerre, à la branche Décartellisation du gouvernement militaire de l’occupation.

La composition de cette branche au moment où Martin la rejoint illustre bien le problème. La division économique était dirigée par le colonel Graeme K. Howard, l’auteur d’un livre paru en 1940 (America and a New World Order) pour faire l’apologie du système économique nazi. Vice-président de General Motors, il était membre du conseil d’administration de GM-Opel qui resta actif en Allemagne pendant la guerre. Il sera ensuite remplacé par le général William H. Draper, par ailleurs secrétaire-trésorier de Dillon, Read & Co. Le responsable de la section Acier de la branche industrie est Rufus Wysor, PDG de Republic Steel Co., et l’adjoint de Draper est Frederick L. Devereux, vice-président à la retraite d’une filiale de American Telephone & Telegraph.

Côté britannique, la principale opposition à la décartellisation vient de Sir Percy Mills qui, en 1939, avait représenté la Fédération des industries britanniques dans diverses réunions à Dusseldorf, avec le Reichsgruppe Industrie, l’organisation nazie responsable de la mobilisation de guerre de l’économie allemande.

L’équipe de Martin chargée de la décartellisation devait travailler à la division finance avec le capitaine Norbert A. Bodgan, ancien vice-président de la J. Henry Schroder Banking Corp. de New York.

Rappelons que Dillon, Read & Co. et la J. Henry Schroder Banking Corp. sont les deux banques de placement américaines ayant géré le financement de la reconstruction de l’Allemagne après la Première Guerre mondiale. La première avait lancé aux Etats-Unis les obligations de la Vereinigte Stahlwerke, qui regroupait les quatre grands sidérurgistes allemands, dont Fritz Thyssen, l’un des premiers bailleurs de fonds d’Hitler. L’aspect juridique des prêts organisés par la Schroder Banking Corp. aux Etats-Unis était assuré par Sullivan & Cromwell, le cabinet de John Foster Dulles.

Pendant toute la guerre, Allen Dulles, un collaborateur de Sullivan & Cromwell et directeur jusqu’en 1944 de la Schroder Bank de New York, dirigea la mission européenne de l’OSS en Suisse. La vice-présidente de la Schroder Bank, V. Lada-Mocarski, était consul américain en Suisse.

Le 7 décembre 1946, Philip D. Reed, PDG de General Electric Co., compagnie qui avait supprimé le carbure de tungstène en faveur de Krupp et financé Hitler, arrive à Berlin pour mener à bien une mission commandée par le secrétaire au Commerce Averell Harriman. Dans son rapport au ministre, il dit que la politique de décartellisation est l’œuvre des « extrémistes » du département de la Justice.

Le 22 mai 1947, Martin démissionne, pour être remplacé par son adjoint, Philips Hawkins, le fiancé de la fille du général Draper. Martin est le troisième directeur du programme de décartellisation à donner sa démission. Ses prédécesseurs, le colonel Bernstein et Russell Nixon, étaient eux aussi partis à cause du sabotage de la décartellisation.

En mars 1948, Richard Bronson, le chef de la branche décartellisation, propose de soustraire à la réorganisation toutes les entreprises de biens d’équipement et d’industrie lourde et annonce qu’environ un quart des membres du personnel sera licencié. Dix-neuf employés qui s’opposent au sabotage de la décartellisation seront traités de « déloyaux » et une note sera insérée dans le dossier de chacun d’eux, précisant qu’il n’aura droit à aucune promotion, mutation ou autre modification de son statut sans l’approbation des autorités supérieures.

De même, en 1948, la commission de lutte contre les menées anti-patriotiques de la Chambre (House Un-American Activities Committee) ruina la carrière de deux responsables du département du Trésor, Harry Dexter White et Lauchlin Currie, qui participaient activement aux enquêtes sur la BRI, Standard Oil, Chase, ITT, SKF, Ford, General Motors et les Morgan. Ils seront tous deux dénoncés comme agents communistes. Currie disparaît en Colombie et sa nationalité américaine lui sera retirée en 1956, tandis que White mourra d’une crise cardiaque le 16 août 1948, à l’âge de 56 ans, en rentrant chez lui après un interrogatoire.

 Les débuts de la globalisation

Martin identifie les principales sociétés américaines ayant œuvré contre le programme de décartellisation. Il s’agit d’un groupe autour des entreprises Morgan, de banquiers de Harriman et de consultants en gestion de Dillon, Read & Co. Voyons le profil de certains des directeurs. Après la guerre, James V. Forrestal, ancien PDG de Dillon, Read et vice-président de General Aniline and Film, est passé du poste de sous-secrétaire à la Marine à celui de secrétaire au Commerce. Robert A. Lovett, ancien collaborateur de Brown Brothers, Harriman, est passé du ministère de la Guerre, où il était sous-secrétaire, au département d’Etat, avec le même rang. Après avoir été ambassadeur en Russie et en Grande-Bretagne, W. Averell Harriman est nommé secrétaire au Commerce, puis, plus tard, ambassadeur sans portefeuille du plan Marshall. Draper lui-même avait été nommé sous-secrétaire de l’Armée en 1947, avant de démissionner pour reprendre son poste de vice-président de Dillon, Read.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, le président de la BRI était un Américain, Thomas H. McKittrick, en dépit du contrôle exercé sur cette banque par les nazis ! Lors de la conférence de Bretton Woods en juillet 1944, on adopta une résolution excluant explicitement du FMI et de la Banque mondiale tout pays n’ayant pas rompu toutes relations avec la BRI. Deux mois auparavant, McKittrick avait défendu sa position, disant que « nous continuons à faire tourner la machine, car quand l’armistice arrivera, les puissances autrefois hostiles auront besoin d’un instrument efficace comme la BRI ». Il resta d’ailleurs à la tête de cette institution pendant deux ans après la résolution de Bretton Woods. En 1948, la BRI est devenue la chambre de compensation des transactions en devises étrangères entre pays participant au programme de reprise européenne. McKittrick était alors vice-président de la Chase National Bank. Il servit aussi, un temps, de conseiller financier à Averell Harriman, lorsque celui-ci était ambassadeur sans porte-feuille en Europe de l’Administration de coopération économique.

Accusé d’avoir participé à la conduite d’une « guerre d’agression », Hjalmar Schacht fut acquitté à Nuremberg en 1946, bien qu’il ait favorisé l’accession au pouvoir d’Hitler et qu’il ait conçu et mis en œuvre le système économique fasciste qui permit la mobilisation de guerre. Impliqué dans le complot raté pour assassiner le Führer, en 1944, il passa le reste de la guerre en prison. Par la suite, une cour de dénazification le condamna à huit ans de camp de travail, mais il retrouva la liberté en 1948, après avoir gagné son procès en appel.

Alors qu’il était encore en prison à Stuttgart, Schacht déclara que si on lui donnait trois semaines, avec accès à ses dossiers personnels et trente à quarante feuilles de papier, il pourrait présenter un plan de reprise pour l’Allemagne dans l’après-guerre qui ne coûterait pas un centime aux puissances occupantes. Bien que celles-ci n’aient pas accepté immédiatement l’offre, le gouvernement militaire américain l’autorisa en 1949 à occuper des postes administratifs dans les organismes allemands.

L’homme qui portait la responsabilité de la politique d’austérité draconienne, de travaux forcés et de guerre d’agression fut donc libéré et réhabilité, parce que l’Internationale synarchiste entendait mettre à nouveau en œuvre la politique « schachtienne » dans l’après-guerre, après avoir réussi à éliminer le legs du président Franklin Roosevelt.

Comme Martin le fait remarquer, le danger après la guerre était que les cartels deviennent non pas l’instrument d’une résurgence du nazisme, mais des groupes financiers britanniques et américains. Il avertit que, si les Etats-Unis devaient connaître de graves difficultés économiques, « la plupart des conditions d’une nouvelle version du drame allemand se trouveraient réunies sur la scène américaine ».

Avant la Deuxième Guerre mondiale, les 250 plus grosses firmes américaines contrôlaient deux-tiers des avoirs industriels aux Etats-Unis, dont la majorité était dans les mains d’une centaine de sociétés. Après la guerre, les cent plus grandes entreprises, appartenant à huit groupes financiers, contrôlaient non plus les deux-tiers, mais les trois-quarts de l’économie industrielle américaine.

Martin écrit : « Tout comme les six plus grandes compagnies financières allemandes étaient entremélées aux sociétés industrielles dominantes, dans l’économie américaine, il y a huit grandes unités financières qui ont obtenu un degré de pouvoir comparable ici. Ce sont : 1) le groupe Morgan, qui contrôle United States Steel, General Electric, Kennecott Copper, Americain Telephone and Telegraph, International Telephone and Telegraph ; 2) les intérêts Rockefeller, dont les sociétés Standard Oil et la Chase National Bank ; 3) le réseau Kuhn Loeb de gaz, électricité et eau ; 4) les avoirs de Mellon, dont l’Aluminium Co, Gulf Oil, Koppers, Westinghouse Electric ; 5) le groupe de Chicago, dont International Harvester et les conserveries ; 6 ) les intérêts du Pont, dont General Motors, EI du Pont de Nemours, et United States Rubber ; 7 ) le groupe de Cleveland, avec Republic Steel, Goodyear et autres, et 8 ) le groupe de Boston, dont United Fruit, Stone and Webster Utilities et la First National Bank of Boston. »

Depuis la parution du livre de James Martin en 1950, l’organisation du monde financier et industriel anglo-américain a subi bien des changements. Notamment, à partir de 1971, avec l’évolution d’une société de production vers une société de consommation. Néanmoins, son avertissement sur le danger de fascisme aux Etats-Unis dans des conditions de dépression économique et son analyse des sociétés anglo-américaines ayant collaboré avec les nazis restent plus que jamais d’actualité.


[1Confessions of an Economic Hit Man : How the U.S. Uses Globalization to Cheat Poor Countries out of Trillions (San Francisco : Berret-Koehler, 2004).

« Blackstone, vous ne volerez pas nos vies ! »

Par

18/03/2015

Source : http://www.habiterlaville.fr

blackstone

Une manifestation s’est déroulée mardi à Madrid, New York et Londres, pour dénoncer ce fonds vautour qui spécule sur la crise immobilière.

De Madrid à New York, de Barcelone à Chicago, de Londres à Gérone… tous unis contre Blackstone ! Aux quatre coins de la planète, des centaines de citoyens se sont mobilisés, mardi, contre le plus grand fonds d’investissement au monde. Une manifestation transnationale lancée par la Plateforme espagnole contre les expulsions, la PAH, pour protester contre le rachat au rabais de milliers de logements dans ce pays par ce fonds vautour.

Blackstone est en passe d’acquérir 90 % des actifs immobiliers de CatalunyaCaixa, banque sauvée par les fonds publics après la crise de 2008. Cette vente, qui doit être définitivement scellée le 1er avril, permettrait à cet ogre financier de prendre possession, avec la bénédiction du gouvernement Rajoy, et à vil prix, d’un portefeuille de 90 000 emprunts hypothécaires. 90 000 dettes contractées par des familles fragilisées par le chômage de masse et l’austérité généralisée. «Parmi elles, 35 000 sont déjà en situation d’impayés, et près de 40 000 sont en difficulté», rapporte Carlos Macias, porte-parole de la PAH, qui craint une avalanche d’expulsions. Une entrevue officieuse avec les dirigeants espagnols de la firme américaine, anciens de Lehman Brothers, n’a pas rassuré ce militant pour le droit au logement. «Ils nous ont clairement dit que leur but, c’est de libérer les appartements le plus vite possible pour faire des affaires.»

Des vies entières 
hypothéquées…

« Buy it, fix it, sell it», résume en anglais la devise de la firme, qui possède déjà 85 milliards de dollars d’actifs immobiliers à travers le monde. «Acheter, réhabiliter, et vendre», donc. Et qu’importe si ces «biens immobiliers» sont encore habités. Ce n’est pas un problème, en Espagne, où la loi, particulièrement scélérate, permet de lancer une procédure d’expulsion après trois mois d’irrégularités dans le paiement d’un emprunt. Une aubaine dans un pays en crise. Une fois les familles mises à la rue, les banquiers et les financiers passent deux fois à la caisse. Ils récupèrent le bien saisi, et peuvent en outre continuer à réclamer le montant de la dette initiale aux emprunteurs. Des vies entières se retrouvent ainsi hypothéquées…

« En attendant que la vente à Blackstone soit effective, la seule chose promise aux familles concernées, explique Carlos Macias, c’est un “contrato de espera”, un répit jusqu’au mois de juin. En échange, les familles se voient imposer un loyer bien plus élevés que les mensualités de crédit. Et elles doivent s’engager à renoncer à leur droit constitutionnel de manifester.»

Vu l’argent public investi pour sauver les banques espagnoles (12 milliards d’euros uniquement pour CatalunyaCaixa), le gouvernement devrait leur imposer de louer les logements saisis avec des bas niveaux de loyers, plaide la PAH. Elle demande surtout la suspension de la vente à Blackstone. Ce serait une véritable catastrophe dans ce pays qui reste le leader mondial des procédures d’expulsions. Leur nombre a encore augmenté de 7 % en 2014. Au total, 496 049 familles ont été jetées à la rue depuis 2008, d’après les derniers chiffres publiés vendredi par le ministère espagnol de la Justice.

« Nous avons déjà vu par le passé comment Blackstone fonctionne aux États-Unis, a expliqué Rob Robinson, du mouvement Take back the land, qui a apporté son soutien aux militants espagnols dans une vidéo diffusée hier sur YouTube avant d’aller manifester devant les locaux de la firme sur Park Avenue, à New York. Aux USA, Blackstone dépense jusqu’à 100 millions de dollars par semaine pour acheter des biens saisis après la crise des subprimes. «Le même scénario, prévient l’activiste, est en train de se dérouler en Espagne.»

Blackstone n’est pas le seul à jeter son dévolu sur la péninsule Ibérique. Goldman Sachs, la plus grande banque au monde, a aussi racheté, l’an passé, 289 immeubles HLM dans la capitale espagnole. 3 000 logements publics cédés pour 200 millions d’euros par la région autonome de Madrid. Une belle affaire.

Les loups de Wall Street vont-ils racheter le pays de Gaudi ? «Logements sociaux, crédits hypothécaires, parcs immobiliers des banques restructurées, lignes de métro, les fonds vautours rachètent tout», raconte un militant de la PAH de Madrid. «On recherche de plus en plus de transactions en Europe, où il y a des affaires à faire auprès des banques en restructuration», s’était confessée Joan Solotar, cadre dirigeante de Blackstone, il y a quelques mois sur la chaîne CNBC. Elle avait aussi  avoué s’intéresser, du haut de sa tour de Manhattan, aux rues espagnoles. «Après la crise, les prix sont très, très bas», avait-elle ajouté. N’est-ce pas risqué, relance la journaliste américaine ? «Les niveaux de prix sont tellement bas que, même si ça se passe mal, vous pouvez conserver le patrimoine (…), mais nous pensons que nous allons pouvoir valoriser ce patrimoine dans quatre ou cinq ans.» C’est, concluait-elle, une «question d’offre et de demande».

Pour ça, on peut faire confiance à Blackstone et aux autres fonds vautours. Après avoir racheté à tour de bras après la crise, les fonds d’investissement décrochent aujourd’hui le jackpot. Ils ont dégagé 428 milliards de dollars de cash l’an dernier, soit un bond de 30 % en une seule année. Quant à Stephen Schwarzman, le PDG de Blackstone, il a empoché 690 millions de dollars en 2014, ridiculisant le patron de Goldman Sachs, qui doit se contenter de 30 millions de dollars par an…

Pierre DUQUESNE

Le Yémen en morceaux : Qui se bat contre qui ?

Par Laurent Bonnefoy

25/03/2015

Source : http://orientxxi.info

Le processus de transition qui a fait suite au « printemps » de 2011 avait un temps érigé le Yémen en modèle. Porté à bout de bras par l’ONU, il est moribond et a laissé place à un entrelacement de conflits et d’inimitiés qui, bien que prévisibles, frappent par leur brutalité. Face à une telle illisibilité, la communauté internationale est tentée de plaquer quelques grilles de lectures binaires (Nord/Sud, sunnite/chiite) qui risquent pourtant, comme en Libye, de précipiter encore plus le pays dans la guerre. Et l’implication directe de l’Arabie saoudite risque d’aggraver la situation1.

L’épisode rocambolesque du 21 février 2015 qui a mené le président de la transition Abd Rabbo Mansour Hadi à fuir Sanaa et à gagner Aden, dans le Sud, avait placé le Yémen dans une situation intenable. Dans l’impossibilité de travailler face à la poussée des rebelles houthistes, il avait un mois plus tôt annoncé une première fois sa démission pour être ensuite placé en résidence surveillée à Sanaa, la capitale, par cette même «  milice chiite  ». Profitant de l’inattention de ses gardiens au petit matin, il avait pu s’enfuir de son palais par une porte dérobée et rejoindre l’ancienne capitale du Yémen du Sud, d’où il est originaire. Le 25 mars 2015, certains officiels annoncent son départ du pays alors que les houthistes sont aux portes d’Aden et bombardent la ville. La localisation de Hadi reste incertaine mais il a clairement perdu la main. Comment expliquer une telle débâcle  ?

Reconquérir le Yémen depuis Aden

Au cours de la captivité de Hadi à Sanaa, le vide institutionnel avait été rempli par les houthistes eux-mêmes. Ce mouvement politico-religieux issu de la branche zaydite du chiisme, bien qu’initialement marginal, avait au fil des ans gagné en popularité et en capacité de nuisance. Depuis l’été 2014, les houthistes avaient réussi à mettre la pression sur le gouvernement et sur Hadi, prenant le contrôle de la capitale, obtenant le limogeage du premier ministre Mohamed Basindwa et opérant, sans l’assumer véritablement, un coup d’État. Cette prise de pouvoir n’avait été possible qu’à travers une alliance de circonstance entre les houthistes et l’ancien président Ali Abdallah Saleh, démis de ses fonctions par la rue en 2011 et qui continuait à bénéficier de l’allégeance d’une part significative de l’appareil de sécurité. L’alliance entre des anciens ennemis qui s’étaient combattus dans le contexte de la guerre de Saada entre 2004 et 2010 permettait à tous deux de se venger de leur adversaire commun, le parti al-Islah, branche yéménite des Frères musulmans, allié au président Abd Rabbo Mansour Hadi.

En rejoignant Aden, Hadi affirmait le maintien de sa légitimité constitutionnelle. Il annulait sa démission et prononçait le transfert provisoire de la capitale vers Aden. Il entendait faire de ce port la base de sa reconquête face aux houthistes, mais semblait en réalité précipiter le pays vers la partition. Bien qu’il soit originaire d’Abyan, province qui jouxte Aden à l’est, son assise politique dans cette dernière ville et dans l’ex-Yémen du Sud en général était maigre. La population de l’ex-Yémen du Sud, largement acquise à l’option sécessionniste, lui tenait rigueur d’avoir réprimé pendant son mandat le mouvement sudiste mais également, en 1994, lors d’un précédent conflit, d’avoir en tant que ministre de la défense mené une offensive militaire contre Aden. Par ailleurs, Hadi se trouvait être en tension avec l’un des principaux leaders sécessionnistes, Ali Salim Al-Bidh suite à une sombre et meurtrière histoire de purge sudiste en 1986.

En dépit de la fragilité de ses appuis locaux, Hadi continuait de recevoir le soutien de la communauté internationale. Ainsi l’Arabie saoudite avait-elle rouvert son ambassade à Aden et le conseil de sécurité de l’ONU maintenu sa confiance sans tenir compte du fait que la logique portée par Hadi depuis son départ pour Aden produisait des polarisations binaires forcément guerrières. En mal de repère, l’ONU et les grandes puissances, tout en appelant à un retour des négociations, avaient choisi un camp. Ce faisant, elles avalisaient ainsi une lecture certes portée par les acteurs eux-mêmes, mais néanmoins partielle et largement destructrice. Avec la chute de Hadi, ils perdent encore davantage leurs repères.

Polarisations binaires

L’arrivée de Hadi à Aden a précipité cette ville dans la confrontation avec les houthistes, semblant polariser le conflit yéménite autour d’une logique binaire Nord/Sud d’une part, mais aussi chiite/sunnite. Aden était pourtant largement restée depuis 2011 à l’écart de la compétition entre élites qui se jouait à Sanaa et impliquait houthistes, Frères musulmans, partisans de Saleh et soutiens de Hadi. La population du Sud, largement acquise au mouvement sécessionniste ne se sentait plus concernée par les affaires du Nord et réclamait donc son indépendance. La donne a brutalement changé et la violence est venue à Aden, importée en quelque sorte par Hadi : l’aéroport, situé en centre-ville, a été le théâtre de violents affrontements mi-mars entre pro et anti-Hadi et le palais de ce dernier a été bombardé par des avions de combats envoyés par Sanaa, vraisemblablement pilotés par des officiers restés loyaux à Saleh et alliés aux houthistes.

Cette reconfiguration est venue figer une conflictualité complexe dans des cadres simplistes, tant historico-géographique que confessionnels. L’appartenance des houthistes au zaydisme chiite, les accusations récurrentes de soutien iranien, leur rivalité avec les Frères musulmans d’Al-Islah donnent indéniablement une coloration confessionnelle au conflit. Le Nord incarne l’identité zaydite et, à rebours d’une logique historique de convergence religieuse, le zaydisme est entré dans une dynamique de rejet du sunnisme dominant au Yémen mais minoritaire autour de Sanaa. L’assassinat de l’intellectuel houthiste Abdel Karim Al-Khaywani le 18 mars 2015, puis deux jours plus tard l’attentat contre les deux mosquées zaydites à Sanaa ayant fait plus de 150 morts renforcent cette polarisation confessionnelle qui semble de plus en plus en mesure de mobiliser. La revendication des attentats par l’organisation de l’État islamique (OEI), jusque-là inactive au Yémen, illustre une dynamique dévastatrice. Pour leur part, les avancées houthistes dans les régions sunnites de l’ex-Yémen du Nord, Taëz en particulier et dorénavant Aden, produisent un profond ressentiment.

De l’autre côté, au Sud, la population est exclusivement sunnite. Hadi lui-même pouvait espérer apparaître comme une incarnation de cette identité qui se cristallise autour d’un rejet de la rébellion houthiste et donc du chiisme mais aussi du Nord. Il reste que le principal rempart de l’avancée des houthistes est Al-Qaida dans la Péninsule arabique (AQPA) qui s’allie avec les tribus des zones frontalières entre Nord et Sud à Al-Baida, Al-Dhala ou dans le Yafea. Dans ce cadre, l’anti-houthisme, transformé en anti-chiisme, est un puissant ciment. Toutefois, il n’efface pas les divisions internes à chaque camp.

Chaque camp divisé

L’option choisie par Hadi a conduit, in fine, à affirmer l’idée d’une rupture politique que les sudistes réclamaient depuis plusieurs années : Sanaa et ses environs, sous la coupe des houthistes, se voient déconnectés du reste du pays et même isolés, Iran mis à part, du reste du monde. Il n’est toutefois pas certain que cette fragmentation produise réellement ce que les sécessionnistes sudistes en attendaient. En effet, elle vient directement souligner les divisions internes au mouvement sudiste.

Les houthistes se sont engouffrés dans la brèche en annonçant avoir offert à Ali Salim Al-Bidh un passeport diplomatique qui permettrait à ce leader sécessionniste et ancien président du Yémen du Sud de revenir dans son pays après plus de deux décennies d’exil. L’alliance objective qui se nouait entre Hadi et les groupes djihadistes dans leur lutte commune contre les avancées houthistes plaçait le premier en porte à faux vis-à-vis de la communauté internationale qui le soutient. Les logiques régionales au Sud jouaient également à plein. Les rivalités historiques entre tribus d’Abyan et celles d’Al-Dhala et Lahj (au nord d’Aden) fracturent le Sud. Le Hadramaout, province orientale du Sud, semble s’appuyer sur ses connexions marchandes dans le Golfe pour prendre un chemin différent. Les Hadramis sont en tout cas peu concernés par ce qui se joue entre Sanaa et Aden. Dans ce contexte, une démission de Hadi et son départ d’Aden étaient inévitables.

Le camp des houthistes, soudé par une volonté de revanche à l’égard des islamistes sunnites et de leurs alliés, n’est pas lui-même exempt de divisions internes. Le succès militaire de la milice zaydite ne peut se comprendre qu’à la lumière de l’intégration dans celle-ci de pans entiers des forces de sécurité restée loyales à l’ancien président. L’alliance entre Saleh, lui même d’origine zaydite, et les houthistes est certes fonctionnelle mais elle est difficilement pérenne entre deux anciens ennemis qui, de plus, sont engagés dans des stratégies différentes.

Le chaos profite à Saleh qui, depuis sa résidence à Sanaa, donne des ordres. La fragmentation ambiante, qui débouche sur une lassitude des citoyens face au désordre qu’a produit la «  révolution  » pourrait bien imposer le retour en force de ses réseaux, à travers son fils Ahmed Ali, ancien dirigeant de la garde républicaine. Depuis son poste d’ambassadeur du Yémen à Abou Dhabi où il a été nommé en 2012, ce dernier est en mesure d’établir des connexions fondamentales avec des acteurs régionaux qui comptent — les Emirats arabes unis mais aussi l’Arabie saoudite — et ainsi apparaître en tant que recours.

Les houthistes pour leur part expriment un antagonisme clair à l’égard des Saoudiens qu’ils ont récemment menacés. Leur objectif passe par le contrôle de ressources naturelles, notamment dans la région pétrolière de Marib où ils sont confrontés à la résistance de tribus (pas nécessairement d’origine sunnite). La stratégie houthiste s’incarne surtout dans une lutte frontale contre les groupes djihadistes sunnites proches d’Al-Qaida, ou aujourd’hui se revendiquant de l’État islamique. Tout le problème réside dans le fait que chacune des avancées houthistes renforce en réaction la solidarité sunnite selon une logique perverse et auto-réalisatrice. La volonté apparente des houthistes de s’inspirer de l’expérience du Hezbollah libanais et de l’État iranien se serait probablement accommodée d’une assise territoriale limitée et d’une cohabitation avec d’autres forces politiques qui lui auraient servi de paravent mais aussi d’interface avec la communauté internationale. Les événements récents en ont décidé autrement…sans doute pour le pire.

Mise à jour le 26 mars à 9h30 : L’Arabie saoudite a pris la tête le 25 mars 2015 au soir d’une coalition de dix pays incluant les autres membres du Conseil de Coopération du Golfe (Oman excepté), l’Égypte, le Pakistan, la Jordanie, le Soudan (qui avait pourtant été accusé d’avoir transféré de l’armement aux houthistes) et la Turquie en vue de défendre le « gouvernement légitime » Abd Rabbo Mansour Hadi. Le rôle opérationnel des différents pays membres reste à définir. Des bombardements saoudiens ont visé différentes cibles militaires houthistes ou tenues par leurs alliés, notamment des proches d’Ali Abdallah Saleh. Plusieurs leaders militaires de la rébellion auraient été tués. Les États-Unis ont annoncé apporter un soutien logistique à ces frappes. Une intervention au sol pourrait se profiler. Une telle stratégie de la part des puissances régionales apparait comme largement contre-productive. Elle n’est aucunement en mesure de relégitimer Hadi qui apparaitra, y compris auprès d’une large part de la population du Sud, comme celui qui a appelé à une intervention étrangère au mépris de la souveraineté du pays. Elle produira inévitablement un rassemblement des populations autour des houthistes. L’anti-saoudisme de la population et les souvenirs amers de l’intervention égyptienne dans les années 1960 (qui s’était soldée par une déroute de l’armée de Gamal Abdell Nasser) risquent par ailleurs de produire un réflexe nationaliste et une polarisation de plus en plus forte tant confessionnelle que régionale. La stratégie univoque et simpliste des puissances régionales apparaît comme symptomatique de leur perte de repères au Yémen. Elle peut également sans doute être percue à l’aune des discussions sur le nucléaire iranien. Si certains prédisaient qu’Israël chercherait à torpiller l’accord sur le nucléaire iranien en lançant une guerre contre le Hezbollah libanais afin de précipiter l’Iran dans le conflit, ce pourrait bien être au final l’Arabie saoudite qui jouerait les Cassandre en s’étant attaqué frontalement aux houthistes.

1Article mis à jour le 26 mars

Le boom de l’industrie de guerre

Par Manlio Dinucci , Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

17/03/2015

Source : http://ilmanifesto.info

070824-F-5957S-367

Le commerce international d’armements a grossi en volume de 16% en cinq ans et continuera à augmenter : les données diffusées par le Sipri le 16 mars 2015 le confirment. Les principaux exportateurs restent les Etats-Unis (avec 31% de l’export mondial), suivis par la Russie (27%), la Chine (passée du sixième au troisième rang avec 5%), et par Allemagne, France, Grande-Bretagne, Espagne, Italie, Ukraine et Israël. L’Italie -dont l’export militaire a augmenté de plus de 30% en cinq ans et augmentera ultérieurement grâce à la reconversion de Finmeccanica du civil au militaire- est ainsi le huitième exportateur mondial d’armements, qui fournit surtout les Emirats Arabes Unis, l’Inde et la Turquie. Les principaux importateurs mondiaux sont : Inde, Arabie Saoudite, Chine, Emirats Arabes Unis, Pakistan, Australie, Turquie, Etats-Unis (qui importent des armements allemands, britanniques et canadiens). Forte augmentation de l’import militaire des monarchies du Golfe (71% en cinq ans) et du Moyen-Orient en général (54%), et de celui de l’Afrique (45%). Personne ne connaît cependant le volume réel et la valeur des transferts internationaux d’armes, dont beaucoup ont lieu sur la base de transactions politiques. Le tout sous le paravent du Traité sur le commerce d’armements, lancé solennellement par l’Onu il y a deux ans. Ceci n’est que la pointe de l’iceberg de la production d’armements, pour la majeure partie destinée aux forces armées des pays producteurs. En tête les Etats-Unis, qui attribuent (si l’on s’en tient aux seuls chiffres du budget du Pentagone) environ 95 milliards de dollars annuels pour l’acquisition d’armements : une énorme quantité d’argent public qui, reversée dans les caisses des plus grandes industries de guerre étasuniennes (Lockheed-Martin, Boeing, Raytheon, Northrop Grumman, General Dynamics, United Technologies), leur permet de se placer aux plus hauts rangs de l’échelle mondiale.

Comme le business des armes augmente au fur et à mesure que croissent les tensions et les guerres, l’explosion de la crise ukrainienne et la confrontation Otan/Russie ultérieure ont représenté une chance pour les gros actionnaires des industries de guère étasuniennes et européennes.

Dans la manoeuvre Otan qui se déroule ce mois-ci en Pologne, les Etats-Unis déploieront une batterie de missiles Patriot « comme dissuasion à l’agression sur le flanc oriental ». En réalité surtout parce que la Pologne doit décider dans l’année si elle achète les missiles Patriot, produits par l’étasunien Raytheon, ou ceux analogues du consortium franco-italien Eurosam : une affaire de 8 milliards de dollars, dans le cadre d’une attribution de 42 milliards (presque 40 milliards d’euros) décidée par Varsovie pour potentialiser ses forces armées. La Pologne entend aussi acheter trois nouveaux sous-marins d’attaque, en les armant de missiles de croisière (à double capacité conventionnelle et nucléaire) fournis par Raytheon ou par le français Dcns.

Même business en Ukraine : Washington a annoncé une nouvelle fourniture à Kiev, d’une valeur de 75 millions de dollars, de matériels militaires « non létaux », parmi lesquels des centaines de blindés « non armés » qui peuvent être facilement armés avec des systèmes produits en Ukraine ou importés. Poroshenko  a annoncé, le 13 mars, que le gouvernement de Kiev a signé des contrats pour importer des « armes létales » de 11 pays de l’Union européenne, dont certainement l’Italie.

En pleine activité aussi les industries de guerre russe et chinoise. Pour contrebalancer la force navale étasunienne, qui dispose d’environ 300 navires de guerre dont 10 porte-avions, la Russie est en train de construire simultanément quatre sous-marins nucléaires et la Chine se dote d’un second porte-avions produit nationalement.

Ainsi le monde fabrique-t-il les instruments de sa destruction.

 Manlio Dinucci

Edition de mardi 17 mars 2015 de il manifesto

http://ilmanifesto.info/il-boom-dellindustria-bellica/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

CHÈRES TERRES RARES

Source : http://ddc.arte.tv

03/2015

Vidéo

Les terres rares, qu’est-ce que c’est ?

Les terres rares, qu’est-ce que c’est ?

Vous voyez ici le tableau périodique des éléments. En rouge, ce sont ce qu’on appelle les « terres rares ». En réalité, ces minéraux ne sont pas rares mais sont très dispersés dans l’écorce terrestre, géographiquement et géologiquement. Ils sont donc difficiles d’accès. Les terres rares ont tout d’abord été utilisées dans l’armement, par exemple pour les pièces d’artillerie ou le guidage balistique. Et depuis quelques années, elles participent au développement des nouvelles technologies et particulièrement des technologies vertes.
Les terres rares, une ressource stratégique

Les terres rares, une ressource stratégique

Les terres rares sont devenues indispensables à la fabrication d’objets du quotidien. On trouve par exemple des terres rares comme le lanthane dans les batteries des voitures électriques, ou bien comme l’yttrium dans les télévisions à écran plat et les pots catalytiques.
Les réserves de terres rares dans le monde, selon l’USGS

Les réserves de terres rares dans le monde, selon l’USGS

Selon le United States Geological Survey (USGS), les pays qui disposent des plus grandes réserves de terres rares aujourd’hui sont, dans l’ordre, la Chine, le Brésil et les États-Unis devant l’Inde, l’Australie, la Malaisie, la Russie et le Vietnam. Mais il existe une grande incertitude autour des estimations des réserves de terres rares dans le monde, car tous les gisements n’ont pas été forcément découverts à ce jour mais aussi parce qu’il s’agit de ressources stratégiques, autour desquelles les États entretiennent une certaine opacité.
Aux États-Unis, les troisièmes réserves mondiales de terres rares

Aux États-Unis, les troisièmes réserves mondiales de terres rares

Selon l’USGS, les États-Unis disposent aujourd’hui des troisièmes réserves mondiales de terres rares. Ils en ont été le premier producteur mondial jusque dans le milieu des années 1980. On voit ici la mine de terres rares de Mountain Pass, située en Californie, à la frontière du Nevada. Elle a été fermée en 2002 du fait des dégradations environnementales que provoque ce type de mine, mais surtout du fait de la perte de compétitivité de la production américaine par rapport à la production chinoise, moins chère.
La découverte des terres rares en Chine

La découverte des terres rares en Chine

En 1927, les Chinois découvrent les immenses gisements de terres rares situés en Mongolie intérieure, à Bayan Obo. Ces gisements ne connaissent un début d’extraction significative que dans les années 1980 avec les réformes économiques de Deng Xiaoping. À partir de 1986, la Chine place l’extraction de ces gisements dans une stratégie de long terme, en trois phases. Pour commencer, la Chine exploite et vend ses minerais à très bas prix, ce qu’elle peut se permettre car elle bénéficie d’une main-d’œuvre bon marché et qu’elle est indifférente aux conditions de travail et aux dégâts environnementaux.
La Chine devient le premier producteur de terres rares

La Chine devient le premier producteur de terres rares

Le pays met ensuite en place une stratégie de remontée de filière, c’est-à-dire une stratégie qui vise à développer en Chine les industries qui utilisent ces mêmes terres rares. Enfin, la dépendance et la demande étant plus grandes encore, Pékin impose des quotas et des taxes sur les exportations de terres rares, dans le but de préserver ses ressources à long terme, de faire monter les prix et de lutter contre la pollution extrême générée par l’activité. Voilà comment la Chine a supplanté les États-Unis au rang de premier producteur de terres rares.
Les terres rares, un enjeu économique et politique

Les terres rares, un enjeu économique et politique

Compte tenu de leur importance économique, les terres rares peuvent être utilisées à des fins politiques. Prenons un exemple, en mer de Chine. L’archipel que vous voyez sur la carte est revendiqué à la fois par la Chine, qui nomme ces îles Diaoyu, et par le Japon, qui les appelle les îles Senkaku. En 2010, un incident au large de ces îles déclenche une crise diplomatique entre la Chine et le Japon. Selon le Japon, la Chine aurait stoppé l’exportation de terres rares vers le Japon en guise de représailles. Ce que les autorités chinoises ont naturellement démenti.
À la recherche de nouveaux approvisionnements

À la recherche de nouveaux approvisionnements

Face à ce quasi-monopole de la Chine sur la production de terres rares, les pays occidentaux cherchent tous depuis quelques années à réduire leur dépendance à l’égard de ce pays en trouvant d’autres sources d’approvisionnement. C’est le cas des États-Unis, avec la reprise de l’exploitation de Moutain Pass, de l’Australie où la mine de Mount Weld est en fort développement de production, et de l’Afrique. Par ailleurs, deux nouveaux acteurs ont fait leur entrée dans le secteur : le Groenland et la Corée du Nord.
Les terres rares au Groenland

Les terres rares au Groenland

Certaines sources estiment que le Groenland renferme les deuxièmes réserves de terres rares au monde, à Kvanefjeld. C’est pourquoi ce territoire, sous souveraineté danoise, intéresse particulièrement les Européens. Mais encore faut-il que ces affirmations soient avérées. Par ailleurs, depuis 2009, la gestion des ressources minières de ce territoire est du ressort du gouvernement autonome du Groenland, qui est en conflit avec l’Union européenne en ce qui concerne la chasse au phoque, recherché pour sa fourrure. Enfin, les conditions climatiques pourraient rendre l’exploitation des gisements très difficile.
L’enjeu nord-coréen

L’enjeu nord-coréen

Plusieurs sources estiment que la Corée du Nord disposerait des plus importantes réserves mondiales de terres rares. Le site de Jongju, que vous voyez la sur la carte, abriterait 216 millions de tonnes d’oxydes de terres rares, soit le double des réserves mondiales connues, selon les chiffres de l’USGS. Si cette estimation est exacte, cela vient bouleverser les équilibres géopolitiques régionaux.

Lectures

L’atlas globalGilles Fumey, Patrick Boucheron, Christian Grataloup
Les Arènes01/11/2014Présentation de l’ouvrage
L’Atlas global est un essai en images, conçu par une équipe de vingt-six historiens et géographes de renom. Une présentation plus détaillée de l’ouvrage, des auteurs et des cartographes sont disponibles sur le site de Sciences Po. À lire également, la critique de Claude Vincent pour Les Échos.

Les terres rares : minéralogie, propriétés, analysePierre Truchot
Hachette / BNF – édition 189801/09/2014Présentation de l’ouvrage
L’éditeur Hachette s’est associé à la BNF pour rééditer des œuvres anciennes conservées par Gallica. Ce livre, édité originellement pour le Bureau des longitudes de l’École polytechnique, est un ouvrage de science générale : les composés et les purifications, les sites d’extraction de l’époque, les propriétés reconnues et les premiers usages… La découverte des éléments chimiques et de l’industrie extractive ont aussi une histoire, et cet ouvrage fait le point des connaissances en 1898.

Un dossier consacré aux terres rares, préparé avec le magazine Carto, est consultable sur le blog « Globe » de Sylvain Kahn. Il recevait en février 2012, pour son émission Planète terre sur France Culture, Christian Hocquard, économiste au Bureau de recherches géologiques et minière (BRGM) et spécialiste des terres rares.

Pour une approche plus graphique et ludique de l’histoire des terres rares, Arte Future propose une page pédagogique.

Atlas mondial des matières premières – Des ressources stratégiquesBernadette Mérenne-Schoumaker avec la cartographie de Claire Levasseur et une préface de Philippe Chalmin
Autrement01/09/2013Présentation de l’éditeur
Assurer son approvisionnement en matières premières ou mieux valoriser ses ressources naturelles deviennent de grands enjeux géostratégiques. Cent cartes et infographies pour mieux appréhender la question des matières premières et expliquer en quoi leur gestion est l’un des principaux défis du XXIe siècle.

À propos de l’auteure
Bernadette Mérenne-Schoumaker est professeure de géographie économique à l’Université de Liège et responsable pédagogique au Centre de didactique supérieur de l’académie Wallonie-Europe.

Terres rares : enjeu géopolitique du XXIe siècle – Chine, Etats-Unis, Europe, Japon, GroenlandDamien Degeorges avec une préface de Per Stig Moller, ancien ministre danois des Affaires étrangères (2001-2010), et une postface de Palle Christiansen, ministre groenlandais de l’Éducation, de la Recherche et de la Coopération nordique
L’Harmattan01/11/2012Présentation de l’éditeur
L’enjeu des terres rares, au cœur de l’économie du XXIe siècle, a pris une dimension géopolitique majeure depuis que la demande croissante s’est heurtée à des restrictions d’exportations de la Chine, dans un secteur où la puissance asiatique contrôlait en 2012 plus de 97 % de la production mondiale. États-Unis, Europe et économies de l’Asie-Pacifique se tournent désormais vers l’un des principaux eldorados en devenir clans le secteur des terres rares : le Groenland.

À propos de l’auteur
Docteur en sciences politiques, spécialiste du Groenland et de l’Arctique, Damien Degeorges présente son ouvrage dans une vidéo des éditions l’Harmattan.

Terres rares – Avenir industriel et future richesse de l’Europe ?David Weber
Les éditions du Net01/02/2012Présentation de l’ouvrage
Les dix-sept éléments, qui forment le socle des futures industries du XXIe siècle, sont absents du territoire de l’Europe continentale.
Pour David Weber : « Loin de laisser le champ libre au monopole chinois et aux puissances minières existantes ou émergentes, l’Union européenne et tout particulièrement la France ont une chance historique de mettre à profit leurs possessions et leur savoir-faire afin de participer dans un projet d’envergure à ce qui formatera son destin industriel mais aussi son indépendance militaire et possiblement énergétique. »
Cet ouvrage est issu d’un travail pour l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN).
La Lettre et le site des matières premières et de l’énergie (MPE-Média) propose un entretien avec l’auteur.

Coup d’œil sur les produits de base : Édition spéciale sur les terres raresRapport de la CNUCED
Collection Coup d’œil sur les produits de base n°52014À propos de la CNUCED
Régie par ses 194 États membres, la CNUCED, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, est l’organe des Nations unies chargé des questions de développement et plus particulièrement du commerce international. Son action peut se résumer en trois mots : réfléchir, dialoguer, réaliser. La réflexion sur le développement est au cœur du travail de la CNUCED. Elle donne lieu à des analyses, souvent novatrices, qui permettent d’adresser des recommandations aux responsables des politiques économiques. C’est aussi un forum où les représentants de tous les pays peuvent dialoguer librement et débattre des voies et moyens d’instaurer un meilleur équilibre économique mondial. La CNUCED fournit aussi une assistance technique directe aux pays en développement et en transition.
Ses rapports, dont celui consacré aux terres rares, sont téléchargeables.

Quel futur pour les métaux ? – Raréfaction des métaux : un nouveau défi pour la sociétéBenoît de Guillebon et Philippe Bihouix, avec les préfaces de Marc Boissonnet, Michèle Pappalardo et Marc Ventre
EDP Sciences01/11/2010Présentation de l’éditeur
Les métaux, ressources minérales naturelles non renouvelables, sont à la base de notre civilisation industrielle. Moins médiatique que le changement climatique ou les enjeux énergétiques, leur raréfaction sera pourtant un des défis majeurs du XXIe siècle : notre modèle de développement, qui repose sur la croissance économique et un accroissement continu du prélèvement des ressources, se heurte à la finitude de la planète. C’est ce thème qu’a choisi de traiter un groupe d’ingénieurs de l’association des centraliens, sous la direction de Philippe Bihouix et Benoît de Guillebon.
À l’issue d’une analyse approfondie et documentée, prenant en compte les enjeux techniques, économiques, sociaux et environnementaux de la raréfaction des métaux, les auteurs mettent à mal les mythes de l’abondance, de la croissance verte et d’une technologie forcément salvatrice. Ils posent aussi les limites d’une économie circulaire fondée sur le recyclage généralisé. Écrit dans un langage accessible à tous, composé d’un texte principal complété d’une trentaine d’études couvrant des secteurs d’activité, des métaux et des thèmes transversaux, cet ouvrage est conçu pour répondre aux questions de tous ceux qui veulent comprendre le futur des métaux.

Benoît de Guillebon a signé avec Patrick Nollet l’ouvrage En route vers l’éco-économie chez Armand Colin (2013). Ces deux ouvrages sont issus des réflexions des think tanks de l’Association des centraliens.

En Bref : Archives Infos du Net (15/03/2015)

[Cote d’Ivoire] – L’ex-première dame Simone Gbagbo condamnée à 20 ans de prison (10/03/2015)
La justice ivoirienne a condamné mardi l’ancienne première dame de Côte d’Ivoire Simone Gbagbo à vingt ans de prison. Le parquet avait requis dix ans d’emprisonnement pour son rôle dans les violences post-électorales qui ont fait quelque 3000 morts en 2011.

Après plus de neuf heures de délibération, le jury a retenu toutes les charges retenues contre la « dame de fer », dont celles de constitution de bandes armées, d’atteinte à la sécurité de l’Etat, de participation à un mouvement insurrectionnel et de trouble à l’ordre public. Il a assorti sa peine de prison de dix ans de privation des droits civiques… (Lire la suite)

http://www.romandie.com/news/Lexpremiere-dame-Simone-Gbagbo-condamnee-a-20-ans-de-prison/573451.rom

 

[Suède] – La Suède met fin à sa coopération militaire avec l’Arabie saoudite au nom des droits de l’homme (10/03/2015)

La Suède a décidé de ne pas renouveler son accord de coopération militaire signé avec l’Arabie saoudite en 2005, a annoncé mardi 10 mars le premier ministre social-démocrate, Stefan Löfven. « Il sera rompu », a déclaré M. Löfven à la radio publique SR depuis Kiev, à propos de cet accord qui était controversé au sein de la majorité de gauche en raison de la question des droits de l’homme … (Lire la suite)

http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/03/10/la-suede-met-fin-a-sa-cooperation-militaire-avec-l-arabie-saoudite-au-nom-des-droits-de-l-homme_4591005_3214.html

 

[Allemagne] – Piratage du Connected Drive de BMW et Mini Austin (10/03/2015)

Les voitures connectées, l’avenir des automobiles de demain ? BMW vient de demander à plusieurs millions de ses clients de mettre à jour le logiciel Connected Drive. Il était possible de déverrouiller les portes avec un simple smartphone… (Lire la suite)

http://www.zataz.com/piratage-du-connected-drive-de-bmw-et-mini-austin/

 

[Royaume-Uni] – Schiste fucking au Royaume-Uni (10/03/2015)

Alors que le gouvernement écossais a ordonné fin janvier un moratoire sur l’exploitation du gaz de schiste par fracturation hydraulique [1], le Premier ministre britannique David Cameron semble déterminé à poursuivre sa ruée vers ce shale gas, nouvelle énergie « miracle ». La résistance s’organise, décidée à faire reculer une meute d’industriels déjà bien installés… (Lire la suite)

http://cqfd-journal.org/Schiste-fucking-au-Royaume-Uni

 

[Royaume-Uni] – Julian Assange : « Aucun citoyen européen n’est à l’abri » (07/03/2015)

Début de semaine, Julain Assange était sur l’antenne d’Europe 1, dans la matinale de Thomas Sotto. Le fondateur de Wikileaks est revenu sur les révélations de ces derniéres semaines.

On entend parler de vous depuis des années mais qui est Julien Assange ? Justicier, illuminé, résistant, mégalo ? « Je ne sais pas ! Si vous lisez la presse, tous ces qualificatifs et bien d’autres ont été utilisés ! Tortureur de chats, agent du Mossad et j’en passe…« … (Lire la suite)

http://www.datasecuritybreach.fr/julian-assange-aucun-citoyen-europeen-nest-a-labri/

 

[France] – «Les bêtes sont encore vivantes au moment où on les tronçonne» (06/03/2015)

INTERVIEW Anne de Loisy, journaliste, est l’auteure d’une enquête sur la filière de la viande.

La journaliste Anne de Loisy avait enquêté en 2012 sur les abattoirs pour l’émission Envoyé spécial. Elle en a tiré Bon appétit ! Quand l’industrie de la viande nous mène en barquette (1), un livre très documenté paru fin février sur la filière de la barbaque, des éleveurs à nos assiettes… (Lire la suite)

http://www.liberation.fr/terre/2015/03/06/les-betes-sont-encore-vivantes-au-moment-ou-on-les-tronconne_1215730

 

[Japon] – Fukushima : Une nouvelle fuite (connue depuis 1 an) d’eau contaminée coule directement dans le Pacifique (06/03/2015)

Le 4 mars 2015, Tepco confesse qu’une autre évacuation draine des eaux extrêmement radioactives dans le Pacifique depuis le 11-3. Le déversoir est situé en-dehors du port de la centrale.
Les eaux extrêmement radioactives partent directement à la mer. Tepco le sait depuis avril dernier mais le cache depuis près d’un an… (Lire la suite)

http://hillion-fukushima.blogspot.fr/2015/03/une-nouvelle-fuite-connue-depuis-1-deau.html

 

[USA] – Les États-Unis dressent leur « liste noire » des sites pirates (06/03/2015)

Les États-Unis viennent d’actualiser leur liste noire des sites Internet accusés de permettre le téléchargement illégal de milliers de films, séries, musiques, etc. Si les noms changent progressivement d’années en années, force est de constater que le nombre de cibles à abattre n’évolue guère… (Lire la suite)

http://www.nextinpact.com/news/93361-les-etats-unis-dressent-leur-liste-noire-sites-pirates.htm

 

[France] – Le gouvernement invité à étendre la redevance TV aux tablettes et ordinateurs dès 2016 (05/03/2015)

Un rapport remis hier au gouvernement préconise à nouveau une extension de la redevance TV aux nouveaux écrans (ordinateurs, tablettes, smartphones…). Poussée notamment par les ayants droit, cette réforme fait actuellement l’objet d’analyses du côté de l’administration. Elle devrait très vraisemblablement être évoquée cet automne, à l’occasion des discussions relatives au projet de loi de finances pour 2016… (Lire la suite)

http://www.nextinpact.com/news/93336-le-gouvernement-invite-a-etendre-redevance-tv-aux-tablettes-et-ordinateurs-des-2016.htm

 

[U.S.A] – Washington projette de doubler son budget médias russophones (05/03/2015)

Victoria Nuland, la secrétaire d’Etat adjointe en charge de l’Europe, est en pointe depuis plusieurs mois pour dénoncer la propagande russe diffusée à travers les médias d’Etat. La diplomate américaine n’a cessé de dénoncer les « mensonges » diffusés notamment par Russia Today, s’inquiétant notamment de ses effets jusqu’au sein d’audiences américaines. Interrogée sur la possibilité de censurer la chaîne de télévision russe, qui diffuse en anglais, elle a refusé une telle hypothèse en assurant « croire en la liberté d’expression, la liberté des médias étant un droit dans notre pays« … (Lire la suite)

http://www.guerres-influences.com/victoria-nuland-contre-propagande-budget-medias-russophone/

 

[France] – Un silence très inquiétant (04/03/2015)

Le 12 février dernier, des milliers de personnes se sont mobilisées dans toute la France à l’occasion d’une nuit solidaire pour exiger des pouvoirs publics une politique sociale qui soit enfin à la hauteur de l’intensification de la pauvreté dans notre pays. A Paris, plusieurs centaines de personnes ont prolongé la soirée et dormi dehors, par solidarité envers les 142 000 personnes sans domicile fixe, qui chaque jour doivent affronter la violence d’une société de plus en plus inégalitaire… (Lire la suite)

http://lesillon04.hautetfort.com/archive/2015/03/03/un-silence-tres-inquietant-5571157.html

DOSSIER CYBER-ESPIONNAGE : la NSA et ses Amis

Arctique, la conquête glaciale

Réalisé par Tania Rakhmanova

Source : http://www.arte.tv

Documentaire (France, 84 min.) (2013)

VIDEOS : 1/2 , 2/2

L’Arctique sera-t-il la dernière grande réserve d’hydrocarbures mondiale ? La région attise les convoitises territoriales des grandes compagnies et des États. Ce documentaire édifiant recense tous les dangers qui menacent le pôle Nord.

L’Or Noir de l’Amérique

Réalisé par Pierre-Emmanuel LUNEAU-DAURIGNAC (52’)

Source : http://www.lcp.fr

En 2009, la découverte d’un gigantesque gisement de pétrole de schiste dans le Dakota du Nord sonne comme une bonne nouvelle pour l’Amérique en crise. Plus de 16 000 puits pompent aujourd’hui le sol du Dakota du Nord. Les Etats-Unis devraient devenir le premier producteur de pétrole d’ici à 2020, devant la Russie et l’Arabie Saoudite, remettant ainsi en cause une bonne partie de l’équilibre géostratégique de la planète. Mais alors que l’argent et le pétrole coulent à flots, d’autres voix se font entendre : celles des fermiers de la région dont le bétail dépérit à vue d’œil, celles des habitants des petites villes dont l’eau potable s’irise soudain. Le réalisateur est parti enquêter sur ce nouveau Far West et ses acteurs, avec en toile de fond les enjeux économiques gigantesques des hydrocarbures de schiste, mais aussi les enjeux de santé publique…

 VIDEO : https://dailymotion.com/video/k6ilYWutIEMTM09qBaf

L’OPEP baisse le prix du baril pour punir la Russie

Par

17/12/2014

Source : https://ijsbergmagazine.com

La chute rapide des prix du pétrole a de graves répercussions politiques. La Russie et l’Iran, adversaires historiques de l’Arabie Saoudite, sont les plus durement touchés par la dévaluation de l’or noir. D’aucuns suspectent les saoudiens de se servir du pétrole pour achever leurs ambitions géopolitiques.

Une enquête de Martin Bernard

Les cours du pétrole sont à un niveau historiquement bas. Depuis le mois de juin les prix du baril d’or noir ont chuté de près de 45%, pour se situer actuellement autour de 56 dollars (contre 115$ il y a 6 mois).

« C’est un décrochement considérable qui aura des répercussions nettes sur l’offre pétrolière mondiale si les prix se stabilisent à ce niveau sur le long terme », explique Francis Perrin, président de Stratégies et Politiques énergétiques (SPE).

 Logique de marché et arme géopolitique

Si le constat de cette débâcle financière est simple, les raisons sont plus complexes à cerner. Plusieurs niveaux de lecture se chevauchent, et comme souvent en matière de pétrole, la logique du marché se confond avec les visées géopolitiques des acteurs en présence : les Etats-Unis et la Russie, mais aussi et surtout l’Arabie Saoudite et les autres pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), un cartel né en 1960 pour pallier à une forte baisse des prix du pétrole.

Les douze membres de l’OPEP représentent aujourd’hui encore 35% de la production mondiale d’or noir. Un tiers de ces 35% est issu de l’Arabie Saoudite, de facto leader naturel du groupe. Depuis sa création, le cartel a toujours eu pour volonté de contrôler les cours du pétrole en fixant des quotas de production destinés à maintenir un prix du baril avantageux dans le but d’assurer revenus et parts de marché. Une arme autant économique que politique.

Cette logique est-elle à l’origine du niveau actuel des cours du pétrole ? « L’Arabie Saoudite semble entreprendre de rappeler à chacun, hors de l’OPEP comme au sein de l’organisation, qu’elle est l’unique reine au centre de l’échiquier pétrolier mondial », écrit le journaliste Matthieu Auzanneau sur son blog Oil Man, hébergé par le journal Le Monde.

Le 27 novembre, après une réunion des ministres du pétrole des pays de l’OPEP, l’organisation a décrété qu’elle n’allait pas réduire sa production (environ 30 millions de barils par jour), et donc laisser chuter les prix du baril.

La concurrence avec la production américaine de pétrole de schiste (8,5 millions de baril par jour contre 9,6 de pétrole conventionnel pour les Saoudiens), couplée au ralentissement de la demande de pétrole en Europe et en Chine et à la reprise de la production en Libye sont autant de facteurs susceptibles de saturer le marché du pétrole et de faire baisser les prix.

Certains observateurs voient dans le comportement de Riyad un moyen de pénaliser les producteurs de pétrole de schiste américains. Mais cela semble peu plausible, en tout cas dans l’immédiat. Ces derniers ne subiront pas, malgré des coûts d’extraction plus élevés que ceux de leurs concurrents du Golfe, un arrêt brutal de leur activité. « L’ensemble de la production de schiste est plus résiliente que prévu », confirme Matthieu Auzanneau. Du moins à court et à moyen termes. « Pour autant que les prix actuels se stabilisent, la production de pétrole de schiste américaine sera encore élevée en 2015, même si les marges seront réduites », explique Francis Perrin. « Bien qu’en dessous des prévisions initiales, elle sera même certainement en hausse par rapport à 2014 ».

La Russie et l’Iran « Victimes » principales

Les mécanismes de marché jouent un rôle prépondérant dans la situation actuelle, mais ils n’expliquent pas à eux seuls les causes profondes du maintien d’un niveau de production inchangé de la part de l’Arabie Saoudite, malgré la baisse des cours. Si Riyad a décidé de ne pas réduire sa production, c’est aussi parce que des prix bas impactent directement deux de ses adversaires politiques de longue date : la Russie et l’Iran.

Le budget iranien, déjà plombé par un embargo international, est selon les estimations à l’équilibre avec un baril aux alentours de 140 dollars. Celui de la Russie l’est avec un baril à 114 dollars. « La baisse actuelle est dramatique pour un pays comme la Russie dont un tiers des recettes provient du pétrole, explique Francis Perrin. D’autant que le prix du gaz, indexé au prix du pétrole, baisse également et que s’ajoute à cela les sanctions économiques prises par les Etats-Unis et l’Europe suite à l’annexion de la Crimée et le soutien apporté par Moscou aux indépendantistes de l’est de l’Ukraine ».

Selon le ministre russe des finances Anton Silouanov, l’impact des sanctions occidentales (chiffré à 40 milliards de dollars) ajouté aux conséquences directes de la baisse des prix du pétrole, aura pour résultat un creusement de la dette du pays de 110 à 130 milliards de dollars sur l’année 2014. Une somme considérable qui freinera le développement des coûteux projets d’hydrocarbures prévus dans l’Arctique russe.

Hasard ou non du calendrier, les vagues de sanction économiques mises en application dès juillet contre la Russie ont coïncidé avec le début du décrochement des prix du pétrole. Une aubaine pour les stratèges de Washington et de Bruxelles qui peinent à se sortir du bourbier ukrainien, mais surtout pour l’Arabie Saoudite, adversaire de longue date de l’Iran et du régime de Bachar Al-Assad soutenu par Moscou. « Difficile d’imaginer une concordance plus optimale entre intérêts économiques et intérêts géopolitiques », confirme Steve LeVine, journaliste américain spécialiste des questions énergétiques pour le site Quartz.

Le Kremlin n’a pas tardé à accuser Riyad et Washington d’influencer les prix pour des raisons politiques. « Ceci est de la manipulation politique, et l’Arabie saoudite est elle-même manipulée (ndlr. par les Etats-Unis) », aurait récemment accusé le vice-président de Rosneft, Mikhail Leontyev. Réalité ou rhétorique anti-américaine habituelle ?

« Qu’il y ait une volonté de l’OPEP de manipuler le marché pour notamment pénaliser l’économie russe est l’hypothèse la plus plausible », confie à Ijsberg Magazine une source proche des milieux pétroliers.

Un sentiment partagé par le journaliste américain Thomas Friedman, triple lauréat du prix Pulitzer et chroniqueur au New York Times : « il est difficile d’affirmer que l’alliance entre américains et saoudiens est délibérée ou une coïncidence d’intérêt, mais si elle est explicite, alors nous sommes clairement en train d’essayer de faire subir au président Poutine et à l’Ayatollah Ali Khamenei ce que les américains et les saoudiens ont fait aux derniers leaders de l’Union soviétique : les pomper jusqu’à la mort, les pousser à la faillite en baissant les prix du pétrole à des niveaux en dessous de ce que Moscou ou Téhéran ont besoin pour financer leur budget. »

Des propos corroborés par Rashid Abanmy, président du Saudi Arabia Oil Policies and Strategic Expectations Center, un centre d’analyse stratégique saoudien basé à Riyad, interrogé le 10 octobre dernier par l’agence de presse turque Anadolu : « Avec le déclin de la demande de pétrole, la raison ostensible de la chute des prix est d’attirer de nouveaux clients, mais la raison réelle est politique : l’Arabie Saoudite souhaite que l’Iran limite l’expansion de sa force nucléaire, et que la Russie change sa position de soutien au régime de Bachar Al-Assad en Syrie. » Pour faire pression, « Riyad vendra du pétrole en dessous du prix habituel, à 50-60$ le baril sur les marchés asiatiques et nord-américains ». Une prédiction qui s’est confirmée : deux mois après cette déclaration, les cours ont effectivement basculé sous le seuil de 60$ le baril.

Manipuler les prix de l’Or Noir pour ruiner l’économie Russe

En mars dernier, suite à l’annexion de la Crimée par le Kremlin et aux premières sanctions économiques occidentales, une série de déclaration ont été faites en vue d’affaiblir la Russie en manipulant les prix de l’or noir. « L’effet dissuasif le plus fort est dans les mains des Etats-Unis parce qu’ils peuvent inonder le marché de pétrole issu de leur réserve stratégique », déclarait fin mars George Soros, milliardaire américain propriétaire de fonds spéculatifs. « Cela permettrait de réduire les prix du pétrole et ruinerait l’économie russe dépendante de ce dernier ». Soros pensait alors que les sanctions prises contre certains oligarques russes seraient contre-productives.

Les réserves stratégiques évoquées par le milliardaire sont les 691 millions de barils de brut issus de la Réserve Stratégique de Pétrole américaine constituée en 1973 suite au premier choc pétrolier dans le but de prévenir toute pénurie en cas de crise internationale et de raréfaction des importations pétrolières.

« Les Etats-Unis n’ont désormais plus besoin d’une telle réserve stratégique de pétrole, a écrit en mars dernier dans le Financial Times l’économiste Philip Verleger. Ils pourraient facilement vendre 500 000 à 750 000 barils par jour pendant deux ans et conserver le minimum légal de 90 jours d’importation. Si les Etats-Unis décidaient de cela, le prix mondial du pétrole chuterait de 10-12$… ce qui infligerait un mal substantiel à la Russie… et profiterait aux consommateurs européens. »

Mi-mars, quelques jours avant la publication de l’article de Philip Verleger, le gouvernement américain a vendu 5 millions de barils de sa réserve stratégique. L’administration a nié tout lien entre la vente et l’annexion de la Crimée, mais ce geste a alors été interprété par de nombreux analystes comme un signal lancé à Moscou, destiné à montrer que les Etats-Unis étaient en mesure de frapper l’économie russe. Malgré cet avertissement de Washington, cependant, le projet avancé par Philip Verleger et George Soros ne s’est pas réalisé.

S’il est trop tôt pour tirer des conclusions hâtives – les effets de hausse et de baisse des prix sur le marché du pétrole réagissent au temps long – en 1986, c’est une dégringolade similaire des cours (alors à 13$/baril) qui a provoqué en partie, cinq ans plus tard, la chute de l’Union Soviétique. Une dégringolade qui, on l’a appris ensuite, avait été orchestrée par les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite.

 

Géopolitique de l’espionnage : Les ramifications de l’affaire Snowden

Par Dan Schiller

11/2014

Source : http://www.monde-diplomatique.fr

En dévoilant il y a un an et demi la machine de surveillance mise en place par les services de renseignement américains, l’affaire Snowden a démontré le peu de respect de l’administration de M. Barack Obama pour la vie privée. Mais sa portée est bien plus vaste : elle révèle les rapports de pouvoir à l’échelle mondiale et les mutations du capitalisme numérique.

Les révélations sur les programmes d’espionnage menés par l’Agence nationale pour la sécurité (National Security Agency, NSA) ont entraîné « des changements fondamentaux et irréversibles dans beaucoup de pays et quantité de domaines (1) », souligne Glenn Greenwald, le journaliste du Guardian qui a rendu publiques les informations confidentielles que lui a fournies M. Edward Snowden. A l’automne 2013, la chancelière allemande Angela Merkel et la présidente du Brésil Dilma Rousseff se sont opposées à M. Barack Obama en condamnant les atteintes à la vie privée dont les Etats-Unis s’étaient rendus coupables — et dont elles avaient personnellement été victimes. L’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) a adopté à l’unanimité une résolution reconnaissant comme un droit humain la protection des données privées sur Internet. Et, en juin 2014, le ministère de la justice américain, répondant à l’Union européenne, a promis de soumettre au Congrès une proposition de loi élargissant aux citoyens européens certains dispositifs de protection de la vie privée dont bénéficient les citoyens américains.

Mais, pour pleinement apprécier l’étendue du retentissement international de l’affaire Snowden, il faut élargir la focale au-delà des infractions commises contre le droit, et examiner l’impact que ces révélations ont sur les forces économiques et politiques mondiales, structurées autour des Etats-Unis.

Tout d’abord, l’espionnage — l’une des fonctions de la NSA — fait partie intégrante du pouvoir militaire américain. Depuis 2010, le directeur de la NSA est également chargé des opérations numériques offensives, en tant que commandant du Cyber Command de l’armée : les deux organismes relèvent du ministère de la défense. « Les Etats-Unis pourraient utiliser des cyberarmes (…) dans le cadre d’opérations militaires ordinaires, au même titre que des missiles de croisière ou des drones », explique dans le New York Times (20 juin 2014) l’amiral Michael S. Rogers, récemment nommé à ce double poste.

Ensuite, ce dispositif militaire s’inscrit dans un cadre bien plus large, celui des alliances stratégiques nouées par les Etats-Unis. Depuis 1948, l’accord United Kingdom-United States Communications Intelligence Agreement (Ukusa) constitue le cœur des programmes de surveillance des communications mondiales. Dans ce traité, les Etats-Unis sont nommés « partie première » (first party) et la NSA est spécifiquement reconnue comme la « partie principale » (dominant party). Le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande représentent les « parties secondaires » (second parties). Chacun de ces pays, outre qu’il s’engage à assurer la surveillance des communications dans une région donnée, à partager ses infrastructures avec les Etats-Unis et à mener des opérations communes avec eux, peut accéder aux renseignements collectés selon des modalités fixées par Washington (2).

Les pays de l’Ukusa — les five eyes cinq yeux »), comme on les appelle parfois — collaboraient dans le cadre de la guerre froide. L’Union soviétique représentait le principal adversaire. Mais, face aux avancées des mouvements anticoloniaux, anti-impérialistes et même anticapitalistes en Asie, en Afrique et en Amérique latine, les Etats-Unis ont étendu leurs capacités de collecte de renseignement à l’échelle mondiale. Les alliances ayant fondé ce système dépassent donc largement le cercle des premiers signataires. Par exemple, à l’est et à l’ouest de l’Union soviétique, le Japon et l’Allemagne comptent parmi les « parties tierces » (third parties) du traité. On notera que, à la suite des révélations de M. Snowden, Mme Merkel a demandé aux Etats-Unis de partager les renseignements dont ils disposent avec l’Allemagne, selon des conditions similaires à celles dont bénéficient les « parties secondaires ». L’administration Obama lui a opposé une fin de non-recevoir.

L’industrie privée du renseignement public

Au fil du temps, les membres ayant le statut de « parties tierces » ont évolué ; mais tous disposent d’un accès restreint aux renseignements collectés. Ce fut, pendant un temps, le cas de l’Iran, bien situé pour observer le sud de l’Union soviétique. Après la révolution de 1979, les Etats-Unis durent trouver une solution de remplacement. Ils institutionnalisèrent alors leurs liens avec la République populaire de Chine, avec laquelle les relations s’étaient améliorées depuis la visite secrète de M.Henry Kissinger en avril 1970. La province du Xinjiang apparaissait comme un endroit commode pour espionner les Russes : Deng Xiaoping, le grand artisan de l’ouverture de la Chine à l’économie de marché, autorisa la Central Intelligence Agency (CIA) à construire deux postes de surveillance, à condition qu’ils soient tenus par des techniciens chinois. Opérationnels à partir de 1981, ils fonctionnèrent au moins jusqu’au milieu des années 1990.

Puisque aucun Etat ne possède de réseau d’espionnage aussi étendu que celui des Etats-Unis, l’argument selon lequel « tous les pays font la même chose » ne tient pas la route. Des satellites, dans les années 1950, jusqu’aux infrastructures numériques, les Etats-Unis ont modernisé leurs systèmes de surveillance globale à plusieurs reprises. Toutefois, depuis le début des années 1990 et la chute des régimes communistes, la surveillance a aussi changé de fonction. Elle vise toujours à combattre les menaces, actuelles ou futures, qui pèsent sur une économie mondiale construite autour des intérêts américains. Mais ces menaces se sont diversifiées : acteurs non étatiques, pays moins développés bien déterminés à se faire une meilleure place dans l’économie mondiale ou, au contraire, pays désireux de s’engager sur d’autres voies de développement ; et — c’est essentiel — autres pays capitalistes développés.

Pour clarifier ce déplacement stratégique, il faut souligner un aspect économique du système de renseignement américain directement lié au capitalisme numérique. Ces dernières décennies ont vu se développer une industrie de la cyberguerre, de la collecte et de l’analyse de données, qui n’a de comptes à rendre à personne et dont fait partie l’ancien employeur de M. Snowden, l’entreprise Booz Allen Hamilton. En d’autres termes, avec les privatisations massives, l’« externalisation du renseignement » s’est banalisée. Ainsi, ce qui était de longue date une fonction régalienne est devenu une vaste entreprise menée conjointement par l’Etat et les milieux d’affaires. Comme l’a démontré M. Snowden, le complexe de surveillance américain est désormais rattaché au cœur de l’industrie du Net.

Il y a de solides raisons de penser que des entreprises de la Silicon Valley ont participé de façon systématique, et pour la plupart sur un mode confraternel, à certains volets d’une opération top secret de la NSA baptisée « Enduring Security Framework », ou Cadre de sécurité durable (3). En 1989 déjà, un expert des communications militaires se félicitait des « liens étroits entretenus par les compagnies américaines (…) avec les hautes instances de la sécurité nationale américaine », parce que les compagnies en question « facilitaient l’accès de la NSA au trafic international » (4). Vingt-cinq ans plus tard, cette relation structurelle demeure. Bien que les intérêts de ces entreprises ne se confondent vraisemblablement pas avec ceux du gouvernement américain, les principales compagnies informatiques constituent des partenaires indispensables pour Washington. « La majorité des entreprises qui permettent depuis longtemps à l’Agence d’être à la pointe de la technologie et d’avoir une portée globale travaillent encore avec elle », a ainsi reconnu le directeur de la NSA en juin 2014 dans le New York Times.

Contre toute évidence, Google, Facebook et consorts nient leur implication et feignent l’indignation. Une réaction logique : ces entreprises ont bâti leur fortune sur l’espionnage à grande échelle dans un but commercial — pour leur propre compte comme pour celui de leurs soutiens financiers, les grandes agences de publicité et de marketing.

La collecte, massive et concertée, de données par les grandes entreprises n’est pas un fait naturel. Il a fallu la rendre possible, notamment en transformant l’architecture initiale d’Internet. Dans les années 1990, alors que le World Wide Web commençait tout juste à s’immiscer dans la vie sociale et culturelle, les entreprises informatiques et les publicitaires ont fait du lobbying auprès de l’administration Clinton pour réduire la protection de la vie privée au strict minimum. Ainsi, ils ont pu modifier le Net de façon à surveiller ses utilisateurs à des fins commerciales. Rejetant les initiatives de protection des données, fussent-elles timides, réseaux sociaux, moteurs de recherche, fournisseurs d’accès et publicitaires continuent d’exiger une intégration plus poussée de la surveillance commerciale à Internet — c’est la raison pour laquelle ils promeuvent le passage à l’informatique « en nuage » (cloud service computing). Quelques milliers d’entreprises géantes ont acquis le pouvoir d’accaparer les informations de la population du monde entier, du berceau à la tombe, à toute heure de la journée. Comme l’explique le chercheur Evgeny Morozov, les stratégies de profit de ces entreprises reposent explicitement sur les données de leurs utilisateurs. Elles constituent, selon les mots du fondateur de WikiLeaks, M. Julian Assange, des « moteurs de surveillance (5) ».

Ces stratégies de profit deviennent la base du développement du capitalisme numérique. La dynamique d’appropriation des données personnelles électroniques se renforce puissamment sous l’effet d’une double pression, économique et politique. Pour cette raison même, elle s’expose à une double vulnérabilité, mise en lumière par les révélations de M. Snowden.

En mai 2014, la Cour européenne de justice a estimé que les individus avaient le droit de demander le retrait des résultats de recherches renvoyant à des données personnelles « inadéquates, dénuées de pertinence ou obsolètes ». Dans les quatre jours qui ont suivi ce jugement, Google a reçu quarante et une mille requêtes fondées sur ce « droit à l’oubli ». Plus révélateur encore, en juin 2014, 87 % des quinze mille personnes interrogées dans quinze pays par le cabinet de relations publiques Edelman Berland se sont accordées à dire que la loi devrait « interdire aux entreprises d’acheter et de vendre des données sans le consentement » des personnes concernées. Les mêmes sondés considéraient que la principale menace pesant sur la protection de la vie privée sur Internet résidait dans le fait que les entreprises pouvaient « utiliser, échanger ou vendre à [leur] insu [leurs] données personnelles pour en retirer un gain financier ». Pour endiguer le mécontentement, la Maison Blanche a publié un rapport recommandant aux entreprises de limiter l’usage qu’elles font des données de leurs clients. Malgré cela, l’administration Obama demeure inébranlable dans son soutien aux multinationales : « Les big data seront un moteur historique du progrès (6) », a martelé un communiqué officiel en juin 2014.

Revivifier la contestation

Le rejet de la domination des intérêts économiques et étatiques américains sur le capitalisme numérique n’est pas seulement perceptible dans les sondages d’opinion. Pour ceux qui cherchent depuis longtemps à croiser le fer avec les compagnies américaines, les révélations de M.Snowden constituent une aubaine inespérée. En témoigne l’extraordinaire « Lettre ouverte à Eric Schmidt » (président-directeur général de Google) écrite par l’un des plus gros éditeurs européens, M. Mathias Döpfner, du groupe Axel Springer. Il y accuse Google, qui détient 60 % du marché de la publicité en ligne en Allemagne, de vouloir devenir un « super-Etat numérique » n’ayant plus de comptes à rendre à personne. En expliquant que l’Europe reste une force « sclérosée » dans ce domaine essentiel, M. Döpfner cherche bien sûr à promouvoir les intérêts des entreprises allemandes (Frankfurter Allgemeine Feuilleton, 17 avril 2014).

La stagnation chronique de l’économie mondiale exacerbe encore la bataille menée par les grandes entreprises et l’Etat pour accaparer les profits. D’un côté, les fournisseurs d’accès à Internet et les grandes entreprises forment la garde prétorienne d’un capitalisme numérique centré sur les Etats-Unis. A elle seule, la société Microsoft utilise plus d’un million d’ordinateurs dans plus de quarante pays pour fournir ses services à partir d’une centaine de centres de données. Android et IOS, les systèmes d’exploitation respectifs de Google et d’Apple, équipaient à eux deux 96 % des smartphones vendus dans le monde au deuxième trimestre 2014. De l’autre côté, l’Europe affiche de piètres performances : elle ne domine plus le marché des téléphones portables, et Galileo, son projet de géolocalisation par satellite, connaît de nombreux déboires et retards.

Le capitalisme numérique fondé sur Internet impressionne par son ampleur, son dynamisme et ses perspectives de profit, comme le montrent non pas seulement l’industrie directement liée à Internet, mais des domaines aussi différents que la construction automobile, les services médicaux, l’éducation et la finance. Quelles entreprises, implantées dans quelles régions, accapareront les profits afférents ?

Sur ce plan, l’affaire Snowden agit comme un élément perturbateur, puisqu’elle revivifie la contestation de la cyberdomination américaine. Dans les semaines qui ont suivi les premières révélations, les spéculations sont allées bon train quant à l’influence qu’auraient les documents publiés par M. Snowden sur les ventes internationales des compagnies américaines de nouvelles technologies. En mai 2014, le président-directeur général de l’équipementier informatique Cisco a par exemple écrit au président Obama pour l’avertir du fait que le scandale de la NSA minait « la confiance dans notre industrie et dans la capacité des sociétés technologiques à vendre leurs produits dans le monde » (Financial Times, 19 mai 2014).

Pour les entreprises informatiques, la menace provenant du monde politique se précise. Certains Etats, invoquant les révélations de M. Snowden, réorientent leur politique économique. Le Brésil et l’Allemagne envisagent la possibilité de n’autoriser que les fournisseurs nationaux à conserver les données de leurs citoyens — une mesure déjà en vigueur en Russie. En juin dernier, le gouvernement allemand a mis un terme au contrat qui l’unissait de longue date à la compagnie américaine Verizon, au profit de Deutsche Telekom. Un dirigeant chrétien-démocrate a déclaré pour sa part que le personnel politique et diplomatique allemand ferait mieux de revenir à la machine à écrire pour tous les documents sensibles. Le Brésil et l’Union européenne, qui prévoient de construire un nouveau réseau de télécommunications sous-marin pour que leurs communications intercontinentales n’aient plus à dépendre des infrastructures américaines, ont confié cette tâche à des entreprises brésilienne et espagnole. De la même façon, Brasília a évoqué l’abandon d’Outlook, le service de messagerie de Microsoft, au profit d’un système utilisant des centres de données implantés sur son territoire.

Bataille pour la régulation d’Internet

Cet automne, les représailles économiques contre les entreprises informatiques américaines se poursuivent. L’Allemagne a interdit l’application de partage de taxis Uber ; en Chine, le gouvernement a expliqué que les équipements et services informatiques américains représentaient une menace pour la sécurité nationale et demandé aux entreprises d’Etat de ne plus y recourir.

Pris à contre-pied, les géants américains du numérique ne se contentent pas d’une offensive de relations publiques. Ils réorganisent leurs activités pour montrer à leurs clients qu’ils respectent les législations locales en matière de protection des données. IBM prévoit ainsi d’investir 1 milliard de dollars pour bâtir des centres de données à l’étranger, dans l’espoir de rassurer ses clients inquiets de l’espionnage américain. Il n’est pas certain que cela suffise à apaiser les craintes, alors que Washington demande à Microsoft de transmettre les courriers électroniques stockés sur ses serveurs installés en Irlande…

Mais que l’on ne s’y trompe pas : le but des autorités américaines demeure l’élargissement des avantages offerts à leurs multinationales informatiques. En mai 2014, le ministre de la justice américain a porté plainte contre cinq officiers de l’armée chinoise pour cyberespionnage commercial, en arguant que la Chine se livrait à des tactiques de concurrence ouvertement illégales. Toutefois, et de manière significative, le Financial Times a révélé que cette plainte déposée par les champions de l’espionnage suscitait l’émoi dans l’industrie allemande, « où l’on s’inquiète de vols de la propriété intellectuelle » (22 mai 2014). Etait-ce l’effet que les responsables américains cherchaient à produire ?

Pourquoi les Etats-Unis ont-ils attendu ce moment précis pour passer à l’action ? Depuis des années, ils accusent la Chine de lancer des cyberattaques contre leurs entreprises — alors qu’eux-mêmes piratent les routeurs et l’équipement Internet d’une compagnie chinoise concurrente, Huawei… Une motivation, d’ordre politique, transparaît : en cette année d’élections de mi-mandat, l’exécutif démocrate entend faire de la Chine un prédateur qui détruit les emplois américains en pillant la propriété intellectuelle. Et, dans le même temps, cette mise en cause publique de Pékin souligne subtilement qu’entre alliés le statu quo — un capitalisme numérique dominé par les Etats-Unis — reste la meilleure option.

Nous touchons là au cœur du problème. Selon ses dires, M. Snowden espérait que ses révélations « seraient un appui nécessaire pour bâtir un Internet plus égalitaire (7) ». Il voulait non seulement déclencher un débat sur la surveillance et le droit à la vie privée, mais aussi influencer la controverse sur les déséquilibres inhérents à l’infrastructure d’Internet.

Dans sa construction même, Internet a toujours avantagé les Etats-Unis. Une opposition, internationale mais sporadique, s’est fait entendre dès les années 1990. Elle s’est intensifiée entre 2003 et 2005, lors des sommets mondiaux sur la société de l’information, puis de nouveau en 2012, lors d’une rencontre multilatérale organisée par l’Union internationale des télécommunications. Les révélations de M.Snowden exacerbent ce conflit sur la « gouvernance mondiale d’Internet » (8). Elles affaiblissent la « capacité de Washington à orienter le débat sur l’avenir d’Internet », explique le Financial Times, citant un ancien responsable du gouvernement américain pour qui « les Etats-Unis n’ont plus l’autorité morale leur permettant de parler d’un Internet libre et ouvert » (21 avril 2014).

Après que la présidente Rousseff eut condamné les infractions commises par la NSA devant l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 2013, le Brésil a annoncé la tenue d’une rencontre internationale pour examiner les politiques institutionnelles définies par les Etats-Unis concernant Internet : le « NETmundial, réunion multipartite mondiale sur la gouvernance d’Internet », s’est tenu à São Palo en avril 2014 et a réuni pas moins de cent quatre-vingts participants, des représentants de gouvernements, des entreprises et des associations.

Les Etats-Unis ont tenté de contrecarrer cette initiative : quelques semaines avant le rassemblement, ils ont promis, non sans poser plusieurs conditions importantes, d’abandonner leur rôle de supervision formelle de l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (Icann), l’organisme qui administre certaines des fonctions vitales du réseau. L’opération a réussi. A l’issue du NETmundial, la Software and Information Industry Association (SIIA), établie aux Etats-Unis, s’est félicitée : « Les propos tenus sur la surveillance sont restés mesurés », et « cette rencontre n’a pas donné la part belle à ceux qui privilégient un contrôle intergouvernemental d’Internet, c’est-à-dire placé sous l’égide des Nations unies (9) ».

En dernière analyse, ce sont les conflits économico-géopolitiques et les réalignements naissants qui ont déterminé l’issue de la rencontre de São Paulo. Si le Brésil a rejoint le giron américain, la Russie ainsi que Cuba ont refusé de signer la résolution finale et souligné que le discours des Etats-Unis sur la « liberté d’Internet » sonnait désormais creux ; la délégation indienne s’est déclarée insatisfaite, ajoutant qu’elle ne donnerait son accord qu’après consultation de son gouvernement ; et la Chine est revenue à la charge, dénonçant la « cyberhégémonie » américaine (China Daily, 21 mai 2014). Cette opinion gagne du terrain. A la suite du NETmundial, le groupe des 77 plus la Chine a appelé les entités intergouvernementales à « discuter et examiner l’usage des technologies de l’information et de la communication pour s’assurer de leur entière conformité au droit international (10) », et exigé que soit mis un terme à la surveillance de masse extraterritoriale.

Ainsi, le conflit structurel sur la forme et la domination du capitalisme numérique s’accentue. Bien que la coalition disparate liguée contre le pouvoir et les grandes entreprises de la Silicon Valley ait pris une certaine ampleur, ces derniers restent déterminés à préserver leur hégémonie mondiale. Selon M. Kissinger, avocat notoire de la suprématie des Etats-Unis, les Américains doivent se demander : que cherchons-nous à empêcher, quel qu’en soit le prix, et tout seuls si nécessaire ? Que devons-nous chercher à accomplir, fût-ce en dehors de tout cadre multilatéral ? Fort heureusement, les Etats, les multinationales et leurs zélateurs ne constituent pas les seuls acteurs politiques. Soyons reconnaissants à M. Snowden de nous l’avoir rappelé.

Dan Schiller

Auteur de Digital Depression. Information Technology and Economic Crisis, University of Illinois Press, Urbana, 2014.

(1) Glenn Greenwald, Nulle part où se cacher, JC Lattès, Paris, 2014.

(2) Cf. Jeffrey T. Richelson et Desmond Ball, The Ties That Bind : Intelligence Cooperation Between the Ukusa Countries, Allen & Unwin, Boston, 1985, et Jeffrey T. Richelson, The US Intelligence Community, Westview, Boulder, 2008. Lire Philippe Rivière, « Le système Echelon », Le Monde diplomatique, juillet 1999.

(3) Cf. Barton Gellman et Laura Poitras, « Codename Prism : Secret government program mines data from nine US Internet companies, including photographs, emails and more », The Washington Post, 6 juin 2013 ; Jason Leopold, « Emails reveal close Google relationship with NSA », Al Jazeera America, 6 mai 2014 ; et Andrew Clement, « NSA surveillance : Exploring the geographies of Internet interception » (PDF), conférence à l’université Humboldt, Berlin, 6 mars 2014.

(4) Ashton B. Carter, « Telecommunications policy and US national security », dans Robert W. Crandall et Kenneth Flamm (sous la dir. de), Changing the Rules, Brookings, Washington, DC, 1989.

(5) Lire Evgeny Morozov, « De l’utopie numérique au choc social », Le Monde diplomatique, août 2014. Cf. Julian Assange, Cypherpunks : Freedom and the Future of the Internet, OR Books, New York, 2012.

(6) « Big data : Seizing opportunities, preserving values » (PDF), Maison Blanche, Washington, DC, mai 2014.

(7) Cité par Glenn Greenwald, op. cit.

(8) Lire « Qui gouvernera Internet ? », Le Monde diplomatique, février 2013.

(10) « Declaration of Santa Cruz : For a new world order for living well », 17 juin 2014. Créé en 1964, le groupe des 77 réunit au sein de l’Organisation des Nations unies des pays en développement soucieux de promouvoir des intérêts économico-diplomatiques communs.